LES GALERIES D'ORIENT
Les installations orientales dans l’intérieur du Palais sont exclusivement consacrées aux produits indigènes, tant naturels que manufacturés ; mais comme en Orient les formes extérieures ont une importance réelle et que le pittoresque s’y mêle aux moindres détails, le décorateur s’est donné carrière dans l’arrangement des produits. Le bazar a dû sacrifier aux exigences locales ses boutiques étroites à l'éclairage insuffisant; on a su toutefois conserver aux galeries qui les remplacent le cachet particulier auquel on reconnaît l'Orient. Rien n'a été épargné pour éblouir des regards accoutumés à l’uniformité monotone des installations européennes : les couleurs vives, les tons criards familiers à ces pays du soleil, se confondent dans un désordre apparent qui cache un art profondément étudié et une harmonie savante.
L'Egypte a reproduit là ses entablements massifs aux corniches : surplombantes, aux piliers roides reliés par un chapiteau à tête d’Athor; Tunis et le Maroc ont des arceaux dentelés, des peintures chatoyantes, des colonnes fond blanc agrémentées de bleu et d’or; la Turquie s'annonce par une façade imitant le marbre blanc, ornée de larges arcades et d'ouvertures carrées aux grilles d’or, aux fines colonnettes. Chaque pays a conservé le caractère spécial de son architecture, et le genre d'ornementation qui lui est propre. Cette variété ne constitue pas un des moindres charmes du bazar oriental. .
Sans parler des produits agricoles qu’on peut étudier à loisir des deux côtés de la galerie des machines, et qui n’offrent guère d'intérêt qu'aux connaisseurs, nous suivrons les diverses galeries réservées à l'Orient, en remontant vers le Jardin central, et en signalant au lecteur les objets qui méritent particulièrement son attention.
Soit par le nombre, soit par la qualité des objets exposés, la Turquie occupe ici le premier rang. Son industrie sans doute pa- -rait bien secondaire à côté des résultats si merveilleux et si variés qu’on obtient de nos jours en Europe; ce qui la relève, c’est son originalité, c’est un certain sentiment artistique souventinconscient, mêlé néanmoins à toutes ses œuvres. L'industrie en Orient, et l’industrie ottomane en particulier, n’a rien de mécanique; la régularité mathématique des machines n’a pas encore tué la fantaisie individuelle, ei l'ex peut dire que tout objet fabriqué porte l’empreinte de l’ouvrier.
La première des trois grandes salles, ou galeries turques, contient une collection de coquillages et de produits pharmaceutiques. Le regard s'arrête sur une petite pyramide formée d'échantillons de porphyres et de gypse, surmontée de curieux coquillages de l’Hedjaz et d’incrustations d’eau calcaire. L'objet le plus intéressant est un buisson pétrifié, ressemblant à une éponge ouverte, et qui produit la gomme adragante. Dans des vitrines, à droite, sont des voiles en soie jaune et rouge, de Bagdad, qui imitent le reps, des serviettes de Mostar, des mouchoirs de soie de Sophia, des chemises du Mont-Liban, des fez et des ceintures de femme, aux broderies de soie et d’or, du plus riche travail.
Des selles, des harnachements de chevaux ornent les murs de la seconde salle ; on retrouve là les diverses formes usitées dans les es d'Europe et d’Asie, depuis le siége modeste, mais sûr, de
"Arabe nomade, jusqu’à la selle de velours et d'or, où trônent les pachas opulents. Dans les vitrines qui longent la muraille, on admire surtout des costumes albanais, or et brocart, d’une incomparable richesse; une autre vitrine placée au milieu de la galerie contient des coffrets, des flambeaux et des miroirs en argent re-
poussé, des zurf (tasses à café avec soucoupe), et des bijoux «en fili- - grane. On regarde aussi deux grands vases de cuivre (Mangals) , qui remplacent les cheminées en Turquie, et qu’on place pleins de braise au centre de Pappartement. Un beau trophée d'armes audessous duquel les principaux costumes de l’armée turque sont exposés sur des mannequins, attire les regards par la variété deses formes et les élégantes incrustations des crosses. On voit là des yataghans aux ciselures d'argent, des flèches du Turkestan, des fusils aux crosses de bois, de fer, de cuivre et d'ivoire.
À gauche un petit casier nous montre des objets de la vieintime, cuillers de Constantinople en écaille et en bois, patins de bain incrustés de nacre, peignes de Bagdad, babouches ordinaires, chap-chap, tcharyks albanais, etc.
La dernière salle nous offre des meubles incrustés de nacre et d’écaille, des étoffes lamées d'or pour costumes féminins, des feutres de Smyrne brodés de laine aux nuances éclatantes, des tabourets syriaques en bois peint dont le succès parait grand, et des berceaux en bois fouillé (fabrique de Constantinople), dont on remarque la forme originale. Une vitrine renferme des échantil'ons variés de coutellerie ottomane ; on y trouve des ciseaux élégants, des couteaux de table d’Ismid et de Konieh, aux formes disgracieuses, aux lames excellentes, des pinces à épiler dont on fait en Turquie un fréquent usage; parmi les objets les plus intéressants, il faut citer un couteau-poignard à fourreau de cuir noir, provenant de Viddin (Bulgarie), et servant autrefois aux sacrifices de moutons.
La principale branche de l’industrie ottomane est sans contredit la fabrication des tapis; on en fait sur toute l'étendue de l’empire, dans les villes, dans les bourgades, sous la tente même. Une série complète de ces produits couvre les murs des deux dernières galeries; on peut les diviser en quatre catégories, les Duchémé, en laine rase souvent mélangée de poils de chèvre; les Sedjadés, de petite dimension, aux dessins capricieux et compliqués; les Sofrali, tapis de table à rosace centrale et:qui n’ont que cinq couleurs, enfin les Sirali, qui en comptent six régulièrement alternées en rayures horizontales.
Les principaux centres de fabrication sont, en Europe, Roustchouk et Viddin au bord du Danube, Stolats dans l’eyalet de Bosnie; en Asie, Smyrne et Konieh, l'ancienne Jconium. Depuis quelques années des maisons européennes ont monté à Ouschak d'importantes fabriques et introduit des appareils spéciaux; dans le but de réaliser une économie considérable, elles ont imaginé d'employer pour la trame des laines inférieures ; mais les produits ainsi obtenus ne possèdent pas au même degré que les tapis ordinaires les qualités si appréciées dans la fabrication turque, le moelleux, l’habile disposition des tons et des dessins, et par-dessus tout l’inaltérable solidité des couieurs.
Une dernière vitrine adossée à la galerie des arts libéraux con-