‹ Les critiques littéraires du dix-neuvième siècleChapitre 207 sur 223 · Culmann-Lévy éditeur, Paris · texte numérisé non relu

Culmann-Lévy éditeur, Paris

l'etrouve la maia du maître. Je ne parle pas aujourdliui de Charybde en Scylla, qui est imprimé à la suite : ce proverbe renferme en quatre scènes une spirituelle satire de nos lycées de iilles et de l'enseignement supérieur qu'on y donne aux petites demoiselles. La question est intéressante; nous y viendrons quelque jour.

Ce que j'avais à cœur de dire dès à présent, ce que je veux dire bien haut, c'est mon admiration pour l'art achevé avec lequel M. Octave Feuillet compose ses romans. Ils ont la forme parfaite: ce sont des statues de Praxitèle^ L'idée s'y répand comme la vie dans un corps harmonieux. Ils ont la proportion, ils ont la mesure, et cela est digne de tous les éloges.

On a voulu faire mieux depuis, et l'on a fait des monstres, on est tombé dans la barbarie. On a dit : « Il faut être humain. » Mais qu'y a-t-il de plus humain, je vous prie, que la mesure et l'harmonie ? Être vraiment humain, c'est composer, lier, déduire les idées; c'est avoir l'esprit de suite. Être vraiment humain, c'est dégager les pensées sous les formes, qui n'en sont que les sj'mboles; c'est pénétrer dans les âmes et saisir l'esprit des choses.

C'est pourquoi M. Octave Feuillet est plus humain dans son élégante symétrie et dans son idéalisme passionné, que tous les naturalistes qui étalent indéfiniment devant nous les travaux de la vie organique sans en concevoir la signification. L'idéal c'est tout l'homme. Le Divorce de Juliette m'a fourni une occasion de rendre hommage au talent accompli de M. Octave Feuillet.

Ce qui me charme profondément dans l'œuvre du maître, c'est ce bel équilibre, ce plan sage, cette heureuse ordonnance où je retrouve le génie français contre lequel on commet de toutes parts tant et de si monstrueux attentats.

J'éprouve comme une piété reconnaissante pour les talents ordonnés et lumineux, dont les œuvres portent en elles cette vertu suprême : la mesure.

i. Praxitèle (3G0-2S0 av. J.-C), célèbre sculpteur grec, dont les anciens admiraient la grâce et la délicatesse. Aucune de ses œuvres n'est arrivée jusqu'à nous.

Ce matin, comme je me trouvais sur la montagne Saint e- Geneviève, au centre du vieux pays des études, j'entrai dans l'église Saint-Étienne du Mont, poussé par l'envie de voir d'élégantes sculptures et des vitraux charmants, entraîné par ce penchant irrésistible qui ramène sans cesse les esprits méditatifs aux choses qui leur parlent du passé, et, s'il faut donner une raison plus intelligible, conduit par le désir de relire l'épitaphe de Jean Racine, dont j'ai l'honneur d'écrire en ce moment la vie. Cette épitaphe, composée en latin par Boileau, fut renversée avec l'église de Port-Royal des Champs ^ où elle était posée. Elle porte encore la trace des violences qu'elle a subies ; la pierre est brisée en vingt morceaux, et le nom du poète profondément martelé, violence qui nous semble aujourd'hui stupide! Sachons bien que nos violences, si nousavons le malheur d'en commettre, feront également pitié dans deux siècles. Cette épitaphe est admirable de simplicité, et l'on n'en peut li^-e sans émotion la dernière phrase. Boileau, après avoir consigné tous les titres de son ami à l'estime et à l'admiration des hommes, conclut, avec une philosophie chrétienne, par ces paroles touchantes : « 0 toi, qui que tu sois que la piété amène dans cette sainte maison, reconnais à ce que tu vois le peu qu'est la vie, et donne à la mémoire d'un si grand homme moins des louanges que des prières. Tanli virimemoilam precUms potius quam elogiis proseqiiere. » Au sortir de «ette vieille maison de pierre où les noms de Pascal et de Racine sont inscrits sous les ailes des jolis anges de Jean Goujon, en rentrant dans le monde des vivants, sous la pluie et la tempête, je me rerais à songer aux choses de ce temps-ci, aux idées du jour, aux livres nouveaux, au Divorce de Juliette, dont l'éditeur venait de m'envoyer un exemplaire. Et ma pensée allant du livre à l'auteur, je me représentai cette vie exemplaire si bien cachée, si bien défendue, que trahirent seuls les livres exquis qui en étaient les fruits. Je me figurais M. Octave Feuillet paisible , heureux sur son petit rocher de Saint-Lô, à l'ombre de sa vieille église aux dentelles de pier-

1. Au moment où Louis XIV Ct disperser les solitaires de Port-Royal, et raser l'alibaye.

res noires, dans ces rues montueuses où l'on entend les foudriers cercler les fûts dans lesquels se fera le cidre des récoltes prochaines, et où volent au soleil de lourdes abeilles qui laissent derrière elles l'odeur du sarrasin. Je le vois encore descendant le chemin poudreux qui mène à la rivière où se baignent les saules, et là, rêvant de quelques-unes de ces figures audacieuses, perverses, charmantes et sitôt brisées, qui sont les préférées de son imagination.

