‹ Les critiques littéraires du dix-neuvième siècleChapitre 213 sur 223 · Lecène et Oudin éditeurs, l'iiris · texte numérisé non relu

Lecène et Oudin éditeurs, l'iiris

Bien définir, c'est voir exactement, sans confusion de ce qu'on regarde avec ce qui est à côté ; bien peindre, c'est trouver les mots qui exprimeront l'objet vu avec tout son relief et sa couleur. Une galerie de portraits, voilà, en effet, ce qu'il a laissé.

Ce qu'il excelle à saisir, c'est le geste et l'attitude caraclérisLique. Ses défauts mêmes lui servent ici, son peu de profondeur, son penchant aux observations superficielles. 11 est très moderne en cela. Le mot pittoresque, tout moderne, vient à l'esprit constamment en le lisant. C'est ce q;ui fait sa place bien à part dans son temps.

On a trop dit que c'est son style, très intéressant du reste; mais son style vient précisément de cette faculté de voir vivement, d'un regard subtil et aigu, « d'asséner ses regards », comme dit Saint-Simon, sur les gens qui passent. C'est là sa vraie et curieuse originalité. D'autres (Nicole, Bossuet, Bourdaloue, Massillon) ont fait des observations pénétrantes sur les mœurs des hommes. Mais le portrait, d'un dessin si net, d'un puissant relief, rendant comme vivants la physionomie, le geste, l'expression de visage, l'allure, là il est passé maître, au-dessous de La Fontaine, de pair avec Saint-Simon.

De là, comme pour Saint-Simon, son succès chez les modernes. Le goût des généralités (quoiqu'on ait beaucoup exagéré ce point de vue) est vraiment très répandu au xvii" siècle, et se continue, s'accuse peut-être au xvni^. 'Voltaire fait remarquer que les Caractères ont baissé dans l'estime des hommes « quand une génération entière attaquée dans l'ouvrage fut passée », mais qu'ils ne seront pourtant jamais oubliés, « parce qu'il y a des choses de tous les temps et de tous les lieux ». C'est, jusqu'à un certain point, au contraire, par les menus détails significatifs que ce livre plaît aux générations dont nous sommes, très curieuses du petit fait vrai, caractéristique d'une époque, et pittoresque.

Les observations de La Bruyère, comme il est naturel de la part d'un habile observateur qui n'était point un grand esprit, sont intéressantes et piquantes, à proportion qu'elles portent sur de plus petits objets. 11 y a dans ce livre des €a-

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ractcres de grands porlrails histûriques (Louis XIV. prince de Condé, Guillaume d'Orange) : ce sont les plus faibles; des caractères généraux (l'ambitieux, l'hypocrite, l'égoïste, le bel esprit, le vaniteux, l'avare), bien meilleurs déjà, un peu froids encore. Enfin il y a des portraits de personnages secondaires du temps\ sans aucune généralisation, et peints d'après nature (l'archevêque de Harlay, Fontenelle, Benserade, La Fontaine, Santeuil, Lauzun): ils sont excellents; des peintures de menus travers (le distrait, l'homme qui parle de lui, le nouvelliste, l'homme qui sait tout, le faux savant) ou de manies (l'amateur de médailles, l'amateur d'estampes, d'oiseaux, de tulipes, de femmes). C'est celte dernière partie de l'ouvrage qui est la meilleure, la plus originale, la plus vivante, la plus pénétrante et la plus soignée peut-être, si l'on peut dire qu'il y ait quelque chose dans son œuvre que La Bruyère aitmonis soigné que le reste.

A n'en pas douter, cet homme très sérieux, et qui se prenait au sérieux un peu plus peut-être qu'il ne fallait, du fond de son esprit tendait au burlesque, dans une juste mesure de goût du reste, et toujours retenu par ses opinions littéraires toutes classiques et son grain de prétention aux grandes vues philosophes. iMais c'est encore dans la liberté d'un portrait satirique des ridicules vulgaires qu'il est le plus lui-même, et que son talent distingué, mais un peu court d'ailleurs, et de faible haleine, devient verve abondante et brillante.

