DEUXIÈME VARIANTE
Le deux août 1817, la sixième section du Sénat, jugeant le litige survenu pour une terre entre les paysans du mir Izlegostchi et Tchernischev, le trancha en laveur des paysans et contre Tchernischev. Cette décision était inattendue et constituait une perte grave pour Tchernischev. C'était une affaire qui traînait déjà depuis cinq ans. Le procès, engagé par le délégué des paysans d'Izlegostchi, un mir de 3,000 habitants, avait été gagné par lui devant le tribunal de district, mais lorsque, sur le conseil de son homme d'affaires, Ilia Mitrofanov, un serf
acheté par lui au prince Soltikov, le prince Tchernischev en appela au chef-lieu du gouvernement, il obtint gain de cause, et en outre les paysans d'Izlegostchi furent punis dans la personne de six des leurs, lesquels, pour avoir maltraité l'arpenteur, furent mis en prison.
Après quoi, grâce à l'insouciance bénévole qui formait le fond de son caractère, il se rassura pleinement, d'autant plus qu'il était certain de n'avoir pas « usurpé » une terre sur les paysans comme l'en accusait leur requête. Si la terre avait été usurpée, c'était par son père, mais depuis lors quarante ans s'étaient écoulés. Il savait que les paysans du mir Izlegostchi pouvaient vivre fort bien sans cette terre, qu'ils n'en avaient pas besoin, qu'ils avaient toujours entretenu avec lui les meilleures relations, et qu'il ne comprenait pas pourquoi cette animosité. Il savait
qu'il n'avait jamais lésé personne, que rien n'était aussi loin de sa pensée; toujours il avait cherché à vivre et vécu avec chacun en bons termes, et c'est pourquoi il ne croyait pas que personne voulût le léser, lui. Il n'aimait pas à plaider, et c'est pourquoi il n'avait fait aucune démarche auprès du Sénat, malgré les conseils et les exhortations de son homme de loi Ilia Mitrofanov. Ayant laissé passer les délais d'appel, il perdit si bien son procès devant le Sénat qu'il se voyait menacé de la ruine.
Non seulement la décision du Sénat le dépossédait de cinq mille arpents de terre, mais pour l'injuste détention de ces cinq mille arpents, il devait verser 107,000 roubles aux paysans. Le prince Tchernischev avait 8,000 âmes, mais tous ses domaines étaient engagés, il avait force dettes et l'arrêt du Sénat le ruinait complètement, lui et sa nombreuse
famille. Il avait un fils et cinq filles. Quand il voulut tenter quelques démarches auprès du Sénat, il s'aperçut qu'il était trop tard. Suivant Ilia Mitrofanov, une seule voie de salut lui restait : adresser une supplique à Sa Majesté Impériale et porter l'affaire devant le conseil d'État. Pour cela, il fallait prier personnellement quelqu'un de ses ministres ou des membres du Conseil ou mieux encore l'empereur lui-même.
Aprèsavoir réfléchi là-dessus, le prince Grigory Ivanovitch Tchernischev s'arracha, dans l'automne de 1817, à son cher domaine de Stoudentz où il vivait à demeure, et partit pour Moscou avec toute sa famille. Il allaita Moscou, et non à Pétersbourg, parce que cette année-là, en automne, l'empereur avec toute la cour, avec tous les grands dignitaires et une partie de la garde, où servaitlefils deGrigori Ivanovitch, devait venir à Moscou jeter les
fondations de l'Eglise du Sauveur en commémoration du salut de la Russie envahie par les Français.
Dès le mois d'août, après avoir appris le funeste arrêt du Sénat, le prince Grigory Ivanovitch prit ses dispositions pour se rendre à Moscou. Il envoya en avant le majordome pour lui préparer sa maison d'Arbat avec des chariots chargés de meubles, des domestiques, des chevaux, des voitures et des vivres . Au mois de septembre, le prince avec les siens, dans sept voitures traînées par ses propres chevaux, arriva à Moscou et s'installa dans sa maison.
