FRAGMENTS D'UN ROMAN PROJETÉ
C'était naguère, sous le règne d'Alexandre II, dans notre époque de civilisation, de progrès, de questions, de régénération de la Russie, etc.; c'était dans le temps où les victorieuses troupes russes revenaient de Sébastopol remis à l'ennemi, où toute la Russie célébrait la destruction de sa flotte de la Mer Noire, où la brillante ville de Moscou accueillait et félicitait de cet heureux événement les débris des équipages de la flotte, leur offrant la vodka et, selon la bonne coutume russe, le pain et le sel,
LES DECEMBR1STES
et les saluant de ses acclamations; c'était dans le temps oii la Russie, par l'organe de prévoyants politiciens juvéniles, pleurait ses illusions évanouies, son espérance déçue d'un Te Deum à Sainte-Sophie, et la perte, si douleureuse pour la patrie, de deux grands hommes tués pendant la guerre :
l'un qui, entraîné par le désir de chanter au plus tôt le Te Deum dans l'église précitée, tomba dans les plaines de la Valachie, mais non sans laisser dans ces mêmes plaines deux escadrons de hussards, et l'autre, un homme inappréciable, qui distribuait aux blessés le thé, l'argent d'autrui, les draps de lit, sans les avoir volés ; dans le temps où, de toutes parts, dans toutes les branches de l'activité humaine, surgirent en Russie, comme des champignons, une foule de grands hommes, généraux d'armée, administrateurs, écono-
mistes, écrivains, orateurs, et de simples grands hommes sans mission spéciale ni but déterminé ; dans le temps où, au jubilé d'un acteur de Moscou, une opinion publique se forma, qui, affermie par les toasts, se mit à réclamer le châtiment de tous les coupables ; où des commissions sévères partirent en toute hâte de Péter sbourg pour le Midi, afin d'arrêter et juger les prévaricateurs de l'intendance militaire ; dans le temps où les facultés oratoires se développèrent si rapidement dans le peuple, qu'un cabaretier, partout et à toute occasion, écrivait et publiait et débitait dans les banquets des discours assez véhéments pour obliger les inspecteurs de police à prendre des mesures répressives contre son éloquence ; où, jusque dans le club anglais, on réservait un local spécialement destiné à la discussion des affaires publiques ; où des
journaux se créèrent sous les drapeaux les plus différents, des journaux qui développaient les principes exclusivement européens, mais suivant le point de vue russe, et des journaux exclusivement russes, qui développaient les principes russes, mais suivant le point de vue européen ; où «tant de gazettes parurent à la fois, que tous les titres semblaient épuisés : et Le Messager, et La Parole, et V Entretien, et L'Observateur, et L'Etoile, et L'Aigle et bien d'autres, — et que néanmoins il surgis sait des titres toujours nouveaux ; dans le temps où se levèrent une foule d'écrivains, de penseurs affirmant, celui-ci que la science est populaire, celui-là qu'elle n'est point populaire, un troisième, qu'elle est impopulaire, etc., et de littérateurs, d'artistes décrivant la foret, le lever du soleil, et l'orage, et l'amour de la jeune fille russe, et la paresse des
tchinovniki1 et la corruption de tels ou tels d'entre eux ; où de toutes parts se pressaient les questions (comme on appelait en 1856 tous ces concours de circonstances où personne ne voyait goutte) , les questions des corps de cadets, des universités, de la censure, de la justice orale, des finances, des banques, de la police, de l'émancipation et tant d'autres, tous s' efforçant de trouver encore d'autres questions nouvelles, tous s'essayant à les résoudre; on écrivait, on lisait, on discutait, on préparait des projets, on prétendait réformer tout, détruire tout, changer tout, et tous les Russes, comme un seul homme, exultaient, en proie à un enthousiasme indescriptible : exaltation que la Russie, a connue deux fois dans le xixe siècle; la première, lorsque, en 1812, nous vainquîmes Napoléon Ier, la seconde,
1 Pluriel de ichinovnik, fonctionnaire.
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lorsque, en 1856, Napoléon III nous vainquit. La célèbre, l'inoubliable époque de la régénération du peuple russe ! . . . Gomme ce Français disant que celui-là n'a point vécu qui n'a point vécu pendant la grande Révolution française, j'ose de même dire, moi, que qui n'a point vécu en Russie pendant l'année 1856, ne sait pas ce que c'est que la vie.
Celui qui écrit ces lignes, non seulement il a vécu en ce temps-là, mais il fut l'un des acteurs de cette époque. Non seulement il demeura pendant quelques semaines dans lune des casemates de Sébastopol, mais il écrivit sur la guerre de Grimée un ouvrage qui lui valut une grande gloire, un ouvrage où il racontait clairement et en détail comment les soldats tiraient des bastions, comment on pansait avec des bandages les parties à panser, et comment
on enterrait les morts au cimetière. Après avoir pris part à ces événements, celui qui écrit ces lignes arriva dans le centre de l'Empire, où il recueillit des lauriers en récompense de ses exploits. Il vit l'extase des deux capitales et de tout le peuple, et il éprouva, par une expérience personnelle, comment la Russie sait reconnaître le vrai mérite. Tous les grands de la terre recherchaient sa connaissance, lui serraient les mains, lui offraient des banquets, l'invitaient avec insistance chez eux pour apprendre de sa bouche les détails de la guerre et lui faire part de leurs sentiments. C'est pourquoi celui qui écrit ces lignes est en mesure d'apprécier cette célèbre, cette inoubliable époque. Mais il ne s'agit point de cela...
Dans ce même temps, deux voitures et un traîneau s'arrêtèrent devant le perron du meilleur hôtel de Moscou. Un jeune
homme franchit vivement la porte pour s'enquérir d'un logement. Un vieillard était assis dans la première voiture, avec deux dames, et leur expliquait ce qu'était le pont des Maréchaux au temps des Français. C'était la suite d'une conversation commencée dès l'arrivée à Moscou ; et maintenant le vieillard à barbe blanche et en pelisse ouverte continuait tranquillement sa causerie dans la voiture, absolument comme s'il eût eu l'intention d'y passer la nuit. Sa femme et sa fille Fécoutaient, mais elles avaient les yeux fixés sur la porte, et non point sans impatience. Le jeune homme sortit de l'hôtel avec le dvornik1 et un domestique.
— Eh bien, Serguéï? demanda la mère en avançant sous la lumière de la lanterne son visage fatigué.
Etait-ce parce que c'était son habitude,
1 Concierge.
ou pour que le dvornik ne le prît point, à sa demi-pelisse, pour un laquais, Serguéï répondit, en français, qu'il y avait des chambres, et il ouvrit la portière. Le vieillard jeta un coup d'œil sur son fils, puis se renfonça de nouveau dans le fond obscur de la voiture, comme si le reste ne l'eût point regardé. — ... Il n'y avait pas encore de théâtre...
— Pierre ! lui dit sa femme en relevant son manteau.
Mais il continuait toujours :
— ... Mme Schalmé était à Tverskaya...
Dans le fond de la voiture, retentit un rire jeune et sonore.
— Papa, descends, tu t'es oublié à causer ainsi.
Alors, seulement, le vieillard sembla s'apercevoir qu'ils étaient arrivés et promena ses regards autour de lui.
— Descends donc !
Il enfonça son chapeau et descendit docilement.
Le dvornik le prit sous le bras, mais ayant constaté que le vieillard marchait encore d'un pas très ferme, il s'empressa d'offrir ses services à la barinia. Natalia Nikolaïevna, la mère, et par son manteau de zibeline, et par le temps qu'elle mit à descendre, et par sa façon de se diriger vers le perron tout droit, sans regarder autour d'elle, en s'appuyant sur le bras de son fils, Natalia Nikolaïevna, apparut au dvornik comme une personne d'importance. Quant à la barichnia, il ne la distingua même pas des suivantes descendues de l'autre voiture; comme elles, elle portait un paquet et la pipe, et marchait derrière. Ce ne fut qu'en l'entendant rire et appeler père le vieillard, qu'il la reconnut.
— Par ici, papa, à droite, disait-elle en l'arrêtant par la manche de sa pelisse ; à droite.
Et dans l'escalier éclatait, dominant le bruit des pas, le claquement des portes, la respiration oppressée de la dame âgée, éclatait le même rire qui avait résonné dans la voiture ; et quiconque l'entendait pensait infailliblement : « Yoilàun joli rire, » et ne pouvait s'empêcher de l'envier.
Le fils, Serguéï, s'occupait de tous les détails matériels du voyage, et quoiqu'il manquât d'expérience, il s'acquittait de ces fonctions avec l'activité et l'énergie propres à la vingt-cinquième année. Vingt fois au moins, et, semblait-il, sans motifs impérieux, il alla de l'hôtel au traîneau, en simple pardessus, et remonta, tremblant de froid et gravissant les marches trois par trois de ses jeunes et longues jambes. Natalia Nikolaïevna le priait de ne point se refroidir, mais il la rassurait, et repartait aussitôt donner de nouveaux ordres, fermait la porte avec bruit,
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allait, venait, et au moment où l'affaire ne semblait plus regarder que les domestiques et les moujiks, il faisait le tour de toutes les chambres, sortant du salon par une porte, rentrant par l'autre, et cherchant toujours à faire encore quelque chose.
— Eh bien, papa, veux-tu aller au bain ?. . . Faut-il s'informer?... demanda-t-il.
Le père était perdu dans ses réflexions, et ne semblait pas se rendre compte de l'endroit où il se trouvait. Il ne répondit pas tout de suite. Il avait entendu les paroles de son fils sans les comprendre. Tout à coup il comprit.
— Oui, oui, oui ! Informe-toi, je te prie, près du pont Kaménoï.
Le chef de la famille fit, d'un pas rapide et agité, le tour des chambres et vint s'asseoir dans un fauteuil.
— Eh bien i à présent, il faut décider ce
LES DÉCEMBIUSTES
qu'il y a à faire, s'installer, dit-il. Aidez, enfants, vivement ! Traînez, placez, et demain nous enverrons un petit mot avec Sérioja1 à ma sœur Maria Ivanovna, aux Nikitine, ou bien nous irons nous-mêmes. N'est-ce pas, Natascha2 ?... Mais à présent il faut s'installer.
— Demain, c'est dimanche. J'espère qu'avant toutes choses tu iras à la messe, Pierre, lui dit sa femme agenouillée devant la malle et l'ouvrant.
