LES
— Léonlinel
— Mademoiselle?
— Je suis sûre que vous avez oublié les radis?
— Pardon, mademoiselle, il y en a une botte dans mon panier.
— Vous en êtes certaine?
— Mais, oui, mademoiselle.
— Regardez-y donc!
Léontine, une bonne grosse fille au nez camus, qui n'entendait pas malice a grand'chose, essuya ses mains du plus beau rouge, présentement endjji tes de beurre et fort occupées à la confection des quenelles pour le potage-, puis elle fouilla au fond d'un
grand panier placé sur l'unique chaise de la cuisine. Mais elle eut beau plonger dans un océan de légumes, elle y trouva de tout, fors les radis. Mademoiselle Adeline, qui la regardait faire, ne parut pas très-surprise de cet insuccès, et il n'y avait pas de quoi, en ce qui la concernait, car une demiheure auparavant, profitant d'une courte absence de la bonne, elle avait déposé le joli hors-d'œuvre au fond de la boite à ordures.
— C'est vrai, mademoiselle, il n'y en a pas, fit Léontine effarée, prête à pleurer. J'aurais pourtant juré que j'en avais acheté ce matin au marché! Je les vois encore a l'étal de madame Ogret!
— Vous vous serez trompée, Léontine j ce n'était pas ce malin, c'était un autre jour.
Léontine se remit à fouiller avec une ardeur nouvelle; mais tout son zèle n'arriva qu'à produire une révolution bien pire que celle de 1793 parmi les légumes de son panier. Les épinards spécialement se livrèrent a une effroyable débandade.
— Il n'y en a pas, mademoiselle, c'est positif! gémit la pauvre fille en laissant tomber ses bras couverts de feuilles d'oseille qui s'étaient attachées
au beurre comme à un enduit. Que faut-il faire?
— Il faut aller en chercher, Léonline, répliqua mademoiselle Pichot.
— Mais à celte saison, mademoisdUe, on n'en trouve nulle parti II faudrait aller jusque chez le grand fruitier de la rue Lafayelte!
— Eh bien, allez-y, Léontine.
— Mais il y en aura au moins pour une grande demi-heure! Qu'est-ce que mon dîner va devenir pendant ce temps-la?
— Je n'en sais rien, Léontine, mais s'il n'y a pas de radis, vous savez ce que maman va vous dire ; k votre place, moi, j'ainîerais mieux être un peu en retard pour le dîner...
— Vous avez raison, mademoiselle-, pourtant la table n'est pas mise, le cristal n'est pas essuyé^ votre maman en a encore pour une heure au moins avant de rentrer, et puis il faudra qu'elle s'habille, elle ne pourra m'aider...
— Je mettrai la table ^ allez vite, Lcoutine , si vous ne voulez pas que maman vous gronde.
Tout en comblant de bénédictions la jeune maîtresse qui lui offrait ainsi son aide secourable, la
grosse fille dénoua prestement les cordons de son tablier de cuisine et apparut avec les splendeurs d'un tablier de femme de chambre, cachées par cette enveloppe grossière, puis elle descendit l'escalier en faisant résonner chaque marche de bois ciré sous les gros talons et les épaisses semelles de sa chaussure à bon marché.
Dès qu'elle eut disparu au détour de la rue , mademoiselle Adeline s'en assura en regardant par la fenêtre et noua son mouchoir à l'appui de la croisée de sa chambre, qui donnait sur la cour.
Deux minutes après on sonnait a la porte 5 elle alla ouvrir sans trouble et rentra dans le salon, précédant un beau garçon de vingt-deux ans au plus, qui témoignait autant d'agitation qu'ellemême déployait de calme.
— Adeline! murmura le jeune homme en serrant fiévreusement la main de mademoiselle Pichot.
Celle-ci dégagea sans secousse ses doigts roses que l'étreinte avait meurtris et fait pâlir par places.
— Je vous ai fait venir, dit-elle, pour la dernière fois-, mes parents ont disposé de moi.
— C'est impossible! s'écria le malheureux en sursautant.
— Ne parlez pas si haut-, celte maison de carton n'a de secrets pour personne; la bonne est sortie, elle va rentrer à Tinstant-, vite, rendez-moi mes lettres et mon portrait, que je vous ai écrit d'apporter.
— Adelinel mais avez-vous dit à vos parents que leur cruauté me tue, que vous m'aimez, que vous ne voulez pas être la femme d'un autre?...
La jeune fille avait rougi; ses paupières battirent deux ou trois fois, son amoureux crut qu'elle se laissait toucher et reprit avec véhémence :
— Laissez-moi leur parler, ma chère Adeline! Vous ne m'avez jamais permis de leur exprimer les sentiments...
— Je croisbien, interrompit mademoisellePichot, ils vous auraient mis a la porte.
— Mais aujourd'hui, si tout est perdu, qu'importe l Qu'ils sachent au moins quel est mon désespoir, notre chagrin les touchera peut-être...
— Inutile, fit brusquement Adeline, j'ai essayé de refuser le mari qu'ils m'ont choisi, ils ne m'ont
pas écoulée. Rendez-moi mes lettres, vite! On peut Tenir, et alors jugez quel scandale!
Accablé par un coup si rude, le pauvre garçon avait pris sa tête a deux mains et n'entendait rien; Adeline le lira par la manche avec un mouvement d'impatience.
— Julien, dit-elle, si vous m'aimez, obéissezmoî, votre égoïsme me perdrai Ç^
Le jeune homme revint aussitôt au sentiment de la réalité, de celle du moins qu'il s'était forgée.
— Égoïste? Ohl non. Je ne veux pas être égoïste! Je vous aime tant, Adeline, — je vous ai tant aimée, reprit-il, sur un geste de la jeune fille. Vous pouvez en épouser un autre, vous ne m'empêcherez pas de vous aimer...
Il fouilla dans un petit portefeuille.
— Voici vos lettres et votre portrait-, je les portais sur moi, de peur des indiscrétions de la femme de ménage.
Il caressait entre ses doigts le papier plié, usé aux cassures des angles, et la petite photographie tout écornée par son séjour prolongé dans un portefeuille-, il eût voulu absorber par la quelque chose
qui lui restât quand il n'aurait plus rien que le souvenir. Adeline les lui prit doucement des mains et les mit dans sa poche.
— Adieu, Julien, dit- elle; sa voix tremblait un peu.
— Vous avoir tant aimée, avoir tant espe'ré ! murmura le pauvre jeuue homme, les yeux pleins de larmes, la gorge serrée, et vous perdre tout a coupl...
— Il y a longtemps que je vous ai dit que notre mariage était impossible, fit observer Adeline en regardant du côté de la porte ^ ce qui arrive aujourd'hui ne doit pas vous surprendre.
Julien fit un geste désolé de sa main droite et essaya de saisir avec la gauche celle de la jeune fille, cachée dans les plis de sa robe.
— On ne croit jamais a ces choses-lh, dit-il d'une voix brisée. Et... c'est bientôt?
— Maman donne aujourd'hui le dîner de fiançailles, fit Adeline avec une nouvelle rougeur.
— Déjal Et vous ne me l'avez pas dit plus tôt?
— Je n'en savais rien moi-même-, je l'ai su seulement hier. On vient, parlez vite. Montez a l'étage
au-dessus, si c'est Léontine, vous la verrez bien par-dessus la rampe de Tescalier. Vous redescendrez quand elle sera entrée. Ah! venez dimanche, comme à l'ordinaire j on vous apprendra la nouvelle. N'ayez l'air de rien savoir.
D'un air distrait, Julien fit un geste d'assentiment^ son esprit était ailleurs. Soudain il prit la jeune fille dans ses bras, l'em^brassa follement a deux ou trois reprises sur le front et sur les cheveux-, puis, éperdu de son audace, il se précipita dehors en murmurant : Adieu!
Restée seule, Adeline se tint immobile pendant un instant^ elle écoutait le bruit des pas de Julien. Quand elle se fut assurée qu'il était sorti sans faire de rencontre fâcheuse, elle passa la main sur ses cheveux, un peu dérangés par les baisers impétueux de son premier amour, puis elle jeta un coup d'œil a la glace. Son teint, plus animé que de coutume, lui donnait un éclat incomparable^ ses yeux brillaient, ses lèvres s'enlr'ouvaient un peu, séchées par la fièvre de celte entrevue mystérieuse. Elle se dirigea vers la fenêtre, dénoua le mouchoir qui avait servi de signal, et sans jeter un regard, même furlif,
sur la mansarde habitée par Julien dans la maison d'en face, elle referma la croisée et remit les rideaux en ordre, après quoi elle passa dans la salle a manger et s*appliqua à étaler la grande nappe damassée sur la table, déjà fournie de ses trois allonges. Cette opération, pour que le linge ne soit pas froissé, demande beaucoup de soin et de précision dans les mouvements ; elle s'accomplit avec une netteté parfaite.
Au moment où Adeline posait la première assiette la clef grinça dans la serrure, et Léontine, hors d'haleine, le front brillant de gouttelettes de sueur, se précipita dans la cuisine comme un cyclone :
— Rien n'a brûlé 1 s'écria-t-elle après un rapide examen des casseroles-, allons, j'ai encore de la chance! ^lais je mettrais ma main au feu que j'avais acheté des radis ce matin. J'y ai repensé, tout en courant, chez le fruitier, et maintenant j'en suis sûreî
— Eh bien, si vous en avez acheté, ils se retrouveront, dit tranquillement Adeline en achevant de faire le tour de la table; ils ne se sont pas envolés.
Pendant que la bonne procédait a réparer le temps perdu, la jeune fille acheva de mettre le cou-
vert. C'est avec un secret orgueil qu'elle essuya délicatement les verres à Champagne, qui n'avaient peut-être pas servi dix fois depuis sa naissance. Elle plia soigneusement les serviettes en « bonnet d'évêque » , y introduisit un petit pain, puis s'arrêta pour examiner son œuvre.
Elle était fort gracieuse dans l'accomplissement de ces petits soins du ménage. Élevée par sa mère, femme sérieuse et économe, dans l'élroitesse d'un intérieur a peine aisé, elle savait au juste le prix de toute chose et avait appris comment on s'y prend pour éviter les frais superflus. Dans cette maison rangée, rien ne se perdait^ les croules de la veille servaient à faire la panade matinale de la cuisinière, — panade où jamais le beurre ne s'était montré, — et le chiffonnier, en voyant arriver Léon- . tine avec sa boîte, tournait dédaigneusement le dos, il n'y avait rien a ramasser de celle boîle-la; les os eux-mêmes étaient dévorés par l'affreux griffon de madame Pichot.
Celle étroite économie n'excluait pas chez la mère d'Adeline un sentiment très-prononcé de bonté et de justice. Riche, elle eût donné sans
compter^ dans la position raodesle que le sort lui avait départie, ce n'est pas les autres qu'elle privait le plus, c'était elle-même. Adeline avait-elle compris la générosité de l'âme de sa mère, sans cesse refoulée par l'impérieux besoin d'amasser une dot pour son unique enfant? Il est permis d*en douter-, toutefois les vertus matérielles au moins de madame Picliot se retrouvaient dans sa fille-, les autres attendaient peut-être, pour se montrer, quelque circonstance décisive.
On sonna. Avec sa netteté de mouvements ordinaire, Adeline leva la tête et écouta. Une grosse voix prononça quelques paroles. Léonline répondit par une acclamation d'enthousiasme, et l'instant d'après, plus rougeaude que jamais, la bouche fendue jusqu'aux oreilles par un sourire de satisfaction, elle apparut portant un bouquet blanc, le premier qui eût fait son entrée dans la maison depuis cinq ans que Léontine y exerçait l'art de la cuisine et de tous les autres arts du service.
— Eh bien, voila du nouveau, mademoiselle! dit-elle en allongeant le bouquet au bout de son bras, du lilas blanc, des camélias blancs, toutes
sortes de fleurs dont je ne connais pas seulement le nom! On voit bien qu'il est galant, M. votre prétendu! C'est gentil d'avoir une fiancée dans la maison! Et puis, ça embaume!;
Adeline prit le bouquet et ne put s'empêcher de sourire. Oui, c'est gentil d'être fiancée, personne ne peut affirmer le contraire, même quand on n'adorerait pas le fiancé! Les fleurs, les cadeaux, les billets de théâtre, les compliments, la jalousie des autres, tout cela forme un mélange capiteux qui monte au cerveau des pauvres filles et les grise, quitte a les laisser huit jours après leur mariagej désillusionnées et mortifiées, prêtes à se demander si l'abandon de leur jeunesse et de leur liberté est assez payé par ces menues satisfactions d'amour-propre.
— Et voila ma table mise, continua Léontine enchantée : Dieu! que c'est beau, une belle table! Vous y mettrez des bougies aux deux bouts, n'est-ce pas, mademoiselle. î^
— Non, la lampe suffira, et d'ailleurs, nous n'avons pas de candélabres.
— On en emprunte! Voulez-vous que je coure
en demander chez la dame du premier? Elle en a une paire de superbes, on les voit en passant dans l'escalier quand la porte de l'antichambre et celle du salon sont ouvertes-, ça arrive encore quelquefois^ elle a un si beau meuble tout en damas de soie jaune, et elle ne reçoit jamais personne. Dites, j'y vais, n'est-ce pas, mademoiselle?
— A combien de bougies, les candélabres? demanda Adeline.
— Je ne sais pas, cinq, six, peut-être; ils sont hauts comme ça!
La bonne fille montrait la hauteur de la table.
— Ça ferait douze bougies, fit mademoiselle Pichet j non, Léontine, ce n'est pas la peine, nous nous arrangerons de la lampe 5 et puis il ne faut pas éblouir les gens, un prétendu surtout^ il n'aurait qu'a croire que nous aimons la dépense ; ça nuit à une jeune fille.
— Ah ! pour ça , par exemple, il se tromperait joliment! s'écria naïvement Léontine^ si j'ai jamais \u une maison économe... Enfin, c'est comme vous voudrez, mademoiselle-, je retourne a mon
dîner. Vous ferez bien de vous habiller tout de même, car voila cinq heures...
Le reste de la phrase se perdit dans le vacarme du beurre roussi qui arrivait par la porte de la cuisine. Adeline suivit sans plus tarder le conseil de la bonne et s'enferma dans sa chambre pour s'y habiller a loisir.
C'était une vilaine petite chambre, et Dieu sait s'il tardait a la jeune fille de la quitter. Étroite, sombre, comme toutes les chambres du second qui donnent sur la cour dans un quartier populeux et affairé, avec un lit sans rideaux, un de ces vilains lits d'acajou qui font partie des mobiliers complets à cent quarante francs, une commode-toilette, meuble absurde où l'on ne peut pas se laver les mains sans se faire couler de l'eau dans les manches, et dont les tiroirs exigus refusent de loger autre chose que des mouchoirs de poche j une vilaine table d'acajou, rayée en tous sens par un long usage, et une glace si mal placée sur la cheminée éloignée du jour, qu'il était impossible de s'y voir a midi sans lumière.
C'est le nid d'où les rêves d' Adeline s'étaient en-
volés depuis sa première communion. L'avait-elle trouvée assez belle, celte vilaine chambre, quand elle y était revenue, après deux années passées dans un pensionnat hors de Paris, espèce d'exil où elle avait appris que nombre de gens étaient plus riches que ses parents et que le but d'une femme dans la vie est de faire un beau mariage.
A ce moment, au sortir du dortoir, triste comme une caserne avec sa rangée de lits aux sommiers plus ou moins défoncés , drapés de couvre-pieds d'un blanc douteux qui ne déguisaient aucunement le creux des matelas faiigués , après les assiettes de faïence commune, les tables de bois recouvertes de toile cirée, après les classes sombres et malpropres, malgré les efforts du balai, l'intérieur de M. et madame Pichot avait semblé a leur fille une sorte de paradis. Dans une douce extase, qui, se prolongeant jusqu'au jour, l'empêchait de dormir, Adeline avait admiré les dessins de l'affreux papier sur les murs, les tiroirs de sa commode, la papeterie en toile gaufrée que son père avait mise en évidence sur la table, et toutes ces choses nouvelles lui avaient inspiré autant de joie que d'orgueil.
Mais la désillusion ne s'était guère fait attendre. Quelques visites à des amies de pension avaient vite dessillé les yeux d'Adeline. Ses compagnes n'étaient pourtant que de petites bourgeoises^ mais dans l'intérieur le plus modeste peut se glisser un brin d'élégance. On drape un lit avec de la cretonne aussi bien qu'avec de la soie-, cet art de rendre aimable le logis qu'on habite, art ignoré de madame Picbot, qui se bornait a maintenir chez elle l'ordre et la propreté les plus impitoyables, cet art coquet produisit sur Adeline un eiïet disproportionné à la cause -, elle crut que, si sa maison était laide, c'est parce qu'elle était pauvre, et ne s'aperçut pas que ses amies n'étaient pas plus riches, mais seulement plus habiles.
L'acajou et la papeterie perdirent peu à peu leur premier attrait; c'est un front maussade qu'Adeline pencha sur les comptes de la maison , comptes peu compliqués, d'ailleurs-, elle apprit l'art de ravauder îes bas, le cœur plein de soupirs étouffés, et se jura qu'une fois mariée elle porterait des bas à jour en fil d'Ecosse-, son ambition ne pouvait rêver encore des bas de soie , qui lui apparaissaient
comme une île inabordable de toutes parts-, elle mit consciencieusement des pièces larges comme la table a de vieux draps qu'il fallait repriser à côté de la pièce dès la première lessive, et reconnaissant l'inutilité des efforts les plus pénibles pour prolonger la durée de ces objets condamnés a périr, elle maudit la médiocrité, plus cruelle, pensait-elle, que la misère, dont elle n'avait pas la moindre idée.
Madame Pichot, la meilleure des femmes, élevée en province dans de stricts principes d'économie, donnait volontiers son temps, sa peine, sa compassion, mais ne donnait jamais un sou. Ce n'était pas mauvaise volonté, c'était une habitude de jeunesse contractée dans une vie étroite, où il n'était pas possible de distraire un centime du nécessaire. Plus tard, mariée à Jérôme Pichot, aussi bon qu'elle, elle n'avait jamais connu cette expansion de l'âme qui vous fait ouvrir les mains pour donner, afin de faire partager votre joie par autrui. Ses joies s'étaient passées en dedans, en famille, sans aucune de ces manifestations bizarres qui font payer vingt sous un bouquet de violettes de dix
centimes, si la marchande a des engelures, ou si a côté d'elle un enfant en pleurs tient le coin de son tablier. Si M. et madame Pichot avaient eu connaissance d'une pareille insanité, ils en eussent peut-être dénoncé l'auteur aux sergents de ville, comme échappé de Charenton.
Adcline n'éprouvait pas non plus le besoin de rien donner aux autres, mais ce qui chez sa mère était l'esprit d'ordre et d'épargne porté à ses dernières limites, était chez elle l'instinct personnel-, elle aimait mieux garder pour elle ou acquérir, toujours pour elle, que de donner à autrui : sentiment assurément très-naturel, mais qui ne dispose a la sympathie ni ceux qui en ont connaissance, ni même ceux qui le pratiquent.
On ne se figure pas combien il importe d'apprendre à l'enfant a donner ce qu'il possède. Cette éducation du cœur doit commencer dès le berceau : encouragé par un sourire, par une parole affectueuse qu'il ne comprend pas, mais dont la musique le touche, un enfant de quelques mois a peine sait déjà offrir l'objet qu'il tient a la main-, avec un peu d'efforts on lui apprend a le voir accepter sans cha-
grin , a le voir disparaître et reparaître quelque temps après ; il aime alors à donner , se trouvant récompensé par le sourire de celui qui reçoit, par les caresses et les louanges de sa mère, et plus tard il est généreux sans ostentation, sans arrièrepensée, parce qu'il n'a jamais su qu'il pourrait agir autrement.
Adeline pensait que donner était grand dommage, à moins que ce ne fût elle qui reçût ^ aussi tout ce que son père et sa mère lui accordaient de menues récompenses passa-t-il a rembellissemcnt de sa jolie personne, avec l'approbation de madame Pichot, qui eût pourtant désiré la voir attacher moins d'importance aux fanfreluches de la toilette féminine ^ mais il est si naturel d'être un peu coquette a cet âge, et sa fille était si jolie, les ornements qu'elle choisissait étaient d'un goût si parfait, que la tendre mère ne fit jamais un reproche.
Mademoiselle Pichot avait atteint ses dix-sept ans et demi -, ses parents, qui songeaient a la marier, se décidèrent a voir un peu de monde. Ce monde n'était ni très-jeune ni très-brillant; mais on fait ce qu'on peut, et ces gens-là pouvaient en
faire connaître d'autres. C'est ce qui arriva. Quelques jeunes gens firent leur apparition dans le -salon violet des époux Pichot-, ceux-ci reçurent |)lusieurs demandes en mariage pour leur fille, et Adeline fut scrupuleusement consultée. D'un commun accord les parents et la jeune fille refusèrent les prétendants-, les uns n'avaient rien, ce qui n'est pas assez pour aspirer a vingt-cinq mille francs de -dot, laborieusement amassés, la servante Léonline savait a quel renfort d'économie^ les autres avaient un peu d'argent, mais pas d'avenir.
— Comment veux-tu, papa, disait Adeline, que J'épouse un monsieur qui sera toute sa vie employé dans un magasin? Ce n'est pas un avenir, ça!
Les jeunes gens sans avenir furent donc écartés, et le résultat de cette hécatombe fut une solitude à peu près absolue autour de la jolie personne. Ceci lui sembla fort dur. Depuis plusieurs mois elle avait toujours vu papillonner quelque soupirant autour d'elle; cet abandon lui fit l'effet d'un outrage. Quoi! personne? Personne pour vanter Ja couleur de ses cheveux, le charme de son sourire, le goût de son ajustement?
Un jeune voisin, admis avec sa mère chez le$ *^ époux Pichot, on ne sait pourquoi, par raison de voisinage sans doute, fut la victime de l'indignation légitime d'Adeline. Le malheureux avait vingtdeux ans-, il arrivait de province, où un directeur sans pitié l'avait rompu aux premières difficultés du journalisme.
Par bonheur, il ignorait les périls de sa tâche, ce qui la lui rendait facile. On s'étonne souvent de voir l'aisance avec laquelle certains s'embarquent dans les entreprises qui font pâlir d'effroi les gens bien avisés ; soyez persuadé que ces innocents ne se doutent pas du péril, — et c'est ce qui les faiî triompher, car ils ne perdent point la tête au for^ de la mêlée, n'y voyant que du bleu. Julien Bardet avait trempé sa plume pendant deux ans dans un encrier plein de couleuvres et n'y avait jamais remarqué autre chose que de l'encre. Mais sorr directeur ayant glissé quelques couleuvres plus grosses que de raison, Julien revint à Paris, chezr sa mère, qui habitait un petit logement sur la cour dans la même maison que M. et madame Pichot. Il profita de ses anciennes relations pour chercher
une place de correcteur, qu'il trouva facilement à condition d'être peu payé.
Voir Adeline et l'adorer ! C'était écrit dans tous les livres de la destinée. Julien était bachelier es lettres-, il avait eu des prix au collège, parmi lesquels un prix de vers latins et un autre de composition française. En province, il avait rimé aux étoiles -, rue de Château-Landon, il rima pour les yeux d'Adeline, qui certes valaient bien deux étoiles.
Adeline aima cette adoration traduite en vers, en sonnets un peu parnassiens, il est vrai ; mais on fait ce qu'on peut, et d'ailleurs elle ne s'y con naissait pas, n'ayant eu maille a partir avec la poésie qu'à la pension, où elle avait appris la Mort de Jeanne Dâr^^t le Meunier de Sans-Souci,
C'était poétique et capiteux d'être chantée en vers de huit ou de douze pieds, jamais plus, Julien connaissant son Quicherat par cœur 5 elle trouvait les inversions bizarres, mais a cela près, c'était charmant. Aussi se laissa-t-elle prendre un soir le bout des doigts par Julien, qui, dans son audace, tremblait et voyait trouble.