11 a fait, à tout prendre, une esquisse de philosophie très pâle, une analyse des sentiments du cœur plus touchante que forte, un tableau du grand monde où l'amertume supplée un peu à la vraie connaissance des choses; enfin une manière de « Roman comique'-» ou de « Roman bourgeois » de la Ville

1. La Diu;yi;[u: a protesté contre ces interprétations qui lui attribuent l;i volonté d'avoir voulu peindre d 's personnagi;s do son temps. Il est vrai que 1rs contemporains eux-mêmes crurent à des allusions, et que M. de Malkzieux dit à L\ BiiuYiiiiE qui lui montrait son livre : « Voilà de quoi vous procurer beaucoup de lecteurs et beaucoup d'ennemis. >>

2. Le Roman comique, par Scaiirux, est une histoire de comédiens ambulants, dans laquelle o:i a voulu, à tort, voir une allusion aux pérégrinations de MouiiRt, m province, avec sa troupe de ï Ilh'.stre Théâtre.

tout à fait supérieur, abondant en observations vraies, fines et plaisantes, fourmillant de silbouettes vives, de profils enlevés à la pointe d'un crayon effilé, d'attitudes vraies et qui sautent aux yeux, de gestes où se trahit un caractère. {Les Grands Maîtres du dix-seplicme siccle, La Bruyère, lY*.)

BUFFOX

Si, pour mesurer la force systématique de cet esprit, on veut se représenter sommairement la plus vaste et la plus générale de ses vues de i'imivers, en voici à peu près le résumé. La matière existe; d'éternité, nous n'en savons rien; et comme de ceci il ne pourrait y avoir que des preuves métaphysiques, nous n'avons pas à nous le demander ; mais elle existe, ici les preuves matérielles s'offrent, depuis beaucoup de milliers d'années. — Deux forces universelles la gouvernent : une force d'attraction, une force d'expansion, cette dernière très probablement effet elle-même, efTet indirect, effet par réaction, de la première. — U y a deux sortes de matière, l'une qu'on peut appeler matière morte, et qui n'est soumise qu'à la force attractive ; l'autre qu'on peut appeler la matière vivante ou organique, qui est soumise et à la force attractive et à la force d'expansion. Ce qui est matière morte est nommé minéral, ce qui est matière vivante est nommé végétal ou animal. — La planète que nous habitons est un globe de matière vitrescible, encroûté de sédiments calcaires provenant en partie d'êtres vivants, recouverts euxmêmes presque partout de détritus végétaux, dont se nourrissent les végétaux actuels, lesquels nourrissent soit directement, soit indirectement, les animaux, certains animaux mangeant les végétaux eux-mêmes, certains autres mangeant les animaux végétariens.

Cette planète, comme toutes les autres du système solaire, s'est probablement détachée du soleil dans l'état d'incandescence et de fusion, comme une goutte de verre fondu lancé

1 Lecène et Oudin éditeurs, Paris.

dans l'espace. Elle tourne, depuis sa séparation, autour du soleil d'une part, et d'autre part autour de son propre axe. Elle a été tout entière en fusion et brûlante; car elle l'est encore ; et, dans les idées de Biiffon, la plus grande, l'incomparablement plus grande partie de sa chaleur lui vient d'ellemême et non des rayons du soleil. — Depuis son origine elle s'est refroidie progressivement, gardant sa forme sphérique, mais, comme toute matière molle en rotation, s'apjatissant aux extrémités de son axe et se renflant à la circonférence du plan perpendiculaire à son axe. — Elle s'est durcie peu à peu, se crevassant, se creusant et se boursouflant çà et là, comme toute matière en fusion qui se refroidit. Certaines parties plus légères des éléments qui la constituaient sont restées flottantes à sa surface comme une écume; c'est ce qu'on appelle les liquides et les gaz, les airs et les eaux. Très chaude encore, la terre faisait bouillonnner ces eaux à sa surface, et elles n'étaient que tourbillons de vapeur brûlante s'élevant dans l'espace, se refroidissant, retombant pour bouillonner encore et tourbillonner dans les hauteurs indéfiniment.

Puis, le refroissement se faisant plus grand, les eaux sont devenues plus stables et plus lourdes; elles ont rempli les crevasses et les cavernes; comblé les grands vides avec les fx'agnients de matières, usées par elles, qu'elles charriaient; aplani et égalisé la surface terrestre, au point que les plus hautes montagnes et les plus profonds abîmes, en proportion du volume de la planète, sont des accidents imperceptibles; enfin elles se sont localisées et resserrées en flaques qui sont ce que nous appelons les océans.

