BEAUMARCHAIS
L'œuvre dramatique de Beaumarchais se compose uniquement de deux pièces, le Barbier et le MaiHage de Figaro^ ; le reste est si fort au-dessous de lui qu'il n'en faudrait même point parler pour son honneur. Je vais en venir au Mariage de Figaro; mais, disons-le tout d'abord, il ne faut point de raisonnement pour expliquer la vogue et le succès de Beaumarchais. On avait assez des pièces connues, et très connues ; il y avait longtemps qu'il n'y avait point eu de nouveauté d'un vrai comique. En voilà une qui se présente ; une veine franche y jaillit, elle frappe, elle monte, elle amuse; l'esprit moderne y prend une nouvelle forme, bien piquante, bien folle et bien frondeuse, bien à propos. Tout le monde applaudit ; Beaumarchais récidive, et l'on applaudit encore.
En récidivant il abuse, il généralise, il a du système ; il fait un monde à l'envers d'un bout à l'autre, un monde que son Figaro règle, régente et mène. Malgré tout, il y a eu là une infusion d'idées, de hardiesses, de folies et d'observations bien frappées, sur lesquelles on vivra cinquante ans et plus. 11 a créé des personnages qui ont vécu leur vie de nature et de société : « Mais qui sait combien cela durera? dit-il plai^ samment, dans sa préface du Barbier. Je ne voudrais pas jurer qu'il en fût seulement question dans cinq ou six siècles, tant notre nation est inconstante et légère ! »
u Qui dit auteur dit oseur, » c'est un mot de Beaumarchais; et nul n'a plus justifié que lui cette définition. En mêlant au vieil esprit gaulois les goûts du moment, un peu de Babelais et du Voltaire, en y jetant un léger déguisement espagnol et quelques rayons du soleil de l'Andalousie, il a su être le plus réjouissant et le plus remuant Parisien de son temps, le r.ilBlas- de l'époque encyclopédique à la veille de l'époque
1. Le Barbier de Séville fut représenté en 1775, et le Mariage de Figaro en
■1. Git, Blas, personnage entreprenant et sans scrupules, quelque peu parent (lu FicAiio de Beaumarchais, et qui donne son nom au roman de l'écrivain Le- SAGE (1068-1747).
révolutionnaire ; il a redonné cours à toutes sortes de vieilles vérités d'expérience ou de vieilles satires en les rajeunissant. Il a refrappé bon nombre de proverbes qui étaient près de s'user. En fait d'esprit, il a été un grand l'ajeunisseiw, ce qui est le plus aimable bienfait dont sache gré celte vieille société qui ne craint rien tant que l'ennui, et qui y préfère même les périls et les imprudences.
Beaumarchais est le littérateur qui s'est avisé le plus de choses modernes, bonnes ou mauvaises, mais industrieuses à coup sûr et neuves. En matière de publicité et de théâtre, il est maître passé, il a perfectionné l'art de l'affiche, de la réclames de la préface, l'art des lectures de société qui forcent la main au pouvoir et l'obligent d'accorder tôt ou tard la représentation publique; l'art de préparer ces représentations par des répétitions déjà publiques à demi et où déjà la claque est permise ; l'art de soutenir et de stimuler l'attention, même au milieu d'un succès immense, moyennant de petits obstacles imprévus ou par des actes de bruyante bienfaisance qui rompent à temps la monotonie et font accident... {Causeries du lundi, t. VI -.)
l'amour de l'antique
C'est dans la jeunesse qu'il faut apprendre à lire les Anciens. Alors la page de l'esprit est toute blanche, et la mémoire boit avidement tout ce qu'on y verse. Plus tard, la place est occupée; les affaires, les soucis, les soins de chaque jour, la remplissent, et il n'y a plus guère moyen qu'avec un trop grand eflbrt de repousser la vie présente qui nous envahit de tous côtés et qui nous déborde, pour aller se reporter en idée à trois mille ans en arrière. Et encore, pour y revenir, quand on sait les chemins, quelle préparation est néces-
1. Il s'entendit d'ailleurs à faii-e sa fortune: il s'enrichit dans la guerre de l'indépendance des États-Unis, en approvisionnant les Américains d'armes et de munitions; il prit part à l'établissement de la caisse d'escompte, et à plusieurs autres spéculations du même genre. — Le portrait tracé par Sainte-Beuve peint admirablement cet homme de talent et de savoir-faire.
i. 15 vol. in-12; Garnier éditeur, Paris.
saire ! Que de conditions pour arriver à goûter de nouveau ce qu'on a senti une fois ! Après quelques années d'interruption, essayez un peu, et vous verrez la difficulté. Il est besoin auparavant de se recueillir, de s'isoler de la viequi fait bruit et de lui fermer la porte, de faire comme on faisait autrefois quand on voulait s'approcher des mystères', de prendre toute une semaine de retraite, de demi-ombre et de silence, de mettre son esprit au régime des ablutions et de le sevrer de la nourriture moderne. Soyez sobre, soyez à jeun; n'allez pas lire tous les journaux dès le matin.
Dans le tourbillon accéléré qui entraîne le monde et les sociétés modernes, tout change, tout s'agrandit incessamment. Des formes nouvelles de talents se produisent chaque jour: toutes les règles d'après lesquelles on s'était accoutumé à juger les choses mêmes de l'esprit sont déjouées : l'étonnement est devenu une habitude; nous marchons de monstres en monstres -(Le vrai d'hier, déjà incomplet ce matin, sera demain tout à fait dépassé et laissé derrière., Les moules, fixés à peine, deviennent trop étroits et insuffisants. Aussi, j'y ai souvent pensé : de même qu'autour d'un vaisseau menacé d'être pris par les glaces, on est occupé incessamment à Ijriser le cercle rigide qui menace de l'emprisonner, de même chacun, à chaque instant, devrait être occupé à briser dans son esprit le moule qui est près de prendre et de se former. Ne nous figeons pas; tenons nos esprits vivants et fluides ^
Mais aussi, que le présent, que l'avenir le plus prochain ne nous possèdent point tout entiers; que l'orgueil et l'abondance de la vie ne nous enivrent pas; que le passé, là où il a offert de parfaits modèles et exemplaires'*, ne cesse d'être considéré de nous et compris. C'est par les yeux, c'est par les arts encore, c'est par les débris des monuments qui ont
1. Des mystères d'Eleusis, près d'Athènes, en l'honneur de Déméter ou Cérès, ou des mystères de la Bonne-Déesse, à Rome. — il existait, en effet, dans l'antiqi^té, des initiations mystérieuses, auxiiuelles on n'était admis qu'après une longue préparation.
•2. Au sens étymologique : de prodiges en prodiges.