PREFACE
CE LIVRE est d’abord un acte de piété familiale. M. l’abbé Auclair, à qui en a été confiée l’exécution, a lui-même pris soin de le noter. C’est un descendant des de Jordy de Cabanac, M. l’abbé Georges-Alfred Dejordy, qui s’est donné la tâche pieuse d’élever ce monument à la gloire de ses nobles aïeux. Avec un zèle et avec une patience également admirables, il a assemblé une à une toutes les pierres qui le composent. Pendant de longues années, à travers les diverses occupations de la vie, il n’a pas cessé d’avoir les yeux fixés sur l’oeuvre rêvée et, à force de démarches et de peine, en mettant pour ainsi dire bout à bout les rares loisirs que lui laissait parfois un absorbant ministère, il vient enfin d’en assurer la réalisation, et de la façon la plus heureuse.
Au début d’un ouvrage semblable et qui est dû à la même inspiration élevée, le marquis de Vogüé conjure ses fils, à qui il s’adresse, de ne jamais abandonner l’esprit de famille et il définit ainsi ce don précieux entre tous: "la préoccupation des intérêts collectifs de ceux qui portent le même nom, le respect de ce nom, la reconnaissance pour ceux qui en ont constitue la valeur et enfin la volonté de maintenir cette valeur et de l’étendre”. On ne saurait faire mieux entendre que le culte des ancêtres est à la base même de l’esprit familial. La société, a-t-il été dit, est un organisme dont les familles sont les cellules et
par suite elle ne vaut que ce que valent les familles. Or, nous ne saurions trop le redire, les familles elles-mêmes ne sont fortes ou ne subsistent que par la vertu des traditions. La continuité leur est une loi indispensable et nécessaire. Le passé est la source profonde où elles plongent leurs racines à travers l’humus de la terre ancestrale. Que par malheur ou par faute cette source se tarisse, la sève qui les vivifiait ne monte plus dans les branches et c’est la déchéance, le dépérissement fatal. Un poète orgueilleux a pu dire qu’il devait tout à lui-même et n’avait pas besoin d’aïeux, mais il se trompait grossièrement en même temps qu’il se rendait coupable d’ingratitude. Ce qu’il y avait de meilleur en lui, en effet, il le devait aux germes féconds déposés dans son âme par les générations d’ancêtres qui l’avaient lentement préparé. Ce n’est pas sans raison que l’on a dit que l’humanité est faite de plus de morts que de vivants, et nous ne sommes en fin de compte que le total momentané d’une addition qui sans cesse grossit. Dans l’ordre humain, nous pouvons dire de nos pères ce que saint Jean Chrysostome, dans l’ordre chrétien, disait des martyrs, ces autres ancêtres: "Ils sont la tête et nous sommes les pieds. Or, les pieds ne peuvent pas dire à la tête: "Nous nous passerons de toi.” Il est donc souverainement juste que nous nous souvenions de ceux qui ont fondé le patrimoine matériel ou moral dont nous profitons, et c’est la raison même du culte des ancêtres dont l’intensité, chez un peuple, est toujours en raison directe de la culture et de l’élévation morale.
Chez nous, ainsi qu’en fait foi la belle devise de la province de Québec, nous nous flattons d’avoir cette vertu du souvenir. Il se peut que chez un certain nombre elle soit en fait plus verbale qu’active, mais on aurait mauvaise grâce à ne pas reconnaître qu’elle est, cependant, solidement implantée dans 1 âme même de la race. Maintes preuves en sont offertes à nos yeux tous les jours. Ainsi, ce n’est pas uniquement aux chercheurs d héritage que les bibliothèques doivent s’en pren-
dre si les exemplaires du dictionnaire Tanguay, qu’elles mettent à la disposition du public, tombent littéralement en miettes à force d’être feuilletés par des milliers de doigts fiévreux et doivent être périodiquement remplacés. La cause en tient principalement à la passion généalogique qui travaille, à des degrés divers, la plupart des Canadiens. Tous tant que nous sommes, nous ne pouvons nous empêcher de sentir remuer en nous les fibres qui nous relient aux ancêtres, et ils sont plus nombreux qu’on ne pense ceux qui, cédant à un irrésistible désir de les anatomiser, s’y appliquent avec une méthode qui est quelquefois naïve, mais avec une conscience qui est toujours touchante. Nous n’ignorons pas que quelques esprits, qui se piquent d’être positifs, ne veulent voir dans cette passion généalogique qu’une innocente manie et en sourient volontiers, mais, aux yeux de tous ceux qui réfléchissent et qui pensent, il n’en reste pas moins que, parmi toutes les formes que le patriotisme revêt, il n’en est peut-être pas qui soit plus efficace ni plus riche en résultats. Parce qu’elle nous garde en communion perpétuelle avec ceux-là mêmes qui ont fondé notre patrie et parce que, par un rappel constant des meilleures vertus de notre race, elle alimente notre fierté en même temps qu’elle fortifie notre sens du devoir, elle contribue en définitive plus que toute autre chose à maintenir cet esprit national sans lequel nous ne pouvons espérer grandir ni même subsister.
Cependant, quelque consolant que soit l’état d’âme que nous avons essayé de décrire, nous ne pourrons jamais trop souhaiter que les manifestations extérieures s’en multiplient avec plus d’abondance encore pour le profit de tous. L’on nous donne aujourd’hui l’histoire de la famille des de Jordy de Cabanac, qui avait depuis longtemps sa place marquée dans notre panthéon historique. Mais, combien d’autres familles, sans avoir nécessairement jeté le même éclat, ont cependant mérité, par un noble labeur et par une longue probité, d’être tirées de l’ombre où dort leur souvenir. Même pour les descendants les plus
pieux qui s’efforcent à la conserver la tradition orale ne suffit pas toujours et il ne peut y avoir de repos que lorsque le livre l’a enfin fixée. C’est ce qu’a heureusement compris M. l’abbé Dejordy. Puisse-t-il avoir de nombreux imitateurs qui sachent entendre comme lui le grave conseil donné par Moïse à son peuple dans le Deutéronome: '’Memento dierum antiquorum; interroga majores tuos et dicent tibi — Souviens-toi des jours anciens; interroge tes aïeux et ils te parleront.”
