LA FIN DES ÉTATS DE PROVENCE
Tandis que les Députés de Provence partaient pour Versailles, la reprise des Etats Provinciaux avait lieu le 19 avril.
Le même jour les communes renouvelèrent leurs protestations et insistèrent à nouveau sur tous les griefs précédemment énoncés. La question brûlante de la contribution de chaque ordre aux charges publiques fut encore agitée. Le Tiers demanda aux Possédant Fiefs et au Clergé « s'ils consentaient à contribuer sur tous leurs biens et « revenus à compter du i®^ Janvier 1789 ». Le Clergé y consentit tout d'abord ; il offrit de nommer une commission pour fixer « une mette provisoire ». Quatre Possédant Fiefs déclarèrent partager cet avis ; les autres ne s'engagèrent que d'une façon vague ou répondirent par des échappatoires. Procès-verbal en fut dressé. D'ailleurs le Tiers avait atteint son but. Le Clergé avait engagé sa parole. La noblesse finirait bien par suivre son exemple, quoi qu'elle en eût. Puis le Tiers vota l'ensemble des contributions, en diminuant toutefois l'impôt de 140 livres par feu. On se sépara. Les Etats de Provence avaient vécu.
Mais avant de se séparer, il avaient pris quelques précautions. Qui garantissait au Tiers que son œuvre ne s'écroulerait pas après son départ, ou qu'on en tiendrait quelquecompte une fois que ses députés seraient rentrés chez eux pour reprendre leurs affaires momentanément abandonnées ? L'administration de l'Intendant ne saisirait-elle pas l'occasion pour se venger sur les communautés de l'obstination héroïque de leurs mandataires? — Ces divers motifs pesés avec sagesse déterminèrent les députés des communes à nommer des Commissaires. A cette nouvelle, les privilégiés intervinrent aussitôt. Dans l'espoir d'en faire partie et de la diriger selon leurs vues, ils offrirent
au Tiers de nommer, de concert avec lui, une commission intermédiaire qui jugerait tous les diflFérends jusqu'à l'établissement de la constitution attendue. Le Tiers déclina leur offre. « Une formation de l'administration intermédiaire, en « effet, telle qu'elle était précédemment composée, nuirait « aux intérêts du Tiers d ; elle paraîtrait lui donner une participation équitable à la conduite des affaires, tandis que par l'extrême infériorité du nombre, il y serait exactement nul.
Admettons, d'autre part, l'égalité numérique des voix du Tiers eu égard aux deux premiers ordres réunis. Dans les circonstances d'alors, quels résultats aurait-elle produits ? Des débats nouveaux, des oppositions continuelles. Or, pour que le Tiers obtînt la « régénération demandée et « une assemblée des trois ordres », il importait qu'il ne laissât pas amoindrir ses griefs. Jusque là ils restaient entiers. Le Tiers avait refusé de prendre part à l'élection du Président des Etats. Aurait-il des vues assez courtes pour admettre les deux ordres à la nomination de ses Commissaires? Donnerait-il tête baissée dans le piège? On aurait consenti sans doute à lui accorder une représentation numérique égale à celle du clergé et de la noblesse. Mais on aurait aussi conclu de son adhésion officielle que ses griefs étaient redressés et que l'Assemblée des trois ordres était désormais inutile (i).
Dans l'intérêt du Tiers, c'est-à-dire de l'immense majorité des contribuables, « il valait mieux que chaque ordre « préparât séparément ses vues pour la régénération du a Pays ; il valait mieux attribuer à une Commission « spéciale et compétente une foule de travaux et les « objets d'administration extraordinaire ». En agissant de la sorte, le Tiers ne laissait entre les mains des Procureurs du Pays, dévoués pour la plupart aux privilégiés, que l'expédition des objets de détail.
(i) Arch. des B. du Rh. C, 1380. Les Commissaires des Communes aux Consuls de Sisteron, 3 Juin 1789.
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C'est en s'inspirant de ces mobiles que l'Assemblée générale du Tiers, tenue avec l'autorisation de l'Intendant, M. de la Tour, nomma, le 30 Avril, aussitôt après la dislocation des Etats, trois Commissaires : Philibert, de Baux et Juglar. Leur tâche était rude et ils assumaient la plus lourde des responsabilités. Mais ils avaient pour les stimuler en cas de défaillance, l'exemple de leurs mandants qui venaient de résister à toutes les menaces, de déjouer toutes les intrigues. Derrière eux, pleins d'une anxiété facile à comprendre, animés d'un espoir qu'il eût été dangereux de tromper, attendaient sept cent mille Provençaux dont ils étaient l'âme.
C'est le rôle joué par ces trois hommes que l'on va essayer d'abord de retracer ici.