IL A ETE TIRE DE CET OUVRAGE
Cinq exemplaires sur papier du Japon, numérotés à la presse, i à 5.
Deux cents exemplaires sur papier de Hollande numérotés à la presse, 6 à 2o5.
DE
A trois kilomètres de Clairefont, à la lisière de la forêt de La Vieuville, sui'uu cofeau, s'élève le château de Croix-Mort, entouré d'un parc de cinquante hectares, que traverse la Divonnette. C'est une belle construction de style Louis XIÏI surmontée d'un beffroi, dont la cloche sonne mélancoliquement les heures. Un perron à double révolution conduit au vestibule meublé de banquettes et de bahuts en bois sculpté, et orné de têtes de cerfs et de sangliers, souvenirs cynégétiques, que le comte de Croix-Mort se plaisait à conserver. Au plafond, dans des caissons de pierre, sont peintes les armes parlantes
de la famille : une tête de mort sur champ d'argent, avec cette devise : « Pour la croix. »
Dans cette vaste demeure, la comtesse Régine, au lendemain de la mort de son mari, était venue s'installer avec sa fille Edmée, afin de rétablir sa fortune gravement compromise par les folies du défunt. Le comte, homme très séduisant, beau danseur, élégant cavalier, avait rendu sa femme assez malheureuse. Yivcur incorrigible, il était de ces maris qui, ternes dans leur intérieur, sont étincelants dans le monde. Tous les trésors de son esprit, il les réservait pour les étrangers, et n'avait eu vraiment le cœur tendre que pour les femmes des autres.
Régine, élevée par une tante pieuse dans la rigueur d'une vie claustrale, avait accepté l'offre d'épouser M. de Croix-Mort, comme un prisonnier adopte un plan d'évasion. Pour elle, le mariage fut la liberté. Sa jeune imagination rêva tout un avenir de fêtes en compagnie de ce charmant homme dont la grâce souriante et la gaîté fière eurent pour elle, naïve et ignorante, des séductions souveraines. La vie lui sembla s'annoncer comme un délicieux mélange de devoirs faciles et de plaisirs exquis. Bientôt elle
dut se convaincre que son marlavait fait, tîo son autorité privée, un partag^e dans lequel il lui avait laissé, à elle, tous les devoirs, et s'était réservé, à lui, tous les plaisirs. Au bout de quelques mois, la comtesse devint grosse et se confina dans la retraite. Le comte, le cœur léger, ayant satisfait aux exigences conjugales, se considéra comme quitte envers sa femme, et se remit à papillonner. Cette existence de mari garçon lui parut très douce. 11 s'habitua à laisser la comtesse à la maison, u C'est un esprit grave, pensa-t-il, et les frivolités du monde ne sauraient trouver grâce à ses yeux. Il vaut mieux qu'elle reste dans la dignité austère de la retraite qui lui plaît. »
S'étant donné de si bonnes raisons, le comte ne crut pas utile d'en donner à sa femme. Le respect qu'il avait pour elle augmenta. Mais ses escapades ne diminuèrent pas. Il eut des aventures retentissantes, sauta la nuit par des fenêtres, se battit en duel pour une écuyère de cirque, perdit deux cent mille francs au bésigue chinois en une soirée, enfin donna l'exemple delà haute vie jusqu'au jour oii, dans un steeplechase à la Marche, un désaccord s'étant produit
entre lui et son cheval, devant le petit mur de la piste, il fut rapporté sur une civière, la colonne vertébrale cassée, et sa pauvre cervelle de fou hors de la tète. Sa veuve le pleura amèrement, et, l'ayant si peu connu, le regretta fort. Ses 3bsèques furent magnifiques. Et, pour la première fois, il coûta utilement de l'argent à sa famille. M"^^ de Croix-Mort, enfermée dans le château patrimonial, ne s'y ennuya pas plus qu'en son hôtel du faubourg Saint-Germain. Elle s'était faite à la solitude. Sa mélancolie habituelle devint plus douce et perdit cette pointe d'aigreur jalouse que l'animation des autres femmes lui donnait. Elle fut pénétrée par la tranquillité engourdissante de la nature, et les rancunes de son âme s'apaisèrent. Elle se consacra à l'éducation de sa fille, et se proposa d'en faire une femme à l'esprit sérieux, au cœur simple. Mais Edmée n'avait pas que le sang calme de sa mère dans les veines : elle avait aussi, et dominant, le sang impétueux de son père. Dès le début, la comtesse comprit qu'elle se trouvait en face d'une vraie Croix-Mort, et que les difficultés de sa vie conjugale allaient se continuer dans sa vie maternelle.
C'était un diable en jupons que cette Edmée, « un garçon manqué », disait l'abbé Levasseur, le vieux curé de Claircfont, qui avait promptement pris ses habitudes au château, et retrouvé, par une intuition, en quelque sorte sacerdotale, le fauteuil même où son devancier avait, le dimanche, pendant tant d'années, digéré, au coin de la cheminée du petit salon, les excellents dîners de la précédente comtesse. Un saint homme que ce prêtre en cheveux blancs, qui courait les routes de campagne du matin au soir, après sa messe, pour encourager les malheureux et secourir les pauvres. Il vivait dans sa modeste cure avec son père, ancien peintre sur verre, trop artiste pour avoir su faire fortune et qui, de ses doigts tremblants de nonagénaire, réparait les vitraux de l'église très ancienne, cassés par le vent d'hiver, vieux pansant les blessures d'une vieille.
Le curé, qui ne pouvait venir à bout de la petite fille quand il lui donnait sa leçon au château, avait exigé qu'on la lui amenât à Clairefont. Et, dans la salle basse du presbytère, il s'évertuait à faire entrer quelques règles de syntaxe dans la tète de l'enfant, qui, distraite,
regardait, par la fenêtre encadrée du feuillage des espaliers, dans un coin de ciel bleu, le vol capricieux et strident des hirondelles.
— Allons, Edmée, vous ne m'écoutez pas... bougonnait le professeur.
— Mais si, monsieur le curé... Vous avez dit : « Le participe passé prend toujours l'accord quand il est précédé du verbe être.., »
Et l'abbé Levasseur, avec un regard attendri :
— Quel dommage que vous ne puissiez pas concentrer un peu plus votre attention! ... Vous êtes si bien organisée!... Voyons un peu maintenant nos verbes irréguliers...
Mais, dans la pièce voisine, grinçait le diamant du nonagénaire taillant des carrés de verre, et l'imagination de l'enfant s'égarait dans les paradis éclatants peuplés de saints et de vierges nimbés d'or, peints sur les vitraux du vieil artiste. Alors le curé, en soupirant, fermait son livre, renonçait à ses analyses grammaticales, et rendait la liberté à son élève qui s'élançait dans Tatelier où, sur un établi, le verrier assemblait les losanges d'une rosace, soudant les lamelles de plomb, et clignant de l'œil pour juger de l'effet d'une figure. Edmée, immobile, rete-
nant son souffle, le regardait' travailler, et le vieux, flatté, prenait un pinceau, des couleurs, et apprenait à la petite fille à copier des arabesques. Elle restait là des heures, silencieuse, se tachant horriblement les mains, mais passionnée, heureuse, et faisant d'étonnants progrès. Il y avait dans l'atelier, accroché au mur blanc, un petit vitrail de la renaissance italienne repréàenlant une tête de saint Michel aux yeux bleus, aux longs cheveux blonds déroulés sous une toque de velours grenat, le collier d'or sur un pourpoint de drap d'argent. Devant cette charmante figure, Edmée tombait en extase. Le vieux verrier, un jour, dit gaîment au curé que Tenfant en était amoureuse. A quoi le prêtre répondit en rougissant .
— Père, ne dites pas, même en riant, de pareilles choses.
— Ce saint Michel est assez beau pour frapper l'esprit, Fabbé; c'est un des rares morceaux qu'ait peints sur verre Annibal Carrache... Il a été enlevé au palais Doria par notre oncle, pendant le siège de Gênes, sous Masséna... C'est grand comme les deux mains, et ça vaut gros d'argent!
— Eh bien! de crainte qu'il ne se casse, enfermez-le dans une armoire... Ainsi jVP^ de Croix-Mort ne le verra plus. . .
Le lendemain, Edmée, en arrivant, ne trouva plus le saint Michel. Elle interrogea du regard le curé et son père, et, les voyant silencieux, elle pinça les lèvres et se tut. Mais elle fit du bel Italien une très exacte copie, de mémoire.
En tout, son naturel ardent et passionné se manifestait. Elle aimait à voir galoper les poulains dans les herbages du domaine, et, pour activer leur course, elle criait à tue-tête : « Ho! ho ! » en claquant des mains, comme ont coutume de faire les maquignons à la foire. Unjour onla surprit, sa robe troussée comme un pantalon turc, cavalcadant sur une jument, sans selle, sans bride, ayant pour tout soutien la crinière. En apprenant ce bel exploit, la comtesse resta toute pâle, joignit les mains et murmura à voix basse : « Comme son père... »
— iNotre chère enfant n'est pas de son siècle, madame la comtesse, dit Fabbé Levasseur; elle eût fait une superbe guerrière avec Clorinde, ou une admirable frondeuse avec M""^ de Longueville. Mais aujourd'hui, pour les femmes, il
n'y a plus de lances à rompre, ni diiilriuues politiques à emmêler... L'aiguille à tapisserie... et Télémaqiœ^ voilà ce qui convient aux jeunes filles...
Ce qui convient n'est malheureusement pas toujours ce qui plaît. Et quand elle n'était pas occupée à peindre des archanges, Edmée gagnait le large et s'en allait courir les bois et les plaines avec le garde Jean Billet, homme de confiance qui avait fait la guerre avec le comte, et réunissait en sa personne massive et rougeaude tous les défauts et toutes les qualités de la race picarde. Il était défiant, rageur, honnête et dévoué. Les Billet servaient les Croix-Mort depuis trois générations, et, peu à peu, le domaine était devenu leur propriété. Ils l'avaient prescrit par le dévouement. Ils disaient : nos bois, nos champs, nos foins. Chasseurs enragés, de père en fils, ils terrorisaient les braconniers. Billet, le grandpère, gaillard d'une force herculéenne, avait inventé, pour dégoûter les gars du canton de venir lui prendre ses lièvres au collet, un procédé plus simple et plus expéditif que le procès-verbal. Il posait son fusil le long d'un fossé, tombait à bras •"^cconrcis sur le délinquant, et le « quit-
iO LES BATAILLES DE LA VIE.
lait » à moitié assommé. Ces traditions de justice sommaire s'étaient perpétuées dans la famille, et, autour de Croix-Mort, quand un homme portait quelque trace de horion sur la figure, on disait en manière de plaisanterie:
— Il a rencontré Billet!...
Le dernier de cette race autoritaire ne s'était pas marié. Il se montrait d'humeur plus brusque encore que ses ascendants, et vivait solitaire dans une petite maison blanche couverte en tuiles rouges, au bord du taillis, n'ayant pour compagnie que ses deux griffons et son chien d'arrêt. Depuis le matin jusqu'au soir, il parcourait la propriété, toujours sous bois, pour n'être pas vu et mieux voir, choisissant la pièce à tuer, et n'étant jamais obligé, tant il tirait juste, de la redoubler d'un second coup de sa « pétoire ». Il appelait ainsi amicalement son fusil.
Ce sauvage ne s'était laissé apprivoiser que par la petite Edmée. A l'enfant il avait voué un culte. Elle avait une façon de lui dire: « Mon vieux Billet » qui lui retournait le cœur. L'ayant entendue se plaindre d'avoir froid par un rude temps de neige, il avait passé vingt nuits à l'affût, au bord d'un trou fait dans la glace de l'é-
tang, pour lui tuer des loutres. Et il était venu triomphant, un malin, apporter une précieuse garniture de manteau.
Lorsque Edmée s'échappait par la petite porte du parc, elle jetait, en arrivant aux bois, trois appels stridents avec le sifflet d'argent qui servait autrefois à son père, et s'asseyait au pied d'un arbre. Au bout de quelque temps, elle entendait craquer une branche morte dans le gaulis, comme sous le pas furtif d'un chevreuil, et, se glissant à travers les cépées, apparaissait Jean Billet empressé à venir au-devant de l'enfant. Alors ils s'en allaient de compagnie, non plus soui'noisement, comme il en avait l'habitude, à l'abri des futaies, ou derrière le rideau verdoyant des branches, mais sous le ciel claii', dans la gaîté épanouie des champs. Ils visitaient les pièges tendus pour les putois et les fouines, guettaient la sortie des lapins, les courses folles des liè\Tes au bouquinage, ou comptaient les œufs dans les nids de perdrix. Et le soir, à l'heure du diner, Edmée rentrait, brisée d'une bonne fatigue, rapportant l'odeur du thym foulé à la semelle de ses bottines, escortée par le farouche Billet qui courbait le dos humblement sous les
reproches de la comtesse, irritée de voir cette grande fille de quatorze ans polissonner à travers les broussailles, au lieu de garder, au salon, un maintien convenable et réservé.
La comtesse avait vu Edmée grandir, sans éprouver cette joie profonde des mères qui, dans Tenfant mûrie peu à peu et formée, découvrent ime charmante compagne. Entre elle et sa fille il ne devait jamais exister d'intimité. Trop de dissemblance dans les sentiments et dans les goûts les séparait. M"'"' de Croix-Mort, esprit sentimental et rêveur, ne pouvait trouver aucun point de contact avec Edmée, esprit positif et précis. La mère, alanguie et nerveuse, passait son temps étendue sur une chaise longue, à lire des romans, ou à faire le compte des déceptions que, jusqu'ici, la vie lui avait offertes. La fille, active et de sang riche, trouvait la lecture une occupation assommante, avait l'horreur de toute poésie factice, mais l'adoration de la simple nature.
A l'enfant un père manquait. Un père qui l'eût emmenée avec lui à la ville, dans sa voiture, qui l'eût accompagnée à cheval, qui se fût montré enfin tendre pour se faire aimer, et autoritaire pour se faire craipdre.
LES DAMES DE CROIX-MORT. i^
Edmée, dans ce désert de Croiji-Mort, entre sa mère, froide et langoureuse, le bon curé, un peu borné et toujours digérant, et Jean Billet, espèce de loup domestiqué, mais rude et grossier, n'avait pas trouvé l'emploi de ses facultés aimantes. Elle s'était repliée sur elle-même, avait vécu matériellement, plutôt que moralement, et mérité l'épithète de petite sauvage que la comtesse lui appliquait dédaigneusement quand elle la voyait revenir les cheveux en désordre et la robe déchirée. Cependant, Edmée avait de soudaines explosions de tendresse qui la faisaient se jeter sur sa mère avec des baisers violents et des caresses brutales qui choquaient M"'^ de Croix-Mort plus que l'indifférence habituelle de Fenfant.
— Quelles détestables manières! s'écriait-elle avec dédain, en rajustant sa robe fripée par rimpétueuse effusion de sa fille. On voit bien que vous vivez dans les bois, avec les bêtes!
Edmée restait confuse, les joues rouges et les yeux pleins de larmes, sentant au dedans d'elle son petit cœur qui se gonflait de tristesse.
A quatorze ans elle fit sa première communion, et toute une révolution s'opéra dans son
esprit. La foi s'empara d'elle, et elle se livra à la dévotion avec l'ardeur qu'elle portait en tout. Elle eut une véritable crise de mysticisme, ne pensant plus qu'à Dieu, à la Vierge et à Jésus. EWe demanda, comme une grâce, qu'on remît en élat l'oratoire du château, et, pendant des heures entières, elle resta à genoux, en adoration devant une statue de plâtre colorié, représentant la Sainte Mère portant l'enfant divin dans ses bras. Elle dévora les évangiles, apprit son catéchisme, se montra aussi appliquée qu'elle avait été dissipée, et stupéfia tout son entourage par la persistance de son zèle. La rebelle, « le garçon manqué », devint un modèle de sagesse et de soumission. La comtesse n'en revenait pas, et le curé disait, en levant les yeux au ciel :
— Positivement, elle a la grâce. Dieu a fait pour nous un miracle.
Billet, qui n'était rien moins que pratiquant, prétendant qu'un bon garde ne doit pas plus aller àFéglise qu'au cabaret, parce que, pendant ce temps-là, les mauvais gars ont le temps de poser des collets, grognait de ne plus voir sa jeune maîtresse :
— Ils rétioleiit ;i lui faire tenir toute la journée des livres entre les doigts, et il serait meilleur pour sa santé de battre les bruyères avec moi, que de chanter des cantiques avec le T( petit noir ».
C'était ainsi, fort irrévérencieusement, à cause de sa soutane, que Billet désignait le curé.
Mais il était tout à fait abandonné, et son humeur en était devenue plus féroce. Il n'avait plus la moindre tolérance pour les gens du pays ; et un homme de La Yieuville ayant été surpris parlui,plumantles bouleaux pour confectionner des balais, il l'avait attaché à un arbre pendant huit heures, en lui faisant croire qu'il le laisserait là mourir de faim.
Le jour de.la première communion, pourtant, Billet céda à la tentation d'aller à Clairefont voir la jeune demoiselle dans sa robe de mousseline, avec son voile blanc sur la tête. Il mit une blouse neuve, quitta ses grandes guêtres de cuir, accrocha sa pétoire au râtelier, pour la première fois, depuis qu'il était garde, et, au grand étonnement de la population, traversa le bourg et entra dans Téglise. Il se tint, pendant toute la première partie de la cérémonie,
droit et raide auprès dun pilier. Mais quand il entendit, dans le grand silence recueilli, la voix d'Edmée prononçant les vœux du baptême, il fut pris d'un tremblement, sa forte poitrine se souleva, et, avec un mugissement de taureau, i! se laissa tomber à genoux sur la dalle, sa barbe rude inondée de larmes. Il resta ainsi jusqu'à la fin de l'office, n'osant regarder personne, comme bonteux de lui-même. Quand tout le monde se fut éloigné, et qu'il vit l'église silencieuse et vide, il en fit le tour, examina avec une curiosité de Huron les objets du culte, les tableaux saints, puis il sortit, la tête basse, et reprit le cbemin des bois.
A compter de ce jour, Edmée ne grimpa plus dans les arbres pour cueillir des fruits verts. On ne la vit plus courir à perdre haleine dans les allées du parc, comme poursuivant une proie imaginaire. Elle se coiffa, sinon avec coquetterie, du moins avec régularité, soigna ses mains qui étaient un tant soit peu calleuses, tailla ses ongles qui ressemblaient à des griffes de chat sauvage, assouplit sa démarche garçonnière, et eut définitivement assez bien l'air d'une demoiselle.
M""" de Croix-Mort contempla avec stupéfaction le papillon qui sortait de cette laide chrysalide. Elle dut s'avouer même que la petite bête n'était point sans agrément, et que, gauche encore, elle promettait d'avoir de la grâce.
Elle en conçut un secret dépit. Elle s'était habituée à être la seule femme du château. Et, quoiqu'elle n'eût que son bon curé pour lui faire la cour, cependant elle tenait à sa souveraineté. La triomphante métamorphose d'Edmée bouleversait tout. Et la mère et la fille allaient élever pouvoir contre pouvoir. Le « petit noir » , comme disait Billet, image du peuple, tiraillé entre ces deux partis, devait ressentir et supporter tous les contre-coups de la lutte.
A trente-sept ans, la comtesse Régine était encore charmante. Sa beauté blonde s'était conservée, un peu affadie et décolorée dans la solitude, comme une tleur entre les pages d'un livre. Ses stations prolongées sur sa chaise longue lui avaient valu un peu plus d'embonpoint qu'il n'eût été désirable. jMais sa taille était restée fine, et ses épaules étaient d'une ampleur superbe. C'était un admirable fruit mur, que cette veuve qui n'avait été mariée que juste le temps de devenir mère.
Pendant les longues soirées en tête à tête avec le curé, remplies par d'interminables monologues que le prêtre ne coupait que d'un respectueux : « oui, madame la comtesse », comme s'il disait '( amen » en servantla messe, M™'' de Croix-
Mort philosophait à perte de vue sur la condition de la femme dans la société, sur le mariage et sur l'amour. Le bon curé baissait quelquefois le nez avec une rougeur pudique lorsque la comtesse se laissait aller à des considérations sentimentales un peu vives. Il faisait entendre une petite toux discrète, en manière de rappel à l'ordre. A ce signal d'alarme, la belle Régine revenait à des doctrines purement idéalistes, et, sur ce terrain neutre, le prêtre rassuré se retrouvait en communauté d'opinions avec la châtelaine.
Un esprit plus pénétrant que celui du brave homme eût vite discerné tout ce que contenaient d'amertumes secrètes et de violents regrets les amplifications philosophiques de la comtesse. Nier la passion, n'était-ce pas avouer qu'on ne l'avait jamais connue, et qu'on en était désespérée? Arrivée à la maturité, sentant la jeunesse la fuir, M"^ de Croix-Mort faisait de nécessité vertu. Immobile, elle proscrivait le mouvement. Mais de vagues aspirations la troublaient, et elle connaissait des heures fiévreuses où toutes les tendresses inassouvies qui étaient en elle se révoltaient,' et la laissaient, ciprès de
violentes agitations, comme morte, dans un accablement moral et physique très douloureux. Ses nerfs étaient tendus à se briser, et, tout en sueur, elle étouHait, avec la sensation d'une boule qui lui montait dans la gorge. Elle restait alors un ou deux jours sans descendre de sa chambre. Puis elle reparaissait, les yeux battus, le teint pâle, la démarche languissante, et s'excusait en disant qu'elle avait eu la migraine.
Edmée assistait, sans y rien comprendre, aux crises de sa mère. Robuste et sanguine, elle s'étonnait qu'on put tant souffrir des nerfs, et se tordre en soupirant, pendant des heures, sur un canapé. Elle passait, silencieuse et grave, dans la chambre de la comtesse, s'informait de sa santé, recueillait un «laisse-moi » gémissant, et, devinant qu'elle était plutôt importune qu'agréable, elle se retirait dans un petit coin du rez-de-chaussée, où elle avait installé un atelier de peinture.
Souvent, sous la fenêtre, un pas lourd faisait crier le gravier. C'était Jean Billet qui, sous prétexte d'apporter du gibier au château, venait quêter un regard de sa jeune maîtresse. 11 s'ar-
rêtait en plein soleil, et, tortillant entre ses gros doigts sa cape de drap bleu :
— Est-ce que vous ne faites pas un petit tour aujourd'hui, mamzelle Edmée? Y a au bois des faisandeaux qui sortent d'éclore : c'est gentil tout plein à voir... Le terrain est sec. . Le temps est doux... Est-ce que ça ne vous invite pas?
— Une autre fois, mon vieux Billet... Vois-tu, je suis très occupée aujourd'hui...
Et elle lui adressait un bon sourire, pour le consoler.
— Vous dites toujours ça, maintenant! Ah! je ne sais pas ce qu'ils vous ont donné à votre première communion... Mais, depuis ce jour-là, vous n'êtes plus la même. Vous n'aimez plus ni les champs ni les bois, et vous restez assise toute la journée sur une chaise... Aussi, faut voir quelles couleurs vous avez sur les joues! Vous finirez par tomber malade...
— Non, je me porte bien. Tiens, si tu veux me plaire, tue-moi donc des geais ; je veux, avec les plumes bleues qu'ils ont aux ailes, garnir un écran pour le petit salon...
— Vous en aurez demain, mamzelle Edmée.
Alors le garde, un peu rasséréné en se voyant rattaché, par les liens intimes de l'obéissance, à celle qu'il adorait, s'éloignait à grands pas. Et, de loin, Edmée l'entendait qui fusillait les oiseaux criards dans les hêtres.
Il y avait quatre ans que M"^ de Croix-Mort était ainsi devenue une personne posée, et que sa mère, avec ses vapeurs, était devenue une personne fantasque. Le temps avait passé sur les habitants du château sans modifier leur état physique et moral. Seul le bon curé avait changé. Il s'assoupissait maintenant dans la journée, sans préjudice de ses petites somnolences d'après dîner.
La comtesse venait d'entrer dans sa trentehuitième année, et elle, autrefois la simplicité même, elle avait été prise d'une rage soudaine de coquetterie qui se traduisait par des robes ouvertes, des manches de tulle laissant voir les bras ronds et potelés, des petits souliers découvrant un pied chaussé de bas à jour. Et tout cela pour qui, en vérité? Pour un saint homme qui y était insensible ; pour Edmée qui ne pouvait s'en émouvoir ? A moins que ce ne fut pour les oiseaux du ciel, ou pour l'être idéal
qui se glissait, mystérieux, dans les rêves de la belle Régine.
On ne voyait, à Croix-jVJort, personne, d'un bout de l'année à l'autre. La comtesse, dans les premiers temps de son veuvage, n'avait voulu faire aucune visite à ses voisins. C'étaient, d'ailleurs, de vieilles gens fort cérémonieux et très assommants, dont la fréquentation eût été une corvée. Pour les bourgeois de La Yieuville ou de Clairefont, M™'' de Croix-Mort en avait fait fi. Elles étaient donc là, comme deux Belles au Bois-Dormant, la mère et la fille, n'ayant pour Prince Charmant que le curé, qui ne les réveillait guère, quand, un après-midi, une voiture fit son apparition dans la grande allée de tilleuls qui conduit à la grille. En un instant tout le monde fut aux fenêtres, avec l'empressement curieux de sauvages voyant un navire inattendu venir du large.
La voiture était un très élégant phaéton attelé d'un bel alezan, qu'un jeune homme conduisait. Il lui fit décrire une courbe irréprochable sur le sable de la cour, jeta les guides à son domestique qui s'était précipité à bas du siège de derrière pour prendre la tête du cheval, et, s'avao-
çaul lonleniciit, l'air irrésolu, comme s'il avait plus envie do s'en aller qued'enlrer, il gravit les marches du perron, et pénétra dans le vestibule monumental. Un valet de chambre venant audevant de lui, il prit une carte dans un portefeuille en maroquin, et, d'une voix bien timbrée, il dit:
— Demandez à madame la comtesse si elle veut me faire l'honneur de me recevoir.
Il fut introduit dans un petit parloir qui avait fort bon air, avec ses murs tendus de cuir de Cordoue et ses meubles en poirier sculpté. Dans un cadre noir le portrait d'un homme encore jeune, élégant et coquet, souriait vaguement, peint par Jalabert. Au haut de la toile l'écusson des Croix -Mort était frappé. Le visiteur l'examina distraitement et, se dandinant avec impatience :
— J'aime à croire, murmura-t-il^ que cette bonne dame va m'expédier rapidement...
Il soupira comme quelqu'un qui s'ennuie beaucoup, et, allant à la fenêtre, il jeta sur la terrasse un regard indifférent. Ainsi en pleine lumière, c'était un très joli garçon blond, aux yeux bleus, à la barbe en éventail, vêtu avec beau-
coup de recherche, chaussé et ganté comme un Parisien. Au premier abord, il paraissait avoir une trentaine d'années, mais, à y bien regarder, les petites rides des tempes, les brisures du tour de la bouche accusaient neuf ou dix ans de plus, dissimulés par des artifices de toilette.
La porte, en s'ouvrant, l'arracha à sa contemplation. Il se retourna et, se trouvant en face de M""^ de Croix-Mort, il s'inclina avec un sourire de satisfaction étonnée en découvrant que la « bonne dame », ainsi qu'il l'appelait, n'avait rien d'une douairière.
— Monsieur Fernand d'Ayères? interrogea Régine en regardant la carte qu'elle tenait à la main.
— Oui, madame la comtesse, votre voisin. J'habite, à quatre kilomètres d'ici, le château de La Yignerie. Vous sortez peu : moi, de mon côté, j'habite Paris les trois quarts de l'année. Aussi n'ai-je pas encore eu la bonne fortune de pouvoir me faire présenter à vous...
M™' de Croix-Mort regarda le beau Fernand avec hauteur. Ce « bonne fortune » lui avait mal sonné à l'oreillo. Elle se retrouva, en un instant, armée en guerre par son éducation oris-
LES DAMES DE CliOlX-MORT. 27
locratique, telle qu'elle était dix ans plus tôt, avant sa retraite dans ce château de province. Et, avec toute la morgue d'une grande dame qu'on dérange :
— Voudriez-vous bien, Monsieur, m'expliquor ce qui me vaut l'avantage de vous voir?...
M. d'Ayères ne se décontenança pas, et, passant la main sur sa jolie barbe blonde qui brilla comme de l'or :
— Mon Dieu, Madame, cet avantage est bien mince, et soyez sûre que c'est contraint et forcé que je me permets de vous importuner... Voici le fait: je suis grand chasseur... et mes terres bordent les vôtres. Or, ce matin, il m'est arrivé de franchir très involontairement les limites, de battre un taillis où je n'avais pas droit démettre le pied... J'ai tiré un faisan... Comme je le ramassais, votre garde, embusqué derrière un buisson, s'est élancé sur moi, m'a arraché des mains mon gibier et m'a déclaré procès-verbal... Ce garçon, qui est bien l'être le plus grossier que j'aie rencontré de ma vie, n'a voulu entendre à rien, et m'a ordonné de lui tourner les talons, en m'assurant que, s'il me rattrapait jamais, cette fois-là je verrais de quoi il retournerait...
Je n'ai pas insisté, comme bien vous pensez... Mais, supposant que les ordres que vous donnez à cet homme ne sont pas aussi rigoureux que ses façons d'agir permettraient de le croire, j'ai pris le parti de vous apporter ma tête moi-même, et de vous prier de ne pas me faire exécuter, pour cette fois, en place publique.
Il riait, en parlant ainsi, avec des dents fort blanches. Un léger parfum, se dégageant de ses habits, venait jusqu'à Régine, et l'enveloppait d'une atmosphère troublante. Elle avait de Ja difficulté à respirer, comme si cette odeur subtile et douce l'eût suffoquée. Elle se remit.
— Je sais que Billet est un garde intraitable, dit-elle, et qu'il vaut mieux ne pas entrer en lutte avec lui. Mais croyez bien, Monsieur, que je suis loin de l'approuver quand il est brutal et insolent... N'ayez point souci de la petite affaire de ce matin : elle n'aura aucune suite. Veuillez excuser le manque de forme d'un serviteur qui ne pèche que par un excès de dévouement.
Le beau Fernand s'inclina avec une gracieuse déférence :
— Je vous remercie, Madame, de me traiter avec tant de bienveillance. Il n'en reste pas
LES DAMKS DE CROIX-MORT. l'o
moins acquis que je me suis, ce matin, rendu coupable d'un délit... Permettez-moi de me frapper moi-même d'une légère amende au profit de vos pauvres.
Il prit dans son portefeuille un billet de cinq cents francs, et le plaça sur la cheminée avec un geste insouciant, puis, saluant Régine :
— Je suis tenté de remercier le hasard qui m'a fait commettre la faute, puisqu'elle a eu pour conséquence de m'amener devant vous...
Cette fois la comtesse ne protesta pas. Il lui lança un vif regard, et fit un pas vers la sortie. Mais, au même moment, la porte s'ouvrit, et Edmée entra vivement en disant :
— Ma mère, Billet est là qui demande à vous parler...
A la vue de l'étranger, elle resta un moment saisie, et, rougissant, fit un geste d'excuse.
— Mademoiselle de Croix-Mort, ma fille, dit la comtesse cérémonieusement... Puis, changeant de ton :
— C'est le garde qui vient, sans doute, me demander de vous poursuivre...
— Je n'avais pas trop d'avance ! Qui sait s'il ne vous aurait pas prévenue contre moi?...
Ils sortirent tous trois, et, dans le vestibule, ils trouvèrent Jean qui attendait, le fusil sus pendu à l'épaule, son chien couché devant la porte. Il resta bouche béante et les yeux écarquillés, en voyant son délinquant en compagnie de « ses dames » et se donnant des airs avantageux. Il grogna dans sa barbe rousse, et arrondit le dos comme un sanglier au ferme.
— Madame la comtesse, je vois que vous savez de quoi il retourne, dit-il d'un ton bourru... J'avais pris monsieur, ce matin, dans les Bois- Brùlés...
— Il paraît même que vous avez été fort malhonnête, interrompit M™' de Croix-Mort... Vous abusez singulièrement des droits que je vous laisse... J'entends qu'à l'avenir vous changiez de manières... Quant à monsieur, il chassera quand et où il lui plaira, sur le domaine. Vous veillerez à ce que rien ne lui fasse obstacle...
— Madame la comtesse, je suis vraiment confus, dit le beau Fernand...
— Ce n'est pas une grande faveur que je vous fais, Monsieur, ici nous ne sommes que des femmes. Notre chasse est, dit-on, assez bonne.
et personne n'en jouit... Vous nous enverrez du gibier, voilà tout...
Le jeune homme se confondit en nouveaux remercîments, puis, ayant pris congé, il remonta dans son phaéton et partit au grand trot.
Jean Billet, immobile à la même place, le suivait des yeux. Il fallut qu'Edmée lui parlât pour qu'il parût se souvenir du lieu où il était. Il jeta à la comtesse un regard de reproche, remonta, d'un brusque mouvement d'épaule, la bretelle de son lourd carnier, siffla son chien, et, sans une parole, il s'éloigna par les futaies du parc.
— Ma mère, je crois que vous avez vivement contrarié Billet, dit M"" de Croix-Mort.
— Le beau malheur ! répondit la comtesse avec humeur. C'est un abominable rustre! Il avait besoin d'une leçon. Je ne suis pas fâchée de la lui avoir donnée...
Quittant sa fille, Régine alla s'enfermer dans sa chambre d'oii elle ne descendit que pour le dîner.
PourquoiBillet,dontjamais elle n'avait discuté les actes, avait-il besoin d'une leçon? Pourquoi n'était-elle pas fâchée de la lui avoir donnée,
quand, le matin même, elle n'avait pas le moindre grief contre lui? Pourquoi, après avoir accueilli le beau d'Ayères avec un ton agressif, l'avaitelle congédié avec des paroles amicales? Pourquoi, s'ennuyant si furieusement la veille, étaitelle en ce moment si délicieusement occupée à rêver? Autant de problèmes dont le caprice et la fantaisie avaient posé les termes, et qui ne pouvaient être résolus que par l'esprit frivole et compliqué d'une femme.
Edmée, cependant, courant après son vieux Billet, l'avait rattrapé dans le parc au pont de la Divonnette. Elle le força à s'arrêter et, excusant sa mère, elle tâcha de calmer le rude serviteur. Mais alors il éclata. Il n'était plus le maître sur son terrain... C'était fini! Un autre pourrait lui tuer son gibier, qu'il gardait avec tant de soin contre les coUeteurs et les bêtes «fausses »... Oh! ce particulier de malheur!
Il demeura, silencieux et sombre, appuyé au parapet dupetit pont, puis, avec un geste violent:
— Allez, il n'y a rien à attendre de bon d'un tel homme!... C'est de ces godelureaux qui jasent, avec de caressantes manières, et qui tournent la tête aux femmes...
EJiiiLC regarda son ami sévèrement.
— Tu oublies qu'en fait de femmes, il n'y a au château que ma mère et moi... Et moi, ajouta-t-elle, sans pouvoir se défendre d'un sourire, moi encore si peu!...
Debout dans sa robe claire, se détachant sur le fond obscur des taillis, éclairée par un rayon de soleil qui faisait éclater la blancheur de son front sous ses cheveux noirs, les lèvres fraîches, et les yeux d'un bleu candide, elle avait le charme exquis de la jeunesse en fleur.
Le sauvage Jean la contempla avec une pieuse adoration. Il la vit comme la divinité de ces champs, de ces bois, dont il aimait le silence et la profondeur. Hors d'eux et sans elle, il comprit qu'il n'y avait plus rien au monde pour lui. Et, baissant la tête, il resta muet, avec l'inquiétude sourde que cet étranger, qui paraissait brusquement et prenait, en une seule journée, tant d'importance, ne devint à la fois le maître de la jeune fille et du domaine.
— Allons, console-toi, reprit Edmée. tu n'auras pas tant d'ennuis que tu parais le craindre. Notre voisin chassera plus sur ses terres que sur les nôtres !
— Il fera bien ! répondit laconiquement le garde. Et, d'un geste décidé, jetant sa pètoire sous son bras, il traversa la rivière et se perdit dans le taillis.
Le dimanche suivant, à la naesse, au moment de rolferloire, dans le silence recueilli de l'éfilise, un pas léger, sec, aristocratique, sonnant sur les dalles, frappa l'oreille de M""' de Croix- Mort. Instinctivement son cœur battit plus fort, ses oreilles bourdonnèrent, les lettres de son paroissien dansèrent devant ses yeux. Elle se dit : « C'est lui ! )) Elle n'osa pas regarder. Baissant la tête, elle essaya de s'absorber dans une prière plus fervente. Mais, au lieu des saintes oraisons, c'étaient des pensées profanes qui venaient à son esprit. Et, tout étourdie, les yeux incertains, elle voulait ne voir que l'abbé Levasseur qui, revêtu de sa chasuble en moire lilas brodée d'argent, son gros cou rouge débordant au-dessus du collet plissé de son surplis, allait de
droite à gauche, feuilletant son missel aux signets multicolores. Mais, involontairement, devant ses yeux apparaissait le beau Fernand, avec sa jolie tournure et sa barbe d'un blond doré. Elle se demandait : « Comment se fait-il qu'il soit à l'église? C'est la première fois qu'il y vient! » Et une voix secrète murmurait en elle : <( Il y est attiré par toi. Il a voulu te revoir. »
Edmée, en se relevant après la bénédiction, ayant jeté un regard autour d'elle, aperçut auprès de la chaire leur voisin, debout, les bras croisés, et paraissant prêter une profonde attention à la cérémonie.
Autour de lui les chantres vociféraient leur plain-chant, le serpent jetait ses notes mugissantes. Il semblait ne pas les entendre. Sa physionomie exprimait un grave recueillement. Edmée poussa légèrement sa mère du coude et, presque sans remuer les lèvres, dit :
— Maman, voici M. d'Ayères...
La comtesse prit un air sérieux et ne répondit pas, comme scandalisée par la légèreté distraite de sa fille.
Le curé prononça, les mains tendues : « Ite, missa est... Et l'assistance, avec un joyeux sou-
LES DAMES DE CKOl X-A) 0 KT. M
lagement, se hùta vers la sortie, au milieu d'un, bruit aigu de chaises remuées sur la pierre.
M""" de Croix-Mort fit un signe à sa fille et, au lieu de gagner la porte, elle se dirigea du côté de la sacristie. Elle voulait éviter le beau Fernand. 11 y avait dans son esprit une crainte vague. Elle se sentait mécontente; ce jeune homme l'occupait trop. La porte rembourrée s'ouvrit, et les deux femmes se trouvèrent dans la petite pièce lambrissée de noyer où le prêtre, aidé de son sacristain, retirait ses vêtements sacerdotaux. Une odeur d'encens et de cierges éteints flottait dans l'air, et, à côté de fétole, un large mouchoir à carreaux traînait sur une table.
— Ah! mes chères dames! Comment! Vous vpilà ! . . . s'écria le vieillard, achevant à la hâte de boutonner sa soutane... Vous avez été retenues par le mauvais temps?...
Et du geste il montrait la haute et large fenêtre de la sacristie, que la pluie fouettait avec violence, lavant la poussière et coulant en ruisseaux grisâtres.
— Mais asseyez-vous donc, madame la comtesse, et vous, ma chère Edmée...
Il offrait des chaises de paille à ses paroissiennes.
— Monsieur le curé, je suis venue vous rappeler que nous comptons bien sur vous ce soir...
— Mais, ma chère dame, comme tous les dimanches...
M""" de Croix-Mort rougit de la maladresse de son prétexte. Le curé ouvrH des yeux étonnés. Il y eut un silence. L'eau rebondissait sur les carreaux, chassée par le vent, et s'écrasait en poussières fines. Et son roulement continu causait aux deux femmes et au prêtre une sorte de lassitude engourdie.
Edmée se leva et, tournant autour de la sacristie :
— Gomment va votre père, monsieur le curé? Il y a longtemps que je ne l'ai vu...
— Ah ! ma bonne petite ! il ne se lève guère, le pauvre homme !... Il n'a plus du tout de jambes... Pensez donc! quatre-vingt-douze ans!... Mais la tête est encore bonne... Il parle bien souvent de vous... Et il peint toujours... Ah! dame, c'est un peu tremblé, et les couleurs se mêlent quelquefois... N'importe! ça Foccupe!
^ES DAMES DE CROIX-MORT. 3î>
I t il est content... 11 me dit : « Tu vois, je me rends utile! »
— Il faudra que je vienne le voir, et que je lui apporte mes petits travaux...
— Vous lui ferez un grand plaisir...
La porte, en s^ouvrant, coupa la parole au prêtre, et, au grand émoi de M"'"' de Croix-Mort^ le baron d'Ayères entra. Il salua, ayant son même sourire aimable sur les lèvres, et, serrant les mains du vieillard avec une affectueuse familiarité :
— Pardonnez-moi, monsieur le curé, si j'envahis votre retraite... Mais je suis depuis quelques minutes à la recherche de ces dames... Il est impossible qu'elles songent à rentrer à pied sous une averse pareille... Et je désirais mettre ma voiture à leur disposition.
L'abbé Levasseur ne laissa pas à la comtesse le temps de répondre... Il regardait le visiteur avec une joyeuse émotion :
— Je suis heureux de vous voir, mon cher enfant... Yous ne me gâtez pas, depuis quelque temps...
— Vous savez que je suis presque toujours à Paris... Mais je vais rester avec vous, si vous
le permettez, pendant que ces dames retourneront au château... La voiture reviendra me prendre...
Et comme la comtesse ébauchait un geste de protestation confuse :
— Oh! Madame, je vous en prie. M'ayant comblé de vos gracieusetés hier, il ne serait pas juste de me refuser aujourd'hui une si faible revanche...
M""^ de Croix-Mort ne résista plus. Elle murmura quelques paroles de remercîment, inclina la tète froidement en signe d'adieu, et, suivie de sa fille et du curé, elle entra dans l'église dont elle traversa lentement le bas-côté... Arrivée près de la porte, elle s'arrêta un instant et, sans regarder son vieil ami :
— Vous connaissez beaucoup M. d'Ayères?
— Depuis qu'il existe... C'est sa grand'mère, jyjme jg Fréteval, qui m'a fait venir ici... C'est un charmant homme, qui a eu le malheur de perdre ses parents de bonne heure... Il s'est trouvé à vingt-cinq ans maître d'une belle fortune... et alors .. vous comprenez... il a été un peu vite...
— Que] âge a-t-il donc?
— Mais... attendez... il ne doit pas être loin de quarante ans.
— Ahl vraiment? Je n'aurais pas cru... Il paraît très jeune...
— Vous savez, les blonds, ma chère dame... sont généralement de bonne conserve. Mais s'il n'a pas quarante ans, il en a bien trenteneuf... Au reste, on peut le savoir au juste en consultant le registre des baptêmes... car il a été baptisé ici...
— Oh! c'est inutile, dit vivement la comtesse...
Devant le porche, le coupé stationnait. Le cocher, immobile dans sa raideur correcte, ne tourna pas la tête. Les deux femmes montèrent. La portière claqua, refermée par le curé, qui, sans s'attarder à voir filer la voiture sous l'ondée, au trot rapide du cheval, courut retrouver le beau Fernand. Il attendait paisiblement, lisant sur un tableau grillagé, attaché au mur, les promesses de mariage.
— Eh bien ! mon cher enfant, quand vous verrons-nous inscrit là à votre tour? demanda gaîment le vieillard...
— Mais, monsieur le curé, on ne se marie
pas tout seul... Il faut d'abord trouver une femme... En connaissez-vous une? De votre main je la prends les yeux fermés...
L'abbé Levasseur hocha gravement la tête, et, regardant M. d'Ayëres au fond des yeux :
— Ce serait accepter une grave responsabihté, n'est-il pas vrai, que de chercher à vous marier? Vous avez été un fier mauvais sujet, et je ne jurerais pas que vous vous soyez amendé.
Le baron se mit à rire :
— Cette louable conversion était peut-être réservée à votre zèle.
— J3ah! ce serait prêcher dans le désert ..
— Essayez! le Seigneur n'a-t-ilpas dit « : 11 y aura plus de joie au ciel pour un pécheur repentant que pour cent justes... »?
— Voyons, confessez-vous un peu d'abord. Qu'êtes-vous venu faire dans ce pays?
— Des économies.
— Vous avez l'intention de rester à La Vignerie?
— Tout l'hiver...
— Et à quoi emploierez-vous votre temps, bon Dieu ?
— A chasser, à fumer et, si vous le voulez,
LES damp:s de ckoix-mort. 43
à méditer avec vous sur la vie élernelle. Vous voyez que je suis en bonne voie. Peut-être voisinerai-je un peu avec les dames de Croix-Mort, si elles s'y prêtent. Mais ce n'est pas bien sur, car elles me paraissent d'une sauvagerie excessive.