— Oui, c'est vrai, dimanche ! Nous irons tous ensemble, sans faute, à l'église de l'Assomption. Ce sera là le premier soin de notre retour. 0 mon Dieu ! quand je me rappelle ce jour ou je fus pour la dernière fois à l'église de l'Assomption, t'en souviens-tu,
1 Diminutif de Serguéi.
2 Diminutif de INatalia.
Natascha?... Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit.
Et le chef de la famille se leva vivement du fauteuil clans lequel il venait de s'asseoir.
— Mais à présent, il faut s'installer.
Et il allait, sans rien faire, d'une chambre dans l'autre.
— Eh bien, prendrons-nous du thé? ou te sens-tu fatiguée, veux-tu te reposer?
— Oui, oui, — répondit sa femme en tirant quelque chose de la malle ; — mais tu as voulu aller au bain.
— Oui... de mon temps ils se trouvaient près du pont Kaménoï. Sérioja, va demander s'il y a encore des bains près du pont Kaménoï. . . Voilà, j'occuperai cette chambreci avec Sérioja. Sérioja ! Seras-tu bien ici?
Mais Sérioja était parti pour s'enquérir des bains.
— Non, poursuivit le vieillard, tout n'est
pas d'un arrangement très heureux. Tu n'auras pas directement accès au salon : qu'en penses-tu; Natascha?
- — Rassure-toi, Pierre, tout cela s'arrangera, répondit Natascha de la pièce voisine où les moujiks apportaient les paquets.
Mais Pierre se trouvait sous le coup de l'enthousiasme que produit l'arrivée.
— Toi, prends garde, n'embrouille pas les objets de Sérioja ! Voilà qu'on a déposé ses raquettes dans le salon.
Et lui-même il les ramassa avec précaution, comme si l'ordre futur du logis en eût dépendu, et les accrocha au linteau. Mais les raquettes se trouvèrent mal attachées, et dès que Pierre se fut éloigné, elles tombèrent avec bruit en travers de la porte.
Natalia Nikolaïevna fronça les sourcils et tressaillit; mais en voyant la cause de la chute, elle dit :
— Sonia, ramasse-les, mon amie.
— Ramasse-les, mon amie, répéta le mari; — moi je vais aller trouver le patron de l'hôtel, sans quoi vous n'aurez jamais fini de vous installer : il faut régler avec lui tous les détails.
— Il vaut mieux l'envoyer chercher, Pierre. Pourquoi te déranger !
Pierre consentit.
— Sonia, va appeler... Quel est son nom déjà?... M. Cavalier, — je te prie; dis-lui que nous voulons lui parler de tous les détails.
— ... Chevalier, papa, dit Sonia en se disposant à sortir.
Natalia Nikolaïevna, qui donnait ses instructions d'une voix douce, allait à pas lents d'une pièce dans l'autre, tantôt avec une boîte, tantôt avec une pipe, tantôt avec l'oreiller, et mettait peu à peu de l'ordre
dans les effets, réussit, en passant, à souffler à l'oreille de Sonia :
— N'y va pas toi-même, envoie le domestique.
Pendant que le domestique allait chercher le patron, Pierre employa son loisir à chiffonner une robe, sous prétexte d'aider sa femme, et à buter contre une caisse vidée. Se retenant par la main au mur, le décembriste regarda derrière lui avec un sourire. Sa femme était, apparemment, si absorbée dans sa besogne, qu'elle ne s'en aperçut pas ; mais Sonia attachait sur lui des yeux si souriants qu'elle semblait attendre la permission de rire. Cette permission, il la lui donna volontiers, en éclatant lui-même d'un si bon rire, que tous ceux qui se trouvaient dans la chambre, sa femme, sa fille, le moujik, se mirent aussi à rire.
Cette hilarité ragaillardit encore plus le
vieillard : il trouva que le divan, dans la chambre de sa femme et de sa fille, était incommodément placé pour elles, bien qu'elles affirmassent le contraire en le priant de se rassurer. Gomme il était en train de traîner lui-même ce meuble avec l'aide du moujik, entra dans la chambre le patron français.
— Vous m'avez demandé? dit-il d'un ton rogue.
Et en témoignage, sinon de son dédain, du moins de son indifférence, il prit lentement son mouchoir, lentement le déplia et lentement se moucha.
— Oui, mon cher ami,ditPetr Ivanovitch en s'avançant vers lui. Voici. Nous ne savons pas nous-mêmes, voyez-vous, combien de temps nous passerons ici, moi et ma femme...
Et Petr Ivanovitch, qui avait la faiblesse de voir dans chaque homme un ami, se mit
à lui faire part de ses conditions et de ses projets.
M. Chevalier ne professait pas du tout les mêmes vues sur son prochain, et ne prenait nul intérêt aux détails que lui racontait Petr Ivanovtich ; mais le pur français que parlait celui-ci (la langue française est, on le sait/ comme un grade en Russie) et ses manières de bârine lui donnèrent une plus haute opinion des nouveaux arrivants.
— En quoi puis-je vous être utile?
demanda-t-il.
Cette question n'embarrassa pas Petr Ivanovtich. Il exprima le désir d'avoir des chambres, du thé, le samovar, le dîner, le souper, la nourriture pour les domestiques, en un mot, toutes ces choses pour lesquelles existent les hôtels, et lorsque M. Chevalier, étonné par la naïveté du bon vieillard, qui se croyait sans doute dans le steppe de
Trouchmen, ou s'imaginait que toutes ces choses lui seraient fournies pour rien, déclara qu'on pouvait avoir tout cela, Petr Ivanovitch fut transporté d'enthousiasme.
— C'est charmant, c'est très bien ! Alors, c'est entendu ainsi. Eh bien! je vous prie...
Mais il eut honte de parler toujours de lui-même, et se mit à demander à M. Chevalier des nouvelles de sa famille et de ses affaires. Serguéï Pétrovitch, de retour dans la chambre, semblait goûter médiocrement les façons de son père; il remarquait le mécontentement du maître d'hôtel, et il reparla du bain. Mais Petrlvanovitch était tout entier à la question de savoir comment s'exploitait un hôtel français à Moscou en 1856 et comment passait son temps Mme Chevalier. Enfin le maître d'hôtel salua luimême et demanda s'il fallait quelque chose.
— Allons-nous prendre du thé, Natascha,
ou quoi?... Alors, du thé, je vous prie, et nous reprendrons notre conversation, mon cher monsieur. . . L'excellent homme !
— Et le bain, papa?
— Ah! oui... Alors, pas besoin de thé.
De sorte que l'unique résultat de son entretien avec le nouveau-venu fut perdu pour le maître de l'hôtel. Mais Petr Ivanovitch n'en était pas moins fier et heureux de son installation. Les voituriers, en venant demander leur pourboire, le dérangèrent quelque peu, parce que Sérioja n'avait pas de monnaie, et Petr Ivanovitch allait de nouveau envoyer chercher le maître d'hôtel : mais la bonne pensée qu'il ne devait pas être ce soir le seul heureux, le tira d'embarras. Il prit deux billets de trois roubles et, en mettant l'un dans la main d'un des voituriers, il lui dit:
— Voilà pour vous (Petr Ivanovitch avait
l'habitude de dire « vous » à tout le monde sans exception, en dehors des membres de sa famille).
— Et voilà pour vous, dit-ilà l'autre, en lui remettant le second billet, comme on fait pour payer leurs honoraires aux médecins.
Après l'arrangement de toutes ces affaires, on le conduisit aux bains.
Sonia, qui venait de s'asseoir sur le divan, plaça la main sous sa tête et se mit à rire.
— Ah ! comme on est bien, maman ! Ah ! comme on est bien !
Puis, elle posa ses pieds sur le divan, s'étendit, s'arrangea et s'endormit du sommeil léger d'une jeune fille de dix-huit ans qui vient de faire un voyage d'un mois et demi.
Natalia Nikolaïevna, toujours occupée dans sa chambre à coucher, écouta, avec
LES DECEMBR1STES
l'oreille d'unemère, et n'entendant plus bouger Sonia, alla voir. Elle prit un oreiller et, relevant de sa longue et blanche main la tète ébouriffée et congestionnée de sa fille, le glissa par-dessous avec précaution.
Sonia respira profondément, souleva ses épaules, et reposa sa tête sur l'oreiller sans dire merci, comme si la chose se fût faite d'elle-même.
— Pas sur celui-là, pas sur celui-là, Gavrilovna, Katia! dit en même temps Natalia Nikolaïevnaaux servantes qui arrangeaient le lit.
Et d'une seule main, comme en passant, elle relevait les cheveux qui voilaient le visage de sa fille. Sans s'arrêter, sans se hâter, Natalia Nikolaïevna fit sa toilette; et au retour de son mari et de son fils, tout se trouvait prêt; plus une seule malle dans les chambres ; dans celle de Pierre tout était dis-
posé comme à Irkoutsk pendant des dizaines d'années : la robe de chambre, la pipe, le pot à tabac, l'eau sucrée, l'Evangile qu'il lisait en se couchant, jusqu'à la petite icône qui fut accrochée aux magnifiques rideaux de lit des chambres de Chevalier, ornement qu'il n'avait point prévu, et qui apparut ce soir-là dans toutes les pièces de la troisième section de l'hôtel.
Natalia Nikolaïevna, sa toilette finie, arrangea, malgré la fatigue du voyage, son col et ses manchettes, se coiffa et s'assit devant la table. Ses beaux yeux noirs perdus dans le lointain, elle regardait, et se reposait. Elle semblait se reposer, non de sa seule installation, non du seul voyage, non des lourdes années seulement, elle se reposait, semblait-il, de la vie entière, et ce lointain où elle regardait, ou lui apparaissaient des visages vivants et animés, c'est en lui
qu'elle cherchait le repos souhaité. Etait-ce le prodige d'amour qu'elle avait accompli pour son mari, ou la passion qui l'avait embrasée pour ses enfants quand ils étaient petits, était-ce une perte douloureuse, était-ce le fond de son caractère, — mais on ne pouvait voir cette femme sans comprendre qu'il n'y avait rien à attendre d'elle, qu'elle avait depuis longtemps souffert de la vie, et que plus rien ne restait d'elle. Quelque chose lui survivait, d'un charme triste et touchant, comme un souvenir, comme la clarté de la lune. On ne pouvait l'imaginer autrement qu'entourée d'hommages et de toutes les satisfactions de la vie. Qu'il lui arrivât jamais d'avoir faim et de manger avec avidité, ou de porter du linge sale, ou de buter, ou d'oublier de se moucher, c'était matériellement impossible. Pourquoi en était-il ainsi, je ne sais, mais chacun de ses mouvements
respirait la grandeur, la grâce, la bonté pour tous ceux qui l'entouraient.
