‹ Les débuts de la Révolution à Bordeaux: d'après les Tablettes manuscrites de Pierre BernadauChapitre 31 sur 47 · Près de l'hôtel de ville, rue de Guienne · texte numérisé non relu

Près de l'hôtel de ville, rue de Guienne

1 mars 1789. — Malgré les murmures des gens sensés, sera donné aujourd'hui le Mariage de Figaro qui, grâce à l’indulgence et au mauvais goût des Bordelais, a été mieux accueilli que la meilleure pièee de Molière dont on ne veut plus.

Nous sommes excédés des boutades patriotiques. La Communauté de Tonneins-Dessous, les officiers du sénéchal d'Agen, le présidial de Limoges, les bourgeois de Clairac ont mis le publie en tiers des délibérations prises pour demander au roi les États de la province.

2 mars. — Conformément à l'ordonnance des jurats, les habitants roturiers de la ville, non compris dans aucun rôle parliculier d'imposition, se sont assemblés aujourd’hui dans la chapelle du Collège, et vu le petit nombre de présents |, ils ont élu quatre députés, après avoir dressé procès-verbal du tout sous la présidence du lieutenant de maire.

3 mars. — Le commandant, ayant requis les Cent-Trente de s'assembler à l'hôtel de ville par ordre du roi, leur a fait signifier un arrêt du Conseil qui casse la délibération prise dans l’avantdernière séance au sujet de la Jurade, dont la Cour continue les membres actuels jusqu'à nouvel ordre. Après diverses motions très orageuses, on a arrêté d'adresser au roi des remonlrances pour le prier de pourvoir très incessamment à la police de Bordeaux, en faisant parmi les élus un choix d'hommes qui puissent rétablir dans celte ville l’ordre,que l’avilissement dans lequel sont tombés les officiers municipaux actuels a interrompu.

Le Tiers État s’est rassemblé aux Jacobins pour achever de solder le mémoire des députés. Chaque corporation a fourni le contingent qu'il lui a plu : les négociants se sont chargés du resle.

[A propos des élections aux États généranx, observations contradictoires de M. de Ladebat et de l'avocat Garat|.

Hier et aujourd'hui, les députés du Tiers État de Bordeaux, assemblés dans l’église du collège au nombre de 240, ont procédé à la réduction des électeurs fixés à 90, à l'effet de nommer dans l'assemblée générale des trois Ordres de la sénéchaussée leurs

1. Presque tous les habitants de la ville étaient membres d'un corps, d’une confrérie ou d’une corporation.

députés aux États généraux !. Les Jurats ont pris toutes sortes de moyens pour que ce travail s'opère plus facilement. Ils espèrent forcer les suffrages en leur faveur par leur patelinage et surtout par leurs sourdes menées auprès de plusieurs Corporations. Elles sont si inconséquentes dans leurs démarches qu'il est à craindre qu'elles ne votent en faveur de ces infâmes municipaux dont elles ont cependant {ant à se plaindre. Ce Tiers Ordre entend si peu ses intérêts, qu'après avoir accusé d'insidieuses les invitations et les avis de la Noblesse qui n’a jamais opéré que publiquement, il a eu encore l'imprudence de servir la basse jalousie de quelques intrigants, en demandant la proscription de M. de Ladebat, que les jurats ont décidé ne pouvoir assister aux délibérations du Tiers État, vu sa qualité d'anobli et représentant de l’Académie des arls qui n’est qu'une Société mixte el non une Corporalion ?. Voilà cet Ordre entièrement livré aux séduclions, lout en paraissant s’en garder ! Les gens sensés frémissent de le voir mené par une horde de petits arrogantis, les Chicou, les Chaperon, les Bolle, les Lapeyre, etc. k

6 mars. — Indépendamment des 90 députés du Tiers État bordelais, on fait encore le choix, parmi les représentants des Corporations, de 24 commissaires, rédacteurs des divers cahiers de pétitions en un seul: ce sont MM. Duranteau, Garat, V. Desèze *, Gaschet |

8 mars. — Le procès-verbal de l'Assemblée du Tiers État de la ville a été clos ce matin, la réduction des 90 Électeurs étant achevée. Nous croyons pouvoir nous dispenser d’en relater la liste imprimée, sur laquelle se trouvent certains personnages dont le choix n’est pas généralement approuvé. De ce nombre sont les deux jurats avocats, le procureur Marion, le bourgeois Mercier, l'huissier Bolle, le commissaire Batanchon, les négociants Lemesle

1. Des détails intéressants sont à chercher dans les registres des diverses corporations aux Archives de la Gironde, C 1718, C 1754, C 1720, C 1702, C 1764, C 1781, C 1789, C 1739... Les corporations semblent avoir joué le rôle le plus important.

2. Les douze délégués du Tiers à Paris avaient déjà présenté des remarques au sujet du rôle attribué à M. de Ladebat. Voir, à ce sujet, dans le registre de Naïirac, leur lettre du 24 janvier 1789 aux Commissaires des Corporations.

3, Paul-Victor de Sèze (1754-1830), agrégé à la faculté de médecine de Bordeaux, sera député à l'Assemblée Constituante.