— Elles sont surtout beaucoup trop jeunes pour vous recevoir sans que leur réputation eu souffre.
— Dans ce pays de loups? Qui serait là pour en juger? D'ailleurs, quel âge a donc la comtesse?...
— Mais trente-huit ans, ou un peu moins... Si simple que fût le prêtre, la coïncidence des
questions de M^'^de Croix-Mort et de M. d' Avères le frappa. « Ils veulent savoir l'âge l'un de l'autre, se dit-il; voilà qui est singulier. > S'il eût pu lire complètement dans leur esprit, il eût été bien plus étonné. Dans sa pensée à lui, un projet commençait déjà à se former, imprévu, bizarre, certes, réalisable cependant, à ce qu'il lui semblait : celui d'un mariage entre Fernand d'Ayères et Edmée de Croix-Mort. Il rêvassait : "Lajeune fille a seize ans; mais, élevée au grand air et dans la vie active des champs, elle est forte
comme si elle en avait vingt. Le jeune homme, il est un peu mûr, peut-être, le jeune homme : quarante ans. Après tout, en a-t-il quarante? Mettons trente-huit, ce qui est bien différent. ( c chiffre quatre sonne mal dans l'âge d'un fiancé... Mais il est d'allure si juvénile, de caractère si gai, qu'en vérité on ne lui donnerait que la trentaine. Beau nom, belles relations. Dans les environs, il n'y a rien de mieux à offrir... Et fi comtesse ne paraît pas disposée à retourner à Paris... Alors?... »
Le bonhomme en était là quand il fut tiré de sa réflexion par la voix de celui dont il disposait avec tant de facilité.
— Monsieur le curé, ma voiture doit être revenue : je vais prendre congé de vous... Il est midi et demi : vous êtes à jeun, et je crains de vous avoir mis en retard pour votre déjeuner...
— Si mon ordinaire ne vous faisait pas peur, je commanderais bien volontiers qu'on mît votre couvert? dit le vieillard...
— Merci, de tout mon cœur... C'est vous, je l'espère, qui, prochainement, serez mon convive... Je vous en prie, restez... Je ne veux pas que
VOUS traversiez encore une fois l'église pour me reconduire... A bientôt...
Il serra affectueusement les mains de l'excellent homme, et, d'un pas rapide, pour le détourner de le suivre, il s'éloigna.
Du diable si Fernand d'Ayères pensait au mariage! Edmée, avec ses longs bras, sa taille maigre, et son visage mal dégrossi de fille en pleine formation, lui avait paru médiocrement agréable. La comtesse lui avait plu davantage. Réduit par des folies de tous les genres à une situation très précaire, ayant perdu avec les chevaux ce que les femmes lui avaient laissé, il s'était décidé, sur les sages conseils de son homme d'affaires, à vivre un an ou deux à la campagne, afin de laisser Feau revenir au moulin. Il était aussi compromis à Paris que peut l'être un homme qui, pendant quinze ans, a couru les avant-scènes des théâtres en compagnie de toutes les filles en vue, et usé les tables de cercle à jouer au quinze ou au baccara. Pour en arriver à se « brûler » ainsi, il avait mangé quatre-vingt mille francs de rentes. Et il était bien plus fatigué que s'il avait travaillé bravement pour les gagnii. Avec les débris de sa
fortune, un habile homme, qui, rareté providentielle, se trouvait être un honnête homme, avait pris l'engagement de lui reconstituer un capital très présentable, mais à la condition expresse qu'il ferait le plongeon et que ses créanciers perdraient Fespoir de le voir accourir, les lendemains de culotte, avec un de ces besoins immédiats d'argent qui donnent aux billets de cent francs une valeur de vingt-cinq louis. Il s'était donc résolu à disparaître, mais ce n'avait pas été de gaîté de cœur. Il ne se sentait aucun goût pour la retraite, et la solitude lui faisait horreur. Le château que sa grand'mère, M™^ de Fréteval, avait habité jusqu'à sa mort, était heureusement dans un assez bon état de conservation. Le mobilier n'avait pas trop souffert de l'humidité, et, une fois les tapis posés, les portières accrochées, le gîte ne s'était pas montré trop inconfortable. Il vivait là, depuis six semaines, entre ses domestiques, ses chiens et ses chevaux, se plaisant encore moins avec les uns qu'avec les autres, et méditant, non point, comme il l'avait dit au curé, sur la vie éternelle, mais sur la vie humaine et ses nombreuses vicissitudes.
L'apparition de M""*" de Croix-Mort dans ce désert lui sembla donc charmante. Une figure vivante, une figure féminine, devant les yeux de ce déshérité réduit à Tabandon, au silence, c'était une revanche donnée par le destin contraire.
Ce naufragé de la fortune, qui se morfondait exaspéré sur son îlot, n'attendant aucun secours ni du ciel ni des hommes, poussa un cri de joie farouche en découvrant cette femme. Une veuve de trente-huit ans, élégante, jolie, bien conservée, légèrement maniérée, c'était, dans ce trou de province, une ressource inespérée. Quelle diversion pour ce blasé, qui dormait sur les romans nouveaux et bâillait dès neuf heures du soir, lui, habitué à passer toutes ses nuits au cercle !
Avec une fatuité exquise, il ne pensa pas une minute qu'elle put lui résister. Il n'avait pas de concurrent. La place forte qu'il allait attaquer ne devait pas être secourue. Suivant la théorie des sièges, elle était donc prise d'avance. C'était une question de temps. Etce temps serait délicieusement employé à faire cette petite guerre de l'amour, pleine de pièges, d'embuscades et de
surprises. Il passerait ainsi son année de réclusion, et la fin de l'amour arriverait comme la fin de l'exil. Il dirait adieu à sa provinciale, et s'en retournerait à Paris pour conclure quelque be.iu mariage qui le remettrait à flot. Tel était le programme que, dans son esprit, M. d'Ayères avait élaboré. S'il ne brillait pas par une modestie absolue, il dénotait chez son auteur une aimable ingéniosité. On en voyait de pareils si communément réalisés, qu'il n'y avait peut-être pas une présomption excessive à le vouloir délibérément appliquer.
Cependant la tête de la comtesse travaillait, de son côté, aussi activement que celle du baron, mais dans un sens tout à fait opposé. Il ne s'agissait ni de mariage ni de galanterie. M™^ de Croix-Mort avait été, dès le premier choc, mise en alarme par la tournure de séducteur du beau Fernand. Cette femme sentimentale, nerveuse, romanesque, était une très honnête femme. Un bon brave grison de gentilhomme voisin ne l'aurait pas effrayée, et, très volontiers, elle lui aurait fait accueil. Ce joli garçon au cou très rouge, aux yeux bleus et à la barbe d'or, avec son parler caressant, ne lui sembla pas être un
hôte qu'on pût raisonnablement installer au coin de son feu. M'"'' de Croix-Mort, qui faisait de la toilette pour les arbres de son parc et pour les glaces de son salon, se montra décidée à tenir cet admirateur, tout préparé, à distance. Elle se découvrit du mérite à se conduire avec cette sagesse. Mais elle avait un fonds solide de vertu qui ne la laissait pas libre d'agir autrement.
Si le beau Fernand avait été un homme bouillant et pressé, il aurait pu, dès le premier pas, compromettre gravement le succès de son entreprise. Il se serait heurté à des travaux de défense imprévus. Mais c'était tout le contraire d'un impétueux. D'ailleurs il avait un an devant lui, au moins, pour parcourir la carte du Tendre, et il ne voulait point du tout brûler les étapes. Il ne se sentait pas assez sûr de s'arrêtei' longtemps et avec plaisir au but. Il fallait donner de la durée au voyage'.
Il se garda donc de se présenter à Croix- Morl. Il eut le talent, en ne venant pas, de faire passer la comtesse par les quatre phases successives de Tétonnement, du regret, du dépit et du désir. En même temps il lui rendit de la confiance. Ce n'était vraiment pas la peine de se
barricader si soigneusement contre un ennemi qui ne songeait même pas à l'atlaque. A quoi bon les portes et les fenêtres closes? Il n'y avait pas d'effraction à redouter. On pouvait laisser tout ouvert.
Au bout de quatre jours, Régine commença à se dire que M. d'Ayères n'était peut-être pas le modèle accompli de la politesse. On lui avait fait une faveur. Il y avait répondu par un bon procédé. Et il s'en tenait là, jugeant sans doute qu'il y avait égalité. Comme si, envers une femme, un homme ne devait pas toujours être en reste !
L'humeur de la comtesse se ressentit de ces agitations. Et sa fille, la première, eut à en souffrir. Edmée, s'étant présentée au salon avec de la couleur sur ses manchettes, fut tancée comme si elle avait commis un crime. Elle était dans l'ardeur du travail, mettant 1^ dernière main à deux études qu'elle comptait montrer triomphalement au vieux verrier, son professeur.
— Si encore ce que vous faites avait le sens commun, dit la comtesse avec aigreur. Mais vous sahssez les toiles autant que vos vêtements, et sans plus d'utilité...
LES DAMES DE cr.OlX-MORT. 51
Voulez-vous voir ce que je fais? demanda malicieusement la jeune fille...
Elle courut tout d'un trait jusqu'à son laboratoire et rapporta à sa mère un petit panneau représentant un coin de lande fleurie de bruyères et semée de bouleaux. Deux personnages, assez adroitement posés, animaient le paysage. Ils semblaient se disputer. L'un, avec sa blouse bleue, ses grandes guêtres et sa cape ronde, ne pouvait être que Jean Billet. L'autre élégamment vêtu à l'anglaise, et décoré d'une superbe barbe blonde, ressemblait singulièrement au baron qui, depuis une semaine, occupait beaucoup la comtesse. Un oiseau gisant entre eux semblait être la cause de leur violent colloque .
M"' de Croix-Mort jeta un coup d'œil sur le tableau et rougit. Ses sourcils se rapproclièrent, elle dévisagea sa fille, redoutant une allusion.
— Que signifie ce barbouillage? demandât-elle d'une voix tremblante.
Edmée regarda sa mère gaîment et, avec la hardiesse d'une personne qui n'y entend pas malice :
— C'est Billet déclarant procès -verbal à M. d'Ayères!...
— Faites-moi grâce de vos sottes allégories et de vos grotesques enluminures, s'écria la comtesse, et, surtout, ne vous permettez pas de montrer ceci à qui que ce soit...
L'enfant battit en retraite, toute décontenancée par cette violente sortie. Elle n'avait pas cru commettre un si grave méfait. Il en resta dans son esprit de la prévention contre le beau Fernand.
D'ailleurs, à première vue, il lui avait déplu. Pourquoi? elle n'en savait rien. C'était instinctif. Billet, le rude et dévoué serviteur, avait, lui aussi, comme un chien de garde qui flaire un malintentionné, montré les dents et grogné. Les grâces du bellâtre avaient, sur cette simple enfant de la nature, exercé une action absolument inverse de celle qu'elles produisaient à l'ordinaire sur des filles plus policées. Edmée le trouva affecté et quelque peu ridicule, lui qui passait pour irrésistible. Sa voix vibrante lui parut criarde. Ses cheveux si bien peignés^ sa barbe admirablement soignée, tout cela lui sembla trop cultivé, trop ratissé, trop «jardin anglais ». Elle aimait mieux la broussaille de Billet, avec son large sourire épanoui
LKS DAMKS DK CROIX-MOHÏ. 53
an milieu , quand il voyait sa chère demoiselle. Elle alla au presbytère dans l'après-midi et raconta au curé la scène du matin. Il en rit, et demanda si le baron était allé à Croix-Mort faire visite à la comtesse. 11 fut très surpris de la réponse négative d'Edmée. 11 dit :
— Tiens! c'est très extraordinaire!... 11 m'avait pourtant annoncé sa venue.
Flairant quelque incident, et curieux, au fond, comme une vieille fille, il se rendit de son pied léger, le soir, au château, après dîner. 11 trouva la comtesse, les nerfs tendus, le verbe haut. EHe lui fit d'abord gracieuse réception, comme une personne qui s'ennuie et qu'on arrache à ellemême, et ensuite le querella pour des vétilles. La conversation languit, en somme, tant qu'il ne fut question que de la pluie et du beau temps, mais prit une allure excessivement animée aussitôt que le bon curé eut prononcé le nom de M. d' Avères.
— 11 m*a l'autre jour fort embarrassée, dit Régine, en me proposant sa voiture avec cette insistance... Je n'aurais pas voulu accepter, trouvant Toffre un peu bien familière ; je ne pouvais refuser, sans paraître cérémonieuse à
54 Li:s lîAT AILLES Di: LA VIE.
l'excès... Je lie suppose ]».i'.; (jiic voli-c iiini ;iit cru me rendre là un de ( es services (pii pL-imeltent de se poser en an^e sauveur.
— Il a eu le désir de vous empêcher de vous mouiller les pieds, et voilà tout. Lorsque vous avez été parties, JVr'^Edmée et vous, il a causé avec moi de toute autre chose. Il m'a étonné, je l'avoue, par sa gravité... Je l'avais connu autrefois un peu fou, un peu dissipé...
— Tranchons le mot : très viveur...
— Je ne voudrais pas médire du prochain... Il avait, à la vérité, plus d'idées frivoles dans la tète que d'idées sérieuses... Maintenant il est tout à fait rangé... et ne me paraît pas éloigné de songer à se marier...
— Et c'est pour donner suite à un si beau projet qu'il vient dans ce pays?... Mais avec qui se marier ici? Avec quelque rustaude des environs?
— Madame la comtesse, dit le curé avec un air de componction béate, il me semble qu'il y a, sans aller bien loin...
M""" de Croix-Mort ne laissa pas le bonhomme achever : elle se leva vivement et, avec un regard sévère :
LES DAMES DE CROIX-MORT. oa
— Pas un mot de plus, mon cher curé, vous me désobligeriez... Ne revenons jamais sur ce sujet...
Edmée entrait au même moment. L'abbé Levasseur pensa que M""*" de Croix-Mort ne voulait pas éveiller Tesprit de cette grande enfant en parlant mariage devant elle, et que, la trouvant trop jeune, elle entendait ne pas se laisser faire de propositions inutiles. Il ne soupçonna pas un instant que Régine, l'imagination remplie de rêves passionnés, avait pris pour elle-même ce qui s'adressait à sa fille.
Il y eut là une équivoque qui devait entraîner de fatales conséquences. Si le vénérable prêtre avait pu ajouter trois paroles, la comtesse traitait tout de suite M. d' Avères, sinon avec aversion, au moins avec indifférence. Elle prenait le parti de le tenir résolument à distance, ot évitait ainsi des catastrophes. La destinée de ces trois êtres fut en suspens, pendant un quart de seconde, et se décida à la faveur d'une minauderie de coquette.
M™^ de Croix-Mort se trouva tout à fait rassurée à la suite de cet entretien. Elle ne se figura plus le beau Fornand comme un loup affamé
50 LES liATAILLPIS DE LA VIE.
cherchant une proie à dévorer... Elle le jug^a plus débonnaire. Il y perdit un grain de poésie, mais il y gagna de devenir possible à fréquenter. Un galant hardi, à visées conquérantes, pouvait, à la rigueur, être difficile à mater. Un soupirant placide, à projets réguliers, devait être aisé à contenir.
Régine entrevit une délicieuse perspective de flirtage modéré, au gré de son caprice, une petite guerre qu'elle saurait conduire à sa guise. Les rêveries dans lesquelles elle s'était complue, pendant douze années, allaient enfin prendre corps. Isolée dans son veuvage, elle avait refait en imagination toute sa vie. Comme un général prisonnier qui emploie ses loisirs à combiner des plans de campagne, elle avait étudié ce qu'il faudrait tenter dans tel ou tel cas. Elle s'était préparé des théories sur chaque situation, et, bien souvent, elle avait, dans son passé, relevé de graves fautes de tactique. Que de fois, pensant avec amertume aux chagrins dont M. de Croix- Mort l'avait abreuvée, elle s'était dit: «Ah! si c'était à recommencer, comme j'agirais autrement ! En lui tenant tête, en me montrant moins résignée et plus énergique, moins triste et plus
coquelle, je l'aurais ramené à moi,*Tet mon existence eût changé de face. » Elle avait ainsi, dans le secret d'elle-même, pris des revanches rétrospectives, remporté des victoires sur le défunt. Et, mûrie par ce qu'elle appelait son expérience, elle ne craignait pas la bataille. Peut-être même la souhaitait-elle.
Le lendemain de la visite du curé, par une admirable journée d'automne, la comtesse se promenait en barque avec sa fille, sur la rivière. Edmée, habituée depuis son enfance au maniement des rames, manœuvrait habilement l'embarcation. Régine, assise à l'arrière, pénétrée par la fraîcheur parfumée des branches qui se courbaient en voûte sur le courant rapide, les yeux lassés par le miroitement de l'eau, bercée par le mouvement doux du bateau, se laissait aller à une torpeur délicieuse.
Le pont, qui enjambait d'une rive à l'autre, projetant l'ombre de son arceau de pierre sur la Divonnette, faisait paraître plus brillant sous le soleil le ruban d'argent de la rivière fuyant entre ses rives vertes. Edmée, en se rapprochant du pont, s'était retournée, et, les mains en portevoix autour d^. la bouche, elle poussait des cris
î)8 LES BATAILLES DE LA VIE.
aussitôt renvoyés par l'écho d'un petit vallon rocheux qui s'élargissait sur la droite, comme un cirque, couronné de noirs sapins. La rivière suivait la plaine en cet endroit formant la clôture du parc. Et, au bord des labours d'un brun violacé, le long des joncs marins où le gloussement rauque des faisans se faisait entendre, au fil de l'eau, la barque descendait.
Edmée, poussant un dernier éclat de voix, se rassit dans le bateau et reprit ses rames. Au même moment son cri, de loin, fut répété, non plus par la bouche mystérieuse de l'écho, mais par des lèvres humaines. La comtesse leva la tète, et, débouchant du taillis, elle aperçut le beau Fernand. En reconnaissant M""" de Croix- Mort, le baron fit un geste de surprise : il s'avança d'un pas plus rapide, et^ descendant à travers les joncs et les iris jusqu'au bord de la Divonnette :
— Excusez-moi, Madame, dit-il, le chapeau à la main, si j'ai commis l'inconvenance de répondre aux appels que j'entendais. . . J'ai cru que c'était quelque petit berger qui criait pour se distraire... Je me rendais à Croix-Mort en me promenant... par la traverse...
— C'est ma fille qui a cette belle voix de garc:oii, dit en riant la comtesse. Mais puisque vous veniez nous voir, nous n'allons pas vous laisser inutilement faire le tour du parc. . . Edmée, donne un coup de rame pour aborder... Vous nous avez prêté votre voiture dimanche : nous allons vous offrir notre bateau aujourd'hui.
— Il fait un temps infiniment plus agréable, répondit M. d'Ayères en montrant le ciel tout bleu...
D'un bond il s'élança dans la barque qui, poussée par Edmée, froissait de son avant les roseaux de la rive, et, s'asseyant sur un des bancs :
— Voulez-vous me permettre de me rendre utile et de vous suppléer à la manœuvre?...
— Savez-vous ramer, seulement? dit la com' tesse... N'allez pas risquer de nous faire chavirer...
— Oh ! dit Edmée avec ironie, on le voudrait qu'on ne le pourrait pas... Le canot est à fond plat... Seulement il est lourd et tire sur les bras...
— J'espère cependant, Mademoiselle, avoir la force de vous conduire.
Et, prenant les avirons, il s'en servit avec une vigueur et une précision qui révélaient des études spéciales et prolongées faites autrefois à Croissy ou à l'île de Beauté. Le bateau Hlait rapide, et la comtesse, demeurée au gouvernail, regardait complaisamment ce rameur à la barbe d'or qui l'emmenait, d'une vive allure, elle ne savait où. 11 lui semblait que son existence, autrefois sombre et maussade, était, en un instant, devenue gaie et riante. Un ravissement inconnu lui gonflait le cœur. Des chansons, vaguement, lui montaient aux lèvres. Et, dans la tiédeur de l'air pur, bercée par ce mouvement moelleux, elle eût voulu ne jamais s'arrêter.
Cependant la rivière, se détournant, traversait la pièce d'eau qui s'étendait au bout d'une pelouse devant le château. Les cygnes venaient à la rencontre de la barque, tendant leur long col blanc, et ouvrant leur bec jaune, comme pour demander le petit morceau de pain accoutumé. Un embarcadère s'off'rait pour la descente. M. d'Ayères aborda sans secousse, et, sautant à terre, donna la main à M""" de Croix- Mort et à sa fille. C'était la première fois que la main de Régine se trouvait dans celle de Fer-
LES DAMES DE CROIX-MOUT. Cl
naiid. Le jeune homme la pressa légèrement et la garda une seconde de plus qu'il n'eût fallu. La comtesse se dégagea avec une froideur hautaine, ne soupçonnant pas que cette faible étreinte était le scellement d'une chaîne qui devait la meurtrir. Ils traversèrent en silence les parterres, et, arrivés devant le perron :
— Désirez-vous que nous entrions? dit M'"'' de Croix-Mort... Nous serions très bien ici en plein air...
— D'autant mieux qu'après ma course dans la plaine, cet exercice m'a donné chaud, dit M. d'Ayères avec simplicité, et qu'il doit faire très frais dans l'intérieur du château...
— J'y pense : vous avez soif... Edmée, veille donc à ce qu'on apporte des rafraîchissements...
Ils s'assirent sur des fauteuils de jardin en osier, et, gênés tous deux, ils se mirent à parler de choses banales. Il était, lui, très embarrassé, ayant des coupes de bois à faire, et n'entendant absolument rien à l'exploitation forestière. Depuis vingt ans on n'avait pas abattu un seul pied d'arbre sur La Yignerie, et il devenait nécessaire, dans l'intérêt même du domaine, de jeter bas une trentaine d'hectares de futaie qui
commençait à s'user. La comtesse était fort ignorante elle-même, quoiqu'elle entendît souvent parler de taillis, de balivages, de modernes et d'anciens.
— Si vous voulez, je demanderai comment il faut procéder à Billet...
— Mon ennemi personnel ? interrompit gaîment M. d'Ayères...
La comtesse prit un air sérieux :
— J'espère que vous ne le croyez pas?... Tous taes gens sont fort respectueux de nos amis...
— S'il suffit de vous être attaché, Madame, dit le baron avec une grâce caressante, pour être bien vu par ce loup-garou, alors maître Billet m'adorera...
La comtesse ne répliqua pas. Edmée revenait avec un domestique chargé d'un plateau. Fernand eut la satisfaction de voir Bégine lui préparer de ses belles mains un verre de sirop de cerise mélangé d'eau glacée. Il le but avec recueillement, comme un philtre versé par une adorable magicienne, causa encore pendant un quart d'heure, et, prétextant un rendez- von s donné chez lui, il partit, ayant eu le talent do faire juger sa visite un peu courte.
La réserve pleine d'habileté avec laquelle M. d'Ayères s'était conduit dans cette renconti'e lui valut de passer, aux yeux de M" ^ de C roix-Mor t, pour un homme infiniment plus sérieux qu'elle n'avait pensé. Le gaillard s'était si bien enfariné qu'il avait pu montrer patte blanche. Il fut classé dans la catégorie des gens aimables dont on peut entretenir le zèle au moyen de menues faveurs sans conséquences, et qui meublent très agréablement un salon.
La comtesse n'avait jamais eu beaucoup l'occasion de voir des séducteurs de profession. Elle avait, du vivant de son mari, vécu dans une retraite qui s'était continuée pendant son veuvage. Elle n'était donc pas en mesure d'apprécier la différence qui existait entre un bon gros pigeon roucoulant et pacifique, tel qu'elle se figurait Fernand, et l'épervier menaçant et dangereux qu'il était en réalité. Eùt-elle eu plus d'expérience et de coup d'oeil, le fourbe s'était si bien déguisé qu'elle n'eût pas vu ses serres. En bonne conscience, il lui eut suffi d'être prudente et de fermer sa porte, pour être à l'abii de tout péril. Mais elle n'en avait au fond nulle envie, et, avec un besoin de passer par de l'im-
prévu, une rage de secouer l'apathie désolante de sa vie, elle allait d'elle-même au-devant du danger.
M. d'Ayëres revint au bout de quelques jours, et se montra si simple, si bon enfant, si gai, qu'on l'engagea à dîner pour le dimanche suivant avec le curé. La comtesse avait beaucoup délibéré avant de se décider à faire cette invitation. La présence du bon prêtre lui parut sauver les convenances. Et puis elle se dit à elle-même qu'elle était vieille, et, qu' « à son âge », une femme pouvait se donner quelque liberté.
Elle goûta alors cette exquise jouissance de voir un homme exclusivement occupé d'elle, à raffut de ses petites manies pour les satisfaire, au guet de ses désirs pour les devancer. Elle ne se sentit pas gênée, ainsi qu'elle l'était devant M. de Croix-Mort, dont la politesse, correcte et froide, la tenait toujours à distance. Entre le gentilhomme railleur et hautain qui la traitait comme une étrangère, et le doux et aff"able Fernand qui lui donnait l'illusion de la plus sincère amitié, il y avait un abîme. Et c'était dans cet abîme même, dissimulé sous les verdures et les fleurs, que Régine allait tomber.
Devenu le familier de la maison, au bout d'un mois, le baron s'attacha à en conquérir les habitants. Il aimait ses aises et il voulait que, depuis la maîtresse jusqu'au dernier serviteur, chacun s'employât à les lui procurer. Point de visages renfrognés, point d'actes hostiles : voilà quel était son rêve. Il ne le réalisa pas complètement. Il trouva de la résistance du côté d'Edmée, et ne put faire revenir Billet de ses préventions.
M"^ de Croix-Mort, qui avait accueilli par des moqueries l'apparition de M. d'Ayères dans Texistence commune, tourna subitement à la mélancolie. Elle n'avait jamais été très expansive : elle fut taciturne. Lorsque le baron arrivait au château, une tristesse grave s'emparait
de renfaiit, et ses yeux noirs, enfoncés sous ses sourcils, étaient comme voilés d'une ombre. Quand sa mère Fempêchait de se sauver du salon, elle restait assise dans un coin, travaillant silencieusement près d'une fenêtre, écoutant d'une oreille distraite le murmure de la conversation engagée entre Fernand et la comtesse. Si sa mère lui adressait la parole, elle répondait par oui ou par non, et retombait dans son mutisme.
Depuis quelques jours elle s'était installée dans le petit parloir, aux heures où la comtesse, habituellement, s'enfermait chez elle, et s'était mise à peindre. M""^ de Croix-Mort Favait surprise en entrant à Fimproviste. Calme, l'enfant s'était levée, rangeant ses affaires, et couvrant avec soin l'ouvrage commencé. Régine fut intriguée par ce mystère et se décida à demander à sa fille :
— Qu'est-ce que tu fais donc là?
— C'est une miniature pour un médaillon, répondit-elle évasivement.
— Un médaillon? Pour qui?
— Pour moi.
— Qu'en veux-tu faire?
— Le porter.
— Ah! montre-moi donc ce chef-d'œuvre !... Edmée jeta à sa mère un regard sombre, et
demeura immobile un instant, comme hésitante, puis, prenant son parti brusquement, elle découvrit la petite feuille d'ivoire... La comtesse se pencha et, reconnaissant les traits du comte de Croix-Mort, elle devint très pale. Elle examina sa fille avec attention. Le visage de Tenfant était impénétrable. Elle hocha la tête, murmura : « C'est bien ! )> et s'éloigna, profondément agitée.
Que signifiait chez la jeune fille cette subite recrudescence d'affection pour le père disparu? Etait-ce un blâme qu'elle portait contre sa mère? Les assiduités de M. d'Ayères Tavaientelle choquée? Tout, pourtant, était bien innocent! Jamais manège de coquette n'avait eu une allure moins inquiétante. Ce Fernand était un véritable mouton sorti des bergeries de ]y|me Deshoulières, frisé, enrubanné, et docile à conduire, même sans houlette dorée, avec un simple éventail. Régine resta cependant troublée par cette significative protestation, et en garda de l'amertume.
Au fond d'olle-m(^me, elle conçut des doutes sur la rectitude de sa conduite. Son esprit, faussé par le sentimentalisme, eut des scrupules. Mais un mouvement d'aigreur l'entraîna à blâmer l'immixtion de sa fille dans ses petites affaires do cœur. De quoi se mêlait-elle, après tout? Une gamine de quinze ans qui se permettait d'ouvrir les yeux et de voir même ce qui n'était pas! De ce que sa mère était restée enfermée pendant douze années à la campagne, au fond d'un château sépulcral, pour reconstituer leur fortune entamée par cet adorable père, dont elle faisait si pieusement le portrait, n'allait-elle pas conclure à une claustration éternelle? Et s'il plaisait à la comtesse de se remarier, comme il dépendait d'elle de le faire? Que dirait donc alors l'enfant sauvage et égoïste?
M""^ de Croix-Mort, dans la solitude, se montait ainsi la tête; mais, en réalité, elle n'affrontait pas, sans une singulière gêne, le regard clair et fixe de ces deux grands yeux qui semblaient lire jusqu'au fond de sa conscience. Elle préférait laisser Edmée s'éloigner. Et comme celle-ci ne demandait qu'à disparaître aussitôt que M. d'Ayères entrait, le dernier gardien qui
aurait pu empêcher Régine de succomber à la tentation, l'enfant, se trouvait écarté. Fernand s'installait auprès de M"'' de Croix-Mort, et une causerie s'engageait, qui durait des heures, et que ni l'un ni l'autre ne trouvait jamais longue. La comtesse restait à demi étendue sur sa chaise longue, ayant à sa portée un guéridon chargé d'un vase, dans lequel s'épanouissaient des roses, d'un livre et d'une bonbonnière. Le baron s'asseyait sur un petit siège renversé, très bas, qui le mettait presque aux pieds de Régine. Et, dans rintimité du salon, au milieu des meubles et des objets familiers, ils passaient des journées délicieuses, parlant du passé et du présent, mais, par un accord tacite, aucunement de l'avenir, qui semblait réservé, muré, comme s'il ne devait pas arriver.
Jamais M""^ de Croix-Mort n'avait été aussi heureuse. De même que dans ses rêves d'autrefois, où elle causait avec un adorateur mystérieux, Fernand et elle en venaient, par une pente irrésistible, à disserter sur l'amour. Par les fenêtres ouvertes le soleil pénétrait à flots; des parterres, de suaves senteurs montaient, et, avec ravissement, Régine se livrait à la douceur de
70 LES BATAILLKSi DE LA VIE.
cette enivrante causerie où, charmant subterfuge, toutes les tendresses exprimées s'adressaient à un être imag^inaire. mais pouvaient se rapporter à elle.
Fernand excellait dans ce jeu sentimental, au milieu duquel il s'emparait du bout des doigts de Régine qu'il effleurait à peine, les tournant comme distraitement entre les siens. Puis c'était la main elle-même, qu'il pressait, tout en parlant à voix basse d'amours idéales pour calmer les soupçons et engourdir les résistances. Peu à peu sa bouche se collait à la paume et, dans le vague exquis de sa rêverie, Régine paraissait ne pas s'apercevoir de la réalité troublante de ces caresses. Cependant une chaleur ardente moulait à sa gorge, elle était prise d'un léger étouffement. Il lui semblait qu'elle dormait au milieu des flammes, et, tirée brusquement de sa torpeur morale par une sensation physique intense, elle se relevait à demi, apercevait Fernand à genoux devant elle, lui jetait un regard de reproche, le forçait à reprendre sa place, et, le voyant obéissant et soumis, retrouvait la confiance et croyait à la sécurité.
Cependant ces conversations prolongées, en
LES DAMES DE CROIX-MORT. Il
tète à tête, dans le salon, lui parurent, à la réflexion, offrir des inconvénients sérieux. Elle les remplaça par des promenades sur la terrasse. Mais ces entrevues en plein air, sous le regard de tout le monde, ne plaisaient que médiocrement à Fernand. Il eut l'idée d'engager la comtesse à monter à cheval dans le parc. Il sut lui persuader que l'exercice aurait une salutaire intluence sur sa santé. Elle se prêta de bonne grâce à son désir. Et comme il n'y avait pas de chevaux de selle à Croix-Mort, il en fit venir un de La Yignerie.
Ils commencèrent alors à parcourir les bois ensemble, suivant les routes, au gazon fm comme du velours, sur lesquelles le galop des montures roulait sourd et amorti. La fin d'octobre arrivait, et les taillis prenaient des teintes dorées, d'une puissante harmonie. Les feuilles, séchées par les premières gelées blanches, se détachaient des branches et tombaient à travers les buissons avec un bruit métallique. Des brises âpres s'élevaient, qui passaient dans les arbres comme de grands frissons, avant-coureurs de l'hiver. Saisie par ces premiers froids, Régine, les joues rosées, l'haleine faisant de la buée, disait : « Courons. » Et,
t2 LES BATAILLES DE LA VIF-:.
rendant la main à leurs chevaux, ils prenaient un trot cadencé qui les menait au hasard des chemins, toujours tout droit, à trois ou quatre lieues quelquefois de Croix-Mort, dans les profondeurs pittoresques de la forêt de La Vieuville.
Ils ne rencontraient jamais personne. Quelquefois, au bout d'une route, la silhouette d'un garde de FEtat, se détachait sur le ton gris du ciel, ou bien, dans une coupe nouvelle, une hutte de charbonniers au jnilieu d'un grand cercle noir de fumerons mal ramassés, laissait filtrer par son toit écrasé une mince fumée bleue, qui, seule, révélait la présence d'êtres vivants. Mais le mystère de leurs excursions n'était jamais troublé; ils allaient, au gré de leur fantaisie, libres dans ces vastes étendues boisées, pouvant se livrer à tous les caprices de leur imagination, et, s'ils voulaient, se croire seuls au monde.
Un jour, vers trois heures, le temps, qui menaçait depuis le matin, tourna à la pluie. Des souttes froides et lourdes se mirent à tomber soudainement avec une grande violence. La forêt fut, en un instant, entourée d'un voile grisâtre d'une obscurité impénétrable. Pendant quelque temps, à l'abri sous la voûte d'une sapi-
Dière, ils regardèrent silencieusement se déchaîner autour d'eux la rafale. Mais les épais panaches des sapins chargés d'eau laissèrent bientôt couler des cascades, et il fallut quitter le refuge devenu intenable.
Ils se mirent en marche sous la pluie qui tombait continue, dense, pénétrante, cherchant à regagner Croix-Mort par des chemins de traverse, et ne voyant devant eux que l'opaque et triste nuée qui les enveloppait de ses averses cinglantes comme des coups de fouet. Le ciel, pris de tous les côtés, offrait des teintes jaunes, crayeuses et blafardes. Sur Fherbe mouillée les chevaux glissaient, et, faisant effort pour se retenir, fumaient sous les torrents qui les inondaient.
Régine et Fernand, les dents serrées, baissant le front, avançaient, n'interrogeant même plus l'horizon embrumé qui restait fermé devant eux. Ils ne reconnaissaient plus les routes familières. L'aspect de la forêt avait changé. Elle, si charmante, si hospitalière, elle était devenue sombre et revéche, et semblait s'allonger à perte de vue pour prolonger l'épreuve des deux cavaliers égarés dans la tourmente. La comtesse,
vêtue d'un manteau que lui avait prêté Fernand, était cependant glacée jusqu'aux os; la pluie, de son chapeau, coulait froide sur ses mains, qui avaient peine à tenir la bride. Mais elle suivait avec vaillance et sans coquetterie les pas de son ami, ne faisant entendre ni une plainte ni un reproche. Celui-ci, soudain, jeta un cri de joie. A un carrefour, il venait de se reconnaître. Un poteau indicateur était en bordure du chemin. Il se dressa sur ses étriers, et lut :
— Croix-Mort, cinq kilomètres. La Yignerie. .. Nous sommes à deux pas de ma maison, s'écria M. d'Ayères. Un temps de trot, et c'est un abri, du feu, les moyens de retourner chez vous, sans risquer votre santé...
Gomme Régine hésitait, prise d'une crainte sourde à ces mots : « ma maison », et entrevoyant vaguement un piège...
— Je vous en prie, Madame, ne refusez pas. Yous ne pouvez faire encore une heure de route dans de pareilles conditions et, pour gagner Croix-Mort, nous mettrons ce temps-là. Il y va de la vie pour vous.
Il était suppliant et paraissait sincère. Régine, sans répondre, donna un coup de cravache à
son cheval et le suivit là où il voulait la mener. Cinq minutes plus tard ils s'arrêtaient devant une grille de fer, le baron agitait avec violence une cloche, et, au bout d'un instant, un palefrenier venait ouvrir en courant. Ils entrèrent au galop dans la cour. Devant le perron, Fernand se jeta à bas de sa monture, prit M'"'' de Croix- Mort dans ses bras, l'enleva de sa selle et, sans lui permettre de poser le pied par terre, l'emporta à travers deux ou trois salons jusqu'à une vaste pièce qui lui servait de cabinet de travail.
Là, Régine éprouva une impression délicieuse en se trouvant dans une atmosphère chaude, auprès d'une haute cheminée dans laquelle brûlaient doucement de grosses souches de pommiers. D'un coup de talon impatient M. d' Avères bouscula les tisons et activa la flamme, puis, se tournant vers sa compagne qui, debout, regardait pétiller les étincelles du foyer, un peu étourdie et toute grelottante dans son amazone trempée :
— Vous ne pouvez rester ainsi... Il faut ôter votre corsage... et votre jupe... Oh! ne protestez pas... Nous sommes à la guerre... il faut tirer parti de la situation en brave... Je n'ai pas d'habit de femme à mettre à votre service...
Mais je VOUS offre une grande robe do chambre qui vous viendra jusqu'aux pieds...
Il était entré dans une pièce voisine, sans écouter les doléances et les protestations de la comtesse. Et celle-ci l'entendit qui ouvrait bruyamment des armoires. Il revint portant un paquet de vêtements, et, riant, mais avec un tendre respect qui plut beaucoup à Régine :
— Vous êtes chez vous. Madame, à partir de ce moment, et je ne suis, moi, que le premier de vos serviteurs... Je vous prie de disposer de tout ce qui est ici, à votre fantaisie... Vous voudrez bien m'excuser si l'hospitalité n'est p^as meilleure. Mais ma maison ne s'attendait pas à l'honneur que vous lui faites... Je vous laisse... Agissez à votre guise et en toute liberté...
Il s'inclina et sortit. Un instant Régine resta irrésolue, stupéfaite de l'étrangeté de la situation dans laquelle, brusquement, elle se trouvait placée. Elle se rendait compte que le hasard, en cette circonstance, était seul coupable. Elle ne pouvait en vouloir à Fernand qui s'efforçait de son mieux d'atténuer les ennuis et les dangers de l'aventure. Mais, quoi qu'il en fût, elle se trouvait chez un garçon, dans son appartement,
' exposée à se dévêtir, sans savoir même quand et comment elle se rhabillerait.
L'humidité de son corsage, qui collait à son dos, lui causant une horrible sensation de malaise, la décida. Elle alla rapidement aux portes, sous les portières, chercha les verrous, et les poussa. Puis,, à peu près sûre de n'être pas surprise, devant le feu qui, maintenant, flambait rou^e, elle enleva son amazone, qui était à tordre et, cherchant parmi les vêtements de Fernand, elle revêtit une longue robe en velours havane dont la cordelière de soie dessina gracieusement sa taille et fit valoir la rondeur de son buste.
Régine alors ne put tenir en place : une réaction très vive se produisait en elle, et il lui semi)lait que son sang bouillait dans ses veines. La flamme du foyer lui brûlait le visage : elle s'éloigna de la cheminée et, curieusement, tourna autour de la pièce qui lui parut très élégamment meublée avec ses divans bas, couverts en étoffes d'Orient, ses fauteuils profonds aux dossiers renversés, et sa grosse lanterne turque ornée de croissants de cuivre qui pendait du plafond. Deux grands coffres en sandal incrusté de nacre
et d'ivoire, montés sur des pieds à jour, occupaient les entre-deux des fenêtres, et une bibliothèque en bois noir, pleine de livres joliment reliés, tenait tout un large panneau. Au milieu, une table portant des liasses de papiers, et un élégant buvard en cuir de Russie, timbré aux initiales du maître de la maison. Dans un coin de la cheminée un fusil de chasse laissé là en attendant la sortie prochaine, et, dans une coupe de bronze, les cartouches négligemment déposées. Dans l'autre coupe, un trousseau de clefs, un petit canif, et des cigares.
Toute la vie intime de Fernand était là, offerte à l'examen de Régine, sans préparation, dans son désordre familier. Un parfum d'élégante recherche se dégageait de ce milieu à la fois simple et luxueux. Le Parisien exilé à la campagne, mais conservant des habitudes raffinées même dans sa vie solitaire, se révélait dans le moelleux des tapis, l'épaisseur des tentures assourdissant les bruits extérieurs, dans une sorte de charme subtil et pénétrant qui était comme son atmosphère personnelle. On le sentait jeune, beau, distingué, et des séductions v inexprimables, mais très puissantes, émanaient
de lui, troublant profondément celle qui le découvrait ainsi, invisible et pourtant révélé, comme un Dieu qui va paraître.
Un petit coup heurté discrètement à la porte la fit tressaillir. Elle alla ouvrir, et, rougissante, confuse à la pensée de se montrer ainsi vêtue, elle se jeta au fond d'un fauteuil, près de la cheminée. Il avait, lui aussi, changé d'habits et revenait tiré à quatre épingles. Il s'avança, très simple et très naturel, comme si rien d'extraordinaire ne se passait entre eux. Il lui demanda comment elle se trouvait, n'ayant pas l'air de remarquer l'étrangeté de son costume.
— Il n'est que cinq heures, dit-il, le jour tombe : dans trois quarts d'heure on ne verra plus clair, et personne ne pourra vous i ^con^ naître sur la route. J'ai donné ordre qu' attelle le dog-cart. Vous rentrerez ainsi chez vous le mieux du monde et votre escapade restera ignorée... Cela vous convient-il ainsi?
— Très bien. Je vous suis reconnaissante du soin avec lequel vous avez arrangé mon sauvetage... Vraiment je ne sais ce qui se passe en moi... Je suis tout engourdie.
Elle renversait la tète en arrière, gonflant son
COU, qui apparaissait frais et rond. Ses yeux étaient demi-clos, et elle semblait près de céder au sommeil.
— C'est la fatigue de cette retraite sous les torrents d'eau qui tombaient, et par ce vent glacé. Vous avez été un peu battue de l'oiseau. . . Vous devriez boire un doigt de malaga ou d'alicantc.Non. Je vais vous faire du vin chaud... C'est ce qui me plaît le mieux quand j'ai été trempé à la chasse.
Elle n'eut pas même la pensée de répondre : Non. Il venait d'ouvrir une armoire et d'y prendre une écuelle d'argent, un sucrier, et une carafe en verre de Bohême. Il se mit à genoux sur le tapis, devant le feu qui lui rougissait la figure, et, avec adresse, il commença sa petite cuisine. Elle le regardait, immobile, dans un état de bien-être délicieux, étendant ses membres lourds, et écoutant le susurrement de la sève qui moussait au bout des bûches enflammées. Quand il vit que le vin commençait à bouillonner, il Téloigna du foyer, coupa un citron en tranches minces avec un petit poignard qui lui servait de coupe-papier, puis, remplissant un gobelet de vermeil, il le tendit à
Régine, qui le suivait des yeux en souriant.
— II faut que ce soit pris très chaud, dit-il avec gravité.
Elle trempa ses lèvres dans le vin aromatisé, toussa légèrement, et s'écria :
— Dieu ! comme c'est fort !
Au bout d'un instant, elle y revint et finit par tout boire.
Lui, triomphant et ravi, s'était assis sur un tabouret auprès d'elle et la dévorait du regard.
— Vous voyez, dit-il gaiement, je ne suis pas trop maladroit, et je peux, au besoin, me passer de mes domestiques. Et puis il m'est doux de vous servir, et de réserver pour moi seul la joie de votre court passage dans cette maison. Elle en gardera à mes yeux un charme secret et précieux. Je me rappellerai que c'est à cette place que vous vous êtes assise, et que vous avez appuyé vos cheveux sur la soie de ce coussin. J'aurai là autant de souvenirs charmants, que je conserverai tendrement, quand vous m'aurez emporté tout mon bonheur en vous éloignant...
— Vous ne serez pas bien à plaindre, murmura Régine, puisque vous pourrez me revoir demain...
— Ce ne sera plus la même chose... Vous ne serez plus demain comme vous êtes en ce moment : à moi, chez moi, dans moi...