Sie pflegen weben ... Himmlische Rosen ins .irdische Leben1...
Ce vers, elle le savait et l'aimait, mais ne s'en inspirait pas. Toute sa nature n'était que l'expression de cette idée, — toute sa vie, que l'entrelacement mystérieux des roses invisibles dans la vie des êtres qui l'entouraient. Elle avait suivi son mari en Sibérie uniquement parce qu'elle l'aimait ; elle ne pensait pas à ce qu'elle pouvait faire pour lui, et involontairement elle lui faisait tout. Elle lui arrangeait son lit, disposait en ordre ses effets, préparait le dîner et le thé, mais surtout, elle était toujours là où il était, et
1 Elles mêlent les célestes roses dans la vie terrestre (Gœthe).
aucune femme n'eût pu rendre son mari plus heureux.
Dans le salon, sur une table ronde, bouillait le samovar, devant lequel était assise Natalia Nikolaïevna. Sonia souriait au bras de sa mère, qui la caressait, lorsque entrèrent dans la pièce le père et le fils, avec les extrémités des doigts engourdies, les joues et le front luisants (chez le père brillait surtout la place chauve) , les cheveux blancs et noirs devenus fins comme duvet.
— Il fait plus clair quand vous entrez, dit Natalia Nikolaïevna. 0 mon Dieu, comme il est blanc !
Depuis dix ans, elle disait cela chaque samedi, et chaque samedi Pierre en éprouvait la même surprise et le même plaisir. Ils s'assirent à la table. Gela sentait le thé et la pipe ; on entendait les voix des parents, des enfants et des domestiques qui, dans la
même pièce, recevaient les tasses. On rappelait les incidents comiques du voyage, on admirait la coiffure de Sonia, on riait. Géographiquement, ils venaient, tous, de changer de milieu, par un trajet de cinq mille verstes; moralement, ils se retrouvaient ce soir, entre eux, les mêmes, et tels que la vie de famille les avait faits, une vie particulière, longue, isolée. Il n'en serait plus ainsi dès le lendemain. Petr Ivanovitcli s'approcha du samovar et se mit à fumer sa pipe. Il n'était pas gai.
— Eh bien, nous voilà arrivés, dit-il ; et je suis content que nous ne voyons personne aujourd'hui : cette soirée est la dernière que nous passions en famille.
Et il but, après ces mots, une grande gorgée de thé.
— Mais pourquoi la dernière, Pierre?
— Pourquoi ? Parce que les jeunes aiglons
savent déjà voler ; ils doivent eux-mêmes se faire leur nid, et d'ici ils s'envoleront chacun de son côté...
— Non, non ! dit Sonia en prenant la tasse des mains de son père, et en souriant comme elle souriait toujours : — le vieux nid est excellent !
— Le vieux nid est un nid triste ! Le vieil aigle n'a pu le bâtir à son gré ; on l'a enfermé en cage, en cage il a mis au monde ses enfants ; et on l'a délivré quand ses ailes déjà ne pouvaient plus le porter. Non, les aigles doivent se faire un nid plus haut, plus heureux, plus proche du soleil... Qu'à ses enfants, du moins, son exemple serve de leçon... Le vieux, tant qu'il ne sera pas aveugle, regardera, et s'il devient aveugle, il entendra... Verse du rhum !... Encore... encore... Assez !
— Nous allons voir qui te laissera en
arrière, répondit Sonia en jetant un rapide coup d'oeil sur sa mère, comme si elle eût eu honte de parler en sa présence. — Nous verrons qui te laissera en arrière, reprit-elle. Je ne suis pas inquiète pour moi, ni pour Sérioja non plus. (Sérioja se promenait dans la pièce, il se demandait comment, le lendemain, il se commanderait des habits ; s'il irait lui-même chez le tailleur ou s'il l'enverrait chercher ; la conversation de Sonia avec son père ne l'intéressait pas.) Sonia se mit à rire.
— Qu'as-tu donc ? Quoi ? demanda le père.
— Tu es plus jeune que nous, papa.
Beaucoup plus jeune, je t'assure, réponditelle en riant de nouveau.
— Gomment? dit le vieillard.
Et ses rides sévères se plissèrent en un sourire à la fois doux et dédaigneux.
Natalia Nikolaïevna se baissa derrière le samovar, qui lui cacha son mari.
— Sonia dit vrai. Tu as toujours seize ans, Pierre. Sérioja a les sentiments plus jeunes, mais ton âme est plus jeune que la sienne. Ce qu'il fera, je puis le prévoir ; et toi, tu es encore capable de m'étonner.
Flatté de cette observation, ou pénétré de sa justesse, le vieillard ne sut que répondre. Il fumait sa pipe en silence, buvait du thé après chaque bouffée ; mais ses yeux étaient brillants. Sérioja, avec l'égoïsme de la jeunesse, ne prit part à la conversation qu'en entendant parler de lui ; il affirma qu'il se sentait vieux en effet, que l'arrivée à Moscou et la nouvelle existence qui s'ouvrait devant lui ne l'enchantaient pas outre mesure, et qu'il songeait tranquillement à l'avenir.
— C'est tout de même la dernière soirée,
,ES DECEMBMSTES
répéta Petr Ivanovitch. Demain, plus rien de pareil.
Et il se versa un peu de rhum . Et longtemps encore il demeura à la table à thé, dans la même attitude, comme s'il eût eu le désir de dire bien des choses, sans personne pour l'écouter. Il voulut approcher de lui la bouteille de rhum, mais sa fille l'emporta tout doucement.
Lorsque M. Chevalier, après avoir quitté ses hôtes, redescendit chez lui, pour communiquer ses observations sur les nouveaux arrivants à sa compagne, assise en dentelles et en robe de soie au bureau, à la manière de Paris, il y avait dans la même pièce quelques habitués de l'établissement. Sérioja avait remarqué en passant cette pièce et ses habitués ; et vous-même, sans doute, vous les auriez aussi remarqués, si vous aviez été à Moscou.
Si vous, homme simple, qui ne connaissez pas Moscou, vous avez manqué une in-
yitation à dîner en arrivant trop tard, ou si vous avez espéré des hospitaliers Moscovites une invitation qu'ils ne vous ont point faite, ou si vous désirez tout simplement dîner dans le meilleur hôtel, alors entrez dans le vestibule. Trois ou quatre laquais se lèvent brusquement, l'un d'eux vous ôte la pelisse et vous félicite à l'occasion du jour de l'An, de la semaine grasse, de votre retour, ou bien il se borne à remarquer qu'on ne vous a pas vu depuis longtemps, quoique vous n'ayez jamais mis le pied dans l'établissement.
Vous entrez, et la première chose qui vous tombe sous les yeux, c'est la table toute servie, la table couverte d'une quantité innombrable, à ce qu'il semble tout d'abord, de mets appétissants. Mais c'est une pure illusion d'optique, car la plus grande partie de cette table est occupée par des faisans avec leurs
plumes, des homards crus, des boites de parfums et des pots de pommades. Ce n'est qu'à l'un des bouts qu'en cherchant bien vous trouverez de la vodka, et un morceau de pain avec beurre et poisson, abrités contre les mouches par une cloche en toile métallique, absolument inutile à Moscou pendant le mois de décembre, mais tout à fait identique à celles dont on se sert à Paris. Puis, derrière la table, vous voyez devant vous une pièce, et dans cette pièce, assise au bureau, une Française à figure dégoûtante, mais en manchettes, d'une propreté excessive, et en étonnante toilette démode. Près de la Française, vous apparaît un officier déboutonné, qui mange après avoir bu de la vodka, un civil qui lit le journal, et, allongées sur une chaise de velours, les jambes de quelque militaire ou civil ; et vous entendez parler français, et l'explosion
38 LES DEGEMBRISÏES
d'une hilarité plus ou moins sincère frappe vos oreilles. Si vous avez envie de savoir ce qui se passe dans cette pièce, je vous conseille de n'y point entrer, mais d'y jeter seulement un coup d'oeil, comme si vous passiez pour aller prendre une tartine. Sinon, vous en serez le mauvais marchand. Les habitués de cette pièce vous accueilleront par un silence interrogateur et des regards gênants, et sans doute que vous vous sauverez bien vite, la queue entre les jambes, vers Tune des tables de la grande salle ou dans le jardin d'hiver; cela, personne ne vous en empêchera. Mais la pièce où se tient la Française est réservée à l'élite de la jeunesse dorée de Moscou, et pénétrer dans le cercle des élus n'est point chose aussi aisée que vous le pensez.
M. Chevalier, en revenant dans cette pièce, dit à son épouse que le monsieur de
LES DECEMBFUSTES 39
Sibérie était assez mélancolique, mais qu'au contraire le fils et la fille étaient de charmants enfants, comme on ne peut en élever qu'en Sibérie.
— Si vous voyiez la jeune fille, quelle rose !
— Oh ! il aime les femmes fraîches, ce vieillard, dit l'un des habitués qui fumait un cigare. (La conversation, bien entendu, se faisait en français ; mais je la donne en russe, comme je le ferai toujours dans le courant de cette histoire.)
— Oh! je les aime beaucoup! répondit M. Chevalier. Les femmes, c'est ma passion. Vous ne croyez pas ?
— Entendez-vous, madame Chevalier, s'écria un gros officier des cosaques, qui devait beaucoup dans l'établissement et aimait à causer avec le patron.
— Mais il partage mon goût, dit Cheva-
LES DECEMBPJSTES
lier en frappant doucement snr l'épaulette du gros et gras officier.
— Est-elle belle vraiment, cette Sibé-
rienne ?
Chevalier réunit sur sa bouche les extrémités de ses doigts et les baisa.
Après cela, la conversation des habitués devint confidentielle et excessivement gaie. Il était question de l'homme gros et gras ; lui, en souriant, il écoutait ce qu'on disait de lui.