Adeline aima non Julien, mais l'amour-, elle n'était pas la première, et elle ne sera pas la dernière-, cette fois, contrairement a Tusage, Julien méritait mieux : il était de tout point digne d'être aimé lui-même. Aussitôt il voulut affirmer sa passion a la face du monde et réclamer la main de sa bien-aimée -, Adeline l'en empêcha avec beaucoup de bon sens. Il est certain que M. Pichot eût mis incontinent le jeune homme à la porte et que, dans son indignation, il eût peut-être déménagé, dans le cas où il n'aurait pu faire donner congé par le propriétaire à la mère de cet impertinent grattepapier.
Déménager n'était pas ce qui effrayait Adeline; elle eût assez aimé cela, et n'eût pas regretté sa vilaine chambre -, mais c'était l'idée de renoncer a cette poésie délicieuse de l'amour. Ils avaient inventé des signaux, ils correspondaient au moyen de rubans de diverses couleurs -, tout cela était puéril et charmant et amusait la jeune fille. L'avenir? Eli ! mais, elle espérait bien que Julien trouverait une position de journaliste a Paris ! Alors Julien aurait un nom, une influence-, il
madame Pichot ^ Adeline avait eu connaissance de ce détail, etaussitôt, avant d'avoir vu le prétendant, elle avait intérieurement signifié congé a Julien Bardet. Ambitieux I voila ce qu'il fallait a Adeline 5 elle élait ambitieuse elle-même, et voulait un mari qui la fît monter au sommet de l'échelle. Son échelle élait-elle longue? Elle n'en savait rien, faute de l'avoir comparée avec celle des autres ^ mais le premier degré se composait certainement d'une chambre garnie de cretonne avec du papier pareil, et une jardinière sur la cheminée. Après cela, on verrait.
Adrien Claudel fit donc une visite et trouva Adeline jolie j elle était bien élevée, ses mains soignées n'avaient jamais connu l'injure des pelures de pommes de terre ; elle parlait peu, mais bien, souriait à propos. Marché fait, se dit-il a lui-même -, il le dit aussi aux parents , mais sous une forme plus correcte. La dot était mesquine, son apport eût pu exiger davantage ^ mais il avait besoin d'argent pour prendre une part dans une affaire superbe où Ton n'acceptait pas moins de cinquante mille francs 5 c'était a prendre ou a laisser. Vingt-cinq et vingt-
cinq font cinquante, — et le mariage fut conclu. \ Celait le dîner de fiançailles qui se préparait, auquel éiaient conviés la \ieille dame sous les auspices de laquelle Tunion allait s'achever, puis un oncle et une tante des Pichot, a la mode de Bretagne, il est vrai, mais riches, — des gens à voiture I ce qui rapprochait fort la parenté, quoiqu'ils eussent deux enfants et que de ce côté Adeline ne pût pas prétendre a la plus fallacieuse espérance j mais quand on a voiture, tout vous est permis, môme d'avoir des héritiers directs -, cela pose, de faire venir a dîner chez soi des parents a voiture ! Puis venaient les deux témoins de la future : Bouchet, tapissier modeste, mais habile, qui, sans magasin ni réclame, mettait de côté dix mille francs tous les ans, — sans se priver de rien, disait- il, ce qui n'a rien d'étonnant, vu qu'il faisait principalement des réparations, et que d'après le code de la tapisserie, un homme qui ne gagne pas quatre cents pour cent sur les réparations n'est qu'un nigaud et n'entend rien aux affaires-, il ne s'était jamais marié, ayant toujours employé une demi-douzaine d'ouvrières. Le second témoin, Ver-
ferait des romans, — il avait montré à Adeline le premier chapitre de son futur chef-d'œuvre, où il racontait, tout palpitant, le début de leur amour. . . Adeline aurait aimé un mari riche et célèbre comme on Test, — - quand on l'est, — dans la littérature... Mais cela menaçait d'être long. Un événement trancha soudain toutes ses hésitations.
Où ne trouve-t-on pas une excellente femme qui, n'ayant jamais eu d'enfants ou ayant marié heureusement tous les siens, m-et son bonheur a parachever son œuvre sociale en mariant les enfants des autres? Une de ces âmes d'élite, toujours prêtes a se rendre utiles en se faisant plaisir à elle-mêmes, parla à M. et à madame Pichot d'un « charmant jeune homme » qui aspirait a la main de leur fille. Ledit jeune homme, plein de talent, venait de faire un petit héritage et désirait se marier : vingt-neuf ans, une belle constitution, un extérieur agréable, peu de relations, mais un vif désir de s'en créer de nouvelles... Il fut autorisé h faire une visite.
Adrien Claudel ne tenait pas à épouser mademoiselle Pichot, qu'il n'avait jamais vue -, mais il
tenait à se marier, et en pareil cas cette intention tient lieu de tout le reste. Il y a dans la vie des situations où l'intention remplace une foule de choses cependant fort nécessaires. Une demande en mariage suppose de la part du prétendant tant de résolutions de tout genre, le malheureux doit avoir rompu avec tant de choses diversement attachantes, que les parents sont immédiatement disposés à le considérer comme un homme sérieux pourvu qu'il ait fait un héritage, toutefois, ou qu'il soit appelé a en faire un dans un temps donné, le plus rapproché possible.
On est avocat stagiaire, ce n'est pas brillant^ on a hérité de vingt-cinq mille francs, cela donne douze cent cinquante livres de rente, ce n'est pas une fortune : le moindre commis de magasin gagne davantage, et par-dessus le marché, il est nourri -, mais on veut se marier? Ohî alors, on devient immédiatement « un jeune homme charmant » , et l'on a le droit d'offrir à mademoiselle Pichot ce que Bullier et l'absinthe vous ont laissé de jeunesse.
— 11 est ambitieux, il est en passe d'arriver à tout, avait chuchoté la vieille dame à l'oreille de
montel, avait fait sa fortune dans un restaurant du boulevard du Temple et s'était retiré depuis deux ans avec un estomac déplorable, ce qui s'explique en un mot : il ne mangeait pas chez lui. Jamais la cuisine qu'il faisait servir à ses clients n'eût pu le tenter assez pour lui faire attraper des indigestions.
Vcrmontel, célibataire, connaissant toutes les rues de Paris, depuis la porte de Neuilly jusqu'à celle de Saint-Mandé, d'autant plus vertueux pour les autres qu'il ne l'était pas pour lui-même, surveillait les laveuses de vaisselle de son établissement et mettait impitoyablement a la porte celles qui se laissaient embrasser. On ne lui connaissait pas de vices avoués, ce qui faisait de lui un sujet d'admiration perpétuelle pour Bouchet. Ces deux hommes se chamaillaient a l'état d'habitude et ne pouvaient se quitter, hormis quand le soin des affaires les appelait ailleurs. On avait encore invité,
— car il fallait être douze : il n'en coûte pas plus de donner a dîner a douze qu'a huit, avait dit madame Pichot, on fait les morceaux plus petits I
— on avait invité des parents de Vaugirard avec
leur fils, gens inutiles, mais qui faisaient nombre. Vers six heures, madame Pichot, un peu agitée, rentra vivement a l'aide de sa clef, apostropha Léontine, puis passa dans la salie a manger, voulut critiquer le couvert, ne trouva rien a dire, ce qui lui fit ouvrir et fermer la bouche deux fois sans qu'il en sortît aucun son, et enfin entra dans la chambre de sa fille, où celle-ci, assise entre deux bougies devant la glace sombre, se coiffait avec un soin tout particulier.
— Ne te fais pas tant de petites boucles, dit la mère prudente après avoir contemplé un instant les doigts légers de son enfant qui groupaient artistiquement les masses brunes de ses cheveux lustrés^ il ne faut pas avoir l'air d'être coquette quand on veut se marier : un fiancé, ça aime la simplicité.
— Oui, maman, répondit Adeline^ mais avec M. Claudel, ça ne fait rien, puisqu'il n'a pas de parents-, il n'y fera pas tant attention.
— C'est bien vrai, répliqua naïvement madame Pichot ^ s'il avait une mère, c'est pour le coup qu'il faudrait des bandeaux plats .^ mais heureusement
il n'a ni mère, ni tante, ni sœur... C'est pour cela qu'il nous a convenu. Ma pauvre Adeline, je n'aurais jamais eu le courage de te donner à une bellemère...
Elle fit un geste, moitié dédain, moitié pitié, et sans s'arrêter a la pensée qu'elle allait elle-même donner une belle-mère a son gendre, elle courut a sa propre toilette en criant :
— Les fruits sont dans un sac, sur le buffet ; arrange-les dans les compotiers I
— Oui, maman, répondit Adeline avec son calme ordinaire.
Adeline termina sa toilette en revêtant une robe grise, petite, modeste, sournoise, une vraie robe de béguine , qui la rendait délicieuse. Elle croisa sur sa poitrine, par-dessus le corsage montant, un fichu Marie-Antoinette aux longs pans de mousseline, un fichu si simple! un large ourlet, et au bord une toute petite dentelle, une dentelle aussi réservée que la violette des bois! Et en imitation, encore!
En nouant les pans de son fichu derrière sa taille svelte, Adeline pensa qu'elle aurait un jour des valenciennes d'un pied de haut-, mais elle n'en dit
rien et posa un petit nœud rose, si petit I dans ses cheveux, un peu sur le côté, un autre à son cou, en guise de broche, et d'un pas ferme, mais léger, elle alla s'occuper des fruits et des compotiers.
On sonna. Léontine ouvrit en grommelant. *M. gicliot fit son entrée, très-essoulïïé, tout en ^' nage, et se précipita dans sa chambre pour changer de costume. Adeline alluma les lampes dans le salon, deux lampes solaires qui éclairaient très-bien, mais qui dépensaient tant d'huile, que c'en était une désolation^ puis elle jeta un coup d'œil autour d'elle.
Sa chambre déjeune fille était vilaine-, mais que dire du salon? L'acajou, l'éternel acajou, plus odieux que jamais, y régnait en maître. Le canapé montrait sur toutes ses faces l'acajou coupant et tranchant a angle droit sur les formes arrondies : le dernier mot de l'incommode et du laid, rehaussé par une étoffe de damas de laine violet. Qui est-ce qui a inventé de couvrir des meubles avec du damas de laine violet? Quel infortuné, dans un jour de deuil, a pu concevoir l'alliance monstrueuse du violet et de l'acajou? Le temps, ce grand guérisseur
des teintes criardes, avait, il est vrai, modifié le violet, devenu un lilas éteint et affligeant 5 mais rien n'y avait gagné ; les rideaux de laine fanés se balançaient au bout de leurs anneaux, toujours d'acajou sur une tringle également d'acajou, ornée aux extrémités de pommes de pin sculptées; c'était navrant. Sur la cheminée, une pendule représentait Blondel, avec des manches a crevés, chantant sous les fenêtres du château imaginaire :
0 Richard, ô mon roi! l'univers t'abandonne!
et avec une harpe, s'il vous plaît, mais une harpe portative, de fantaisie, une de ces harpes qu'on ne voit que dans les lithographies et dont aucun luthier ne saurait avoir eu jamais connaissance.
Un bureau a coulisse, six chaises et quatre fauteuils assortis au canapé , garnissaient les encoignures et les entre-deux-, une carpette de feutre ornait le milieu du salon, maintenue par un guérii '1 don sur lequel il n'y avait rien du tout. Un devant de cheminée en mousse artificielle intimait aux plus hardis Tordre de respecter une cheminée que
jamais le feu n'avait ni souillée ni purifiée depuis que les Pichot habitaient l'appaitemenl. L'idée de faire du feu au salon ne pouvait entrer dans l'esprit de personne; les lampes le chaufferaient bien assez! Et puis quand on serait douze, il n'y ferait pas froid. D'ailleurs, en prévision de ce calorique ambulant qui allait arriver, on n'avait fait de feu nulle part 5 excepté a la cuisine.
Adeline regarda tout cela sans enthousiasme et sans regret à la pensée de le quitter • la lumière des 'lampes faisait paraître le violet plus attristant que jamais; les quatre portraits de famille suspendus aux murailles, — c'était un héritage, car M. Pichot n'aimait pas la peinture, — goujmés et maussades, dont le vernis avait tourné au jaune bilieux, ne sourirent pas aux espérances de la jeune ambitieuse. Ils n'avaient jamais 50uri, et peut-être les modèles étaient-ils refrognés aussi pour avoir si mal inspiré le peintre.
— Enfin, se dit Adeline, qui, par un reste d'enfantillage, leur tira la langue a chacun séparément, tout en leur adressant une profonde révérence, enfin messieurs et mesdames les Pichot
d'autrefois, je vais m'en aller, et je ne vous verrai plus! Ce ne sera pas grand dommage!
La sonnette tinta, — c'était une petite sonnette maigre, parcimonieuse de son comme il convient dans une maison où règne une e'conomie bien entendue, — et peu après Léon Claudel en personne entra dans le salon.
— Mademoiselle... fit-il en s'inclinani.
Elle lui fit une révérence, et ils restèrent tous deux muets. Ils se connaissaient si peu! Que pouvaient-ils se dire? Et puis Adrien était tout ahuri encore d'une récente émotion qui n'avait aucun rapport avec sa future-, il fallait parler cependant, et le fiancé, s'en prenant au premier sujet de conversation qui lui passa par la tète, dit h brûle-pourpoint :
— J'ai pris mes informations-, quinze jours suffisent-, demain, je porterai les papiers, et on nous mariera le deux avril.
Le deux avril I Déjà! Moins de trois semaines la séparaient de son mariage ! La jeune fille pâlit légèrement 5 l'inconnu est toujours terrifiant, et elle s'aperçut qu'elle ne connaissait pas cet homme.
— Je VOUS remercie pour le beau bouquet, ditelle afin de se donner une contenance.
Il fit un geste qui signifiait : il n'y a pas de quoi, et déposa son chapeau sur le guéridon qui parut sur-le-champ moins désespéré. Il faut peu de chose à un guéridon pour le consoler d'un abandon immérité. Adeline observa alors son fiancé.
C'était un beau garçon, de taille au-dessus de la moyenne ^ ses favoris soyeux, encadraient bien son visage ovale et sa bouche intelligente 5 l'expression de sa physionomie était ouverte et franche, mais un peu moqueuse. Ceci d'ailleurs s'acquiert à volonté et ne prouve rien, sinon parfois un certain désir de paraître indifférent et spirituel. Les yeux bleus avaient une grande mobilité et semblaient suivre les pensées du jeune avocat par tous les coins de la chambre. Tel qu'il était, ses cheveux noirs rejetcs en arrière, le sourire aux lèvres, il était beau, et Adeline se dit qu'au bras de cet homme elle pouvait gravir tous les sommets.
Mais avant d'arriver a ces sommets entrevus, il restait bien encore quelques petites formalités a accomplir : la première était de faire connaissance
avec ce compagnon de route qu'elle épousait dans trois semaines et dont elle ignorait tout. Mademoiselle Pichot n'était pas timide, bien qu'elle sût se montrer réservée. Elle leva les yeux sur son futur et rencontra un regard qui témoignait la plus franche approbation.
— Vous vous babillez à merveille! dit Claudel avec un sourire.
Adeline baissa modestement les yeux.
— Ce n'est pas insignifiant, reprit le jeune avocat. Une femme qui entend l'art de la toilette, qui sait mettre de l'a-propos dans un nœud de ruban, a de grands avantages sur les autres, fussent-elles cent fois plus riches, plus belles... Nullene saurait l'être plus que vous, ajoula-t-il galamment.
Un nouveau coup de sonnette arrêta cette conversation. Madame Pichot entra dans le salon, toute saisie encore de la hâte qu'elle avait mise à s'habiller. Son bonnet était un peu de travers j d'un geste adroit et léger, Adeline le remit en place, puis elle disparut pendant que sa mère recevait les invités.
Le repas fut ce qu'il devait être : un composé de splendeurs coûteuses et de lacunes exorbitantes :
il y eut des asperges, — rassurez-vous, lecteurs, c'étaient des conserves, — et des radis roses, grâce à la course forcée de Léontine^ mais il n'y eut pas de rôti. Madame Pichot ne connaissait pas assez les usages pour savoir qu'un rôti était nécessaire dans un repas solennel ^ les deux plats d'entrée lui avaient paru suffisants. En revanche, il y avait des glaces et des petits fours autant qu'eussent pu le désirer Tesprit le plus frondeur et l'estomac le plus endurant. Il y eut du vin de Champagne pas trop mauvais, et du bordeaux détestable.
On but a la santé des fiancés, a leur bonheur, a leur prospérité, bien que madame Pichot fît remarquer d'un air sérieux que ce dernier toast était au moins anticipé, pour ne pas dire plus. Adeline garda un inaltérable sang-froid, et Claudel se dit que ce serait une femme de premier ordre. La cave de son beau-père lui causa bien quelque étonnemenl-, il s'était ligure que des gens capables de donner vingt-cinq mille francs a leur fille devaient avoir quelques bouteilles de vieux vin dans un coin; Pabsence du rôti le surprit bien plus encore. En voyant paraître la salade, il se pencha vers Adeline,
assise auprès de lui, et lui demauda discrètemenl :
— Et le rôti? La bonne a oublié de l'envoyer?
— Nous l'avons mangé! répondit la jeune fiancée d'un air inquiet.
Effectivement, le filet jardinière avait paru un rôti suffisant a toute la famille. Que voulait dire ce monsieur avec son rôti?
— Très-bien! j'avais oublié, repartit aussitôt Tavocat. Il n'était pas de ceux qui se laissent démonter-, mais celte anomalie dans l'ordonnance du repas lui apprit que l'éducation mondaine de sa future n'était pas aussi parfaite qu'il l'avait supposé. Avec sa philosopbie ordinaire, il mit cela dans le mauvais plateau de la balance, soupesa un instant ses destinées, et après réfiexion se déclara néanmoins satisfait.
On se sépara généralement mécontents les uns des autres : l'ancien restaurateur avait trouvé la cuisine médiocre et partageait l'avis de Claudel relativement aux vius^ le tapissier n'était pas content qu'on ne lui eût pas permis de fumer-, les parents de Vaugirard, furieux de voir marier ailleurs une petite cousine qui eût admirablement convenu a leur fils
adoré, n'eurent, en retournant chez eux, que des paroles aigres a l'égard de tout le monde-, l'oncle et la tante riches étaient indignés de l'absence de rôti.
— Quand on ne sait pas donner a dîner, disait la tante en descendant rescalier, on n'invite pas les gens! C'est si facile de les laisser chez eux, oh ils ont une bonne cuisine! Et puis cette bonne a tout faire qui a mis de Toignon dans sa sauce blanche!
La bonne dame é'ail tellement en colère qu'elle ne voulut jamais prendre de voiture pour rentrer au logis-, elle bouscula son mari dans un omnibus qui passait, demanda des correspondances, se trompa de ligne au bureau, se querella avec tous les contrôleurs, conducteurs, voyageurs, et finit par rentrer chez elle a pied a une heure du matin.
— Pourquoi n'avoir pas dit qu'on vienne nous chercher avec la voiture? demandait piteusement son mari pendant toutes ces péripéties.
— Pourquoi inviter les gens quand on ne veut pas leur donner de rôti? répondait la dame.
Cette réponse ne répondait pas a la question de son mari j mais il faut croire qu'elle tenait à quelque
blessure intérieure, car jamais l'irascible tante ne voulut retourner chez les Pichet. Elle s'arrangea même pour ne point paraître au mariage, ce qui plongealafamilledansuneconsternalionsanslimiles.
Le lendemain tout le monde se leva un peu plus tard que de coutume^ excepté Léontine, qui s'était couchée a deux heures du matin et qui avait encore devant elle une rude journée d'ouvrage. Elle s'étira péniblement au bruit de son réveil qui grinçait affreusement pendant que l'aiguille annonçait six heures. Le ciel était encore gris, la journée promettait d'être triste et pluvieuse^ dans le fond de sa mansarde, elle s'habilla a la hâte et descendit a l'appartement.
La vue de sa cuisine, sommairement balayée, tout imprégnée encore des odeurs de la veille, lui fit faire une grimace-, mais comme c'était une brave et courageuse fille, qui ne s'attendrissait pas sur son propre sort, elle prit vivement sa boîte aux ordures, plus un supplément de feuilles de salade dans un journal, et descendit l'escalier avec précautions, pour ne rien laisser tomber en route, car la concierge était sévère sur ce chapitre-la.
Dans la rue allaient et venaient rapidement quelques ménagères besoigneuses : il n'y a pas beaucoup de bonnes, rue de Château-Landon j le chiffonnier faisait sa besogne ordinaire, et en voyant Léontine il détourna dédaigueusement la lête. Cependant le journal qui contenait les feuilles de salade Tinlrrguait, et il se dirigea vers ce nouveau butin. Léon tine rentrait en courant avec sa boîte à lait, quand l'homme au crochet l'apostropha d'un ton railleur.
— Ehl dites donc, la belle villageoise, vous êtes bien gentille de m'avoir fait ma part de vos feslinsî Vous n'auriez pas un peu de beurre frais pour mettre avec?
— Qu'est-ce qu'il y a? dit Léontine d'un air agressif. Elle défendait énergiquement ses maîtres contre la qualiflcation de rats qui leur était souvent appliquée dans le quartier.
— Il y a une botte de radis roses, ma petite chérie. Des primeurs! ce sera pour mon déjeuner.
— Mes radis! s'écria Léontine en faisant un bond qui secoua violemment la boîte a lait. Mes radis que j'ai tant cherchés! Rendez-moi mes radis, dites donc, et tout de suite!
— Nenni, mademoiselle; tout ce qui tombe dans le fossé est pour le soldat, répliqua le chiffonnier d'un air goguenard. Je m'en vas les laver a la fontaine du coin.
— C'est malhonnête, puisque je vous dis qu'ils sont a moi! s'écria Léontine éperdue.
— Malhonnête.^ Ce n'est pas de l'argent, toujours. Malhonnête vous-même! fit l'homme, blessé dans sa probité chiffonnière. En voila des histoires pour une botte de radis de deux sous! Voulez-vous bien me laisser exercer mon état!
Léontine vit qu'elle n'obtiendrait rien, et, le cœur tout gros, elle monta l'escalier en méditant. Comment cette botte de radis s'était-elle trouvée dans la boîte aux ordures? Elle était sûre de ne pas l'y avoir mise. Ses perplexités la travaillaient encore lorsque Adeline, vêtue d'un peignoir trcs-délabré, entra dans la cuisine pour chercher son chocolat.
— Mademoiselle !flt Léontine, heureuse de retrouver sa confidente naturelle, croyez-vous que j'avais la tête à l'envers hier? N'ai-je pas retrouvé mes radis ce matin sur le tas d'ordures ^ le chiffonnier
les a emportés, le vilain, en se moquant de moi, encore! il n'a jamais voulu me les rendre! . — Qu'est-ce que vous en auriez fait après qu'ils avaient passé la nuit dans votre boîte? demanda philosophiquement Adeline.
— Ça se lave, mademoiselle! Et puis, si vous n'en aviez pas voulu, je les aurais mangés. Ils me coûtent assez cher! C'est quinze sous que je perds-, je ne veux pas les compter deux fois a votre maman.
— Je ne vous le conseille pas, Léontine, répliqua mademoiselle Pichot du même ton posé.
— Voila un dîner qui me coûte cher! murmura la pauvre fille, les yeux pleins de larmes. 11 faut
que je mette les quinze sous de ma poche Et
encore, si je comprenais comment les radis se sont trouvés dans la boîte...
— Ils n'y sont pas allés tout seuls, fit Adeline d'un air sévère. Allons, Léontine, donnez-moi mon chocolat j nous avons la vaisselle a mettre en ordre.
Quand l'heure fut venue de régler sa dépense, Léontine monta à sa mansarde, chercha au fond de sa malle le vieux bas classique qui contenait sa petite fortune et, tout en soupirant bien fort, elle
en tira quinze sous qu'elle ajouta a l'argent contenu dans son porte-monnaie, qui était celui de la cuisine; elle n'y mettait pas un sou du sien, de peur de confondre. Après quoi elle redescendit lentement, et jamais il ne fut plus question des radis.