Les regards de M™® de Croix-Mort s'abaissèrent : elle se vit dans le vêtement même de Fernand, dans lui, comme il venait de le dire. Il lui sembla qu'une chaleur plus vive l'enveloppait et que c'étaient les désirs du jeune homme qui se dégageaient magnétiques de cet habit porté par lui chaque jour. Il y eut une espèce de possession matérielle, dans cette communauté d'enveloppe qui mettait presque leurs deux chairs en contact.
Elle subit une impression tellement vive que ses nerfs se tendirent, et qu'elle eut comme un spasme. Ce vêtement la brûlait : elle pensa qu'elle ne se reti'ouverait elle-même que quand elle l'aurait arraché. Oubliant la présence de Fernand, elle voulut desserrer la robe, elle fit un brusque mouvement, les larges manches s'ouvrirent jusqu'aux épaules et ses bras- blancs apparurent. Il jeta sur eux un regard gourmand, et, à genoux, les saisissant dans ses mains, il y attacha ses lèvres.
Elle tenta de les lui retirer. Mais il les tenait
serrés et, relevant rétoffe, il gagnait le coude avec ses baisers. Habituée à leur badinage quotidien, elle crut qu'il suffirait d'un regard, d'un mot de reproche, pour contraindre Fernand à se montrer respectueux et soumis.
— Voyons, soyez raisonnable! dit-elle, en faisant un plus impérieux effort.
Il releva la tète, et l'expression de sa physionomie était si changée, son regard avait un si singulier éclat, qu'elle eut peur. En un instant la notion du danger qu'elle courait lui revint. La prudence, négligée depuis trop longtemps, l'éclaira d'une lueur soudaine. Elle se vit chez un homme qui l'aimait, qui le lui avait ^ït, et qu'elle n'avait pas découragé. Elle sentit qu'elle roulait sur la pente d'un abîme. Elle voulut ^'arrêter, et, réunissant toute sa vigueur, elle se dressa, dégagée, libre, maîtresse d'elle-même, en face de celui qu'elle redoutait. Il fut debout en même temps qu'elle, et, le visage enflammé, les mains tendues, il marcha en s'écriant:
— Régine !
— Ne m'approchez pas î cria-t-elle.
Se détournant, elle tâcha d'ouvrir la porte. Elle n'en eut pas le temps. Elle se sentit serrée
dans ses bras. Il la tenait contre sa poitrine, et, la voix tremblante, il balbutiait des mots passionnés. Ce n'était plus le sentimental et mièvre galant qui madrigalisait si pacifiquement pendant des beures, se contentant pour sa peine de mettre un baiser sur des ongles roses. C'était un homme en proie à toute la violence d'un désir aiguisé par une longue attente, le cerveau bouleversé, la chair révoltée, exigeant, avide, presque brutal. Elle en eut horreur; elle poussa un cri, cambra ses reins avec désespoir pour lui échapper, meurtrissant sa gorge à ses épaules. Mais il se mit à rire d'un air égaré, et, l'enlevant de terre, il s'efforça d'étouffer ses cris par des baisers. Régine, à bout de résistance, murmura d'une voix mourante :
— Je vous en supplie, Fernand... ayez pitié de moi...
Il la couvrit de caresses folles. Elle se sentit défaillir, elle crut voir les murs tourner autour d'elle, et, avec un profond soupir, elle perdit connaissance.
Quand elle reprit possession d'elle-même, elle était étendue, la tète appuyée sur Tépaule de M. d'Ayères, qui lui faisait respirer un parfum
violent. Elle regarda autour d'elle avec surprise. Elle ne se reconnaissait pas ; ni l'appartement, ni les meubles ne lui étaient familiers. La caressante attitude du jeune homme ne la troubla pas. Depuis longtemps elle avait l'habitude de se laisser imprudemment aller avec lui à un tendre abandon. Mais, se penchant à son oreille, il murmura tout bas :
— Je t'aime...
Ce tutoiement fut lumineux, comme un éclair, dans l'obscurité de son cerveau troublé. Elle se rappela tout, et, se dressant avec effarement :
— Laissez-moi, cria-t-elle avec rage, laissezmoi ! . . . Vous êtes un misérable î . . .
Comme il se relevait et venait à elle, le regard suppliant, le sourire contraint, elle se cacha le visaac entre ses mains, et fondit en larmes. Il fut bouleversé, quelque habitude qu'il eût de voir pleurer les femmes. Il sentait cette douleur sincère, navrée, éperdue. Il resta immobile, se demandant ce qu'il pouvait faire. Il ne trouva que des mots d'amour banal à balbutier. Il était devenu froid comme le marbre. La possession l'avait complètement calmé. Son unique désir maintenant était de se conduire en
'Sô LES BATAILLES DE LA VIE.
homme bien élevé et de terminer correctement cette galante aventure.
Il se disait, en regardant pleurer la comtesse : « Pourquoi tant de désespoir? Ne devions-nous pas forcément en arriver là? » Il ne songea pas un seul instant que la coquette avait pu espérer s'en tirer éternellement avec des coquetteries, et n'avait pas prévu qu'à une heure donnée, par une juste revanche, Célimène pourrait être la victime d'Alceste. Lui qui avait toujours vu ses conquêtes ne se préoccuper que de tomber avec grâce, il était étonné de cette détresse farouche et de ces pleurs qui ne se fondaient pas dans un sourire. Jusque-là on lavait toujours appelé monstre, mais jamais misérable. En face d'une situation nouvelle, il chercha des idées nouvelles. Pour ce cas inattendu, il manquait d'expérience. Mais il était de force à inventer. Il se fit aussi attendri qu'il était indifférent^ et, le visage attristé, la voix émue :
— Je vous en prie, calmez-vous... Si vous saviez comme votre chagrin me fait mal!...
Elle agita la tête, sans se découvrir le visage, semblant dire : « Toutes vos paroles ne changegeront pas ce qui est et ne répareront pas l'irré-
parable. » Mais la tristesse d'accent de Fernand lui avait été au cœur, et elle redoubla de sanglots.
— Que voulez-vous que je fasse? reprit-il. Je suis à vos ordres, et vous n'avez qu'à commander. J'ai cédé à la violence de mon amour pour vous, et je vous ai cruellement offensée... J'en suis bien puni par le déchirement que j'éprouve en vous voyant pleurer... Régine, je vous en conjure, dites-moi un mot, faites un signe qui me permette de croire que vous me pardonnez !...
Elle resta muette et immobile, comme si elle ne l'eût pas entendu. Très décontenancé, il marcha au hasard, s'arrêta devant la fenêtre : la pluie continuait à tomber, grise, droite, barrant l'horizon comme une muraille, et se confondant avec la nuit qui commençait à descendre. Dans la cour la voiture qu'il avait ordonné de préparer attendait. Il revint à M"^ de Croix-Mort, et, s'agenouillant sur le tapis auprès d'elle :
— Par grâce, n'ayez pas des regards si désespérés ! Yous me brisez le cœur ! Que croyezvous donc avoir à redouter de moi ? Mon respect
égale mon amour... Je les mets l'un et l'autre à vos pieds... A force de soin et de tendresse je vous ferai oublier...
Il lui débitait maintenant tous les lieux communs qui servent habituellement de calmants à ces sortes de fièvres. Il avait rattrapé le fil conducteur qui le dirigeait, à l'ordinaire, jusqu'à l'issue de ces scènes. Son objectif était d'obtenir que Régine rentrât chez elle, afin de sauver les apparences. Il sut lui dire qu'elle s'oubliait et que lui, plus soucieux de son honneur qu'elle-même, il devait l'avertir que le temps passait, et qu'il fallait retourner au château.
Elle se leva sans mot dire. Il la vit pâle et les yeux gonflés. Elle eut un mouvement de rage orgueilleuse, et, redressant le front, elle lui lança un regard où éclatait tout son ressentiment. D'un geste elle lui comnlanda de sortir. Et, quand elle fut seule, arrachant la robe fatale qui l'avait enveloppée d'effluves perfides et corrupteurs, elle la piétina comme elle eût voulu piétiner celui qui la lui avait fait endosser. Elle remit son amazone, mal séchée. Et, ouvrant la porte, elle traversa les pièces qui la séparaient du vestibule.
M. d'Ayères l'atlendait, le chapeau à la main : il la fit monter en voiture, s'installa vivement à côté d'elle, et, prenant les rênes, mit son cheval au grand trot. Elle n'avait aperçu, pendant son court et terrible séjour à La Yignerie, que le palefrenier qui était venu ouvrir la grille. Fernand avait su écarter ses gens. Elle n'avait eu à braver aucun regard indiscret. Le trajet sur une route déserte se fit en trois quarts d'heure. Ai'rivée à la petite porte du parc, apercevant déjà le château, Régine toucha le bras de Fernand pour qu'il arrêtât. Elle ne voulut pas qu'on la vît revenir en voiture avec lui. Elle sauta vivement à terre, et, sans une parole, sans un regard, le quittant comme un mortel ennemi, elle s'éloigna.
Cette attitude eut d'abord le privilège de mettre Fernand fort en colère. Il haussa les épaules, et se fit à lui-même des plaisanteries faciles sur l'étoi^nante rancune de Régine qui, jouant avec le feu depuis plus de six semaines, entrait en fureur parce qu'elle s'était brûlée. Puis il réfléchit, et la manière d'être de M™^ de Croix-Mort, lui inspira une estime toute particulière.
En somme c'était quelque chose d'inattendu et de point banal que cette révolte d'une femme contre l'homme qui lavait possédée. C'était le moment où elle était à lui qu'elle choisissait pour lui tenir rigueur, semblant vouloir le punir de l'audace avec laquelle il s'était emparé d'elle contre son gré. Incontestablement elle
montrait une fierté qui prouvait la pureté de sa race. Elle était, des pieds à la tète, grande dame. El, il n'était pas sans quelque douceur pour le baron de se dire qu'il était l'amant de cette hautaine et d'autant plus séduisante créature.
Il passa toute la soirée au fond d'un fauteuil, à fumer et à se remémorer la scène. Il en rêva la nuit et se réveilla, le lendemain matin, beaucoup plus épris qu'il ne l'était quand il avait tout osé.
Vers deux heures il ne put résister au désir d'aller à Croix-Mort. Il partit à pied par la traverse, il revit avec un sourire le carrefour où, égarés dans un bois dont il connaissait si bien tous les détours, il en avait été réduit à consulter le poteau indicateur dont il pouvait à peine lire les inscriptions, tant la pluie lui fouettait le visage. Il passa la Divonnette, et, suivant l'allée de ceinture du parc, il arriva au château.
Tout y était inerte et silencieux. La porte du salan, par laquelle la comtesse, en reconnaissant son pas, venait fei souvent à sa rencontre, demeura fermée. Il dut sonner pour attirer un domestique, qui, en parlant bas, avec un air de componction, lui annonça que Madame ne rece-
vaitpas. Elle était dans son lit et soufl'rait d'une très violente névralgie. Fernand donna sa carte et se retira.
Il était fort décontenancé en regagnant La Yignerie. Il ne s'attendait pas à trouver la porte close. Il se croyait le maître de la situation, et voilà que, par un retour de volonté, M°"^ de Croix- Mort prenait barre sur lui. Il devint très maussade, et essaya de se monter la tête contre la comtesse, déclarant que c'était une mijaurée, et, qu'après tout, elle aurait beau se maniérer, il ne l'en avait pas moins eue. Il se réconfortait avec cette affirmation rageuse. Et il revoyait devant lui Régine affolée, le buste renversé, la gorge saillante, les yeux mourants, criant grâce, et finissant par tomber pâmée dans ses bras. Et, malgré toutes ses fanfaronnades, il rêvait de la posséder encore.
Il retourna à Croix-Mort le lendemain, le surlendemain, pendant quatre jours, sans avoir meilleure fortune. La comtesse paraissait décidée à ne plus le voir. Il se buta alors, et prit son parti de la rupture. Comme il s'ennuyait fort, il résolut de reprendre le travail d'administration (le son domaine, et. ayant déroulé un plan ca-
dastral de La Vignerie, il étudia les fameuses coupes de bois qu'il était nécessaire de pratiquer dans les futaies. Mais il ne put sortir du lotissement des bois, et, de guerre lasse, il pensa à s'adresser à M^ Servâquet, son notaire.
Celui-ci vint déjeuner avec le baron. C'était un tout jeune homme qui, ayant récemment acheté l'étude de son patron, montrait une très grande ardeur aux affaires. Il écouta les explications de M. d'Ayères, lui affirma que ses bois se vendraient fort bien, les chemins de fer qui se construisaient dans la contrée ayant besoin de madriers pour leurs traverses et de poteaux pour leur télégraphe, et promit d'envoyer un arpenteur qui préparerait le mieux du monde le. travail. Puis, échauffés par un bon repas, ayant quelques verres de vin capiteux dans la tête, les deux hommes devinrent expansifs, et passèrent à un ordre d'idées plus intimes.
AP Serviquet raconta qu'il rêvait d'épouser la fille d'un gros fabricant de briques de La Houssaye. Fernand se laissa aller à parler de ses rapports de bon voisinage avec les dames de Croix-Mort. Le notaire, qui semblait connaître sur le bout du doigt toutes les fortunes
LES DAMES DE CROIX-MORT. 9o
de la province, fit un inventaire détaillé de? biens de la comtesse, et apprit à son hôte qu'en douze ans, par un système économique sévèrement appliqué, Régine avait réparé les fautes de son mari, payé les dettes, purgé les hypothèques, et se trouvait actuellement, elle, personnellement, à la tète de soixante bonnes mille livres de rente « en terres ». A cet énoncé Fernand demeura rêveur. M^ Serviquet, voyant la conversation tomber, se rappela qu'il avait une visite à faire dans une ferme voisine, pour des rentrées en retard, demanda son cabriolet, et partit rondement au trot de son cheval bourré d'avoine.
Les soixante mille livres de rente de M™*" de Croix-Mort étaient tombées dans l'esprit du baron comme une pierre dans une eau calme : elles y avaient produit une brusque agitation. Des idées s'élargissaient, comme de grands cercles avec des remous et des brisures, ayant toutes pour cause déterminante le choc de ce lingot d'or. La plus nette était la certitude de ne point trouver facilement à Paris une femme -aussi riche à épouser.
Régine, belle, coquette et à portée, avait été
rangée par Fernand dans la catégorie des femmes dont on fait sa maîtresse. Régine, bien apparentée, et possédant une très belle fortune, passait, en un instant, dans la catégorie des maîtresses dont on fait sa femme.
Cependant un point obscur subsistait dans cette situation qui se posait si nettement : l'âge de la comtesse. Pour une liaison destinée à occuper une saison, quelques années de plus ou de moins importaient peu. Mais, pour une union qui durerait la vie, c'était tout différent. Il y avait cette grande fille d'Edmée qui poussait terriblement sa mère vers le moment fatal où il faut qu'une femme to'irne à l'aïeule. Quand il y a des petits -enfanta dans une maison, le mari de la grand'mère, si jeune qu'il soit, n'en est pas moins une sorte de grand-père. Et, à vue de pays, cet accident pouvait fort bien se produire dans trois ou quatre ans.
11 y avait là de quoi faire la grimace, et Fernand, debout devant le feu, se chauffant les pieds en poussant rêveusement la fumée de son cigare, se regardait dans la glace, et ne se trouvait réellement point encore assez marqué pour cesser de jouer les jeunes premiers, et se rési-
gner à l'emploi des pères nobles. D'autre part, il lui resterait, la liquidation entamée par son homme d'aiïaires menée à bien, une vingtaine de mille francs de rente pour tenir son rang- dans le monde. C'était, en somme, fort beau, après tant de désordres et de folies; mais ce n'était guère, pour un homme habitué à dépenser sans compter. Et, dans une ombre douce et mystérieuse, la figure souriante de Régine rayonnait, avec sa belle carnation, ses cheveux blonds, son front pur et sans rides. Était-ce le visage d'une vieille femme, et avait-on, à tout prendre, un autre âge que celui que l'on paraissait? Or, Régine riche se montrait dans un cadre doré qui lui donnait un charme irrésistible.
Fernand passa toute la journée à discuter avec lui-même. Il se promena mélancoliquement dans son jardin, s'y ennuya, et arriva à cette conclusion qu'il n'était point né pour la vie solitaire. La nuit, il eut des songes bizarres, dans lesquels il voyait Edmée diaphane, éthérée, vêtue de blanc, et entrant en religion pour laisser à sa mère le droit de rester toujours jeune. Le matin, il prit la résolution de demander sa main à M'"'' de Croix-Mort, et il déhbéra
sur les moyens à employer pour forcer les défenses qu'elle avait élevées contre lui.
Elle avait défendu sa porte : il était donc tout indiqué qu'il fallait n'y pas aller heurter une fois de plus. Connaissant les abords de la place, il n'avait qu'à se poster en surveillance et à saisir l'occasion, qui ne pouvait manquer de se^ présenter, de paraître devant Régine, à l'improviste, vibrant d'une ardeur irrésistible. Au lieu de se diriger vers les entrées habituelles, il sauta un fossé, pénétra dans le parc, et, comme un Sylvain qui guette une nymphe, il attendit.
Il se trompait en croyant que la comtesse, comme il disait dans son argot du boulevard, <( faisait des manières ». Elle était sérieusement malade, et ce n'était pas par orgueil et par colère seulement qu'elle tenait Fernand à distance. Elle souffrait physiquement de violentes névralgies causées par les averses glacées qu'elle avait supportées, et, pendant deux jours, n'avait pas quitté son lit.
Là, elle avait pu à loisir réfléchir à sa situation, et penser avec horreur à l'outrage subi. Ce n'était pas une voluptueuse. Et aucun ébranlement des sens ne lui en était resté. Elle ne se
souvenait de Fernand qu'avec dégoût. Elle l'avait vu dans une sorte d'ébriété, les yeux égarés, les lèvres tremblantes : vraie brute amoureuse, n'ayant plus rien de l'homme élégant, raffiné et charmant qui dévidait à ses pieds, depuis six semaines, les pelotons de soie du sentiment. Elle se serait admirablement contentée de ce doux commerce. Les mots lui suffisaient, et il n'était pas besoin d'en venir aux actes qui lui paraissaient inutiles et répugnants.
Elle regrettait amèrement ses délicieux aprèsmidi et ses douces soirées de tête-à-tète, alors que Fernand, préparant ses batteries, songeait, tout en patelinant, au jour prochain de l'assaut. Ahl combien elle l'aimait mieux ainsi! Et, pour si peu, il avait tout gâté, tout perdu. Car elle se jurait bien sincèrement de ne plus le revoir. Un amant! Elle, avoir un amant! Elle en frémissait d'indignation. Puisque avec les hommes tout rapport affectueux devait forcément aboutir à cette atrocité, il vgdait mieux se cloîtrer, et n'en plus jamais accueillir un seul, à commencer par M. d'Ayères.
Edmée, sachant la comtesse souffrante, était venue sur la pointe du pied dans sa chambre, et
100 LES lîATAlLLES DE LA VIE.
avait, avec une sorte d'instinct, tourné autour d'elle, lijpEnant l'air, comme un chien qui évente le loup au bord du bois. Elle semblait, dans l'atmosphère, percevoir quelque arôme troublant, révélateur du mal accompli.
Elle soigna sa mère, la plaignit, et la gêna beaucoup avec le regard noir de ses yeux en quête du secret. M""^ de Croix-Mort craignit de l'étonner en restant plus de deux jours dans son lit, et se leva. Elle descendit au salon, et s'y installa au coin du feu, à travailler.
Ce ne fut pas sans angoisse qu'elle entendit dans le vestibule résonner la voix de Fernand, demandant de ses nouvelles avec insistance. Mais elle tint bon. Cependant elle ne put se défendre de rougir et de baisser le front devant la muette interrogation que lui adressa Edmée, étonnée de voir le grand favori consigné à la porte.
Quelle explication donner d'un fait si singulier? Inventer une histoire que cette enfant accepterait en apparence, tout en redoublant à l'intérieur ses actives recherches? Elle n'était pas facile àduper. Il suffisait, pour s'en assurer, de voir la malice pincée de son sourire, et
rabaissement de ses paupières sur ses yeux, comme si elle tirait un voile devant sa pensée. En réalité, la comtesse commençait à redouter cette fille de quinze ans, dont l'intelligence, extraordinairement développée par la solitude réfléchie, se permettait peut-être de la juger. Elle n'avait pas posé une question, pas prononcé une fois le nom de M. d'Ayères, ce qui indiquait bien, qu'au fond d'elle-même, il se faisait un grave travail de réflexion.
M"'' de Croix-Mort voulut donc reprendre aussi vite que possible sa vie habituelle, et, lorsque Fernand eut prouvé, en ne venant plus, qu'il avait compris Tinutilité de ses démarches, elle se décida à dire un soir pendant le dîner :
— Nous serons quelque temps sans voir M. d'Ayères : il est à Paris...
Edmée répondit un « Ah! » qui craqua comme la batterie d'un pistolet qu'on arme. Si sa mère avait continué à parler, peut-être l'enfant eûtelle lâché le coup. Mais la comtesse n'osa pas, et le dîner s'acheva dans un silence pesant. Le lendemain Régine fit sa première sortie sur la terrasse, et, enfin, elle se hasarda à se promener dans le parc.
i02 LES BATAILLES DE LA VIE.
L'air vif lui fit du bien. Elle revit avec mélancolie les allées qu'elle avait parcourues au bras de celui qui, alors, lui plaisait tant. Elle s'arrêta à un petit rond-point, sous une élégante cabane de chaume, garnie de bancs et de chaises rustiques, etregardacoulerlaDivonnette, déjàgrossie par les pluies d'automne. Le souvenir lui revenait de ce beau jour de la promenade en barque, où, criant de loin, gai et insouciant^ il était arrivé en bas du pont qu'elle voyait là, arrondissant son dos de pierre sur le courant rapide. Avec quelle souplesse légère il avait sauté dans le bateau ! . . . Puis il avait ramé, assis en face d'elle, et de lui se dégageait ce parfum délicat qu'il portait dans ses vêtements. Elle tressaillit. Cette senteur, il lui sembla qu'elle venait de la respirer réellement. Elle se leva vivement, en proie aune crainte vague, et, se retournant, elle aperçut Fernand, debout, qui la regardait en souriant. Elle poussa une sourde exclamation, et fit un mouvement pour s'éloigner. Il s'avança vers elle, les mains tendues, et, avec une suppliante humilité:
— Oh! restez!... Un seul instant!... Depuis huit jours vous me tenez éloigné de vous... Et je suis trop malheureux...
LES DAMES DE CROIX-MORT. i03
Comme elle secouait tristement la tête :
— Je le mérite, je le sais, reprit-il avec ardeur, et je ne vous apporte ici que des regrets et des prières... Mais i] faut que vous sachiez combien je maudis la folie qui m'a entraîné... Je suis seul à m'accuser, et peut-être n'étais-je pas seul coupable... Inconsciemment, et dans toute la pureté de votre âme, vous avez été ma complice...
Il se glissa près d'elle^ et, lui parlant presque à l'oreille, avec une passion qui la fit frissonner :
— Yous étiez si belle ! . . .
Elle se sentit reprise, prête à retomber sous le charme. Son cœur se gonfla, et des larmes lui vinrent aux yeux. Elle voulut partir; mais il lui prit les mains, et la retenant avec une douce violence :
— Non! non! Si vous vous retirez maintenant, je sens que je ne vous reverrai plus; il m'a fallu vous surprendre pour obtenir ce court moment pendant lequel je puis vous prier. Non ! je ne veux pas vivre ainsi, je souffre trop, il faut que vous me pardonniez... Si vous saviez ce qu'est la solitude pour moi, après le temps heureux passé auprès de vous!... Jamais je n'ai
mieux compris toute la douceur de cette existence à deux, si pleine de délicates et pures jouissances, que depuis que vous Tavez fait cesser...
Régine poussa un soupir. Il l'entendit et devina que ses regrets étaient partagés. Il devint plus pressant, reprit les thèmes d'amour autrefois développés par lui avec tant d'éclat et de succès, et sut les broder de variations nouvelles. Cette musique, qui plaisait tant à la comtesse, ce concerto sentimental, il l'exécuta en artiste consommé. Et, vraiment, il se prit lui-même à son jeu, il pensa ce qu'il disait.
Pâlie par le chagrin, ses beaux yeux humides de larmes, les lèvres agitées, comme si elle retenait difficilement des paroles qu'elle trouvait dangereuses à prononcer, Régine lui parut ravissante, et il la désira passioanément. Il oublia la fortune : il ne vit plus que la femme. Etant sincère, il fut éloquent, et les tristesses de son exil loin du paradis amoureux, il les peignit avec tant de charme que la comtesse s'avoua à ellemême que, sans ce démon qui l'avait perdue, il n'y avait plus du tout de paradis.
Mais après l'en avoir banni, comment le lui rouvrir? Et quelle foi avoir dans les promesses
qu'il ne manquerait pas de faire? Comment penser même qu'il pourrait les tenir?
— Vous avez détruit en moi la confiance, dit-elle avec tristesse. Vous recevoir de nouveau serait une imprudence que je ne dois pas commettre. Et, d'ailleurs, quelplaisir pourrionsnous éprouver à nous retrouver l'un près de l'autre? 11 serait empoisonné par le souvenir des torts que vous avez eus envers moi. Croyezvous que j'oublierai jamais? Le lien qui existait entre nous a été rompu brutalement par vous, et il est impossible à renouer...
Il fit un geste de protestation.
— Pour quel homme me prenez- vous? dit-il... Supposez-vous que je vous aie fait l'injure de croire un seul instant que vous accepteriez de me voir rentrer dans votre maison, sans la certitude que je tenterai tout pour vous obtenir?... Car puis-je maintenant avoir un autre rêve?... Je vous aime profondément, et c'est vous tout entière que je veux. Je n'ai point de réticence, vous le vovez, je vous montre le fond de ma pensée. La vie sans vous me parait inacceptable, et c'est ma vie que je vous offre de partager... Je n'ai jamais songé à rattacher les liens
anciens, j'ai rêvé d'en nouer un nouveau, absolu, qui vous unirait à moi pour toujours...
Et comme Régine demeurait interdite, ne s'altendantpas à une semblable proposition, il reprit avec vivacité :
— Consentez à accepter mon nom, à devenir ma femme ; faites de moi le plus heureux des hommes, donnez-moi le droit de vous aimer, sans trouble pour vous et sans remords pour moi. Cette intimité qui nous était si douce, rendez-la définitive, et faites-la inattaquable. C'était une folie d'espérer que, même innocente, elle pourrait échapper à la malveillance. Je sais que je vous demande beaucoup en implorant l'abandon de votre liberté, la transformation complète de votre existence; mais je m'efforcerai de vous adoucir le sacrifice par ma tendresse. Soyez bonne : répondez-moi. Il n'est pas besoin de réfléchir, pour accorder le bonheur.
Il eut un moment de vive émotion, gagné parla sensibilité attendrissante de ses paroles. La voix s'étrangla dans sa gorge, il fut forcé de s'interrompre. Il se laissa tomber sur un banc, prit la main de Régine, et acheva ce qu'il avait à dire par des baisers. Elle, sou-
riante et pénétrée, s'assit à ses côtés, le calmant et se sentant de nouveau un grand pouvoir sur lui.
— Vous n'êtes pas raisonnable, mon pauvre ami. dit-elle affectueusement. Moi! devenir votre femme ? Mais vous ne m'avez donc pas regardée? je suis vieille. Dans quatre ans j'aurai la quarantaine, et vous, vous serez encore très jeune. Si j'étais assez folle pour accepter votre proposition, vous m'en voudriez cruellement, et nous serions malheureux tous les deux. Et puis, je ne m'appartiens pas : j'ai des devoirs à remplir, j'ai une fille à laquelle il faut que je me consacre... Enfin, tout ce que vous avez rêvé est séduisant, mais irréalisable, et il n'y faut plus penser...
Il ne se tint pas pour battu et entreprit de réfuter tous ses arguments : il avait cinq ans de plus qu'elle, et leur âge concordait parfaitement : elle était jeune de visage et charmante, et il l'adorait. Le seul chagrin qu'il pût avoir ne lui viendrait que d'un refus d'elle. Sa fille serait, dans un an ou deux, bonne à marier, et la laisserait seule, impitoyablement, et, alors, quelle existence elle mènerait dans ce désert I Lui, il
i08 LES BATAILLES DE LA VIE.
saurait lui faire une vie si bonne, si douce, si brillante ! Et il esquissait des plans : ils passeraient l'hiver à Paris jusqu'au mois de juin, puis l'été à Croix-Mort ou à La Vignerie. Et le monde qu'elle avait quitté et qui s'ouvrirait de nouveau pour elle! Il faisait étalage de ses relations, il nommait ses parents, il montrait, dans un mirage éclatant, l'avenir plein de joies, de fêtes et de plaisirs. Et déjà Régine pensive ne disait plus non. Elle restait à l'écouter dans la petite cabane de chaume, au bruit câlin de la Divonnette coulant sous l'arche sonore. La notion du temps lui échappait : la nuit commençait déjà à tomber, et elle croyait n'être auprès de Fernand que depuis une heure à peine. Elle se leva pour partir. 11 la prit dans ses bras sans qu'elle se défendît trop fort, et, avec une ardeur passionnée, comme pour la rattacher plus étroitement à lui, il la serra et lui prit un long baiser. Elle recula pâlissante, mais sans colère. Alors, sûr d'elle, maintenant, et ne croyant plus nécessaire de paraître douter, il lui dit :
— Quand vous reverrai-je?
— Il faut, quoi que vous en disiez, que je réfléchisse, répondit-elle. C'est une bien grande
(lélcrmination à prendre. Je n'ai auprès de moi personne qui soit en mesure de me conseiller. Je vous demande donc un peu de temps... Aussi peu que possible, ajouta-t-elle, en voyant le visage de Fernand se rembrunir. Mais ne venez pas avant que je vous écrive. Et, surtout, ne doutez pas de mon affection pour vous.
A ces mots pleins de promesses, il voulut se rapprocher d'elle, la saisir encore. Elle lui fit de la main un signe d'adieu, qui ressemblait étonnammentà un baiser, et, légère, elle s'élança dans Tallée qui conduisait au château.
Il resta un moment pensif; puis, tirant un cigare de sa poche, l'alluma, et, poussant sa fumée vers le ciel avec une satisfaction orgueilleuse, il s'éloigna.
La question se posait pour Régine d'une façon tout à fait imprévue et singulièrement troublante. Elle aimait M. d'Ayères, elle ne pouvait plus le nier. Mais elle tenait beaucoup à sa tranquillité. Comme il l'avait très bien deviné, elle avait pris, pendant ces douze années de vie retirée et solitaire, des habitudes qu'il lui serait sans doute difficile de modifier. Elle était indépendante : allait-elle se donner un maître? La vie molle et oisive qu'elle aimait, s'exposerait-elle à la voir bouleversée par un homme actif et bruyant? Elle avait, au prix d'une sage administration, reconstitué sa fortune et celle de sa fille : risquerait-elle de voir un viveur la ruiner de nouveau ?
Fernand s'était montré plein de franchise avec
elle, en lui disant qu'elle aurait un sacrifice à accomplir. Mais comme il connaissait bien les femmes en général, et Régine en particulier, lorsqu'il ne craignait pas de faire appel à son abnégation !
C'était peut-être la crainte de paraître égoïste qui entraînait le plus M""® de Croix-Mort à ne pas repousser sa demande. Et puis, il y avait dans ce mot : mariage, un charme auquel elle ne pouvait se soustraire. Elle avait été si peu mariée la première fois, et M. de Croix-Mort, sceptique, sec et froid, était si peu l'homme qu'elle avait rêvé ! Toutes ses effusions, il les avait comprimées ; toutes ses tendresses, il les avait dédaignées. Il lui avait donné son nom et un enfant : et c'était tout. Après ses relevailles, elle ne l'avait revu qu'à la salle à manger ou au salon. Et elle n'entendait parler de lui que pour apprendre qu'il était l'amant de la belle M"' X..., ou qu'il avait perdu cent mille francs au baccara.
Quelle différence avec Fernand, si plein de prévenances, et si violemment épris ! M. de Croix- Mort était brun, comme sa fille. M. d'Ayères était blond. Ce passé noir rendait si tentant cet avenir doré ! D'ailleurs Fernand n'avait-il pas des
droits, maintenant? Et n'était-elle pas bien imprudente en refusant la réparation que, loyalement, il venait lui offrir.
Elle roula pendant quarante-huit heures ces pensées dans sa tête, et tous les arguments qu'elle put trouver contre ce mariage ne firent qu'augmenter son envie de le conclure. Elle se décida à en parler à l'abbé Levasseur, qui dînait au château. Elle était curieuse de voir quelle impression cette nouvelle lui produirait.
Quand elle l'eut installé dans son fauteuil, au coin de la cheminée du petit salon, un verre de chartreuse à portée de la main, elle entama la confidence. Elle commença par un éloge des qualités de M. d'Ayères, puis elle rappela au bon prêtre ce qu'il avait dit, deux mois auparavant, au sujet d'une union possible, et, le voyant sourire d'un air malin, elle termina en annonçant que l'accord était à la veille de se conclure.
— Eh bien ! ma chère dame, dit le curé, pensant qu'il s'agissait d'Edmée, c'est parfait... Et je suis heureux d'avoir contribué à vous ouvrir des vues sur une alliance qui va resserrer plus étroitement les rapports entre les deux familles les plus importantes de la contrée... Les fu-
turs conjoiuts, à ce qu'il me semble, sont faits Tuii pour l'autre...
— Il y a bien une légère disproportion d'âge, insinua Régine, et je vous avoue que c'est pour moi un sujet d'inquiétude...
— Laissez I dit le curé, suivant toujours son idée, laissez] Un peu de maturité donne une plus grande autorité, et c'est une bonne chose dans un ménage... Il faut connaître la vie pour se défendre contre ses dangers... Et le futur époux...
— Oh ! je sais qu'il n'a pas été, jusqu'ici, aussi sage qu'il aurait pu l'être ; mais on prétend que c'est une garantie de tranquillité, et qu'il faut qu'un mari ait eu des aventures avant, pour n'en pas avoir après. Yous me direz que M. de Croix-Mort, qui, certes, avait eu une jeunesse pleine d'orages, a continué par une existence pleine de tempêtes... Mais je ne crois pas qu'avec M. d'Ayères j'aie à craindre un sort pareil.
L'abbé Levasseur, qui, depuis un instant, trouvait le langage de M""^ de Croix-Mort plein d'ambiguïté, ouvrit des yeux énormes, et se demanda s'il rêvait. La comtesse semblait main-
LES DAMES DE CROIX-MORT. il5
tenant parler d'elle-même. Il lui parut nécessaire d'éclaircir la situation, et, devenant prudent, il laissa tomber cette phrase à double sens :
— Et M'"" Edmée envisage-t-elle ce mariage avec une entière satisfaction?
— Je ne lui en ai pas encore parlé, répondit la comtesse. Vous comprenez combien ce sujet est, pour moi, délicat à aborder... Le caractère de cette enfant est très ombrageux et je crains qu'elle n'accepte pas facilement une modification si complète de notre existence... Aussi ai-je compté sur vous, notre ami, pour la préparer à cet événement.
Désormais, il n^ avait plus de doute. Le curé balbutia :
— Comment donc, ma chère dame, tout à votre service !
Quelque décidé que fut le prêtre à respecter les volontés de sa paroissienne, il ne put se défendre de la raisonner* un peu. C'était un louable effort que faisait le vieillard. Il se dit : « Je risque de me fermer à jamais les portes de cette maison si hospitalière, et adieu mes chères habitudes !... Advienne que pourra ! ... Le devoir avant tout. » Et il
appuya bravement sur les inconvénients et les dangers que la comtesse avait elle-même signalés. Il la trouva très résolue. Fait bizarre : elle semblait encouragée par l'opposition. Livrée à elle-même, elle avait quelques hésitations, elle craignait, elle soupçonnait. Contredite, elle était décidée, et répondait de tout avec une superbe confiance.
Le curé n'insista pas. Il en avait dit assez pour satisfaire sa conscience et mettre sa responsabilité de directeur spirituel à couvert. Il n'avait, en somme, à reprocher à M. d'Ayères rien qui ne fût à la connaissance de la comtesse. Le baron avait mangé le plus clair de son bien, et n'était pas très pratiquant. Mais qui pouvait savoir? Sa femme lui apprendrait, sans doute, l'économie, et lui donnerait, peutêtre, des idées religieuses. Au fond, le brave homme, après en avoir délibéré avec lui-même, aima mieux voir ce viveur épouser une femme expérimentée, capable de se défendre, que la petite Edmée, tendre et innocente. A cette fleur des bois une culture bien douce, dans une atmosphère très saine, était nécessaire. Et ce Parisien n'était point le jardinier qu'il fallait pour elle.
L'abbé Levasseur accepta la mission que la comtesse lui donnait d'avertir la jeune fille, et il demanda qu'on la lui envoyât le lendemain au presbytère. Puis, ayant souhaité le bonsoir à M""'' de Croix-Mort, il prit, précédé d'un domestique portant une lanterne, le chemin du village.
Le lendemain, Régine était dans le petit salon, étendue sur sa chaise longue, quand sa fille rentra. Elle entendit sonner son pas net et décidé dans le vestibule, et pensa qu'elle allait l'éviter, comme à l'ordinaire, et monter dans sa chambre. Mais la porte s'ouvrit et Edmée parut. A sa vue, la comtesse se dressa vivement, et, pendant un instant, les deux femmes se regardèrent. Une flamme passa sur le visage pâle de l'enfant. Elle baissa son front sérieux et attendit, comme si elle eût été un juge à qui sa mère dût fournir des explications. Le silence qui régna alors parut si pénible à M™® de Croix-Mort, qu'elle ne put le supporter, et, allant droit au but:
— Tu as vu M. le curé ? Il t'a parlé ? demanda-t-elle d'une voix brève, ne voulant pas avoir l'air de capituler devant cette petite dont elle connaissait la fierté indépendante et sauvage.
— Oui, répondit Edmée, dans les yeux de laquelle de grosses larmes roulèrent.
La mère les vit, et, soudain bouleversée, elle vint à sa fille, la saisit, la serra contre elle en criant, prise d'attendrissement :
— Ma mignonne, ma chérie... Dis-moi que je ne te fais pas trop de peine?... Oh ! tu pleures!... Va! je t'aimerai tout autant, plus même... Car je te serai reconnaissante... Nous serons deux à t aimer. . . Il est si bon ! ... Et tu l'aimeras aussi !
L'enfant, à ces mots, fit un brusque mouvement qui rompit l'étreinte caressante de sa mère, et, montrant un visage étincelant de colère :
— Lui ? jamais!
— Edmée !
— Non! rèpéta-t-elle avec rage... Jamais cet étranger, qui va tout bouleverser dans la maison de mon père, et tout changer... jusqu'.au nom que tu portes !
La comtesse, saisie, regarda sa fille, qui, blême, les yeux noirs de haine, la bouche convulsive, tremblait de tous ses membres. Enfin, elle reprit possession de son calme, et, d'un ton sévère :
— J'attendais de toi d'autres sentiments. Je ne croyais pas te trouver si violemment hostile à un projet doiit la réalisation doit amener le bonheur des dernières années de ma vie... Peutêtre aurais-je pu accorder beaucoup à tes prières et à ton chagrin ; à ta colère, à tes violences, rien !
M"'' de Croix-Mort, debout à la même place, avait écouté sa mère. Un sourire amer passa sur ses lèvres quand la comtesse parla de ses espérances de bonheur; quand elle l'entendit confirmer la résolution prise, son visage devint de marbre. Elle fit un signe de tête, comme pour dire : « C'est bien )>, et, sans un mot, elle sortit. Arrivée sur la terrasse, elle prit sa course, gagna le parc, descendit jusqu'à la Divonnette, et là, s'asseyant sur le gazon, elle éclata en douloureux sanglots.
Il y avait longtemps qu'elle pleurait ainsi, lorsqu'une branche, craquant derrière elle, la fit se retourner. Grave, Jean Billet la regardait. Elle lui adressa, à travers ses larmes, un amical et triste sourire.
— Eh bien! dit le garde, qu'est-ce qu'il y a donc? Voilà que vous pleurez à c't'heure ? Qu'estqu'on vous a encore fait?..
Elle s'essuya les yeux avec le revers de sa main :
— J'ai du chagrin, mon vieux Billet!
il posa sa pétoire contre un tronc d'arbre, se laissa glisser sur le talus à ses côtés, et, fixant sur elle ses petits yeux gris qui brillaient, astucieux, sous ses sourcils en broussailles :
— Contez-moi ça.
— Oh ! ça ne sera pas long. Tu sais que maman ne s'est jamais beaucoup occupée de moi?...
Le garde hocha la tête :
— Elle ne vous aime pas...
— Ce n'est pas là ce que je dis, interrompit vivement Edmée. Mais elle a ses idées... Et je crains bien de n'avoir jamais assez d'esprit pour les comprendre... Elle connaît un grand nombre de choses que j'ignore... et elle ne trouve point de plaisir à causer avec moi. Elle, quand elle était petite, à Paris, on Fa mise dans un couvent où elle a eu beaucoup de maîtres.. Moi, je n'ai travaillé qu'avec M. le curé, et, je crois, l'excellent homme, quoiqu'il se soit donné bien du mal, qu'il ne m'a pas appris tout ce qu'il aurait fallu... Maman a toujours dit que j'étais une ignorante et une sauvage...
— Il n y a pas de mal !
— Elle a dû rougir un peu de moi... me dédaigner... continua-t-elle avec des larmes. Oh! Billet, cependant, comme je l'aurais adorée, si elle avait voulu?... J'y étais toute prête... Une tendre parole, de temps en temps, aurait suffi... Moi^ qui en étais réduite à aimer le beau portrait de mon pauvre papa, qui ne me parlait pas non plus, lui, pourtant... mais qui, dans son cadre noir, me souriait si doucement!
— Un fameux homme, votre père!... Et un chasseur!...
— Eh bien ! c'est fini!... Maman l'a tout à fait oublié, et elle va en épouser un autre.
Edmée fut prise d'une suffocation, et, sans pouvoir ajouter un mot, elle cacha sa tête dans ses mains. Billet était devenu pâle :
— Ah ! c'est décidé? fit-il... Je l'avais bien deviné, le premier jour, qu'il nous causerait du désagrément, ce joli cœur-là! J'avais cependant craint qu'il ne s'adressât à une autre qu'à Madame... Cela vaut mieux ainsi... Ah! c'est décidé? Du reste, il y a assez longtemps qu'ils caracolent ensemble dans les bois.
Une rougeur ardente passa sur le front de
l'enfant, et, arrêtant Billet d'un geste, elle dit :
— Tais-toi ! c'est ma mère !
Il baissa le nez, arrondit le dos en marmottant, entre ses dents, des paroles indistinctes, puis, se tournant vers Edmée :
— Et vous? qu'est-ce que vous allez faire?
— Rien! mais je suis bien malheureuse!
Et elle recommença à pleurer. Alors il la raisonna doucement et, avec des paroles tendres, entreprit de la consoler. Elle savait bien qu'il était là, lui, le vieux dévoué, qui l'avait vue naître et avait été le guide de ses premières promenades émancipées. Il ne l'abandonnerait jamais, elle n'aurait qu'à venir le trouver, et ils se remettraient à courir tous les deux, dans le grand silence calme, où on oublie ses soucis et ses peines. Si on s'avisait de la tourmenter, elle pouvait compter sur lui... et on verrait!
Elle répondit tristement :
— Non, Billet, n'essaie pas de lutter, supporte tout, comme moi. Il sera le maître, voistu!... Il te chasserait... Et alors, je resterais toute seule.
Le vieux garde hocha la tête d'un air songeur :
— Il ne pourrait toujours pas me forcer à quitter le pays. Et, pour sûr, je ne m'en irais pas, voyez-vous... J'aime cette terre-là... Je suis né dessus... J'ai usé bien des paires de souliers à la parcourir... On m'enterrera dedans.
Jls restèrent silencieux, perdus dans leurs réflexions, et la nuit tombait autour d'eux, le soleil, embrasant l'horizon, jetait au travers des taillis, déjà dépouillés de leurs feuilles, des lueurs d'incendie. Billet leva lentement le front, contempla le ciel, puis, d'une voix grave :
— Regardez comme le couchant est rouge ! . . . On dirait qu'il coule du sang sur la forêt.