— Peut-on avoir des goûts si pervertis ? s'écrial'un d'eux en riant. Madame Clarisse ! vous savez que Strougov aime mieux les femmes que les cuisses de poulet.
Quoiqu'elle n'eût point compris le sel de cette observation, Mme Clarisse partit d'un éclat de rire aussi argentin que le lui permettaient ses mauvaises dents et son âge déjà mûr.
— C'est la barichnia de Sibérie qui lui inspire de telles pensées !
Et tous de s'esclafer encore plus. M. Chevalier lui-même se pâmait cle rire, en ajoutant : « ce vieux coquin1 ! » et en frappant à petits coups la tête et les épaules de l'officier des cosaques.
— Mais qui sont-ils, ces Sibériens? Des propriétaires de fabriques, ou des marchands ? demanda un cle ces messieurs pendant une accalmie.
— Nikit ! demandez aux nouveaux venus leur passeport de voyage, dit M. Chevalier en écorchant la langue russe.
a Nous, Alexandre, autocrate... »
Mais à peine avait-il commencé à lire le passeport apporté, que l'officier des cosaques lui prit le papier des mains, et son vi-
1 En français dans le texlc.
42 LES DÉCEMBRTSTES
sage exprima tout à coup un grand étonnement.
— Eh bien, devinez qui c'est? dit-il.
Tous, vous le connaissez au moins de nom.
— Gomment deviner? Montre... Eh bien, Abd-el-Kader?...
— Ha ! ha ! ha !
— Gagliostro?...
— Ha ! ha ! ha !
— Pierre III?...
— Ha ! ha ! ha !
— Eh bien, lis donc '
L'officier des Cosaques déplia le papier et lut : « ex-prince Petr Ivanovitch... » et l'un de ces noms russes que chacun connaît, que chacun prononce avec une sorte de respect nuancé de plaisir, quand on parle du titulaire comme d'un proche ou d'une connaissance. Nous l'appellerons Labazov. L'officier des Cosaques se rappelait vaguement que
ce Petr Labazov avait été célèbre par quelque chose en 1825, et déporté en Sibérie; mais par quoi avait-il été célèbre, c'est ce qu'il ne savait pas bien. Quant aux autres, ils ne savaient pas même cela, et ils répondirent :
— Ah ! oui ! le célèbre Labazov !
Tout comme ils auraient dit de Shakespeare :
— Ah ! oui ! le célèbre auteur de Y Enéide ! Mais ils le connurent mieux, lorsque le
gros et gras homme leur eut expliqué que c'était le frère du prince Ivan, l'oncle des Tchikine, de la comtesse Prouck, bref, le célèbre Labazov.
— Mais il doit être très riche, s'il est le frère du prince Ivan, remarqua l'un des jeunes gens, et si on lui a rendu sa fortune. On l'a rendue cà quelques-uns.
— Combien on en voit surgir, à présent.
LES DKCEMBRISTES
de ces déportés ! dit un autre. Je vous assure qu'on en a déporté moins qu'il n'en revient... Allons, Sikinsky, raconte-nous un peu cette histoire du 18, ajouta-t-il en se tournant vers un officier du régiment des tirailleurs, réputé pour un bon conteur.
— Allons, raconte !
— D'abord, c'est la pure vérité, et la chose s'est passée ici, chez Chevalier, dans la grande salle. Trois décembristes arrivent pour dîner. Ils s'assoient à une table, mangent, boivent, causent. Vis-à-vis d'eux s'attable un monsieur d'apparence respectable, du même âge qu'eux; et toujours il tend l'oreille lorsqu'ils parlent de la Sibérie. Il leur demande je ne sais quoi, et de fil en aiguille, — car ils parlaient sans discontinuer, — il est reconnu que lui aussi vient de Sibérie.
— « Et vous connaissez Nertschinsk ?
— « Mais oui, j'ai habité là.
— « Et vous connaissez Tatianalvanovna?
— a Gomment donc ne pas la connaître ?
— « Permettez-nous de vous demander si vous étiez aussi déporté.
— « Oui, j'ai eu le malheur de souffrir quelque temps. . . Et vous ?
— « Nous tous, nous sommes des déportés du 14 décembre. Il est étrange que nous ne vous connaissions pas, si vous êtes aussi un condamné du 14. Permettez-nous de savoir votre nom.
— « Fédorov.
— « Aussi du 14 ?
— « Non, du 18.
— « Gomment, du 18?
— « Du 18 septembre, pour une montre en or. Jj fus accusé faussement de l'avoir volée, et j'ai souffert injustement. »
Tous partirent d'un éclat de rire, sauf le conteur qui, le visage sérieux, et promenant ses regards sur ses auditeurs, jurait que c'était là une histoire vraie.
Bientôt après ce récit, l'un des jeunes gens « dorés » se leva et partit pour le club. Il se promena dans les salles, où se trouvaient des tables avec des vieillards occupés à jouer au ïéralack1 pénétra dans la pièce où le fameux Poutcbine venait de commencer sa partie contre « la compagnie », s'arrêta quelques instants devant l'un des billards, où un vieillard considérable, appuyé contre le bord, venait de manquer de touche, jeta un coup d'oeil dans la bibliothèque, où un général lisait gravement, par-dessus ses lunettes, en tenant loin de lui le journal, près d'un jeune homme abonné qui, en évitant
Espèce de whist.
de faire du bruit, examinait l'une après l'autre toutes les gazettes, et vint s'asseoir enfin sur les divans dans la salle des billards, à côté de gens qui jouaient aux cartes et qui appartenaient, comme lui, à la jeunesse dorée. C'était jour de dîner, et les membres du club étaient venus en nombre. Parmi eux se trouvait Ivan Vassiliévitch Pachtine. C'était un homme de quarante ans, d'une taille moyenne, blanc, gras, large d'épaules et de carrure, avec une tête chauve, et un visage luisant, réjoui, entièrement rasé. Il ne jouait pas; il se tenaitassis, àcôté du prince D., aA^ec lequel il était à tu et à toi, et il ne refusait point le verre de Champagne qu'on lui offrait. Il s'était si bien installé, après le dîner, le haut de son pantalon imperceptiblement déboutonné, qu'on eût pu croire qu'il allait demeurer toujours ainsi, à fumer son cigare, à boire, entre deux bouf-
LES DKCEMBRISTES
fées, une gorgée de Champagne, à savourer la présence des princes, des comtes, des fils de ministres. Mais la nouvelle de l'arrivée des Labazov troubla sa quiétude.
— Où vas-tu, Pachtine? dit le fils d'un ministre en voyant, sans cesser de jouer, Pachtine se lever, arranger et tirer son gilet, et avaler d'un trait le restant de son Champagne.
— Sévernikov m'attend, dit Pachtine, en sentant ses jambes fléchir quelque peu.
Eh bien, iras-tu ?.. . « Anastassia, Anastassia, « ouvre donc la porte... »
C'était une chanson tzigane à la mode.
— Peut-être. Et toi?
— Oh! moi, non; un vieillard marié!
— Allons donc !
Pachtine, en souriant, s'en fut au salon des glaces trouver Sévernikov. Il aimait que la dernière parole prononcée par lui fût
une plaisanterie. C'était ce qui venait d'arriver.
— Eh bien, comment se porte la comtesse? demanda-t-il en s'approchant de Sévernikov, qui ne le connaissait pas du tout, mais qui, au calcul de Pachtine, devait avoir un intérêt pressant à connaître le retour des Labazov. Sévernikov avait été un peu mêlé aux événements du 14, et il était lié avec tous les décembristes. La santé de la comtesse était bien meilleure et Pachtine s'en montra enchanté.
— Et vous ne savez pas que Labazov est arrivé aujourd'hui? Il est descendu chez Chevalier.
— Que dites-vous là?... Nous sommes d'anciens amis. Combien j'en suis ravi, combien j'en suis ravi! Il s'est fait vieux, je pense, pauvre homme! Sa femme a écrit à. ma femme...
Mais Sévernikov ne finit point de dire ce qu'elle avait écrit, parce que, ses partenaires, qui avaient achevé la partie sans atout, venaient de faire quelque faute. Tout en causant avec Ivan Vassiliévitch, il n'avait pas cessé de les regarder du coin de l'œil ; mais alors il se jeta sur la table de tout son corps, et, en la frappant des mains, il prouva qu'il eût fallu jouer le sept.
Ivan Vassiliévitch se leva et, s' approchant d'une autre table, communiqua, au cours de la conversation, sa nouvelle à un second personnage honorable, puis, se levant de nouveau, fit de même à la troisième table. Tous se déclarèrent bien aises du retour de Labazov, de sorte qu'en revenant dans la salle de billard, Ivan Vassiliévitch, qui se demandait avant s'il fallait se réjouir ou non de ce retour, ne chercha plus d'entrée en matière dans le bal, l'ar-
LES DKCÉMBRISTES 51
ticle du Messager, la santé ou le temps, mais raconta d'emblée à chacun, en exultant, l'heureux retour du célèbre décembriste.
Le vieillard qui essayait encore, et sans plus de succès, de frapper en plein, avec la queue, sa bille blanche, devait, au jugement de Patchtine, être enchanté de cette nouvelle. Il s'approcha de lui :
— Jouez-vous bien, votre Excellence?... lui dit-il, dans le moment où le vieillard touchait de sa queue le gilet rouge du marqueur, en le priant de mettre un peu de blanc à son procédé.
S'il disait « votre Excellence », ce n'était nullement, comme vous pensez, par servilité (non, ce n'était pas la mode en 185G, et Ivan Vassiliévitch appelait simplement ce vieillard par son nom patronymique) ; c'était en partie par manière de
plaisanterie à l'adresse de ceux qui usent de ces façons de dire, en partie pour montrer que, tout en sachant avec qui nous parlons, nous ne craignons pas de rire un peu.
— ... J'ai appris tout à l'heure que Petr Labazov vient d'arriver. Il vient d'arriver tout droit de Sibérie avec toute sa famille...
Pachtine prononçait ces paroles au moment même où le vieillard manquait de nou^ veau de touche, un véritable malheur pour lui.
— S'il est revenu aussi étourdi qu'il est parti, il n'y a pas de quoi se réjouir! dit d'un air bourru le vieillard irrité de son incompréhensible insuccès.