Le même jour, vers onze heures du matin, Adrien Claudel, rentrant d'une course pressée a son modeste logis, aperçut devant la porte une voiture a galerie sur laquelle on chargeait une malle et quelques menus meubles. Son regard distrait fut arrêté par une petite table à ouvrage en fine vannerie, qu'il connaissait fort bien pour l'avoir vue longtemps voisiner avec son bureau de travail 5 la malle lui était également familière. Avec une émotion étrange, moitié satisfaction, moitié tristesse, il monta vivement ses trois étages, trouva la porte ouverte et entra chez lui, avec la même hésitation que si c'eût été chez un étranger.
Dans la pièce qui lui servait a la fois de salon et (le cabinet de travail, il vit se dessiner en noir sur le fond (îlair de la fenêlre une silhouette élégante qu'il connaissait bien, et son cœur se serra de plus en plus. 11 s'était arrêté sur le seuil ^ mais la jeune femme qui lui tournait le dos fil un mouvement brusque, et ils restèrent ainsi face a face, immobiles et muets.
— Je vous demande pardon, dit enfin la jeune femme-, j'espérais avoir fini avant votre retour. Cest terminé-, d'ailleurs, je m'en vais.
Adrien fit un pas en avant.
— Laurence, dit-il avec effort, vous m'en voulez? J'ai passé une triste nuit. Quand, en rentrant hier soir, je ne vous ai pas trouvée, j'ai eu peur, j'ai tout supposé...
Laurence secoua la tôle et la releva avec un geste d'orgueil.
— Non, dit-elle, j'ai le courage de supporter un malheur immérité; vous ne valez pas qu'on se tue pour vous, monsieur Claudel...
— Pourquoi n'étes-vous pas revenue, continua le jeune homme, qui ferma la porte derrière lui et
se rapprocha de Laurence avec un geste tendre et suppliant-, vous êtes bien vengée par la terreur que j'ai eue...
— Vengée! vengée de vous avoir aimé assez pour oublier ce que je me devais a moi-même l Vengée par une mauvaise nuit d'inquiétude, d'inquiétude égoïste, car ce n'est pas pour moi que vous étiez inquiet, c'était pour vous-même! Vous n'aimeriez pas a avoir un remords dans votre vie, et ce serait un remords si je m'étais tuée; ce n'en sera pas un si je meurs lentement ou si je tombe dans le vice... Mais ne craignez rien, monsieur Claudel, je ne ferai ni l'un ni l'autre.
Elle le salua d'un geste plein de dignité et passa devant lui pour gagner la porte. Il l'arrêta :
— Vous m'en voulez beaucoup? lui dit-il d'un ton pénétré.
— Vous en vouloir? De quoi? De ce que je me suis trompée en vous croyant meilleur que vous n'êtes ? Ceci est ma faute personnelle, non la vôtre-, je n'avais qu'a prendre plus de souci de mon honneur. Quand je suis restée veuve, j'aurais dû penser que j'avais a me garder du mal autant qu'avant
mon mariage... Je l'ai oublié, j'en suis punie, tout cela est très-juste. Adieu, monsieur.
Éperdu, Adrien se précipita sur les mains de la jeune femme, l'entraîna vers un petit canapé et s'y assitacôlé d'elle, malgré ses efforts pour se dégager.
— Écoute, Laurence, lui dit-il d'une voix que les larmes étranglaient dans sa gorge, tu ne veux pas me comprendre^ il faut que j'aie de l'argent, il faut pour en avoir que je me marie. Nous végétons ainsi, toi a faire des fleurs qu'on te paye a peine, moi a gratter du papier qu'on ne me paye pas. Ce n'est pas un avenir! On m'a offert une dot. Crois-tu que je l'aime, cette jeune fille qui possède la dot? Mais elle n'est rien pour moi, rien du touti C'est toi que j'aime! Seulement, je t'ai dit que j'allais me marier parce que... parce que... tu devais le savoir.
— C'était bien le moins, fit Laurence en relevant la tête avec le geste royal qui lui était familier : on donne congé aux gens avant de les mettre a la porte I
— Mais, reprit Claudel, de plus en plus nerveux^ je ne t'ai pas mise...
— J'en conviens ^ c'est moi qui suis partie- Pensez-vous que je pouvais passer une nuit de plus dans cette maison oii la veille encore j'étais si confiante... Mais n'en parlons plus, tout cela est fini, Adieu.
Elle s'était levée, et cette fois il n'essaya pas de la retenir.
— Tu es fâchée? dit-il timidement.
— Je vous dis vous^ fit-elle observer sans hauteur, vous me semble plus convenable entre gens qui sont désormais étrangers l'un a l'autre.
— Si vous aviez voulu, murmura Claudel...
— Un ménage à trois? Vous m'auriez entretenue avec la dot de votre femme? Je vous sais gré de cette pensée.
Elle avait ouvert la porte. Honteux et désolé, Adrien l'arrêta encore un instant.
— Vous m'écrirez, vous me donnerez de vos nouvelles?
— A quoi bon? Oubliez-moi, je vous oublierai.
— Laurence, je vous en supplie, un mot de temps en temps! Donnez-moi votre adresse, j'irai vous
LES DEGRÉS DE L'ÉCHELLE. 4d
voir.... Avez- vous quelque argent, au moins? Voulez-vous...
— Vous n'y songez pas I Adieu , monsieur Claudel !
Laurence descendit rapidement l'escalier et monta dans la voilure qui se dirigea au grand trot vers la gare Saint-Lazare. Quand elle fut seule, son calme factice l'abandonna, et des larmes brûlantes montèrent à ses yeux; mais elle mordit son mouchoir pour s'empêcher de pleurer, baissa son voile sur son visage et se refit une apparence calme. Sa voix tremblait un peu quand elle demanda au guichet un billet pour Mantes; mais au moment où le train quitta la gare, elle paraissait indifférente, et nul de ses compagnons de voyage ne put supposer que cette jeune femme s'en allait vers l'inconnu, en laissant derrière elle trois ans de bonheur perdu et d'illusions qu'un seul jour avait toutes brisées.
Resté seul, Adrien Claudel fit quelques pas dans le petit salon qui lui servait de cabinet de travail, ouvrit et ferma avec violence deux ou trois tiroirs, se leva, s'assit, et finalement s'apprêlait a courir dans l'escalier, lorsque le roulement de la voiture lui apprit que Laurence avait quitté la maison. Avec un soupir, moitié regret, moitié soulagement, il se pencha a la fenêtre^ le fiacre tournait le coin de 4a rue, et les yeux du jeune homme ne perçurent distinctement que la vision fugitive du panier à ouvrage en osier, juché tout en haut sur une malle. La rue déserte redevint tranquille; quelques gouttes de pluie commençaient a tomber. Adrien referma la fenêtre avec un geste d'humeur et se dirigea vers la petite salle à manger noire et triste, où, pendant trois ans, a tous les repas, il avait eu en face de lui le beau visage serein de Laurence Guillard.
La femme de ménage lui servit des œufs sur le
plat, brûlés en dessous, crus en dessus-, il repoussa Tassiette.
— C'est détestable! dit-il pendant qu'elle desservait.
— Dame! il est certain, monsieur, que quand c'est madame qui fait la cuisine, c'est meilleur que quand c'est moi. Est-ce qu'elle sera longtemps partie, madame? ajouta la curieuse commère, mal instruite des événements et désireuse de les approfondir.
Claudel la regarda de travers et répondit :
— Je n'en sais rien.
Le déjeuner fini, plus mal que bien, il alluma un cigare, retourna dans son cabinet de travail et réfléchit. Son mariage s'était conclu si vite qu'il n'avait pas eu le temps d'envisager sa situation. Que de choses a faire! Le congé a donner pour cet appartement-, la femme de ménage a prévenir j l'appartement nuptial h chercher ailleurs; les amis, les rares amis de sa médiocrité a garder contre les indiscrétions futures; son chef, l'homme politique dont il était le secrétaire maigrement payé, en attendant de meilleurs jours, auquel il devait
annoncer son prochain mariage, tout cela sans larder, sans perdre une minute, car le temps pressait.
Adrien prit son chapeau et, résolu a « trancher dans le vif » , comme il disait, il se rendit chez Pierre Me) bois.
Melbois élait né sans fortune-, mais par un concours de circonstances assez singulier, il devait hériter d'un parent fort riche, qui lui avait impitoyablement fermé sa bourse, sous prétexte qu'il aurait tout son avoir après sa mort. Un autre eût exploité la situation et se fût procuré des avances. Melbois avait accepté sa fière pauvreté, et s'il s'était porté jadis a la députalion, ce n'était pas pour les fameux vingt-cinq francs reprochés à Baudin, — piètre somme, si vite dépensée et dépassée en menus frais de toute espèce, — c'était parce que, pauvre et détaché de tout, sans famille, sans liens, sans faiblesses et sans ambition personnelle, il sentait que sa vie pesait peu dans sa propre main, parce qu'il ne craignait que les jugements de sa conscience et que, seul entre tous, il se sentait une force, en raison même de sa pauvreté et de son isolement.
Le 2 décembre l'avait rejeté dans la littérature militante.
— Les hommes comme moi peuvent proclamer la vérité, avait-il dit alors j ne désirant rien et ne redoutant rien, ils sont inattaquables.
Un hasard de journalisme avait un jour mis en présence le détachement de Melbois et l'ambition de Claudel-, tous deux écrivaient dans la même feuille, l'un des articles politiques d'une grande valeur, qu'il signait et qui attiraient de temps en temps une amende au journal^ l'autre, en sa qualité d'avocat, des chroniques judiciaires qu'il ne signait pas et qui lui étaient payées deux cents francs par mois. Claudel admirait Melbois, dont la noble conduite l'avait fasciné; incapable lui-même d'un tel détachement, il vénérait celui qui en donnait tous les jours des preuves convaincantes. Personne, au journal, n'ignorait que Melbois avait refusé les positions les plus enviables plutôt que de céder d'un millième dans la moindre de ses convictions politiques. Il est de règle que les faibles admirent les forts, et Claudel, sentant qu'il eût cédé, s'était fait un dieu de cet homme simple. Celui-ci, attiré par
cette sympathie évidente, reconnaissant d'ailleurs au jeune homme des qualités d'intelligence et d'initiative qui ne sont pas communes parmi la gent moutonnière, lui avait proposé de suivre sa fortune. Ce qu'il pouvait payer les services d'une sorte de secrétaire était peu de chose, car il le prélevait sur le produit de sa plume, et le journalisme, comme position sociale, n'est pas ce qu'un vain peuple pense. Le moindre chef de rayon , aux. Reines de la mode^ touche autant qu'un pubiiciste éminent; il est vrai qu'il a moins de gloire, ce qui est une compensation pour les esprits ambitieux.
Claudel fut très-heureux d'accepter les fonctions et le traitement; ajouter, ne fût-ce qu'une obole, a des émoluments de deux cents francs par mois, c'était diminuer d'autant le froid du logis et la maigreur de la chère -, et puis il faisait la son apprentissage d'homme d'Etat; il se mettait au fait de cent questions jusqu'alors obscures pour lui, et qui ne s'élucident que par la pratique. Melbois s'aperçut bientôt que son jeune secrétaire déployait un zèle hors de toutes proportions avec ses appointements, et comme il était intègre, il se promit d'associer a sa
fortune fu ture le compagnon de sesheures mauvaises.
Plus d'une fois, mettant de côté la question hiérarchique, au lieu de payer un commissionnaire pour prier Claudel de passer chez lui sur-le-champ, il avait franchi de son pied léger la courte dislance qui séparait leurs deux domiciles et s'était présenté le soir chez son secrétaire, les souhers boueux, quand il pleuvait. La question résolue, ou le service demandé, il était rentré chez lui tranquillement, ne croyant pas avoir dérogé.
C'était précisément l'intimité confiante de ces rapports si rares entre supérieur et subordonné qui mettait Claudel au supplice pendant qu'il se rendait chez Melbois. Il avait pensé a lui écrire pour lui annoncer son mariage. Mais écrire à un homme qu'on voit tous les jours, c'est avouer qu'on se sent mal à l'aise, et Claudel tenait avant tout à paraître au-dessus de toutes les faiblesses, ce qui est peutêtre la plus commune de toutes.
Melbois était chez lui. Le jeune homme monta, et l'ancien député vint lui-même ouvrir la porte au coup de sonnette spécial convenu entre lui et quelques amis pour annoncer leur visite.
— Quelle nouvelle? dit-il a Claudel dès qu'ils furent tous deux dans le cabinet de travail.
— Rien d'important, répondit le jeune homme; rien, en politique du moins. Après un moment d'hésitation, il ajouta : — En ce qui me concerne, il y a quelque chose de nouveau.
Melbois le regarda avec plus d'attention, et la physionomie troublée de son secrétaire lui inspira sur-le-champ un mouvement de sympathie. .
— Rien de fâcheux, j'espère?
— Non, répondit Adrien avec un sourire gêné; ce qui m'arrive est ordinairement considéré comme un événement heureux : je me marie.
Le visage de Melbois s'éclaira aussitôt 5 il se leva et tendit les deux mains au jeune homme en disant avec effusion :
— Ah! mon cher ami, vous me rendez bien heureux l Je suis content pour vous que vous ayez pris cette résolution... A vrai dire, il y a longtemps que vous auriez dû le faire, et je me demandais pourquoi vous attendiez -, mais puisque vous voilà décidé, tout est pour le mieux.
Claudel, interdit, garda le silence. Il comprenait
que Melbois se fût mépris^ ses visites au petit appartement de la rue Bergère avaient pu Tinduire en erreur-, mais la vérité devenait de plus en plus difficile a énoncer. Réunissant tout son courage, il leva les yeux sur le député et lui dit, la gorge sèche, les tempes brûlantes :
— J'épouse mademoiselle Pichot, une jeune ûlie d'une famille irès-honorable. M. Pichot est employé aux flnances... Mademoiselle Adeline a vingt-cinq mille francs de dot.
Melbois s'était remis dans son fauteuil dès le premier mot, et il frappait doucement la table du dos d'un couteau a papier, vieille habitude parlementaire conservée a travers les épreuves de la vie. Son regard évitai^ celui de son secrétaire, et un silence glacidl tomba sur les épaules de Claudel quand il eut fini de parler.
— Je voulais, reprit celui-ci, détachant avec peine les paroles de son gosier desséché, j'avais rintention de vous prier d'assister à mon mariage. . . dans trois semaines...
Le silence retomba sur lui, plus lourd et plus glacial. Machinalement il s'essuya le front et, inca-
pable de lutter contre ce reproche muet qu'il sentait raérilé, il baissa la tête, subissant la condamnation.
— El madame Laurence, dit enfin Melbois de sa voix pleine et grave qui imposait si bien jadis un silence respectueux aux orages de la Chambre, que devient madame Laurence?
— Nos caractères ne s'accordaient pas, balbutia Claudel anéanti-, elle est... elle est partie.
— Où?
— Dans sa famille, je crois... dit au hasard le malheureux garçon.
Melbois quiUa enfin son couteau à papier et regarda son secrétaire en face.
— Je m'étais figuré, dit-il, que vous épouseriez madame Laurence. Ce que j'avais vu d'elle et de vous, de votre pauvreté noblement supportée, de votre travail mis en commun avec tant de courage, m'avait fait penser que vous voudriez partager les jours de prospérité comme vous aviez partagé ceux delamalechance... Évidemment, jemesuis trompé. De la vient ma surprise en apprenant que vous épousez une jeune personne que je n'ai pas Fiions neur de connaître.
— Je Yous assure, monsieur, dit Claudel, se raccrochant désespérément a son ancre de salut, je vous certifie que je suis dans la passe la plus déplorable, et que la dot de mademoiselle Picliot m'est absolument indispensable pour en sortir-, cet apport me tirera de la gêne où je suis depuis si longtemps et qui s'oppose a tout travail sérieux de ma part, a
toute œuvre réellement importante La question
du pain quotidien m'accable, monsieur Melbois, et je sens que je ne puis lutter plus longtemps avec cette misère en habit noir qui tue toutes, mes facultés.
Melbois jeta un regard distrait du côté delà fenêtre.
— Cela se peut, dit-il, les natures sont différentes-, les unes savent lutter et se trempent dans la lutte, d'autres s'y usent sans profit... Je n'ai jamais connu la douceur d'avoir une femme bonne et patiente a mon foyer-, je ne sais pas ce qu'une telle présence peut apporter de joies à l'esprit du travailleur qui n'est plus seul...
— Je croyais que vous étiez marié.^ hasarda Claudel, cherchant une diversion.
— Je suis veuf, répondit Melbois avec un geste de la main qui éloignait toute question 5 mais si j'avais jamais connu la joie que vous avez eue, Claudel, je crois que je n'y aurais pas renoncé. Je crois qu'après... trois ans?...
— Trois ans, répéta le secrétaire, la tête basse.
— Trois ans de vie commune, de misères partagées, de chagrins et de joies, j'aurais voulu asso ' cier a mon avenir la belle compagne de mes travaux. Laurence est belle, bonne et intelligente, très-intelligente ^ elle a l'esprit vif, et son bon sens m'a souvent frappé; elle gagnait sa vie au moyen d'un travail artistique, élégant, qui donnait une grâce de plus a sa personne modeste... ce travail ne pouvait déshonorer ni votre présent ni votre avenir. Et d'ailleurs tant pis pour ceux qui trouvent que le travail, quel qu'il soit, déshonore!
Claudel fit un mouvement qui ne pouvait être que de l'adhésion, Melbois reprit, toujours calme, d'une voix lente et grave :
— Je m'étais trompé ^ cela arrive tous les jours à de plus sages que moi. D'ailleurs, Claudel , votre mariage est votre affaire, etjje ne me reconnais
aucun droit a diriger vos affaires personnelles. L'union projetée doit-elle vous détacher de moi.^
— Au contraire, monsieur, reprit Claudel avec empressement, j'espère avoir plus de temps a donner a vos travaux, pouvoir mieux me pénétrer de vos idées, en un mot, me consacrer plus entièrement à vous. C'est en partie pour obtenir ce résultat que...
— Ne me dites pas cela, interrompit Melbois, vous me causeriez beaucoup de chagrin et même de remords^ d'ailleurs, vous n'ignorez pas que, pour moi, il n'est pas de fin qui justifie les moyens, quand les moyens ont besoin d'êlre justifiés... Je ne veux pas croire que je sois pour quelque part, même la plus impondérable, dans ce mariage qui me surprend... Vous êtes libre dans votre vie privée, Claudel, je vous le répète. Je regrette que vous vous soyez lassé si vite de la misère. . . Telle qu'elle était, pour vous cette misère avait son bon côté, et le jour de la prospérité vous eût paru plus éclatant et plus doux. Yous n'ignorez pas que, pour moi, ce jour n'est pas éloigné, et puisque votre fortune doit suivre la mienne, vous auriez dû avoir plus de patience.
Claude s'inclina, heureux de cette parole, qui, confirmant les promesses précédentes de son protecteur, rassurait contre la disgrâce qu'il uvait un instant redoutée.
— La famille de votre future est honorable, intelligente?
A ces deux questions, Claudel répondit affirma : tivement, bien que, pour la seconde, le doute lui fût permis.
— La jeune fille est bien élevée, jolie ?
— Très-jolie, monsieur 5 bien élevée : un peu gauche.
— Jeune?
— Dix-neuf ans.]
Melbois soupira. Le beau visage de Laurence flottait devant ses yeux. Laurence avait vingt-six ans, mais quelle femme pouvait se dire plus belle et plus sympathique
— Allons, c'est très-bien, dit-il, je vous souhaite tous les bonheurs. Voulez-vous voir les papiers qui sont sur le bureau?
Les deux hommes s'assirent en face l'un de l'autre et travaillèrent jusqu'à l'heure où Melbois
se reDdait a son journal. Quand celui-ci fut seul, dans la rue, il passa la main devant ses yeux comme pour écarter une image pénible et soupira : — Pauvre Laurence! Que va-t-elle devenir? Si seulement je savais où elle s'est réfugiée!
La noce se fit au jour indiqué. Les Pichot, pompeux et gourmés, conduisaient leur fille a l'église dans toute la solennité désirable. Pendant qu'on mariait a l'autel de la Yierge mademoiselle Pichot et l'infidèle Adrien, un autre mariage s'accomplis sait au maîlre-autel. Pour celui-là, le grand tapis rouge, les ronflements de l'orgue, les coups retentissants de hallebarde sur les dalles de marbre. Chacun sait que les noces a Thmel de la Vierge sont de mauvaises petites^noces, des noces méprisables, absolument comme des enterrements au même endroit-, défunts et mariés passent par la porte de service, la petite, qui se cache auprès de cette
6i LES DEGRÉS DE L'ÉCHELLE.
chapelle faisant face a la sacristie, aussi bien a Notre-Dame que dans la plus pauvre paroisse. Entre nous, pourquoi cette défaveur infligée a l'autel de la Vierge? Pourquoi est-il si mal vu de messieurs les fonctionnaires attachés au saint lieu? Toujours est-il que la noce Claudel s'étant trouvée un peu en retard a sa bénédiction de seconde classe, le suisse la bouscula sans pitié dans la sacristie, afin qu'on eût fini de signer quand la grande noce, la noce a trois mille francs, celle du maître-autel, arriverait pour les compliments.
On aligna Claudel et sa femme le long d'une armoire de chêne neuf destinée aux vêtements sacerdotaux, et le défilé commença.
Les parents de la mariée d'abord -, l'oncle et la tante riches n'avaient point voulu venir, prétextant la goutte de monsieur et le rhume de madame-, la maman d'Adeline leur en garda toute sa vie une rancune aussi amère qu'inoffensive, car ils ne se revirent jamais-, les cousins de Vaugirard : le jeune homme appliqua sur les joues d'Adeline deux gros baisers, accompagnés de deux soupirs, pendant que sa mère disait : « Madame « , avec une rcvé-
rence pincée pleine de reproches aussi indignés que sous-entendus^ les deux témoins de la mariée : Vermontel, noble et gourmé, cravaté de blanc dès huit heures du matin en Thonneur de la circonstance, les pieds dans des escarpins vernis qui lui coupaient atïreusement le cou-de-pied, s'avança vers la jeune femme et déposa sur son front le baiser le plus paternel : c'était un enseignement pour Bouchet, dont il se méfiait affreusement depuis la veille-, mais celui-ci, qui le suivait de près, planta deux baisers de nourrice sur les joues un peu fiévreuses de madame Claudel, et pendant qu'il lui murmurait à l'oreille un compliment trèsrisqué, il tira à demi de la poche de son habit une pincée de rubans.
— La jarretière! dit-il à voix basse au marié fort ébahi. Et il passa plus loin.
Les témoins du marié : Marey, timide j^eo/z condamné a l'abondance a perpétuité dans la célèbre institution Demarolles et Compagnie, institution unique, dont les vingt-quatre prix au concours général font jaunir d'envie les institutions rivales-, mais Demarolles et Compagnie sont a Corbeil,et
les instilutions parisiennes se consolent en pensant que c'est l'air de la canapagne et le bon marché de la nourriture qui produisent ce résultat extraordinaire.
Marey charmait ses ennuis en écrivant des vers et un gros volume sur les origines de quelque chose, en prose heureusement. Il s'inclina devant Adeline, serra a les briser les doigts de son ami Claudel, jeta un regard sur ses souliers qui avaient attrapé de la boue, et s'en fut cacher sa honte dans l'église, où il tomba sur l'autre noce qui arrivait.
— Messieurs et mesdames , dépêchons-nous, gronda le suisse qui entendait la fanfare triomphante de la belle noce, la vraie, la noce du maîtreautel, lancée avec le grand jeu vers les voûtes par les orgues assourdissantes.
Nolard, le second témoin du marié, esquissa un sourire discret, s'inclina sur les doigts d'Adeline qu'il porta a ses lèvres, serra la main a Claudel et s'esquiva on ne sait où pour reparaître a point nommé... Celui-là était un des habiles de la vie, ceux qui savent au juste ce qu'il faut faire, où il
faut se trouver, où il ne faut pas se trouver. Ces gens-la peuvent naître sur la paille : ils meurent , dans le duvet.
Julien Bardet, le cœur gros, les yeux rouges, n'eut pas le courage de tendre la main h Claudel, ni d'embrasser la mariée. Il prit la main d'Adeline, et, la serrant de toutes ses forces sans savoir qu'il lui faisait mal, il murmura la phrase banale :
— Soyez heureuse...