Mais auparavant elles avaient comme préparé la surface de la terre. En elles, dans la période tiède, la vie avait paru. Une infiniment petite partie de la matière, quelques grains de matière répandus à la surface de la planète, ont une constitution particulière. Ils ont une force d'expansion; ils peuvent former de petits mondes particuliers, autonomes, et se gonfler, s'accroître, attirer à eux de la matière qui leur convient pour s'agrandir, et enfin se reproduire, soit solitairement,

soit quand l'un en rencontre un autre semblable à lui. C'est ce que nous appelons les végétaux et les animaux. Us ne sont qu'un accident dans l'énormité de la planète, et comme une légère moisissure à sa surface. Mais ils ont pour eux le temps et la reproduction, finissent par modifier un peu la forme et l'aspect superficiel de la terre. Ils vivaient dans les eaux chaudes répandues sur toute la surface du globe, sauf les pointes des montagnes primitives; et sur toute cette surface, sauf ces sommets, ils ont laissé leurs squelettes recouvrant presque toute la sphère. Ainsi se sont constitués les dépôts de sédiments que nous appelons la matière calcaire.

Sur cette roche plus friable que la roche primitive se sont déposés peu à peu, non point partout, mais en beaucoup de lieux, les détritus des grands végétaux, qui ont formé une mince pellicule molle et meuble, laquelle, non seulement a été vivante, comme le calcaire, mais l'est encore, toute pleine de grains de matière organique, toute prête aux différents modes d'expansion, toute prête à recréer la vie dont elle vient, qui, pour ainsi dire, dort en elle. C'est sur cette pellicule, et d'elle, que nous tous, végétaux et animaux, nous vivons, l'épuisant, puis la reformant de nos cadavres.

Les végétaux ont ce qu'on appelle la vie : ils ont une force d'expansion, ils s'accroissent en attirant à eux la matière qui leur convient, ils se reproduisent. Ils ne sentent pas, et ne veulent pas. Ils ne sentent pas : c'est-à-dire qu'il ne paraît point qu'ils ramassent et centralisent en un point intime de leur être les impressions faites sur eux par ce qui n'est pas eux ; il ne paraît point que tout leur individu prenne conscience de ce qui se passe en telle ou telle partie de leur être; en d'autres termes, ils ne vivent pas d'ensemble ; ils ne vivent pas chaque partie pour le tout et le tout pour chaque partie; autrement dit, ils n'ont pas d'unité; ils ne sont pas à proprement parler des individus ; ils sont des collectivités ; un arbuste est une collection de petits arbustes; un arbre est une forêt. — Us ne veulent pas : c'est-à-dire qu"il ne paraît point qu'ils aient un mouvement propre dont ils s'élancent vers le but d'un désir; ils se laissent vivre sans vraiment chercher la vie;

ils n'ont pas de vouloir-vivre précis, ils n'ont qu'une sorte de persévérance obscure et nonchalante dans l'être. De cette vie, qui, ni dans la sensation, ni dans le vouloir, ne prend conscience d'elle-même, on peut se faire une image par ce que nous appelons le sommeil. « Le végétal est un animal qui dort. »

Les animaux sont avant tout des organismes qui se meuvent, qui vont d'un point à un autre. Presque tous les organismes que nous appelons animaux ont ce caractère. Le végétal était, dans son ensemble, un tube vertical; l'animal est un tube horizontal qui se déplace vers sa proie, et qui marche vers la vie. — Les animaux sentent, pensent et veulent. Ils sentent : l'animal le plus élémentaire, blessé en un point, se contracte tout entier, signe d'unité sensationnelle, c'est-à-dire preuve qu'il y a sensation proprement dite. Ils pensent : c'està-dire qu'ils accumulent, puis élaborent des sensations qui sont capables de se réveiller; qu'ils combinent, aussi, des idées élémentaires pour parvenir à un but ou éviter un obstacle. Ils veulent enfin : c'est-à-dire que leur vouloir-vivre est précis, énergique et circonstancié, qu'il n'est pas aveugle et sourd, et poussant devant lui en ligne droite, mais ingénieux, sachant se ménager, se retourner, se ployer selon les cas, et même se combattre pour mieux, ensuite, se satisfaire, bref que, déjà, il sait peser et choisir.

L'animal sent, pense et veut; il vit d'ensemble; il est un ensemble; il a une unité; il est un individu. Mais chez lui sensation, pensée, volonté, ont, comparées aux nôtres, un caractère particulier; ce sont sensation, pensée, volonté, pour ainsi parler, demi-matérielles.