Cette réponse troubla Ivan Vassiliévitch. De nouveau il ne savait plus du tout s'il fallait ou non se réjouir du retour de Labazov; et pour lever définitivement ses doutes, il dirigea ses pas vers la pièce ou
.ES DECEMBPJSTES 53
s'assemblaient les hommes d'esprit, des gens qui savaient l'importance et le prix de chaque chose et tranchaient tout d'un seul mot. Ivan Vassiliévitch entretenait les mêmes relations agréables avec les habitués de la salle « spirituelle » qu'avec la jeunesse dorée et les personnages d'importance. Il est vrai que dans cette salle il n'avait pas sa place marquée, une place à lui, mais personne ne s'étonna de le voir entrer et s'asseoir sur le divan. Il était question de ceci : en quelle année et pour quelle raison avait éclaté une querelle entre deux journalistes russes. Ayant attendu une minute de silence, Ivan Vassiliévitch communiqua sa nouvelle, non point comme un bonheur, non point comme un événement insignifiant, mais il la jeta comme négligemment, entre autres choses.
Mais aussitôt que les hommes d'esprit
(j'appelle « hommes d'esprit » les habitués de la salle spirituelle) eurent entendu et commenté sa nouvelle, Ivan Vassiliévitch comprit bien vite que c'était surtout ici, et seulement ici, que la nouvelle allait recevoir la façon qui lui permettrait de la colporter plus loin et de « savoir à quoi s'en tenir1 ».
— Il n'y manquait plus que Labazov, dit l'un des « hommes d'esprit » : maintenant les décembristes vivants sont tous revenus en Russie.
— Il était l'un de ces braves... fit Pachtine d'un ton interrogant, et prêt à donner à sa phrase, suivant l'occasion, un tour plaisant ou sérieux.
— Gomment, Labazov est un des hommes les plus célèbres de cette époque-là, com-
1 En français dans le texte.
LES DKCEMBRISTES
mença « l'homme d'esprit ». En 1819, il était enseigne au régiment de Séménov, et il fut envoyé à l'étranger, avec des dépêches pour le duc Z... Ensuite il revint, et en 24 il fut affilié à la loge des francs-maçons. Tous les francs-maçons d'alors se rassemblaient chez D..., et chez lui. Il était très riche. Le prince S..., FéclorD..., Ivan P..., étaient ses amis intimes. A ce moment, son oncle, le prince Bessarion, pour soustraire le jeune homme à cette société, l'emmena à Moscou.
— Je vous demande pardon, Nikolaï Stépanitch ! interrompit un autre « homme d'esprit » : il me semble que c'était en 23, parce que Bessarion Labazov fut nommé commandant du 3° corps en 24, à Varsovie. Il le demanda pour aide de camp, et, sur son refus, le fit envoyer à Moscou. Mais pardonnez-moi, je vous ai interrompu.
— Oh! non! faites-moi le plaisir !...
— Non, je vous prie !
— Non, faites-moi le plaisir... vous devez savoir cela mieux que moi, et on connaît assez, ici, votre mémoire et vos relations.-
— A Moscou, contre la volonté de son oncle, il fit agréer sa démission, poursuivit celui dont la mémoire et les relations venaient d'être mises en lumière ; et là, autour de lui, se forma une autre société dont il était la tète et le cœur, si l'on peut s'exprimer ainsi. Il était riche, jeune, intelligent, instruit, et, dit-on, singulièrement aimable. Ma tante me disait encore qu'elle ne savait point de plus charmant homme. Et quelques mois avant la conspiration, il épousa M1Ie Krinskoï.
— La fdle de Nikolaï Krinskoï... celui qui, à Borodino... eh bien! ce célèbre Krinskoï! interrompit quelqu'un.
— Mais oui. La fortune de sa femme lui est restée, mais la sienne propre, son patrimoine, est échue à son frère cadet, le prince Ivan, qui est maintenant grand maître de la cour (il dit quelque chose de pareil), et qui a été ministre.
— Mais le plus beau, c'est sa conduite avec son frère ! continua le conteur. Lorsqu'on l'arrrêta, la seule chose qu'il parvint à détruire, ce furent les lettres et les papiers de son frère... Est-ce que son frère était compromis?...
Le conteur ne répondit pas « oui » ; mais il serra les lèvres et fit des yeux un signe expressif.
— Et ensuite, à tous les interrogatoires, Petr Labazov nia tout ce qui concernait son frère, et pour cela eut à souffrir plus que les autres. Mais le plus beau, c'est que le prince Ivan prit en mains toute sa fortune
et n'envoya pas un seul kopek à son frère.
— On a dit que Labazov avait refusé luimême, fit observer l'un des auditeurs.
— Oui, mais il refusa pour cette unique raison que le prince Ivan, avant le couronnement, lui écrivit, en s'excusant, que, s'il n'eût point pris le domaine lui-même, il aurait été confisqué, mais qu'il avait des enfants et des dettes, et que, maintenant, il n'était pas en état de le rendre. Petr Labazov répondit en deux mots : « Ni moi, ni « mes héritiers, n'avons ni ne voulons avoir « aucun droit sur le domaine que la loi a « fait vôtre. » Rien de plus. Gomment?... Et le prince Ivan dévora ce document, le serra avec extase, parmi ses papiers précieux, dans une cassette, et ne le montra jamais à personne.
L'une des particularités de la salle « spirituelle » était que ses habitués savaient,
quand ils voulaient savoir, tout ce qui se passait dans le monde, si secrètement que cela se passât.
— Du reste, c'est une question, dit un nouvel interlocuteur : était-il juste d'ôter aux enfants du prince Ivan la fortune dans laquelle ils ont grandi et sur laquelle ils comptaient légitimement ?
La conversation prit de la sorte un caractère abstrait qui cessa d'intéresser Pachtine.
Il sentit le besoin de communiquer sa nouvelle à des auditeurs frais émoulus ; il se leva et lentement, en échangeant quelques paroles à droite et à gauche, il se promena dans les salles. L'un de ses collègues l'arrêta pour lui apprendre l'arrivée des Labazov.
— Mais qui ne la sait pas ? répondit Ivan Yassiliévitch en souriant tranquillement.
Il se dirigea vers la sortie. La nouvelle
avait fait le tour et revenait à qui l'avait lancée.
Plus rien à faire au club ; il s'en alla en soirée. Ce n'était pas une soirée d'invités, mais un salon oùl'on recevait tous les jours. Il y avait là huit dames et un vieux colonel, et tout le monde s'ennuyait terriblement. Rien que la démarche décidée et le visage souriant de Pachtine déridèrent les dames et les demoiselles. Et la nouvelle tombait d'autant plus à propos, que dans le salon se trouvait la vieille comtesse Fouks avec sa fdle. Lorsque Pachtine eut raconté, presque mot à mot, tout ce qu'il avait entendu dire dans la salle « spirituelle », Mme Fouks, en branlant la tête et en s'étonnant, de se voir si vieille, se mit à rappeler ses relations avec Natacha Krinskaïa, aujourd'hui Mme Labazov.
— Son mariage fut une histoire des plus
LES DECEMBRISTES Gl
romanesques, et qui se déroula sous mes yeux. Natacha était presque fiancée avec Matline qui fut depuis tué dans un duel avec Debra. Sur ces entrefaites le prince Petr arrive à Moscou, s'éprend d'elle et fait sa demande. Le père, entiché de Matline (et en général on craignait Labazov, comme franc-maçon) refuse son contentement. Mais le jeune homme continue à la voir aux bals, partout, devient l'ami de Matline et le prie de se retirer. Matline y consent et l'engage à fuir avec elle. Elle s'y prête aussi, mais au dernier moment un remords la prend (l'entretien avait lieu en français) ; elle va trouver son père et lui dit que tout est préparé pour la fuite, qu'elle pourrait le quitter mais qu'elle fait appel à sa générosité.
— Et en effet son père lui pardonna. Tout le monde intercéda pour elle, et il donna son consentement. Voilà comment se fît la
noce, et ce fut une joyeuse noce ! Qui de nous eût pensé qu'un an après elle irait avec lui en Sibérie, — elle, lafille unique la plus riche, la plus belle de ce temps-là ! L'empereur Alexandre la remarquait toujours dans les bals ; combien de fois dansa-t-il avec elle ! A un bal paré, donné par la comtesse G..., je m'en souviens, elle avait paru costumée en Napolitaine, admirablement jolie ! Lui toujours, le tzar, en arrivant à Moscou, demandait : « Que fait la belle « Napoli- « taine1?» Eh bien, cette femme, dans l'état où elle se trouvait (elle accoucha en route), ne se désola pas une seule seconde, ne prépara rien, ne rassembla pas ses effets, et telle elle était quand on l'arrêta, telle elle partitavec sonmaripourun voyage de 5,000 verstes.
1 En français dans le texte*
— Oh ! c'est une femme admirable ! dit la maîtresse de maison.
— Lui et elle, ajouta une autre dame, sont des natures rares. On m'a dit, j'ignore si c'est vrai, qu'en Sibérie, partout oh ils ont travaillé dans les mines, ou je ne sais comment cela s'appelle, les forçats qui se trouvaient avec eux leur faisaient leur besogne.
— Mais elle n'a jamais travaillé dans les mines, rectifia Pachtine.
Et voilà ce que c'est que l'année 56 ! Trois ans auparavant, personne n'eût songé aux Labazov, ou, si l'on se souvenait d'eux, c'était avec cet involontaire sentiment d'effroi que l'on a quand on parle de gens nouvellement décédés ; mais maintenant avec quelle vivacité on rappelait leurs qualités éminentes, et les relations qu'on avait eues dans le temps avec eux ; et chacune de ces dames cherchait
déjà le moyen d'accaparer les Labazov et d'en faire les honneurs à ses invités.
— Le fils et la fille sont arrivés avec eux, dit Pachtine.
— S'ils sont seulement aussi beaux que l'était la mère... fit la comtesse Fouks. Et le père était très, très bien.
— Gomment ont-ils pu élever leurs enfants là-bas ? demanda la maîtresse de maison.
— Très bien, dit-on. On dit que le jeune homme est fort beau, et aussi aimable, aussi instruit que s'il avait été élevé à Paris.
— Je prédis un grand succès à la jeune personne, dit une demoiselle pas belle. Toutes ces dames de Sibérie ont quelque chose d'agréablement vulgaire, mais qui plaît beaucoup.
— Oui, oui, appuya une autre demoiselle.
— Voilà une riche héritière de plus !
ajouta une troisième.