Elle n'avait ni pâli ni rougi en revoyant ainsi l'homme qu'elle avait aimé ou cru aimer, l'homme qui l'aimait, lui, de toute sa jeune ardeur. Elle ne pensait plus a lui, elle avait oublié ce beau rêve, né a leur fenêtre un jour de printemps. Que lui importait une vieille amourette aussi inutile, aussi stérile que les grains d'ivraie au bord des chemins de sa jeunesse.? Il n'existait plus, voila tout!
— Allons, messieurs et mesdames, dépêchonsnous, fit insolemment le suisse , il faut faire de la place pour l'autre noce!
Avec quelle ampleur il disait « l'autre noce » , cet homme convaincu, et comme on sentait a son accent que l'autre était la seule sérieuse , que ces
petites noces à l'autel de la Vierge ne sont rien qui vaille!...
La noce Pichot-Claudel se groupa raoutonnièrement, guidée par le suisse bourru , mécontent de voiries splendeurs de « l'autre î) échoira son collègue pendant que lui n'avait que ces bourgeois endimanchés. Au moment où Claudel, conduisant sa femme, allait sortir par une porte de la sacristie, la belle noce entrait par l'autre. Adeline regarda la mariée.
Celle-ci, noyée dans le point d'Angleterre, couverte de diamants, marchait comme dans un rêve^ la lourde traîne de sa robe de satin ne lui pesait pas, elle avait des ailes! Ses yeux baissés ne voyaient rien de la terre, ses joues rosées ne devaient point rougir sous les compliments d'usage ; dans son extase, elle priait encore, remerciant Dieu de lui avoir donné a jamais, dans ce monde et dans l'autre, l'époux dont elle sentait la main tiède sous le gant blanc.
Pour celle-là la richesse n'était rien : elle était née dans les richesses, le monde n'existait pas : elle avait quitté le couvent depuis trois mois à
peine ^ elle épousait son rêve d'amour, le premier beau jeune homme entrevu à son premier bal et qu'elle avait paré de tontes les fleurs de son âme. comme elle parait jadis l'autel pour le mois de Marie.
Adeline jela un regard haineux sur le couple quasi-royal qui s'avançait au milieu d'une pompe si différente. Suisses et bedeaux empressés , sourires obséquieux de toute la valetaille d'église, orgues tonnantes, bouquets énormes portés par las demoiselles d'honneur, soie et velours ruisselant sur les dalles avec un joli bruit qui brave les lois somptuaircs, tout cela était le rêve d'Adeline^ la réalité mesquine la révolîa a ce moment de contraste insolent. Julien Bardel, qui la dévorait des yeuv, vit seul ce regard de colère rancuneuse jeté à la belle petite mariée do seize ans, pure et charmante comme une fleur et qui eût dû désarmer l'envie par sa grâce inconsciente-, seul il vil celte expression de jalousie, et il ressentit au cœur un coup mortel, mortel pour les jeunes illusions de son âme candide.
— Elle n'est pas bonne î se dit le pauvre enfant désabusé.
Prétextant un grand mal de tête, Julien quitta sa mère et s'en fut cacher dans son oreiller la nouvelle douleur de ce jour, non le mariage de celle qu'il avait tant aimée, mais la mort même de son amour, tué par la méchanceté de cette âme perverse.
La noce Pichot-Claudel s'en fut, comme toutes les noces qui se font a l'autel de la Yierge, déjeuner, se promener, dîner. Adrien emmena le soir sa jeune femme dans un appartement meublé de palissandre neuf qui sentait le vernis et qui lui donna mal à la tête^ les amis, parents, témoins, se séparèrent en critiquant a qui mieux mieux la messe , le repas, la promenade, les toilettes, tout enfin et le reste, suivant l'usage consacré. Chez lui, Julien, stupéfait de se sentir si peu ému, a cette heure qu'il redoutait depuis trois semaines, se tenait le front dans les mains et se répétait, étonné du néant de son cœur :
— Quand je pense que j'avais cru l'aimer!
Laurence, en arrivant a ^îantes, s'était fait conduire dans la première auberge venue, décorée du nom d'hôtel. Après avoir pris un léger repas, elle laissa ses bagages dans sa chambre et se rendit chez une vieille cousine qui n'avait jamais eu la curiosité d'aller a Paris et qu'elle n'avait pas vue depuis plus de dix ans. Celle-ci la reçut bien : les gens qui s'ennuient reçoivent toujours bien ceux qui peuvent les amuser. Pendant une heure ou deux d'entretien, elle se fit raconter le mariage de Laurence, le veuvage qui l'avait suivi, les années d'épreuve qui étaient venues ensuite et la nécessité où la jeune femme s'était trouvée d'apprendre un métier pour gagner sa vie.
Au couvent de Poissy, où Laurence avait été élevée , elle s'était acquis jadis une réputation incontestée pour sa supériorité dans l'art de faire des fleurs artificielles destinées a décorer la chapelle-,
l'idée lui était venue naturellement de mettre à profit sa dextérité. Mais elle avait trouvé quelque différence entre les fleurs de fantaisie en grosse mousseline dont elle ornait autrefois les vases, et l'imitation parfaite delà flore desserres, requise aujourd'hui par nos goûts plus raffinés.
L'apprentissage avait été long et pénible, coûteux surtout^ ses petites économies y avaient passé, et elle n'avait acquis une habileté réelle qu'à partir du jour où Claudel, devenu son ami dans l'intervalle, avait obtenu pour elle l'autorisation de visiter à son gré les serres de la ville. C'est la, au milieu de cette verdure merveilleuse, qu'elle avait surpris les secrets de la vie des plantes dans la plénitude de leur force, et bientôt, grâce a sa mémoire toute particulière, elle avait su rendre toutes leurs attitudes, leurs nuances subtiles, leurs formes si dissemblables dans leur apparente uniformité. Elle était devenue alors si habile qu'on la payait très-cher. Si elle eût pu travailler sans relâche, comme font les ouvrières, elle eût gagné des journées de quarante ou cinquante francs ; mais ce travail artistique, où l'esprit entrait au moins autant que les doigts,
là fatiguait vite et même elle ne pouvait pas travailler tous les jours.
La vieille cousine, entendant cela, se dit qu'une telle commensale, loin d'amoindrir son budget, diminuerait ses dépenses en prenant la moitié de bien des charges, et, sur-le-champ, elle offrit a Laurence de partager sa vie. Celle-ci accepta-, elle se trouvait dans cette disposition d'esprit où toute diversion est la bienvenue, pourvu qu'elle empêche la réflexion,leretour amer sur soi-même. Le bavardage de la vieille demoiselle mettrait bon ordre aux tristes pensées de Laurence. Elle fit apporter ses malles.
Mais au bout de quinze jours, elle se trouva trop distraite. La cousine était curieuse ^ elle devinait dans la vie de Laurence un secret qu'on ne lui disait pas, car celle-ci n'avait jamais fait la moindre allusion a Claudel-, tous ses efforts tendirent dès lors a pénétrer ce mystère d'une belle veuve de vingt-six ans qui ne se remarie pas. Cette inquisition devint si douloureuse pour la jeune femme, que prétextant le souci de ses intérêts, lésés par son absence de Paris, elle quitta Mantes sans regret, sans désir d'y revenir jamais.
Elle possédait en propre quelques meubles, restes de son bien-être d'autrefois, cadeaux de noces reçus jadis dans la joie et auxquels elle tenait plus par habitude que par culte des souvenirs. Elle avait éprouvé pour son mari l'indifférence amicale qui compose le bonheur des neuf dixièmes des jeunes épousées. Il était mort, elle l'avait pleuré. On pleure bien un oiseau, un chien, une servante à peine connue! Et puis elle l'avait doucement oublié. S'il eût vécu, elle l'eût peut-êlre aimé a la longue, — non d'amour, mais de celte amitié confiante- qui peut suffire, faute de mieux. Il ne lui en avait pas donné le temps, étant mort après dix-huit mois de mariage, et Laurence, obligée de travailler pour vivre, sans famille, a peu près sans amis, n'avait aucun plaisir a se reporter a ce temps passé.
Cependant, la vie matérielle a ses droits et ses devoirs. 11 fallait s'occuper de ses meubles, qui étaient restés dans l'appartement qu'elle partageait jadis avec Adrien. Après de nombreuses hésitations, elle envoya un commissionnaire pour s'informer chez la concierge de ce que M. Claudel avait décidé au sujet du mobilier.
Le commissionnaire lui apprit que M. Claudel avait déménagé en payant le terme et que l'appartement ainsi que les meubles de madame étaient k sa disposition jusqu'au 15 avril. C'était huit jours de répit. Prenant son courage a deux mains, Laurence retourna vers celte demeure qui avait été la sienne.
La concierge était une bonne âme^ elle avait blâmé Adrien d'avoir laissé partir cette « bonne petite femme » pour aller épouser on ne sait qui I Elle fit grande fêle a Laurence, mettant a nu sans pitié, dans sa bonne intention maladroite, la blessure qui saignait au cœur de la jeune femme, et enfin lui remit la clef de son appartement, tout en offrant de monter avec elle, ce que Laurence s'empressa de décliner.
Elle gravit lentement les marches de l'escalier un peu sombre, proprement ciré, semblable a tous les escaliers du monde; que de fois elle l'avait monté tout d'une haleine, souriante et essoufflée, se croyant en retard I... Elle fit tourner la clef dans la serrure, poussa la porte avec une sorte de crainte et entra.
Le jour gris pénétrait a flots par les fenêtres sans
rideaux, à travers les vitres poussiéreuses, et jetait sur le parquet terni un reflet triste et froid. Le cabinet de travail d'Adrien était vide-, rien 'ne témoignait qu'il eût jamais été habité, seuls quelques crochets oubliés aux murailles indiquaient la place d'une gravure, d'un portrait, d'un plan accroché là jadis pour l'étude delà marche des armées pendant une guerre... La place du divan était marquée sur le parquet par les feuilles plus claires a cet endroit; c'est la que Laurence travaillait le soir, a la lueur de la lampe qui éclairait aussi le papier de Claudel. . . Tout s'était donc envolé comme un rêve! Il ne restait plus rien de ces trois ans, rien qu'un souvenir douloureux!
Debout devant la place du divan, Laurence se rappela tout a coup comment Adrien lui avait annoncé qu'il allait se marier. C'était une heure avant le dîner de fiançailles -, jusque-la le jeune homme avait reculé devant cet aveu ^ Laurence sentait bien depuis quelque temps l'approche d'un orage, mais elle était loin de penser que celui qu'elle aimait avec tant de confiance songeait à se débarrasser d'elle. Ah! si elle l'eût su! Dès la première minute elle eût quitté
ce logis, faux abri, demeure inhospitalière... Mais dans les doléances perpétuelles de Claudel au sujet de ses embarras d'argent, elle n'avait vu qu'une crise financière dont le remède purement matériel se trouvait dans quelque emprunt. Il lui avait soigneusement caché l'héritage qu'il avait fait-, quel prétexte eût-il trouvé pour rompre, s'il n'avait pu alléguer la nécessité de payer des dettes et de se faire une position? Quand il lui annonça qu'il avait trouvé un prêteur, mais que ce prêteur exigeait qu'il épousât sa fille, elle s'était mise a rire, trouvant la prétention exorbitante, et le prêteur facétieux. L'expression du visage d'Adrien lui avait rendu le sens.
— Tu te maries 1 avait-elle dit, toute pâle, ses grands yeux bruns démesurément ouverts.
— Oui! avait été la réponse brève et presque irritée.
— Il suffisait de me le dire sans bâtir une histoirel avait répondu la jeune femme en se levant.
Machinalement elle rangea son ouvrage, remettant les fleurs dans le carton, les instruments dans leur boîte, avec la précision et le soin ordinaires.
Elle entendait vaguement la voix d'Adrien qui lui donnait de longues explications, mais elle ne comprenait pas un mot de ce qu'il lui disait. A un point . d'interrogation posé par lui, elle fit répéter la question, ne comprit pas davantage et répondit :
— Oui , oui , je sais , c'est très-bien , vous êtes libre, je m'en vais.
C'est tout ce qu'elle se rappelait distinctement. Il y avait encore autre chose pourtant : au moment de sortir, cravaté de blanc, pommadé, rasé, il s'était approché d'elle et avait voulu l'embrasser. Elle l'avait écarté d'un geste en le regardant fixe- . ment. Avait-elle dit quelque chose en ce moment-la? Non, elle n'en avait pas souvenir. Il s'était éloigné la tète basse, l'air penaud^ elle avait entendu la porte se refermer-, puis aussitôt passant un vêtement, nouant son chapeau, elle était sortie aussi...
Où avait-elle passé la nuit de ce jour effroyable? Dans quelque petit hôtel, sans doute; elle n'avait qu'un vague souvenir de sonnettes retentissantes et de malles jetées bruyamment a terre dans les couloirs. Puis elle avait revu Claudel chez lui, une minute, a cette même place. . . Maintenant, le bureau
et le divan étaient partis, Claudel était marié. Laurence se dirigea brusquement vers la pièce voisine et ouvrit la porte. C'était sa chambre, sa chambre de jeune femme, autrefois; ici elle était chez elle. Claudel n'y pénétrait presque pas ; égoïste et paresseux, il préférait la voir assise dans un fauteuil, près de la cheminée, dans sa chambre a lui. Il n'avait peut-être jamais appuyé le bras sur aucun des meubles de cette retraite. Laurence poussa un soupir d'aise et caressa de la main le marbre de la commode. Tout était revêtu de cette fine poussière tamisée qui s'infiltre dans les appartements inhabités. La glace semblait couverte d'un crêpe impalpable ^ la pendule était arrêtée; la bougie qui éclairait Laurence pendant qu'elle mettait son chapeau le soir du déport était à demi consumée dans le bougeoir de bronze.
— Je puis emporter tout cela, se dit la jeune femme en embrassant du regard les objets qui Tentouraienl. Ici, rien de lui n'est resté; tout est pur.
Sa résolution fut bientôt prise. Elle chercherait un petit logement : deux pièces et une cuisine;
elle y ferait transporter ce qui lui appartenait, et elle vivrait seule et tranquille comme au temps où elle avait connu Claudel.
Elle sourit amèrement a la pensée qui traversait son esprit. Oui, elle avait pris les mêmes résolulions jadis, et puis elle avait rencontré Adrien, et elle avait failli a ses promesses, elle avait manqué k l'honneur d'une femme. Mais elle ne tomberait pas deux fois ! Si elle avait su quel réveil attend ces rêves-la, elle ne se fût pas laissé prendre... Et d'ailleurs eût-elle succombé si l'amour n'était entré dans son cœur avec la pitié pour Claudel malade, seul, sans domestiques, dans sa chambre sans feu, sur le palier en face? Elle était entrée chez lui pour le soigner, pour appeler un médecin, pour le guérir de sa fièvre, et si, attiré par la reconnaissance, a son tour il était venu chez elle, si elle l'avait trop aimé, elle était sûre au moins qu'un pareil hasard ne se présenterait pas deux fois dans sa vie.
Calmée par cette pensée, elle redescendit l'escalier, et dès lors ne songea plus qu'a se trouver un asile commode, sans être trop coûteux.
Ce ne fut pas long. Deux jours après, elle s'endormit dans un petit appartement fraîchement tapissé de papier clair et gai, situé dans une rue tranquille des Batignolles qui semblait descendre a perpétuité vers la plaine entrevue a travers la fumée des locomotives du chemin de fer de l'Ouest. C'était Paris, et pourtant c'était le désert. Jamais Claudel ne la rencontrerait là:, il avait, disail-on, loué un appartement dans une maison située avenue de Villiers, quartier neuf, maison neuve, meubles neufs... La concierge de leur ancien appartement en parlait avec un profond dédain; Laurence fut surprise de ne pas se sentir blessée. Elle n'aimait plus Claudel, oh non ! La lâcheté d'un homme peut tuer l'amour dans le cœur d'une femme aussi sûrement que le coup de couteau d'un assassin.
La lune de miel éclairait fort paisiblement le jeune ménage Pichot-Claudel. Adeline était entrée dans la routine de ses devoirs avec une précision qui prouvait combien elle avait médité d'avance chaque point de sa conduite. Elle souriait à son mari, ne paraissait jamais à déjeuner autrement que bien coiiïée et bien chaussée, ne portait de peignoir qu'une heure le matin tout au plus, mettait beaucoup d'eau dans son vin et se montrait inflexible sur l'heure des repas.
Tout ceci ahurissait un peu Claudel. Le sourire d' Adeline ne ressemblait pas du tout à celui de Laurence, et c'est même a ce sujet que le jeune avocat fil cette réflexion profonde que rien n'est plus dissemblable que le môme mouvement sur deux visages différents. Adeline était incontestablement plus jolie que Laurence-, mais combien
LES DEGllÉS DE L'ÉCHELLE. 83
son leint rosé paraissait fade en comparaison des tons mais et dorés de la belle pâleur chaude de l'abandonnée ! Ses yeux noirs a réclat net et dur voyaient plus loin que ceux de Laurence, mais ils ne nageaient point dans ce fluide ambré qui donnait a ces regards de velours une expression de bonté innée, de sympathie débordante.
Il est vrai que madame Claudel s'habillait avec bien plus de soin -, Laurence affeclionnait les couleurs sombres, partant du noir pour ne jamais dépasser le vert myrte ou le brun foncé, tandis que le trousseau d'une jeune mariée comporte toutes les nuances tendres de l'arc-en-ciel et du printemps. ^
Quel démon poussait Claudel a ces comparaisons? Il s'en voulait parfois de songer a l'ancienne compagne de ses mauvais jours -, mais il ne pouvait s'en empêcher. Ce souvenir devint bientôt pour lui un aiguillon constant, il en sentait la douleur a tout moment^ sa punition fut de ne pouvoir parler a personne de celle qu'il regrettait malgré lui.
Melbois n'avait jamais fait la moindre allusion a ce passé dont il avait connu la douceur pénétrante-,
il semblait avoir oublié que Claudel n'avait pas ëlé marié de tout temps. Il s'était dispensé d'assister a la cérémonie, au grand mécontentement des Pichot, qui, pendant huit jours, n'avaient cessé de répéter à leur gendre : Il me semble qu'il vous devait bien ça !
Vainement Claudel avait-il essayé de leur faire comprendre que Melbois ne lui devait rien du tout^ il avait dû baisser pavillon devant l'imperturbable entêtement de gens qui ne comprennent pas la signification de ce qu'ils disent. Un peu ennuyé de cette persistance , il en avait touché quelques mots a Adeline ^ contrairement à ce qu'il craignait, ,^ celle-ci s'était rangée immédiatement à son avis.
— Que veux-tu! lui avait-elle dit, c'est tout naturel, ils n'entendent rien a rien.
Cette façon sommaire déjuger ses parents avait paru bizarre a Claudel, mais la réflexion lui avait prouvé que sa surprise était ridicule et déplacée^ ne devait-il pas s'estimer heureux de voir sa femme penser comme lui? Que lui fallait-il de plus? Il se déclara a lui-même qu'il devait être enchanté et s'efforça de l'être, avec un demi-succès seulement.
Madame Claudel avait une faculté extraordinaire pour nouer des relations profitables et avantageuses -, son mari ne tarda pas a le reconnaître. Parmi les personnes invitées a sa noce, elle eut bientôt trié sur volet celles dont la société pouvait lui apporter quelque avantage ^ pour celles-là, elle déploya toute la grâce dont la nature l'avait douée, et elle attrapa en moins d'un mois une douzaine d'invitations a dîner chez des gens qui la veille de son mariage l'eussent a peine saluée dans la rue. C'est aux femmes qu'elle s'adressait, se faisant petite fille, humble et maladroite^ elle demandait un conseil par-ci, une recette par-la, si bien qu'on la priait de venir elle-même voir de ses propres yeux comment 9 se traitait la question. Son mari, émerveillé, reconnut bientôt qu'il n'avait qu'à la suivre, heureux encore s'il ne se laissait pas distancer.
Les vacances des Chambres avaient donné quelque répit à Claudel -, Melbois, qui n'avait pas renoncé à reconquérir un jour son ancienne influence, sentant dans l'air une certaine odeur de poudre, était retourné dans le département qui l'avait nommé jadis, où son parent possédait des biens considéra-
bles dont il hérilerail un jour. Il devait passer I^ les quelques semaines de repos que le pays accorde a ceux qui travaillent pour lui et même a ceux qui travaillent contre lui.
Claudel se trouvait assez désœuvré -, d'autres occupations le retenaient a Paris, mais il pouvait remettre a plus tard le plus gros de ce travail, et il eût bien voulu pouvoir dire comme tant d'autres : : — Ma foi, tant pis, je m'en vais passer quinze jours aux bains de mer.
Un soir du mois d'août, par une chaleur suffocante, il rentra, vexé de rencontrer toutes ses connaissances un sac de voyage a la main, humilié de * voir toutes les voitures filer vers les gares, chargées de malles et de cartons. Le dîner, toujours modeste, était extraordinairement succinct, et ses habiludesdegourmand, gâté par une femme dévouée, lui revenant avec le regret d'une passion mal satisfaite, il ne put s'empêcher de dire a sa femme :
— Il me semble, Adeline, que tu pourrais bien soigner un peu plus la table ! C'est notre seule distraction, a nous autres, que diable ! Nous n'allons pas aux bains de mer , c'est très-bien -, mais au
moins ne nous fais pas manger trois fois de suite du bœuf bouilli avec des pommes de terre! Le concierge se nourrit mieux que nous !
Madame Claudel écoutait cette sortie les yeux baisse's, avec le calme qu'elle apportait aux épreuves de la vie ^ quand son mari eut terminé, elle lui laissa le temps de respirer pour être bien sûre qu'il ne reprendrait point son discours, puis elle dit sans élever la voix :
— Pourquoi n'irions-nous pas aux bains de mer?
— Pourquoi ? Si tu sais où poussent les louis d'or, je t'engage a en faire une bonne récolte, et ensuite nous pourrons aller où vont les autres. J'ai mal calculé mon affaire quand j'ai cru qu'on pouvait vivre avec ce que nous avons, il s'en faut de moitié qu'on arrive.
— Nous joignons les deux bouts, fit observer madame Claudel avec le même calme exaspérant.
— Parbleu ! à manger du bœuf bouilli toute Tannée, ce n'est pas étonnant! Ahl si j'avais su...
— Tu aurais épousé une femme plus ricbe ? Oui, mais tu n'en as pas trouvé. Voyons, ne me
(lis pas (le choses désagréables, cela ne servirait à rien. Tu as donc bien envie d'aller aux bains de mer?
Claudel se contenla pour réponse d'un mouvement d'épaules bourru. Le sang-froid de sa femme lui imposait un certain respect.
— Veux-tu y aller .^
Il la regarda d'un œil interrogateur. Elle ne le raillait pas, cependant. Il se redressa sur sa chaise et leva la tête.
— Si tu crois que ce soit utile a nos intérêts, nous pouvons passer huit jours quelque part, dans un endroit où nous rencontrerons des gens bien, continua tranquillement Adeline.
— Où prendras-tu de l'argent? demanda Claudel, encore hésitant et pourtant émerveillé de l'aplomb de sa femme.
Elle sortit de sa poche une petite bourse au crochet et tira quelques pièces d'or qu'elle versa dans son assiette.
— Où as-tu pris cela? fit le mari, qui ne pouvait en croire ses yeux.
— J'ai fait danser l'anse du panier ; tu vois que
le bœuf et les cornichons ont du bon quelquefois. Muet (l'étonnement et aussi d'une foule de pensées complexes qui s'agitaient dans son cerveau, Claudel regardait le petit tas d'or.
— Il y a au moins trois cents francs, dit-il en hésitant, sans oser toucher au trésor.
— Trois cent cinquante. De quoi passer huit jours n'importe où.
— Il me semble que nous pourrions rester même plus longtemps si nous allions dans un endroit tranquille.
— Où personne ne nous verrait? Mais alors, mon cher, ce ne serait pas la peine I On penserait que nous avons fait comme tous les autres qui disent : « Je m'en vais », et qui restent chez eux en fermant leurs persiennes! Mais il faut nous montrer quelque part, dans un endroit où tu connais du monde, et si tu m'en crois...
— Eh bien? fit Claudel, de plus en plus surpris du génie qui se manifestait chez cette petite bourgeoise.
