RUE DES ÉCOLES
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« Où est l’Algérie? — Entre 1a France et les Pays-Bas.
— Irons-nous, ce matin ?
— En Algérie soit ! puis au Brésil! c’est tout près.
— En passant nous déjeunerons en Russie, pour y goûter du caviar.
— Et chez les Chinois, si nous restons ce soir, nous prendrons le thé. »
Propos croisés, qu’on entend tout le jour parmi ces milliers de voyageurs qui sont venus faire leur tour du monde dans un parc de quarante hectares.
On s’est si vite accoutumé à ne plus connaître de distances entre les antipodes dans ce petit coin de laterre, baptisé Champ de Mars, qui la contient tout entière en ce moment! Rien ne paraît plus simple que de voir toutes les nations rassemblées sous un même coup d’œil. D'une exploration en Afrique, d’un diner en Suède, d’une halte au Canada on ne fait plus que l’affaire d’un instant. Ce sont bouchées pour cet immense Gargantua cosmopolite, qu’on appelle l’homme du dix-neuvième siècle. /l n’y a plus de Pyrénées! disait Louis XIV. Pour nous, ni Pyrénées, ni Océan. Nous touchons d’un pied à l’un des pôles, de l’autre à l'équateur. Pendant quelques mois seulement, c’est vrai. Mais que de contrées, de villes, de monuments on peut voir en quelques mois, quand ces contrées, ces villes, ces monuments, plus empressés que les montagnes de Mahomet, se donnent la peine de venir à nous !
C’est de quoi il faut remercier les cinq parties du monde, nous autres, prisonniers des grandes villes, gens de peu de loisir, touistes effrayés des longues traversées, amoureux de nos aises et sujets à la nostalgie ! :
Rassemblées au bord de la Seine, entre l’avenue de la Bourdoniaye et l'avenue Suffren, toutes les nations se sont mises à portée le vue. Les voilà qui campent parmi nous avec leurs armes et baages, ou plutôt avec leurs machines, leurs produits, leurs costunes, même leurs habitations, leurs mœurs et leur physionomie. est, à coup sûr, plus que nous n’aurions vu chez elles en les par-
courant en tous sens; car quel est le voyageur qui après plusieurs mois de séjour dans un pays, en Australie, par exemple, pourra se vanter d’en connaître tout à la fois : l’aspect général, comme nous, par les photographies rapportées de Victoria ; activité intellectuelle, comme nous, par la collection des journaux qu’on y publie ; les différents types des races indigènes, comme nous, par les moulages pris sur nature; les productions minérales, comme nous, par leurs spécimens de pierres précieuses, de quartz aurifère, de lignite et autres richesses de leur sol; les productions végétales, comme nous, en parcourant les serres où sont les plantes de ces contrées, en visitant les galeries où sont rangés leurs bois d’ébénisterie, 3n feuilletant les herbiers enrichis de leur flore, en essayant les échantillons d’essences extraites des fleurs du pays; l’industrie, comme nous, par la vue de leurs laines, de leurs étoffes, de leurs manchons fabriqués avec des peaux d’opossum et du duvet de cygne noir; la vie matérielle, par l'essai de leur pain, de leurs viandes salées et conservées, de leurs vins et liqueurs fermentées... Voilà qui s'appelle citer au hasard. Maïs qui nous lirait si nous voulions dire longuement tout ce qu'il est si facile de savoir en peu de minutes ?
Et ainsi de tous les pays. Un simple tour de promenade les révèle à nous par mille enseignements dont nous n'avons pas même conscience. Tel est le mérite des Expositions universelles dans un siècle d'activité fiévreuse où l’on n’a jamais le temps ni la force de tout apprendre, qu’on s’y instruit vite, sans étude, bon gré mal gré, par tous les spectacles qui s’y déroulent. On a beau traverser ce palais au pas de course en simple curieux, en visiteur profane, décidé à ne jeter qu’un regard çà et là sur son passage : on ne peut échapper à cette leçon de géographie commerciale, industrielle et morale que donne forcément ce grand collége des nations. Il est difficile de n’en point rapporter, après chaque visite, une riche moisson de connaissances nouvelles acquises sans aucun effort de volonté.
Mais l’exploration n’est pas facile dans ce prodigieux labyrinthe formé de fragments de tous les pays, sil’on ne connaît pas d’avance la position géographique qu’ils y ont prise. Car la topographie du monde réel est bouleversée pour la circonstance. L'Orient se trouve côte à côte avec l'Angleterre à la partie nord du Parc; la Russie est à l’ouest et il faut s’attendre à voir de même renversées partout les notions apprises sur Jes mappemondes.
Et puis on veut tout voir! Dans l'enthousiasme du début on s’ar- rête, et longtemps, devant les moindres choses. Ensuite, pressé par l'heure, on erre au hasard, en quête des choses les plus curieuses ou les plus célèbres; et, faute d’explication, on passe vingt fois devant sans les deviner ou les reconnaitre.
Or le Champ de Mars ainsi parcouru en zigzags devient une im-
mensité d’un nombre indéfini de lieues. Par lui-même déjà il couvre une étendue de près de 50 hectares. S’il avait fallu le sillonner en tous sens pendant qu’il n’était qu’une plaine dénudée, quel intrépide marcheur n’eût reculé devant l’idée d’une pareille fatigue ? Nous savons bien que la magie de nos n° a fait beaucoup de métamorphoses ; elle a transformé le champ en un parc couvert d'ombrages ou plutôt en une cité, cité étrange, mosaïque de toutes les cités du monde. Aujourd'hui que le voilà, par enchantement, peuplé de palais et de statues, de cascades et d’usines, de kiosques et de musées, d'ateliers et d’églises, de phares et de minarets, de sphinx et de brasseries, la curiosité a fait dans la foule qui circule une transformation analogue ; elle a doublé, triplé les forces ; mais enfin elle n’est pas parvenue à les rendre inépuisables. La lassitude vient avant qu’on ait tout exploré. S'il n’est pas guidé, s’il ne se dirige pas avec méthode, s’il dissémine tout d’abord son attention au hasard, s’il ne sait pas choisir au milieu de toutes ces merveilles qui semblent sortir par milliers d’une caverne des Mille et une Nuits, le visiteur, après avoir tourné longtemps sur lui-même, comme ébloui, s’en ira avec le regret de n'avoir pas vu davantage encore, et surtout de n'avoir pas vu le plus essentiel, le plus beau, le plus surprenant, le plus curieux, ce dont tout le monde parle.
On lui demandera : Avez-vous vu l'aquarium humain? — Non, où est-ce donc? — Sur la berge. — Vraiment, mais j'ai traversé la berge! — Alors vous avez passé devant sans vous en douter.
Ce sont de ces mécomptes que nous voulons épargner à l’ami lecteur.
Et maintenant, go ahead! Donnons l’exemple. Andiamo, signori! ce qui veut dire : ne perdons point de temps.