Ses parents et amis, venus qui de son gouvernement, qui de Pétersbourg, se trouvèrent réunis à Moscou dans le courant du mois de septembre. La vie même de Moscou avec tous ses plaisirs, l'arrivée de son fils, les débuts dans le monde de ses filles, le suc-
ces de son aînée Alexandra, la seule, parmi les brunes Tchernischev, qui fût blonde, l'occupèrent et l'amusèrent à tel point, que, malgré ce qu'il dépensait à Moscou, ce qui seul, peut-être, dût lui rester une fois tout payé, il en oubliait son affaire; et quand Ilia Mitrofanov lui en reparla, il en conçut de l'humeur et de l'ennui : il n'avait encore rien entrepris pour en assurer le succès.
Ivan Mironovitch Baouschkine, le principal délégué des paysans, qui avait mené d'un tel zèle l'affaire contre le prince devant le Sénat, et su s'ouvrir un accès auprès de tous les secrétaires des chefs de bureau, et distribué si habilement, sous forme de cadeaux, àPétersbourg, les dix milles roubles réunis par les paysans, — Ivan Mironovitch, avait, lui aussi, cessé toutes démarches etréintégré son mir, où, avec la somme qu'on lui alloua pour la récompense et le reliquat des
cadeaux, il avait acheté d'un pomestchik voisin un bois et fait bâtir une ibza. L'affaire était maintenant terminée en dernière instance et devait se continuer d'elle-même.
Seuls de tous ceux qui y avaient été mêlés, les six moujiks en prison depuis sept mois et leurs familles demeurées sans chefs n'avaient pu l'oublier. Mais rien à faire : ils se trouvaient enfermés pans la prison de Krasnoslobodzk, et, privées de leurs soutiens, leurs familles se consumaient en stériles efforts. Personne qu'on pût implorer. Ivan Mironovitch, lui-même, déclarait qu'il ne pourrait se charger de cette affaire, que c'était, non une affaire contentieuse et civile, mais une affaire criminelle.
Les moujiks restaient donc en prison, sans que personne intercédât pour eux; mais la famille de Mikhaïl Ghérassimitch, et surtout sa vieille femme, Tikhonovna, ne pouvait se
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faire à l'idée que « son or * », le vieillard Ghérassimitch, végétait dans un cachot, et la tête'rasée. Tikhonovna ne tenait pas en place. Elle supplia Mironovitch de faire quelques démarches : — Mironovitch refusa. Alors elle décida d'aller, elle-même, prier Dieu pour son vieillard.
Il y avait déjà un an qu'elle avait fait vœu de se rendre auprès des saintes reliques; mais toujours, appréhendant de laisser la maison à ses jeunes brus, et le temps lui manquant, elle remettait à l'année d'après. Mais quand le malheur arriva, quand on enferma Ghérassimitch, elle se rappela son vœu ; elle quitta sa maison, et, avec la femme du diacre de son mir, elle se prépara pour le pèlerinage.
Toutes deux commencèrent par aller au
'Expression par laquelle un .Russe désigne ce qu'il a de plus précieux.
LES DÉCEMBMSTES 143
district, auprès du vieillard, dans la prison ou il était retenu, pour lui porter des chemises, et de là, en passant par le chef-lieu du gouvernement, elles partirent pour Moscou. Chemin faisant, Tikhonovna raconta son malheur, et la femme du diacre lui conseilla d'implorer le tzar qui, à ce qu'on disait, devrait se trouver à Penza, en lui rappelant les grâces qu'il accordait.
En arrivant à Penza, les deux pèlerines apprirent que venait d'y arriver, non pas le tzar, mais son frère, le grand-duc Nikolaï Pavlovitch. Gomme il sortait de l'église de Penza, Tikhonovna fendit la foule, s'agenouilla devant lui et se mit à le supplier pour son vieillard. Le grand-duc s'étonna, le gouverneur se fâcha, et la vieille fut conduite au poste; au bout d'un jour elle fut relâchée, et s'en alla plus loin.