— Nous irons a Trouville ! conclut Adeline avec la modestie du vrai talent.
Trouville! Trouville en plein Empire, au moment où les wagons n'étaient pas assez grands pour contenir les caisses des belles baigneuses. Claudel resta abasourdi.
— Et les toilettes? dit-il enfin, choisissant cet argument parmi les autres.
— J'ai une très-jolie robe grise que je me suis faite moi-même, et nous dirons que nous ne pensions pas venir, que ce voyage a été décidé a l'improviste... Il ne s'agit que de payer d'aplomb.
Le jeudi suivant, en effet, M. et madame Claudel firent leur apparition sur la plage, auprès des élégantes. Les toilettes d'alors n'étaient pas ce qu'elles sont devenues 5 une femme de goût pouvait s'habiller elle-même sans être ridicule : le luxe des accessoires inutiles ne s'élevait pas encore à la hauteur d'un principe : en un mot, les couturiers et couturières n'avaient pas atteint ce sublime de la dépense qui consiste a centupler, au moyen des garnitures et de la façon, le prix d'une étoffe devenue robe.
Madame Claudel ne produisit pas le moindre effet : elle ne s'attendait pas a en produire; mais personne ne se retourna pour critiquer la simplicité
de sa toilette, c'est tout ce qu'elle demandait. Après un quart d'heure de promenade solitaire, le couple fit la rencontre d'un monsieur orné d'un monocle, d'un col droit outrageusement décolleté, et d'un air impertinent, qui s'arrêta devant eux avec un point d'interrogation dans toute sa personne. Adeline tressaillit de joie. C'était le premier pas vers le succès, et elle salua avec une froideur gracieuse rhomme intelligent qui avait su la reconnaîire.
— Pardon, monsieur... monsieur Claudel? dit le gentleman... Madame, j'eus l'honneur de vous rencontrer au printemps, chez ma cousine de Pommeran...
— En eflet, monsieur, dit négligemment Adeline. Et vous voila aussi a Trouville?
A ce mot aussi, qui était toute une révélation, Claudel se dit que sa femme était décidément trèsforte. Le gentleman causait déjà avec Adeline comme avec une ancienne connaissance, et, la jeune femme donnant l'exemple en tirant doucement sur le bras de son mari, ils s'étaient mis a marcher trois de front sur l'étroit plancher, comme de vieux amis.
Claudel n'avait pas le moindre souvenir de ce monsieur si bien mis^ mais celui-ci savait son nom, sa femme se tenait avec lui d'une façon irréprochable. Il se dit que le meilleur parti a prendre était de laisser agir celte Adeline qui témoignait soudain d'une si précoce et si profonde sagesse.
11 n'eut qu'à se louer de sa conduite, car, vingt minutes après, ils se trouvaient assis au milieu d'un groupe composé de jeunes femmes et d'hommes de tous les âges, où madame Claudel eut pris langue en moins de rien.
Au bout d'un temps très-court cependant, comme son mari commençait a peine à s'y reconnaître, Adeline se leva et prit gracieusement congé :
— Nous nous reverrons ce soir sur la plage? dit obligeamment la jeune femme qui tenait évidemment le dé de la conversation dans le groupe.
— Je l'espère. Nous dînons dans les environs, chez un de nos amis; mais nous reviendrons pour faire un tour, répondit madame Claudel avec un salut aimable qui disposa- sur-le-champ tout le monde en sa fa^veur.
Quand ils se furent éloignés de quelques pas, len-
tement, aOn de laisser admirer a ceux qu'ils venaient de quitter la grâce et l'aisance de sa démarche, Adeline se permit un petit sourire de triomphe.
— Qu'est-ce que c'est que ces gens-la? demanda Adrien.
— Je n'en sais rien. Le jeune homme qui nous a pilotés est un employé aux travaux publics, que j'ai vu une ou deux fois chez madame de Pommeran ^ il doit avoir des rentes, car on l'y choyait, et la chère dame veut marier ses filles. Quant aux autres, je n'ai pas la moindre idée de leur position sociale. Cependant...
Elle s'arrêta, laissant son mari dans la perplexité.
— Eh bien.? fit-il, voyant qu'elle ne se préparait pas à achever la phrase.
Elle le regarda d'un air étrange, sourit , et dit : — Je te le dirai plus tard, quand j'en serai sûre.
Ils reparurent le lendemain sur la plage, à l'heure où les femmes sérieuses travaillent a l'aiguille en regardant jouer les bébés ^ deux jours après, non-seulement ils savaient que le joli monsieur décolleté s'appelait Berthelly, mais ils connaissaient les noms et la position sociale de toutes
leurs nouvelles connaissances , tandis que celles-ci n'avaient pas la moindre idée du rang que les Claudel pouvaient tenir dans le monde.
Adeline avait une façon délicate de tenir les questions à distance, qui valait une fortune-, elle faisait des visites a ces dames, et, tout en se maintenant avec elles sur le pied d'une égalité parfaite, die s'était arrangée pour qu'on ne lui rendît pas les siennes; il en était de même de tout le reste, et Adrien fut forcé de s'avouer plus d'une fois que jamais il n'eût trouvé en lui-même les ressources infinies que produisait incessamment Tespril de sa femme.
Un soir, cependant, en rentrant du Casino, il se montra un peu inquiet.
— Sais-tu, dit-il à Adeline, qui se coiffait pour la nuit a la lueur d'une seule bougie, sais-tu ce que je viens d'entendre tout a l'heure? Il y avait deux jeunes gens qui causaient ensemble, qui disaient que madame Romeret est la maîtresse de Bertbelly.
Madame Romeret était la belle personne qui avait accueilli Adeline dès le premier jour et qui n'avait
cessé de la patronner de la façon la plus bienveillante.
Tout en tirant sur les petites tresses de ses cheveux préparées pour les dents de sa coiffure du lendemain, Adeline répondit tranquillement :
— Eh bien?
— Eh bien! reprit son époux avec une légère nuance d'impatience, si c'est vrai, il ne serait pas convenable de fréquenter ces gens-la...
— Ce ne serait pas convenable, répliqua Adeline en nouant les cordons de son petit bonnet de nuit, — si madame Romeret n'était pas la cousine du ministre. C'est elle qui a fait entrer Berthelly aux travaux publics.
Claudel resta muet^ son esprit dérouté flottait dans le vague.
— Veux-tu entrer aux travaux publics avec quatre mille francs pour commencer? Laisse-moi faire, et nous aurons mieux que cela.
— Pourtant, fit Claudel de Tair d'un mari qui veut ressaisir son autorité, les lois de l'honneur...
Sa femme lui jeta un regard si étrange qu'il n*osa pas continuer.
— Les lois de l'honneur, dit-elle avec une inflexion de Yoix singulièrement railleuse, ne seront point attaquées, tu peux m'en croire, car ce serait un détestable calcul.
— Que veux-tu donc? fit le mari, alléché par la perspective éventuelle des quatre mille francs d'appointements joints a une telle garantie sur les lois de l'honneur.
— Je veux te faire donner la place sans que M. Berthelly, qui se croit irrésistible, y gagne l'ombre d'un fétu.
— C'est donc vrai qu'il te fait la cour? s'écria Claudel presque en colère.
D'un geste rapide et d'un regard mécontent, sa femme lui indiqua les minces parois de leur chambre garnie.
— Certainement, il me fait la cour, et il trouve charmant de faire donner par madame Romeret une place a M. Claudel, dont il convoite la femme... mais, sois tranquille, nous aurons la place, et il n'aura rien.
— Tu en parles bien a ton aise! grommela Claudel. On dirait que cela ne te fait rien que ce
monsieur pense que tu peux devenir sa maîtresse.
— Voudrais-tu que cela me fît quelque chose? demanda Adeline avec un sourire coquet.
Claudel ne put s'empêcher de rire. Cependant il reprit au bout d'un instant :
— J'aimerais mieux arriver à la fortune par d'autres moyens...
— Il n'y en a plus, par le temps qui court, mon ami, on a détruit tous les autres. Et maintenant, une fois pour toutes, écoute et retiens ceci : ton honneur n'est pas en danger, car la considération est un des meilleurs moyens de réussir. Or, je tiens a réussir : conclus toi-même.
Claudel embrassa sa femme. Elle était très-jolie avec ses cheveux tressés et son bonnet de nuit, et soudainement le souvenir de Laurence traversa son esprit. Jamais Laurence n'aurait inventé de tels moyens de parvenir... Pour elle, il n'y en avait qu'un... le travail...
Oui, mais Laurence ne deviendrait jamais rien, tandis que lui... '
Sur cette pensée consolante, Claudel s'endormit.
Du temps heureux où elle gagnait sa vie près de l'homme qu'elle aimait, Laurence avait gardé une habitude, et c'était même une des raisons qui lui avaient fait quitter Mantes, où elle était privée de celte petite distraction, — c'était d'aller chercher le journal de leurs opinions a l'heure même où il paraît, sous la porte cochère de l'imprimerie.
Tous les soirs, vers quatre heures elle descendait dans Paris, retrouvant, a mesure qu'elle approchait du centre, mille souvenirs du passe qui semblaient flotter devant elle et lui montrer la route-, puis elle prenait un journal sur la table, déposait les trois sous, répondait au bonjour du marchand qui, pendant trois ans, l'avait vue venir au bras de Claudel, et qui désormais lui souriait plus amicalement en la voyant venir seule.
Claudel ne paraissait jamais a cette heure, et le brave homme, qui avait compris le motif de cette
disparition, avait instinctivement donné sa sympathie a celle qui ne se cachait pas.
— C'est lui qui a peur de la rencontrer, s'étail-il dit^ puisqu'il caponne, c'est lui qui a tort.
L'automne était venu, précoce et frais ^ les longues pluies d'octobre avaient empêché Laurence pendant une semaine ou deux d'entreprendre sa promenade quotidienne^ mais une après midi le ciel se montrant moins noir, elle redescendit vers le faubourg, un peu lassée , un peu pâlie par cette réclusion forcée.
Comme elle déposait les trois sous sur la table abritée parle paravent classique, une exclamation lui fit lever la tête, et elle tressaillit , rougissant aussitôt de honte à la pensée qu'elle avait eu peur, peur de rencontrer Claudel. Oui, elle avait eu peur de le rencontrer, car elle sentait que la blessure a peine fermée se rouvrirait a sa vue, et aucun mal n'est plus douloureux que le mal de ne plus aimer, quand on méprise son ancienne idole- Mais Laurence était brave ^ elle regarda dans les yeux l'homme qui avait prononcé son nom.
C'était Melbois, qui lui tendait la main avec une
expression de joie irrésistible et communicative. Instinctivement elle avança sa main gantée de noir, sa belle main honnête et vivante. Ses doigts gardèrent de l'étreinte nne chaleur bienfaisante, et elle sentit qu'elle avait serré la main d'un ami.
— Je vous retrouve enfin! dit Melbois. Que de fois je vous ai cherchée! Il me semblait que je ne pouvais manquer de vous rencontrer ici! Venez donc!
Il l'entraîna hors de la foule, prit sa main qu'il passa sous son bras , l'entrahia dans une des rues tranquilles qui font un contraste si varié et si étrange dans ce quartier populeux , et se mit à marcher doucement vers Batignolles avec Laurence surprise, qui n'y comprenait rien.
Après l'effusion du premier moment, Melbois n'avait plus rien dit : il marchait en silence, mesurant son pas sur celui de la jeune femme, le ralentissant même, sans s'en apercevoir. Laurence, un peu troublée, touchée presque jusqu'aux larmes par cette bienvenue si peu attendue, n'osait pas parler ^ il la regarda enfin avec un sourire paternel et lui dit :
— Vous n'êtes pas changée! Un peu plus pâle seulement. Je parie que vous travaillez trop?
Laurence rougit. La nécessité de payer seule son loyer Tobligeait, en effet, a continuer son ouvrage souvent lorsque la fatigue était venue ; mais elle ne voulut pas l'avouer. Melbois reprit :
— J'ai pensé a vous tant de fois! A l'heure où j'avais l'habitude d'aller vous voir, croiriez-vous que je me suis surpris prenant le chemin de la rue Bergère? J'avais une envie mortelle de chercher votre nouvelle adresse, et puis... et puis je n'ai pas osé.
Il avait prononcé ces derniers mots en baissant îa voix. La jeune femme le regarda, surprise.
— Non, je n'ai pas osé-, je ne savais pas sous quel nom vous viviez...
— Le mien, naturellement, interrompit Laurence avec un mouvement de fierté blessée.
— Oui, sans doute, reprit doucement Melbois, mais vous en avez deux : le vôtre et celui de votre père.
La jeune femme baissa la tête un peu confuse.
— Et puis, j'avais peur d'attirer sur vous l'aiten-
t02 LES DEGRÉS DE L'ÉCHELLE.
lion de vos voisins, du coneierge... Une dame qur vit toute seule est un objet de curiosité pour quelques-uns, — - je pourrais ajouter : de curiosité malveillante, — et je ne voulais pas vous exposer a d'indignes soupçons.
Le bras de Laurence trembla légèrement sur le sien, une rongeur brûlante envabit le visage protégé par la voilette de tulle, et des larmes de honte autant que de reconnaissance inondèrent ses yeux baissés.
Quelle délicatesseluilémoignaitcelbomme, tandis que celui a qui elle s'était si généreusement donnée Tavait froissée jusqu'au plus intime de son âme!
— L'avez-vous revu? demanda Tex-député tout bas, mais en détournant la tête.
— Si je l'avais revu , j'aurais été la dernière des misérables! dit Laurence d'une voix contenue, mais avec un éclair d'indignation dans les yeux.
Pour toute réponse, Melbois serra un peu contre lui le bras passé sous le sien.
— Voulez-vous avoir de ses nouvelles? dit-il.
— Non, il est mort pour moi , tout comme si la pierre de son tombeau était scellée sur lui.
LES DEGRÉS DE L'ÉCHELLE. lOa
Ils marchèrent quelque temps sans parler. Melbois rompit le silence, non sans hésilation.
— Si je n'avais pas peur de vous causer de Tennui, j'irais vous voir quelquefois, dit-il. Depuis que vous n'êtes plus la, mon secrétaire me paraît différent de ce qu'il éiait... A vrai dire, je n'ai plus pour lui que de la reconnaissance.
— Vous! de la reconnaissance pour lui? dit la jeune femme avec amertume.
— Certainement-, il m'a servi aux jours de ma pauvreté... Mais je n'ai plus d'amitié. Je profiterai du premier retour de faveur populaire pour le caser dans quelque place...
— Une bonne place, je vous en prie, dit Laurence avec douceur.
— Cela vous ferait plaisir? Vous vous intéressez donc encore à lui, malgré ce que vous me disiez tout a l'heure?
— Non, répondit la jeune femme en cherchant lentement a démêler ses idées dans son esprit-, non, je ne m'intéresse pas a lui, mais il me serait agréable de penser que l'ingrat n'est pas puni de sa conduite. .. en ce qui dépend de moi. Mais je ne suis rien 1
— Vous n'en savez rien, dit Melbois.
— Si, je sais que je ne suis ni ne serai rien, parce qne je ne veux rien être, reprit-elle avec fermeté^ mais si, par amitié ou plutôt par estime pour moi, vous lui procuriez quelque position brillante, je serais satisfaite de penser que c'est a moi qu'il le doit...
— Et vous l'en mépriseriez davantage, conclut Melbois. Cela, ma chère enfant, c'est le mets des dieux, c'est la douce Vengeance, la plus belle des Euménides-, d'ailleurs, c'est ainsi que je le comprends moi-même. Mais seulement, dame Laurence, vous oubliez qu'en ce moment nous vendons la peau d'un ours qui jouit de tous ses avantages! Je pèse a peu près autant que vous dans les balances de la faveur publique, et je n'ai pas plus de chances de décrocher des places que des décorations étrangères.
Ils riaient tous deux en arrivant au modeste domicile de Laurence, et furent étonnés d'avoir trouvé le chemin si court.
— Je puis donc venir vous voir? demanda Melbois en disant adieu a la jeune femme.
— Quand vous voudrez, pourvu que ce ne soit ni trop lot ni trop tard.
— Et les bonnes langues, que diront-elles? Laurence fit un geste de dédain.
— Ma vie m'appartient, dit-elle : je n'ai qu'elle, mais je ne permettrai pas à des étrangers d'en prendre possession.
En disant ces mots, elle regarda Melbois bien en face. Sans s'en rendre compte, elle craignait vaguement que cette protection bienveillante n'aboutit a quelque irréparable insulte.
Il lut clairement dans ses yeux la crainte non exprimée.
— Vous avez raison, dit-il^ après ce que vous avez enduré de la méchanceté humaine, vous avez deux fois raison de fermer votre cœur a tous et de n'ouvrir votre porte qu'a vos vrais amis. Vos vrais amis, Laurence, sont ceux qui vous aiment plus qu'eux-mêmes... Le jour où mes visites vous sembleront une gêne, une importunité, dites-le-moi. J'ai pour vous assez d'affection pour me priver de vous voir, s'il le fallait.
Il lui donna une poignée demain ferme et presque
brutale, la salua avec une extrême politesse et la quitta sur-le-champ. Laurence resta un instant sur le seuil de la porte, le regardant s'éloigner. Il marchait vite et ne se retourna pas une seule fois. Quand il eut tourné le coin de la rue, elle rentra chez elle toute pensive.
— Non, se dit-elle en secouantla tête, non, je ne crois pas que celui-là veuille faire de moi sa maîtresse.
Le malheur de la femme qui s'est une fois trouvée dans une position fausse, son malheur, si elle a gardé de sa chute le senliment de l'honneur et le respect d'elle-même, c'est de se méfier de tous les hommes qui l'approchent. Souvent, hélas! elle a raison, car on n'en est plus a compter ceux qui, au lendemain d'une de ces catastrophes qui houleversent la vie d'une femme, s'inscrivent pour succéder au plus prochain élu, comme si une faute en entraînait nécessairement cent autres. Qui sait combien de ces malheureuses qui finissent au dernier degré de l'échelle sociale , ne se fussent pas réhabilitées a leurs propres yeux et aux yeux des autres, si elles avaient trouvé autour d'elles non
LES DEGRÉS DE L'ÉCUELLE. tOT
pas même un peu de compassion, mais simpleraenl ce silence de bonne compagnie qui esl la sorte de respect départie aux infirmités corporelles.
Loin de Ih, il semble qu'une femme abandonnée par son amant soit une sorte d'épave dont chacun peut s'emparer, s'il est adroit ou heureux; c'est au contact de ces convoitises qui ne se modèrent plus, c'est à l'épreuve de ces insolences mal déguisées sous une apparence d'amour, que la femme délaissée se sent dégradée et boit d'un seul coup toute la lie du calice. 11 semble que, pour ce malheur-là, il n'y ait point dans le monde même la p.tié banale accordée aux vaincus du champ de courses, même cette compassion du simple passant témoin d'une blessure accidentelle. Tel qui s'apitoie h la vue d'une portée de chats lancée à la nvière, glissera à l'oreille d'une femme aban- <]onnée une proposition insolente que ne voile même pas l'apparence de la galanterie.
Laurencen'avaitpoinlencoreressenticetoutra«e mais elle craignait de le ressentir avec cette pe^u^ mortelle qui, en temps d'épidémie, donne le choléra aux gens les mieux portants. On eût dit qu'elle le
cherchait avec inquiétude sur le visage du peu de femmes qu'elle continuait a fréquenter pour les besoins de son travail, — un froncement de sourcils hostile, un sourire railleur, la moindre marque de mésestime ou de dédain, — afin d'aller aussitôt jusqu'au bout et de braver ensuite la colère de la destinée en la défiant de lui porter un coup plus cruel.
C'est poussée par ce besoin de se sentir estimée que Laurence avait autorisé les visites de Melbois, résolue, si celui-là lui manquait de respect, à rompre avec toute la société et a se faire plutôt domestique en province que de rester exposée à de telles cruautés.
C'est avec une anxieuse attente qu'elle écouta pendant plusieurs jours les pas errants dans l'escalier. On ne se visitait guère dans cette maison paisible, semblable a une demeure provinciale j chaque porte, en s'ouvrant sur un hôte, lui donnait un battement de cœur où le désappointement entrait pour autant de .part que le soulagement.
Un jour enfin, vers trois heures, comme la lueur déjà sombre d'une après-midi de novembre s'assom-
brissait encore de toute la tristesse d'un nua^e gris, gros de pluie, et peut-être de neige, un pas
ferme et pesant se fit entendre dans l'escalier sonore s'arrêta à la porte, et la sonnette retentit doucement.
- C'est lui! se dit Laurence avec une singulière émotion.
Elle se leva et alla ouvrir.
Melbois entra simplement, comme s'il fût venu h vedie, ne s'étonna ni de l'exiguïté du logis, ni de la quantité de cartons épars autour de la jeune femme, témoignages expressifs d'un travail plus qu'ordinaire, et s'assit sur une chaise cannée comme s'il eût pris place sur un trône. La conversation n'était ni très-vive ni très-bnl-
lante entre eux; ils se sentaient embarrassés, chacun par les pensées qu'il croyait deviner chez
' at.t.-e. En sa qualité de femme, Laurence fut la plus brave.
- Je voulais vous dire quelque chose, mons.eur Melbois, dit-elle en tournant dans ses doi.ts f " ""^ '''"'''' *''»'=='cia qui prenait l'apparenœ
Je la vie; |'autrejour,je vous ai annoncé que je
n'avais aucun souci de ce que les indifférents pourraient penser -, je crains que cette phrase malheureuse ne vous ait donné de moi une opinion tout à fait fausse, et je ne voudrais pas vous îa laisser. Certes, ce que les indifférents pensent me laisse parfaitement froide -, mais il n'en serait pas de même si je commettais quelque action, même ignorée de tous, qui me ferait déchoir à mes propres yeux.
Sa voix tremblait légèrement, et elle fut obligée d'arrêter ses doigts, dont le mouvement mécanique la rendait indiciblement nerveuse.
— J'ai commis une faute, continua-t-elle en se forçant a rester immobile avec l'apparence d'un calme dont elle était bien loin ^ c'est une faute, je le reconnais ^ mon excuse, car j'en avais une, est que je croyais que mon amour durerait autant que ma vie. Il n'eûtfini qu'avec moi, — car je vous assure, monsieur, que je n'ai pas une âme vulgaire, — si celui que j'aimais eût voulu s'y prêter. J'espérais, j'attendais de lui une proposition de mariage qui de sa part n'eût été que le payement d'une dette. 11 a jugé a propos de me faire banqueroute. C'était son droit, puisque, de mon côté, j'avais
LES DEGRÉS DE L'ÉCHELLE. Ut
manqué au grand principe de notre société : ne jamais rien prêter ni donner qu'a l'aide du papier timbré, avec l'assistance d'un notaire. Je m'étais mise dans mon tort : il a usé de son droit, je ne puis même pas l'en blâmer.
— C'est un misérable, dit Melbois de sa voix grave, et qui plus est, un imbécile.
— Je ne l'accable point de si lourdes épithètes, reprit Laurence avec un faible sourire, — mais, tel qu'il est, j'aime mieux être moi que lui. Eh bien, monsieur, le malheur qui m'a frappée m'a appris une chose : c'est qu'il n'est pas permis de se tromper quand , pour enjeu de la partie , une femme donne son honneur. Aussi, je ne vivrai plus que pour gagner mon pain quotidien, et aucun autre amant n'entrera chez moi, ni dans son véritable personnage, ni sous le faux déguisement de l'amitié.
Elle avait relevé la tête en prononçant ces mots, et son regard, brillant, aigu, presque agressif, alla chercher la vérité jusqu'au fond de l'âme de Melbois.
Sans se troubler, celui-ci répondit :
— Vous êtes une honnêle femme el un brave cœur, dame Laurence, je le savais depuis longtemps; c'est vous qui me le dites aujourd'hui, je suis charmé de l'entendre. Soyez sans crainte, si je venais a vous aimer, je saurais, suivant les circonstances, ou me retirer pour ne pas vous oiïenser, ou vous le dire de façon a ne pas vous blesser. Me croyez-vous ?
Laurence, vaincue par sa franchise, laissa tomber sa main dans celle qu'il lui tendait. .
— Le pacte est signé .^ reprit-il. Alliance offensive et défensive !
