Lecène et Oudin éditeurs, Paris
3. Si l'on entend par esprit l'art de percevoir des rapports entre des idées où le vulgaire n'en soupçonne pas.
EMILE FAGUET 34a
Victor Hugo, n'en a aucune trace. Mais il en est un autre, inférieur je crois, auquel pourtant on ne peut guère refuser le même nom, qui ne consiste point en bon sens vif, aiguisé de malice, mais en tour inatlenda d'imagination boulTonne. Il est la gaieté de l'imagination, comme l'autre est la gaieté de la raison. Il consiste en une certaine verve de fantaisie débridée et aventureuse. Il aime les contrastes étranges et imprévus entre les idées, et court droit au paradoxe, à la parodie, aux grandes idées habillées en style trivial, aux trivialités dites d'un ton noble. Il aime les contrastes imprévus et étranges entre les mots, et il arrive vite aux allitérations, aux jeux de mots, à toute une syntaxe heurtée et disloquée. A son sommet c'est le bouffon, en sa région moyenne c'est le burlesque, en ses bas-fonds c'est le calembour. Il y en a dans Arioste, dans Shakespeare, dans les gracieux du théâtre espagnol. J'en ai signalé des traces dans notre théâtre du xvi" siècle. Les hommes de 1830 ont beaucoup de cet espritlà. Gautier en donne de véritables modèles. Balzac réussit à le rendre inférieur à lui-même. Victor Hugo en a toutes les formes, depuis les plus basses jusqu'aux moins basses. Songez au quatrième acte de Rity Blas, très amusant; à certaines Chcmsons des rues et des bois {As-tu déjeuné, Jacob? — Que votre sainfoin soit béni!) assez fades; k Zénith et Nadir [Quatre Vents), insupportable.
Cet esprit n'est pas toujours à dédaigner. Il est quelquefois une forme de la satire assez stimulante, et qui a du montant. ?se songez point au contresens volontaire que fait Hugo sur le mot d'où il part, et laissez-vous aller à la farandole ' des images :
« 11 est réservé, il est discret. Vous êtes tranquille avec lui ; il n'abuse de rien. Il a une qualité bien rare : il est sobre. Qu'est ceci? Une recommandation pour un domestique? Non, c'est un éloge pour un écrivain. Une certaine école a arboré (le nos jours ce programme de poésie : sobriété. Il semble que toute la question soit de préserver la littérature des indiges-
i. Danse f rtvençale où l'on défile en se tenant par la main.
lions. Autrefois on disait fécondité et puissance, aujourd'hui l'on dit tisane... Soyez de la Société de tempérance. Un bon livre de critique est un ti-aité sur les dangers de la boisson. Défense de hanter le cabaret du subUme... Passez votre vie a vous retenir. »
Etc., etc. Car Hugo n'est jamais « sobre », et le propre de ce genre d'esprit est précisément l'intempérance. De même dans la Réponse à un acte d'accusation et dans A propos d'Horace, des images inattendues et fantasques éclatent comme des fusées bariolées : J'ai mis le bonnet rouge au vieux dictionnaire. — J'ôlaiducoitdu chien stupéfait son collier d'épithctcs. — L'emphase frissonna dans sa fraise espagnole. — J'ai de la périphrase écrasé les spirales. — Sur le Racine mort le Campistron pullule (excellent). — On rencontre encore souvent cette forme de la satire par le grotesque dans Napoléon le Petit, livre qu'on ne lit déjà plus, parce que c'est une œuvre de circonstance, mais dont il faudrait tirer quelques pages, superbes de vraie éloquence, ou élincelaates d'ironie.
Mais, remarquez-le, cet esprit est relativement facile, et, en son fond, il est très vulgaire. Le heurt des mots entrechoqués d'une main vive et très habituée au vocabulaire en fait presque tous les frais. C'est pour cela, encore qu'il n'y ait aucune raison de le proscrire, qu'il est un danger quand on n'en a pas d'autre. L'esprit bouffon mène à dire des choses amusantes; mais l'esprit vrai mène surtout, ce qui est bien plus important, à ne pas dire de sottises. Et l'esprit bouffon, non surveillé jiar l'esprit vrai, a parfois une autre suite, désastreuse, qui est de se prendre au sérieux. Il arrive que Victor Hugo prend pour une idée et quelquefois pour une découverte une fantaisie que lui souffle le démon burlesque qui est son génie familier. C'est alors qu'il s'écrie : Nomen, Numen, Lumen \ très sérieusement, ou que, voyant la lune se lever, il dit avec gravité : « Dieu oi'tîcie, et voici l'élévation. » Le passage du burlesque qui s'amuse au burlesque qui devient dupe de luimême et se prend subitement pour une métaphysique, est
1. Ces trois mots latins siarnifient ; Nom, puissance, lumière, et n'ont, par conséquent, d'autre rap[)ort entre eux que celui des consonances.
très sensible dans cette jolie Réponse à un acte d'accusation que nous citions tout à l'heure. Dans toute une première partie, d'uQ badinaf^e un peu lourd, mais amusant en somme, le poète s'égaye. «Allons, oui! dit-il, je suis un affreux perturbateur. J'ai déchaîné l'émeute dans la langue française et terrorisé Batteux^? J'ai été le « buveur du sang des phrases ». Voilàt-il pas une grosse affaire?» Puis, tout à coup, il se ravise : <i Mais oui, c'est une grosse affaire, et j'ai tort d'en faire un jeu. Car qui délivre le mot délivre l'idée, et qui délivre l'idée affranchit les hommes, et c'est ainsi que Théophile Gautier est un continuateur de la Révolution française; et le mot c'est le verbe, et le verbe c'est Bleu, d'où il suit que tout homme qui remplace une périphrase par une métaphore est un Christ. » Il ne dit guère moins. Il a perdu pied. Il a subi la fascination d'une plaisanterie qu'il a faite jusqu'à la prendre pour un Sinaï^. C'est dans ce cas, et malheureusement dans quelques autres, que le mot féroce de Veuillot : « Jocrisse à Pathmos » ne semble que dur. On a très bien dit que l'esprit ne suffit à rien, et sert à tout. On pourrait même dire qu'insuffisant en toute chose, il est nécessaire en toute chose, même dans le génie, qu'il empêche de déraisonner. Or, de l'esprit, Hugo en a, mais d'un certain genre; et il a le genre d'esprit qu'on a d'ordinaire quand on n'en a pas assez.
Pourquoi relever un défaut de dixième ordre chez un homme qui a des facultés de premier rang? — Parce que ces facultés ont presque constamment souffert du voisinage de ce défaut; parce que ce sont leurs défauts qui limitent les hommes, et qu'en ce moment je m'attache surtout à fixer les limites d'Hugo, ne sachant pas d'autre méthode pour définir que de délimiter.
[Éludes littéraires sur le dix-neuvième siècle, Victor lluQO, IIP.)
1. BArrEux (I7I3-I7S0), littérateur, professeur de philosophie au collège de France, ot chanoine honoraire de l'église de rifims. On a de lui, entre autres, un Cours de belles-lettres et de nombreuses truductions.
2. Jusqu'à croire qu'elle était grande et élevée, qu'elle était une révélation.