Aces mots, Edmée frémit. Son esprit fut frappé comme par une sinistre prophétie. Elle reporta vers le sol ses yeux aveuglés par les derniers rayons du soleil , et, avec terreur, elle crut le voir parsemé de taches sanglantes. Elle se leva vivement. 11 lui semblait qu'elle allait emporter avec elle quelque horrible marque. Subitement, le globe empourpré descendit derrière la ligne des arbres, peu à peu le ciel se décolora, puis tout devint sombre, comme l'avenir.
— Bonsoir, Billet, dit la jeune fille. Je me suis oubliée, il faut que je m'en aille. Ne songe
plusàtoutce que je t'ai dit: ce sont des sottises !
— Voire.
— J'ai manqué de force de caractère : cela ne m'arrivera plus... Et toi surtout sois prudent et convenable...
— Peut-être.
— Adieu.
Elle traversa le parc, arriva devant le château, vit les fenêtres du salon éclairées, et, sur les rideaux, une silhouette d'homme qui faisait ombre. Elle poussa un soupir, mais, résolument, elle gravit le perron et entra. C'était bien M. d'Ayères qui était là. Il s'avança très gracieusement à la rencontre de la jeune fille, et lui tendit la main. Elle affecta de ne pas remarquer son mouvement et le salua avec froideur, puis, se tournant vers sa mère, qui la regardait, pleine d'angoisse.
— Je vous demande pardon, maman : je me suis attardée dans le parc... J'avais mal à la tête : l'air m'a fait du bien... Du reste, la cloche du dîner n'a pas encore sonné...
— On a pris le temps d'ajouter un couvert, dit la comtesse... M. d'Ayères nous fait le plaisir de rester avec nous ce soir.
Edmée n'eut pas un geste d'acquiescement, ne dit pas un mot d'approbation ; elle s'assit, prit son ouvrage, et parut ne point s'apercevoir de la présence de celui qu'elle haïssait. En passant dans la salle à manger, la comtesse, qui était au bras de Fernand, se pencha vers lui et, avec l'accent de la supplication :
— Je vous en prie, soyez indulgent pour cette enfant...
— Je trouve qu'elle est fort raisonnable, dit-il. 11 ne faut pas tout exiger en un jour. Elle ne m'a pas trop fait la grimace. C'est à moi de me faire bien venir d'elle... Je m'y attacherai, soyez-en sûre.
Régine lui adressa un regard de tendre reconnaissance, et lui désigna une place auprès d'elle. Le dîner s'acheva sans difficultés. Le baron parla beaucoup, avec une aisance affable. Edmée ne lit pas entendre le son de sa voix. Au dessert, elle se leva, salua sa mère et M. d'Ayères, et sortit.
Cette attitude ne laissa pas que de troubler un peu le beau Fernand. En s'en allant, le cigare aux dents, bercé par le mouvement souple de la voiture, il se remémorait la physionomie de
l'enfant et convenait que cette petite « noiraude » n'avait pas Tair bon. Mais, bah ! si elle faisait la récalcitrante, on la mettrait en pension, et tout serait dit. Il se chargerait bien, lui, d'amener la comtesse à la trouver gênante, et à s'en débarrasser.
Le lendemain, il revint, faisant sa cour régulièrement. Il examina la petite noiraude, comme il disait, et constata avec ennui qu'elle était aussi grande que sa mère. Bien près de seize ans, à coup sûr, et forte, comme toutes les filles élevées à la campagne, avec des épaules larges, une taille maigre et un peu plate, des gros poignets, des mains hâlées, mais, sous un front bombé et volontaire surmonté d'une chevelure sombre et rebelle, une paire d'yeux profonds frangés de cils recourbés, comme il n'en avait vu de sa vie. Du reste, toujours le même air haineux, le même mutisme, rompu seulement par les exigences de la politesse, et la même envie de se sauver dès qu'il apparaissait.
— Au moins, elle ne cache pas son jeu, se disait-il gaiement, et, avec elle, on sait à quoi s'en tenir.
Cependant, il y avait dans cette ténacité froide
et réfléchie une énergie qui était si peu d'une enfant qu'il en éprouvait une vague inquiétude. II sentait continuellement les yeux d'Edmée attachés sur lui avec une fixité sournoise. Il la regardait vivement ; elle se détournait, et, après un instant, elle recommençait à l'épier.
Il voulut, comme il l'avait promis, essayer do rentrer en grâce et de se faire bien venir d'elle. Il fut attentionné, aimable : il lui apporta même de Paris, quand il y alla pour chercher des papiers de famille indispensables, une très jolie boite à ouvrage garnie d'ustensiles d'or. Elle le remercia, posa la boîte sur une table, et, le lendemain, il s'aperçut qu'elle ne Tavait même pas ouverte.
Il ne pouvait se plaindre d'elle. Rien.de violent, aucune résistance en face, une correction d'allures parfaite, la froideur d'un marbre. Il se découragea, et ne s'occupa plus de lui plaire. La comtesse, de son côté, travaillait à plier ce caractère terrible. Elle avait usé de tous les moyens. La tendresse avait fait pleurer Edmée, mais ne lui avail pas arraché une concession. Elle répondait avec une logique implacable :
— Plus vous vous montrez affectueuse pour
128 LES BxVTAILLES DE LA VIE.
moi, plus il m'est pénible de vous voir donner une part de cette affection, la plus grande, certainement, à un étranger.
M"^ de Croix-Mort, s'étant laissé entraîner, un jour, à discuter cette question de Faffection exclusive que sa fille semblait vouloir lui imposer, s'écria, irritée :
— Enfin, dans la vie d'une femme, il n'y a pas que l'amour maternel : il y a l'amour conjugal !
Edmée regarda froidement samère et répliqua :
— Oui, une seule fois!
La comtesse pâlit, et n'osa pas insister. Ainsi, c'était le successeur, donné à son père mort, que l'enfant repoussait. C'était l'abandon fait, par sa mère, de la fidélité à l'époux disparu, qu'elle réprouvait. Et elle le déclarait nettement. La lutte prenait, de la sorte, un caractère tellement aigu que M""^ de Croix-Mort tomba dans des colères qui n'eurent pour résultat que de mettre Edmée hors d'elle, de lui faire oublier le respect, et d'amener de sa part des ripostes impossibles à oublier.
— En somme, pourquoi te sacrifierais-je ma liberté, s'écria un soir la comtesse, quand tu ne
veux pas me sacrifier tes préventions? Est-ce donc moi qui suis tenue d'être la plus généreuse.
— Peut-être devriez-vous être la plus raisonnable !
— Que veux-tu dire?
Edmée resta un moment indécise, ses pommettes se marcfuèrent de rouge, ses yeux s'enfoncèrent plus sombres sous ses sourcils; au travers de sa robe on eût pu voir battre son cœur à coups précipités. Puis, avec une audace qu'elle n'avait encore jamais eue :
— Je veux dire qu'il faut que vous soyez aveugle pour ne pas vous apercevoir que celui à qui vous subordonnez tout, est un hypocrite et un menteur. Quand il vous parle, vous ne faites attention qu'au sens de ses paroles : vous n'écoutez pas si elles sonnent vrai ou faux. Il vous parle tendrement : cela vous suffit... Moi, qui l'écoute autrement que pour l'applaudir, j'entends bien qu'il ment; moi, qui l'observe autrement que pour l'admirer, je discerne bien qu'il joue un rôle... Il vous trompe
— Dans quel intérêt?
— Evidemment dans le sien!
Et elle ajouta, avec un accent d'ironie, qui cingla sa mère comme un coup de fouet:
— Ça, c'est une conversation qu'il faut réserver pour votre notaire.
— Je sais ce que j'ai à faire, répliqua la comtesse, tremblante d'émotion. Quant à toi, je renonce à essayer de te ramener à des sentiments meilleurs. Ta manière d'être va rendre toute communauté d'existence impossible. Il faudra donc que nous nous séparions...
M™^ de Croix-Mort avait gardé ce dernier argument pour la fin. Elle espérait, sous le coup de cette menace, faire plier Edmée et lui imposer plus de réserve et de douceur. La jeune fille ne sourcilla pas, ses lèvres tremblèrent imperceptiblement, et elle baissa les yeux:
— Je l'avais prévu, répondit-elle avec fermeté. Si j'ai bien compris ce qui a été dit, devant moi, vous avez l'intention d'aller vous fixer à Paris pour y passer l'hiver. Moi, je désire rester à Croix-Mort. Rosalie et son mari me serviront, et je vivrai aussi tranquille que je puis l'être, en gardant votre maison. Notre bon curé me fera société, et, d'ailleurs, je ne m'ennuie jamais seule.
LES DAMES r3E CROIX-MORT. 131
— Soit, dit M'"' de Croix-Mort. Je ne te punirai pas par la privation de la liberté, en te mettant dans un pensionnat de Paris, comme je le pourrais, et le devrais peut-être. Tu as une raideur de caractère qui exigerait le contact des étrangers pour s'assouplir... Mais je prétends faire la part du chagrin que tu semblés éprouver, et mettre sur le compte de l'irritation de ton esprit les méchancetés que tu me dis. Reste donc ici, puisque tu le veux : j'espère que la réflexion te sera profitable. En tous cas, et je parle pour M. d'Ayères aussi bien que pour moi, tu peux être sûre que tu n'auras qu'un mot à prononcer pour que nous t'accueillions, comme si rien ne s'était passé entre nous.
Edmée baissa la tête en signe de remerciement, et, sans une parole de plus, elle se retira.
A partir de ce soir-là, il n'y eut plus de discussions ni de luttes. La matière était épuisée. M""" de Croix-Mort, ayant réglé la situation de sa fille, moralement et matériellement, se considéra comme quitte envers elle.
Le jour du mariage approchait. Il devait avoir lieu dans la petite église de Clairefont, en présence seulement des témoins. Le soir même on
parlait pour Paris. Régine l'avait voulu ainsi, et Fernand s'était prêté de très bonne grâce à son désir. La veille, la comtesse, qui redoutait quelque suprême incartade, entra dans la chambre de sa fille, afin de la préparer.
— Demain, c'est à peine si nous pourrons nous parler... et j'ai tenu à causer encore une fois, avec toi, de cœur à cœur... Tu m'as fait beaucoup de peine, mon enfant; je ne mets pas, comme toi, mon orgueil à ne pas pleurer et je t'assure que tu m'as coûté beaucoup de larmes. , . Au moins, que nos dissensions restent secrètes... Ne prêtons pas aux commérages... Demain, nous serons en public... et j'espère que tu éviteras de me donner de nouveaux sujets d'affliction.
— Soyez sans crainte, maintenant, ma mère, répondit Edmée. J'ai fait tout ce qui dépendait de moi pour vous détourner de votre projet... Si vous en avez souffert, je vous prie de me le pardonner... Je n'ai point agi avec méchanceté... Je souhaite de tout mon cœur que vous n'ayez jamais de regrets... Et personne ne priera Dieu aussi sincèrement que moi, pour que le malheur s'écarte de vous.
Elle embrassa sa mère, la reconduisit jusqu'à la porte, avec le plus grand sang-froid, mais, quand elle fut seule, elle s'abattit sur son lit avec un cri de désespoir, et resta là, longtemps, à gémir et à pleurer. M^^^ de Croix-Mort, très impressionnée par le langage de sa fille, passa la nuit en proie à des agitations affreuses. Elle eut des rêves terrifiants dans lesquels elle se voyait torturée par le beau Fernand, et n'ayant plus de refuge qu'auprès d'Edmée.
Elle se réveilla brisée, et, pour la première fois, ne trouva pas, au fond de son cœur, la même imperturbable confiance.
Elle n'eut pas le loisir de céder à cette pénible impression. La matinée s'écoula avec la rapidité d'un songe. Elle prononça le « oui » solennel, devant le maire de Clairefont, qui était son fermier, le père Courtois, elle signa le registre, se laissa embrasser, avec une gracieuse familiarité, par le vieillard, traversa un groupe de cinquante ou soixante personnes qui stationnaient à la porte de la mairie, et entra à l'église, au carillon déchaîné de toutes les cloches, dont une, donnée par son premier mari, l'avait eue, elle, pour marraine.
Le parvis était sombre, et, tout au bout, Tautel illuminé resplendissait, décoré de verdure et de fleurs. Un tapis couvrait les dalles, sur lesquelles elle avait entendu, quatre mois plus tôt, résonner, net et décidé, le pas aristocratique du beau Fernand. Ce jour-là sa fille était à ses côtés, et elle avait dû la rappeler au recueillement parce qu'elle regardait curieusement leur voisin au lieu de suivre la messe. Que de chemin parcouru depuis lors! C'était maintenant M. d'Ayères qui était auprès d'elle, élégant et fier, devant son prie-Dieu de velours^ et Edmée était à l'écart, priant, comme elle l'avait promis, pour le bonheur de sa mère, devenue une étrangère. Régine éprouva une vive angoisse, son cœur se serra. La cloche de l'enfant de chœur sonnait pour l'Elévation; elle se courba machinalement et, au même moment, elle entendit un sanglot. Elle leva les yeux, et, à trois pas d'elle, dans le banc seigneurial que, depuis deux cents ans, la maison de Croix-Mort occupait à l'église, elle vit Edmée à genoux. Sa tète était appuyée sur le bois et le banc semblait vide. Aucun des serviteurs n'avait osé y prendre place à ses côtés. Jean Billet, debout, vêtu d'une blouse neuve, sa pla-
que de garde brillant sur sa poitrine comme un miroir^ ramassé dans sa massive taille d'athlète, paraissait la protéger. Et, seule, l'enfant restait au banc de famille.
En cet instant, Régine se demanda si elle avait bien fait tout ce qu'elle eut dû faire, si elle avait assez aimé sa fille, dont le seul tort avait été de trop ressembler à son père, si elle avait assuré sa tranquillité et préparé son bonheur. Elle sentit un trouble violent au plus profond d'elle-même, et l'amertume d'un regret lui gonfla le cœur. Une lassitude soudaine la prit, et lui rappela qu'elle n'était plus jeune. L'illusion qui lui avait fait rêver des joies inconnues, au bras d'un nouvel époux, s'effaça ainsi qu'un brouillard léger, et, comme dans un songe^ elle vit distinctement le grand salon de Croix-Mort.
Elle y était étendue, plus âgée encore, avec des cheveux gris; elle tricotait, en souriant, de petits ouvrages, pendant que deux enfants, dont elle était lagrand'mère, ee roulaient sur le tapis. Elle apercevait, par la porte-fenêtre, un couple amoureux qui passait, marchant sur la tentasse. C'était Edméeet le mari qu'elle épouserait, paisibles, jouissant de l'existence sans secousse, et
ayant assuré par leur bonheur la douce sérénité de sa vieillesse. Ce tableau était si charmant, si frais, si reposé, il résumait si complètement les pures félicités de la vie, qu'elle n'en pouvait détacher ses yeux. Une voix, en même temps, murmurait en elle : « Voilà le vrai et sûr bonheur. Celui-là, il dépendait de to: ie l'avoir. Tu n'avais, pour te l'assurer, qu'à ne pas t'égarer à la poursuite de chimères, à ne pas t'en voler dans le vide de l'azur, et à rester tranquillement sur la terre. Tu avais une fille, qui se serait chargée de te le donner. Elle t'aurait mis ses enfants sur les genoux, comme des fleurs vivantes, et ton cœur, assoiffé d'idéal, se serait fondu dans d'exquises tendresses. Mais tu as voulu un autre amour. Va donc, maintenant, dans la route que tu as choisie, et ne te plains pas si tu la trouves souvent rude et escarpée. »
Une fumée d'encens monta dans l'air, les dernières paroles du prêtre frappèrent l'oreille de Régine. La vision délicieuse disparut, et, devant ses yeux, elle ne trouva plus que le beau Fernand, qui lui souriait, en caressant sa barbe d'or.
Ce qui suivit : visite à la sacristie pour remer-
cier le curé, salut aux paysans qui l'attendaient sur la place avec des bouquets, lunch servi sur la terrasse du château pour les tenanciers du domaine, derniers préparatifs faits à la hâte, tout se perdit dans la fébrile agitation du départ. Il ne resta de net, dans l'esprit de Régine, que l'adieu g^rave et le regard triste de sa fille, la serrant dans ses bras, sur le marchepied de la voiture, et l'exclamation bourrue deM. d'Ayères qui, manquant à sa galanterie habituelle, s'écriait :
— Finissez-en donci Vous allez nous faire manquer le train !
La portière claqua, les chevaux partirent, Edmée disparut. Le château s'effaça, les arbres de Tavenue défilèrent, comme autant de rapides fantômes, et la route poudreuse apparut, cette route du rêve, qui tournait le dos à la sagesse et conduisait à la fanta'sie.
Les premiers temps de sa vie abandonnée parurent très pénibles à Edmée. Elle erra dans les vastes pièces du château désert, comme une âme en peine. Les angoisses des dernières semaines qu'elle venait de traverser, si cuisantes et si dures, elle se prit à les regretter. C'était encore l'animation de la vie. Mais ce silence, cette solitude, c'était la tombe. Elle s'enferma pendant quelques jours dans sa chambre, et vécut au milieu de ses objets familiers, se faisant monter à déjeuner et à diner, se figurant, par un effort d'imagination, qu'il y avait du monde autour d'elle, et qu'il lui suffirait de descendre pour trouver sa mère au salon, lisant, comme d'habitude, un roman, étendue sur sa chaise longue.
— Mademoiselle, lui disait la vieille Rosalie, vous avez tort de ne pas sortir: vous vous donnerez les pâles couleurs. Il fait dehors un joli froid sec. Si vous alliez seulement jusqu'à la pièce d'eau porter à manger aux cygnes? Ils sont comme vous, ces pauvres animaux : le temps leur dure de ne voir personne.
Billet venait, chaque jour, sous sa fenêtre, n'osant pas monter, avec ses souliers crottés, dans les escaliers du château, et^ le nez en l'air, il semblait lui donner la sérénade. Enfin elle rougit de sa faiblesse et reprit son train d'existence accoutumée. Elle se cantonna dans une aile du château, et fit fermer toutes les autres pièces. Elle se mit à travailler avec ardeur, dessinant et peignant jusqu'au déjeuner. L'après-midi elle sortait, soit à pied, soit en voiture. Sous la remise, elle avait découvert une petite charrette basse, en bois verni, qui pouvait circuler dans tous les chemins, les roues ayant « la voie », comme disent les forestiers. Billet lui attela un poney un peu vieux, mais très sage. Et elle s'habitua à aller, toute seule, faire des tournées dans le pays, entrant chez les malheureux, distribuant des secours, habillant
les petits enfants, suivie d'un concert de bénédictions.
Sa mère lui écrivit, d'abord toutes les semaines, des lettres triomphantes, pleines de l'éclat des fêtes, de la sonorité des orchestres, et qui faisaient passer devant les yeux de l'abandonnée, comme dans une vision, les bals, l'Opéra, le Bois, toute une vie luxueuse effrénée, dévorante, qui laissait àEdmée une impression de tristesse profonde. Cette femme, lancée à plein corps dans ce tourbillon qu'elle se plaisait à décrire, était-ce sa mère, ouunejeunemondaine faisant ses premiers pas, aspirant la vie avec ivresse, et avide de toutes ses joies vraies ou fausses, vulgaires ou raffinées? Ignorante de ce qu'à Paris on nomme le monde, n'ayant aucune idée de la manière formidable dont ceux qui le composent arrivent à se dépenser, Edmée avait de prodigieux étonnements. Il lui semblaitquetousces gens-là étaient en proie à une crise de folie. Cette succession furieuse de plaisirs pris sans arrêt, sans réflexion, presque sans sommeil, cette course enragée à la poursuite de ce qui peut distraire, faite par des êtres vivant sur leurs nerfs, dans une sorte de somnambulisme frénétique, la stupéfiaient,
Les lettres de sa mère la fatiguaient; elle se sentait les jambes et les bras cassés, après avoir lu le récit des bals, comme si elle avait, elle aussi, employé à danser toutes les nuits de la semaine. Elle voyait tournoyer les robes bleues, roses et blanches, et elle entendait les sons sautillants de la musique, arrivant jusqu'à elle par vagues bouffées. Cette fièvre mauvaise la troublait de loin. Qu'était-ce donc de près?
Elle conçut pour cette existence parisienne une grande aversion. Elle la voyait vaine, légère, pailletée comme les toilettes de ses danseuses, tout en illusion, parure brillante le soir, misérables loques le lendemain. Qu'en restait-il, de cette vie? De la fatigue, comme il restait de la robe des chiffons.
M""^ d'Ayères se plaisait à faire l'éloge de son mari, elle était fière de ses succès, elle le comparait avec orgueil aux hommes qui l'entouraient, et ce beau garçon à la taille fine et aux épaules larges triomphait facilement de tous ses rivaux. Il y avait même une pointe de jalousie secrète dans la manière dont elle constatait que Fernand était très recherché pour son entrain
et sa bonne grAce. Il semblait qu'elle craignît qu'il le fût trop, surtout par les femmes. En attendant, on ne pouvait donner une bonne fêtr sans lui. Et il était conducteur de cotillon, comme devant, ayant osé se montrer de ces rares maris qui dansent. Ils habitaient un charmant appartement boulevard Malesherbes, et recevaient à dîner une fois par semaine. On projetait de jouer la comédie, et çax complotait un bal costumé pour le carnaval :
« Viens, ma chère petite, écrivait M"'"' d'Ayëres : tu ne peux douter du plaisir que tu nous feras en arrivant. La triste solitude de Croix- Mort ne vaut rien pour une fille de ton âge; autant tout de suite entrer en religion. Tu dois voir le monde et apprendre à le connaître. Il paraîtra peut-être effrayant d'abord à une sauvage telle que toi. Mais il a des charmes si vifs et si variés que tu l'aimeras promptement, et que tu ne pourras plus te passer de lui. Il faut penser au jour oii tu te marieras. Tu n'épouseras probablement pas un loup de notre province, et il convient de te préparer à ne pas vivre toujours dans un désert avec des rustres. Commence tout de suite ton éducation, jette-toi ré-
iU LES BATAILLES DE LA VIE.
solument dans la grande fournaise. Ne crois pas que ce soit un enfer, et qu'on y brûle. A la vérité, si on y a très chaud, c'est à force de s'amuser. »
Après avoir lu ces lettres où la soudaine frivolité de sa mère éclatait foudroyante, Edmée restait profondément affligée. Une amertume était en elle à la pensée que cette pauvre femme, affolée de plaisir, songeait à lui faire partager sa misérable existence. Et elle prenait un goût plus vif pour sa « triste solitude » de Croix- Mort, et pour les « rustres » qui y faisaient son ordinaire compagnie. Elle ne pouvait se défendre de trouver sa mère ridicule avec ses airs évaporés de petite fille. Ces façons de fanfinette, à près de quarante ans, lui remettaient involontairement en mémoire une illustration d'un livre qu'elle avait eu, quand elle était toute petite, et qui représentait une vieille Anglaise, coiffée d'une énorme couronne de fleurs, chaussée de souliers à cothurnes, tenant la queue de sa robe de bal dans sa main gauche, et, du bras droit, prenant sur l'épaule de son danseur des poses abandonnées. Elle voyait sa mère sous les traits de la grotesque Anglaise, et, devant ses
yeux, passait, faisant des grâces, la caricature ayant le visage de M'"'' d'Ayères. Quant au beau Fernand, elle ne le jugeait pas ridicule : elle le soupçonnait dangereux. Un instinct secret Tavertissait qu'un péril pouvait venir de cet homme. Lequel? Elle n'en savait rien, mais elle se tenait en défiance. Les notes caressantes de sa voix, qui avaient tant contribué à séduire la sentimentale Régine, avaient, dès le premier jour, sonné aigres à l'oreille d'Edmée. Et sa belle barbe d'or, elle la voyait rousse, comme celle de Judas.
Aller à Paris, vivre dans ce monde bruyant, agité, factice, que lui dépeignait sa mère, épouser un bellâlre taillé sur le modèle de M. d'Ayères, dont Tunique occupation serait de s'habiller, de se faire les mains blanches, et de dire des riens tout le long de la journée, en attendant de conduire le cotillon le soir? Elle aimait mieux la neige chargeant les arbres du parc, le silence mystérieux des plaines, la vie calme et laborieuse qu'elle avait su s'arranger, et la conversation avec son vieux Billet.
Elle répondait laconiquement aux lettres de sa mère, affectant de traiter exclusivement de
choses pratiques, donnant des détails sur Tétat du domaine et ripostant labours, hersage, semailles, quand on lui parlait toilette, musique et danse. Libre de ses actes, depuis qu elle était seule à Croix-Mort, elle allait dehors, à toute heure, sans craindre un^réprimande. Les champs avaient achevé de la conquérir. Elle leur trouva des charmes qu'elle n'avait pas soupçonnés.
Le soir, quand le soleil tombait à Fhorizon et que la nuit venait, presque instantanée, elle restait quelquefois immobile, regardant au loin les nuages qui passaient, avec une étonnante rapidité, du rouge vif au rose pâle. Des bandes jaunes s'étalaient à côté de bandes vertes, et le bleu du ciel se dégradait en des teintes violettes, comme si la chaleur de l'astre avait fondu l'air glacé. Une ombre vague descendait sur la terre, estompant les contours, et, sur le fond encore clair du ciel assombri, les bois se détachaient noirs, amsi qu'une large muraille barrant l'étendue. Les maisons éparses allumaient leurs feux, et, sur la route, le roulement d'un chariot, retournant à la ferme, se faisait entendre, accompagné par les sonnailles des chevaux. Une paix profonde se dégageait des choses et, pendant que les étoiles
LES DAMES DE CROIX-MORT. Ii7
commençaient à scintiller au-dessus de sa tète. Edmée pensait avec mélancolie que sa mère, à celte même heure, s'habillait pour une de ces fêles qui dévoraient ses nuits sans repos.
Lentement, elle marchait le long du chemin, saluée d'un amical bonjour par des voix qui sortaient de l'obscurité, rentrait au château, dînait, et, lasse d'une bonne fatigue, elle s'endormait d'un sommeil sans rêve.
L'abbé Levasseur. qui avait gardé ses habitudes, venait dîner tous les dimanches avec elle. Il ne la traitait plus comme une enfant. La femme s'était montrée et avait fait apprécier sa ferme raison. D'un commun accord le prêtre et la jeune fille ne parlaient jamais que très sommairement de M™'' d'Ayëres. Aucune allusion au mariage. C'était un sujet brûlant qui demeurait réservé : on l'avait mis à l'index. Le cure disait en arrivant, après avoir fait ses salutations :
— Et madame votre chère mère est toujours en bonne santé?...
Edmée répondait invariablement :
— Ma mère va bien, monsieur le curé, je vous remercie.
La politesse était faite, et le bonhomme pou-
U8 LES r.vTAILLES DE LA VIE.
vait jouir en paix des innocentes douceurs de sa soirée. Au ni jment du départ, avant d'aller dans le vestibule rejoindre le valet qui Tescortait comme d'habitude, la lanterne à la main, il disait, avec une demi-révérence d'autel :
— Ne m'oubliez pas, je vous prie, auprès de madame votre chère mère, quand vous lui écrirez...
Edmée souriait, lui tendait son large chapeau de feutre noir et répliquait :
— Je n'y manquerai pas, monsieur le curé. Couvrez-vous bien : le froid doit être très piquant ce soir.
Et l'excellent prêtre s'en allait tranquille.
Cependant ils eurent l'un et l'autre un grand chagrin. Le vieux verrier mourut. Il avait quatrevingt-sept ans : il s'éteignit un jour sans souffrance. L'abbé Levasseur eut une douleur de mère qui perd son nourrisson, en voyant inanimé ce pauvre malade, qu'il dorlotait comme un véri/able enfant. Les tendres soins dont il l'avait entouré le lui avaient rendu encore plus cher. Il s'était attaché à lui en raison directe des exigences qu'il avait manifestées.
Cette mort, si retardée, était, en somme, un
véritable soulagement. Le curé en fut inconsolable. Il trouva dans le cœur d'Edmée des regrets aussi sincères que les siens, et ils pleurèrent ensemble le vieil artiste. M"*^ de Croix-Mort fit couper dans les serres les plus belles fleurs, et en emplit la chambre mortuaire. Elle suivit la première le cercueil, porté par quatre des membres du conseil de fabrique, et assista jusqu'au bout le pauvre abbé obligé de rendre les derniers devoirs à son père, et comme fils et comme prêtre. Puis, après la navrante cérémonie, elle le suivit dans la sacristie, lui prodigua les encouragements les plus délicats, et l'emmena au château pendant que ses gens à elle remettaient tout en ordre au presbytère.
Les jours suivants, le voyant désœuvré, cherchant remploi de son temps et ne le trouvant plus, elle l'excita à sortir dans les environs avec elle. Elle le remit peu à peu dans le train de la vie, et exerça une influence très grande sur le bon prêtre, qui, an différentes circonstances, dit :
— M^^^ de Croix-Mort est une personne tout à fait supérieure.
Et c'était vrai. Il avait suffi, pour donner à cette enfant toute sa valeur, de la livrer à elle-
iliO LES BATAILLES DE LA VIE.
même. Maintenant, c'était un esprit clair, pénétrant, décidé, un peu trop réfléchi peut-être, et pas assez abandonné aux fantaisies de la jeunesse. Son caractère véritable, dégagé des naïvetés de l'enfance, apparaissait complètement formé. Elle tenait à la fois de sa mère et de son père : de l'une par les idées d'ordre et un certain penchant à la rêverie, de l'autre par l'ardeur et la violence des sentiments. Elle était à la fois fougueuse et froide. Capable de haïr avec une grande force, et de diriger sa haine avec un calme terrible.
Pour le moment, elle ne haïssait personne. Un grand apaisement s'était fait en elle. L'irritation, que l'entrée du beau Fernand dans l'existence de sa mère et dans la sienne lui avait causée, s'était adoucie. L'éloignement avait été favorable à l'intrus. Il avait gagné à s'effacer dans la demi-teinte du souvenir. Edmée pensait à lui seulement avec ennui, en se disant: « Il reparaîtra un de ces jours. » Mais elle ne voulait pas se préoccuper à l'avance, et elle s'efforçait d'oublier aussi longtemps qne possible. Quant à sa mère, elle la plaignait sincèrement. Elle s'attendait à la voir malheureuse, et elle était décidée
LKS I)AMi:S DE CROIX-MORT. \'M
à lui donner alors la preuve de sa véritable affection.
Fait assez particulier, à mesure qu'elle avançait en âge et qu'elle raisonnait, la piété exaltée, qui l'avait possédée au moment de sa première communion, s'était refroidie. Elle pratiquait, plutôt par principe que par entraînement. Elle avait confié à l'abbé Levasseur cet état de son âme, et de grandes controverses s'étaient engagées entre elle et lui. Tout le côté mysiùrieux et miraculeux de la religion lui échappait : elle ne pouvait plus l'admettre. Il y avait entre les faits matériels, sur lesquels repose la doctrine chrétienne, et les conséquences morales, que l'enseignement religieux prétend en tirer, une absence de proportions qui la choquait. Le bon prêtre lui disait doucement :
— Mon enfant, ne discutez pas, croyez.
A cela elle répondait :
— Mais c'est que je ne puis croire ce que je ne comprends pas. Et le moyen de comprendre sans discuter?
Le vieillard alors lui tapait doucement sur la joue avec deux doigts et, d'un ton d'affectueuse gronderie :
i52 LES BATAILLES DE LA VIE,
— Vous êtes au fond une petite hérétique... Quand on pense que c'est moi qui vous ai instruite!... C'est vraiment désolant!... Yous avez l'esprit de rébellion et d'orgueil en vous... Tâchez de le dominer. . . Soyez humble ! ... Ne levez pas les yeux plus haut que le ciel. Ne cherchez à connaître que ce que le Maître a voulu vous montrer. Nous sommes si petits et si misérables, comparés à l'infini, pourquoi prétendrions-nous en pénétrer les secrets? Nous ignorons presque tout des choses de notre monde périssable, et nous voudrions que la grande force éternelle nous fût révélée. Avec nos yeux, nous distinguons dans les airs à peine quelques astres, et il y en a des millions qui nous échappent... Nous ne nions pas leur existence, cependant. Pourquoi alors douter de ce que notre intelligence bornée ne nous permet pas de comprendre?
Ils causaient ainsi, souvent, tous deux, le soir, en se promenant à pas tranquilles, au bord des routes, ou dans les allées du parc. Sur leur tête, le ciel, comme pour confirmer les paroles de croyance du prêtre, était rempli d'étoiles. L'ordre admirable de l'univers se manifestait dans sa majestueuse sérénité. Et Edmée se tai-
sait, pour ne pas affliger son vieil ami, ne voulant pas lui dire que c'étaient les pratiques humaines, si mesquines dans leur prétention solennelle, les raisonnements humains, si faibles, comparés à la grandeur des choses, qui la détournaient de la religion enseignée et la poussaient à une sorte de religion naturelle, en révolte contre les puérilités du culte, mais toute pleine d'admiration pour la Création et d'adoration pour le Créateur.
Le curé lui prêtait des ouvrages qui, disait.-il, devaient la convaincre. Elle les lisait consciencieusement, et elle était choquée par la minutie de l'argumentation, l'étroitesse des tendances, par les partis pris de rapetisser le débat en ramenant toute la religion à des observances de règles, à des acceptations de rites, au lieu de l'élargir, de la grandir, et de la montrer profonde comme l'infini, et large comme l'éternité. C'était une religion faite à la taille des hommes, et non à celle de Dieu, une religion qu'on pouvait endosser comme une chasuble, pour s'en servir, que l'on portait enfin, et qui n'écrasait pas.
— Savez-vous bien, disait quelquefois le curé,
qu'avec vos idées, vous vous rapprochez étrangement des protestants?...
— Je ne les aime pourtant pas^ répondait Edmée. Leur formalisme sec et leur pédantisme austère me sont tout à fait antipathiques.
Elle se mettait à rire, et ajoutait :
— N'essayez pas de me classer, mon bon père, je n'en vaux pas la peine. Je ne suis, en somme, qu'une petite fille mal élevée et qui ne sait pas ce qu'elle veut.
Au fond d'elle-même il y avait de l'inquiétude et du trouble. Elle avait été trop tôt conduite à raisonner sur des sujets graves. Il lui avait manqué la douce et insouciante sécurité des enfants heureux qui ne sont pas obligés de se consulter, de se concentrer^, et de garder en eux des chagrins trop pesants pour leur faiblesse. Tout un travail intime s'était fait dans son cerveau, qui l'avait, sinon faussé, au moins fatigué. Et il n'avait plus cette fraîcheur de la jeunesse exempte de soucis et de peines.
Cependant les lettres que sa mère lui écrivait se faisaient déjà plus rares, comme s'il y avait eu une lassitude. Elles étaient aussi moins enthousiastes. On y sentait l'efTort d une
LES DAMES DE CUOIX-MORT. i55
femme qui n'est pas complètement heureuse, et veut se faire illusion sur son état. L'enivrement des premiers temps semblait s'être
dissipé : ce beau jour n'avait pas eu de lendemain. C'étaient toujours les mêmes dithyrambes sur les charmes de la vie joyeuse.
Mais la vibration sincère n'y était plus. Et le développement cherché, voulu, factice^ se devinait. Par exemple, il n'était plus que rarement question de M. d'Ayères, dont les triomphes demeuraient maintenant secrets, comme s'ils avaient cessé de plaire. La fatigue se trahissait partout dans ces lettres qui contenaient parfois des élans éplorés vers le paisible Croix-Mort <( qui doit être bien joli dans ce renouveau du printemps », et qui n'était plus du tout ce triste désert oii on vivait entouré de rustres.
Le printemps, en effet, était revenu, ramenant les doux soleils et les suaves parfums. Les aubépines fleurissaient les haies, et le chèvrefeuille embaumait les taillis. Devant la fenêtre d'Edmée s'arrondissait une énorme épine rose qui, tout en boutons, semblait un bouquet de fiançailles apporté sur la pelouse par un géant amoureux La nature secouait sa torpeur engourdie et fré-
K)6 LES BATAILLES i)E LA VIF..
missait, activant les germes et faisant monter la sève. Le vent caressait, les pluies tombaient tièdcs, et la terre échauffée, vibrante, répandant une odeur forte, était, comme disent les paysans, en amour.
Dans sa petite voiture traînée par le vieux poney, M'^'' de Croix-Mort, prise d'une espèce d'enivrement délicieux, commençait à courir les bois. Et lorsqu'elle suivait, ses roues enfoncées dans les profondes ornières, une route effondrée parles lourdes charrettes des marchands de bois, elle voyait Jean Billet, sa pétoire en bandoulière, surgir de derrière une cépée, comme un des génies familiers de la forêt. Il approchait, la figure radieuse, à la pensée de posséder pour quelques heures sa chère demoiselle. D'une main vigoureuse, il poussait la voiture, en excitant le petit cheval d'un clappement de langue aigu qui lui rendait de l'énergie. Alors, il n'y avait pas à dire, il fallait qu'Edmée mît pied à terre, et vînt dans la taille de réserve regarder les poules faisanes qui couvaient. Ils s'avançaient tous deux, silencieusement, puis Billet disait d'une voix étouffée :
— Tenez, en voilà une... là, voyez-vous, Ma-
demoiselle, la grosse mâtine, dans la touffe d'herbes sures? Son œil noir remue. ÇaTembète que nous soyons là... Vous pouve:»^ 'approcher; elle ne bougera pas... Elles me connaissent toutes... Je laisse mon chien à la maison pour qu'il ne les effarouche pas, parce que cet animal, n'est-ce pas? il n'a pas autant de raison que les gens, et il dérangerait le gibier...
Le garde se baissait vers la poule, dont le plumage se hérissait d'horreur, sifflait doucement pour la calmer, la tenait immobile par une sorte d'action magnétique, et causant avec elle :
— Reste là, ma bonne bète... et fais bien ta petite affaire... Personne ne viendra te tourmenter!...
Ensuite ils s'en allaient, baignés par le bon soleil qui engourdit et rend les jambes et les bras lourds. Billet, au passage, cueillait des fleurs sauvages au parfum discret et délicat, et, sans craindre les épines pour ses rudes mains, il composait un charmant bouquet. La terre de bruyère assourdissait le roulement des roues : ils avançaient ainsi à la muette, et, au détour d'une allée, dans la perspective verte. Billet, étendant silencieusement le bras, montrait à Edmée un
1o8 LES BATAILLES DE LA VIF.
chevreuil arrêté sur ses pattes fines, regardant, étonné et inquiet, le museau noir au vent, et les oreilles agitées, ces passants qui envahissaient son domaine. L'animal bondissait, rentrait dans le gaulis, et s'éloignait en bramant avec force, presque avec colère. Pendant ces promenades, escortée par ce brave homme, qui lui tenait compagnie, sans qu'elle eût à faire effort pom' causer, M''°de Croix-Mort retrouvait la libre insouciance de ses premières années, elle oubliait ses préoccupations, ses soucis, et rentrait tout imprégnée du calme et de la fraîcheur des bois.
Le printemps avait été remplacé par l'été, et la fin de juillet approchait. M"® d'Ayères, dont les lettres devenaient toujours plus rares et toujours plus laconiques, était à Trouville, avec toute sa coterie mondaine, changeant de toilette quatre fois par jour, allant au Casino, faisant des parties à cheval, en yacht, en mail-coach, et traînant, dans le sable du bord de la mer, comme elle l'avait traîné dans la poussière de Paris, le boulet de la vie élégante.
Au commencement d'août, Régine s'informa de Tétat de la chasse, et donna à sa fille des instructions pour le garde.
Edmée éprouva un léger frémissement. N'étaitce pas là le symptôme d'une arrivée prochaine? Dans quelques semaines, l'ouverture aurait lieu, et M. d'Ayères était chasseur. Il y avait, tant à Croix-Mort qu'à La Vignerie, de sept à huit cents hectares d'un seul tenant, composant un territoire merveilleusement pourvu de gibier, grâce à la surveillance farouche de Billet. Sa mère allait sans doute revenir.
La semaine suivante il n'y eut plus de doute. La baronne écrivait : « Fais ouvrir partout dans le château, vois si toutes les chambres sont on bon ordre, etç s'il manque du mobilier pour les garnir très confortablement, envoie prendre à La Vignerie, qui ne sera pas habitée, ce qui paraîtra nécessaire. Nous aurons prochainement du monde à Croix-Mort. »
Du monde I Le grand mot était prononcé. Edmée fut profondément troublée. Ce monde qu'elle haïssait, qui lui avait volé sa mère, venait maintenant la chercher elle-même jusque dans sa retraite. Elle avait refusé d'aller à lui: il accourait avec tous ses fredons, ses rubans, ses grelots, pimpant, frisé, conquérant, et s'installait en maître, ayant le beau Fernand comme
chef de file. Elle eut peur d'abord. A cette contagion du plaisir, qui s'était si promptement et si complètement emparée de sa mère, sauraitelle résister? Cette gangrène élégante qui se gagnait si vite, comment s'en préserver? Jl lui faudrait vivre dans l'atmosphère énervante qu'allaient créer autour d'elle tous ces mondains. Elle n'eut pas l'orgueil de croire que sa raison la mettrait à l'abri et qu'elle ne courrait aucun danger. Elle ne se jugea pas si forte. D'ailleurs, une palpitation singulière soulevait son cœur, à l'idée de ce mouvement joyeux, coqiiet, fringant, qui, bientôt, emplirait les vastes couloirs de la demeure silencieuse, comme si le sang de viveur de son père se fut agité en elle.
Elle donna les ordres que sa mère réclamait d'elle, et surveilla la toilette du château. Elle voulut qu'en arrivant la vue fût agréablement frappée. Les corbeilles des parterres s'emplirent de fleurs artistement groupées. Le sable de la terrasse fut renouvelé, et toutes les herbes qui poussaient à l'ombre des balustrades de pierre disparurent. Les meubles anciens du salon furent débarrassés de leurs housses, et les glaces de
LES" DAMES DE CROIX-MORT. i61
Venise réfléchirent de nouveau Téclat des belles eaux de l'étang. Avant même que les Parisiens fussent débarqués, le château prenait un air de fête. Un charme imprévu rayonnait sur tout, et le prestige des visiteurs attendus s'exerçait déjà.
Le trouble qui était en elle et contre lequel elle tentait vainement de réagir préoccupait beaucoup Edmée. Elle se demandait si maintenant elle allait rester dans cet état d'énervement, sur ce continuel qui-vive. Il fallait que cette agitation fût bien violente, car elle ne pouvait parvenir à la cacher. Le curé, qui n'avait pourtant pas, le brave homme, le coup d'œil bien perçant, lui dit très naïvement :
— Je ne vous trouve pas votre air de tous les jours. Vous avez, dans la physionomie, je ne sais quoi d'inquiet que je ne vous ai encore jamais vu...
— Un peu de fatigue peut-être, répondit-elle évasivement : c'est une grosse affaire, quand on n'en a pas l'habitude, de mettre une maison sur pied.
— Oh ! quel changement nous allons avoir ici , ma chère enfant ! soupira le bonhomme .
Adieu nos bonnes causeries du dimanche, aprè& le dîner !... Au travers de toutes les distractions qui se préparent pour vous, vous ne penserez guère à votre vieil aniîo.. Bah! Amusez-vous! C'est de votre âge.
Edmée ne répondait pas, n'osant confier ses appréhensions, et comprenant bien qu'elle ne pouvait demander de conseils à ce cœur simple. Billet, averti par son flair de sauvage, avait pénétré plus avant dans la pensée de la jeune fille. Depuis le jour où il avait su par elle que M. d'Ayères revenait, il ne parlait pas, mais ses yeux en disaient long. Sa chasse, dont il était si jaloux, ne le préoccupait même plus. Il ne songeait pas que son gibier, qu'il aimait comme un avare aime son or, allait tomber en larges hécatombes sous le plomb des Parisiens, ainsi qu'il disait avec mépris. Il ne pensait qu'à Edmée, il se présentait deux et trois fois par jour au château, sous des prétextes nuls, et restait les bras ballants, à attendre un mot ou un regard. C'était la servilité caressante du chien couché aux pieds de son maître.
H n'eut qu'un seul mouvement de révolte : ce fut quand M"^ de Croix-Mort lui remit un uni-
forme de drap vert à passepoils rouges, qui arrivait de Paris pour lui, et que M. d'Ayères entendait qu'il portât désormais à Tordinaire. Il retourna pendant un instant le vêtement entre ses mains, puis, le jetant sur une banquette :
— Il veut que je porte une livrée, comme un valet, avec so)i chiffre sur les boutons?. . Ah ! ah ! ...C'est ça qui donnerait bel air à Jean Billet î £h bien ! sofi bel habit, je ne le mettrai pas, non, non! Je n'ai pas envie de promener le carnaval sur mon dos dans les bois, pour que mes « élèves » ne me reconnaissent plus, et se sauvent en me voyant avancer I...