Elle répondit avec un signe de tête et un faible sourire. Son cœur gonflé semblait près d'éclater, et si elle eût été seule, les larmes qu'elle contenait à grand'peine eussent inondé son visage.
— Eh bien, pour premier gage de notre nouvelle alliance, je vais vous apprendre une nouvelle. Vous désirez voir notre ancien ami dans une bonne place ?
Elle regarda Melbois d'un air de doute.
— Il en a une, une excellente même pour un débutant : il est aux travaux publics, avec quatre
mille francs, et rien, absolument rien a faire... Mais ce n'est pas moi qui la lui ai fait obtenir.
De plus en plus étonnée, Laurence interrogeait avec ses beaux grands yeux veloutés. Il continua :
— C'est la maîtresse d'un monsieur qui aspire a séduire la femme d'Adrien Claudel , qui l'a demandée pour lui a son cousin le ministre. Or, comme le ministre ne peut rien refuser a cette aimable femme, attendu que c'est une ancienne passion, — dit-on, — Claudel a eu la place, et il aura sans doute quelque autre chose, beaucoup d'autres choses encore.
11 parlait sérieusement 5 mais une joie moqueuse perçait dans son regard et dans l'accent même de ses paroles.
— Par de tels moyens! s'écria Laurence, le visage empourpré de honte.
— Que voulez-vous, ma chère enfant, il y a différents moyens de grimper a l'échelle sociale. Ni vous ni moi n'avons pris les plus rapides et les plus effectifs ! Avouez, en attendant, que je fais bien les commérages, pour quelqu'un qui ne s'en mêle jamais !
llî LES DEGRÉS DE L'ÉCHELLE.
— El il supporte de semblables infamies? murmura la jeune femme, qui souffrait dans son orgueil pour l'homme qu'elle avait aimé.
— Claudel est un ambitieux, rien qu'un ambitieux -, quand on veut arriver a tout prix, on ne peut pas être difficile sur le choix des moyens. Vous disiez tout a l'heure que vous vous étiez trompée... Oui, mais c'était quand vous avez vu en lui un homme au-dessus du vulgaire. Claudel mourra chef de bureau, et les ministres seront parrains de ses enfants. 11 faut vous accoutumer a cette idée, ma chère amie, et me pardonner ma brutalité, qui n'a d'autre but que votre bien.
Elle le remercia du geste et resta pensive. Elle méprisait bien^ Claudel pour l'avoir abandonnée, mais elle sentit qu'elle pouvait ajouter encore quelque chose a son mépris. En ce moment seulement, elle s'aperçut que, tout en se croyant tout a fait détachée d'Adrien, elle lui avait gardé une sorte de pitié douloureuse, et que c'est ce sentiment qui maintenant la faisait souffrir. Avec un grand courage et un effort suprême, elle arracha de son âme l'image menteuse de ce faux dieu de sa jeunesse, et
elle frémit du néant qui allait suivre -, mais elle ne recula point devant le sacrifice.
— Allons, dit-elle, on a beau faire, tous les jours il nous reste quelque nouveau chagrina apprendre^ on croit avoir été jusqu'au bout, et il se découvre au delà quelque misère inconnue. C'est fini, monsieur Melbois, vous pourrez désormais me parler de lui tant que vous voudrez^ cet homme ne peut même plus me causer de peine.
Le cœur de la jeune femme devait saigner encore longtemps: le membre opéré fait mal bien des mois encore après que la blessure est refermée ^ mais elle envisagea bravement sa souffrance et n'essaya pas de la mettre de côté pour n'y plus penser. Le seul moyen pour elle d'avoir le repos était de sentir Claudel absolument étranger a tout ce qui la touchait^ elle y arriva si bien que, deux ans plus tard, un soir que le nom d'Adrien revenait a son esprit, elle se dit en haussant les épaules : — Comment cet homme a-t-il pu être quelque chose pour moi!
La seule blessure qu'elle ne put guérir fut celle de son honneur, qui saigna jusqu'à la lin.
YUI
M. et madame Claudel avaient déménagé, ce qui se comprend, en raison de leur nouveau changement de fortune. Dix mille francs, au lieu de six mille francs de revenu! Il y avait la, assurément, de quoi motiver l'achat d'un mobilier neuf a lem- ])érament, et l'installation de ce mobilier dans un appartement plus somptueux.
M. et madame Pichot n'avaient pas vu ce changement d*un œil trcs-favorable ; leur sagesse bourgeoise un peu étroite, mais si prudente, leur inspirait une vague crainte a la vue de dépenses qui leur semblaient sinon exagérées, du moins inutiles. Le meuble de palissandre, encore neuf, déjà relégué dans les coins-, le damas de laine, si laid, qui dure si longtemps, remplacé par de la cretonne capitonnée, fraîche et coquette, mais qu'il faudrait renouveler tous les ans ^ les jolis riens, l'achat des glaces, ■ — des glaces, quand le propriétaire en
fournit une par cheminée î — tout cela les avait bouleversés.
Cependant, madame Pichot n'était pas trop mécontente, car la nécessité d'acheter toutes ces belles choses au meilleur marché possible lui avait procuré pendant un mois entier les visites quotidiennes de sa fille : elles avaient été ensemble un peu partout, et ce renouveau de tendresse, ou du moins d'apparence de tendresse filiale, avait causé une joie sincère a son cœur endolori.
C'est une chose assurément bizarre, mais non moins certaine, que les mères enragées de marier leurs filles sont inconsolables de la perle de celles-ci quand elles ont suivi leur mari. L'enfant qui ne leur appartient plus prend alors toutes les vertus, toutes les grâces-, c'est ce qui explique en quelque sorte la férocité de certaines belles-mères a l'égard de leur gendre. Comment peut-il trouver des défauts a la créature parfaite que le sort et le notaire lui ont départie? La mère a tout oublié : les scènes d'aigreur , les bouderies, les petites noirceurs de sa fille bien-aimée. Le temps, l'éloignement et peut-être la certitude d'en être a jamais débarrassée, lui font
voir en rose le passé, et son gendre devient du noir le plus profond pour peu qu'il se plaigne, même doucement et avec mesure, de ce qui jadis transportait de colère la belle-mère aujourd'hui irritée contre lui.
Ce n'était pas le cas avec madame Pichot : Adrien ne se plaignait jamais de sa femme-, il commençait, à vrai dire, a la prendre en telle estime que cela ressemblait un peu à la crainte. Adeline n'avait pas eu l'occasion de venir verser en cachette dans le sein de sa mère les pleurs que la tyrannie des maris arrache aux jeunes femmes : le ménage Claudel était le modèle du parfait ménage \ mais madame Pichot y avait perdu en effusion ce qu'elle y gagnait en sécurité. Sa fille, qui n'avait jamais été tendre, semblait encore s'être refroidie a l'égard de sa famille, si bien que la pauvre femme se demandait parfois en quoi elle avait démérité d'Adeline, et si ce n'était pas Adrien qui détachait sa femme du foyer paternel.
Un examen plus attentif la convainquit, toutefois, qu'Adrien n'avait rien a se reprocher en cette affaire j il était respectueux et poli pour ses beaux-
pa'rents, et de plus, trop indifféreni pour tenter de leur nuire-, c'était donc Adeline elle-mênae qui se retirait peu à peu pour donner son temps et son attention a de nouveaux amis.
La furie d'achats et de courses que motivait le changement survenu dans la situation du jeune ménage détourna madame Pichot de ces sombres idées. Sa fille ne la quittait plus guère, l'emmenait goûter chez le pâtissier, déjeunait souvent chez elle pour s'épargner la peine de s'occuper du ménage^ l'excellente femme se figura que cela allait durer toujours.
L'appartement des Claudel fut enfin terminé, et le dimanche qui suivit, M. et madame Pichot y pendirent la crémaillère avec leur fille et leur gendre. Dîner modeste : le pot-au-feu de famille, un poulet, une salade et un gâteau feuilleté de trente sous, le tout arrosé d'une bouteille de bordeaux a deux francs cinquante. Ce festin patriarcal ne répondait pas tout a fait aux prétentions de certain service acheté deux jours auparavant, et madame Pichot, en arborant son plus beau bonnet le jour même, s'était figurée que pendre une crémaillère
était une cérémonie qui réclamait plus d'apparat,
— Tu as une belle salle à manger, dit-elle a sa fille en promenant un regard satisfait sur les murailles couvertes d'un papier imitant les anciens cuirs; on peut y tenir douze; tu aurais dû inviter quelques parents, des amis... A propos, tu sais, le petit Bardel?... celui qui demeurait dans notre maison.?...
Malgré son usage du monde, récemment appris, Adeline ne put s'empêcher de rougir. Elle avait aimé ce petit Bardet qu'on traitait avec si peu de cérémonie, ou du moins elle lui avait promis de l'aimer... Si elle avait eu la folie de l'épouser, que serait-elle maintenant? A cette pensée elle jeta sur son mari un regard où il y avait presque de la reconnaissance, ce qui, a la rigueur, pouvait passer pour de la tendresse, et c'est ainsi que le prit Claudel.
— Eh bien? dit la jeune femme d'un air négligent.
— Il vient d'être malade, le médecin lui avait ordonné le climat du Midi. Sa pauvre mère était bien embarrassée, et voila qu'un monsieur, je ne
sais pas trop ce qu'il fait, madame Bardet me l'a expliqué, mais je n'ai pas compris, — enfin ce monsieur Ta emmené avec lui pour tenir les écritures et faire sa correspondance. Ils sont partis pour Cannes et ne reviendront qu'au printemps.
— Tant mieux, dit Adeline.
Elle était sincère-, tant mieux, en effet, que ce jeune nigaud eût quitté Paris. Certes, il existait bien peu pour elle-, mais elle le rencontrait parfois dans la rue, et c'était assez désagréable.
M. Pichot tenait aux idées de sa femme autant qu'aux siennes propres et n'en laissait perdre pas une; il reprit celle que le souvenir de Julien Bardet avait lancée sur une fausse piste.
'" — Tu aurais dû inviter nos parents, dit-il^ tu as tout ce qu'il fauta présent, et tu n'as pas rendu tes dîners de noces...
L'idée de donner a dîner aux épiciers de Plaisance, au restaurateur retiré et à tous les autres, parut si nauséabonde a Adeline, qu'elle ne put dissimuler une grimace. Vraiment ce n'était pas pour ces grotesques de paravent qu'elle avait acheté un joli service, et de beau linge, et deux douzaines de
couverts supplémentaires en ruolz. Pour éviter le retour d'une secousse désagréable, elle se décida a parler franchement.
— Voyez-vous, papa, dit-elle, dans notre position, nous sommes tenus à des frais considérables, et cependant il faut nouer les deux bouts...
Le père approuva d'un hochement de tête cette sage déclaration de principes.
— Nous avons résolu, n'est-ce pas, Adrien?... Adrien ne savait pas ce qu'il avait résolu^ mais il
s'était déjà si bien accoutumé a respecter les arrêts de sa femme, qu'il approuva également du geste.
— De ne faire de frais que pour les personnes qui peuvent nous être utiles. Quand nous serons obligés de donner a dîner, il faudra que ce soit a des personnes dont l'influence ou les relations peuvent nous aider a faire notre chemin. La famille et les amis, c'est très-bien-, mais il faut être raisonnable et ne pas brûler la chandelle par les deux bouts.
Rien ne pouvait être plus sage : M. et madame Pichot approuvèrent en duo ce précepte de modération égoïste que bien des gens mettent en pra-
tique, mais que peu ont le courage de professer hautement.
Comme ils rentraient chez eux à pied , car le dimanche, chacun sait qu'il n'y a pas a parler d'omnibus, M. Pichot émit l'opinion suivante :
— Il me semble que Claudel aurait bien pu choisir un appartement moins éloigné de chez nous-, cela fait une course épouvantable, cette avenue de Villiers!
— Oui, mon ami, répondit sa moitié, mais tu comprends bien que sur les cartes de visite : avenue de Villiers, cela fait bien mieux que n'importe quel nom de rue!
— C'est possible, — mais nous ne pourrons pas aller voir souvent nos enfants, nous ne sommes plus assez jeunes pour de pareilles distances. Il faudra leur dire de venir plus souvent.
Oui, la distance était considérable pour de vieilles jambes, et cet argument n'avait pas été d'un poids médiocre dans le choix qu'Adeline avait fait de ces parages aussi lointains que bien fréquentés.
Une quinzaine de jours s'écoulèrent, pendant lesquels madame Claudel fit a peine une courte
apparition chez ses parents^ puis un mercredi après midi, elle arriva, tout essoufflée, les mains pleines d'une foule de menus paquets.
— Te voila Lien fatiguée, lui dit sa mère en lui ouvranlla porte ; assieds-toi un moment et repose-toi.
Mais Adeline résista au mouvement que fit madame Pichot pour la débarrasser de tout ce qu'elle portait.
— Non, dit-elle, je me sauve-, j'ai au moins vingt ou trente autres paquets dans la voiture, en bas. Peux-tu me prêter Léontine pour demain.?
— N'as- tu plus ta bonne.? demanda la mère, étonnée.
— Si fait, mais j'ai un grand dîner : des gens trcsbien, des protecteurs sérieux, et puis des amis de Trouville ^ il me faut quelqu'un pour servir.
— Prends Léontine, dit madame Pichot, nous n'avons pas besoin d'elle si nous dînons chez toi.
— C'est que...
Madame Claudel s'arrêta-, elle avait beau payer d'aplomb, dire a sa propre mère qu'on ne l'invite pas a dîner quand on a du monde n'est pas extrêmement commode, surtout avec les idées de madame
Pichot, qui faisait passer les devoirs de la famille avant tout.
— Veux-tu que j'aille de bonne heure pour t'aider? continua la mère sans se douter de l'ennbarras qu'elle ne faisait qu'augmenter. Je prendrai ma robe et mon bonnet dans une caisse a chapeau, et ton père viendra en sortant de son bureau.
Adeline se décida a frapper le grand coup.
— C'est que notre salle à manger n'est pas grande, et nous sommes douze. Je voulais vous prier de venir dîner dimanche avec nous en famille.
Madame Pichot recula d'un pas et regarda sa fille sous ses lunettes.
— Quand vous serez seuls? dit-elle, d'un ton qui n'avait rien de conciliant.
— Non, maman, nous voulons avoir aussi Bouchet et Vermontel, qui ont été témoins à noire mariage-, il y a longtemps que nous voulions nous donner le plaisir de vous réunir tous.
La maman d'Adeline continuait a la regarder avec une attention qui gênait visiblement la jeune femme.
— Tu ne veux pas nous faire faire la connaissance de tes nouveaux amis, dit-elle enfin -, penses-tu
qu'ils ne nous trouveraient pas assez bons pour eux?
— Mon Dieu, dit madame Claudel qui devenait nerveuse, il n'est pas question de tout cela^ vous comprenez que nous ferons plus de plaisir a nos invités en les réunissant chez nous à des personnes qu'ils connaissent...
— Et cela te fera plus d'honneur, je te comprends, ma fille. Fais comme tu voudras, c'est to? qui diriges ta maison. Je vais dire a Léontine qu'elle aille chez toi demain, et je ferai mon dîner moimême, comme autrefois, quand nous n'avions pas de bonne.
Adeline embrassa sa mère a la hâte, la remercia d'un mot et descendit l'escalier de toute la vitesse de ses pieds mignons, avec l'impression de quelqu'un qui vient de terminer une bonne corvée.
— C'est absurde, enfin! se dit-elle en remontant dans la voiture a l'heure qui l'avait amenée, s'il fauta présent que je ne puisse plus inviter personne sans avoir aussi papa et maman! Ils devraient pourtant comprendre que nous sommes maintenant dans une position a voir du monde plus distingué. Je
les aime bien; mais au bout du compte, ils ne sont une société ni pour nous, ni pour nos amis!
M. et madame Pichot agitèrent longtemps la question de savoir s'ils accepteraient ou non l'invitation de leur fille : le père, plus prudent, moins impressionnable que sa femme, finit par trancher le différend en disant :
— Nous verrons bien par l'accueil qu'elle nous fera , si c'est pour elle un plaisir ou un devoir, et nous nous réglerons la-dessus.
Léontine, en revenant du fameux grand dîner, pour lequel elle avait reçu une gratification de trente sous de la parcimonieuse Adeline, ne tarit plus en récits sur les merveilles dont elle avait été témoin. La pauvre fille, fraîche émoulue de son village bourguignon , n'était pas encore au fait des splendeurs des pâtissiers a la mode ^ le vol-au-veut financière et les plombières étaient pour elle autant de mystères insondables. Aussi n'oublia-t-elle pas le moindre détail de toutes les merveilles dont elle avait été témoin, amassant, sans s'en douter, les matériaux d'une terrible colère chez madame Pichot.
Quel dîner lui offrirait-on, a elle et a son mari.
et aux lémoins du mariage, si l'on avait dépensé tant d'argent pour des étrangers, inconnus deux mois auparavant?
La réponse ne se fit pas attendre : ce fut un dîner bourgeois, très-supportable assurément, mais pour lequel l'imprudente Adeline commit la maladresse de faire servir les fruits et les petits fours du jeudi précédent, chose excusable en soi, mais qui, pour les époux Pichot, s'éleva a la hauteur d'un affront.
— Elle noiis fait manger les restes de ses amis! s'écria la bonne dame en rentrant chez elle ce soir-là.
Elle étouffait littéralement.
— Écoute, lui dit son mari, je ne blâme point sur l'économie. Ce n'est point la qu'est le mal.
— Et où donc, s'il vous plaît?
— C'est de nous tenir à l'écart et de ne pas vouloir nous avouer pour ses parents. J'aurais trouvé tout naturel qu'elle nous dît : J'ai douze couverts^ venez le soir, je vous présenterai ma société. Elle pouvait se dispenser de nous donner a dîner ^ elle ne pouvait pas se dispenser de nous faire connaître ses hôtes.
Madame Pichot resta pensive.
— Je me demande pourquoi elle nous a invités aujourd'hui, et pourquoi ils se sont souvenus tout a coup de leurs témoins... Cela ne me semble pas très-naturel...
M. Pichot ne répondit pas. Un mot échappé a son gendre sur la fln de la soirée lui avait donné a réfléchir, et, en homme avisé, il aimait a garder ses réflexions pour lui. Mais le lendemain soir, il ne fut pas très-surpris de voir arriver Vermontel avec un air sérieux.
— Savez-vous ce que m'a dit voire gendre, dans une visite qu'il m'a faite ce matin? dit l'ancien restaurateur avec le ton d'un conspirateur d'opéra.
— Il vous a demandé de lui prêter de l'argent, répondit le père Pichot en prenant tranquillement une prise.
— Qui est-ce qui vous a dit cela? fit l'homme sérieux, dont la figure rubiconde prenait l'expression la plus comique sous l'empire de Tétonnement.
— S'il n'avait pas eu besoin de vous, vous eût-il invité a diner? reprit le beau-père en souriant d'un air fin. Allez, je commence à connaître mon
gendre! A part cela, c'est un très-bon garçon, et, si vous le pouvez, je vous engage à faire ce qu'il vous demande.
— Ah bien! par exemple, si vous croyez que ce que vous me dites-la est encourageant! fit le restaurateur en laissant pendre ses bras d'un air découragé. Moi qui me figurais que c'était par amitié pour moi...
— Qu'il vous emprunte de l'argent? Eh mais! c'est la un service qu'on ne va pas demander a ses ennemis, ce me semble! Combien lui faut-il?
— Quatre mille francs, pour payer son mobilier. Le tapissier avait promis d'attendre, et puis il paraît qu'il a changé d'avis.
— Eh bien! prêtez-les-lui! Qu'est-ce que cela peut vous faire? Vous en avez bien d'autres! Il vous les rendra, j'en suis certain.
— Vous en portez-vous garant?
— Non! mais a cela près, je suis sûr qu'il vous les rendra.
Vermontel réfléchit pendant un instant-, Pichot l'examinait de ses yeux narquois. Le brave épicurien se décida enfin.
— Non, dit-il, je ne lui prêterai pas quatre mille francs, mais je vais engager Bouchet a les lui prêter.
Le beau-père de Claudel sourit tranquillement, et nn éclair de malice passa dans ses petits yeux.
— Ce sera pour lui faire témoigner sa reconnaissance a mon gendre de ce qu'il a pris du mobilier ailleurs que chez lui? dit-il en se frottant doucement les mains.
Vermontel ne put s'empêcher de rire.
— Tiens, dit-il, au fait, c'est assez drôle. Ça me décide tout a fait. J'y vais de ce pas.
Il partit, enchanté de son idée, car après un bon dîner, quand il pouvait le digérer, rien ne lui paraissait plus charmant qu'une bonne mystification.
La négociation fut longue : Bouchet s'était senti froissé en voyant le jeune ménage prendre ailleurs un nouveau mobilier qu'il se croyait seul autorisé a fournir. Les meubles massifs et solides qui sortaient de ses ateliers lui semblaient bien préférables aux jolis riens fragiles dont Adeline avait meublé son salon. Aussi commença-t-il par recevoir très-mal la proposition de son inséparable.
— Tu te moques de moi, lui dit-il. Moi, une maison sérieuse et bien établie, aller payer à M. Fanfreluche et O' la note de cet imbécile qui a épousé Adeline! Mais, mon cher, il y a dix mille raisons pour que je ne le fasse point! La première est que je ne veux point. Est-ce dit?
— La première raison ne te dispense pas des autres, car elle ne vaut rien. Allonge tes neuf mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf autres raisons, et. nous verrons.
Bouchet se débattit, mais dans ce débat il n'avait pas l'avantage. Son ami avait acquis dans son ancienne position une quantité prodigieuse de roueries et d'arguments irrésistibles qui démontaient la tranquillité routinière du tapissier. Celui-ci, même dans ses mille et une aventures avec les femmes, son tourment et sa passion, n'avait jamais su parvenir qu'a se faire rouler, comme on dit en argot parisien. Aussi le résultat fut-il cette fois le même qu'à l'ordinaire.
— Comment, lui dit Vermontel, tu ne veux pas faire plaisir à cette charmante Adeline que lu as connue si petite, qui te grimpait aux jambes en
l'appelant bon ami! Tiens, lu n'as pas de cœur!
— Mais que diablel s'écria Bouchet, ému presque jusqu'aux larmes par les taquineries de son camarade plus que par des souvenirs si touchants, elle a aussi grimpé après tes jambes , elle l'appelait aussi bon ami! Que ne lui prêles- lu l'argent toimême?
— Moi, mon cher, déclara Yermonlel, c'est contraire à mes principes! Toujours donner, jamais prêter, c'est ma devise, et tu comprends bien que je ne puis donner quatre mille francs! Et puis, est-ce que tu ne vois pas ce qu'il y a de grandiose de dire a ce tapissier de pacotille : « Vous avez indignement carotlé une enfant que j'aime comme ma propre fille-, mais nous ne nous laissons pas arrêter par de semblables considérations-, voila votre argent , monsieur. Puisse-t-il durer plus longtemps que le mobilier fourni par vous! r> Tu ne vois pas la tête du tapissier? Moi, je la vois !
Il parlait avec une chaleur si comique, que le brave homme se laissa empaumer-, il promit les quatre mille francs, a condition qu'Adeline les lui
demanderait elle-même, car il redoutait vaguement quelque abominable mystification de la part de son compère.
Adeline vint le lendemain a l'atelier du tapissier, s'excusa de son apparente ingratitude, expliqua que ce mobilier, si fortement critiqué, était un mobilier de transition, si l'on peut s'exprimer ainsi-, que jamais son bon ami Bouchet, qui l'avait connue toute petite, n'aurait pu se résoudre a lui livrer de telle camelotte, lui dont la maison était renommée pour le ricbe et le cossu de ses ameublements^ que dans deux ou trois ans, ils espéraient occuper une position tout a fait sérieuse, et alors il leur faudrait quelque cbose de sérieux, de grandiose. Elle espérait que, dans ce temps-la, son bon ami Bouchet ne leur garderait pas rancune de son apparente ingratitude.
— Et avec tout cela, dit-elle par manière de conclusion, ce tapissier nous avait promis d'attendre , et maintenant il prétend avoir besoin d'argent-, il veut reprendre le mobilier...