Mais ce n’est pas assez de dire que ce beau livre que vient de produire M. l’abbé Auclair, en obéissance au voeu de l’abbé Dejordy, est un acte de piété familiale. Il n’est pas seulement un recueil de ce qu’Horace appelle les domestica facta. Par l’importance du sujet autant que par la maîtrise de l’exécution, il est de plus une véritable contribution à notre littérature historique.
C’est en effet en pleine histoire que les deux premiers de Jordy, qui passèrent en Nouvelle-France vers 1685, ont implanté sur notre sol la famille qui encore aujourd’hui perpétue si honorablement son nom. Suivant une expression qui était alors courante, mais dont on ne fera jamais trop remarquer le sens profond, ils étaient venus servir. Ils étaient venus sur le sol d’Amérique servir Dieu et la patrie, comme plusieurs générations de leurs nobles ancêtres les avaient déjà servis sur le sol de France. Or, la Providence a voulu qu’après avoir mis les mers entre eux et un passé glorieux, ils allassent, en récompense de ce tranquille courage, vers un avenir non moins éclatant. A cette époque en effet la Nouvelle-France n’était pas encore sortie de ce qu’on a si proprement appelé les temps héroïques; la lutte contre le cruel Iroquois était alors pour ainsi dire à son apogée et tenait les défenseurs de la colonie continuellement en alerte. Il n’y avait pas d’occasion plus propice aux âmes guerrières de prouver leur vaillance. Les deux de Jordy de Cabanac n’y ont pas manqué. De 1685 jusqu’à la réduction à peu près définitive des hordes sauvages, c’est-à-dire
pendant plus de vingt ans, ils ont été de tous les combats et ont fait noblement leur devoir. Par la part considérable qu’ils ont prise ensuite aux événements militaires de leur temps, par les postes importants qu’ils ont tour à tour occupés, par les hautes alliances que leur a values leur mérite, on peut dire qu’ils sont de ceux qui ont le plus largement contribué au long enfantement de la patrie canadienne. Leur histoire, et celle de leurs fils aussi bien, se confond en quelque sorte avec celle de leur temps et elle est comme un microcosme de l’histoire du Canada.
Nous ne saurions donc trop nous féliciter de voir s’ajouter cette nouvelle et importante monographie aux autres trop rares que nous possédons déjà. Elle devra d’ailleurs être d’autant mieux accueillie des historiens qu’elle est véritablement faite de main d’ouvrier. M. l’abbé Dejordy, en refusant de parachever lui-même la construction qu’il avait projetée et en s’effaçant au moment décisif, a sans aucun doute péché par excès de modestie, mais d’autre part nous ne pouvons nous empêcher de reconnaître qu’en confiant à M. l’abbé Auclair une tâche qui lui était si chère il a fait preuve d’un jugement particulièrement heureux. Il était difficile en effet de tomber sur quelqu’un de mieux préparé à une semblable entreprise. Ecrivain de plus en plus actif, M. Auclair n’a jamais abattu autant de bonne besogne que depuis qu’il est censé se reposer dans sa tranquille retraite de Saint-Polycarpe. De tous les côtés à la fois on fait appel à sa plume et, comme il a le concours généreux lorsque l’Eglise ou la patrie sont en cause, il répond infailliblement et avec une alacrité merveilleuse: adsum, me voici. En six ou sept ans, il a déjà publié un nombre égal d’excellentes monographies qui honorent notre littérature autant qu’elles l’honorent lui-même. Mais nous ne croyons pas nous tromper en disant que cette étude dernière sur la famille des de Jordy est une des plus remarquables qu’il ait encore produites. A tous les points de vue, elle est ce que l’on peut appeler une oeuvre de bon aloi. Elle devra d’abord être hautement appréciée des
historiens, à cause des lumières nouvelles qu’elle jette sur plusieurs points de notre histoire restés encore obscurs et surtout à cause de la rigueur scientifique avec laquelle elle a été construite. M. Auclair savait que l’on n’attendait pas de lui un livre de complaisance. Il n’a rien caché des humaines défaillances qui se devaient inévitablement rencontrer dans ses héros et il n’a eu en vue que la simple vérité, l’appuyant toujours sur une documentation authentique et sûre.
Mais qui dit rigueur scientifique ne dit pas nécessairement sécheresse. M. Auclair a su faire oeuvre littéraire en même temps qu’oeuvre historique. Au lieu de s’en tenir à une simple nofnenclature généalogique qui eût donné à son livre l’apparence d’un squelette de laboratoire monté sur des fils de laiton, il s’est appliqué à brosser un large tableau où l’air et la vie circulent largement. Par ce moyen, il a réussi à faire d’une monographie de famille une histoire extrêmement attachante qui, à l’historien comme au profane, apparaîtra du même intérêt. Ce livre devra plaire à tous ceux qui le liront et surtout il devra leur être éminemment bienfaisant. Nous ne croyons pas, en effet, qu’il y en ait beaucoup de plus propres à perpétuer dans l’esprit de la jeunesse les magnifiques qualités canadiennesfrançaises, car c’est bien le coeur de la race qui, dans l’harmonieux développement de quelques-uns de ses types les plus beaux, jaillit de ces pages, les vivifie et les anime.