En route, en se confessant au père Païssy,
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elle lui fit part de son malheur et de son regret d'avoir adressé une supplique au frère du tzar. Le père Païssy lui dit qu'il n'était pas défendu de supplier le tzar pour une cause juste, et la laissa.
A Kotkov, elle vit la bienheureuse, qui l'engagea à implorer le tzar lui-même. De là, Tikhonovna se rendit à Moscou, avec la femme du diacre, pour voir les reliques. Là elle apprit que le tzar se trouvait dans cette ville, et elle pensa que Dieu, visiblement, lui ordonnait d'aller supplier le tzar. Il fallait seulement rédiger une demande.
A Moscou, les deux pèlerines descendirent dans une auberge. Elles demandèrent qu'on les laissât passer la nuit, ce qui leur fut accordé. Après le souper, la femme du diacre se coucha sur le poêle; Tikhonovna, elle, s'étendit sur le banc et s'endormit, la tête sur sa besace. Le lendemain, avant l'aube
du jour, Tikhonovna se leva, réveilla sa compagne; elle était déjà dans la cour lorsque le dvornik l'interpella.
— Tu t'es levée bien tôt, ma mère, lui dit-il.
— Avant que nous soyons arrivées à l'église, bienfaiteur, les matines auront commencé, répondit Tikhonovna.
— Avec Dieu, ma mère.
— Le Christ te sauve, dit Tikhonovna.
Et les deux pèlerines se dirigèrent vers
le Kremlin.
Après avoir écouté jusqu'au bout les matines et la messe et adoré les saintes icônes, les deux vieilles cherchèrent péniblement un chemin qui les menât à la cour des Tchernischev. La femme du diacre déclarait que la vieille barinia lui avait formellement ordonné de venir la voir, qu'elle recevait toutes les pèlerines.
— Et là nous trouverons quelqu'un qui voudra bien s'occuper de la requête, concluait-elle.
Elles partirent donc à l'aventure, vaguant parles rues, et demandant la route à suivre. La femme du diacre y était déjà allée une fois, mais elle avait tout oublié. Deux fois elles manquèrent de se faire écraser; on les interpella, on les injuria; un gorodovoï' prit par les épaules la femme du diacre et lui donna une bourrade, en leur défendant de suivre la rue dans laquelle elles se trouvaient et en les poussant dans un fouillis de ruelles. Ce que Tikhonovna ne savait pas, c'est qu'on les chassait de la rue Vozdvijenka, notamment, parce que parla devait passer ce même tzar auquel elle songeait sans cesse, auquel elle voulait écrire et présenter une supplique.
1 Sergent de ville.
La femme du diacre avait, comme toujours, une démarche lourde et abandonnée ; Tikhonovna, légère et vaillante comme à l'ordinaire, marchait d'un pas de jeune femme.
Elles s'arrêtèrent au seuil de la porte cochère. La femme du diacre ne reconnaissait pas la cour : il y avait là une nouvelle isba qui n'existait pas auparavant ; mais en voyant, au coin de la cour, un puits avec des pompes, elle se reconnut. Les chiens se mirent à aboyer et s'élancèrent contre les vieilles, qui étaient munies de bâtons.
— Ce n'est rien, tante, ils ne vous mordront pas... Hé, vous, lâches! cria aux chiens le dvornik en levant son balai... Voyez-vous, ils viennent eux-mêmes de la campagne, et ils font rage contre ceux de la campagne... Venez par ici, vous allez vous embourber. Dieu ne nous envoie pas la gelée.
Mais la femme du diacre, terrifiée par les chiens, et parlant d'une voix lamentable, s'assit sur le banc, près de la porte cochère, et pria le dvornik de la conduire. Tikhonovna salua, comme d'habitude, le dvornik, et s'appuyant sur son bâton, écartant ses jambes bien serrées dans les onoutchi, elle se tint immobile auprès de sa compagne, en regardant, comme toujours, tranquillement devant elle, et attendit le dvornik qui s'avançait vers elle.
— Que désirez- vous? leur demanda-t-il.