— Il le faut, Billet, puisqu'on te le commande, dit Edmée avec douceur.
— Eh ! est-ce que je pourrais seulement vîvre^ serré dans cette gaine l
— Si cet habit te serre, je te Télargirai, moimême, aux entournures.
Elle agita sa tête pensive et poursui^'it :
— 11 y a bien des choses qui gênent, vois-tu, et qu'on doit cependant supporter.
A ces mots, des yeux jaunes de Billet un rayon de lumière jaillit, comme si son âme eut passé dans son regard. Il s'approcha, prêt à se
mettre à genoux, et, d'une voix très basse : — Je vous demande pardon, mademoiselle Edmée, d'ajouter à vos ennuis... Vous avez raison : il y a des choses qui gênent et qu'on doit :$upporter.
Et prenant, sans plus résister, la livrée sous son bras, il s'éloigna.
Le surlendemain M. et M""^ d'Ayères, qu'on avait envoyé chercher au chemin de fer, arrivèrent pour dîner. Les yeux voilés, le cœur palpitant, Edmée, postée sur le perron, regardait dans la large avenue de tilleuls rouler le break qui s'avançait au grand trot. Pendant qu'il tournait, la jeune fille, au travers de l'obscurité qui commençait à tomber, cherchait à reconnaître sa mère, mais elle n'apercevait que de noires silhouettes immobiles. La voiture s'arrêta au bas des marches de pierre, et, encapuchonnée de dentelle, couverte d'un vaste manteau de voyage, la première, descendit une femme dont le visage pâli, les traits creusés, causèrent à Edmée une impression de stupeur. Elle s'élança, la saisit au vol sur le marchepied, et l'enlevant presque
comme un enfant, tant elle était légère, elle la déposa à l'abri de la marquise, puis, prise d'un attendrissement soudain, elle la serra dans ses bras, répétant d'une voix tremblante :
— Maman... maman!...
jyjme d^Ayères rendit à sa fille ses caresses avec effusion, puis, l'attirant à elle :
— Yiens , ma mignonne : tu empêches M. d'Ayères de descendre.
Ces quelques mots dissipèrent l'espèce d'enivrement qui s'était emparé d'Edmée. Elle s'avança avec précipitation, laissant la place libre. Et le beau Fernand, vêtu correctement d'un complet à petits carreaux blancs et noirs, s'élança alors de la voiture. Il prit de menus paquets épars sur les banquettes; la portière refermée claqua, et les maîtres de Croix-Mort entrèrent, pendant que les domestiques déchargeaient leurs bagages.
Dans le haut vestibule, à la voûte de pierre ornée des écussons de la famille, Régine s'arrêta un instant. Elle regarda autour d'elle avec émotion, comme pour donner un coup d'oeil de bienvenue à cette vieille demeure où elle avait vécu si paisible. Tout était de même que le jour
LES DAMES DE CROIX-MORT. f67
de son départ: les grands bahuts de poirier bombaient le long- de la muraille leurs ventres sculptés, les trophées de chasse rappelaient toujours les prouesses de M. de Croix-Mort, et le large escalier s'ouvrait devant les arrivants, ainsi que pour les accueillir.
Edmée, auprès de sa mère, sentant M. d'Ayères derrière elle, n'osait point se retourner. Elle s'était, depuis quelques jours, posé vingt fois ce problème : « Quelle attitude prendrai-je vis-à-vis de lui? » Elle avait réglé tout un cérémonial de dignité froide et de politesse sévère. Mais voilà que toutes ses combinaisons étaient déjouées par l'imprévu de l'arrivée. Elle ne se trouvait plus dans la position qu'elle avait rêvée, assise au salon, et n'ayant qu'à se lever pour un demisalut. Et puis, toute sa présence d'esprit lui manquait au moment décisif. Elle était étouffée €t aveuglée par l'émotion. C'est à peine si elle vit l'ennemi faire une marche oblique alin de l'aborder, puisqu'elle s'obstinait à lui tourner le dos, et se courber devant elle. Mais elle entendit sa voix, son horrible voix doucereuse et fausse, lui dire :
— Si je ne vous avais pas vue ici, dans votre
i68 LES BATAILLES DE LA VIE.
maison, je ne sais si je vous aurais reconnue. Nous avions, votre mère et moi, laissé une enfant, et nous retrouvons une jeune fille...
Il leva les yeux, la regarda, avec un sourire qui lui déplut extrêmement, et appuya :
— Une charmante jeune fille.
Elle s'inclina en silence, et M°^^ d'Ayères, avec un organe grêle et changé, qui avait comme un son d'épinette ancienne :
— On ne dînera pas avant une heure : montons dans nos appartements.
Et par le grand escalier, se tenant à la rampe de fer, à pas lents, et essoufflée, Régine gagna le premier étage, suivie de son mari qui, vigoureux et alerte, gravissait les marches deux par deux, en fredonnant un air d'opérette. Edmée ouvrit la porte à la baronne qui, en entrant, prise de la joie de revoir les objets familiers s'écria :
— Ah ! voilà ma chambre !..
Et elle se mit à tourner, donnant des petits coups sur les meubles, comme si elle les caressait, après une si longue absence.
M^^' de Croix-Mort, plongée dans une douloureuse stupeur, regardait sa mère. Etait-ce la même femme qui, il y avait moins d'un an.
fraîche, alerte, brillante de sauté, s'était éloignée pour vivre d'une nouvelle existence? Un quart de siècle semblait avoir passé sur sa tète, éteignant ses yeux, flétrissant ses tempes, pâlissant ses lèvres, et blanchissant, sans doute, ses cheveux, qu'elle teignait, et qui étaient d'une couleur terne. Sa superbe taille s'était voûtée, et elle paraissait moins grande. C'était l'ombre de la Régine d'autrefois. Cette femme qui, dans les douceurs reposées de ses douze années de veuvage, s'était conservée frache, ronde et appétissante comme un beau fruit, avait, en un instant, perdu toutes les apparences de jeunesse qui prêtaient à sa maturité un si grand charme. On lui aurait donné, maintenant, beaucoup plus que son âge.
Silencieuse, debout devant la cheminée de la chambre, pendant que la baronne ôtait ses gants, son chapeau et son manteau, Edmée pensait, et une pitié navrée s'emparait d'elle. Yoilà donc ce que la vie déplaisir et de fête faisait de celles qui se livraient passionnément à elle ! De pauvres créatures flétries, ravagées, ayant payé de leur santé et de leur beauté les fatigues incessantes de cette existence, plus dure qu'un
i70 LES BATAILLES DE LA VIE.
métier, tous ces oisifs faisant, pour se tuer, plus d'efforts que les laborieux pour vivre.
M""^ d'Ayères, étonnée du mutisme de sa fille, se retourna, et voyant son regard obstinément fixé sur elle :
— Tu me trouves un peu changée, n'est-ce pas? dit-elle avec un sourire contraint. J'ai été souffrante tous ces temps derniers. L'air de la mer m'a fait du mal. La tranquillité de la campagne va me remettre... Mais toi, viens un peu près de moi... Comme te voilà grande et forte!... M. d'Ayères a raison : tu n'es plus une petite fille, tu es une demoiselle... Es-tu contente de me voir? Embrasse-moi, alors?...
A ces paroles tendres, le cœur d'Edmée, gonflé de larmes, lui monta aux lèvres, ses nerfs contractés douloureusement se détendirent, avec une sourde exclamation elle se jeta dans les bras de sa mère, et, appuyant sa tête, elle se mit à pleurer.
— Allons, es-tu enfant! dit la baronne, impressionnée par cette émotion. Singulière petite, qui pleures quand je pars, et aussi quand je reviens !...
Edmée secoua la tête, et, à travers ses larmes, regardant sa mère :
— Ce n'est pas la même chose aujourd'hui. La harouiie lissa doucement de ses doigts
amaigris les bandeaux noirs de sa fille , elle lui essuya les yeux avec son mouchoir de dentelle, et la tenant toujours enlacée :
— Alors, tu vas être raisonnable maintenant? Tu ne vas plus me faire de peine? Tu sais ce que je veux te dire, n'est-ce pas?
Comme la jeune fille, pour répondre, ouvrait la bouche, elle la lui ferma avec sa main, et, lui adressant un coup d'œil suppliant :
— Oh! pas d'explications, pas de retours en arrière... Je t'en supplie!... Je ne suis pas très forte... Ménage-moi... Et fais ce que je désire, sans m'imposer le chagrin d'avoir à te le demander... Je t'en serai très reconnaissante, et je t'aimerai tant!.. C'est le seul souci que j'aie eu en venant ici, ma chérie. J'étais impatiente de me retrouver à Croix-Mort, de te revoir, mais je craignais... Eh bien! dis-moi que j'ai eu tort de craindre, et que celui, qui est arrivé ici, aujourd'hui, avec moi, sera pour toi le bienvenu, et que tu lui montreras bon visage... Je ne t'en demande pas plus... La simdle neutralité ... Tu as beaucouD de caractère:
n2 LES BATAILLES DE LA VIE.
impose-toi ce devoir... El tu auras fait, pour ma santé, pour ma tranquillité, tout ce que je pouvais attendre d'une chère enfant telle que toi.
En parlant ainsi, M™" d'Ayères s'était animée. Une faible rougeur montait à ses joues, ses yeux brillaient, elle serrait nerveusement les mains de sa fille, elle la suppliait des yeux, des lèvres : elle était moralement à genoux. Edmée sentit palpiter la pauvre femme, elle lut ses angoisses sur son visage, elle soupçonna dans ce cœur tremblant des abîmes de douleurs inavouées. En ce moment ses rancunes s'apaisèrent, et, au fond d'elle-même, elle ne trouva plus qu'une immense commisération pour cette mère qu'elle devinait malheureuse. Son esprit viril prit la résolution de la consoler, de la défendre. Et, très grave :
— Ne craignez rien : je suis prête à tout ce que vous désirez. Si vous avez des chagrins, à l'avenir, ils ne viendront pas de moi, et vous pouvez être sûre de me trouver toujours une enfant respectueuse et soumise.
— Oh! ma chérie, s'écria M""' d'Ayères, que je te remercie! De quel poids tu soulages mon
cœur!... Dis aussi que tu m'aimeras: j'en ai bien besoin...
Edmée lui lança un regard qui pénétra jusqu'à Tâme, et la voyant, inquiète, détourner les yeux, comme pour dérober un secret :
— Oui, ma mère, je vous aimerai.
Mais déjà la baronne, peut-être entraînée par la frivolité de son esprit, peut-être désireuse de donner le change à sa fille, s'était mise à babiller :
— Nous attendons des invités demain, comme je te l'avais annoncé dans ma lettre. Des gens délicieux, qui nous resteront plusieurs jours... Il faut un peu d'animation à la campagne... Voici l'époque des chasses, et tout Paris est dans les châteaux... On ne rentre plus avant le mois de janvier... Nous aurons le temps de nous reposer... Je suis sûre que nos amis te plairont... Oh! ils n'engendrent pas la mélancolie, tu verras. Avec eux, les chevaux sont toujours dehors, les pianos ne chôment guère, et les tables ne sont jamais vicies... Courir, manger, danser, et avec une verve, un brio, un entrain!... Ce sera charmant!...
Elle s'assit, essoufflée comme si elle avait pris
tous les plaisirs qu'elle venait dénumérer : elle répéta :
— Charmant... charmant!
Et Edmée ne trouva pas un mot à dire, déconcertée par cette incohérence dans les idées, qui faisait passer sa mère de la tristesse à la gaîté, en une seconde, sans transition, ses pensées se brouillant dans sa tête, comme les verres multicolores d'un kaléidoscope. Elle se demanda si la pauvre femme était devenue folle, ou si, momentanémenténervée parles émotions qu'elle avait éprouvées en rentrant dans cette maison, elle essayait de s'étourdir.
— Il me semble que tu es bien pauvrement vêtue, reprit M""^ d'Ayères avec volubilité. Estce que tu n'as rien de plus joli à mettre? J'aurais du prévoir ton dénùment, ma mignonne, et te commander quelques toilettes avant de quitter Paris... Je n'y ai pas du tout songé. .. Heureusement nous sommes de la même taille. . . Tu chercheras dans mes caisses... J'ai des costumes qui ne m'ont jamais servi, et qui t'iront, j'en suis sûre... Je veux que tu sois très à ton avantage.
Tout en parlant, M"'' d'Ayères s'était habillée.
Elle avait mis une robe noire très riche. Son corsage étaitouvert, sur la poitrine, et orné d'un gros bouquet de fleurs naturelles, que la femme de chambre venait de monter tout frais cueilli. Elle en retira une rose, et, s'approchant de sa fille, elle voulut la lui planter dans les cheveux.
Edmée s'y refusa :
— Non. je vous en prie... Laissez-moi telle que je suis. Je paraîtrais endimanchée, et je ne pourrais qu'y perdre.
La cloche du dîner sonnait : elle prit affectueusement le bras de sa mère, et toutes deux descendirent au salon. M. d'Ayères y était déjà, vêtu comme pour aller en soirée : habit noir, petits souliers. Seulement, pour marquer la nuance intime, il avait la cravate noire. La porte de la salle à manger s'ouvrit et un maître d'hôtel, arrivé de Parts avec les bagages, superbe et solennel, annonça, plein de gravité :
— Madame la baronne est servie.
Le baron offrit cérémonieusement le bras à Régine pour la conduire, Edmée suivit seule, étourdie par la profusion des lumières, par le miroitement de l'argenterie, par l'éclat des
fleurs, et se demandant si elle ne rêvait pas. Cette salle était-elle bien celle où, depuis près d'une année, matin et soir, elle se retrouvait servie par une vieille bonne. Tout ce brillant décor n'allait-il pas disparaître, la laissant calme, rendue à sa chère solitude de la veille? Rien ne bougea. Le prodige était une bonne réalité, et, ainsi, désormais, elle devait s'accoutumer à vivre.
Sa mère et le beau Fernand étaient en face d'elle, causant avec une affectation de gaîté, comme s'ils avaient tenu à prouver une grande liberté d'esprit. Mais l'effort se sentait. Edmée se dit : « Quand ils sont ensemble, ils ne doivent pas échanger une parole. Toute cette animation veut me prouver qu'une tendre intimité existe entre eux. Pauvres comédiens qui jouent leur rôle jusqu'ici, à la table de famille, et pour une enfant^.
Le dîner se traîna lent, comme s'il y avait vingt convives. M'^' de Croix-Mort remarqua que M. d'Ayères mangeait et buvait énormément. Chez ce grand et vigoureux garçon tous les appétits étaient violents, et la matière dominait, impérieuse. Il refusa de prendre du café, disant
en riant que, puisqu'on était à la campagne, il fallait se coucher de bonne heure et dormir. Il était seul maintenant à parler. M™® d'Ayères se trouvait lasse, ses nerfs ne la soutenaient plus, et sa verve factice tombait vite, comme la mousse du vin de Champagne.
Ce fut avec un soulagement véritable qu'on se leva. Les portes-fenêtres du salon étaient ouvertes. 11 faisait doux, et la nuit étincelait d'étoiles. Edméeles regarda avec tristesse. Tout était changé dans sa vie, mais rien n'avait été bouleversé dans le ciel, et ces astres étaient les mêmes qui, pendant ses amicales et paisibles causeries avec le curé, laissaient tomber sur son front leurs tranquilles clartés.
M. d'Ayères avait allumé un cigare et arpentait la terrasse à pas réguliers. Régine tournait dans le salon, arrangeant, à son idée, les menus objets qui garnissaient les étagères et les vases pleins de fleurs qui ornaient les consoles. Au Dout d'un instant, elle s'avança sur le perron, et, du geste, appela son mari. Celui-ci vint, sans empressement, au bas des marches, écouta, ce qu'elle lui disait^, avec une mine assez maussade, fmit par faire un signe d'acquiescement, el
jeter son cigare . M""" d'Ayères passa dans la pièce voisine où elle se remit à tourner, continuaiil sa revue. Le beau Fernand alla s'asseoir près d'une table, prit un album, et en feuilleta les pages distraitement. Edmée travaillait à un ouvrage de crochet, les yeux baissés, mais suivait néanmoins très bien le manège du baron, grâce à cette faculté précieuse qu'ont les femmes de ne Jamais mieux voir que quand elles semblent ne pas regarder.
Celui-ci, de loin, examinait la jeune fille, comme un capitaine qui reconnaît les abords d'une position, avant de l'attaquer. Elle lui parut, en quelques mois, avoir beaucoup changé, et à son avantage. Sa taille maigre s'était arrondie, et ses épaules tombaient dans un joli mouvement, donnant une longueur aristocratique à son cou, sur lequel se dressait sa tète petite et fière, éclairée par des yeux de velours. Elle avait, sous ses cheveux noirs, des oreilles exquises, roses, bien ourlées, de purs bijoux que ne déformait aucune boucle d'or. Ses mains, un peu hâlées par le soleil, étaient maintenant déliées et fines. Et, au bas de sa robe se montraient deux pieds bien cambrés. Avec un g^rain de coquetterie, elle
LES DAMES DK CRCMX-MORT. HO
eût. pu devenir une ravissante jeune fille; dans sa simplicité, elle était adorable.
Cependant elle avait toujours le môme air résolu et un peu menaçant qu'il lui avait connu au moment du mariage. Il sentait en elle une hostilité sourde, mais décidée, qui serait difficile à vaincre. Il ne s'elTraya pas pour si peu. Il n'était point aisé à intimider.
Il se leva, comme prenant son parti, et, glissant sur le parquet, il se. dirigea ver^ la jeune fille. Elle le vit traverser le salon et venir. Une vive émotion s'empara d'elle. Il fixait ses yeux sur les siens et souriait. Elle fit un brusque mouvement pour se lever et le fuir. Mais il était déjà tout près, et s'inclinait avec déférence. Elle demeura assise, toute pâle, et la respiration iiênée.
— Voulez-vous m'accorder quelques instants, dit-il, et causer, avec moi, en toute confiance ?
Il prit place sur un canapé, à côté d'elle :
— Nous voici revenus, votre mère et moi, auprès devons, dans cette maison, dont vous portez le nom... Je serais heureux si vous vouliez bien m'y traiter en ami. J'ai beaucoup à me faire pardonner. Je sais quej'ai dû, au fond d'un tendre
petit cœur comme le vôtre, jeter bien involontairement, du trouble. Il me serait doux de réparer ces torts et de vous faire oublier, par beaucoup d'affection, que mon entrée, dans votre famille, vous a causé du chagrin.
Il avait Fœil à demi baissé, comme s'il craignait d'effrayer Edmée en la regardant bien en face. Ce fut elle qui le dévisagea bravement :
— C'est ma mère qui vous a engagé à venir me parler ainsi, n'est-ce pas? dit-elle avec netteté.
Il fut surpris de la brusquerie de cette attaque. Pourtant il ne se déconcerta pas :
— C'est votre mère, en effet, qui désire, autant que moi, voir la bonne harmonie régner entre nous.
— Elle m'a adressé la même demande, reprit Edmée, et je me suis engagée à faire tout pour lui complaire. Ne vous Fa-t-elle pas dit?
— Elle m'a dit que vous aviez été bonne et charmante avec elle : aussi ai-je tenu à vous en remercier.
— Eh bien! c'est fait!
Ces mots lui arrivèrent si coupants qu'il rougit un peu :
— Ne voulez-vous pas, ajouta-t-il, en signe de bon accord> mettre votre main dans la mienne ?
M'"" de Croix-Mort hésita un instant : toute son antipathie pour Fernand lui monta à la bouche comme un flot amer. Elle fut sur le point de lui lancer au visage un : Non ! aussi insultant qu'un soufflet, mais elle vit sa mère qui la regardait, anxieuse et pâle. Elle ne voulut pas manquer à l'engagement qu'elle avait pris de ne faire aucune peine à la pauvre femme et, détournant son front assombri, elle se laissa serrer le bout des doigts. Il murmura : (( merci », et sourit de loin à Régine, comme pour lui dire : « Vous voyez que je me suis prêté à votre fantaisie. » Il alluma un nouveau cigare et repartit sur la terrasse.
M™*d'Ayères prit sa fille parle bras, la pressa tendrement, sans atténuer, par une seule parole, la force de ce remercîment, et, s'appuyant sur elle, monta à sa chambre.
Edmée s'étant arrêtée sur le seuil :
— Oh ! tu peux entrer, fit la baronne : tu ne me déranges pas... M. d'Ayèresloge dans la tourelle.
C'était un appartement situé à Tautre extrémité du château. Ainsi Edmée ne s'était pas trompée en devinant la désunion. Ils étaient séparés. Elle en éprouva un soulagement. Elle se rérv^oltait à la pensée que, dans cette demeure, une ostensible communauté d'existence s'établirait entre eux. Elle se sentit plus libre d'inmer sa mère. Elle causa, pendant quelques instants, donna des indications sur l'état de la propriété, puis, prétextant la fatigue, elle se retira.
Rentrée chez elle, M'^*' de Croix-Mort, au lieu de se mettre au lit, ouvrit sa fenêtre, et, resta à rêver. Le vent s'était élevé, et soufflait avec force dans les taillis du parc. Au-dessous d'elle, sur la terrasse, elle n'entendait plus la marche régulière de Fernand qui continuait à se promener, sa nature sanguine ayant besoin d'exercice. Mais elle distinguait le bout embrasé de son cigare, comme un point rouge. Et peu à peu, se dégageant complètement de tout ce qui l'entourait, son imagination l'emporta hors du château, loin du domaine.
. Dans une efi'rayante hallucination, elle se vit sur une barque, et le point rouge lui parut être
un fanal. Elle se demandait avec inquiétude ce que signifiait ce feu. Fallait-il y reconnaître un avertissement contre le danger de récifs cachés, sur lesquels elle était en passe de se perdre? Ou bien cette lueur mouvante était-elle, au contraire, destinée à la tromper, et à l'attirer vers les rochers menaçants? Il lui semblait, dans le frissonnement des branches courbées par la bourrasque, entendre le grincement des agrès. L'illusion devenait complète, et, au milieu de cette ombre nocturne, moins profonde que les ténèbres qui emplissaient son esprit, elle se sentait ballottée, ainsi que sur une mer profonde et noire, sans gouvernail et sans pilote. Où allait-elle? Vers quoi se diriger? Sur qui compter pour la défendre? Serait-ce cette malheureuse femme, sa mère, si affaiblie, si chancelante, qui lui prêterait secours? Elle voyait le visage de Fernand qui ricanait, éclairé par son ;anal rouge, qu'il balançait, de droite, de gauche, comme ces feux que les bandits des grèves bretonnes attachaient au front des bœufs, promenés lentement au haut des falaises, pour égarer les navires et les conduire sur les brisants. Elle soupçonnait que cet homme exercerait
une influence funeste sur elle. Épouvantée, elle s'efforçait de comprendre, de donner une forme précise au danger qui la menaçait. Des ténèbres, qu'elle ne pouvait dissiper, entouraient sa pensée : tout demeurait vague. Et, les oreillespleines des bourdonnements du vent, elle restait là, éveillée, et pourtant en proie à un horrible rêve. Elle fit un effort, passa sa main sur son front, et se contraignit à fixer des yeux un point déterminé, pour se soustraire à son douloureux cauchemar. Et la balustrade de pierre de la terrasse lui apparut, immobile et blanche.
Elle murmura : «Je suis vraiment folle. C'est cet air qui m'a étourdie. » Elle ferma sa fenêtre, rentra dans sa chambre et se coucha. Mais elle ne put dormir, obsédée par des idées pénibles. Toujours Fernand, avec son visage hypocritement souriant, la hantait. Il la regardait en dessous, comme il avait fait dans la soirée. Et ce regard l'irritait, elle y découvrait une nuance d'admiration qui lui semblait odieuse. Il avait l'air de dire : « Après tout, je suis libre : il n'y il plus aucun lien entre votre mère et moi... » Et elle cherchait comment ils avaient pu, si promptement, s'éloigner l'un de l'autre. Que
s'était-il passé entre ces deux êtres, pendant leur absence? Sa mère portait dans toute sa personne minée et alanguie la trace d'un cruel chagrin. Et lui se montrait insouciant, florissant et joyeux. Il était donc coupable et sans remords ? Edmée, brûlée par une fièvre qu'elle ne connaissait pas, se retourna sur son oreiller jusqu'au matin, et ce fut seulement lorsque déjà le jour blanchissait ses fenêtres, qu'elle trouva le repos»
Ce qui s'était passé entre M""" d'Ayères et son mari, un esprit moins candide que celui d'Edmée l'eût compris aisément. Sans se montrer grand sorcier, on eût pu, au moment du mariage, tirer aux deux époux leur horoscope.
Partant pour Paris, Régine allait au-devant du malheur. Elle mettait, d'elle-même, Fernand aux prises avec les tentations dangereuses; elle le replongeait dans le courant de la vie mauvaise qu'il avait menée. Comment ne se serait-il pas laissé entraîner? A Croix-Mort, dans la solitude inactive de la vie des champs, aimer Régine aurait pu lui paraître une occupation charmante. A Paris, où les comparaisons entre les femmes jeunes et élégantes et la provinciale de
trente-huit ans étaient terribles, il ne songea pas un seul instant à rester fidèle.
La baronne, cependant, aidée par sa finesse de race, s'était, dès le premier jour, remise au diapason. Elle fit peau neuve avec une étonnante rapidité. Toilette, coiffure, langage, allure, elle corrigea tout en une semaine, et put se montrer sans avoir à craindre la critique. Il y a des provinciaux de Paris, mais il y a aussi des Parisiens de province. Régine se retrouva Parisienne de pied en cap, et fit bonne figure.
Son mari Favait lancée dans ce monde, moitié aristocratique moitié financier, qui est la terre promise du plaisir. Nulle part on ne s'amuse autant que dans ce coin d'élection, où l'élégance estune royauté, la richesse une force, et Taudace le moyen d'arriver à tout. Là, l'apparence l'emporte sur la réalité. On ne va point au fond des choses. Respectez le qu'en dira-t-on, et faites ce que bon vous semblera, à l'abri d'un voile discret : nul n'y trouvera à redire. On ne supporte rien de ce qui est avéré ; on tolère tout ce qui est douteux. Ce n'est ni l'aristocratie ni la bourgeoisie : c'est un composé de l'une et de l'autre, agrémenté d'artistes , d'hommes politiques ,
d'étrangers aimables et millionnaires. C'est l'amalgame social de tous les gens de plaisir, à quelque catégorie mondaine qu'ils appartiennent. Le mot d'ordre y est : s'amuser. Il y a chaque jour, à Paris, un lieu de réunion : exposition, vente, concert, promenade, course, spectacle, bal, où tout ce monde se retrouve, se salue, se sourit, s'aime, se complimente ou se déchire, dans une intimité cimentée par l'habitude. Toujours les mêmes figures, toujours les mêmes divertissements : une existence qui se déroule, brillante et pailletée, comme ces gazes tournant, sur la scène des théâtres, pour imiter Teau des cascades.
M. et M'""^ d'Ayères, riches, bien apparentés, de bon ton, y furent accueillis à bras ouverts. Fernandy avait eu de retentissants succès, avant sa métamorphose. Il y rentra triomphalement avec l'auréole d'un beau mariage fait en province, et dont l'éloignement grandissait la splendeur. Dès les premiers jours, il se lança au plus épais, et Régine à sa suite,
La vie, alors, avait été telle que les lettres reçues par Edmée la dépeignaient : agitée, bruyante, toute de mouvement : un vovaae fié-
vreux à travers le pays des fêtes, et dont les principales stations avaient été Paris, Nice, Trouville, et le point d'arrivée semblable au point de départ: Croix-Mort. Quelle lassitude, et que d'efforts ! Régine s'y était usée, Fernand y avait repris des forces. Au bout de quelques mois, la baronne avait du renoncer à marcher du même pas que son compagnon de route. 11 avait, lui, une vigueur qui semblait se retremper dans la fatigue. Elle lui donna la liberté d'aller tout seul, pour avoir, elle, le droit de se reposer.
Le beau Fernand s'accommoda merveilleusement de sa situation de mari-garçon. A la vérité, il n'en avait jamais connu une meilleure : à la fois les bénéfices du mariage, et toutes les douceurs de la liberté. C'était bien là le rêve qu'il avait fait, pendant les huit jours maussades passés à réfléchir dans le petit salon de La Vignerie. Quelle jeune fille lui aurait apporté tant d'avantages en dot ?
Il avait, au début, conservé vis-à-vis de sa femme quelques ménagements. Il faisait le mystère autour de ses conquêtes. Il aff'ectait de traiter Régine comme une mère inquiète, à qui il faut cacher les fredaines dje son fils. Peu à peu,
LES DAMES DE CROIX-MORT. fOI
il se relâcha de ces précautions gênantes, et étala hardiment son bonheur. Il y eut alors quelques cahots qui dérangèrent la marche de son char de triomphe.
L'amour et l'orgueil se révoltèrent à la fois dans le cœur de M""" d' Avères. Elle s'était reposée : elle n'aspirait plus au calme à tout prix. Elle voulut combattre ses rivales, et rentrer en possession de son mari. Mais l'expropriation avait été définitive. Il fallut qu'elle s'en rendît compte. Elle essaya de résister, de récriminer, de s'emporter. Cette tactique eut de fâcheux résultats. Elle apprit à connaître alors un Fernand amer et violent, dont elle n'avait pas le plus léger soupçon. Elle l'entendit lui dire de ces paroles, qui font saigner cruellement le cœur, et qui y laissent des traces ineffaçables. Elle eut un accès de désespoir, songea à se sauver à Croix-Mort. Un reste de sagesse la retint.
Elle mesura nettement l'étendue de la folie qu'elle avait commise. Et, raisonnant avec froideur, sans se laisser entraîner à ces considérations sentimentales qui lui étaient chères, elle comprit qu'ayant fait une sottise en épousant M. d'Ayères, elle en ferait une plus grave encore
en se séparant de lui. Il n'y avait, pour elle, de salut que dans racceptalion intelligente de son malheur. Ne pas paraître se douter qu'elle était trompée, accueillir ses rivales, leur faire bon visage, telle fut sa règle de conduite. Si elle pleura dans le silence de ses nuits solitaires, ce fut un secret que trahit seul le dépérissement de son pauvre être souffrant. Elle continua à vivre comme par le passé. Au lieu de le faire par goût, elle le fit par raison.
Cependant le beau Fernand, ayant beaucoup vécu, ayant beaucoup aimé, avait trouvé la lassitude. Il constata avec chagrin qu'il n'éprouvait plus la moindr^^émotion quand il entamait une intrigue nouvelle. Autrefois, il était excité par l'attrait de l'imprévu, par l'espoir d'une sensation non éprouvée. Maintenant, désabusé, il savait ne pouvoir rien attendre d'inconnu. La femme changeait, la cérémonie restait la même. Il n'y avait d'autre que le nom, la couleur des cheveux et des yeux, la grandeur ou la petitesse de la taille, le son de la voix, la nuance de la robe. Toutes, elle se donnaient, après les mêmes hésitations coquettes et raffinées, et succombaient, avec les mêmes fausses pudeurs. Il ne
bénéficiait même pas, comme avec Régine, du piquant d'un costume fantaisiste, du cadre d'une tempête décliaînant ses tourbillons de pluie : tout était simple, banal, déjà vu, déjà ressenti : Tadultère dans sa froide correction.
Il se fouetta le sang pour s'échauffer lui-même : il ne réussit pas à se monter la tête. Il demeura de glace, sans entraînement, délibérant sur tout ce qu'il devait faire, et ne retrouvant plus ces belles violences de passion, ces ardeurs de chair qui lui rendaient famour si doux. Elevé dans ce milieu brillant et gangrené, y vivant depuis vingt ans, s'étant deux fois ruiné, c'est-à-dire ayant eu doux occasions de mesurer l'étendue de l'égoïsme, et de sonder la profondeur de l'ingratitude, blasé jusqu'aux moelles, sentant en lui des forces surabondantes, mais manquant d'appétits pour en user, Fernand touchait au point exact où l'homme, pris du spleen, quand il ne se brùlc pas la cervelle, en vient aux monstruosités du vice.
L'immortel Gœthe montre Faust désabusé de tout, ayant pâli sur les livres pour arriver à la négation de la science, sans espérance et sans illusion, vendant son âme à Satan pour une
suprême émotion, pour une dernière jouissance d'amour. Fernand, vieux saus ses cheveux dorés, le cœur inerte et mort dans son corps sain et vigoureux, était une sorte de Faust, minuscule et modernisé, prêt au pacte infernal, prêt à tout, pour une péripétie inattendue dans son existence, pour un désir qui le troublât, pour une passion qui le fît vivre. Marguerite, s'il la rencontrait fraîche, chaste, pure, ne devait pas être sacrée pour lui. Il oserait impudemment lui offrir la main, lui parler à Toreille, et s'efforcer de la séduire, fût-ce sur les marches de l'église, fût-ce dans la chambre pleine du souvenir de sa mère et de sa petite sœur.
Il était arrivé au scepticisme absolu. Il ne croyait à rien qu'à son plaisir. Il se mettait audacieusement au-dessus des êtres et des choses. L'humanité lui semblait créée pour sa seule satisfaction. Son caprice était un dieu auquel il immolait tout. 11 avait un code spécial dont la prescription unique était de ne rien faire contre l'honneur. Mais l'honneur n'est pas l'honnêteté. Et il s'arrogeait le droit de commettre de très coupables actions, en les traitant gaîment d'aimables peccadilles.
Dans la fièvre de son existence mondaine, il avait assez bien réussi, jusqu'à ce jour, à s'étourdir, par une succession d'agitations qui ne lui laissaient pas le temps de se reconnaître. A Croix-Mort la solitude commençait déjà au bout de quelques heures à agir. Il se trouvait là en face de lui-même. Aucun tournoiement de jupes parfumées ne distrayait ses yeux, aucun bourdonnement dépiquante conversation n'occupait son esprit. 11 n'avait pour horizon que le ciel immobile, la ligne noire des grands arbres du parc. Et, autour de lui, un silence profond , enveloppant , grave , qui poussait à la méditation.
Il pensait à ces choses, en se promenant le long de la terrasse, et en soufflant la fumée de son cigare. Une sombre mélancolie s'emparait de lui, à la vue de ce château, au fond duquel il allait vivre pendant quelques mois. Et, seule, l'image d'Edmée, involontairement évoquée, mettait une note claire dans toute cette triste obscurité.
Elle le haïssait pourtant, il le comprenait, et elle n'en faisait pas mystère. Et, marchant à pas réguliers sur le sable, qui criait sous
ses pieds, il se plaisait à remonter dans le passé et à modifier sa vie. Pourquoi la beauté et le charme de cette enfant ne l'avaient- ils pas frappé, quand il était venu pour la première fois à Croix-Mort? Comment n'avait-il remarqué que Régine? Quelle différence, s'il s'était épris d'Edmée et s'il l'avait épousée I Au lieu de cette femme, tombée subitement dans la vieillesse, ainsi qu'une muraille lézardée qui s'écroule, il aurait une jeune compagne, qui irait du même pas que lui, et ne le laisserait pas seul, las, écœuré. Il aurait eu des enfants. Des enfants! De petits êtres frais et roses, gazouillant comme des oiseaux, et caressant avec leurs petites mains potelées et douces! Qui sait si la paternité n'aurait pas fait refleurir son cœur flétri?
Mais c'était fmi! Entraîné par ses habitudes de passion mauvaise, il avait toujours passé à côté du bonheur calme et réguher. Il n'avait jamais demandé à l'amour que la volupté. Et, avec une amertume profonde, il s'apercevait que ces jouissances mêmes lui semblaient empoisonnées, maintenant^ et qu'il n'y trouvait plus que le dégoût.
n resta jusqu'à minuit à se promener, dans
Tombre, an bord de Teau immobile, ulcéré, essayant d'endormir la douleur exaspérée qui était en lui, cherchant à se raisonner et, au lieu d'arguments, ne trouvant que des blasphèmes.
Edmée, après la nuit agitée qu'elle avaitpassée, se réveilla en entendant, sous sa fenêtre, le râteau du jardinier qui grinçait sur le sable de la terrasse. Le soleil entrait à flots dans sa chambre : elle regarda sa pendule avec inquiétude. Il était huit heures. Pour réparer les fatigues de sa veille, elle avait dormi plus tard que d'habitude. Elle s'habilla à la hâte, et descendit s'assurer que le service se faisait régulièrement. Le château était plongé dans un lourd silence. Seules, les fenêtres de M. d'x\yères étaient ouvertes. Edmée le vit bientôt paraître. Il vint à elle, et, lui parlant avec une aimable familiarité :
— Je m'aperçois que nous sommes, vous et moi, les seuls qui aimions l'air du matin. Votre mère était un peu lasse du voyage, et c'est à peine s'il fait jour chez elle... J'ai fait dire, hier, au garde, de venir me parler, avant le déjeuner : j'ai à régler, avec lui, l'ordre et la marche delà journée de demain... Chassez-vous, Edmée?
Pour la première fois, il l'appelait par son pe-
tit nom. Celle licence qu'il prenail dépliil à la jeune fille. Elle fronça le sourcil, et répondit sèchement :
— Non.
— Quelques-unes des dames que nous attendons ce soir n'ont pas peur d'un coup de fusil. . . Je croyais que vous aimiez la chasse... Votre mère m'avait dit que vous étiez toujours à courir les bois, avec cet ours qui se nomme Billet...
M"® de Croix-Mort, à ces mots, regarda fixement M. d'Ayères :
— Il est vrai que, quand j'étais petite, Billet a été très bon pour moi, et que je ne le quittais guère. C'est un très fidèle serviteur de la famille. Son père est mort à notre service, et je vous serai obligée, si vous le traitez favorablement... Quand vous l'aurez vu à l'œuvre, vous l'apprécierez, j'en suis sûre.
— Il me suffit que vous le désiriez, pour que cela soit, répondit avec rondeur M. d'Ayères. . . C'estvotre favori. A ce titre il me sera sacré.
Il fit quelques pas :
— Je vais seulement jusqu'au bout de la pièce d'eau. M'accompagnez-vous?
— Excusez-moi. Je monte chez ma mère, pour voir si elle n'a besoin de rien...
— Parfait!
Il lui adressa un geste amical, et s'éloigna.
Elle le suivit un instant des yeux. Il marchait souple et léger; la large carrure de ses épaules se détachait puissante sur la verdure des massifs. Il avait vraiment les apparences de la grande jeunesse. Quel contraste entre la pauvre Régine, si pâle, si faible, et ce vigoureux gaillard, qui respirait la santé ! Edmée poussa un soupir, en pensant à Tavenir de tristesses et d'amertumes qui se préparait pour sa mère, et, soucieuse, elle rentra dans le château.
Elle trouva M°"^ dAyères remise par un bon sommeil, très gaie, et voyant tout on beau. Elle ne tarissait pas sur le calme admirable de Croix-Mort. Aucun bruit sous les fenêtres, pas de batailles dans la nuit, point de roulements de voitures. Ce silence si profond l'avait même d'abord gênée, puis elle en avait joui délicieusement. Déjà, dans ses bijoux, elle avait fait un choix et elle étalait devant sa fille de charmantes parures. Elle voulait aussi la faire chiffonner dans ses armoires. Edmée s'y refusa. Elle en-
tendait rester telle qu'on l'avait vue le premier soir. Pour ne point contrarier sa mère, elle prit un petit bracelet d'or orné de rubis et de saphirs qui avait été donné autrefois à Régine par M. de Croix-Mort. Ce bracelet était un souvenir d'enfance pour la jeune fille : elle l'avait cent fois passé à son bras, en jouant à la dame devant l'armoire à glace. Elle l'attacha, avec une pieuse émotion, et remercia, plus que s'il s'agissait d'un trésor. Quant aux toilettes, elle n'en accepta aucune, les trouvant trop ornées pour elle.
— J'ai une robe de mousseline blanche qui ne va pas trop mal, dit-elle : je la mettrai; ce sera très suffisant.
— C'est que je désire que tu te montres à ton avantage, fit M""^ d'Ayères avec insistance.
Ces paroles frappèrent Edmée. Elle regarda sa mère. Alors celle-ci, avec des circonlocutions nombreuses, avoua que, peut-être, il y aurait une occasion pour sa fille de s'établir d'une façon très satisfaisante. Elle ne voulait pas la troubler, elle ne lui disait pas qu'il y eût rien d'arrêté ; cependant, dans le nombre des jeunes gens qui devaient venir à Croix-Mort, il pourrait s'en trouver un qui fût un parti convenable,
et alors il ne fallait pas le décourager par une simplicité trop exempte de grâce.
Cette confidence, faite sans préparation, jeta M'*^ de Croix-Mort dans un abîme de craintes. Elle éprouva un affreux saisissement. Elle jugea sa sécurité gravement menacée. Sa mère remarqua le changement qui s'opérait dans sa physionomie, et lui demanda, en rianl, si la perspective de se marier lui paraissait si inquiétante. Edmée hocha la tête, comme pour secouer les sombres pensées qui alourdissaient son front, et, dune voix lente, sans songer à la portée cruelle de ce qu'elle disait :
— Comment n'en serais-je pas effrayée? Xe sais-je pas comme on peut se tromper, et combien on peut en souffrir?
En un instant M™^ d'Ayères fit un retour sur elle-même, sa vie bouleversée et misérable s'étala tout entière à sa vue, elle comprit que les regards pénétrants de sa fille avaient été jusqu'au fond de son cœur, et, les yeux mouillés, les lèvres tremblantes :
— Edmée ! s'écria-t-elle.
Avec cette vivacité passionnée, qui était un des charmes de sa nature, M^^* de Croix-Mort
courut à sa mère, et, entre deux baisers, lui demanda pardon. La pauvre et fière Régine, après s'être laissé surprendre par la réponse de sa fille, voulut essayer de lui donner le change. Elle affirma qu'elle était heureuse et qu'elle ne regrettait rien. M. d'Ayères était excellent, plein de délicates attentions et de galants procédés. Edmée parut accepter pour vraies ces déclarations, et s'éloigna, pressée de n'avoir plus à feindre, désireuse de se mettre en face d'ellemême.
Elle se réfugia dans son atelier, et là, seule, elle s'efforça de classer ses idées. Ainsi sa mère voulait la marier, et lui choisir un mari, certainement parmi les hommes de son monde, c'està-dire taillé sur le modèle de M. d'Ayères, qui était, pour elle, le résumé de toutes les perfections physiques, puisqu'elle avait commis cette folie de l'épouser, et de toutes les sublimités morales, puisqu'elle venait de faire si chaleureusement son éloge. Edmée frémit de colère. Elle avait été émue de pitié pour cette pauvre femme, elle lui avait témoigné plus d'affection qu'elle n'en éprouvait. Mais elle se sentit capable de toutes les résistances, si on essayait d'en-
LES DAiMES DE CROIX-MORT. 203
Ireprendre sur sa volonté. Un second Fcrnand dans la famille, c'eût été vraiment trop, et elle ne pouvait pas supporter la pensée de se voir liée à la destinée d'un être vide, inutile et vain, tel que ce bel homme.
D'ailleurs, pourquoi la marier? N'était-elle pas tranquille, libre et heureuse? Eprouvait-elle le besoin de se jeter, à son tour, dans cette fournaise parisienne, qui desséchait les cerveaux et les cœurs ? L'existence de ces mondains, les amis nouveaux de sa mère, était-elle enviable? Et fallait-il, pour la mener, accepter ce joug stupide et pesant de la mode, devenue la loi suprême ?
Debout, près de la fenêtre, elle voyait s'étendre devant elle les profondeurs du parc verdoyant, silencieux et paisible. Le ciel uiirait dans la pièce d'eau son azur pommelé de légers nuages. Et, sauvages, blancs et fiers, les cygnes glissaient sur les eaux fraîches et limpides. N'était-elle pas comme eux? N'avait-elle pasleur sauvagerie, leur blancheur et leur fierté ? Ne lui fallait-il pas la pureté et la fraîcheur, pour qu'elle pût vivre?
Ce tableau, placé sous ses yeux à cette heure
de trouble, lui sembla un avertissement céleste. Non, elle, l'enfant des bois et des plaines, elle ne se laisserait pas dépayser et, plante d'air libre, elle ne se résignerait pas à la serre étouffante, où elle ne pourrait que s'étioler et languir.
Décidée, elle se sentit plus tranquille. Elle passa la journée à se promener dans le parc, au bord de la Divonnette, avec la baronne, lui faisant reprendre possession du domaine, la baignant d'air et de lumière, pour lui donner la force de résister aux agitations, dont l'arrivée des hôtes attendus allait être le signal. Pendant ces quelques heures, sa mère fut à elle, plus qu'elle ne l'avait jamais été, et Edmée en éprouva une grande joie. Mais, vers cinq heures, la fièvre de Paris commença à s'emparer de Régine, se traduisant par une impatience du retour de la voiture, qui était, depuis longtemps, partie au chemin de fer, par des stationnements sur le perron, les yeux fixés vers l'avenue.