Le vieux colonel, d'origine allemande, venu à Moscou trois ans auparavant pour épouser une dot, résolut de se présenter au plus vite, avant que la jeunesse fût avertie, et de faire sa demande. Les demoiselles et les dames eurent à peu près la même pensée à l'égard du jeune homme de Sibérie.
— C'est sans doute l'époux qui m'est destiné, pensait une jeune fdle qui allait vainement dans le monde depuis huit ans. Ce serait alors pour le mieux, que ce stupidc chevalier-garde ne m'ait pas demandée. Bien sûr, j'aurais été malheureuse !
— Eh bien, tous vont jaunir de rage, en voyant encore celui-là s'éprendre de moi, songeait une jeune et belle dame.
On parle du provincialisme des petites villes, mais il n'y a pire provincialisme que celui de la société supérieure. Là, pas de nouvelles figures, mais la société est toujours
prête à les recevoir s'il en apparaît ; tandis qu'ici, c'est rarement, bien rarement, comme à présent les Labazov, que les nouveaux arrivants sont reconnus et accueillis comme appartenant au même monde, et l'impression produite par eux est plus forte que dans un chef-lieu de district.
— Moscou, Moscou, ô mère, ô ville é'tincelante ! disait Petr Ivanovitch le lendemain matin, en se frottant les yeux et en prêtant l'oreille au son des cloches du carrefour des Gazettes.
Rien ne réveille le passé aussi vivement que les sons, et ces sons des cloches de Moscou, avec la vue du mur blanc qu'on apercevait de la fenêtre et le bruit des roues, lui rappelaient avec tant d'intensité, non seulement le Moscou qu'il avait connu voilà trente-cinq ans, mais encore le Moscou du Kremlin, des tours, des Ivans, etc., si cher
68 LES DKCEMBRISTES
à son cœur, — qu'il sentit unejoie d'enfant à être Russe et à se retrouver dans Moscou. Apparurent la robe de chambre de Boukharie sur la large poitrine en chemise d'indienne, et la pipe à bout d'ambre jaune, et le laquais aux gestes tranquilles, et le thé, et l'odeur de tabac ; une voix d'homme forte et vibrante, retentit dans les chambres de Chevalier, les baisers du matin résonnèrent, et les voix de sa fille et de son fils: le décembriste se trouvait lâchez lui, aussi bien qu'à Irkoutsk, ou que s'il eût été à New-York ou à Paris. Gomme je ne voudrais pas, aux yeux de mes lecteurs, montrer le héros de Décembre supérieur à toutes les faiblesses, je dois à la vérité de déclarer que Petr Ivanovltch se rasa soigneusement, se peigna et se mira dans la glace. De ses vêtements, qu'on lui avait coupés assez mal en Sibérie, il était fort peu satisfait : il ne faisait que bou-
tonner, déboutonner, reboutonner sa jaquette.
Natalia Nikolaïevna entra dans le salon, dans le froufrou d'une robe de moire noire, avec des manchettes et des rubans sur le bonnet : tout cela, sans être de la dernière mode, si bien arrangé, et d'un goût tel, que non seulement ce n'était pas ridicule *, mais au contraire, distingué \ Les dames ont pour cela un sens particulier, le sixième, et une intuition dont rien n'approche. Sonia se trouvait aussi mise de telle sorte que dans sa toilette, bien qu'en retard de deux ans sur la mode, rien ne laissait à désirer. Celle de la mère était sombre et simple, celle de la fille, claire et gaie.
Sérioja s'éveilla seulement alors ; et l'on partit pour la messe. Le père avec la mère
1 En français dans le texte.
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s'assirent au fond, la fille en face d'eux, Vassili sur le siège, et le fiacre les conduisit au Kremlin. Quand ils y furent entrés, les dames arrangèrent leurs robes, et Petr Ivanovitch, ayant pris au bras saNatalia Nikolaïevna, et rejetant sa tète en arrière, se dirigea vers la porte de l'église.
La plupart de ces marchands, officiers, gens du peuple, ne pouvait pas savoir qui ils étaient. Quel était ce vieillard depuis longtemps, longtemps hâlé par le soleil, et touchant à sa fin, ce vieillard aux rides d'ouvrier, grandes, droites, d'une forme particulière, d'une forme que n'ont point les rides qu'on prend au club anglais, aux cheveux et à la barbe blancs comme la neige, au regard bon et fier, au geste énergique ? Quelle était cette grande dame à la démarche souveraine, aux grands beaux yeux fatigués et voilés ? Quelle était cette jeune fille,
fraîche, bien faite, robuste, à la toilette démodée, et pas timide? — Des marchands ?
— Non pas des marchands. Des Allemands?
— Non pas des Allemands. Des seigneurs?
— On n'en voit pas de tels. A coup sûr des personnages d'importance. Ainsi pensaient ceux qui les voyaient dans l'église, et on ne sait pourquoi ils se dérangeaient pour leur faire place plus vite et plus volontiers qu'aux gens à grosses épaulettes. Petr Ivanovitch se tenait aussi droit qu'à son entrée, et priait tranquillement, sans s'absorber. Natalia Nikolaïevna s'agenouillait à tout instant, prenait son mouchoir et pleurait abondamment pendant l'hymne des chérubins. Sonia semblait faire effort pour prier ; la prière n'allait pas à sa nature ; mais elle ne regardait pas autour d'elle et faisait assidûment le signe de la croix.
Sérioja était resté au logis en partie parce
LES DECEMBR1STES
qu'il s'étail oublié à dormir, en partie parce qu'il n'aimait pas assister à la messe, — ses jambes s'enflaient, il ne pouvait comprendre comment lui qui se faisait un jeu (de parcourir 40 verstes sur des raquettes, ne pouvait sans une intolérable torture physique, écouter immobile, les douze évangiles; — mais surtout parce qu'il sentait que la chose dont il avait le plus urgent besoin était un nouveau costume. Il s'habilla et s'en fut sur le pont des Maréchaux. Il avait la bourse assez bien garnie. Le père avait pris l'habitude de donner à son fils autant d'argent qu'il en voulait, depuis qu'il avait accompli sa vingt et une unième année. Il dépendait de Sérioja de laisser son père et sa mère absolument sans argent.
— Gomme je regrette ces 250 roubles que je viens dépenser inutilement dans le magasin de confections de Kountz !
Chacun des messieurs que rencontrait Sérioja eut compati à son ennui, et se fût fait un plaisir de commander pour lui. Mais, comme il arrive toujours, il était solitaire dans la foule; gagnant le pont des Maréchaux, sans regarder les magasins, il arriva au bout, ouvrit la porte et sortit de là en demi-frac couleur cannelle, étroit (on les portait larges), en large pantalon noir (on les portait étroits), et en gilet de satin à petites fleurs, qu'aucun des habitués du petit salon de Chevalier n'aurait permis à son laquais de porter. Et Sérioja acheta encore beaucoup d'autres choses. La taille fine du jeune homme jeta Kountz dans l'embarras, et, comme il le disait à tout le monde, il déclara n'en avoir jamais vu de pareille. Sérioja savait qu'il avait une taille élégante, mais la louange d'un étranger, comme Kountz, le flatta beaucoup. Il sortit, allégé de ses
250 roubles, mais très mal habillé, si mal, que son vêtement fut au bout de deux jours, abandonné à Vassili, et à jamais resta pour Sérioja un souvenir désagréable.
Il revint à l'hôtel et s'assit dans la grande salle, non sans regarder dans le salon particulier; puis il commanda pour le déjeuner des mets si étranges, que le garçon en riait jusque dans la cuisine. Il demanda ensuite un journal, et fit semblant de le lire. Mais lorsque le garçon, enhardi par l'inexpérience du jeune homme, se mit à l'interroger, Sérioja lui dit :
— Va à ta place !
Il devint rouge, mais il avait parlé d'un ton si fier, que l'autre obéit.
Le père, la mère et la jeune fille, en rentrant au logis, le félicitèrent sur ses vêtements.
Vous rappelez-vous ce sentiment joyeux
de l'enfance, quand, le jour de votre fête, on vous parait, on vous conduisait à la messe, et qu'au retour, l'enchantement sur les habits, le visage et dans l'àme, vous trouviez à la maison des invités et des joujoux ? Vous savez qu'il n'y a pas classe aujourd'hui, que même les adultes se réjouissent, que pour la maison entière ce jour est un jour d'exception et de plaisirs : vous savez que vous seul êtes la cause de cette joie, et qu'on vous pardonnerait n'importe quelle faute; et il vous semble étrange que les gens dans la rue ne se réjouissent point comme les vôtres, et les sons résonnent plus nets, et les couleurs éclatent plus vives : en un mot, le sentiment d'un jour de fête. Petr Ivanovitch éprouva un sentiment pareil en revenant de l'église.
Pachtine ne s'était pas, la veille, donné de la peine inutilement : en guise de jou-
joux, Petr Ivanovitch trouva déjà chez lui quelques cartes d'importants personnages qui considéraient eomme un impérieux devoir, — en 1856, — de témoigner leur sympathie au proscrit célèbre, qu'ils n'eussent, pour rien au monde, voulu voir trois ans auparavant. L'apparition des équipages venus pour demander Petr Ivanovitch avait décuplé en une seule matinée le respect et la complaisance de Chevalier, du dvornik et des gens de l'hôtel. C'étaient là comme les cadeaux de fête pour Petr Ivanovitch. Si éprouvé par la vie, si intelligent que soit un homme, les marques de déférence que lui donnent les gens estimés par le grand nombre lui sont toujours agréables. Petr Ivanovitch se sentait l'âme en joie, quand Chevalier, en courbant l'échiné, f vint lui proposer un autre appartement, le prier d'ordonner tout ce qu'il lui plairait, l'assurer
qu'il regardait comme un bonheur la présence dePetrlvanovitch, — etquand, examinant les cartes de visite et les rejetant dans le vase , il lut tout haut les noms du comte S . . . , du prince D..., etc.
