COMMENT PROCÈDENT LES AUTEURS DE « PENSÉES
Ce sont les mots eux-mêmes et les tours de phrase connus qui suggèrent le plus de pensées.
Voici d'abord une formule d'un assez grand usage. 11 s'agit de trouver quatre sentiments, passions, vices, vertus, qualités, défauts, etc., dont les deux premiers soient entre eux dans le même rapport que les deux derniers. Le schème ordinaire est celui-ci : ... es^ «... ce que ... est à ... Il est évident que, dès qu'on a les deux premiers mots, on parvient presque toujours à trouver les deux autres. Par exemple (mais il va sans dire que mes exemples n'ont aucun prix : je les improvise, et ils valent exactement ce qu'ils me coulent), on me donne pudeur et innocence. Voyons un peu : Lu pudeur est à l'innocence... mettons : ce que la modestie est
i. Il s'agit ici de Lucis XIV. que M"'" de Maintexon épousa. Elle avait été introduite à Versailles comme institutrice des enfants de ^1"°° Dt Muntespas, qu'eUe remplaça dans la faveur du roi.
2. M"" Deshuui-ièuf.s, auteur de poésies pastorales. Ses poésies philosophiques, inspirées de Llchfce, mériteraient d'être connu(>s.
3. On appelait au xvu» siècle un libertin, l'homme que nous nommerions libre penseur.
4. On désigne sous le nom de bas-bleu, et cela par ironie, une femme qui se pique de littérature.
o. Lecèuc et Oudin éditeurs, Paris.
à la vertu; ou bien : ce que le duvet est à la pèche, ou bien ce qu'un léger voile est à la beauté. Et alors la « proportion » se corse d'une image. — Autre exemple. Je prends mélancolie et tristesse; je songe tout de suite à rire et gaieté, et j'écris : La mélancolie n'est pas plus de la tristesse que le rire n'est de la gaieté. Cela ne veut rien dire, mais on ne s'en douterait pas.
JNous appellerons cela la pensée algébrique.
La préoccupation de faire des antithèses suggère aussi beaucoup de pensées. Il est rare que la réunion de mots exprimant des idées contraires n'ait pas l'air de signifier quelque chose. L'amitié naît des confidences... voilà qui n'est pas difficile à trouver. Cherchez l'antithèse, et vous obtiendrez cette maxime, qui vous a un air fin et qui en vaut une autre : L'amitié naît des confidences, et elle en meurt.
Ou bien le mot larme vous vient à l'esprit, et il suscite immédiatement le mot sourire. Vous marmottez : Il y a des larmes..., il y a des larmes..., et, comme vous ne voulez rien dire de commun, vous trouvez d'abord, je suppose : Il y a des larmes qui remercient. La pensée est faite; vous n'avez qu'à ajouter: et des sourires qui reprochent. A moins que vous ne préfériez des larmes qui disent au revoir et des sourires qui ■disent adieu, ou des larmes qui rient et des sourires qui pleurent. Cela n'est point de première force; mais à la dixième tentative je trouverais peut-être mieux, et d'ailleurs je ne .m'occupe ici que du procédé.
Nous appellerons cela la pensée antithétique.
D'autres fois on s'applique à ébouriffer ses contemporains; on contredit brusquement, sans crier gare, le sens commun et les impressions les plus naturelles. Par exemple, on s'écrie tout à coup : Il n'est pire orgueil que l'humilité chrétienne; ou encore : La vertu est le plus odieux des calculs, parce fju'il est le plus sûr. Presque toujours ces boutades ont un air profond. Quand elles risquent d'être trop impertinentes, on ajoute ^ : souvent, quelqucfuis ; il est des cas...
1. Comme l'a fait La Rochefoucauld dans la seconde édition de ses Jlaximcs.
Nous appellerons cela la pensée paradoxale. Après le genre tranchant, fendant, le genre suave, poétique, idéaliste. On avise quelque sentiment ou quelque façon d'agir particulièrement honorable, et on tâche d'en donner quelque raison ou d'en tirer quelque remarque qui témoigne à la fois de notre esprit et de notre cœur. A celte catégorie se rapportent toutes les réflexions sur ce thème, qu'il est meilleur d'aimer que d'être aimé. On dira fort bien : Celui que j'aime ne me doit rien, puisque je l'aime 1 Beaucouj) de pensées de cette espèce commencent ainsi : Il y a une douceur secrète... Il y a je ne sais quel charme... Il y a un plu'isir délicat... Par exemple : Il y a un plaisir délicat, 'pour un bel homme, à respecter la femme de son ami.
Comme ce genre supporte et même suppose une psychologie très fine, on ne craindra pas, au besoin, d'allonger un peu la pensée, en la tarabuscolant. On dira : L'opinion publique, en flétrissant l'homme qui est V obligé de sa maîtresse, ne laisse-t-elle pas entendre que la femme nous fait, en se donnant, un don complet auquel elle ne saurait ajouter sans le diminuer par là même !
Nous appellerons cela la pensée genre Vauvenargues ou genre Joubert. Celles que je viens de produire sont du Jou- Lert-Jocrisse ou du Vauvenargues-GuiboUard; mais, encore ime fois, je n'ai voulu qu'indiquer le tour et le ton.
Ou bien on prend des vertus proches voisines ou des vices parents, et l'on s'évertue à saisir les nuances qui les <listinguent. Soit orgueil, vanité, amour-propre, fatuité. On écrit bravement : L'orgueil est viril, la vanité est féminine, l'amour-propre est humain. — La fatuité est la vanité de l'homme dans ses rapports avec la femme. — Il y a un moindre abime ■entre la modestie et l'orgueil qu'entre l'orgueil et la vanité, etc. Nous appellerons cela la pensée défm'Uion. On peut être plus banal encore sans en avoir l'air. Un prend la réflexion la plus vulgaire et on lui donne, par une image imprévue, une apparence de nouveauté.
Notre imagination dépasse ordinairement ce que nous apporte la réalité. Voilà certes une pensée qui n'a rien de rare.
Eh bien, travaillons là-dessus. Nous nous rappelons que l'imagination est « la folle du logis » ; c'est une première indication. Creusons ce mot logis , et nous ne larderons pas à écrire : L'imagination est une maîtresse d'auberge qui a toujours plus de chambres que de clients.
Nous appellerons cela la pensée pittoresque.
Enfm il y a telle idée plate et incolore, telle banalité honteuse, tel truisme misérable, qu'un tour sentencieux réussit à déguiser en pensée. Exemple : Attendre est peut-être le dernier mot de la politique.
Nous appellerons cela la pensée à la Royer-Collard.
Pour conclure, les pensées et maximes sont un genre épuisé et un genre futile.
[Les Contemporains, 2*^ série, Comtesse Diane K)