— Tu ne m'as pas reconnue? Je crois qu'on t'appelle Yégor? lui dit la femme du diacre. Nous arrivons des reliques, et nous sommes venues, en passant, voir l'Excellence.
— Vous êtes d'Izlegostchi?dit le dvornik, Vous êtes la femme du vieux diacre ? Mais oui, fort bien, fort bien... Entrez dans l'isba.
On est hospitalier chez nous, on ne repousse personne... Et celle-ci, qui donc est-elle?
Il désignait Tikhonovna.
— Aussi d'Izlegostchi, la femme de Hiéronyme, une Fadeeva ; je crois que tu me connais, dit Tikhonovna... Aussi d'Izlegostchi.
— Mai oui... Et nous avons entendu dire qu'on a mis votre vieillard en prison ; estce vrai?
Tikhonovna ne répondit pas ; elle soupira et, d'un geste énergique, rejeta sur son dos la besace et la pelisse.
La femme du diacre demanda si la vieille barinia était chez elle, et, sur la réponse affirmative du dvornik, elle pria de l'annoncer. Puis elle s'enquit de son fils, devenu tchinovnik et, grâce au prince, placé à Pétersbourg. Le dvornik ne savait que répondre ; il les conduisit vers l'isba des domestiques, sur le plancher de la cour.
Les vieilles entrèrent dans l'isba, toute pleine de gens, femmes, enfants, jeunes et vieux et prièrent Dieu dans le coin de devant. La blanchisseuse et la femme de chambre de la vieille barinia reconnurent aussitôt la femme du diacre; elles l'entourèrent vivement, la pressèrent de questions, lui ôtèrent la besace et la firent asseoir à la table, en lui offrant à manger. Pendant ce temps, Tikhonovna, ayant fait le signe de la croix sur les icônes et dit bonjour à tout le monde, restait debout près du seuil, attendant un bon accueil. Tout proche de la porte, contre la première fenêtre, un vieillard se tenait assis et cousant des bottes.
— Assieds-toi donc, ma mère, pourquoi demeures-tu debout ? Assieds-toi ici ; et ôte ta besace, dit-il.
— Impossible de se tourner, on ne sait
LES DKCEMBRISTES loi
oîi s'asseoir... conduis-la dans l'isba de service ! dit une femme.
— Voilà une vraie dame ! dit un jeune laquais en montrant les petits coqs dessinés sur le sarrau de Tikhonovna. — Et quels jolis bas, quels jolis souliers !...
Il désignait ses onoutchi et ses lapti, — des curiosités pour Moscou.
— Voilà la toilette qu'il te faudrait, Paracha !
— Dans l'isba de service, soit ! Viens, je vais t'y conduire.
Et le vieillard, enfonçant son alêne dans le cuir, se leva; mais en apercevant une petite fille, M'appela et la chargea de mener la vieille dans l'isba de service.
Tikhonovna non seulement ne prêtait pas la moindre attention à ce qu'on disait autour d'elle sur elle, mais elle ne voyait, n'entendait rien. Depuis qu'elle était partie de sa
maison, elle n'avait d'autre sentiment en tête que la nécessité de servir Dieu, et (elle ne savait pas elle-même quand cette idée était entrée dans son âme) de présenter une supplique au tzar. Au moment de quitter l'isba des domestiques, elle s'approcha de la femme du diacre et lui dit d'un ton de prière.
— N'oublie pas mon affaire, mère Paramonovna, ne l'oublie pas, au nom de Dieu. Demande s'il n'y aurait pas quelqu'un...
— Qu'est-ce qu'elle veut, la vieille?
— Voilà, elle a été persécutée, on lui a conseillé de présenter une supplique à l'empereur.
— Et il faut la conduire tout droit chez le tzar! dit le jeune laquais facétieux.
— Voilà un sot, un vrai sot ! dit le vieux cordonnier. Je vais te frapper avec ma forme, sans égard pour ton frac, afmdet'ap-
prendre à railler ainsi les vieilles gens ! . . .
Le laquais se mit à grommeler, mais le vieillard, sans l'entendre, conduisit Tikhonovna dans l'isba de service.