4. Bernadau a laissé un blanc pour compléter sa liste. Nous n'avons pu retrouver les noms des manquants.

etPeters, les israélites Gradis ! et Furtado ?, l’apothicaire Alphonse, et dans cette mauvaise compagnie ne se trouve pas heureusement maitre Garat, qui aeuenfin le mal au cœur de voir avorter ses projets. Sa vanité fut si offensée de cette exclusion qu'il s'échpsa de l'assemblée, lorsqu'il comprit qu’elle ne lui était pas favorable. Le vieux Duranteau est celui qui a réuni le plus grand nombre des suffrages.

On distribue aujourd’hui une formule de serment à faire entre les mains du sénéchal par la Noblesse de Ia sénéchaussée, avec un cahier de réflexions qui expliquent le motif de cette démarche. I] s’agit de promettre de ne donner aux députés aux États qu’un pouvoir limité et de n’accepter qu'après la délibération de l’Ordre ce qu'on aurait statué au delà du mandat. Cette réserve très prudente est axée de piège et de mauvaise volonté par les Tierçaires qui ont trop bonne opinion du ministère.

9 mars. — Attendu que la Noblesse et grande partie du Clergé annoncent hautement la version qu’ils ont à s'ajourner chez l’archevêque, suivant l’assignation du grand sénéchal son complaisant, les trois Ordres se sont réunis dans l’église métropolitaine, où ils sont mieux à l’aise sous tous les rapports. L'Assemblée a été très tumullueuse. Parmi les orateurs qui y ont fait des motions plaisantes, on a remarqné un charbonnier, qui du haut de la chaire, en veste et un porte-voix en bouche, a harangué l’auditoire d'une manière très sensée. Il demandait que les portes fussent fermées à tout simple curieux, que chaque Ordre eût une place particulière, que tout le monde fût assis et que le grand sénéchal fût élevé sur une estrade pour se faire entendre de l'assemblée qu'il présidait- Celui-ci s’est à son tour récrié de ce que le Tiers État soutenait M. de Larose, son lieutenant, qui ne devait pas paraître en robe dans une assemblée dont il n'était que le simple membre. Les partisans du lieutenant général ont prétendu qu'il était à la tête du troisième Ordre qui le réclamait, et il a adroitement gardé le silence pendant ces débats honorifiques. Le bon Dupérier 3, après s'être chamaillé pour les honneurs de sa charge, a eu l'inconséquence de

1. David Gradis (1742-1811), négociant et homme de lettres, 4° chef de la grande maison de commerce, David Gradis et fils.

2. Abraham Furtado (1759-1817), négociant et économiste, ami de Vergniaud,

3, Dupérier de Larsan, grand sénéchal,

les compromettre en disant à l'assemblée qu'il croyait convenable de donner un fauteuil à l'archevêque là présent. Il n'y eut qu'un cri pour là négalive, ce qui a humilié l’orgueil de monseigneur. Le chevalier de Verthamon! lui à dit entre autres qu'il n’était personne dans l'Assemblée qui ne souffrit d'être présidé par un prêtre. Il paraît qu'il n'a pas l'air du Bureau, et que, malgré toutes les manœuvres qu'il a employées pour se faire porter aux Etats généraux, il pourrait bien être obligé de rester dans son diocèse ?, ainsi que grand nombre de prélats que le bas Clergé a craint de voir compromettre ses intérêts en Cour. Les ecclésiastiques se sont ajournés à une assemblée particulière, cette après-midi aux Jacobins, les nobles aux ITrlandais3, et les lierçaires de la ville et de la campagne au sénéchal {, à l'effet de se recorder, pour rendre les assemblées suivantes des Ordres plus utiles et moins bruyantes.

10 mars. — M. le grand sénéchal, placé sur une estrade, ayant devant lui le procureur du roi, le greffier et un huissier de son tribunal, a présidé l'Assemblée des trois Ordres dans la cathédrale. Le Clergé élait à sa droite, la Noblesse à sa gauche et le Tiers État en face, ainsi qu'il est porté par le règlement du Conseil, 24 janvier 1789. I s'agit de vérifier les pouvoirs et de donner acte de comparution aux Electeurs. L’archevêque aurait désiré que le Clergé, assemblé dans son palais, eût vérifié les procurations qui lui ont été données par maint écclésiastique du diocèse, et que le public n’eût eu connaissance du grand nombre qu'il en a mendié. Mais les curés ont élé d'un avis contraire : l’abbé Piffon *, orateur de ceux du Médoc, ses voisins, le lui à fait connaître d'une manière hardie et sensée. Généralement, M. de Cicé n'a pas l'estime des personnes honnêtes, et la conduite qu'il tient en cette occasion achèvera de le perdre dans l'opinion commune, Pour s'assurer un grand nombre de suffrages de son ordre, il a écrit aux deux clergés du diocèse de songer à nommer députés aux États du royaume des hommes auxquels les secrets de la

1. Le chevalier Maurice de Verthamon, capitaine au régiment d'Artois, né à Bordeaux en 1756.

2. Une autre des prophéties de Bernadau qui ne se réalisèrent pas.

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