Il vit là, caché fidèlement, auteur obscur de livres célèbres. Il fait de sa vie de famille une œuvre consciencieuse et fine comme ses romans. Il ne voudrait jamais quitter les bords de la Vire, où chantait aux jours de deuil ce bon Basselin' que les Anglais mirent à mort parce que ses chansons faisaient aimer la France. Il ne voudrait jamais quitter les deux llèches de Sainte-Croix, ni sa petite ville noire, boiteuse, bossue, bâtie de travers, mais entourée d'herbe tendre et d'eau pure, baignée d'un ciel doux et qui, comme toutes les villes normandes, est une jolie laide. 11 ne vient à Paris qu'à grand regret et pour l'éducation de ses enfants. Mais dans le nouveau logis, une main délicate et fidèle a pieusement transporté tous les souvenirs de famille et de jeunesse ; pas un lien n'est rompu, pas un fil brisé : le passé chéri est encore là tout entier. Suivrai-je le romancier poète dans sa retraite de Versailles, où il se reposait par le travail des travaux de la vie? C'est là qu'il a été atteint, il y a moins d'un an, par un deuil cruel que deux existences porteront toujours. Le jour où M. Octave Feuillet a perdu un fils, il a pu savoir combien il était universellement aimé : les témoignages de sympathie et de respect affluaient de toutes parts dans sa maison. J'espère qu'il ne lira pas ce que j'écris ici dans la sincérité de mon cœur. On ne doit rouvrir les plaies que pour les panser, et mes paroles émues n'ont point, hélas ! la vertu d'un baume ou d'un électuaire.

C'étaient là les pensées qu'au sortir de Saint-Étienne d& Mont, sur la place du Panthéon battue du vent et de la pluie,

1. Basselix (Olivier), chansonnier, né à Vire, au xv' siècle. Son recueil de chansons a pris le nom de Vaux-de- Vire.

je roulais dans ma tête, et, me rappelant la belle inscription latine que je venais de lire, j'appliquais àl'auteur de Jidia de Tréconir ce que Boileau disait de la mémoire de son illustre ami. Si digne d'éloges, si heureuse, si fructueuse que soit une vie humaine, elle est soumise à de telles épreuves et frappée de coups si cruels, qu"il faut plaindre ce qu'on a le plus envie d'admirer : Memoriam precihus poilus quam eloglis proseqtcere.

[La Vie littéraire K)

GUY DE MAUPASSANÏ

M. de Maupassant est certainement un des plus francs conteurs de ce pays, où l'on fit tant de contes et de si bons. Sa langue forte, simple, naturelle, a un goût de terroir qui nous la fait aimer chèrement. Il possède les trois grandes qualités de l'écrivain français, d'abord la clarté. 11 a l'esprit de mesure et d'ordre qui est celui de notre race. Il écrit comme vit un bon propriétaire normand, avec économie et joie. Madré, matois, bon enfant, assez gabeur-, un peu faraud, n'ayant honte que de sa large bonté native, attentif à cacher ce qu'il y a d'exquis dans son âme, plein de ferme et haute raison, point rêveur, peu curieux des choses d'outre-tombe, ne croyant ([u'à ce qu'il voit, ne comptant que sur ce qu'il touche, il est de chez nous, celui-là; c'est un pays! Delà l'amitié qu'il inspire à tout ce qui sait Hre en France. Et, malgré ce goût normand, en dépit de cette fleur de sarrasin qu'on respire par toute son œuvre, il est plus varié dans ses types, plus riche dans ses sujets qu'aucun autre conteur de ce temps. On ne trouve guère d'imbéciles ni de coquins qui ne soient bons pour lui et qu'il ne mette en passant dans son sac. Il est le grand peintre de la grimace humaine. Il peint sans haine et sans •amour, sans colère et sans pitié, les paysans avares, les matelots ivres, les filles perdues, les petits employés abêtis par le bureau, et tous les humbles en qui l'humilité est sans beauté ■comme sans vertu. Tous ces grotesques et tous ces malheu-

Page 1