Enfin, à six heures, un roulement se fit entendre, les grelots des postiers tintèrent gaîment, comme annonçant la fête; le beauFernand, qui
LES DAMES DE CROIX-MORT. 20o
ne s'était pas montré depuis le déjeuner, accourut rayonnant, et, dans un flot de poussière, le break s'arrêta, pendant que des figures animées apparaissaient, et que des bonjours tumultueux éclataient de toutes parts.
Des femmes, en élégants costumes de voyage, descendirent lestement, montrant leurs bas de soie, dans une envolée de jupons blancs. Les hommes, la fleur à la boutonnière, suivirent. On s'embrassa, les shakehands s'échangèrent, faisant sonner les bracelets. Et M'"' de Croix-Mort, seule, reléguée à l'écart, vit le château s'emplir et ces envahisseurs joyeux se répandre dans les escaliers, dans les chambres, dans les suions, avec un bruit de pas alertes, un fredonnement de refrains, un bourdonnement de rires, que les échos de la vieille demeure renvoyaient, étonnés.
Edmée^ à partir de ce moment, comprit bien que, dans sa propre maison, c'était elle maintenant qui devenait une étrangère.
Les deux mois qui s'écoulèrent, après cette première arrivée, suivie de beaucoup d'autres, car les invités se succédaient par séries, firent toujours à Edmée l'effet d'un rêve. Elle put se figurer qu'elle avait dormi, et que, pendant son sommeil, tout ce défilé de figures nouvelles s'était déroulé dans un décor dressé pour la circonstance, car elle ne reconnaissait plus le château où elle avait été élevée, tant son aspect était changé.
Pendant soixante jours c'avait été un mouvement, un bruit, une fièvre, qui n'avaient plus cessé, et qui gagnaient les choses elles-mêmes. Car, comme par enchantement, d'un jour à l'autre, les meubles se déplaçaient, selon la fantaisie des habitants momentanés de Croix-
Mort. Et le piano fui successivement traîné dans les quatre coins du grand salon.
Du matin au soir, on remuait, on parlait, on chantait, on courait, on galopait, chassant, se promenant, dansant, jusqu'à deux heures du matin quelquefois, après avoir battu la plaine et les bois, faisant tout, excepté se reposer. 11 fallait que ces gens-là fussent de fer, pour supporter une pareille existence, et Edmée comprenait que sa mère, en un an, y eût perdu sa beauté, sa fraîcheur et sa santé, et parût devoir en être fatiguée jusqu'à la fin de sa vie.
Du reste, Régine ne se mêlait plus, activement, aux ébats de la bande joyeuse. Elle suivait de loin, regardant les autres, en voiture, quand ils étaient à cheval, assise, quand ils dansaient, écoutant, quand ils chantaient ou causaient. Car ce n'étaient pas tous de brillants et inutiles fantoches.
M"^ de Croix-Mort, au travers du brouillard de ses souvenirs, un peu confus et emmêlés, se rappelait, debout, devant le piano, une charmante femme, très brune, avec des yeux comme des diamants noirs, artiste consommée, chantant, accompagnée par le grand compositeur
Roiidaire, rauteui^ des Bolu'miem. Elle les entendait tons deux, emportés par l'inspiration, illuminés par une flamme sacrée, disant l'admirable duo:
Enfants de Bohème, à travers l'espace
Notre caprice nous conduit.
Nous suivons l'amour qui sourit et passe,
L'oiseau qui chante et qui s'enfuit!
El, à son oreille, la voix chaude et passionnée de Roudaire, conduite avec un art prodigieux, résonnait, pendant que les vocalises de la chanteuse tombaient égrenées, comme des perles sonores au fond d'un vase de cristal. Elle voyait le large front, la barbe grisonnante du musicien, et ses yeux fixes, levés vers le plafond, en extase devant une vision.
Elle avait alors des instants de 'doute. Ravie par cette musique sublime, elle se demandait si ces hommes et ces femmes, qui se dépensaient dans une existence de plaisirs incessants, n'étaient pas les vrais sages, se procurant des jouissances délicieuses, par leur intimité avec les artistes fameux. Mais il lui suffisait de raisonner, un moment, pour comprendre que les charmeurs
qu'elle entendait n'étaient que des oiseaux de passage, qui se posaient, pour quelques heures, devant cette brillante compagnie, mais retournaient ensuite au calme de leur travail. C'était pour eux une débauche, tandis que, pour ceux qui les entouraient, c'était l'ordinaire de la vie.
Ces hôtes d'un jour s'éloignaient, et le prestige, qui avait retenu et arrêté tous ces viveurs dans une immobilité admirative, cessant d'agir, les cavalcades recommençaient à animer les grandes allées de la forêt, mêlant aux verdures sombres des taillis le rouge des habits et le bleu des amazones. Le cor retentissait pour le rallye-paper, et des lunchs se dressaient, sur les pelouses des carrefours, arrosées de vin de Champagne. Et la gaîté montait, jetant ses éclats de rire, qui troublaient la paix des ramiers dans les branches.
D'autres fois, c'étaient des battues, dont les coups de feu roulaient, comme si on eût fait les grandes manœuvres. Et Billet, sanglé dans son uniforme vert à passepoils, coiffé de sa cape de cérémonie, rouge, hargneux, passait, criant après ses traqueurs qui marchaient mal, « vrai troupeau de fichues bêles », laissant le gibier
forcer, au lieu de le pousser au bout des fusils des invités de « monsieur le baron ».
Le soir, vingt personnes à dîner, les hommes en cravate blanche, les femmes décolletées; la grande salle à manger flamboyante de lumières, étincelante d'argenterie, et les domestiques graves faisant leur service, silencieux, dans l'odeur des mets exquis et des vins de choix. Et après, pour clore la journée exténuante, la valse, qui mettait ces danseuses belles, parées, joyeuses, aux bras de ces cavaliers, tournant avec des jarrets infatigables, et souriant avec des regards Caressants. Les maris, dans le petit salon, jouaient au poker, ou au bezigue chinois, se relançant ou se rubiconnant avec placidité, pendant que les jeunes gens disaient des douceurs à leurs femmes.
Au travers de ce tumulte, de cette furie, Edmée se glissait, calme, aidant sa mère, se tenant sur la réserve, ne dansant pas, traitée poliment, mais avec indifférence, comme une personne de peu d'intérêt, tâchant de résister à l'étourdissement de ce va-et-vient, de ce brouhaha, et laissant passer ce flot turbulent, sans se livrer à lui.
Le château semblait être devenu une auberge élégante et mondaine. Tous les trois ou quatre jours les figures changeaient, et on y entendait successivement parler avec tous les accents. Puis, un beau matin de novembre, la source sembla tarie, les arrivants se firent plus rares, toutes les amitiés, toutes les connaissances, toutes les relations,, avaient épuisé leurs contingents d'invités possibles, et Croix-Mort se montra vide, silencieux, sans le papillotement, l'étincellement, le pétillement de la veille, comme, au lendemain d'une fête, une carcasse de feu d'artifice tiré.
Le froid, cette année-là, avait été très précoce. Les gelées avaient fait tomber toutes les feuilles, et les taillis se dressaient noirs, balayés par l'âpre bise qui secouait les branches mortes avec un bruit lugubre. Les pelouses jaunissaient, et les massifs se dépouillaient de leurs fleurs. La pluie tombait souvent, glacée et piquante. Et les cheminées du château flambaient, garnies de grosses souches de pommiers, réservées pour le feu des maîtres.
Après cette animation excessive, le silence morne du château, la gravité sombre de la na-
ture devaient paraître plus saisissants. Une sorte d'oppression pesa sur M. et M™° d'Ayères, et même sur Edmée. Les yeux et les oreilles, à la longue, s'accoutumentau mouvement etau bruit, et le brusque changement cause de la stupeur. Une sensation de vide se produit. On cherche autour de soi, avec inquiétude. Il manque quelque chose. L'habitude, sans qu'on s'en doutât, s'était imposée, et ce qui, au début, paraissait insupportable, trouble, à la fm, par son absence. Dans cette vaste demeure, les trois habitants étaient perdus. Ils se cherchaient, ainsi qu'après un naufrage, des survivants dispersés sur un îlot désert.
]^|me (j'Ayères et Edmée reprirent promptement leur équilibre. Elles organisèrent leur existence, et trouvèrent dans ce calme absolu des satisfactions très vives. Mais Fernand, pendant quelques jours, fut comme un corps sans âme. On eût dit un chien égaré, qui met le nez au vent pour tâcher de retrouver la trace de son maître. C'était le plaisir, ce maître, qui, pour longtemps, s'était éloigné.
Cependant il parut prendre aussi son parti de la solitude. Il chercha à distribuer sa vie de
21i LES BATAILLES DE LA VIE,
façon à en remplir tous les instants. Il exprima le désir de voir sa femme et M"^ de Croix-Mort s'associer à ses passe-temps, et il le demanda de façon si gracieuse qu'il eût été difficile de lui répondre par un refus.
Sa manière d'être, vis-à-vis d'Edmée en particulier, se modifia sensiblement. Il lui témoigna de grands égards, il eut des petits soins délicats, des attentions câlines, comme s'il avait à cœur de se faire bien venir d'elle. Il s'approcbait de la jeune fille, quand elle se trouvait au salon, s'installait auprès de sa chaise, et faisait des frais de conversation. Il ne perdait jamais une occasion de lui adresser un compliment. Tout ce qu'elle faisait ou disait lui semblait bien. Il avait, avec elle, une familiarité caressante, qui tenait à la fois du fr*ère et de l'amoureux.
j^|me (j'\y^i>es trouvait cette intimité charmante, elle était ravie de ce qu'elle appelait l'amabilité de son mari, et grondait Edmée qui accueillait ces hommages avec une froideur confinant à l'hostilité.
— Ma chère, tu n'es pas raisonnable, disait Régine ; tu ne tiens pas compte àFernand des ef-
forts qu'il fait pour obtenir que tu le traites avec bieuveillance. Tes attitudes maussades sont fort déplacées. Tu es en âge de comprendre qu'il faut oublier le passé, et te défaire de tes préventions. Quels griefs as-tu contre M. d'Ayères? Que lui reproches-tu maintenant? N'est-il pas aimable ?
Edmée, poussée dans ses derniers retranchements, fronçait son noir sourcil et, l'air dur, répondait :
— Il l'est trop : cela me déplaît !
— Tu ne peux changer son caractère, et faire qu'un homme, dont la galanterie a occupé toute la vie, cesse subitement d'être galant et devienne compassé et froid. Il pourrait parfaitement ne tenir aucun compte d'une petite fille telle que toi, et, quand il se donne la peine de tenter ta conquête, tu t'ingénies à le rebuter.
M'^^ de Croix-Mort baissait le nez sur son ouvrage et ne disait plus rien. Elle pensait, au fond d'elle-même, que le beau Fernand s'occupait beaucoup trop d'essayer de lui plaire. 11 y avait dans ses allures une pointe de hardiesse qui l'inquiétait. Cependant, pour donner satisfaction à sa mère, elle s'efforçait de se montrer
moins sauvage. Elle ne.se retirait plus, le soir, de bonne heure, ainsi qu'elle en avait pris Thabitude. Elle restait au salon, et dessinait sur son album, suivant le caprice de son imagination, avec une facilité extraordinaire.
— Vous avez vraiment des dispositions très heureuses, lui dit un soir M. d'Ayères, et il faudra que vous preniez des leçons d'un bon maître, cet hiver, à Paris.
Edmée rougit un peu, et, sans lever la tête :
— Il n'y a qu'une difficulté à cela, dit-elle, c'est que je compte rester à Croix-Mort, comme j'ai fait l'année dernière.
Ce fut un concert d'exclamations et de protestations. (( Comment! disait Fernand, elle songeait encore à se séparer des siens, et à se cloîtrer dans cette thébaïde?Mais c'était impossible. Jl fallait songer à l'avenir, et ne pas végéter dans ce coin de province. Elle réfléchirait, et reviendrait sur sa détermination. Sa place était auprès de sa mère. Il se ferait, quant à lui, un plaisir de la mener dans le monde, où, charmante comme elle Tétait, elle aurait beaucoup de succès. N'était-il pas son cavalier naturel? »
Et rien qu'à la pensée de cette intimité dont
il parlait, Edmée se sentait prise d'une insurmontable répugnance. A ses côtés, dans un appartement de Paris, quand elle ne se trouvait pas assez séparée de lui dans les vastes espaces de Croix-Mort, était-ce possible?
Il s'était approché d'elle, sous prétexte de la raisonner, il lui avait pris la main. Elle avait voulu la lui retirer, mais il la tenait serrée dans la sienne. Il parlait à demi-voix, et son souffle lui caressait l'oreille. Elle ressentit un soudain malaise. Il y avait, dans l'attitude de M. d'Ayères vis-à-vis d'elle, quelque chose de louche, qui la froissait. Elle ne se rendait pas un compte exact de ses sensations, mais elle éprouvait une appréhension vague. Elle se leva brusquement, pour se dégager, et, ayant dit bonsoir à sa mère, elle se retira.
Cependant, afin de se donner un peu de liberté, M"^ de Croix-Mort avait recommencé ses promenades, et une de ses premières sorties avait été pour son cher curé. Elle était allée au presbytère, et le brave homme avait fait un accueil enthousiaste à celle qu'il appelait la fille du bon Dieu.
Auprès du sage et doux vieillard, Edmée res-
pirait à l'aise, elle vivait sans arrière-pensée, et chassait de son esprit les inquiétudes qui le troublaient trop souvent. Elle arrivait après le déjeuner, trouvait son ami en train de lire son bréviaire, et l'arrachait à sa pieuse occupation. Il relevait un peu plus haut sa soutane sur le côté, pour ne pas se crotter dans les chemins détrempés, se coiffait de son large chapeau, et partait avec la jeune fille, sur les routes, causant comme autrefois, visitant les pauvres, et retrouvant sa joie, qui avait été si lamentablement troublée par les réceptions d'automne. Comment, en effet, attirer ce simple et digne prêtre au milieu de cette fête continuelle? Comment mêler le sacré au profane? Le bonhomme, qui ne dédaignait pas les menus recherchés, en avait pâti; mais il avait prié pour Le salut de tous ces fous, et leur avait pardonné le tort qu'ils lui faisaient. Il plaisantait, maintenant, Edmée sur sa participation au « sabbat ». C'était sa petite vengeance.
— Avez-vous compromis gravement votre salut, ma lille?lui demandait-il.
— Mais non, monsieur le curé, répondait M"Me Croix-Mort, avec tranquillité. Tout ce qui
s'est passé au château était frivole, mais nullement coupable.
— Cependant, les gens du pays disent qu'aux chasses, il y avait des dames qui s'habillaient en hommes... Est-ce possible?
— Avec des jupes, monsieur le curé, avec des jupes un peu courtes, pour être plus à l'aise, mais tout cela très convenable, je vous assure. ..
— Il n'en est pas moins certain, ma chère demoiselle, qu'il y avait là une absence de retenue, et un manque de modestie très choquants... Les femmes ne doivent pas faire besogne d'hommes.
Edmée, alors, souriait malicieusement, et, pour embarrasser son vieil ami :
— Et Jeanne d'Arc? monsieur le curé?
— Oh I Jeanne d'Arc! s'écriait l'abbé Lcvasseur, Jeanne d'Arc, c'était pour le salut de la France!.. Et guerroyer contre l'ennemi national, par ordre des saints du paradis, est-ce la même chose, je vous le demande, que de massacrer d'innocentes bêtes?..
— Très bonnes à manger !
— Très bonnes à manger, je le confesse, avouait gaunent le curé. . . Ah ! mon enfant, vous
raillez les faiblesses de ma misérable nature!... La gourmandise est un grand péché!.. Un péché capital, que trop de gens commettent, et dont le bon Dieu, il faut l'espérer, aura l'indulgence de les absoudre.
Et, causant, disputant, riant, le vieillard et la jeune fille passaient leur après-midi, allant de maison en maison, pour encourager les souffrants et secourir les malheureux.
Souvent, en rentrant, Edmée rencontrait Billet qui, avec son nez de limier, avait eu vent de sa sortie, et la guettait sur la bordure des bois. Il s'approchait, comme par hasard, et, quand elle lui disait qu'elle revenait d'une promenade avec le curé, il arrondissait le dos et grognait comme un sanglier. Un jour, il lui fit une véritable scène de jalousie :
— Vous n'auriez pas tant seulement l'idée de faire un tour avec moi. Toutes vos amitiés sont pour ce « petit noir» qui ne vous a pas soignée, mignotée plus que moi, quand vous étiez petite... Mais c'est la religion qui fait ça... Ces prêtres donnent aux chrétiens un philtre pour se les attacher!...
— Que tu es bête, Billet! dit Edmée, en frap-
paiit amicalement sur la joue hâlée du garde. Tu sais bien que je vais voir les pauvres avec Fabbé, et que le lien qui nous attache l'un à l'autre, c'est celui de nos petites charités communes. Je l'aime, c'est vrai, car c'est lui qui m'a instruite, et il a été très bon pour moi, quand j'étais enfant; mais je ne l'aime pas plus que toi, vieux loup-garou.
— Alors, ça va bien ! répondit le sauvage, les paupières mouillées. Ahl c'est que, voyez-vous, votre Jean Billet se ferait casser les os pour vous, avec plaisir... Et si jamais quelqu'un s'avisait de vous contrarier, faudrait me le dire I
Une soudaine suftbcation serra le cœur d'Edmée.Elle fixa sur le garde ses yeux inquiets, se demandant s'il avait lu dans sa pensée, pour répondre, ainsi, directement à ses intimes préoccupations.
— Que veux-tu dire par là? fit-elle. Est-ce que quelqu'un, à ta connaissance, songe à me tourmenter ?
— C'est bon, marchez! Je suis là, et je n'ai pas besoin de lunettes, répondit Billet, sans vouloir s'expliquer.
Il lui lança un regard tencte de chien dévoué,
et, jetant sa péLoire sur son épaule, il reprit le chemin de sa maison.
Cependant, les sorties de M"^ de Croix-Mort eurent le don de contrarier singulièrement M. d'Ayères. Il en parla à Régine, qui reprocha doucement à sa fille de se séparer d'eux, et d'avoir l'air de s'échapper pour courir la campagne toute seule.
— Je vais rendre visite à mon vieil ami au presbytère. Est-ce donc mal
— Certes non; si tu veux le voir, nous l'inviterons à dîner le dimanche : je crois qu'il sera sensible à cette attention.
— Moi, j'en suis sûre, dit Edmée, heureuse à ridée des satisfactions innocentes que la table du château allait causer au brave homme. Mais les promenades que je fais avec lui sont bonnes pour moi.. Je suis peu sortie, depuis longtemps, et la marche m'est agréable.
Alors Fernand tourna la difficulté en proposant l'équitation. 11 lui était revenu que la jeune fille, autrefois, montait bravement à cru les poulains de la ferme. Il déclara qu'il aurait grand plaisir à escorter ces dames, car Régine voudrait certainement être de la partie. Il ne s'agissait
plus de chevauchées furieuses, semblables à celles qui foulaient, quelques semaines auparavant, les routes de la forêt, mais d'un exercice sage et modéré.
M"'^ d'Ayères n'osa pas refuser et, qui sait? peut-être fut-elle satisfaite de revoir, avec son mari, ces bois qu'ils avaient parcourus si tendrement ensemble. Elle n'avait rien découvert d'inquiétant dans ce subit engouement de Fernand pour Edmée. Elle ne se rendit pas compte qu'il recommençait, avec la fille, le même jeu qu'avec la mère. Son esprit resta fermé aux soupçons : elle n'eut aucune clairvoyance. Elle songeait si peu au mal, qu'en signalant à son :îItentionles étranges manœuvres de M. d'Ayères, on l'eut indignée, mais non édifiée.
Quant à lui, il n'avait pas des vues très nettes sur la route où il s'était engagé. L'attraction qu'il subissait était instinctive et irraisonnée. Emporté par cette habitude, en lui invétérée, de s'occuper de la femme aussitôt qu'il s'en trouvait une à sa portée, il courtisait Edmée, sans arrière-pensée, parce qu'elle était jeune, charmante, mais principalement parce qu'elle faisait toul pour le rebuter. Il n'y avait pas l'apparence
d'un calcul, et c'était son excuse, dans les coquetteries auxquelles il se livrait. Il suivait la pente de sa nature, et si on lui avait dit brusquement : « Mais allez-vous donc essayer de troubler le cœur de cette enfant?» il eut protesté avec horreur.
Il y a vraiment comme un voile sacré qui enveloppe la Jeune fille et la défend contre le cy nisme des pensées et la hardiesse des actes. Fernand avait décidé froidement la conquête de Régine ; il en avait fait un divertissement de roué inoccupé, et une spéculation de viveur ruiné. Vis-à-vis d'Edmée, il était pur de toute préméditation.
Il se laissait entraîner par un sentiment tendre qu'il ne songeait pas à analyser, prenant pour de l'amitié ce qui était déjà de l'amour. Celovelacede profession agissait, en cette circonstance, avec naïveté. Il se brûlait lui-même peu à peu, sans s'en apercevoir, à la flamme qu'il avait coutume d'allumer si habilement. Le feu était en lui et devait y couver sourdement, jusqu'au jour où une circonstance imprévue le ferait éclater, dévorant et terrible.
La première sortie à cheval eut lieu sans incident. M""® d'Ayères et Edmée firent, avec entrain, le tour du parc, sous la conduite de Fernand, et rentrèrent au bout de deux heures. Le mouvement et le grand air avaient donné des couleurs à Régine. Son mari lui adressa des compliments, et elle fut ravie. Mais, le lendemain, elle se sentit très mal à l'aise et dut comprendre que ces fatigues n'étaient plus de son âge. Elle engagea, avec un peu de tristesse, sa fille à monter seule, lui promettant de la suivre en voiture, ce qui reviendrait au même et serait beaucoup plus confortable. Mais il arriva que la voiture ne put passer par les plus jolis chemins, et que la promenade se trouva dérangée.
— Je vois bien quL» je suis une gêne pour
VOUS, dit M""" d'Ayères. C'est un grand malheur de ne pas rester toujours jeune... Mais que veux-tu, ma chère enfant, nous n'allons plus du même pied... Sortez tous les deux, et laissez-moi dans mon fauteuil, puisque me voilà presque impotente !
Mais M''^ de Croix-Mort déclara, d'un ton si
ferme, qu'elle tiendrait compagnie à sa mère, qu'il n'y avait pas lieu d'insister, et l'exercice du cheval cessa brusquement. Fernand, qui souffrait le plus de cette interruption, ne manifesta pourtant aucun dépit. Il accepta tranquillement la privation, et resta à la maison, ne paraissant pas s'ennuyer, et causant avec une liberté d'esprit complète.
Même, il s'occupait moins d'Edmée^ comme si son empressement n'avait été qu'un caprice pas- . sager. La jeune fille en éprouva de l'allégement, et ne put se retenir de lui en savoir gré. Elle reprit un peu de confiance et se dit que, peut-être, ses défiances étaient mal fondées. Elle se laissa aller à parler, avec un peu plus d'abandon, et ne montra plus à M. d'i^yères cette figure glacée et revêche qu'elle se composait, jusque-là, à son intention.
Pour couper la longueur des soirées, il s'était mis en tête d'apprendre à M"*' de Croix-Mort à jouer au billard. Elle avait toujours refusé, mais enfin elle s'y prêta d'assez bonne grâce. Régine s'installait sur un divan, au-dessous du tableau, et, armée d'une petite badine, marquait les points. Progressivement l'intimité de la vie de famille s'établissait entre eux. Les inquiétudes d'Edmée s'endormaient, et Fernand se conduisait en camarade avec elle. Ni plus ni moins. L'œil le plus vigilant n'aurait rien trouvé à critiquer dans ses paroles ou dans ses allures. Il était bon enfant, enjoué, gracieux. Mais était-ce criminel à lui de se montrer charmant?
Le temps, comme s'il eût voulu se mettre à l'unisson, était devenu plus clément. Un tardif été de la Saint-Martin rassérénait le ciel. L'air âpre et sec s'adoucissait, et les oiseaux, trompés par cette tiédeur, chantaient dans les massifs. Un après-midi, Régine, voyant son mari inoccupé et rêveur, dit à Edmée :
— Il fait très beau aujourd'hui : vous devriez monter autour de la terrasse ; cela dégourdirait vos chevaux qui s'ennuient à l'écurie.
Si Fernand avait saisi la balle au bond, et
manifesté le désir de donner suite à cette proposition, M'"" de Croix-Mort eût probablement réfléchi, et certainement refusé. Mais il parut si étonné, si indécis, il mit si peu d'empressement à accepter, que la prudence de la jeune fille ne fut pas alarmée. Poussée par sa mère, elle se laissa entraîner, et consentit à faire un toutpetit tour, le long de la pièce d'eau, sous les fenêtres du salon. Un quart d'heure après, ils longeaient, au pas, la berge de la rivière, elle devant, lui en serre-file, taciturne et comme endormi .
Elle le regarda plusieurs fois, par-dessus son épaule, étonnée de le voir si absorbé, lui que le cheval rendait toujours gai. Elle donna un léger coup de houssine à sa jument qui prit le trot, et elle gagna un peu d'avance.
Il ne la suivit pas, gardant son allure lente, comme s'il oubliait qu'il avait pour mission d'escorter la jeune fille. Elle, se sentant libre, et ne craignant plus de s'abandonner à sa fougue, courait vivement, sans se préoccuper de son compagnon, se réjouissant même de le perdre. Elle passa ainsi le pont de la Divonnette et s'engagea dans le parc. Une allée montante, bordée
de hauls et noirs sapins, s'offrait à elle. Piquant sa monture, elle s'y lança au galop. Arrivée sur le plateau, elle s'arrêta, pendant que sa jument broutait, d'une bouche gourmande, les herbes du carrefour.
Bien souvent elle était venue là s'asseoir, en attendant Billet, laissant errer ses yeux sur l'immensité des plaines, semées de bouquets de bois, et coupées de ruisseaux dont le courant, frappé par le soleil, brillait entre les bordures de joncs. Jamais le paysage qui s'étendait à ses pieds ne l'avait si profondément charmée. Un laboureur, suivant à pas lents le sillon brun, se courbait sur sa charrue, traînée par quatre vigoureux chevaux, dont la sueur fumait dans l'air. On l'entendait les exciter d'un cri bref, pendant qu'ils tendaient leurs jarrets, tirant à plein collier. Au bord d'un monticule de marne, tout blanc, des puisatiers descendaient une banne au moyen d'un tourniquet de bois, et, dans le fond du vallon, à la lisière des bois, les moutons, gardés par un petit berger qui faisait claquer son fouet pour se distraire, s'éparpillaient dans l'herbe jaune et rare. Plus loin, le village de Clairefont dressait le clocher de son église, au
milieu de la verdure des jardins égayée par les toits rouges des maisons. Et, le long d'un grand mur gris, un vigneron passait la revue des échalas de sa vigne. C'était un admirable tableau, baigné d'une lumière dorée. Une paix profonde s'en dégageait, faite de la tranquillité vigoureuse de la terre, et de la sécurité vaillante de ceux qui la travaillaient.
Edmée, enfermée depuis quelques jours, s'imprégna délicieusement des beautés de ce paysage frais et reposé. Elle resta longtemps immobile, caressée par le vent qui venait de la vallée. Un bruit soudain l'arracha à sa contemplation. Elle se détourna avec ennui, et vit M.d'Ayères montant au grand trot l'allée qu'elle avait suivie pour gagner le plateau. Elle fut contrariée de ne pouvoir échapper plus longtemps à sa surveillance importune. Et, moitié désir d'être seule, moitié envie de jouer un tour à son compagnon, elle rassembla les rênes et poussa sa jument dans la ligne circulaire qui rejoignait le pont de la Divon nette.
Son voile détaché flottant derrière elle, M"^ de Croix-Mort allait, sur un sol élastique et doux fait de terre de bruyère couverte de mousse.
Elle ne pensait déjà plus à Fernand, quand elle Faperçut, sur sa gauche, dans une allée transversale, tout près de la rejoindre, ayant pris le raccourci. Elle ne voulut pas se laisser rattraper et continua, sans ralentir son allure. Il lui fit signe d'arrêter et lui cria :
— Vous êtes déraisonnable ; votre jument va vous emballer...
Elle courait toujours , ne cravachant pas sa monture, mais l'excitant sournoisement de la voix, enfiévrée parla rapidité de son train qu'elle tâchait d'augmenter encore. Fernand, la voyant passer ainsi, ardente à le fuir et à le braver, céda à un mouvement de vanité, et voulut la gagner de vitesse, la devancer et l'arrêter. Le cheval qu'il avait, ce jour-là, était une bête de sang, très vigoureuse. Debout sur ses étriers, le corps en avant, avec l'aplomb d'un homme qui a beaucoup monté en steeple-chase, il l'embarqua au galop de course. La distance ne tarda pas à diminuer entre eux.
Alors, en l'entendant approcher, en le découvrant lancé sur ses traces, Edmée sentit en elle une peur soudaine, comme si la poursuite qu'elle subissait eût été sérieuse et menaçante.
Dans sa tête, échaufîée par le mouvement, des idées bizarres surgirent. Elle s'imagina qu'elle était fugitive, traquée par des ennemis implacables, et que sa liberté dépendait de la rapidité de sa fuite. Qu'elle arrivât au pont la première, elle était sauvée : là elle trouverait protection et asile. Mais, qu'elle se laissât atteindre, elle était perdue. L'impression nerveuse qu'elle ressentait semblait s'être communiquée à sa monture, qui, les naseaux fumants, l'œil saillant et effaré, la tête basse et la bouche écumante, commençait à ne plus obéir à la bride.
M. d'Ayères, plus calme, s'effrayait de la violence decettecourse,et, jugeant la jument d'Edmée emportée, n'osait pas crier, de peur de l'exciter davantage. Ils allaient si vite qu'il voyait, au bout de la route, approcher, comme s'il était venu à eux, le pont étroit et glissant de la Divonnette. Il se dit : « Elle ne pourra pas s'arrêter, et si, par malheur, sur les planches, Sii bête bronche, elle va se briser devant moi. Il faut à tout prix que je la coupe avant la rivière. »
Il était maintenant derrière elle, la tête de son cheval à la croupe de la jument. Il donna de l'éperon, serra les genoux, dans un effort qui lui
fit gagner quelques mètres, et, de la main droite, saisit la bride d'Edmée.
Elle pâlit de colère et de crainte, et lui cria :
— Laissez-moi !
Lui, rouge, la respiration haletante, répondit :
— Vous ne savez plus ce que vous faites !
— Je le sais très bien, répliqua-t-elle exaspérée... Je vous défends de m'arrêter !...
Ils étaient l'un près de l'autre, courant encore, mais aune allure moins vive : elle, le défiant du regard, et le menaçant de la voix ; lui, tenant toujours la bride et se refusant à la lâcher. En un instant, devant cette ténacité, M"^de Croix- Mort sentit sa terreur se doubler de toute sa haine ; elle se vit au pouvoir de celui qu'elle redoutait et exécrait. Elle voulut se dégager, et, levant sa cravache, elle en fouetta avec rage la main qui l'empêchait de fuir.
— Edmée ! cria-t-il, et, d'une brusque saccade, coupant la bouche de la jument, il l'arrêta sur place. La jeune fille, déplacée par la secousse, quitta sa selle et faillit tomber, mais, d'un bras vigoureux, il la retint. Etourdie, les yeux obscurcis, près de s'évanouir, elle demeura une se-
conde sans force et sans pensée, appuyée à l'épaule de Fernand, se cramponnant instinctivement à lui. Sa chevelure noire s'était détachée, et se répandait autour d'elle, l'enveloppant d'un parfum pénétrant et doux. Lui la regardait, s'enivrant de sa beauté, de sa jeunesse, oubliant oii il était, ce qu'elle était, et ne comprenant plus rien, si ce n'est que le corps charmant, qui palpitait contre sa poitrine, était celui d'une femme adorable, et obscurément adorée. Il perdit la tète, ses lèvres plongèrent dans les masses sombres de ces cheveux embaumés, et, murmurant de vagues paroles, il serra Edmée sur son cœur.
Elle ouvrit les yeux, se vit dans les bras de Fernand, le repoussa avec violence et, sautant à terre, se mit à courir de toutes ses forces vers la Divonnette, affolée, trébuchant dans la traîne de son amazone, et jetant des plaintes inarticulées. Arrivée au parapet, elle dut s'arrêter: elle étouffait. Elle s'appuya, comprimant d'une main son cœur bondissant d'épouvante et de dégoût. Il la suivit lentement, comme accablé. Elle lui cria d'une voix entrecoupée :
— ,Ne m'approchez pas !
— Edmée, dit-il marchant toujours, je vous en supplie...
— Si vous faites un pas de plus, je me précipite î
Penchée en dehors du pont, elle allait exécuter sa menace. Il s'arrêta. Ils restèrent en présence, terrifiés tous deux, lui de ce qu'il avait osé, elle de ce qu'elle avait subi. Un pas rapide, dans le taillis, les tira de leur stupeur. La jeune fille eut une exclamation de joie, en reconnaissant Billet, qui s'avançait à travers bois, selon sa coutume. En apercevant M"^ de Croix-Mort et M. d'Ayères. la figure du sauvage se rembrunit, et il fit des enjambées doubles.
— Ohl ohl serait-ce vous, mademoiselle Edmée, qui avez appelé, il n'y a qu'un instant? demanda-t-il en examinant le désordre dans lequel sa chère maîtresse se présentait.
Et comme Edmée, craignant de parler, tant elle avait honte de ce qui s'était passé, ne répondait pas. il poursuivit :
— Qu*a-t-il donc pu vous arriver à cheval, avec M. le baron, qui est si bon cavalier?
Fernand reprit le premier son sang-froid, el, voulant couper court aux questions du garde :
— La jument de M"^ de Croix-Mort s'est emportée, dit-il, et a failli la jeter dans la Divonnette.
— La voilà bien tranquille à c'te heure, fit le sauvage, en montrant d'un regard la bête couverte de sueur, qui tirait les feuilles des branches au bord du chemin. Pas moins qu'elle est tout en écume... C'est-il en l'arrêtant que vous vous êtes fait cette belle égratignure? dit-il à Fernand, dont la main était zébrée d'une balafre, rouge et profonde comme un coup de sabre.
— Oui, c'est en l'arrêtant, répondit Edmée avec effort.
— Eh bien! vous n'y alliez pas de main morte ! fit Billet avec un accent tellement ironique que M. d'Ayères tressaillit. Mais voilà votre cheval qui passe au droit du pont... Vous pourrez remonter dessus, peut-être, sans vous commander, monsieur le baron, pour aller avertir au château... Car Madame n'aurait qu'à prendre peur en voyant mademoiselle si pâle... Je la ramènerai en tenant la bête par la bride. Et ne craignez point. Avec moi il ne lui arrivera rien.
Fernand fit un signe de tête, sans parler; il
liMversa la rivière» reprit son cheval, et partit au petit trot.
En le voyant s'éloigner, M^'^ de Croix-Mort poussa un soupir, et, blême, se laissa tomber sur une des grosses bornes qui flanquent, de chaque côté, l'entrée du pont. Billet prit le mouchoir de la j eune fille , descendit le tremper dans le courant, et revint lui mouiller les tempes. Il parlait doucement, lui tapotant les mains et lui donnant l'assurance que « ça ne serait rien pour cette fois ».
— Seulement, ajouta-t-il avec un accent profond, quand il la vit ranimée, ne sortez plus jamais seule avec cet homme-là, car il arriverait malheur, à vous peut-être, à lui sûrement.
— Mais, Billet, que crois-tu donc? s'écria Edmée, bouleversée à l'idée que le garde avait assisté à la scène.
— Je ne crois que ce que vous m'avez dit, déclara-t-il. Mais je vous avais aperçue quand vous êtes sortie, et je tournais dans la coupe pour vous souhaiter le bonjour au passage... J'ai entendu votre voix quand vous avez crié. Elle était si effrayante que j'ai pensé qu'on vous égorgeait... Alors j'ai allongé mes jambes... et
voilà ! C'est heureux que je vous aie trouvée bien vive, encore qu'un brin effarouchée!...
Il fit le gros dos, et remonta d'un mouvement brusque la bretelle de sa pétoire. Puis, prenant M^'® de Croix-Mort par la taille, il la plaça sur sa selle, et, tirant la jument derrière lui, il se dirigea vers le château. Sur le perron M™° d'Ayères, seule, attendait, pleine d'inquiétude. En voyant sa fille, elle courut à elle. Mais Edmée, pour éviter UQ nouvel interrogatoire, prit un air riant et, aidée par Billet, sauta vivement à terre.
— Tranquillisez-vous, ma mère, dit-elle; j'ai eu plus de peur que de mal.
— Grâce à Fernand !
— Oui, ma mère, grâce à lui.
— Tu es un peu imprudente, ma chérie, et ces chevaux sont si stupidos!... Décidément il ne faudra plus recommencer. . . Je ne vivrais pas, tout le temps que tu serais dehors.
Edmée monta dans sa chambre et s'y enferma. Li, elle put pleurera son aise et soulager son cœur ulcéré. Toute la force de caractère qu'elle avait eue, pour dissimuler devant Billet et devant sa mère, était tombée, et elle se sentait faible comme un enfant. L'épouvante la prenait
à la pensée qu'il allait falloir affronter la vue de cet homme, dont le souvenir la faisait trembler. Se retrouver en sa présence, supporter son regard, non pas pendant quelques instants, non pas une seule fois, pour en être après délivrée à jamais ; non, mais s'asseoir tous les jours, avec lui. à la même table, dans le même salon, le rencontrer dans les escaliers, les couloirs, seule à seul, et être exposée, peut-être, de nouveau à ses audaces. Voilà ce qui attendait la jeune fille. Elle se tordit les mains, désespérée.
Etait-ce possible qu'un tel supplice lui fût réservé? Elle chercha ardemment le moyen de s'y soustraire, et ne sut pas le découvrir. N'étaient-ils pas rivés à la même chaîne indestructible : celle de la famille? Sa mère était là, qui les rapprochait implacablement. Il était l'époux, et elle était la fille. L'éloignement de l'un ou de l'autre, telle était la seule solution : une rupture nette et irréparable des liens qtii les attachaient.
Mais comment amener cette rupture sans briser le cœur de sa mère? Quel coup à lui porter que la dénonciation de celui par qui elle avait déjà tant souffert! Oh I tout, plutôt que d'apprendre une telle infamie à la pauvre
femme ! D'ailleurs, comment la lui apprendre, de quels termes user pour expliquer cette monstruosité, dont la pensée seule lui soulevait le cœur?
Et, reprise de colère, Edmée rêvait des vengeances atroces pour punir le misérable. La bouche crispée par un sourire de haine, les yeux méchants sous ses sourcils noirs, elle regrettait de n'avoir pas eu à sa portée une arme pour châtier l'infamie, sur place, en foudroyant l'infâme. Mais il vivait ! Et, pour se défendre contre lui, elle se heurtait à mille difficultés. La seule ressource qui lui restât était de quitter la maison, pour se réfugier dans un couvent, ou d'amener sa mère à repartir pour Paris.
Le couvent? Sous quel prétexte ? On la savait peu pratiquante. Inventer subitement une vocation religieuse? C'était bien invraisemblable. Et à quels commentaires, à quelles suppositions, à quels commérages n'allait- elle pas donner prise? Une fille de son âge, renonçant brusquement au monde, ne serait-ce pas, pour le moins, la preuve qu'elle souffrait d'un amour contrarié, ou qu'elle était malheureuse chez sa mère?
C'était sa vie livrée à la curiosité publique.
Déjà, elle entendait les propos de tous ces oisifs qui, pendant l'automne, avaient défdé à Croix- Mort. Quel aliment pour leurs caquetages ! Et, du reste, au couvent, elle y serait morte. La vie claustrale, les cellules nues et froides, les adorations prolongées dans les chapelles, le bercement des orgues, les cantiques béatement chantés, toute cette pompe solennelle et vide du culte la glaçait d'avance. Elle ne pourrait pas s'y plier, et, dans la pieuse maison, elle entrerait avec une âme révoltée.
Alors, quoi? Obtenir de Fernand qu'il rentrât sur-le-champ à Paris, lui demander ce départ comme une grâce? Se faire suppliante, quand elle aurait dû se montrer implacable? Quelle amertume et quelle honte!
La cloche du dîner, retentissant à ses oreilles comme un glas sinistre, la troubla dans ses orageuses méditations. L'instant était arrivé de se composer un visage de marbre, pour supporter les regards de l'être abhorré. Elle raffermit son cœur tremblant, et, irrésolue quant à l'avenir, mais décidée quant au présent, elle descendit
Sa mère lui demanda affectueusement si elle
était remise de ses émotions. Lui ne dit pas un mot, et ne leva point les yeux sur elle. Il demeura sombre et absorbé pendant tout le repas. M"^ d'Ayères, sans se douter des précipices qu'elle côtoyait, le plaisanta, en riant, sur son mutisme, disant qu'il était dans ses lunes. Il répondit évasivement, sembla faire effort pour vaincre sa torpeur, mais ne put y parvenir. Aussitôt sorti de table, il disparut sur la terrasse, et se mit à fumer, en marchant à grands pas, suivant son habitude.
Edmée le voyait, la tête basse, passer et repasser devant la fenêtre. A quoi pouvait-il penser? A quelles monstrueuses espérances se livrait-il? Il paraissait courbé comme sous un poids trop lourd : celui de son infamie.
Il l'était, en effet. Cette surprise, plus rapide que la foudre, qui avait mis, pendant un instant, M"^ de Croix-Mort dans ses bras, avait déchiré le voile qui, depuis un mois, enveloppait son esprit. Il avait été illuminé par l'éclair. Il avait compris le sentiment qui l'entraînait vers la jeune fille, et cette révélation formidable l'avait bouleversé.
Des sentiments divers se heurtèrent en lui.
Il éprouva de la pitié, de la honte, de la colère, mêlées à une sorte de volupté atroce. Il se dit qu'il était dénaturé, et, en même temps, il pensa qu'Edmée était adorable. Il se condamna et s'excusa à la fois. Un contlit terrible se produisit entre ses remords et ses désirs. Tout ce qui restait de pur et de généreux en lui se révoltait, et tout ce que la vie mauvaise qu'il avait menée y avait développé de malsain et de pervers, cédait à une épouvantable ivresse. Le bon et le mauvais ange se disputaient encore cette âme troublée, et combattaient à armes égales. Une parole émue prononcée par Edmée, une larme chaste coulée de ses yeux, pouvaient, à cette heure décisive, faire tomber à genoux, repentant et terrassé, ce malheureux flottant sans volonté entre ses vertus natives et ses vices acquis.
Il rentra au bout do vingt minutes, grelottant de fièvre plutôt que de froid, et vint se placer près de la cheminée, les yeux baissés, avec l'attitude d'un condamné qui attend Texécutionde son arrêt.
M"^ de Croix-Mort était assise près de sa mère devant la table, travaillant, et son aiguille trem-
244 LES liATAILLES DE LA VIE.
blait dans ses doigts, pendant que son cœur battait à gros coups dans sa poitrine. M"'' d'Ayères, depuis quelque temps, avait la manie de ne pas pouvoir rester plus d'une heure sans bouger, prétendant que l'immobilité prolongée lui donnait des fourmis daas les jambes. Fernand connaissait cette particularité, et il guettait le moment où Régine, pour se dégourdir, ferait un petit tour dans la galerie voisine.
Edmée frémit en voyant sa mère se lever Elle comprit qu'elle allait rester seule^ et fut sur le point de sortir à sa suite. Fernand fit un mouvement rapide pour l'en empêcher, et 2omme elle allait crier, terrifiée :
— Je vous en supplie, Edmée, dit-il sur le ton de la prière, ne vous éloignez pas!... Il faut que je vous parle, et si je n'y parviens pas ce soir, je sens que c'est fini à jamais...
— Que voulez-vous donc? demanda-t-elle, en retrouvant un peu de fermeté.
— Rien que votre pitié.
Elle le foudroya du regard.
— Méritez-vous autre chose que du mépris?
— Vous me haïssiez déjà, dit-il douloureusement, ce sera donc a peu près la même chose!