Tikhonovna était contente d'avoir été renvoyée de l'isba des laquais dans l'isba de service, celle des cochers. Dans l'isba des laquais, tout, choses et gens, était trop propre, et Tikhonovna ne s'y trouvait pas à son aise. Mais dans l'isba des cochers, tout rappelait un logis de moujik, et elle s'y sentait plus libre. C'était une isba de sapin sombre, de huit archines, avec un grand poêle, des soupentes et un plancher neuf sali de boue.
11 y avait là, lorsque Tikhonovna fit son entrée, la cuisinière, une femme blanche, rose, grasse, qui, ayant retroussé les manches de sa robe d'indienne, déplaçait péniblement, au moyen de pincettes, un pot
154 LES BECEMBRTSTES
dans le poêle ; puis un jeune garçon, le cocher, qui apprenait à jouer de la balalaïka\ un vieillard à barbe blanche qui, assis dans la soupente, un écheveau de soie entre les lèvres, cousait quelque chose de fin et de beau, puis un jeune homme basané, aux cheveux non peignés, en chemise et pantalon bleus, à la physionomie grossière, qui mâchait du pain et se tenait assis sur le banc, près du poêle, les coudes sur les genoux, la tête dans les mains.
Nasteka, les pieds nus, les yeux brillants, entra vivement et courut à la vieille.
— Tante Marina, piaula-t-il de sa voix grêle, voici une vieille que Simonitch nous a envoyée, avec prière de lui donner à manger. Elles sont de notre pays, elle et Paramonovna; toutes deux sont allées voir les
1 Espèce de guitare à trois cordes.
reliques. On a servi du théàParamonovna, et Vlassievna l'a envoyée chercher.
La bavarde fillette aurait parlé longtemps encore; ses paroles coulaient d'abondance et elle était visiblement ravie d'entendre le son de sa voix ; mais Marina qui suait toujours près du poêle, sans réussir à déplacer la marmite de borstch\ lui cria d'un air furieux :
— Va-t'en! Assez bavardé! A quelle vieille faut-il encore donner à manger?
Nous avons assez des nôtres... Le diable t'emporte ! cria-t-elle à la marmite qui avait failli se renverser en s'arrachant enfin de l'endroit où elle s'était comme accrochée.
Mais désormais tranquillisée au sujet de sa marmite, elle regarda autour d'elle et
1 Soupe aux choux.
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remarquant l'avenante Tikhonovna avec sa besace et son ajustement de véritable campagnarde, qui faisait des signes de croix et des saluts profonds dans le coin de devant, Marina eut tout de suite honte de ses paroles; et comme pour se remettre des tracas qui l'avaient assaillie, elle porta les mains à sa poitrine, au-dessous de la clavicule, là où les boutons retenaient sa robe, vérifia si elle était bien boutonnée, passa de là à sa coiffure, serra plus fort, derrière la nuque, le nœud du fichu qui couvrait sa tête frottée d'huile, puis se tint immobile, appuyée sur les pincettes, et attendit les salutations de l'avenante vieille. Après s'être une dernière fois inclinée devant Dieu, Tikhonovna se retourna et salua dans les trois sens.
— Dieu vous assiste ! Bonjour ! ditelle.
— Soyez la bienvenue, tante! dit le tailleur.
— Merci, ma mère; ôte ta besace. Metsla par ici, là! dit la cuisinière en désignant le banc où se tenait assis l'homme aux cheveux mal peignés... Fais place, toi! On dirait qu'il est collé, parole !
L'homme mal peigné, en fronçant encore plus rageusement les sourcils, se leva un peu, se recula et, sans cesser de mâcher, attacha ses yeux sur la vieille. Le jeune cocher salua et, s'arrêtant de jouer, se mit à tendre, en tournant sur la vis, les cordes de sa balalaïka, et regarda tantôt la vieille, tantôt le tailleur, en se demandant comment il devait accueillir la nouvelle venue : ou respectueusement, comme il lui paraissait convenable, parce qu'elle portait le même costume que sa mère et sa grand'mère (c'était un postillon pris parmi les moujiks) ,
158 LES DÉGEMBRISTES
ou en se moquant un peu d'elle, comme il en avait envie et comme semblaient l'exiger sa position, sa poddiovka1 et ses bottes. Le tailleur ferma un oeil à demi, ébaucha un vague sourire, en poussant la soie dans un coin de sa bouche, et regarda aussi.