Natalia Nikolaïevna déclara qu'elle ne recevrait personne et qu'elle allait se rendre tout à l'heure chez Maria Ivanovna, à quoi Petr Ivanovitch consentit, malgré son désir de causer avec quelques-uns des visiteurs. Un seul réussit à passer avant que la consigne fût donnée. C'était Pachtine. Si l'on eût demandé à cet homme pourquoi il arrivait ainsi dePretschistenkau carrefour des Gazettes, il n'eût pu rien prétexter, sinon qu'il aimait tout ce qui était neuf et curieux, et qu'en conséquence il venait voir Petr Ivanovitch à titre de curiosité. Il semblait qu'il dût se sentir timide, en pénétrant chez un inconnu sur cette unique raison. Mais ce fut tout le con-
traire. Petr Ivanovitch, et son fils, etSophia Pétrovna devinrent confus. Natalia Nikolaïevna était trop grande dame 1 pour se laisser troubler par quoi que ce fût. Le regard fatigué de ses jolis yeux noirs tomba, tranquille, sur Pachtine. MaisPachtine était fleuri, content de lui et gaîment aimable comme toujours. Il était l'ami de Maria Ivanovna.
— Ah ! fit Natalia Nikolaïevna.
— Pas l'ami... nos âges... mais elle se montra toujours bonne envers moi.
Pachtine était de longue date un admirateur de Petr Ivanovitch, dont il connaissait les camarades. — Il comptait pouvoir être utile aux nouveaux arrivants. — Il n'avait pu venir la veille et priait qu'on l'excusât. — Après quoi il s'assit et parla beaucoup.
— Oui, je vous dirai que j'ai trouvé de
1 En français dans le texte.
grands changements en Russie depuis lors, dit Petr Ivanovitch en répondant à une question.
Dès que Petr Ivanovitch ouvrait la bouche, il fallait voir avec quelle attention respectueuse Pachtine accueillait chaque parole qui sortait des lèvres du vieillard considérable, et comme, après chaque phrase, parfois chaque mot, il manifestait, d'un hochement de tête, d'un sourire, ou d'un mouvement des yeux, qu'il avait reçu et retenu la phrase ou le mot pour lui mémorables. Le regard fatigué encourageait ce manège. Serguéï Pétrovitch semblait craindre que le discours de son père ne répondit pas à l'attention de l'auditeur. Sophia Pétrovna, au contraire, souriait de ce sourire imperceptible et satisfait des gens qui viennent de découvrir le ridicule de quelqu'un. Il lui semblait qu'il n'y avait rien à attendre de celui-là.
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qu'il appartenait à une catégorie commune. Petr Ivanovitch déclarait avoir, au cours de son voyage, remarqué de grands changements qui l'avaient ravi.
— Le peuple, — le paysan, — est incomparablement plus relevé que jadis, il a plus de conscience et plus de dignité, disait-il, comme répétant d'anciennes phrases.
Mais moi, je dois dire que le peuple m'occupe et m'occupa par-dessus tout. Je suis de cet avis que la force de la Russie n'est pas en nous, mais dans le peuple. — Petr Ivanovitch développa avec l'ardeur qui lui était propre des idées plus ou moins originales à propos de plusieurs matières d'importance. Il nous armera encore de les lui entendre exprimer sous une forme plus complète. Pachtine se pâmait d'aise et partageait pleinement ses opinions sur tous les points.
— Il faut absolument que vous fassiez la
connaissance des Aksakov. Vous me permettrez de vous les présenter, prince ? Vous savez qu'on a autorisé maintenant la publication de son journal? On dit que demain va paraître le premier numéro. J'ai lu aussi son admirable article sur les successives théories scientifiques du monde... très intéressant. Il y a encore un article, — l'histoire de la Serbie au xvie siècle, du fameux Voïvode Karbavontz — très curieux aussi. En somme, c'est là un grand pas...
— Ah !... alors... disait Petr Ivanovitch.
Mais on voyait que toutes ces nouvelles ne l'intéressaient guère. Il ignorait les mérites et jusqu'aux noms de tous ces gens que Pachtine nommait comme connus de tout le monde. Nathalia Nikolaïevna, sans nier la nécessité de connaître et ces personnages et ces événements, fit observer, à la
décharge de son mari, qu'il recevait trop tard les journaux, mais qu'il lisait beaucoup. .
— Papa, allons-nous voir la tante? demanda Sonia en entrant.
— Nous allons partir, mais il faut d'abord déjeuner... Ne voulez-vous point prendre quelque chose ?
Il va sans dire que Pachtine refusa ; mais Petr Ivanovitch, avec l'hospitalière humeur propre au Russe en général , et à lui en particulier, insista pour que Pachtine mangeât et bût. Lui-même il prit un verre de vodka et un de vin de Bordeaux. Pachtine remarqua que, lorsqu'il se versait du vin, Natalia Nikolaïevna détournait soudain ses yeux, et que le fils attachait les siens sur les mains de son père.
Après avoir bu, Petr Ivanovitch, aux questions de Pachtine qui lui demandait son
avis sur la nouvelle littérature, sur les nouvelles tendances, sur la guerre, sur la paix (Pachtine avait su réunir les matières les plus différentes dans une seule causerie, absurde, mais aisée), à ces questions répondit d'un seul coup par une seule profession de foi générale, et, fut-ce le vin, fut-ce le sujet de la conversation, il s'échauffa tellement, que des larmes jaillirent de ses yeux, et que Pachtine, au comble de l'extase, répandit aussi quelques pleurs, et, sans se gêner, exprima la conviction que Petr Ivanovitch était maintenant, de tous les hommes avancés, le plus avancé, et qu'il devait devenir le chef de tous les partis.
Les yeux du vieillard étincelaient ; il croyait tout ce que lui disait Pachtine, et il eût parlé encore longtemps, si Sophia Petrovna n'eût couru chez Natalia Nikolaïevna, passé sa mantille et fait lever elle-même Petr
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Ivanovitch. Il se versa le restant du vin, mais ce fut Sopliia Petrovna qui le but.
— Que fais-tu donc?...
— Je n'avais pas encore bu, papa, pardon. Il sourit.
— Eh bien, allons voir Maria Ivanovna... Vous nous excusez, M. Pachtine9
Et Petr Ivanovitch sortit en portant haut la tête. Dans le vestibule apparut un général venu pour faire visite à son ancien ami. Ils ne s'étaient point vus depuis trente-cinq ans. Le général n'avait plus ni dents ni cheveux.
— Mais toi, comme tu es encore frais ! disait-il. On voit que la Sibérie vaut mieux que Pétersbourg... Ce sont les tiens?... Présente-moi. Quel brave enfant, ton fils!... Alors, demain... dîner?...
— Oui, oui, sans faute.
Sur le perron se montra le célèbre Tchikhaïev, un autre ancien ami.
— Mais comment avez-vous appris que je suis de retour?
— Il eût été honteux pour Moscou de ne le savoir point ; il est honteux qu'on ne se soit pas porté à votre rencontre... Où dînezvous? Sans doute chez ta sœur Maria Ivanovna? Bien, bien, j'y viendrai aussi.
Petr Ivanovitch avait toujours l'air hautain pour ceux qui ne savaient pas discerner, sous ces dehors, une indicible expression de douceur et de sensibilité ; mais en ce moment, Natalia Nikolaïevna elle-même admirait son orgueil inaccoutumé, et Sophia Petrovna, en le regardant, lui souriait des yeux.
Ils arrivèrent chez Maria Ivanovna. Maria Ivanovna était la marraine de son frère Petr Ivanovitch et plus âgée que lui de dix ans : c'était une vieille fille. Pourquoi elle ne s'était pas mariée, comment s'était écou-
lée sa jeunesse, l'histoire de sa vie enfin, c'est ce que je raconterai un jour ou l'autre.
Elle habitait Moscou depuis quarante ans sans l'avoir jamais quitté. Elle n'avait ni un esprit extraordinaire, ni une grande fortune, et ne' recherchait pas les relations, bien au contraire ; mais il n'était pas un homme qui ne l'estimât. Elle était si persuadée que chacun devait l'estimer, que tout le monde l'estimait.
Il y avait bien quelques jeunes libéraux de l'Université qui ne reconnaissaient point son pouvoir ; mais ces messieurs ne frondaient que lorsqu'elle n'était pas là. Il lui suffisait d'entrer dans le salon avec sa démarche de tzarine, elle n'avait qu'à parler de sa voix tranquille, à sourire de son sourire aimable, et tous étaient soumis.
Sa société c'était — tout le monde. Elle considérait et traitait Moscou comme sa
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famille. Ses amis étaient pour la plupart des jeunes gens et des hommes d'esprit; elle n'aimait pas les femmes. Elle avait aussi de ces parasites, hommes et femmes, que notre littérature, on ne sait pourquoi, confond dans un seul et même mépris avec l'habit hongrois et les généraux. Maria Ivanovna trouvait que mieux valait, pour le décavé Skopine et Mme Beschev, chassée par son mari, — mieux valait vivre chez elle que dans la misère, et elle les laissait chez elle. Mais deux sentiments puissants occupaient la vie actuelle de Maria Ivanovna, ses deux frères : elle adorait Petr Ivanovitch et détestait le prince Ivan.
Elle ne savait pas l'arrivée de Petr Ivanovitch. Elle sortait de la messe et venait à peine de finir son café. Le vicaire de Moscou, Mme Beschev et Skopine étaient assis à table. Maria Ivanovna leur parlait du jeune
LES DKCEMBRISTES
comte V. . , le fils de P. Z. . , revenu de Sébastopol et dont elle était éprise (elle avait sans cesse de ces passions). Il devait ce jour-là dîner chez elle.
Le vicaire se leva et salua. Maria Ivanovna ne le retint pas. Elle avait parfois l'esprit assez indépendant ; elle était plutôt pieuse, mais n'aimait guère les moines ; elle se moquait- des dames qui tournaient autour des gens d'église et ne se gênait pas pour dire qu'à son avis les moines sont en tout semblables à nous autres pécheurs, et qu'on pouvait faire son salut dans le monde mieux que dans les couvents.
— Donnez l'ordre de ne recevoir personne, mon amie, dit-elle. Je vais écrire à Pierre ; je ne comprends pas pourquoi il n'arrive pas. Assurément Natalia Nikolaïevna est malade.
Maria Ivanovna était persuadée que Nata-
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lia Nikolaïevna ne l'aimait pas : elle voyait en elle une ennemie. Que Natalia Nikolaïevna eût donné sa fortune à Pierre et l'eût suivie en Sibérie et non pas elle, la sœur, et que son frère, au moment où elle se préparait à partir avec lui, s'y fût absolument refusé, voilà ce qu'elle ne pouvait pardonner. Après trente-cinq ans, elle commençait parfois à croire ce que lui disait son frère que Natalia Nikolaïevna était la meilleure des épouses et son ange tutélaire; mais elle en était jalouse , et il lui semblait toujours que c'était une méchante femme.