L'animal sent, pense et veut, sans réilexion, sans suite, du moins, de réflexion, sans généralisation, et par conséquent sans pouvoir ni faire de toutes ses sensations un sentiment, ni faire de toutes ses pensées une idée, ni faire de toutes ses volitions un plan de conduite. — On est amené ainsi à croire ■qu'il a un cerveau plus matériel, si l'on peut parler ainsi, que le cerveau humain, et que son sens intérieur est simplement un sens, un sens plus raffiné et plus délicat que les au-

1res, mais un sens seulement capable d'accumuler les sensations et d'en conserver très longtemps les ébranlements. On sait que la rétine conserve, longtemps après que cette lumière a disparu, l'impression très nette d'une lumière vive. Le sens intérieur de l'animal semble être quelque chose d'analogue. Il conserve des ébranlements dont la cause a disparu, et sous l'influence de ces ébranlements, réveillés par telle circonstance, il agit « sans volonté » proprement dite, d'un mouvement presque automatique, sorte de contraction inconsciente*. Le chien dressé à ne prendre le mets convoité que sur un signe, et qui résiste à l'envie de le prendre tant que le signe ne s'est pas produit, est sans doute un être qui pense et qui veut. Mais il pense et veut confusément. C'est un chien gourmand et un chien battu. Les ébranlements produits en lui parla sensation d'agréable goût durent encore; les ébranlements produits parla sensation du fouet durent encore; les uns contre-balancenl les autres, jusqu'à ce que, le signe éveillant une troisième série d'ébranlements, conforme à la première, la balance penche. Ce chien qui veut ne pas prendre le mets qu'il désire, veut donc en effet, mais comme le dormeur qu'on pince retire le membre douloureusement afTecté, et le cache, sans se réveiller. Le dormeur veut d'une façon générale ne pas être blessé, mais il ne le veut pas d'une façon précise, puisqu'il ne sait pas qu'il veut. De pareilles volitions sont des volitions, mais qui ne sauraient être coordonnées, former s\stème, devenir plan de conduite et grand dessein. C'est en deçà de celte coordination des sensations, des pensées et des vouloirs qu'est la limite des animaux.

Enfin, dernier venu sur la planète, selon toute apparence, l'homme est un animal qui sent, qui pense, qui veut, et qui coordonne sensations, pensées et vouloirs, et qui les fixe et les résume dans des abrégés qui s'appellent idées, et qui fixe et résume ses idées dans des signes qui s'appellent des mots, et qui par les mots transmet aux autres hommes ses idées, qui peuvent s'accumuler, se conserver, se corriger, s'agrandir

i. Ce que nous appelons mouvements réflexes inconscients.

et se combiner indéfiniment. L'animal capable de généralisalion et d'expérience, même isolé; capable de science, de tradition et de progrès, à la condition de vivre en société, existe sur la planète; et par l'immense différence qui est entre lui et les autres, est de force, d'abord à la conquérir, et plus tard à la comprendre.

(Le Dix-hinliùme Siècle, BuffonK)

MO>'TESQLJIEU

« Encore une fois, je le trouve grand, » comme disait Fénelon d'un autre; et c'est bien la dernière impression. L'idée de grandeur est surtout inspirée par la noble empreinte de l'intelligence, et ce que Montesquieu a été, c'est surtout un homme souverainement intelligent. 11 est possible de trouver quelqu'un qui ait mieux compris ce qu'il comprenait, et pour ainsi dire ce qu'il ne comprenait pas. Sa pensée et le contraire de sa pensée, son système et ce qui est le plus opposé à son système, et ceci et son contraire et, ce qui est le plus difficile, l'entre-deux, il pénètre en tous ces mystères 2, et s'y meut avec une pleine liberté, comme entouré d'un air lumineux qui émane de lui. On sent qu'il n'y a pas eu de vie intellectuelle plus forte, plus intense et, avec cela, plus libre ni plus sereine. Personne n'a plus délicieusement que lui, à l'abri des passions, joui des idées. Voir les idées sourdre^, jaillir, abonder, s'associer, se concentrer, conspirer, former des groupes et des systèmes et comme des mondes; voir « tout céder à ses principes », « poser les principes et voir tout le reste suivre sans effort », et aussi n'être point esclave de ses principes, et savoir s'y soustraire et en aborder d'autres, et, dans un ordre d'idées qui n'est point celui qu'il préfère, ouvrir des voies que ce sera une gloire à ses successeurs seulement de suivre; ce jeu agile et sûr de l'intelligence est pour

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