— C'est une excellente idéel s'écria Bouchet 5 je te conseille de le laisser faire sur-le-champ, je
t'en mettrai un autre a la place. J'ai justement là un salon velours rouge et poirier noirci...
Adeline frémit a l'idée du classique velours rouge ef poirier noirci. Ce n'était pas la ce qu'elle avait rêvé, oh! non. Elle trouva un biais sur-le-champ-, elle en avait d'ailleurs une inépuisable fabrique.
— Oui, mais il demande deux mille francs comme dépréciation d'un mobilier qui a servi. Vous voyez bien qu'il vaut encore mieux payer le tout. Ah! si mon mari avait voulu m'écouter, nous aurions gardé nos anciennes habitudes...
— C'eût été plus sage! fit observer Bonchet d'un air prudent.
— Sans doute! mais mon mari est ambitieux. Que voulez-vous, c'est assez naturel pour un homme! Et puis, si je l'aime comme cela!
Dix minutes après, les quatre billets de mille francs étaient dans le petit sac d'Adeline. Et Bouchet avait a la place de son argent une reconnaissance en bonne forme signée Claudel , où le nom du prêteur, laissé en blanc, fut rempli par la jeune femme elle-même. L'opération accomplie, elle se leva, embrassa son vieil ami sur les deux joues en
lui prenant la tête entre ses deux mains avec mille minauderies charmantes, et se dirigea vers la porle.
— Tu ne déjeunes pas avec moi, en garçon? dit l'homme sensible, qui aimait ces chatteries féminines jusqu'à en perdre l'esprit.
— Mon mari m'attend, je ne puis pas. Si vous saviez comme on est pressé quand on est lancé dans le monde! On ne s'appartient plus! Au revoir, mon « bon ami! ^»
Elle s'enfuit avec une prestesse gracieuse, si vite qu'elle tomba dans les bras de Vermontel qui arrivait pour connaître le résultat de l'entrevue. Un mot amical, un joli rire, un froufrou de soie dans l'escalier, et les deux vieux garçons se trouvèrent nez a nez.
— Eh bien? fit Vermontel.
— Elle les emporte, soupira Bouchet.
— Je parie qu'elle t'a embrassé?
Le tapissier rougit.
— Mais oui... Elle me devait bien cela, je pense.
— Naturellement! Eh bien, mon bon, en voila pour quatre mille francs!
— Hein? fil Bouchet, en bondissant.
— C'est comme je te le dis. Mais, scélérat que tu es, tu as toujours aimé les femmes, et elles te le rendent bien^ elles t'aiment comme les chiens aiment les os, pour les ronger. En voici une qui te coûte plus cher que les autres-, mais aussi, c'est en tout bien tout honneur! Heureux coquin, val
Il lui lapait sur le ventre avec une telle jovialité que Bouchot, abasourdi, ne sut que dire et finit par l'inviter a déjeuner.
Le jeune ménage, a peine accoutumé a son nouveau luxe, s'en trouvait pourtant à merveille. Les plus grandes jouissances n'étaient pas pour Claudel, qui parlait le malin pour son bureau, en revenait h cinq heures, et, aussitôt rentré, devait revêtir son habit noir, s'orner d'une cravate blanche, mettre des escarpins vernis et repartir pour quelque diner ou tout au moins quelque j'oi^r d'une nouvelle amie de sa femme.
i38 LES DEGRÉS DE L'ÉCHELLE.
C'est Adeline qui respirait la joie et le triomphe* par tous les pores. Deux ans après son mariage, elle était méconnaissable; la satisfaction de sentir les barreaux de l'échelle s'exhausser peu à peu sous ses pieds, pour la porter au pinacle, lui avait donné un petit air de matrone tout a fait aimable. Ses traits un peu aigus s'étaient pour ainsi dire ouatés-, ses yeux glissaient maintenant entre ses cils, non pas avec l'éclair d'acier qu'ils avaient autrefois, mais avec une douceur féline pleine de caresses et aussi de promesses. Adeline était maintenant en coquetterie réglée avec tous les hommes qui assiégeaient son salon le mardi soir. Elle avait su y attirer et y retenir les supérieurs de son mari, puis le chef du cabinet, et elle était sûre d'y recevoir le ministre un jour ou l'autre ^ ce n'était plus qu'une question de temps. L'un des motifs de ce succès rapide était le thé aussi excellent que savamment composé qu'elle offrait a ces messieurs vers onze heures. Cela s'appelait un thé, mais il y avait de tout, de quoi réconforter les estomacs affaiblis et de quoi consoler ceux qui avaient trop bien dîné en ville. Cette savante organisation d'un repas
qui n'était ni un souper, ni un ihé, ni un punch, mais qui participait a tout a la fois, puisqu'on y trouvait du bouillon, du chocolat, des glaces, des sandwiches, un chaud-froid et des marrons glacés, fut certainement une des causes de la fortune de Claudel.
Mais un autre motif plus puissant était Tart avec lequel Adeline distribuait ses sourires. Ce qu'il y avait de plus bizarre au fond de tout cela était la grande apparence d'estime et d'affection dans laquelle elle ne cessait de tenir son mari. Chacun espérait bien, un jour ou l'autre, causer a Claudel un sérieux préjudice^ mais c'était avec la certitude qu'i faudrait, pour en arriver la, briser « tout un passé d'honneur et de foi conjugale » , comme on dit dans les romans a sensation. Claudel était fort bien. L'idée de le supplanter dans le cœur de sa femme n'avait rien que de très-convenable pour un homme qui se respecte, cet homme fût-il un homme politique. Aussi le salon de cretonne ne désemplissait pas.
Une seule figure dolente déparait l'ensemble triomphant qui composait a madame Adeline un
entourage pareil a ces figures de chérubins nimbés qu'on voit dans les tableaux d'église autour d'un personnage ravi au troisième ciel : c'était celle de Berihelly, qui n'avait pas pour coutume de mettre en mouvement gratis les rouages ministériels-, il avait espéré, en échange de ses peines, faire une brèche au cœur de la jolie madame Claudel.
Un moment il avait cru réussir. Adeline lui avait dit un soir en lui serrant les mains avec l'effusion la plus tendre :
— Cher monsieur Berihelly, vous qui pouvez tout, si vous voulez voir une femme heureuse, tirez mon mari de l'ornière oii végète cet homme de talent, faute d'amis pour le mettre en lumière.
« Cet homme de talent! » prononcé avec un tel détachement, avait louché le cœur de Berihelly, mal protégé par sa chemise décolletée. Il avait baisé de belles mains qu'on ne lui refusait pas, murmuré quelques mots sur la joie indicible de rendre heureuse la femme qu'on aime, — on ne l'avait interrompu, — et il s'était mis en campagne.
Mais a partir du jour où la nomination de Claudel
LES DEGRÉS DE L'ÉCHELLE. t4I
avait passé sous la griffe du minisire, le dieu des amantsavail cessé de protéger Berthelly. Les courses, les emplettes, les réceptions absorbaient Adeliue, au point de lui donner de singulières distractions. Elle disait d'un air épuisé :
— Je ne sortirai pas demain, je n'en puis p:us!
L'amoureux Berthelly sonnait a la porte, vers deux heures de l'après-midi. Madame s'était envolée depuis le malin, laissant des ordres pour la réception d'innombables paquets de toutes grandeurs qu'elle devait expédier au courant de ses affaires.
Berthelly, au fond, n'était pas amoureux du tout^ mais ses principes d'homme bien élevé lui faisaient un devoir de caser les maris des femmes auxquelles il s'était mis en tête de plaire.
C'était de l'amour-propre, de la vanité, un peu de ce désir brûlai, de celle convoitise grossière qu'on retrouve au fond des trois quarts de ces passions mondaines qui n'ont pas même l'excuse banale de l'entraînement. Mais il n'aimait pas a être planté la, suivant son expression, et il rôdait autour d'Adeline comme un loup furieux, trompé non par un agneau, mais par une chatte paisible.
qui, de sa fenêtre inaccessible, le regardait rugir d'un air placide en ronronnant, les pattes en manchon.
Rien de plus doux en vérité pour la chatte que o'avoir pu se gorger de crème sans mouiller seulement le bout de ses griffes transparentesl Le malheureux Berthelly, dupé, mécontent, ne savait plus quel visage faire au sein de ce ménage uni, où madame Claudel ne lui épargnait pas une des attentions délicates qu*elle prodiguait à son mari dès qu'ils n'étaient plus seuls tous deux.
Un jour enfin, car tout se lasse, même la malice des choses, un jour de réception, Berthelly trouva Adeline seule chez elle. Profitant aussitôt d'une occasion tant cherchée, il lui fit une scène de désespoir amoureux qu'elle écouta sans broncher. Quand, hors d'haleine, il s'arrêta comme une mécanique au bout de son rouleau, elle avança la main sur le bras de son fauteuil avec un air de confidence amicale et de sagesse suprême.
— Pourquoi me dire tout cela, fit-elle de cette voix insinuante qui lui gagnait tant de cœurs.
— Pour que vous mVimiezI répondit-il avec une mauvaise humeur peu dissimulée.
— Ce n'est pas la peine, vous ne m'aimez pas, dit madame Claudel, comme si elle eût laissé retomber la trappe d'une souricière sur l'animal imprudent.
Berlhelly bondissait-, elle le calma du geste en lui disant :
— Calmez-vous, c'est mon jour, il peut venir du monde.
L'amoureux, mieux convaincu par cette raison pratique que par les plus beaux discours, reprit sur sa chaise la place étudiée d'un monsieur bien élevé qui n'a pas cessé de tenir son chapeau, et Adeline continua ainsi :
— Vous ne m'aimez pas du tout. Je connais vos véritables attachements.
Ce pluriel ne fit pas sourciller Berthelly, qui attendit le reste.
— Vous n'avez jamais eu d'amour pour moi, je n'en ai pas davantage pour vous -, d'ailleurs, j'aime mon mari.
Ici le soupirant trompé esquissa une grimace que sa belle amie réprima d'un geste de menace amicale.
— Certainement, j'aime mon mari, reprit-elle, et puis je ne Taimerais pas que ce serait absolument la même chose, puisque je ne vous aime pas. Vous nous avez rendu un grand service , nous vous en gardons la plus vive reconnaissance... Une fois dans votre vie, Berlhelly, soyez grand seigneur et faites le bien gratis! Mettons que nous nous soyons déjà aimés, que ce soit fini, et n'en parlons plus-, nous y gagnerons au moins de n'être pas brouillés.
Après êlre resté un moment mortifié comme un enfant mis en pénitence, le beau garçon partit d'un éclat de rire.
— Vous êtes une femme originale, dit-il, et j'adore les femmes originales, ma parole d'honneur, je les adore ! Topez la ! Vous m'avez attrapé, mais vous avez bien de l'esprit, et je ne vous en veux pas. Mais c'est égal, vous êtes... comment vous le dire? Ce coup-la, c'est un peu canaille I
Sous l'Empire le mot passait, — la chose aussi, d'ailleurs-, — et Adeline prit cela pour un compliment.
Comme Berthelly la quittait, la bonne ouvrit la porte et annonça : Monsieur Marey ! Le beau jeune
homme toisa le nouveau venu, s'assura qu'il n'était ni riche ni bien mis, lui adressa le plus dédaigneux des saluts et sortit d'un air conquérant, pendant qu'Adeline s'avançait vers Marey avec cette expression de figure qui signifie si bien : — Qu'est-ce que vous pouvez me vouloir? Dépêchez-vous de le dire, et allez-vous-en.
Marey n'était pas accoutumé aux belles façons du monde-, il lui semblait que la femme d'un ami qu'il n'avait pas vu depuis longtemps, mais avec lequel il n'avait pas cessé de correspondre, devait être une amie pour lui. Il s'approcha donc, la main tendue, le cœur plein de bienveillance, et dit d'une voix extraordinairement douce et musicale :
— Vous ne me reconnaissez pas? J'ai pourtant signé a votre contrat de mariage!
Adeline se souvint aussitôt. Oui, c'était Marey, le pion d'une institution de province, que son mari, embarrassé d'invitera lui servir de témoin quelqu'un qui n'eût pas connu Laurence, avait choisi a son corps défendant. Le pauvre diable représentai t si mal !
— Enchantée, monsieur! dit la jeune femme. Il y a longtemps qu'on ne vous a vul
Elle ne l'avait pas revu depuis le mariage. Après avoir dépensé le fruit d'un mois d'économies pour s'acheter des gants et des souliers vernis, Marey était retourné à Corbeil, où il donnait des répétitions de latin dans un pensionnat et où il exerçait de plus la surveillance des récréations, le tout a raison de cent cinquante francs par mois, les vacances non payées.
Ce n'était pas une relation brillante que Marey. A l'occasion du mariage, ne pouvant acheter un bouquet, il avait apporté un sonnet^ mais Adeline ne Tavait pas lu. Julien Bardet l'avait dégoûtée de la poésie, et puis a quoi cela peut-il servir, la poésie?
Elle était un peu revenue de cette idée maintenant, et un sonnet jeté a travers la table du salon sur une feuille de vélin ne lui semblait plus si méprisable; mais pour l'heure Marey ne faisait plus de sonnets.
Il s'était querellé avec le chef de l'institution à propos d'une demande d'augmentation, et le joug devenant a la fin trop lourd, il l'avait secoué avec quelqu'une de ces paroles amères qui frappent si juste que le blessé ne peut les pardonner.
Marey était arrivé de Corbeil le malin môme, et, confiant dans l'ancienne amitié qui l'avait appelé a Paris pour le mariage, il accourait afin de demander a Claudel, devenu un personnage, sinon une place, ce qui n'est pas facile, au moins un mot de recommandation qui lui épargnât d'humiliantes et inutiles démarches.
Il expliquait tout cela a Adeline avec cet air de pauvre honteux que prennent les gens fiers quand leur pénurie fait par trop contraste avec le milieu où ils se trouvent. A mesure qu'il s'enfonçait dans son récit, il hésitait davantage, découragé par les questions banales et indifférentes de la jeune femme, qui tombaient sur lui comme des gouttes d'eau froide. Ce n'était pas en elle qu'il trouverait une protectrice ^ il le sentait maintenant, et il se reprochait d'en avoir tant dit, d'avoir mis a nu la plaie de sa pauvreté sous ces beaux yeux dont la charité n'adoucissait pas le regard. Enfin il s'arrêta, et après un court silence, il demanda d'un ton gêné :
— Claudel ne rentre pas?
— 11 ne rentre jamais avant cinq heures, dit Adeline.
Tous deux regardèrent en même temps la pendule, qui marquait trois heures.
— Je reviendrai un autre jour, dit le jeune professeur en se levant-, je ne veux pas vous importuner.
Madame Claudel ne lui adressa pas un mot d'encouragement; il hésita encore un peu, puis, tirant de sa poche une carte écrite a la main, il la déposa sur la cheminée en disant :
— Voici mon adresse a Paris-, si Adrien avait quelque bonne nouvelle à me communiquer, il saurait où me la faire parvenir. Au revoir, madame.
— Bonsoir, monsieur, dit la jeune femme avec un charmant sourire, aussi charmant et aussi froid que les fleurs du givre.
Est-ce le froid accueil ou le froid du dehors qui fit si péniblement tousser le pauvre garçon dès qu'il fut dans l'antichambre ? Une quinte cruelle secoua son corps affaibli par les excès de travail et la mauvaise nourriture, puis la porte de l'escalier se referma sur lui.
Madame Claudel, restée seule, fit un tour dans le salon, regarda le feu, donna un coup d'oeil aux
jardinières, mit a leur place deux ou trois petits meubles dérangés^ puis, revenant a la cheminée, elle prit dédaigneusement la carte manuscrite. On ne laisse pas traîner de pareilles horreurs dans un salon comme il faut ! Elle la retourna deux fois : Rue Saint-Jacques, Hôtel du Nord-Est. On n'a pas idée d'endroits pareils ! Un coup de timbre se fit entendre, la carte tomba dans le feu, qui la consuma sur-lechamp, et Adeline, cambrant sa jolie taille dans sa robe de soie noire, s'avança a la rencontre de la dame qui entrait et qui appartenait a cette société choisie que madame Claudel assiégeait, non sans succès, depuis son mariage.
Marey attendit deux jours, puis il vint sonner a la porte de Claudel. Mais a quelque heure que ce fût, monsieur n'était jamais la. Ne pouvant croire que ce fût une consigne spéciale, il se décida à aller chercher son ami au ministère.
La, il eut a subir les rebuffades de maints huissiers qui ne professaient pas la moindre estime pour ses chaussures boueuses et ses habits râpés. Le temps pressait cependant, les petites économies avaient disparu depuis longtemps. La chaîne était
au mont-de-piété, la montre était allée Ty rejoindre le malin même... Il fallait à tout prix trouver de quoi manger.
Rendu ingénieux par la détresse même, Marey se trouva un matin h la porte du ministère bien avant l'heure de l'arrivée de Claudel. Il l'aperçut enfin, sous le fin grésil d'une matinée de mars, qui venait a lui la tête haute, enfoncé jusqu'au menton ■dans un épais cache-nez de soie, les mains dans les poches d'un beau pardessus de drap neuf épais et moelleux. L'homme pauvre fit un pas au-devant de i'homme heureux, et Claudel, levant les yeux, reconnut son ancien camarade.
— Marey 1 Mon Dieu, que te voila maigre! s'écria l'employé avec surprise. Tu es donc a Paris?
— J'ai été chez toi, ta femme ne te l'a pas dit? balhutia le jeune homme avec une émotion si douce, qu'elle fut trop forte pour lui -, il rougit et pâlit, prêt à se trouver mal, puis il fit un grand effort pour ne pas fondre en larmes, et dit :
— Voilà quinze jours que je sonne a ta porte, et que je te cherche ici, sans parvenir a te rencontrer.
— Que veux-lu, on est assiégé, — il faut bien donner une consigne l — Pourquoi ne ni'as-lu pas écrit?
— Je pensais que la femme t'aurait fait part de ma visite : je lui avais laissé mon adresse.
Claudel fit un geste évaporé.
— Elle a bien autre chose en tête ; elle pense à donner un bal! Elle l'aura oublié, et du reste, ce n'est pas sa faute-, je ne sais pas comment sa tête tient encore sur ses épaules après tout ce qu'elle fait entrer dedans.
Un éclair de doute traversa les yeux de Marey ^ Claudel le vit et sentit poindre un soupçon de mauvaise humeur.
— Je suis attendu la dedans, dit-il ^ tu me voulais quelque chose ?
— J'avais a te parler. Quand peut-on te voir?
— Trouve-toi ici a midi-, nous déjeunerons ensemble au cabaret.
Avec un petit geste d'amitié, l'homme heureux entra sous la voûte du ministère, dont les cheminées lançaient vers le ciel des torrents de fumée; chacun sait que le chauffage du gouvernement est
une chose dont il faut abuser, sous peine d'être accusé de sordide avarice.
Deux heures après, les anciens amis déjeunaient en lête-a-téte dans un cabinet de restaurant ; une sorte d'intimité s'était vite établie entre eux^ car la camaraderie de collège laisse des traces presque ineffaçables, mais c'était une intimité toute superficielle, et chacun le sentit au bout d'un instant.
Quand ils eurent terminé leur repas, qui n'avait rien de somptueux, Claudel, se renversant sur sa chaise, dit a son ex-condisciple d'un air de protection familière :
— Eh bien! tu me voulais quelque chose? Marey le regarda et hésita avant de parler, mais
il y avait urgence. Le professeur sans place se décida a parler.
— Voila quinze jours, dit-il, que je suis a Paris. Je n'y ai pu trouver aucun emploi qui me convienne. Je suis venu te demander ta protection.
Claudel sourit avec bonté : c'était la première fois qu'on lui demandait sa protection, et la demande le flatta singulièrement.
— A quoi veux-tu que je t'aide, mon bon? dit-il avec bonhomie.
— Il faut que tu me places comme secrétaire quelque part, ou comme... je ne sais pas, tout ce que tu voudras. Tu sais que je suis probe et intelligent : je ferai tout ce que peut faire un homme instruit, qui veut gagner sa vie, sans être molesté indignement, comme je l'ai été jusqu'ici. Figureloi...
11 entama la longue et douloureuse histoire du répétiteur sans le sou, du pion de province qui, plus malheureux encore que le pion de Paris, n'a pas même la ressource de se rencontrer avec des jeunes gens de son âge aux heures de liberté. 11 lui raconta la misère morale, pire que les privations matérielles; l'isolement dans lequel il vivait, dans cette vie de province où tout est percé a jour, où les maisons sont de verre, et d'un verre parfois étrangement coloré par la méchanceté humaine^ l'impossibilité même de tromper la faim de son cœur par un amour modeste et caché. Il lui dit tout enfin, et ce fut long, paraît-il, car Claudel "egarda l'heure à sa montre. Marey s'arrêta soudain.
— Tout ce que je te dirais ne t'apprendrait rien, d'ailleurs, conclut-iL Tu connais cette vie aussi bien que moi-même^ ton mariage l'en a tiré, tu ne connais pas ton bonheur, car plus on vieillit, plus le joug devient dur. Tu as des amis, puisqu'ils t'ont poussé-, fais pour moi ce qu'ils ont fait pour toi, ce que je ferais moi-même si j'étais a la place cl loi à la mienne , et je t'en serai éternellement reconnaissant.
Il s'était animé en parlant, et ses joues pâles se coloraient d'une rougeur vive a l'endroit des pommettes ^ sa main amaigrie jouait nerveusement avec un bouchon oublié. Claudel sonna , demanda le café, et en attendant le retour du garçon, il dit a son camarade :
— Tu as la fièvre, lu dois être malade. Y a-t-il longtemps que tu es comme cela?
— C'est un gros rhume que j'ai attrapé au commencement de l'hiver et que je n'ai pas encore en le temps de guérir.
— > Que fais-tu pour cela?
— Rien du tout I Que veux-tu que je fasse ? Le médecin de la pension m'avait ordonné du vin de
quinquina, de la viande rôlie, du repos... Avec cent cinquante francs par mois, ni logé, ni chauffé, ni blanchi, tu comprends bien qu'on ne peut passe donner de douceurs. Je me guérirai quand tu m'auras trouvé une place.
— Je chercherai, répondit Claudel, devenu soudain très-sérieux. Il mit deux morceaux de sucre dans sa tasse de café, et, tout en la remuant doucement avec la cuiller, il continua :
— C'est Irès-difficile, les places, vois-tu. Ceux qui en ont veulent les garder, et comme on ne peut pas en créer de nouvelles pour répondre a tous les besoins...
— Mais, insista Marey, il y a les particuliers! N'étais-tu pas secrétaire d'un ancien député ?
Claudel rougit. Certainement, il avait été, il était encore secrétaire de Melbois, c'est-a-dire qu'une fois ou deux par semaine il passait chez celui-ci, lui demandait si ses services seraient utiles, recevait une réponse négative et s'en retournait allègrement. Il ne touchait plus d'appointements et, partant, ne se croyait pas tenu a la moindre gratitude envers un homme qui, après tout, ne l'avait ni marié ni placé.
Peut-être un mot de lui eût-il donné à Marey la position que lui-même occupait. Il n'y avait pas la de quoi vivre -, mais Melbois aurait sans doute trouvé quelque autre occupation, de façon a donner le nécessaire au pauvre garçon -, dans tous les cas^ c'était le pain quotidien... Oui, mais Claudel n'avait pas du tout envie de se retirer ainsi du voisinage de Melbois, voisinage qui pouvait lui être un jour trèsutile. L'opposition commençait à devenir une puissance-, on parlait vaguement de libéralisme-, quelques concessions semblaient nécessaires. Si Melbois revenait sur l'eau, ne serait-il pas ridicule que Claudel, le serviteur de ses jours de mauvaise chance, fût distancé par Marey, inconnu la veille et présenté par lui? Ce serait trop bête, en vérité !
Le jeune professeur attendait anxieusement la réponse de son ami ; elle vint enfin.
— Certainement, fit l'employé d'un ton pédant, il y a des places particulières, mais c'est encore plus difficile à se procurer que les autres. Enfin, je tâcherai.
Marey hésita encore et finit par dire a voix basse, avecuneindiciblepudeurdepauvrefieretintelligent:
— Dépêche-loi, mon ami 5 vois-lu, je suis trèspressé.