— (^)iiels sentiments autres pouvais-je avoir, reprit-elle avec emportement, pour vous qui avez apporté ici le trouble et la crainte? Avant de vous connaître, ma mère était bien portante, paisible, heureuse. Elle est maintenant malade, soucieuse et désolée. Moi, je n'avais ni chagrins ni inquiétudes : vous m'avez fait connaître les tristesses et les amertumes. Et ce n'était pas assez: vous avez su vous rendre à ce point odieux, que je ne vais point oser vivre dans cette maison, qui porte mon nom, si vous ne la quittez pour n'y plus revenir.
Le sang monta au visage de Fernand, et sa pâleur se marbra de taches rouges :
— N'ai-je donc rien à attendre de vous que la violence et la colère? fit-il. Je suis horriblement malheureux!... Je souffre plus qu'il ne m'est possible de le dire... Si vous saviez ce que j'éprouve pour vous ! . . . C'est plus que de l'attachement : c'estune adoration surhumaine!... Dites-moi une parole moins dure?... Laissezmoi espérer que vous me pardonnerez?...
La figure d'Edmée prit une expression de haine implacable, et, les dents serrées, les yeax étincelants, elle cria :
— Jamais !
— Vous avez tort, murmura Fernand d'une voix sourde, avec un peu de bonté vous feriez de moi ce que vous voudriez!...
— Je ne veux rien faire de vous, reprit M"" de Croix-Mort avec fureur, je veux ne plus vous voir, ne plus vous entendre !.. . Je donnerais ma vie, de bon cœur, pour pouvoir, d'un mot, vous anéantir... Si vous n'êtes pas le dernier des misérables et des lâches, partez demain, emmenez ma mère, et ne reparaissez jamais devanl moi!... Y consentez-vous?
Il agita la tête, en riant d'un rire sinistre, comme s'il devenait fou, et répéta lugubrement :
— Vous avez tort!
— C'est bien! dit Edmée, puisque je n'ai pu réveiller en vous un dernier reste d'honneur, je n'ai plus qu'à faire appel à votre prudence... Je vous préviens donc que je me défendrai contre vous, comme si j'avais affaire à un bandit, et je vous déclare qu'à partir de cet instant, si vous osez seulement m'adresser la parole, je vous soufflette devant ma mère ! . . .
Le pas de M"''' d'Ayères, qui revenait, se (it entendre. Elle fredonnait avec abandon, sans
soupçon de Thorrible scène qui avait lieu à quelques pas d'elle, de Fautre côté de la porte. Edinée n'honora même pas Fernand d'un suprême regard de menace, et, embrassant sa mère, elle se retira dans son appartement.
XTI
A partir de ce jour elle se tint sur ses gardes. C'était la guerre, et elle était décidée à la soutenir avec toute la violence qui était en elle. Moins emportée, plus adroite, elle eût pu, comme Femand le lui avait dit, obtenir beaucoup de lui. Elle serait arrivée à le dominer et à le dompter. Mais elle avait agi dans le sens oii la poussait sa nature. Elle subissait ainsi les conséquences fatales de. son caractère indépendant, fier et ombrageux. Lorsqu'elle était enfant, déjà, elle n'avait pas su captiver sa mère par des douceurs et des tendresses. Elle s'était montrée sauvage, froide et réservée, et avait détourné d'elle la frivole et sentimentale Régine. Au moment du mariage elle s'était révoltée et avait lutté avec une hardiesse inattendue. Maintenant, par son
implacable rigueur, elle achevait de pousser dans la mauvaise voie un insensé qu'un élan de chaude et miséricordieuse générosité pouvait ramener au bien.
Elle eut cependant des accès de désespoir affreux. Enfermée toute la journée dans son (( laboratoire », elle n'avait plus le goût du travail, et ne touchait point à ses pinceaux. Etendue sur un divan, les yeux fixes, elle tournait et retournait, sous toutes ses faces, son horrible situation, sans arriver à une solution favorable. Toujours, devant elle, comme un insurmontable obstacle, se trouvait sa mère, à qui elle voulait, tant que ce serait possible, éviter l'écrasante révélation de leur malheur commun. Elle n'avait découvert que ce moyen de défense : la claustration.
Elle descendait pour déjeuner, pour dîner, et, après chaque repas, remontait s'enfermer. A l'abri derrière son verrou, elle respirait. Mais ce parti pris d'isolement devait fatalement étonner et inquiéter Régine. Brusquement, la jeune fille cessait de paraître au salon, n'adressait plus la parole à M. d'Ayères, après s'être laissée aller avec lui à une intimité amicale. Il y avait là ma-
tière à réflexions, et Edmée, pleine d'angoisse, prévoyait que sa mère les ferait.
Très heureusement, ce fut à Fernand que Régine demanda d'abord des éclaircissements. En proie à une irritation qu'il avait été obligé de dissimuler, celui-ci ne sut pas garder son sangfroid : il se répandit en plaintes amères sur l'existence misérable qu'il menait entre une femme vaine et évaporée et une fille revêche et muette. Il maudit le temps qui était sombre, le château qui était lugubre, et se montra si accablé que Régine, désolée, lui proposa de retourner, dès le lendemain, à Paris. Elle croyait lui complaire. Mais il refusa aigrement. Alors elle ne sut que pleurer, et redoubla par ses larmes l'exaspération dont il lui cachait les véritables causes. Il fut brutal, lui parla durement, et, la voyant s'éterniser dans ses excuses et ses lamentations, il la quitta, blême de colère, pour ne pas céder à l'envie folle de lui faire du mal.
Alors la baronne s'adressa à Edmée, et la questionna sur les motifs de sa soudaine sauvagerie. La jeune fille joua l'étonnement : elle prétendit ne pas comprendre les observations de sa mère. Elle était comme à l'ordinaire. Peut-
être, ayant en train un travail qui l'intéressait beaucoup, se mêlait-elle, un peu moins que par le passé, à la vie commune. Mais si chacun, dans le château, savait s'occuper comme elle, il n'y aurait point de désœuvrement, partant, point d'ennui. Sa ressource à elle était la peinture. M. d'Ayères avait la chasse et la promenade. De quoi se plaignait-il ?
Elle s'exprima avec une modération et un tact extrêmes, faisant effort pour se maîtriser et ne pas laisser échapper les brûlantes paroles qui lui montaient aux lèvres. Elle parvint à tromper les inquiétudes de sa mère, et à lui donner la conviction que les ferments de discorde ne venaient point d'elle.
Alors Régine n'hésita plus, et, cessant toute dissimulation, elle ouvrit son cœur à sa fille. Elle lui confia le tourment que lui causait la farouche tristesse de Fernand. Elle lui laissa en trevoir un coin du mystérieux abîme de douleurs où son cœur était plongé, elle supplia Edmée de l'aider à s'assurer, non pas le bonheur, mais un peu de tranquillité. C'était sa jeune figure qui était le charme du foyer. Depuis qu'elle s'en éloignait, tout devenait maussade et
désolé. Elle lui demanda, comme une preuve do sa tendresse, de vivre un peu moins à l'écart, disant que tout en irait mieux, à l'instant même.
M^'^de Croix-Mort, sans sourciller, s'entendit adresser cette formidable requête. Ainsi, il fallait qu'elle s'offrît en appât à celui qu'elle fuyait de toutes les forces de sa chasteté oiïensée. Et cela par amour filial. Le cœur soulevé de dégoût, mais le front calme, elle consentit. Elle reçut avec une âpre joie les caresses de sa mère, pénétrée de reconnaissance, et, pour ménager la sécurité de la pauvre femme, elle risqua de compromettre la sienne.
Sa réapparition au salon détendit les nerfs crispés de Fernand. Un fugitif rayon de joie éclaira son front. Il ne pouvait rien espérer, mais il était heureux de revoir, même froide et menaçante, celle à qui il pensait sans cesse. Il s'asseyait loin d'elle, prenait un livre dont il tournait lentement les feuillets, puis il renversait la tête peu à peu sur le dossier de son siège, et feignait de s'endormir. Mais il était bien éveillé, et Edmée sentait ses yeux qui pesaient sur elle, fixes et persistants, comme l'idée qui l'obsédait. Plusieurs fr^is, dans la glace de sa table à ou-
vage, sans qu'il put s'en douter, elle l'avait furtivement observé, et l'expression de son visage l'avait elFrayée. Il ne la perdait pas de vue un instant, son regard la suivait, l'enveloppait, et, par moments, semblait la caresser.
L'existence de M'**" de Croix-Mort devint réellement intolérable. Elle ne cessait de craindre, sans savoir exactement quoi. Transes continuelles et vagues, que tout faisait naître et alimentait. Quand, par hasard, en descendant l'escalier, elle entendait derrière elle un pas, elle s'élançait, sautant les marches pour être plus tôt arrivée, au risque de se rompre les jambes.
Il y avait, dans le couloir du premier étage, entre sa chambre et le palier, un recoin sombre, devant lequel elle ne passait jamais sans qu'une insurmontablepeurluifîtperlerla sueur au front. Un homme aurait pu facilement s'y cacher, et elle redoutait toujours d'en voir sortir Fernand, comme une apparition terrible. La nuit, pendant seslongues insomnies, soupçonneuse au moindre craquement des boiseries, l'oreille tendue, elle percevait des bruits furtifs, des frôlements suspects dans la galerie qui longeait son appartement. Elle retenait sa respiration, pour mieux
écouter, et, derrière sa porte, elle croyait distinguer un murmure de soupirs étouffés. Avant de se coucher, elle prenait la préeaulion de regarder si le verrou ou la serrure de sa porte n'avaient pas été dévissés. Elle appréhendait tout, et prenait ses précautions, prête à se défendre, s'il le fallait, jusqu'à la mort.
Cependant, malgré tout son courage, elle ne vivait plus et commençait à maigrir et à changer. Cette continuelle tension d'esprit était la plus douloureuse des tortures. Dissimuler, mentir et se délier, elle, la loyauté, la franchise et la confiance mêmes? Ne valait-il pas mieux un éclat, qui mit fin à cette lutte sourde et basse? Mais quand cette terminaison, allégeante et effroyable à la fois, se produirait-elle? Le mois de décembre commençait, et il n'était pas question de départ. Faudrait-il passer tout l'hiver à supporter ce blocus hideux?
Les seuls instants de répit que connut Edmée, le bon curé les lui procurait en venant dîner le dimanche. En sa présence, elle se ranimait, le sourire reparaissait sur ses lèvres pâlies, et ses yeux reprenaient leur expression calme et candide. Plusieurs fois déjà, elle s'était sentie en-
traînée à tout lui confier. C'eût été un soulagement pour elle de s'épancher dans le cœur de ce vieillard qui l'aimait si tendrement.
Alors elle Femmenait sur la terrasse, la voix tremblante, la démarche fébrile, et, à mesure que l'instant de parler approchait, son pas se ralentissait, sa parole devenait traînante. Elle avait honte, comme si, de cette passion dont elle était l'objet, quelque chose d'infamant eût rejailli sur elle. Le brave homme lui disait:
— Qu'avez-vous, ma chère demoiselle? Vous êtes agitée. Est-ce que tout ne va pas à votre gré ? Il y a quelque temps que vous ne m'avez fait la faveur de venir me prendre, pour courir les chemins...
Elle répondait évasivement, pensant à autre chose qu'elle ne pouvait pas encore se décider à dire, et retenant les mots de cet horrible aveu qui devaient lui brûler les lèvres au passage.
Enfin, un jour, son cœur trop plein éclata en sanglots convulsifs, qui causèrent au vieillard une stupéfaction énorme. Devant celte enfant, qui avait pris son bras pour ne point tomber, et qui suffoquait, secouée par une crise nerveuse, il resta effaré, les veux ronds, balbutiant :
LES DAMES DE CROIX-MORT. 2;i7
— Ma fille, ma chère petite!... Voyons, Edmée!... Qu'y a-t-il?... Dois-je appeler madame votre mère?...
M'"" de Croix-Mort retrouva son énergie pour lancer un « non» tellement net, que le curé pressentit quelque mystérieuse et terrible aventure. Le prêtre, instantanément, reparut tout entier, ferme et grave, avec des paroles encourageantes et miséricordieuses à la bouche, prêt, au nom du divin Maître, à consoler ou à absoudre.
Ils descendirent lentement jusqu'au bord de la pièce d'eau, et s'arrêtèrent sur le banc de l'embarcadère. Les bateaux, au bout de leur chaîne, se balançaient, pleins de feuilles tombées des saules de la rive. Les cygnes nageaient, sauvages et fiers, à la surface des eaux. Edmée se rappela avec tristesse le jour où elle les avait regardés, prenant la résolution de rester, comme eux, isolée et sévère, dans sa mélancolique pureté. N'élait-elle pas en quelque sorte atteinte, cette pureté, par les désirs dégradants qu'elle sentait s'agiter autour d'elle? Des larmes coulèrent de nouveau sur ses joues, et le bon curé se demanda, avec épouvante, si une telle douleur pouvait être contenue dans un cœur innocent.
— Dites-moi tout, mon enfant, fit-il, eu étouffant un soupir... Ici, comme au confessionnal, vous pouvez être sûre du secret.
Edmée devina le soupçon qui se glissait dans l'esprit de son ami; elle rougit, leva sur lui des yeux pleins de candeur, et, reprenant un peu de courage :
— C'est un conseil que j'ai à vous demander, mon père, dit-elle, et non une confession que j'ai à vous faire... Je ne me reproche rien... Et si vous me voyez si troublée, c'est, qu'à bout de résolution, je ne sais à quoi me retenir et vers qui me tourner.
Et tout d'un trait, sans hésiter, sans faiblir, avec une clarté terrible, elle révéla au vieillard l'effroyable vérité. Il l'écouta dans un silence accablé. Lui, le confident de toutes les pensées mauvaises et de toutes les actions coupables, il n'avait point osé pressentir un si désespérant et si redoutable mystère. Que dire à cette enfant, doublement frappée, puisqu'à sa propre- injure s'ajoutait celle de sa mère? Que risquer pour la défendre et la préserver? Il resta en proie à une torpeur pleine d'angoisses, pendant laquelle il crut entendre des rires de démons narguant le
LES DAMES DE CROIX-MORT. S'iO
ciel, et triomphant déjà de Tœuvre infâme commencée.
— Notre misérable humanité a k faute pour point de départ, et le crime souille son origine, dit-il enfin, d'une voix triste. Le mal est en nous, et nous n'y succombons que trop aisément. Mais il y a des degrés dans l'impureté, et je ne pensais pas qu'un homme put descendre si bas. . . Pauvre enfant! Combien je vous plains pour un tel malheur, et combien je vous admire pour tant de courage ! . . . Vous êtes vraiment une sainte , et l'iniquité se trouvera désarmée devant vous.
Il fut pris d'attendrissement, et. sornint le bras de la jeune fille avec force :
— Il est impossible que le ciel vous abandonne I ... Il y a. soyez-en sûre, des obstacles suprêmes que Dieu sait susciter à propos. Nous l'implorerons de tout notre cœur, et il vous défendra, ma chère et douce enfant... Mais il ne faut pas compter exclusivement sur la Providence... Je serais un fou, si je ne vous engageais à prendre des mesures de sûreté!... Vous savez combien je vous aime. Je crois pouvoir vous servir autrement qu'en priant pour vous. . . N'ètes-vous pas d'avis qu'il faudrait ouvrir les
260 LKS liATAILLES DE LA VIE.
yeux à M""'" d'Ayèrcs?... Voulez-vous que je lui parle?...
Mais Edmée, qui preuait tant de précautions, depuis si longtemps, pour tout cacher à la baronne, supplia le curé de n'en rien faire.
— Ne pensez-vous pas, cependant, qu'elle puisse vous prêter un secours efficace?
— Non, je n'ai aucun secours à attendre d'elle. Je la connais si faible, et si facile à démoraliser!... Par ce malheureux, elle a déjà bien souffert, sans se révolter... Je ne puis pas vous dire tout ce que j'ai surpris ou deviné, pendant les deux mois d'agitations et de fêtes qui ont précédé ces tristes semaines... On ne se défiait pas de moi... On parlait et on agissait, sans se gêner... Si vous saviez que d'humiliations et d'outrages a subis ma pauvre mère!... Parmi ces femmes, qui vivaient sous son toit, s'asseyaient à sa table, la cajolaient, l'embrassaient, il s'en trouvait qui avaient été ou étaient ses rivales... J'ai honte d'avoir à répéter de telles choses!... Mais on en plaisantait ouvertement. Et elle, monsieur l'abbé, elle ne l'ignorait pas, j'en suis sûre, car il y avait des jours ou elle dévorait la dentelle de son mouchoir, en affectant de sourire... Et elle
LES DAMES DE CROIX-MORT. 2«l
endurait touti Que voulez-vous qu'elle fasse pour moi, n'ayant rien su faire pour elle? Non! noni Je lui épargnerai cette torture... Je respecterai sa dernière illusion. . Et je ne lui apprendrai ce qui se passe que le jour oii, pour moi, il n'y aura plus de refuge que dans ses bras î
Ils se turent l'un et l'autre, réfléchissant laborieusement. Le prêtre admirait le courage de cette enfant et, les yeux troubles, cherchait autour de son beau front le nimbe d'or qu'on voit aux vierges martyres.
— Et à lui, voulez-vous que je lui parle? reprit-il. Qui sait si, à la pensée que je connais son détestable dessein, il ne rougira pas de luimême?... Les yeux d'un honnête homme sont un bien puissant miroir. . . Dans les miens, il se verra pervers et haïssable, et peut-être s'amendera-t-il.
Edmée hocha la tête d'un air de doute :
— Essayez, mou père, dit-elle, quoique je n'espère pas que vous réussissiez. Si je me suis confiée à vous aujourd'hui, c'est que je me sentais à bout de forces. Vous m'avez toujours témoigné de raff^eclion, et vous m'avez connue si petite, si tranquille, et si heureuse, quej'iii pensé que vous me prendriez en pi lié...
io.
— Ah! chère enfant da bon, Dieu! s'écria le vieillard en pleurant, que ne puis-je détourner sur moi toute votre peine, et vous rendre la paix et l'espérance ! J'offrirais avec joie ce sacrifice à mon Maître ! ... Je lui demanderai de m'inspirer des paroles convaincantes... Demain matin, quand vous me verrez arriver, partez, allez m'attendre à la cure... Dès que l'entretien aura pris fm... je viendrai vous y retrouver... Jusquelà ayez confiance.
Et lentement, sans parler davantage, ils se levèrent et regagnèrent le château, s'efforçant d'imposer à leur visage soucieux un masque d'indifférence.
Dans le jardin du presbytère, Edmée, le lendemain, se promenait tristement. Elle suivait les plates-bandes, veuves de leurs fleurs, que le bedeau, en même temps fossoyeur, cultivait avec la même bêche qui lui servait à creuser les tombes. Au fond, adossée au mur du cimetière, s'arrondissait une tonnelle à laquelle, en été, une vigne vierge grimpait, étalant ses feuilles pourprées. Bien souvent la jeune fille s'était assise là avec le vieux verrier, son maître, qui reposait maintenant sous le gazon vert, à côté
de l'église qu'il avait restaurée et embellie. Pendant qu'ils causaient, le vieillard racontant à l'enfant quelque histoire naïve, le curé marchait il l'ombre du mur, lisant son bréviaire. Que d'heures paisibles s'étaient écoulées ainsi, bien lointaines déjà! Heureux souvenirs, chers à se rappeler, remplacés maintenant par d'autres aiïreux, et qui lui serraient le cœur.
Elle s'arrêta sous le berceau dépouillé de sa verdure, au bois gris duquel pendaient encore des pampres séchés par le vent d'hiver, et se laissa aller à l'illusion de ce passé reparu. Elle se voyait encore toute petite ; sa bonne, Rosalie, venait de l'amener pour prendre sa leçon et, en attendant que l'abbé Levasseur se montrât sur le seuil de la sacristie, son livre à la main, elle écoutait dans l'atelier le vieux père qui, avec un diamant, coupait des losanges de verre. Une joie douce était en elle. Tout lui paraissait beau et bon. Elle se sentait entourée d'affection. En rentrant n'allait-elle pas, à Croix-Mort, retrouver sa mère étendue sur un canapé, inactive et souriante, qui! 'embrasserait? Elles dîneraient toutes les deux, dans le tète-à-tête habituel, et, le soir, les yeux lourds de sommeil, elle irait dormir
tranquille dans sa chambre, sous la blancheur des rideaux, sans préoccupation autre que celle de ne pas oublier sa prière. Tout ce qui faisait ombre dans son esprit n'existail pas: les craintes, fantômes, les menaces, chimères. Elle pouvait respirer librement, tout lui faisait fête, les êtres et les choses; et, devant ses regards, il n'y avait que du bleu.
La porte du jardinet, en s'ouvrant, la tira de son rêve; elle vit, sombre comme sa destinée, le prêtre s'avancer vers elle, et ses illusions d'un instant, ainsi qu'une troupe d'oiseaux effarouchés, s'envolèrent pour ne plus revenir. Le bon curé prit la main d'Edmée, et la serra silencieusement. Côte à côte ils marchèrent, lui, ne se hâtant pas de donner des nouvelles qu'il jugeait désolantes, elle, trouvant inutile d'interroger, étant sans espérance.
Enfin le vieillard poussa un soupir, qui ne soulagea pas son cœur oppressé, et, se tournant vers M^'" de Croix-Mort :
— J'ai vu ce malheureux, dit-il, et je suis encore épouvanté de ce qu'il m'a fait entendre... Pendant une heure je l'ai retenu près de moi, essayant de le raisonner, de l'adoucir, de l'api-
loyer. En proie à une sorte de délire, il n'a pas paru me comprendre. Si je ne le connaissais pas sobre... je l'aurais cru ivre, tant sa figure décomposée était effrayante... Il a répondu à mes paroles de douceur par des violences sans nom, maudissant le ciel et la terre, accusant le sort et se répandant en blasphèmes... Cet homme, mon enfant, a l'enfer dans le cœur... Il se plaint de souffrir horriblement, et je crois qu'il ne ment pas... Il a eu des accents de douleur déchirants, il a versé des larmes, que le feu de son visage a instantanément séchées. Les démons doivent être ainsi. Il m'a fait peur ! . . .
— Et de quoi se plaint-il ? demanda Edmée d'une voix calme. Peut-il chercher la cause de sa souffrance ailleurs qu'en lui-même? Quel sang vicié a-t-il dans les veines? Quel cerveau travaillé parla démence porte-t-il dans sa tête? Quelle dépravation raffinée est la sienne? Peuton découvrir en lui riei qui soit encore humain? Cest une bête féroce, cumante et rugissante, que vous venez de me décrire, et non un homme. A la lutte engagée entre lui et moi voyez-vous une fin qui ne soit pas tragique? Faudra-t-il que je me tue pour lui échapper?
— Ne parlez point ainsi, ma chère fille, dit le prêtre. Se donner la mort est un crime^ et vous n'en viendrez jamais là !.. . M'étant assuré que, par la douceur, je n'obtiendrais rien de cet insensé, j'ai usé de rigueur... Je l'ai menacé... Je lui ai fait entendre que, s'il vous poussait à bout, vous prendriez, pour vous mettre à l'abri, tous les moyens dont on peut disposer... J'ai été jusqu'à prononcer le mot de justice... Etait-il hors d'état de raisonner... ou bien n'a-t-il pas ajouté foi âmes paroles?.. Il s'est emporté en nouvelles invectives, et ne m'a pas ménagé moi-même... Je l'ai pourtant aimé, quand il était enfant... comme vous... Mais il atout oublié... Il n'a paru reprendre un peu de lucidité que quand je lui ai tracé le tableau de vos angoisses et de votre désespoir... Sa colère a cessé, et il est resté un instant abattu... puis il m'a dit : « Faites-lui savoir que je désire lui parler, la voir sans témoin. . . Il faut que je m'explique avec elle.. Sur moi son pouvoir est sans bornes. . . Elle ne l'ignore pas i . . . Le tout est qu'il lui plaise d'en user. . . Demandezlui si elle y consent. . . En cinq minutes on arrange bien des choses!... » Je lui ai répondu que je ne pensais pas que vous y consentiriez, que c'était à
LES DAMES DE CUOIX-MORT. i^M
lui qu'il appartenait de vous donner des gages de bon vouloir, et que le premier et le plus précieux consisterait dans son départ... Alors il a ricané : « Elle veut m'éloigner. Elle veut que je parle, avec la pensée qu'elle me méprise et me hait?. .. Elle sait bien que je ne pourrais pas vivre ainsi, et qu'elle serait promptement débarrassée de moi... Voilà ce qu'elle rôve ! » — « Peut-elle rêver autre chose? » ai-je dit. Il m'a regardé fixement : « Soit ! mais je ne serai pas sa dupe. » Il m'a fait un signe de tète, a répété : « Pas sa dupe... Non!... non! » et s'est retiré. Que prétend-il? Que signifie son langage obscur? Se repent-il de ce qu'il a fait? Veut-il s'en excuser? Serait-il habile à vous d'affronter un entretien avec lui? Serait-ce périlleux? Je n'ose vous donner un conseil. . . Je suis un pauvre homme, dont la vie s'est écoulée sans secousses et sans péripéties... Je n'ai aucune expérience des subtilités du vice... Tout ce que je sais et vois, depuis vingt-quatre heures, me bouleverse et m'épouvante... Je crois aujourd'hui avoir eu affaire à un fou, plutôt qu'à un être jouissant de son bon sens... Je redoute pour vous les plus grands dangers, et je ne sais comment vous défendre.
Edmée sourit avec résignation :
— Je prendrai le parti de ne plus mettre le pied dehors, de ne plus m' éloigner de ma mère, et, enfin, à toute extrémité, je ferai appel à sa protection... Mais quant à céder quoi que ce soit aux exigences que vous venez de me faire connaître, comme vous l'avez fort sensément dit, je m'y refuse. Si je commençais ainsi, Dieu sait jusqu'où il me faudrait aller!
La jeune fille sortit du jardin sous la conduite du curé, qui l'accompagna jusqu'à la grille du château, et ne se sépara d'elle qu'après s'être assuré qu'elle n'avait rien à craindre.
Cependant, la baronne . si peu défiante qu'elle fût, commençait à éprouver plus que de l'étonnement, en voyant l'attitude que Fernand et Edmée conservaient obstinément en présence l'un de l'autre. Si sa fille ne s'était jamais départie de l'hostilité qu'elle avait manifestée dans les premiers temps à M. d'Ayères, sa froideur, son silence, n'auraient pas eu besoin d'explication. Mais, pendant quelques semaines, des rapports, sinon agréables, au moins supportables, s'étaient établis entre eux. Une certaine familiarité donnait l'illusion de la camaraderie, entre
cette grande fille et ce jeune mari. Et, au moment où Régine se réjouissait déjà de voir régner la bonne harmonie, subitement la discorde avait reparu. Non seulement on ne poiivait pas espérer qu'elle cessât, mai& encore on devait craindre qu'elle s'accentuât de jour en jour. Pourquoi? Que s'était-il passé? Elle s'interrogeait sans trouver une réponse suflisante. Tout restait obscur, mystérieux, inexplicable.
Elle se promit de les observer, mais elle ne put les rencontrer ensemble. Ils se fuyaient, ou, plutôt, elle le remarqua, Edmée fuyait Fernand. Déjà, quelques jours auparavant, elle avait fait une tentative pour les rapprocher. Pendant quelque temps, M'^^ de Croix-Mort, triomphant de sa répugnance visible, avait paru au salon; mais elle restait des heures entières sans desserrer les dents, et ne montrait un peu d'abandon que quand Fernand s'éloignait.
Régine connaissait la fermeté du caractère de sa fille, elle la savait fidèle aux engagements pris. Pour qu'elle ne tînt pas la promesse qu'elle lui avait faite de mieux accueillir M. d'Ayères, il fallait qu'elle eût un motif sérieux et récent. Cette antipathie si profonde s'était manifestée à
la suite de celte dernière sortie à cheval. Mais ^' ils ne voulaient pas en convenir, niant Yiin et l'autre qu'il y eût quelque chose entre eux, essayant de donner le change sur leurs véritahles sentiments, et ne pouvant y parvenir.
Une grande tristesse s'empara de la baronne. Yieillie presque instantanément, après être restée si longtemps charmante, elle voyait clair dans ses actes et se reprochait amèrement d'avoir sacrifié sa fille à son mari. Elle eût voulu les grouper tous les deux autour d'elle, et réparer son injustice par des bontés constantes. Elle avait rêvé de se faire adorer par Edmée et d'attacher à la jeune fille Fernand comme un frère aine. Toujours sentimentale, elle échafaudait un roman, et suivait le cours séduisant de son heureuse fiction, pendant que la destinée travaillait à lui préparer une terrible réalité.
En rentrant du presbytère, M"* de Croix-Mort trouva sa mère au salon, à demi couchée près du feu. Elle l'embrassa, l'enveloppant de la fraîcheur saine qu'elle rapportait du dehors. M""^ d'Ayères attira sa fille par la taille, la contraignit à s'asseoir sur le bord du canapé, et, la tenant de près, sûre qu'elle ne pourrait pas lui échapper, comme elle faisait quand une question un peu trop précise l'embarrassait, elle la regarda silencieusement, l'interrogeant du regard.
Edmée avait beaucoup pâli, l'ovale de son visage s'allongeait, accentuant la fermeté de son menton volontaire. Les veilles avaient tracé un cercle noir autour de ses yeux, mais leur expression candide n'avait pas changé.
^jme (JWyères lui prit la main et, la gardant dans la sienne :
— Eh bien ! mon enfant, dit-elle avec tristesse, tu ne veux donc rien me dire ? Tu n'as donc pas confiance en moi ? Tu sens, pourtant, que je t'aime, et que je souffre de te voir tourmentée et malheureuse. Voyons, ma chère petite, ouvre ton cœur. Qu'y a-t-il?
^P^ de Croix-Mort devint livide, des larmes brillèrent dans ses yeux, son cœur lui fit mal, comme si on le lui tordait dans la poitrine ; mais elle répondit avec fermeté :
— Il n'y a rien, ma mère. Ne vous troublez pas... S'il y avait quelque chose, je vous le dirais.
— Mais tu ne comprends donc pas que tu m'agites encore plus en essayant de me calmer?... Tes paroles sont pleines de sous-entendus... Yoyons, parle-moi franchement... je te le demande... Je te l'ordonne! Vas-tu me désobéir ?
Edmée embrassa la pauvre femme, lui prodigua les plus tendres assurances, mais resta muette. Elle voulait se taire jusqu'à ce qu'il lui fût impossible de garder le silence, et, sou-
tenue par une force dame extraordinaire, elle exécutait ce qu'elle avait résolu.
Le dîner se passa c omme d'habitude. Fernand causa avec une animation factice qui était très pénible. Après le repas, il disparut pour aller fumer, et M""^ d'Ayères et Edmée montèrent dans leurs appartements.
Il était neuf heures. Le ciel, qui avait menacé pendant toute la journée, chargé de nuages gris, bas et lourds^ se fondait en neige. Un silence étouffant s'étendait dans la nuit, et les flocons blancs, que pas un souffle d'air ne faisait voltiger, tombaient droits, pressés, lugubres, comme s'ils avaient hâte de couvrir la terre de leur épais linceul.
Après avoir fait, suivant son habitude, quelques tours dans sa chambre, allant de la cheminée à la fenêtre, et de la fenêtre à la table, jyjiac dWyèi^es s'assit, prit un roman commencé, et essaya de lire. Elle se couchait très tard, ayant un mauvais sommeil. Au bout de quelques pages, son livre s'abaissa sur ses genoux, et, les yeux fixés sur le feu qui brûlait, rouge, elle s'absorba dans une sérieuse méditation.
Le tic tac de la pendule la berçait de son bruit
monotone, pendant que, sur les taillis du parc, la neige tombait sans répit, lente et active, douce et écrasante. Elle se rappelait qu'autrefois Edmée toute petite aimait à courir sur ce tapis immaculé, disant que la neige était une amie. Et, dans ses joies fougueuses, l'enfant se roulait, au plus épais, ainsi qu'un jeune loup. Billet lui avait fabriqué un traîneau garni de peaux de renards, et, durant des heures, le sauvage, fumant de sueur, tirait l'équipage pour amuser sa chère demoiselle. Souvent, dans une ornière, le traîneau versait, et alors les éclats de rire d'Edmée partaient comme des fusées. Régine les entendait distinctement, et un soupir gonflait son cœur.
Puis la neige disparaissait et le parc se montrait verdoyant. JVP^de Croix-Mort était grande. Elle passait, sérieuse, avec des accès soudains de folâtre gaîté. Sa mère pensait qu'il faudrait un jour la marier. Et justement un jeune homme élégant se pi'ésentait, souriant dans sa barbe d'or. C'était Fernand, ce bel inconnu. Régine n'allait-elle pas songer aussitôt à sa fille? Ce charmant voisin n'était-il pas amené par la Providence? Aussi, en mère avisée, préparait-elle de
longue main Taccord désiré. Elle rapprochait peu à peu les deux jeunes gens, elle invitait M. d'Ayères de loin en loin, et, d'un regard attendri, elle le suivait, marchant avec Edmée sur la terrasse. Quel avenir exquis cette union lui préparait! Des petits -enfants qui courraient autour d'elle, joues roses et cheveux blonds, babillant et riant. Grand'mère encore charmante, avec quel orgueil elle les promènerait, fière que l'on put les prendre pour ses enfants, à elle, et orgueilleuse de dire : « Non, non, ils sont à ma fille. Je suis, moi, leur aïeule !... »
Soudain le décor changeait encore une fois, et le salon de Croix-Mort apparaissait. Les mêmes personnages s'y trouvaient réunis, elle, Edmée et Fernand, mais contraints, glacés, hostiles, évitant de se regarder, ne se parlant jamais. Plus d'intimité, plus de tendresse, point de petits anges, charme et douceur du foyer. La réalité sans voile, vue dans toute son horreur : un mari las du mariage et secouant violemment sa chaîne, une femme secrètement martyrisée et souffrant sans se plaindre, une enfant farouche, dévorée d'une liaine inexplicable. Yoilà ce qui était, ce qu'elle avait fait, elle, Régine, par sa
folie, ce qu'elle regrettait amèrement, et ne pourrait jamais réparer.
Elle pleura, dans la solitude de sa chambre, puis, peu à peu, un apaisement se fit en elle, et elle s'assoupit.
Il était minuit quand elle se réveilla en sursaut, avec une violente impression de terreur. Sa lampe avait baissé, le feu s'éteignait dans la cheminée. Elle écouta anxieusement et entendit une plainte, un long soupir, une sorte de piétinement'dans la galerie qui conduisait à la chambre de sa fille. Elle prêta l'oreille, et ne distingua plus rien.
Des idées, qui ne lui étaient jamais venues, s'imposèrent à son esprit et le troublèrent. Elle conçut de subits soupçons, elle eut des doutes, qu'elle voulut éclaircir sur-le-champ. Et, sans lumière, étouffant le bruit de ses pas, elle ouvrit sa porte et sortit.
Une obscurité complète régnait. Elle marcha à tâtons, silencieuse et attentive. Elle avait parcouru plus de la moitié de la galerie, lorsqu'à son approche, devant la chambre d'Edmée, une ombre, qui semblait agenouillée, se leva et disparut. M""^ d'Ayères s'arrêta tremblante.
Qu'est-ce que cela signifiait? Elle voulait continuer sa marche, mais craignait de donner Téveil en parlant, en appelant. Il Fallaitpourtant qu'elle entrât chez sa fille. Là était le mystère : elle le devinait, elle en avait maintenant la certitude.
Brusquement elle retourna en arrière. Un moyen existait pour elle d'arriver auprès d'Edmée, sans jeter l'alarme dans le château. Un balcon régnait d'un bout à l'autre de la façade du premier étage. M""^ d'Ayères revint dans sa chambre, s'enveloppa d'un manteau, ouvrit sa croisée, et, marchant dans la neige déjà épaisse, gagna la fenêtre de la jeune fille. Elle vit la chambre faiblement éclairée, et aperçut une forme confuse debout auprès de la cheminée. Elle frappa du doigt contre le carreau, sans obtenir de réponse. Elle redoubla, heurtant du poing, cette fois. La forme se mit à courir, comme en proie à une terreur folle.
Alors une rage de terminer cette aventure s'empara de Régine : elle ébranla la fenêtre, disant :
— Edmée... c'est moi... ouvre!...
Dans les efforts qu'elle faisait, une vitre se brisa, tombant sans bruit sur le tapis. Elle passa sa main, au risque de se blesser, ouvrit, et entra
vivement. Un cri d'appel déchirant retentit dans la chambre :
— Au secours, à moi, maman, à moi !
Et M"® de Croix-Mort, les yeux hagards, apparut à Régine.
Les deux femmes restèrent en présence, bouleversées Fune et l'autre. Enfin Edmée retrouva un peu de sang-froid ; elle porta sa main à son front, pour essuyer une sueur glacée, et, balbutiant :
— Ah ! c'était vous, ma mère? dit-elle.
— Oui, c'était nioi... Mais tu m'appelais?... Et tu as été épouvantée à ma vue!...
— Je ne m'attendais pas à vous voir arriver par là... J'ai eu peur... N'est-ce pas naturel?
— Non, car tu criais: «Ausecours!...» Contre qui donc?
Le visage de M'" de Croix-Mort se contracta, elle baissa la tête, et s'assit sans répondre.
— Toujours ce mutisme! reprit M""^ d'Ayères avec colère... Tu te caches de moi?... Tu dissimules?... C'est donc que tu fais le mal!
La jeune fille, à ces mots, se dressa, une flamme passa dans ses yeux, et, saisissant sa mère par le bras avec force :
— Vous me soupçonnez?... Moi?... Moi! Eh bien, puisque vous voulez savoir... ne parlez pas, attendez, et vous verrez!
Elles se tinrent debout, silencieuses, évitant de se regarder, comme si elles craignaient de lire leurs impressions sur leur visage. Un assez long temps s'écoula, puis, dans la galerie, un bruit de pas légers glissa, s'arrêta derrière la porte, et des soupirs entrecoupés d'appel : « Edmée ! Edmée! » arrivèrent à leurs oreilles.
Elles écoutaient. Tune avec une hor 'ible tristesse, maintenant qu'elle ne craignait plus rien, l'autre avec une stupeur indicible. La mère eut un geste d'interrogation. La fille, sans parler, ouvrit la porte de son cabinet de toilette, montra un fauteuil placé au-dessous d'un œil-de-bœiif, très étroit et assez élevé, qui prenait jour sur la galerie. M'°^ d'Ayères monta vivement, se pencha vers l'ouverture, avec une affreuse curiosité, et aussitôt étouffa un cri. Dans celui qui, à la porte de cette chambre virginale, appelait en gémissant, elle avait reconnu son mari.
Ce fut lumineux et rapide comme un éclair. Le souvenir de tous les incidents douloureux qui avaient marqué ces dernières semaines lui
revint. Elle comprit ce qui lui paraissait inexplicable, elle se rendit compte du sujtplice qu'Edmée endurait héroïquement, sans une plainte, sans un soupir, et, accablée par tant de générosité, elle se courba comme si elle allait s'agenouiller, criant avec désespoir :
— Pardon, mon enfant, oh ! pardon!... Pardon !
M"^ de Croix-Mort releva sa mère, la serra contre sa poitrine. Et toutes deux restèrent pétrifiées, ne pleurant pas, ne bougeant pas, pleines d'horreur.
C'était un tableau fantastique que celui de cette chambre à peine éclairée, dont la fenêtre mal close laissait entrer la neige glaciale, et au milieu de laquelle ces deux femmes se tenaient enlacées, comme pour se défendre mutuellement contre le malheur. La mère retrouva la première le sentiment de la réalité; elle se dégagea des bras de sa fille, et, à voix basse :
— Tu n'as que trop souffert jusqu'ici, ma pauvre enfant. C'est mon tour maintenant... Laisse-moi faire, et ne crains plus rien! Prends le chemin par lequel je suis venue... Enfermetoi dans ma chambre, et n'ouvre qu'à moi.
Elle la poussa sur le balcon, et marcha d'un pas ferme vers la porte d'entrée. Elle tira les verrous, tourna la clef, et sortit dans la galerie. Une sourde exclamation retentit, suivie aussitôt d'un bruit de voix irritées et violentes qui s'éloignaient. Puis le silence se fit.
Edmée, rompue comme si elle avait supporté une lutte terrible, les tempes battantes, le cœur sur les lèvres, se dirigea vers la chambre de sa mère, y pénétra par la fenêtre entrebâillée, et, anéantie, se laissa tomber sur le canapé, sans force et sans pensée.
Combien de temps resta-t-elle ainsi, dans un engourdissement qui lui parut bienfaisant? Elle n'aurait pu le dire. La voix de sa mère l'appelant la tira de sa prostration. Elle se leva, chancelante, alla ouvrir la porte, et revint s'asseoir, sans une question.
]y[mc d'Ayères, très pâle, mais résolue, s'approcha d'elle, et, frissonnante encore de la scène dont elle rapportait l'angoisse sur son visage, elle dit sourdement :
— Il partira demain. Tu ne le reverras pas!
Puis, en proie à une émotion qu'elle ne put vaincre, criant et pleurant à la fois :
— Oh ! créature stupide et funeste, mauvaise mère que j'ai été! Tout ce que tu endures de mal, c'est moi qui en suis cause. Comment pourfai-je jamais obtenir que tu me pardonnes? Que faire pour racheter mes fautes? J'ai brisé ton cœur, empoisonné ton esprit, sali ta pensée! Car c'est moi, moi, moi seule, qui me juge responsa4)le des épreuves qu'il t'a fallu subir! Ce misérable, qui a apporté l'infamie dans notre maison, c'est moi qui l'ai accueilli... Et je t'ai sacrifiée à lui, j'ai commis cette folie de croire que j'avais le droit de recommencer à vivre, quand tout mon avenir, le seul honnête, pur et bon, eût dû être en toi. C'est Dieu qui m'a frappée. Oh! bien cruellement, mais avec justice! Et maintenant, que vais-je devenir, accablée sous le fardeau d'un tel remords, le cœur dévoré par la crainte que tu n'oublies jamais?
Elle étouffait, prise d'une crise de nerfs qui lui tordait tous les membres. Edmée dut la soigner, la calmer, la plaindre, elle, la victime. Elle mesura toute la faiblesse de cette pauvre âme. Elle lui sut gré de l'énergie qu'elle avait montrée, se retrouvant mère, à cette heure su-
prême, et réunissant toutes ses forces pour défendre son enfant. Elle lui pardonna ses tortures passées, rien que pour cet instant de courage. Elle se promit de consacrer sa vie à la consoler et à lui rendre la paix de l'esprit. Ecoutant ses soupirs, la berçant dans ses bras, elle arriva à Tendormir, et tomba elle-même la tête sur Foreiller trempé de larmes, brisée par la fatigue et l'émotion.
Elles se réveillèrent toutes deux en entendant un cheval piaffer dans la cour. Elles coururent à la fenêtre, et, dans le demi-jour terne et jaune d'une matinée d'hiver, elles virent M. d'Ayères descendre les marches du perron. Il jeta un regard sur la façade du château, mit une valise, qu'il portait à la main, dans la voiture, et monta. Un coup de vent souleva un nuage de neige, et, quand l'horizon se fut éclairci, au tournant du chemin, celui qui leur avait fait tant de mal avait disparu.
Les premiers jours qui suivirent ce départ semblèrent délicieux à Edmée. Elle retrouva le calme et la sécurité. Ses exigences envers la destinée n'étaient pas grandes : elle demandait seulement le droit de vivre tranquille. Elle ne
souhaitait même pas d'être heureuse. Elle ne croyait pas que ce fût possible. Avec mélancolie elle se disait qu'il y a des êtres qui naissent voués à la souffrance, comme d'autres à la joie, et son ambition se bornait à obtenir le seul repos.
Sa mère qui, soutenue par ses nerfs, s'était d'abord montrée ferme et vaillante, n'avait pas tardé à tomber dans l'abattement. Elle s'était affaissée, moralement et physiquement. Elle ne descendait plus de sa chambre, et restait des heures étendue, les yeux fixes, à ressasser ses chagrins. Elle n'osait rien dire, mais sa fille lisait au fond de ses yeux l'amer regret de la vie passée. Dans un demi-sommeil favorable à la rêverie, elle évoquait les souvenirs de fête, et les ritournelles des danses chantaient à son oreille. Qui sait? Peut-être regrettait- elle l'homme fatal, le beau Fernand à la barbe d'or, qu'elle avait chéri, même infidèle, comme si elle éprouvait une secrète satisfaction d'orgueil à le voir triompher en amour.