Elle se leva, fit un tour dans la pièce et allait se retirer dans sa chambre, lorsque la porte s'ouvrit, et que sur le seuil apparut le visage blanc et ridé de Mmc Beschev, dont la physionomie exprimait un joyeux émoi.
— Maria Ivanovna, préparez-vous ! ditelle,
— Une lettre ?
— Non, mieux que cela...
Mais elle n'avait pas eu le temps d'achever, que dans le vestibule retentit une forte voix d'homme :
— Mais où donc est-elle ? Va, toi, Natascha.
— C'est lui ! s'écria Maria Ivanovna.
Et elle se porta à grands pas au-devant de son frère. Elle les accueillit comme si elle les eût vus encore la veille.
— Quand est-ce que tu es arrivé ? Où êtes-vous descendus ? ... Et comment êtesvous venus ? En voiture ?
Voilà les questions que faisait Maria Ivanovna en passant avec eux dans le salon, sans écouter les réponses, et en regardant, avec de grands yeux , tantôt l'un , tantôt l'autre des arrivants. Mme Beschev était surprise de cette tranquillité, qui frisait
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l'indifférence, et ne l'approuvait pas. Ils souriaient tous. La conversation tomba.
Maria Ivanovna, sans rien dire, attachait sur son frère un regard sérieux.
— Gomment allez-vous ? dit Petr Ivanovitch en lui prenant la main et en souriant.
Il lui disait « vous », et elle lui disait « tu ». Maria Ivanovna regarda encore une fois la barbe blanche, la tête chauve, les dents, les rides, les yeux, le visage hâlé par le soleil, et elle reconnut tout cela.
— Voilà, c'est ma Sonia !
Mais elle ne détacha pas ses regards de son frère.
— Quel sot ...
Sa voix se brisa, de ses grandes mains blanches elle saisit la tête chauve de son frère. «Quelsottues,voulait-elle dire, de neuf avoir point préparée !... » Mais un tremblement
secoua ses épaules et sa poitrine, son vieux visage s'inclina, et elle se mit à fondre en larmes, toujours serrant contre son sein la tête chauve, et répétant sans cesse :
— Quel sot tu es, de ne m'a voir point préparée...
Petr Ivanovitch ne se trouvait déjà plus un si grand homme que dans l'escalier de Chevalier. Il était assis dans le fauteuil le dos de côté, la tête prise dans les mains de sa sœur, le nez écrasé contre le corset et meurtri, les cheveux emmêlés, et les yeux mouillés de pleurs. Mais il se sentait heureux.
Lorsque son accès de larmes de joie fut passé, Maria Ivanovna comprit, à ne pouvoir douter, ce qui était arrivé, et se mit à les regarder tous. Mais plusieurs fois encore dans la journée, dès qu'elle se rappelait ce qu'il était, ce qu'elle était jadis, et ce qu'ils
étaient maintenant, et que son imagination se représentait vivement les peines et les joies d'an tan et les amours, elle retombait dans ses accès et, se levant de nouveau, elle répétait :
— Quelsottu es,Pétrouchka, quelsot, de ne point m'avoir préparée ! Pourquoi n'êtesvous pas venus directement chez moi? Je vous aurais trouvé de la place, disait Maria Ivanovna. — Vous dînez chez moi aumoins? Tu ne t'ennuieras pas, Serguéï. Un jeune brave deSébastopol dîne ici. Tu ne connais pas le fils de Nikolaï Mikhaïlovitch ? C'est un écrivain, il a écrit quelque chose de remarquable. Je ne l'ai pas lu, mais on le vante, et puis c'est un bon garçon; je l'inviterai aussi. Tchikaïev a voulu venir aussi. Mais c'est un bavard, je ne l'aime pas. A-t-il été déjà chez toi? Et Nikita, l'as-tu vu? Mais bagatelle que tout cela. Que penses-tu faire ? Et vous,
votre santé, Natalia? Et ce cher enfant, et cette beauté?...
Mais la conversation languissait. Avant le dîner, Natalia Nikolaïevna et les enfants s'en furent voir une vieille tante : le frère et la sœur demeurèrent seule à seul, et Petr Ivanovitch se mit à raconter ses projets.
— Sonia est grande, il faut la conduire déjà dans le monde. Donc, nous allons vivre à Moscou, dit Maria Ivanovna.
— Pour rien au monde !
— Sérioja doit servir.
— Pour rien au monde !
— Tu es toujours le même fou !...
Mais elle adorait toujours ce fou.
— Nous demeurerons quelque temps ici, puis nous partirons pour la campagne et montrerons tout aux enfants.
— J'ai pour principe de ne pas m'immiscer dans les affaires de famille, dit Maria
LES DÉCEMBRISTES Ob
Ivanovna un peu remise de son agitation, et de ne jamais donner de conseil. Un jeune homme doit servir, je l'ai toujours pensé et je le pense encore, à présent plus que jamais. Tu ne sais pas, Pétrouchka, ce que c'est que la jeunesse de nos jours. Je les connais tous. Voilà le fils du prince Dimitri qui est absolument perdu. Et c'est leur propre faute ! Moi, je n'ai peur de personne, je suis une vieille. Mais cela n'est pas bien. Et elle se mit à parler du gouvernement. Elle lui en voulait de la trop grande liberté qui se donnait carrière dans tous les sens.
— La seule bonne chose qu'il ait faite, c'a été de vous libérer.
Pétrouchka voulut le défendre, mais avec Maria Ivanovna, ce n'était pas comme avec Pachtine ; il dut renoncer à lui faire entendre raison. Elle s'échauffait.
— Pourquoi donc le défendre ! Est-ce à
toi de le défendre? Tu es toujours, je le vois, le même fou !
Petr Ivanovitch se tut, en souriant d'un sourire qui montrait qu'il ne se rendait pas, mais qu'il ne voulait pas discuter avec Maria Ivanovna.
— Tu souris? Nous connaissons cela. Tu ne veux pas discuter avec moi, une baba, dit-elle avec enjouement et bonne grâce, en jetant sur son frère un regard si fin qu'on n'eût su l'attendre de son vieux visage et de ses gros traits. Mais tu ne gagneras pas, mon ami. J'achève ma septième dizaine. Je n'ai pas non plus vécu en sotte, j'ai vu des choses, j'ai compris. Je n'ai pas lu vos livres, ni ne les lirai. Dans les livres, — rien que des billevesées.
— Eh bien ! comment trouvez-vous mes enfants... Sérioja? demanda Petr Ivanovitch avec le même sourire.
— Allons, allons, répondit sa sœur en le menaçant. Ne bifurque pas sur les enfants. Nous en causerons. Mais voici ce que je voulais te dire. Fol tu étais, fol tu es resté, je le vois dans tes yeux. Maintenant, on va te porter en triomphe. C'est la mode du jour. Tous vous êtes à la mode à présent. Oui, oui, je vois dans tes yeux que tu es le même insensé que tu étais jadis, ajoutât-elle en réponse au sourire de son frère. Tiens-toi à l'écart, je te le demande par le Christ, de tous ces libéraux de l'heure présente. Dieu le sait, tout ce qu'ils manigancent. Mais tout cela ne finira pas bien. Notre gouvernement ne dit rien pour le moment, mais il devra après montrer les ongles ; tu te rappelleras mes paroles. J'ai peur que tu ne te compromettes de nouveau. Laisse tout cela; ce n'est que bagatelle. Tu as des enfants.
— Bien sûr, vous ne me connaissez pas maintenant, Maria Ivanovna, dit le frère.
— Bien, bien, nous le verrons, si je ne te connais pas, ou si c'est toi qui ne te connais pas toi-même. Je t'ai dit seulement ce que j'avais sur le cœur : si tu m'écoutes, — bien. A présent, causons de Sérioja. Qu'estce qu'il fait.
« Il ne m'a pas trop plu, » voulait-elle ajouter. Mais elle dit seulement :
— Il ressemble à sa mère : deux gouttes d'eau. Mais ta Sonia me plaît beaucoup, beaucoup... Quelque chose de charmant, de franc. Charmante !... Où est-elle, Soniouchka? Mais j'oubliais.
— Que vous dirai-je? Sonia sera une bonne épouse et une bonne mère ; mais mon Sérioja a beaucoup d'esprit, il est fort intelligent ; personne ne lui ôtera cela. Il a parfaitement étudié : seulement il est un
peu paresseux. Il a de grandes dispositions pour les sciences naturelles. Nous en avons été enchantés ; nous avions un bon, un excellent maître. Il veut ici entrer à l'Université... suivre les cours de sciences naturelles, de chimie...
Maria Ivanovna n'écoutait presque plus, depuis que son frère s'était mis à parler des sciences naturelles. Une tristesse la prit soudain, surtout quand il fat question de chimie. Elle soupira profondément et répondit, sous l'influence des idées qu'évoquaient en elles les sciences naturelles...
— Si tu savais comme je les plains, Pétrouchka ! dit-elle d'une voix douce et mélancolique. Oui, je les plains tellement, tellement !... Une vie entière devant eux Que n'ont-ils pas à souffrir !
— Mais quoi ! Il faut espérer qu'ils vivront plus heureux que nous.
— Dieu le veuille ! Dieu le veuille ! Mais c'est difficile, la vie, Pétrouchka. Ecoutemoi, écoute seulement ceci : ne philosophe pas ! Quel sot tu es, Pétrouchka, — oh! quel sot ! Mais j'ai des ordres à donner. J'ai invité du monde, avec quoi vais-je les nourrir ?
Elle sanglota, se détourna et sonna.
— Appelez Tarass !
— Toujours le même Tarass? demanda son frère.
— Toujours lui. Mais lui, c'est un enfant à côté de moi.
Tarass avait l'air rêche et propre; il faisait tout dans la maison.
Bientôt, soufflant de froid et de joie, entrèrent, dans un froufrou de robes, Natalia Nikolaïevna et Sonia ; Sérioja était resté avec les emplettes.
— Laissez-moi la regarder !
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Maria Ivanovna prit dans ses mains le visage de la jeune fille, tandis que Natalia Nikolaïevna racontait leur visite.