Marina se prépara à mettre dans le'poele un autre pot; mais tout en vaquant à cette besogne, elle voyait avec quelle adresse et quelle dignité la vieille ôtait sa besace et, en évitant de heurter personne, la mettait sous le banc. Nasteka s'approcha en courant de Tikhonovna pour l'aider : elle retira de dessous le banc des bottes qui empêchaient d'y placer la besace.
— Oncle Pancrace, dit-elle en s'adressant à l'homme au visage renfrogné, cela ne fait rien, que je mette les bottes là?
1 Espèce de caftan sans manches.
— Le diable les emporte jusque dans le poêle! dit l'homme renfrogné en les jetant à l'autre bout.
— Tu es gentille, Nasteka, c'est bien, fit le tailleur : c'est ainsi qu'il faut accueillir les étrangers.
— Dieu t'assiste, mon père. C'est très bien ainsi, dit Tikhonovna. Seulement, mon ami, on t'a dérangé... ajouta-t-elle en se tournant vers Pancrace.
— Ce n'est rien, répondit celui-ci.
Tikhonovna s'assit sur le banc, après
avoir ôté et plié soigneusement son sarrau, et commença à se déchausser. Elle dénoua d'abord les cordons qu'elle avait tressés elle-même pour le pèlerinage, puis elle défit avec précaution ses blancs onoutchi de feutre et les ayant soigneusement dépliés, les étendit sur la besace. Gomme elle en était déjà à la seconde jambe, la marmite
de la maladroite Marina s'accrocha de nouveau et se renversa quelque peu; et de nouveau elle se mit à gronder, tout en s'escrimant avec les pincettes.
— C'est le foyer qui a été abîmé par le feu; il faudrait l'enduire de plâtre, dit Tikhonovna.
—Mais quand l'enduire de plâtre? toujours le poêle est allumé, tant il y a de travail î
En entendant les récriminations de Marina, le tailleur défendit l'arrangement intérieur de la maison des Tchernischev, il raconta qu'ils étaient arrivés subitement à Moscou, que l'isba tout entière avait été bâtie en trois semaines que le poêle avait été construit hâtivement, qu'il y avait une dvornia * de cent personnes environ et qu'il fallait nourrir tout ce monde.
1 Domesticité.
— Certainement, c'est du tracas, une si grande maison, appuya Tikhonovna.
— D'où viens-tu, mère? demanda le tailleur.
Et aussitôt, tout en continuant à se déchausser, Tikhonovna raconta d'où elle était, où elle était allée, et comment elle s'en retournait. Mais de la supplique, elle ne dit mot. La conversation ne s'interrompit pas là. Le tailleur apprit toute l'histoire de la vieille, et la vieille, toute l'histoire delà maladroite Marina; son mari était un soldat; ellemême une cuisinière; elle apprit que le tailleur faisait des caftans pour les cochers ; que la fillette faisait les courses de la femme de chambre, qu'elle était orpheline ; que le renfrogné Pancrace était au service de l'intendant Ivan Vassiliévitch.
Pancrace étant sorti en fermant la porte brutalement, le tailleur raconta que c'était
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en toute circonstance un grossier moujik, mais ce jour-là plus que jamais, parce que la veille il avait cassé chez l'intendant des statuettes placées sur les fenêtres, et qu'on allait tantôt lui donner les verges dans l'écurie.
— Voilà, Ivan Vassiliévitch va arriver, et on commencera la danse. Quant au petit cocher, on le fit venir de la campagne pour être postillon, il a grandi, et maintenant, il ne sait que mener les chevaux et jouer delà balalaïka. Mais il n'est pas bien fort...