Un après-midi, au retour d'une promenade, Edmée, en entrant chez sa mère, lui vit les yeux rouges. Elle s'informa doucement, mais n'obtint
que des réponses vagues. Elle insista. Alors avec des larmes, la pauvre femme avoua qu'elle avait reçu une lettre de son mari. Il était désolé, souffrant, il suppliait. La vie lui paraissait impossible... Il ne savait que devenir... Tout ce qu'il avait méconnu et outragé lui' faisait défaut cruellement... Et de pleurer de plus belle, fort attendrie par les lamentations de l'exilé. M"° de Croix-Mort, très sombre, fît quelques pas sans parler, puis, s'arrêtant devant M""^ d'Ayères, la lèvre ironique, et la voix âpre :
— Eh bien, dit-elle, allez le retrouver, s'il vous manque !...
Elle se repentit aussitôt de sa vivacité. Sa mère s'indigna, protesta. Sa place désormais devait être auprès d'Edmée. Il n'y avait plus rien de commun entre elle et ce malheureux, Pourtant, tout en le condamnant, elle ne pouvait se défendre de le plaindre. Et sa rigueur n'excluait pas la pitié.
A la suite de cet incident, la jeune fille éprouva de secrètes inquiétudes. Elle redouta de voir un jour sa mère faiblir : peut-être le temps achèverait-il l'œuvre de pardon déjà com-
mencée? Mais, quoi qu'il advînt, pour elle, aucune transaction ne serait jamais acceptable, et elle prit la résolution, le jour où Fernan-d reparaîtrait, de s'éloigner pour toujours.
Après la scène violente qui avait précédé et déterminé son départ, Fernand s'était trouvé eu proie à un désordre d'esprit inexprimable. Les nerfs surexcités, le cerveau exalté, il passa le reste de la nuit à se promener, essayant de réfléchir, et ne parvenant pas à fixer sa pensée, qui tourbillonnait dans sa tête, comme une feuille emportée par le vent d'orage.
Il était partagé entre la honte d'avoir été découvert, et la rage de se sentir dominé. Il avait baissé la tête sous les sanglants reproches que lui adressait cette femme qu'il considérait comme si faible et si vaine. Lui, le maître qui osait tout, le tyran qui ne connaissait d'autre loi que son caprice, il était resté sans force, sans résistance, devant un pauvre être dédaigné, su-
bitement fortifié par le sentiment du devoir. La vertu, la morale, des mots qui le faisaient rire, l'avaient arrêté, lui, le cynique. Comment cela avait-il pu se faire?
Et, comme le serpent écrasp sous le talon de la femme, il se révoltait, furieux de son impuissance. Tout s'écroulait autour de lui. La famille 011, après les désordres de sa jeunesse, il avait trouvé le refuge, le port de salut, brusquement le rejetait. Et il se voyait lancé de nouveau à travers les tourmentes de la vie. Un dégoût plus profond s'empara de lui, une lassitude plus complète Taccabla. Il se sentit vide, fourbu, fini. Il se jugea inutile à lui-même, nuisible aux autres, et se demanda s'il ne valait pas mieux en arriver tout de suite au dénouement forcé de l'intrigue humaine.
Il s'arrêta devant sa glace, sourit amèrement à ce désespéré qui le regardait avec des yeux caves, et, avisant une place entre ses deux sourcils, au milieu de son front, il se dit qu'elle semblait faite pour y loger une balle. N'était-ce pas le plus simple, le plus rapide, le plus digne moyen de sortir de tous ses embarras?
Chacun y trouverait son compte : lui, qui
serait dans l'immobilité éternelle, ces pauvres femmes, qui respireraient enfin, délivrées de la crainte qu'il leur inspirait.
Il prit un revolver dans le tiroir de sa table, le tourna machinalement entre ses doigts, l'approcha de son visage. Un pas, qui ébranla le plancher au-dessus de sa tête, l'arrêta dans l'exécution de son dessein. Les domestiques du château se levaient. Il jeta un coup d'œil sur la pendule : elle marquait six heures. La nuit s'était écoulée dans ces agitations; le jour allait venir. Il se figura en un instant, au bruit du coup de feu , tout le monde accourant effaré, le tumulte, les cris, sa femme et Edmée éclaboussées de son sang, et le scandale ajoutant une horreur de plus à celle de cette fin tragique.
11 reprit possession de lui-même, et résolut de leur épargner cette dernière épreuve. Il avait promis de s'éloigner : il fallait d'abord tenir sa promesse. Il s'en irait assez loin pour que son identité ne pût pas être établie, et, ayant rendu la liberté à ses deux victimes, il aurait acquitté envers elles son effroyable dette. Il se sentit un peu soulagé par cette résolution généreuse. Il
sonna pour ordonner qu'on attelât, fit faire une valise, et partit pour Paris.
Paris a une atmosphère spéciale, qui n'est probablement pas composée d'une proportion d'oxygène et d'azote semblable à celle de Tair ordinaire, car la vie y est plus ardente, plus entraînante que partout ailleurs. Cet air grise et surexcite fortement ceux qui ne sont pas habitués à le respirer. Il est l'élément essentiel de l'activité de ceux dont les poumons sont accoutumés à sa combustion dévorante. Le Parisien, éloigné pour un temps de Paris, languit et s'affaiblit. Aussitôt qu'il rentre dans la zone oii l'action de cet air particulier se fait sentir, sa vivacité reparaît, ses idées se modifient, il redevient lui-même.
Fernand, à son insu, subit cette loi. Quand il aperçut à l'horizon la masse grise hérissée de toits inégaux, surmontée de cheminées énormes, enveloppée d'un brouillard de fumée, qui annonce Paris, quand il traversa les chantiers du chemin de fer, sillonnés de locomotives sifflant et traînant les wagons pleins des approvisionnements nécessaires à deux millions d'êtres vi vants,une agitation fébrile s'empara de lui ; il se
sentit impatient d'arriver. Lui qui, en partant, se disait : « Je fais la première étape du voyage dont on ne revient pas », il salua Paris avec la joie d'un touriste en déplacement de plaisir.
Quand il foula du pied le trottoir, il eut un moment de ravissement. Il alla devant lui, le nez au vent, portant sa valise à la main, sans songer à prendre une voiture. Il fut grisé complètement par le mouvement et le tumulte, et se surprit, au bout d'un instant, arrêté au coin d'une rue, à regarder des femmes monter en omnibus.
Il pensa : « Je perds la tête », et, hélant un fiacre, il se fit conduire au cercle. Il ne pouvait descendre chez lui : l'appartement n'était pas en état, et ses domestiques étaient restés à Croix- Mort. Au troisième étage du cercle, des chambres sont mises à la disposition des membres qui habitent la campagne. Là, au moins, il était sûr de trouver un service bien fait, et tout le confort qu'il aurait vainement cherché à J 'hôtel.
Il déjeuna, s'habilla, passa chez son homme d'affaires, fit un tour aux Champs-Elysées, distribua quelques coups de chapeau, et, à cinq heures, il rentra. Il fut accueilli chaleureusement par ses camarades, annonça qu'il traver-
sait seulement Paris, puis, tout en causant, s'anima, se reprit à ce train d'existence qu il avait si longtemps mené, dîna gaîment, et, à neuf heures, se retrouva dans un fauteuil, à une première représentation des Variétés.
Il n'y avait pas beaucoup plus de douze heures qu'il s'était promis à lui-même de ne pas survivre au naufrage de sa vie conjugale, et il était dans la chaleur d'une salle de spectacle, sous la clarté resplendissante du lustre, écoutant les flonflons de l'orchestre, et applaudissant les chansons de la diva à la mode.
En sortant du théâtre, il retourna au cercle à pied. Il faisait un froid sec. Pas de neige comme à Croix-Mort. Il suivit les boulevards en fumant son cigare, rencontra quelques amis, se laissa entraîner par eux, soupa, joua, gagna beaucoup, et, à quatre heures du matin, se coucha, brisé de fatigue, mais radicalement guéri de son envie de mourir.
En se réveillant à dix heures, dans cette chambre du cercle, il eut un instant de surprise. Il ne se reconnaissait pas. La mémoire lui revint. Il éprouva une sourde douleur en se nippelant la scène tragique de la nuit précédente,
puis il constata, avec un mauvais orgueil, qu'il avait eu la force de secouer son accablement et de résister aux conseils découragés du désespoir. Il se dit : « J'avais trop tôt douté de moi : la petite bête n'est pas encore morte. La vie me réserve encore des sensations; je n'ai pas tout épuisé, je ne suis pas aussi usé que je le croyais. Puisqu' « elles » m'ont chassé, je les oublierai. »
Il fit tout ce qui dépendait de lui pour obtenir ce résultat d'étouffer sa pensée, et se livra aux excès de son existence d'autrefois. Il voulait s'étourdir, et y réussit par intervalles. Mais il eut des retours de raison terribles. L'attrait que cette rentrée dans le monde du plaisir lui avait offert disparut promptement, et il se traîna, sombre, las, exaspéré, se répandant en railleries violentes contre les autres et contre luimême, commettant des excentricités qui, au milieu du désordre même des nuits de fête, jetaient ses amis dans la stupeur. Il avait des gaîtés frénétiques, criant, cassant tout, puis s'abandonnait à des tristesses dont rien ne pouvait le distraire. Il faisait la cour aux jolies filles, les comblait de présents, et les renvoyait brusquement avec des
invectives. On eût dit un damné s'agitant dans ses fers brûlants, sans pouvoir arriver à les rompre.
Pendant ses orgies, quand il avait bu avec fureur, et qu'il croyait son esprit anéanti par l'ivresse, il voyait apparaître soudain Fimage d'Edmée, pure, douce et mélancolique. Il se levait alors, sans dire un mot, et suivait le fantôme dans la solitude, dans le silence, maudissant son misérable sort, mais trouvant une volupté douloureuse à ne penser qu'à celle qui le haïssait.
Il eut beau employer son temps de façon à n'avoir pas une minute inoccupée, il ne put secouer le joug de cette obsession. Eloigné de Croix-Mort, il y était présent par la pensée. Il accompagnait Edmée dans les allées du parc, il la voyait à cheval, svelte et gracieuse, galopant devant lui, et son cœur battait à se briser. Puis c'était le salon, et les deux femmes assises près de la table, travaillant, éclairées par la lampe. L'illusion était si complète, qu'il croyait entendre leur voix.
Il tomba dans une mélancolie désespérée, ne sortant plus, et restant des journées entières
immobile, à contempler Tapparition qu'il se plaisait à évoquer. Ce fut alors qu'il écrivit à Régine les lettres navrées qui la troublèrent si profondément.
Après quinze jours de vie furieuse, employée à se duper lui-même, il avait compris que, désormais, loin de Croix-Mort, il ne pouvait plus vivre. Il mit son imagination à la torture pour trouver une issue possible à cette situation, au bout de laquelle il se heurtait sans cesse à l'aversion invincible d'Edmée. L'héroïsme le plus éclatant, le dévouement le plus sublime, rendraient-ils son amour moins ignominieux, et feraient-ils possible l'impossible? Il connaissait trop bien la jeune fille pour espérer qu'elle deviendrait infâme. Et, d'ailleurs, si elle l'était devenue, eût-il continué à l'aimer? N'étai t-ce pas sa fierté farouche qui 1 affolait? Blasé, corrompu, vicié, il avait soif de cette fraîche, suave et inattaquable virginité. Cette neige inaccessible le tentait : il eut voulu y vautrer sa boue.
Il avait atteint l'extrême limite de l'irritation cérébrale. Un effort de plus, et le peu de lucidité qui lui restait serait étouffé par la démence furieuse. Il allait, inconscient de ses actes, se
laissant entraîner au hasard des rencontres et suivant ses amis dans leurs parties, comme un corps sans âme. La bizarrerie récente de son caractère avait été remarquée. Les changements brusques que son humeur subissait : une gaîté bruyante succédant à une morne tristesse, un abattement soudain remplacé par une verve fantasque, n'étaient pas faits pour étonner des gens qui faisaient de la déraison la loi de leur existence. Cependant la dernière boutade de Fernand fut assez forte pour laisser une trace dans leur esprit; plus tard, on s'en souvint, et elle servit à expliquer bien des choses.
Ce fut le soir de la Noël, à un réveillon, que se produisit l'incident. Repris d'une rage de s'amuser, comme aux premiers temps de son arrivée à Paris, Fernand passa la nuit au bal de l'Opéra, qui, à cette époque, était encore très brillant et très suivi. Là, dans les loges ou dans les couloirs, il montra un entrain qu'on ne lui connaissait plus , plaisanta , intrigua et, vers trois heures du matin, s'en alla en joyeuse compagnie souper à la Maison d'Or. Quelques-unes des plus jolies filles et des plus avenantes actrices de Paris se trouvaient là. Il
s'assit entre Fanny Mangin et Cécile Letourneur, et, pendant toute la première partie du souper, coqueta avec elles de la façon la plus gaie et la plus libre. Puis la fête s'anima, le Champagne versé à flots tourna les têtes, et on commença à divaguer follement.
La conversation tomba sur les femmes, et un écrivain d'une grande valeur, en veine de paradoxe, entreprit de démontrer qu'il n'y avait, en amour, d'enviable que le plaisir. Il développa sa thèse avec une abondance d'arguments qui pétillaient, étincelants comme les fusées d'un feu d'artifice. Lancé à fond de train, il proclama la supériorité de l'amour libre, et, au milieu des applaudissements frénétiques , il divinisa la courtisane.
Il la montra trônant , redoutée et adorée, sur les ruines de la société et de la famille, étendant son influence sur tout, hommes et choses, enchaînant à ses pieds les souverains, sur lesquels elle régnait par les sens, corrompant, dans l'intérêt de son influence, les hommes d'Etat réputés austères, trafiquant des monarchies et des républiques, vendant les secrets, achetant les consciences, ayant, enfin,
SOUS son oreiller impur, le sceptre du monde. Il y eut alors des hourras et des trépignements, des appels, des exclamations, au milieu desquels Fernand, très calme en apparence, se leva. On crut qu'il allait renchérir et broder, sur ce thème échevelé, des variations plus diaboliques encore, mais, d'une voix vibrante, il s'écria :
— Vous êtes tous idiots ou insensés d'applaudir! Il n'y a de puissant que la vertu et de triomphant que la chasteté ! Regardez les créatures qui sont autour de vous, et que vous payez pour vos plaisirs ! Elles sont les esclaves de votre fantaisie. Une poignée de louis, et vous leur ferez lécher la boue sur le parquet ! Etranges souveraines qui sont aux gages de Monsieur Tout le Monde ! Elles ont la puissance du mal, soit ! mais qu'est-ce que cela prouve ? Faire le mal? Rien n'est plus facile! Mais faire le bien, voilà la difficulté I
Il éclata d'un rire lugubre.
— Dis donc, tu sais, cria Fanny Mangin, tu étais plus drôle tout à l'heure. A cette heure-ci la morale est couchée. Il ne faut pas la réveiller !
— Laissez donc, fit un convive, d'Ayères est
tout chose depuis quelques jours; il doit s'être toqué d'une ingénue.
— Une ingénue? dit Cécile Letourneur, il lïj en a plus! J'ai été la dernière. Et j'ai valu cent mille francs, qu'a fort bien encaissés ma respectable mère.
^— C'est vrai que tu es amoureux, mon gros ? reprit Fanny. Est-elle gentille, ta petite? Comment s'appelle-t-elle? Tu nous la montreras?
A ces mots, Fernand devint pâle comme un mort. 11 lui sembla qu'une main sacrilège venait, en la touchant, de profaner son idole. Il prit son verre, le lança à la volée sur la table, où il se brisa, et, du regard et de la voix, jetant l'insulte à ces viveurs qui l'entouraient, amusés par sa colère :
— Ramassis de brutes et de drôlesses ! criat-il, vous me soulevez le cœur de dégoût! Je ne subirai pas l'abjection de rester une seconde de plus au milieu de vous î
Un concert de voix irritées ou moqueuses s'éleva autour de Fernand qui, froidement, se dirigeait vers la porte. Avant qu'il eût gagné le couloir, il entendit Fanny Mangin s'écrier :
— En voilà encore un mal poli I
Et Cécile Letourrieur qui ajoutait :
— Eh bien! vrai, il est fêlé, ce coco-là ! A sa santé, mes enfants! Il en a besoin!
Quoique tous ceux qui venaient d'assister à cette scène eussent pu attester qu'il avait agi en état de folie ou d'ivresse, M. d'Ayères était parfaitement de sang-froid. Il s'en allait écœuré, ainsi qu'il l'avait dit. Au plus beau moment de la fêle, à l'heure oii, dans les têtes, toutes les cervelles sautaient, comme les bouchons du vin de Champagne, il avait vu l'image d'Edmée, pâle et triste, se dresser pareille à un blanc fantôme, et, en un instant, il avait regardé avec d'antres yeux ce qui se passait autour de lui. Les visages surexcités des hommes, les épaules nues des femmes, les bras s'égarant autour des tailles, et les lèvres cherchant la chair, tout ce spectacle de la débauche galante, qui s'était tant de fois offert à sa vue, l'avait révolté. Il avait senti des injures monter à sa bouche, et, avec une âpre satisfaction, il les avait laissé déborder.
Maintenant c'était bien fini : il n'y avait plus pour lui de diversion possible. Il se sentait incapable de rester un jour de plus à Paris^. A la vie abrutissante qu'il menait il préférait les tortures
de l'isolement. Il aimait mieux se concentrer dans sa monstrueuse tendresse, dût-il y trouver la démence ou la mort. Il voulait revoir le pays où Edmée vivait, respirer le même air qu'elle, se cacher, épier, et peut-être arriver à la voir de loin, sans qu'elle s'en doutât. Car il no voulait ni l'effrayer ni la tourmenter.
Il partit le jour même. Avec une grande prudence, il prit un billet pour une station plus éloignée, de six lieues, que celle où on s'arrêtait habituellement pour aller à Croix-Mort. Là il était absolument inconnu. Il descendit à l'auberge, dîna, et, dans un mauvais cabriolet à peine suspendu, par une nuit très noire, il se fit conduire à deux kilomètres de La Yi guérie. A pied, il gagna sa maison, réveilla son vieux jardinier, lui ordonna de ne pas souffler mot de son arrivée, et, tranquille comme il ne l'avait pas été depuis longtemps, il attendit le jour.
KV
Les semaines qui venaient de s'écouler devaient compter, pour Edmée, parmi les plus heureuses. Ce bonheur était bien relatif. Mais, après des agitations aussi violentes que celles par lesquelles, eu si peu de temps, il lui avait fallu passer, le calme et la sécurité lui procurèrent un repos moral précieux. Elle reprit sa vie pure et douce. Elle chassa de son esprit les pensées avilissantes et odieuses qui l'avaient hantée, elle eut le droit de ne plus prévoir l'infamie, elle perdit l'expérience du mal, elle sentit, avec délices, s'épanouir, de nouveau, son innocence.
Le seul point noir qu'elle découvrit dans son ciel, était la tristesse lassée de sa mère. lyjme (j' ^yères mangcait, dormait, marchait, par-
lait, et, cependant, on ne pouvait assurer qu'elle vécût. Elle accomplissait automatiquement tous les actes de l'existence, mais la volonté était absente. Elle se laissait faire comme un véritable enfant, ne disait jamais mon; mais ne disait non plus jamais : oui.
Une indifférence complète était en elle pour tout ce qui l'entourait présentement: êtres et choses. Une seule petite case restait ouverte dans son cerveau : celle du souvenir. Sans cesse elle se remémorait cette année dévorante et exquise, passée à Paris en plein tourbillon des plaisirs, aux côtés de ce beau garçon qui, lui, était reparti vers le pays des fêtes.
Dans le grand salon de Croix-Mort, à demi couchée, selon son habitude, pendant que sa fille travaillait auprès d'elle, Régine voyait, comme dans un mirage, l'allée des Champs- Elysées, bordée de chaque côté par les marronniers aux branches frissonnantes sous le vent d'hiver, suivie par les promeneurs allant d'un pas rapide et sonore sur l'asphalte du trottoir, et encombrée d'équipages montant en files serrées vers le Bois. Elle était, elle, dans soucoupe, chaudement enveloppée de fourrure; elle se
laissait bercer par le mouvement oiiduleux et par le roulement doux de la voiture. Elle reconnaissait au passage des figures de connaissance, et elle saluait en souriant. Sa seule préoccupation était la recherche de ce qui pourrait lui plaire. Le soir elle dînait en grande cérémonie, et, après, elle allait au bal. Et elle entendait le discret cliquetis du service, le murmure étoulfé des conversations, dans la salle à manger sombre,' concentrant toutes ses lumières sur la table éclatante de cristaux, d'argenterie et de fleurs. Les robes décolletées, entremêlées d'habits noirs, opposaient leurs couleurs, les éventails palpitaient sur les poitrines comme des ailes d'oiseaux énamourés, et les têtes s'agitaient, nobles et gracieuses, dans un scintillement de diamants. Puis, c'était l'entrée dans les salons encombrés d'invités, graves, parlant avec des airs de mystère, dans les embrasures de portes, pendant que les sonorités de l'orchestre arrivaient par bouffées chantantes, refrains de l'opérette en vogue, salués au passage. Et. au bras d'un valseur, elle s'élançait, les yeux vagues, la respiration coupée, tournantavec passion, pour mettre le comble à cet étourdissement qui était sa vie.
Tout à coup Edmée se levait et faisait grincer une chaise sur le parquet, Régine ouvrait lesyeux, et toute la vision charmante s'évanouissait Comme si on baissait le rideau d'un théâtre, le décor, les personnages, tout disparaissait. Et elle se retrouvait dans le salon froid et triste du vieux château, seule avec sa fille. Alors sa tète tombait sur sa poitrine, ses regards s'éteignaient, et elle avait la sensation épouvantée de l'ensevelissement sans espoir dans ce lugubre tombeau.
Edmée avait d'abord tenté de relever le moral de sa mère. Elle s'était ingéniée à la distraire, lui faisant la conversation, la promenant, s'efforçant de la reprendre. Mais M""^ d'Ayères répondait à peine, se laissait conduire d'un pas indifférent, et n'essayait même pas de cacher Tennui morne qui la rongeait.
Elle n'avait qu'un instant de bon dans la journée, celui où elle lisait le journal qui lui parlait de Paris, lui racontait les cancans du monde, les bruits de coulisses, lui décrivait les bals et les représentations. Elle éprouvait là des satisfactions de prisonnier à qui on parle de la liberté.
Et, toujours, dans ses yeux qui cherchaient à
voir au delà de Thorizon, Edméc découvrait le regret de l'affreuse existence qui avait fait du cette femme, saine et intelligente, une pauvre créature brisée et atrophiée.
Il avait fallu qu'elle en prît son parti, et elle s'était résignée à vivre sans penser à l'avenir, ne cherchant pas à savoir ce qui arriverait le lendemain, jouissant du calme présent.
Elle avait repris le chemin des bois qui offraient un cadre sévère et sombre à sa mélancohe. Elle attelait, ainsi que par le passé, sa petite voiture, et, traînée parle vieux poney, elle s'en allait avec le curé visiter les villages des environs, suivre d'un concert de bénédictions, et songeant tristement, lorsqu'on lui souhaitait un bonheur égal à sa bonté.
Quand, en compagnie du vieux piètre, elle passait par une route difficile, dans les ornières de laquelle le petit cheval tirait en soufflant, aussitôt Billet apparaissait, comme s'il fut sorti d'un mystérieux affût, et, d'un bras auquel rien ne résistait, l'hercule poussait voiture et cheval hors du mauvais pas.
On eut dit que le sauvage redoublait de surveillance autour de M'" de Croix-Mort. Il ne se
montrait pas toujours, mais il rôdait incessamment, dans un rayon de cinq cents pas, lorsque sa chère maîtresse était en campagne. Souvent, en entendant les taillis craquer, le curé se troublait, et jetait à sa compagne un coup d'œil alarmé. Mais Edmée souriait :
— C'est Jean, monsieur le curé, qui fait sa ronde. Voulez-vous que je le siffle?... Vous allez voir. . .
Elle arrondissait les lèvres , et lançait , on vraie fille des bois qu'elle était, un strident coup de sifflet. Au bout d'un instant, le garde se montrait à la lisière, sa cape de drap à la main, joyeux d'être appelé, et s'attachant aux promeneurs, ainsi qu'un chien qui s'est échappé -et qui craint d'être renvoyé à la niche.
Cependant le curé n'était pas sans inquiétudes. Il redoutait de voir apparaître tout à coup le mauvais homme. Il n'osait pas faire part de ses appréhensions à la jeune fille. Il la voyait impassible, et espérait qu'elle avait oublié. Mais quelquefois, dans son regard rencontré, il découvrait une lueur subite, semblable à celle d'un phare éclairant la nuit, et qui trahissait l'éveil de la pensée. Il comprenait alors qu'Edmée ne
voulait pas parler de celui qu'elle haïssait si profondément, mais que le feu de ses rancunes couvait, toujours ardent.
D'autres indices auraient pu assurer la conviction du vieillard. Jamais M'"" de Croix-Mort n'allait du côté de La Vignerie. Quand elle approchait des bois qui entouraient cette maison maudite, une ombre s'étendait sur son visage, elle devenait silencieuse et grave comme si elle passait le long d'un cimetière. En effet, n'était-ce pas là qu'étaient ensevelies toutes ses illusions et toutes ses espérances?
Jamais elle ne prononçait le nom d'Ayères, même pour désigner sa mère, en parlant à des étrangers. Elle disait « madame » tout court. Enfin elle ne se présentait plus à confesse, craignant sans doute, non pas d'avouer les sentiments violents qui s'agitaient en elle ^ mais de remuer, par l'aveu, toutes ses colères.
Le curé, deux fois par semaine, maintenant, dînait au château. Mais il ne parvenait pas non plus à tirer la baronne de son atonie. Elle le recevait avec une indifférence nonchalante. Elle écoutait la conversation sans y prendre part, et ne s'animait que quand l'abbé Levasseur, cédant
au désir deM^'^de Croix-Mort, consentait à faire une partie de cartes. On jouait alors à l'écarté, et très cher. Le vieux prêtre disait à Edmée :
— Mon enfant, vous me faites commettre de gros péchés. Je m'anime, je désire le gain...
— Bah! c'est pour vos pauvres, monsieur le curé: le but sauve l'acte... Laissez-vous aller!...
Et quand elle avait, avec beaucoup de bonheur, ramassé les enjeux de tout le monde, elle mettait l'argent dans la main de son ami, au moment du départ :
— Tenez, monsieur le curé, et demain matin, pendant que vous y serez, faites pénitence pour moi.
Le vieillard serrait le bras de la jeune fille, et la regardait avec des yeux pleins d'afîectueuse admiration, en se demandant ce que pouvait bien avoir à se reprocher cet ange égaré sur la terre.
Le surlendemain de la Noël, après un dîner excellent, le brave homme était installé devant la table de jeu, et faisait la partie de la baronne. Il était adossé à la cheminée et avait, en face de lui, une fenêtre donnant sur la terrasse. Edmée, assise près de sa mère, travaillait en attendant le
moment de remplacer le perdant. Pendant que M""" d'Ayères battait les cartes, le curé regardait machinalement du côté de cette fenêtre dont les rideaux, par hasard, étaient relevés.
Tout à coup il pâlit, ses mains se mirent à trembler si fort que les cartes froissées firent outre ses doigts un bruit sec, et ses yeux restèrent fixes. Appuyée contre la vitre, il avait cru voir, diabolique et menaçante, la tète de Fernand. Son regard et celui de l'apparition s'étaient croisés, et tout avait disparu.
Le curé, troublé, commençaà jouer tellement mal, écartant à contre sens, et faisant école sur école, que M"^ de Croix-Mort lui dit :
— Mon bon abbé, ce soir, vous n'êtes pas au jeu ; je crois que nous ferions mieux d'arrêter la partie.
M. Levasseur ne répondit pas. Il surveillait la croisée, cherchant vainement, sur son fond noir, la figure terrible. Il se disait : « Serait-il de retour? Est-il venu rôder autour du château? Quels projets cette surveillance mystérieuse annoncet-elle?Commentm'assurerdecequeje redoute? »
Il prétexta une grande fatigue, et, à dix heures, chaudement enveloppé dans son manteau, il
prit le chemin du presbytère, sous la conduito du jardinier, qui raccompagnait toujours jusqu'à la place de Téglise, avec une lanterne. Il faisait, ce soir-là, un clair de lune superbe, et il était tombé de la neige. On y voyait comme en plein jour. Le prêtre, arrivé à la grille, dit à son compagnon :
— J'ai oublié quelque chose dans le vestibule: il faut que je retourne.
— Si monsieur le curé veut, j'irai?...
— Non, vous ne sauriez pas trouver... Attendez-moi une minute seulement.
Il se dirigea seul vers le château, marchant avec précipitation. Il voulait avoir la preuve qu'il n'avait pas rêvé en croyant reconnaître le visage de M. d'Ayères derrière le carreau. S'il était venu, ses pas devaient être marqués dans la neige sur la terrasse.
Le cœur battant, plein d'anxiété, le vieillard s'avançaitavecprécaution pour n'être pas aperçu, craignant les questions. Il tourna heureusement le château, suivit les plates-bandes, et, avec saisissement, sur le tapis blanc et glacé, découvrit les traces d'un pied fin, soigneusement chaussé. Elles venaient des profondeurs du parc, s'ar-
LES DAMES DE CROIX-MORT. 3l3
relaient au bas de la fenêtre, où la neige piétinée révélait une station prolongée, et s'éloignaient dans la direction du pont de la Divonnette.
Le curé resta immobile, se demandant ce qu'il devait faire. Son premier mouvement fut d'entrer au château et de prévenir M"° de Croix- Mort. Mais toutes les lumières étaient déjà éteintes au rez-de-chaussée. Ces dames, montées dans leurs chambres, s'étonneraient, interrogeraient. Il faudrait tout dire à la baronne en même temps qu'à Edmée. La précaution n'étaitelle pas pire que le danger?
L'abbé Levasseur se dirigea de nouveau vers la grille, lentement, réfléchissant, et prit la résolution de se présenter avant le déjeuner, le lendemain, pour avertir la jeune fille de rester chez elle. Jamais Edmée ne sortait dans la matinée. Il rentra au presbytère très agité, passa une nuit affreuse, se leva au petit jour, dépêcha sa messe, et, comme neuf heures sonnaient, il arriva au château.
Ce fut son compagnon de la veille, le jardinier, qui le reçut. Il s'arrêta de balayer la neige, qui rendait glissantes les marches du perron, et, saluant le curé :
— Si c'est Mademoiselle que vous cherchez, monsieur le doyen, la v'ià qui s'en va par le parc...
Le curé pâlit, ses oreilles bourdonnèrent : il eut un fatal pressentiment. En une seconde, il vit la terrible figure collée à la vitre, ses yeux pleins de passion menaçante, les empreintes de pieds marquées dans la neige, et, sur cette même route suivie par le mauvais homme, la trace des pas légers de la fille du bon Dieu.
Il dit :
— Y a-t-il longtemps qu'elle est partie?
— Pas seulement cinq minutes. Mais elle marchait bien. Car elle est pressée!
— Où va-t-elle donc?
— A l'orée du bois^ chez la Thibaude qui s'est laissée accoucher cette nuit ayant terme... Elle est malade, da! Et on est venu drès le matin quérir Mademoiselle...
Le curé n'écoutait déjà plus. Il avait retroussé sa soutane dans sa ceinture, et, allongeant le pas, il courait, plutôt qu'il ne marchait, àla suite de la jeune fille, s'arrêtant aux carrefours du bois et appelant : « Edmée! », sans obtenir de réponse. Il était sorti du parc, et, maintenant, il suivait
LES DAMES DE CUOIX-MORT. 3i:i
une route de forêt, sur la neige boueuse et foulée de laquelle il ne reconnaissait plus la trace de M"*" de Croix-Mort. Avait-elle passé par le grand chemin, ou s'était-elle jetée dans une traverse? Le vieillard regardait de tous ses yeux, et, sur les sentiers frayés par les bûcherons et les ramasseurg de bois mort, il ne découvrait aucun indice qui pût le guider. Il poussait des cris. Le silence lourd et étouiïé des étendues cotonnées de neige absorbait ses appels, et rien ne répondait.
JNr^*' de Croix-Mort, comme le jardinier l'avait dit au curé, s'était éloignée d'un bon pas. Elle se rendait chez une pauvre femme, qui faisait des journées au château, et dont le mari était un de ces rétameurs ambulants qui courent les campagnes, en tirant à bras une petite voiture .
Portant sous son manteau sa boîte de pharmacie, elle se hâtait. Le parc s'étendait tout blanc devant elle. Elle passa la Divonnette, qui n'était pas encore gelée, et des roseaux de laquelle, avec un cri aigu, s'envolèrent des canards sauvages, et s'engagea dans la forêt. Elle marchait depuis une demi-heure environ, quand il
lui sembla entendre craquer les branches dans le taillis. Elle s'arrêta une seconde, et dit à voix haute :
— Est-ce toi, mon vieux Billet?
Le bruit cessa, et la figure épanouie du garde ne se montra pas à la bordure du gaulis. « C'est quelque chevreuil qui broute Técorce des bouleaux », pensa Edmée, et elle repartit vivement pour regagner le temps bien court qu'elle venait de perdre.
Elle allait sur la neige épaisse, silencieusement, comme sur un tapis, prêtant l'oreille avec une préoccupation vague. Un nouveau craquement de branche brisée se fit entendre dans la même direction. Edmée une seconde fois s'arrêta et cria :
— Billet!
Sa voix seperditdans la profondeur du fourré muet. Alors elle fut prise de terreur. Qui donc la suivait ainsi sous bois? Qui donc se cachait, sans répondre à son appel? Elle était connue de tous les ouvriers de la forêt. Était-ce quelque rôdeur, quelque braconnier? Mais, sur la garderie de Billet, personne n'eût osé mettre le pied.
Elle accéléra sa marche, qui prit une allure
LES DAMES DE CROIX-MORT. 3n
de fuite. Tout était morne, sourd et désert, et, le long du chemin, elle distinguait le froissement des branches produit par la poursuite de celui qui s'attachait silencieusement à elle. Un flot de sang lui monta au visage et sa respiration devint haletante. Elle avait peur. Mais, résolue et vigoureuse, elle lança un regard autour d'elle, pour se rendre compte de l'endroit oii elle se trouvait.
Elle s'était engagée dans le chemin qui mène à La Vieuville. Sur la gauche s'étendait la plaine, où elle ^serait en vue, ayant l'espace autour d'elle. Un sentier y aboutissait. Elle s'y jeta et, pour gagner la lisière, elle se prépara à courir. Elle avait sauté le petit fossé du chemin, quand une ombre noire, sortant du taillis, se dressa soudainement.
Les pieds de W^^ de Croix-Mort restèrent cloués au sol, elle poussa une exclamation, fit un geste d'horreur : elle venait de reconnaître Fernand .
Ils étaient à peine éloignés de dix pas l'un de Faiitre. Ils se regardèrent, elle tremblante, effarée devant ce spectre; lui sombre et blême, comme épouvanté de ce qu'il tentait. Ses mains
se levèrent suppliantes et, s'inelinant, il se laissa tomber à genoux dans la neige du sentier, murmurant avec un sanglot :
— Edmée ! oh ! Edmée ! . . .
La jeune fille poussa un cri de terreur, et, se retournant, elle s'élança au hasard, se sauvant de toutes ses forces, ne criant pas, réservant son souffle pour prolonger sa fuite. Il la suivit, implorant toujours, balbutiant des paroles qui ne parvenaient pas jusqu'à elle. Et, s'animant par la poursuite même, il s'efforçait de la rejoindre. Mais la peur donnait des ailes à la jeune fille, et la distance s'agrandissait entre elle et son effroyable chasseur. Elle revenait sur ses pas, entendant le monstre, qui courait, répéter d'une voix étranglée et rauque :
— Edmée. . . par pitié I Edmée ! . . .
Son cerveau s'embrasait, sa poitrine lui paraissait près d'éclater. Mais une force surhumaine l'emportait. Elle avait encore gagné du terrain, lorsqu'en traversant une clairière, elle glissa sur la mousse gelée et tomba rudement sur le sol. Elle se sentit perdue, et, pensant au seul être dont elle put attendre un secours, elle cria avec un accent désespéré :
— Billet! Billet!
Fernand répondit à cet appel déchirant par un ricanement de fou, et franchit l'espace qui le séparait de la jeune fille.
Il n'eut pas le temps d'approcher. Bondissant du fourré sur la route, Billet venait de paraître. Dune main il prit Fernand par l'épaule et le fit reculer; de Tautre il saisit Edmée et la releva. Alors, en se voyant découvert, le misérable perdit tout à fait la tète. Son visage se décomposa, ses dents grincèrent, et, avec une horrible imprécation, il se rua sur le garde.
Billet soutint le choc, et, jetant loin de lui sa pétoire qui l'embarrassait, il ceintura son adversaire, criant :
— Mam'zelle Edmée, n'ayez pas peur, je le tiens bien!... Gagnez au large!...
Mais M^'^ de Croix-Mort, épuisée, demeura immobile, ne pouvant plus faire un pas, et regardant, terrifiée, les deux hommes qui luttaient en poussant des grognements d'ours aux prises.
Billet était d'une vigueur athlétique, mais la rage décuplait les forces de Fernand. Il réussit à déplanter le sauvage, le souleva, et, enlacés, ils roulèrent tous deux dans la neiiie.
Le hasard de la chute avait favorisé Fernand : il était maintenant sur Billet, et, avec une joie féroce, le tenant par le cou, il tâchait de Tétrangler. Le garde fit un eiïort pour se relever, il donna un violent coup de reins, mais ne réussit point à se dégager. Sa gorge ne laissait plus passer qu'un râle sourd. Il lança à la jeune fille un regard plein d'angoisse et de désespoir. Edmée, affolée, chercha une arme, une pierre, un bâton, autour d'elle, aperçut la pétoire, tombée au bord du fossé, la saisit avec un cri de triomphe, et, braquant le canon sur Fernand :
— Lâchez-le, cria-t-elle, ou je vous tue!
Il ne répondit pas, et resserra l'étreinte sous laquelle agonisait le garde. Un nuage de flamme passa devant les yeux de la jeune filJe. un coup de feu éclata, et celui qu'elle haïssait, foudroyé, i^oula sur la neige ensanglantée.
Lorsque, après six semaines de maladie, M"^ de Croix-Mort reprit connaissance, elle vit auprès de son lit sa mère en grand deuil, et sa bonne Rosalie habillée de noir. On lui apprit qu'elle avait eu une fièvre cérébrale. Elle voulut questionner, mais on lui imposa silence. Il fallait qu'elle se reposât, qu'elle ne pensât à rien, qu'elle vécût d'une vie animale, sous peine de rechute.
Elle resta, pendant plusieurs jours, plongée dans une sorte de somnolence, s' efforçant de vaincre la torpeur qui l'accablait et n'y réussissant pas, ayant de la difficulté à soulever ses bras amaigris, et cherchant ses idées dans sa tête
vide, comme au fond d'un puits immense. Une préoccupation continuelle Tagitait : celle de savoir ce que Billet était devenu.
Chaque fois qu'elle prononçait son nom, sa mère se mettait à pleurer et à gémir. Et Rosalie, prenant un air sévère, disait :
— Mademoiselle, vous faites de la peine à votre chère maman.
Alors Edmée se taisait, songeant : « Pourquoi ne veulent-ils pas me répondre? Que me cachet-on? »
Un tableau unique était devant ses yeux. Celui de Billet luttant dans la neige avec Fernand, et violet, étranglé, près de mourir, quand la détonation d'une arme à feu retentissait... Elle entendait le coup, voyait la flamme, et c'était tout. . . Après, elle cherchait... Rien! Elle se débattait dans une obscurité impénétrable. Le mauvais homme devait être mort, puisque, autour d'elle, on portait le deuil. Mais qu'advenait - il de Billet?
Vers le commencement de mars, le soleil reparut, l'air devint plus doux, et le médecin permit qu'on levât la malade. Elle fut portée devant la fenêtre, et revit avec joie la terrasse, l'étang,
sur lequel nageaient les beaux cygnes, et les masses sombres des arbres du parc. Sa mère était assise auprès d'elle et parcourait un journal. Soudain elle laissa échapper une lamentation étouffée, pâlit, et, rejetant avec horreur la feuille imprimée, sortit en se cachant la figure dans son mouchoir.
Edmée, étonnée, regarda ce journal tombé à quelques pas d'elle. Elle soupçonna qu'il devait contenir le mot de Fénigme qu'elle cherchait. Elle se souleva avec effort, fit quelques pas en chancelant, ramassa la feuille, regagna sa chaise longue et se mit à lire.
Soudain ses yeux furent attirés invinciblement par ce nom : Billet... Et, en tète de l'article Tribunaux, elle lut les lignes suivantes : « La se- « maine prochaine viendra devant la cour d'as- « sises l'affaire du garde Jean Billet, accusé « d'avoir assassiné son maître . M. le baron « d Avères... »
Edmée se dressa sur ses pieds en poussant un cri qui attira la baronne et Rosalie. Alors, les yeux étincelants. montrant le journal :
— Vous avez lu ce qui est annoncé là ? ditelle en s'adressant à sa mère.
324 LES lîATAlLLES DE LA VIE.
Et comme celle-ci reculait, gémissante et éploi'ée :
— Qu'on aille me chercher un magistrat, reprit M"^ de Croix-Mort. Je ne laisserai pas condamner un innocent... Non ! non! ce n'est pas Jean Billet qui est coupable de ce meurtre... Voilà la main qui a frappé I
Et, tragique, elle secoua sa main, comme si elle l'eût vue, avec effroi, toute dégouttante de sang.
^jme dWy^i'es »)Oussa un cri de détresse et s'enfuit. Rosalie voulut calmer M"^ de Çroix- Mort. mais ne put y parvenir. A défaut d'un magistrat, Edmée voulait qu'on lui amenât Tabbé Levasseur. Elle le réclamait avec une telle violence, qu"il fallut céder et aller le lui chercher.
Le vieillard vint vers le soir, et trouva la jeune fille dans une horrible agitation. Il dut lui raconter tout ce qui s'était passé : la rencontre qu'il avait faite de Billet la portant évanouie dans ses bras, Taveu spontané du sauvage déclarant qu'il venait de tuer M. d'Ayères, l'arrestation, et la persistance avec laquelle il s'était chargé lui-même pendant l'instruction.
Le crime n'avait eu aucun témoin, la présence de M""" de Croix-Mort ayant été dissimulée par le garde. Des bûcherons déposaient avoir trouvé le cadavre de M. d'Ayères, en travers du chemin de Clairefont et, tout près, le fusil de Billet dont un coup seulement était déchargé.
Le curé avait imité la discrétion terrible du prétendu meurtrier. 11 avait compris que le dévoué serviteur voulait, au prix même de sa vie, écarter de M"^ de Croix-Mort tout soupçon infamant. Kt, bourrelé de remords, vingt fois sur le point de parler, il avait cependant gardé le silence.
Edmée avait écouté le curé sans prononcer un seul mot. Quand il eut fini, elle secoua la tête, des larmes coulèrent sur ses joues :
— Et vous avez permis une telle injustice ? dit-elle, douloureusement. Vous avez cru que je consentirais à accepter un pareil sacrifice? Pauvre Billet! si bon, si fidèle! Allons! C'est à moi de réparer le mal qu'il s'est fait volontairement. - Appelez ma mère... Qu'on prépare une voiture... Vous me conduirez vous-même, mon cher curé, chez le procureur
général...
— Mais, mon enfant, dans Tétat de faiblesse où vous êtes, c'est risquer votre santé...
— Billet risquait bien sa têle...
— Vous n'aurez jamais la force de faire une si longue route...
— Dieu me la donnera.
Et, devant sa mère immobile et muette d'borreur, Edmée partit avec le prêtre.
La semaine suivante, en cour d'Assises, Billet était acquitté.
L'affaire, en ce qui concernait Edmée, fut, sur Tavis du garde des sceaux, heureusement étouffée. Les circonstances dans lesquelles le baron d'Ayëres avait trouvé la mort furent connues dans le monde judiciaire, mais l'énergie et la sincérité que M^"" de Croix-Mort avait montrées lui concilièrent toutes les sympathies.
La jeune fille, si gravement atteinte, moralement et physiquement, se rétablit avec peine. Elle languit longtemps, faible et pâle. Il semblait que la source de ses forces fût épuisée.
Quand on la revit dans le pays, ses cheveux étaient devenus tout blancs. Entre elle et sa mère, au premier abord, il n'y avait guère de différence.
Les deux femmes contiiiuèrent à vivre à Croix- Mort, ne sortant jamais que le dimanche, pour aller à l'église, tristes, froides, silencieuses, et séparées toujours par Tombre inquiétante du beau garçon à la barbe d'or.
FiN.
Taris. ~ '\yY>. riiii.'iPt: UtMif aru, 10, rue des Saints-rères- — v: 199
^^^Al