Claudel parcourut du regard les vêtements de son vis-a-vis 5 il remarqua la propreté du drap râpé, la blancheur irréprochable du linge, et se dit qu'il ne devait pas être si mal a son aise. Cependant il voulut être généreux.
— Yeux-tu que je te prête un peu d'argent? Ne te gêne pas, tu sais...
Marey avait bien envie et bien besoin d'accepter, mais une fierté douloureuse le retint : il pouvait vivre encore quelques jours, vivre d'un petit pain et d'un sou de lait, dans un cabinet sans feu, sous les toits, par l'âpre bise de mars qui lui bleuissait la face au tournant des rues... Il rougit et répondit :
— Je n'en suis pas encore la \ mais si j'étais par trop gêné, je te demanderais de me prêter un louis ou deux.
— Quand tu voudras, répliqua Claude en boutonnant son paletot.
Sur le seuil, ils se serrèrent la main et se séparèrent. Marey se retourna pour regarder son
ancien copain. Le dos élargi, l'air important, biew repu, bien vctu, il portait avec lui l'assurance des gens qui ont de l'argent dans leur poche et un bel appartement dont les meubles sont payés... Le professeur soupira, étouffa une quinte dans le creux de sa main sans gants et s'en alla tristement vers la bibliothèque Saint-Geneviève, où les gens studieux et pauvres trouvent des livres et une chaleur douce pour les consoler en hiver.
En rentrant chez lui, Claudel huma l'odeur d'un bon bouillon ; c'était un des triomphes de leur cuisinière. Il se hâta d'entrer dans la chambre de sa femme et la trouva qui se déshabillait au retour d'une promenade. Ils dînaient chez eux ce jour-lk, et, par le plus grand des hasards, ne sortaient point ensuite. Adeline, vêtue d'un joli peignoir clair, tout garni de nœuds et de dentelles, tourna la tête à l'arrivée de son mari et lui fit place au coin du feu,
— Quoi de neuf? dit-elle négligemment.
— Rien du tout, répondit l'époux en se laissant lourdement tomber dans un fauteuil bas et commode. Tu ne m'avais pas dit que Marey était venu te voir ?
— Je l'avais oublié, fit la jeune femme en allisant mélhodiqueraent les bûches dans le foyer.
— Il l'a laissé son adresse, où est-elle? J'ai oublié de la lui demander tantôt.
— Tu l'as vu ? L'adresse est perdue : il me l'a donnée au moment où l'on m'annonçait des visites^ quand ces dames ont été parties, j'ai eu beau chercher, je n'ai jamais pu la retrouver. Sois tranquille, il saura bien le donner de ses nouvelles.
Claudel réfléchissait, les pieds au feu, les mains dans les poches de son pantalon. Sans lever la tête vers sa femme, il lui dit :
— Il m'a demandé de lui chercher une place.
— Ces quémandeurs! murmura Adcline, ils sont tous les mêmes. Tu lui as prêté de l'argent ?
— Non-, je lui en ai offert, il a refusé.
Les yeux de la jeune femme exprimèrent un étonnement mêlé de doute -, mais un coup d'oeil investigateur jeté sur son mari la convainquit de sa sincérité. Quand on a fait un mensonge , on cherche au moins a voir s'il a passé inaperçu !
— Écoute, dit-elle, j'espère que tu ne vas pas l'embarrasser de ce garçon-la ! Si tu le le mets sur
les bras, tu en auras pour toute ta vie. Il est malade, je le crois poitrinaire. Il va s'accrocher a nous, il faudra le soigner, l'enterrer et le pleurer par-dessus le marché... Mieux vaux couper court tout de suite a ces ennuis-la.
Adrien regarda sa femme, cette fois : ce langage, écho du sien, lui paraissait pourtant un peu dur. Quand on est très-laid, on n'est pas charmé de se voir a Timproviste dans un miroir.
— Tu crois qu'il ne faut pas s'occuper de lui ?
— C'est inutile. Avant de venir te prier de lui trouver une place, il en avait une, n'est-ce pas, et ce n'est pas toi qui la lui avais procurée? Eh bienl qu'il fasse de même, c'est bien simple.
— Madame est servie, dit la bonne, qui, en ouvrant la porte, laissa entrer une délicieuse odeur de pot-au-feu.
D'un commun accord, M. et madame Claudel ne parlèrent plus de Marey.
Vers la fin d'avril il y eut une dernière réception au ministère, et madame Claudel se fit un devoir d'y paraître au bras de son mari. Elle n'y fit pas grande sensation, comme on peut le croire, car sa beauté fine et sèche n'était pas de celles qu'un cadre somptueux met le mieux en lumière. Les supérieurs de son mari vinrent lui dire quelques mots , mais ils étaient trop réclamés ailleurs pour lui accorder une longue attention. Elle leur demanda cependant de la présenter a leurs femmes, ce qu'ils firent généralement d'assez mauvaise grâce -, mais Adeline était si modeste, si insignifiante, que cesdames, après un moment d'entretien, la quittèrent en la déclarant charmante, mais un peu « bébéte n .
Qui fut étonné? Messieurs les maris, qui n'avaient jamais ouï parler de semblable chose. 11 serait inutile
de dire que madame Claudel leur parut dès lors de plus en plus intelligente, leurs femmes était de l'avis contraire. C'était le seul fleuron qui manquât à la couronne d'Adeline.
Cet acte de haute sagesse accompli, madame Claudel se trouva un peu bien isolée^ son mari racolait par-ci par-la un monsieur de connaissance qu'il lui amenait pour deux minutes, mais chacun sait que ce n'est pas pour s'amuser que l'on va a ces réceptions officielies ; personne n'y mettrait les pieds si l'on n'avait mille intérêts a traiter.
Au moment où, vers minuit, Adeline, sentant ses souliers de salin devenir de plus en plus étroits, commençait a avoir bonne envie de s'en aller, elle vit arriver son mari, l'air radieux, accompagné d'un monsieur qu'elle ne reconnut pas d'abord.
— Nolard, dit Claudel, Nolard, qui est devenu un personnage et qui se demandait oij nous étions passés !
Nolard avait beaucoup change depuis la cérémonie du mariage -, d'abord il avait coupé ses moustaches et ses favoris, ce qui donnait a son visage rasé quelque ressemblance avec celui d'un
singe, mais (l'un joli singe, entendons-nous. Ensuite il avait engraissé , et son air un peu vulgaire s'était transformé en une dignité pleine de prudence , en un décorum irréprochable qui le mettait désormais en passe dedevenir parfait notaire n'importe où et d'honorer ses fonctions.
— Nolard, répéta Claudel, est-il possible que ce soit Nolard! Figure-toi qu'il est aux travaux de la ville de Paris et qu'il y gagne de l'argent gros comme lui.
— Ceci n'ajoute rien aux mérites de M. Nolard, ditAdeline avec une gracieuse inclinaison de son buste; mais pourquoi reste-l-il si longtemps sans venir voir ses amis?
— Mon Dieu, madame, dit le jeune homme d'un ton dégagé en s'asseyant auprès de la jeune femme, dans les commencements, c'était par discrétion... et par la suite, ce n'a plus été en mon pouvoir; je viens de [lasser six mois en province, dans l'administration; on m'a fait revenir pour m'atlacher a la Ville Je ne m'en plains pas. . .
Il s'inclina a son tour avec un geste qui achevait ainsi sa phrase : Puisque j'aurai le bonheur de venir
VOUS voir aussi souvent que vous voudrez bien le permettre.
Les trois amis s'entre-regardèrent de l'air de gens qui sont parfaitement heureux d'être ensemble et qui s'entendent a demi-mot. Nolard était bien ce qu'il fallait aux époux Claudel : peu scrupuleux sur le choix des moyens, fort difficile quant aux résultats, gai compagnon, nature grossière frottée d'un brillant vernis de savoir-vivre.
C'était l'idéal d'Adeline, et pour Claudel le type de l'ami tel qu'il pouvait le désirer.
Un quart d'heure se passa fort agréablement pour tous trois, au bout duquel Adeline se leva et, tendant gracieusement sa petite main gantée à Nolard, lui dit : — Le mardi, monsieur, quand vous voudrez.
— Le matin?
— Et le soir.
Nolard s'inclina. Madame Claudel recevant le soir, c'était une bonne aubaine pour lui. Il se ferait inviter régulièrement dans cette maison-la ^ précisément, le mardi, il n'avait nulle part oii aller dîner !
Il existe a Paris une classe de célibataires trèsnombreuse, véritable légion qui compte des adeptes dans tous les rangs de la société; et ce qu'il y a de plus curieux, c'est que ces gens qui pensent et agissent de même, au moins sur un point, pour mieux s'en défendre, se raillent cruellement les uns les autres et s'entre-traitent de piqne-assietles. Ce sont ces messieurs qui vont dîner une fois par semaine dans une maison amie et qui, si par hasard un de leurs hôtes quitte la ville ou meurt, n'ont pas de repos qu'ils n'aient décidé quelque autre ami a changer son jour, afin de remplacer celui-là.
D'aucuns sont bénévolents et, tout en venant prendre leur repas chez vous au lieu de dépenser leur argent au restaurant, s'excusent de venir : ils passaient devant la porte, ou bien ils avaient un livre à prendre-, ceux-là payent quelquefois l'hospitalité reçue en courses, en gracieusetés-, une boîte de chocolat au jour de Tan sert d'appoint et de solde de tout compte à leur parasiterie naïve et sans malice- Mais il y en a d'autres d'une espèce fort différente. Ceux-là s'impatronisent chez vous, changent
VOS heures de repas et grondent la bonne quand elle est de cinq minutes en retard-, ils commandent leur dîner pour la semaine prochaine, disent que le rôti ne vaut rien, que du gibier vaudrait mieux, et a l'époque du jour de l'an font une fugue pour se dispenser de donner cinq francs k la malheureuse bonne qu'ils ont tarabustée cinquante et une fois depuis le 1" janvier dernier. Ceux-là sont rares, et, a moins de connivences fâcheuses, madame les met a la porte au bout d'un temps assez court, dût-elle pour cela faire a son mari ce qu'on appelle " une scène épouvantable ».
Une troisième espèce, — c'est a celle-là qu'appartient Nolard, s'insinue doucement, se fait prier pour venir et se rend nécessaire. Ceux la sont inattaquables. D'ailleurs ils apportent des joujoux a l'enfant et des marrons glacés à madame, même en dehors des fêtes consacrées. Qui donc pourrait les accuser devenir chercher la, deux ou trois fois par semaine, un dîner meilleur qu'au restaurant, avec l'accompagnement de café, de liqueurs et de fins cigares dégustés dans le fumoir en compagnie de leur meilleur ami?
La première fois que IN'olard vint dîner chez Claudel, c'était un dimanche, les occupalions respectives de ces messieurs ne leur permettant pas de prendre en semaine les quelques heures nécessaires pour tailler une bonne petite bavette en compagnie de madame Adeline. Dès le premier service, ces trois êtres reconnurent qu'ils étaient faits pour se compléter réciproquement, et que la vie ne leur apporterait jamais séparément le quart des jouissances qu'elle pouvait leur procurer s'ils la mettaient en commun. Il y avait entre eux une entente de goûts et de dégoûts si parfaite, si naturelle, que tous trois s'écriaient en même temps la même chose et riaient ensuite de celte harmonie. Certes, Claudel et sa femme étaient d'accord sur bien des points-, mais Adrien avait des timidités qu' Adeline ne connaissait pas et qui parfois lui avaient fait hausser les épaules. Nolard n'admettait aucune de ces pusillanimités enfantines; il disait que dans la vie on doit savoir aller droit au but, sans s'arrêter aux buissons de la route.
— Soyez persuadé, mon cher, disait-il avec son beau rire épanoui, qu'on y laisse toujours un peu
de sa laine, et c'est d'autant plus fâcheux que, de notre temps, non-seulement on ne va plus dans les rues à l'état de nature , mais encore les vêlements coulent fort cher, pour peu qu'ils viennent de chez un bon tailleur!
Ils riaient tous les trois, dans l'atmosphère tiède de la salle à manger, parfumée des exhalaisons d'un friand déjeuner, devant leurs tasses de café fumant, entourés des appétissantes recherches du bien-être moderne, lorsque la bonne apporta une lettre. Claudel la retourna deux fois, l'ouvrit, la lut, «t son visage s'assombrit. En réponse a l'interrogation muette de sa femme, il lui tendit le papier. Elle le parcourut, fit la moue, le rejeta dédaigneusement a son mari a travers la table et dit en manière d'explication :
— S'il fallait prêter de l'argent a tous ceux qui en demandent, les fonds de la Banque de France n'y suffiraient point.
— C'est Marey, ajouta Claudel, pendant que Noiard prenait l'air détaché de quelqu'un que cela ne regarde pas. Vous avez connu Marey, n'est-ce pas?
— Il me semble que oui, un petit blond qui avait l'air poitrinaire, n'est-ce pas?
— Eh bien , maintenant il en a toujours l'air,
mais de plus il l'est devenu, le pauvre garçon
Il est dans une affreuse misère, paraît-il.
— Il avait une place l'an dernier, pourquoi l'a-t-il quittée ?
— Pour en obtenir une meilleure, dit Adeline d'un air froid, les lèvres pincées.
— C'est cela! les appétits effrénés des classes inférieures qui veulent a tout prix s'élever au-dessus de leur niveau. Il est temps que l'on mette bon ordre a ces prétentions. Que deviendrions-nous si le fils d'un boucher ou d'un maréchal ferrant de campagne s'imaginait de se présenter au stage pour entrer dans nos bureaux? Ces petits bourgeois de province ont des métiers, des états, des occupations enfin. Eh bien , que les fils fassent comme leurs pères, nous n'avons pas besoin d'eux pour embar rasser le grand concours des places de l'Etal!
Adeline applaudit vivement-, Claudel se montra plus modéré, car il sortait aussi de la petite bourgeoisie de province, et c'est le hasard qui l'avait
mis au collège sur les mêmes bancs queNolard; mais celui-ci n'avait pas l'air de s'en souvenir, et de telles théories étaient d'ailleurs trop bien d'accord avec la pratique pour qu'il fût possible d'émettre l'ombre du plus léger blâme.
— Ça ne fait rien, je vais lui envoyer vingt francs, dit Claudel, il faut être bon pour ses anciens amis.
— Vous avez l'âme généreuse, fit Nolard avec un mauvais sourire, cela vous sera compté dans l'autre vie.
Adeline se mordit les lèvres, et l'on passa au salon. Celte lettre avait rompu la bonne harmonie, la parfaite entente des trois amis^ elle avait « jeté un froid », suivant une expression vulgaire si parfaitement juste. C'est sur Marey que madame Claudel reporta la faute, et elle se promit de s'en expliquer vertement avec son mari au premier moment.
Les deux amis sortirent pour faire un tour pendant que la jeune femme s'habillait pour aller à vêpres. Elle avait remarqué que les vêpres de la Trinité étaient très-suivies par les personnes de la bonne société, et elle s'y montrait de temps en temps, d'autant mieux que le dimanche la prome-
nade est impossible. On renconlre des gens sortis on ne sait d'où, avec des tournures invraisemblables. Cela vous gale Paris!
Adeline avait oublié le temps où cette promenade du dimanche entre son père et sa raère élait Tambition de ses journées et de ses nuits, où elle rêvait d'étrenner un chapeau, où l'achat d'une paire de gants élait toule une affaire. Dans ce temps-la, elle ne méprisait ni le dimanche ni ceux qui en profilent pour respirer un air moins vicié que celui du bureau ou de l'atelier-, mais elle avait oublié beaucoup d'autres choses, et maintenant elle allait a vêpres.
Quand elle se retrouva seule avec son mari, la soirée était déjà fort avancée-, mais une idée fixe ne connaît pas de grâce. Elle poussa devant Adrien son écriloire et du papier en lui disant :
— Ecris a ton ami Marey.
Claudel prit la plume et traça quelques lignes
embrouillées La lettre qu'il avait dans la poche
de son veston, celte lettre désespérée, cet appel aux sentiments de l'ami d'enfance, ce serment d'un honnête homme de travailler sans relâche jusqu'à ce qu'il eût amassé de quoi payer sa dette, tout cela
était difficile a accorder avec une aumône de vingt francs destinée a se débarrasser d'un importun.
Adeline lisait par-dessus son épaule-, quand il fut à la dixième ligne, elle lui arracha le papier avec impatience en disant :
— Ce n'est pas cela du tout. Si tu lui envoies de l'argent 5 il faut qu'il comprenne que c'est pour la première et la dernière fois. Que veux-tu que nous devenions si les gens se mettent a nos crochets? Ne sais-tu pas que nous devons nous-mêmes plus que nous ne pourrons payer d'ici plusieurs années si notre position ne s'améliore pas?
Madame Claudel était déjà mécontente de sa position-, ce n'était plus dix mille francs qu'il lui fallait, mais le double-, et elle s'arrangeait de façon sinon a l'avoir, au moins a le dépenser, ce qui est beaucoup plus facile.
Claudel, qui ne se mêlait guère d'économie domestique, ne connaissait que la dette de quatre mille francs. Il avait bien vaguement idée de quelques comptes non réglés j mais sa femme n'avait pas l'air de s'en inquiéter, et il ne s'en tourmentait pas davantage.
— Que faut-il lui écrire alors? dit-il en tournant vers Adeline son visage perplexe.
Elle lui mit la main sur Tépaule et dicta :
« Mon cher ami, ta demande me surprend dans un moment de gône^ tu n'en seras pas étonné, sachant que les commencements d'un ménage sont toujours difficiles. Je t'envoie vingt francs, que je prélève sur le payement d'une dette pressée. Tu ne m'en voudras pas si je t'assure que d'ici fort longtemps, c'est tout ce qu'il me sera possible de faire pour toi. Quant a la place que tu m'avais prié de te chercher, tu ne saurais te figurer comhien la tâche est ingrate. Je crois que tu feras mieux de t'adresser a une agence de placement; on y trouve parfois de fort belles occasions.
a Avec le regret de ne pouvoir mieux te venir en aide, je reste ton ami dévoué.
« Adrien Claudel. »
Quand il eut signé celte lettre, Claudel regarda sa femme d'un air de regret.
— C'est bien sec, dit-il en hésitant.
— Veux-tu te charger de le nourrir à perpétuité?
— Ce ne serait peut-être pas long, fit l'employé en baissant la tête.
— Si le cœur t'en dit, tu peux même lui ériger un monument funéraire au Père-Lacliaise-, seulement, je ne sais pas où tu prendras l'argent nécessaire. Les marbriers ne travaillent que sur avance.
Celte longue phrase avait été débitée d'un ton si rêche, qu'Adrien en sentit un coup dans la région . du cœur, qu'il n'avait pourtant pas déraisonnablement sensible.
— Elle n'est pas bonne! se dit-il avec une singulière angoisse , analogue a la peur que ressentirait le passager d'un vaisseau en s'apercevant que le timonier est ivre. Mais cette émotion se dissipa promptement; sa femme lui donnait cent raisons meilleures les unes que les autres, toutes tirées de cette sagesse pratique et égoïste qui était la règle de leur existence et sur laquelle ils s'étaient jusqu'alors si bien entendus.
Incapable de résister, il céda , et le lendemain matin le billet, accompagné d'un mandat, se dirigea vers son adresse.
Le soir, vers neuf heures, comme ils se prépa-
raient à sortir pour aller en soirée, la bonne leur apporta une lettre qu'un monsieur venait de lui remettre. Adrien fit sauter l'enveloppe, et le mandat bleu s'envola dans la chambre. Pendant qu'Ade- Hne le rattrapait, car l'argent est toujours de bonne prise, Claudel lisait la lettre. Il devint très-pâle et la tendit à sa femme.
« Je regrette de vous avoir dérangé, disait Marey, je n'avais pas songé aux agences de placement. Au reçu de votre communication, je me suis rendu dans un de ces bureaux, j'y ai pris la première place venue, et j'ai même obtenu une avance, ce qui me permet de vous 'renvoyer intacte la somme dont vous vouliez bien vous priver pour moi. Je pars ce soir pour un pays malsain, ce qui fait queles emplois sont presque toujours vacants par la mort des titulaires-, j'y gagnerai de quoi vivre, c'est-a-dire de quoi ne pas mourir de faim. Je vous souhaite tout
le bonheur que vous méritez.
(( Marey. »
— Quel sot orgueilleux l dit Adeline en repliant la lettre-, il prétend encore nous faire la leçon I Qu'il meure la-bas, ce sera bien faiti
Claudel ne dit rien : il se semait en faute ^ il sentait aussi que sa femme s'arrogeait sur lui une influence fâcheuse ; mais il ne se sentait pas la force de résister, et il se laissa aller au courant. Seulement, à partir de ce moment, il eut dans sa vie deux souvenirs désagréables, Laurence et Marey.
Quelques mois après cette déplaisante aventure, Claudel fit une rencontre plus déplaisante encore, tant il est vrai qu'il n'y a pas de bonheur parfait en ce monde!
Comme il entrait un jour au Palais, où il ne négligeait pas de se rendre en sa qualité d'avocat, il aperçut Laurence. Elle y venait pour une petite succession qui lui était échue et qui, réalisant tous ses vœux, devait lui permettre dorénavant de traiter son métier comme un art.
Elle venait a sa rencontre, sur l'escalier magnifique qui donne tant de majesté au temple de la
chicane, comme disaient nos pères. Son costume de deuil la faisait paraître plus grande-, ses traits semblaient depuis leur séparation avoir pris une beauté plus sévère^ ses yeux, qui avaient pleuré, étaient un peu fatigués, et leur regard, sous lespaupières bistrées, avait une douceur plus pénétrante que jamais. Telle qu'il la revoyait, c'était une autre Laurence, plus belle, plus noble encore que celle (ju'il avait connue, et il sentait, a cet aspect nouveau, que s'il l'avait vue ainsi jadis, il n'eût jamais osé lui dire qu'il Faimait.
En sa présence, un flot de souvenirs monta soudain a son cerveau : il revit le cabinet de travail où il lui avait appris qu'il l'abandonnait; il se rappela l'expression effrayée de ce calme visage au moment où il tuait d'un seul coup, dans l'âme de cette femme, la foi en l'amour et en lui-même, où il la rejetait d'un mot dans la tourbe de celles qu'on n'épouse pas. . . et il essaya de se dérober ^ mais elle venait a lui si directement que le plus léger mouvement de sa part devait attirer l'attention de la jeune femme. Elle leva les yeux et le reconnut. 1
Un léger froncement de sourcils, un frémisse-
ment des lèvres apprirent a Claudel qu'il ne passerait pas inaperçu. Il hésita alors, se demandant s'il devait feindre de ne pas la \'oir^ mais elle le regardait si fixement, avec une ironie si cruelle, qu'il ne put soutenir ce mensonge. Comme elle continuait a descendre, il se rangea un peu de côté, le chapeau à la main, et la salua avec un respect dont il lui était impossible de se défendre.
Elle le regardait toujours. A ce salut, elle desserra ses lèvres closes j un sourire moins railleur, mais plus triomphant, éclaira son visage, et elle inclina légèrement la télé de son côté.
Claudel senlit qu'il n'était qu'un petit garçon auprès de cette femme qu'il avait outragée, car il avait peur d'elle , et elle n'avait pas peur de lui -, pour vaincre cette impression et faire le brave, comme les enfants grossissent leur voix quand ils ont peur, il lui adressa la parole.
— Vous allez bien? dit-il d'un ton qui voulait être dégagé, mais qui restait soumis malgré lui.
— Fort bien, et vous? répondit la jeune femme avec cette ironie sanglante qui martyrisait Claudel.
— Vous m'en voulez? dit-il eu réponse, non a
la question, mais a la manière dont elle était faite.
— Moi?
Elle avait prononcé ce mot sur le ton de la flerté blessée -, elle sourit tristement et reprit avec plus de douceur :
— Non, je ne vous en veux pas. On n'en veut pas a la vie pour les leçons qu'elle vous donne. C'était ma faute d'ailleurs. J'aurais dû vous juger avant de vous aimer-, je vous ai aimé trop vite. A présent c'est fini, et je ne vous en veux pas.
Il se tenait toujours découvert devant elle, une marche plus bas, de sorte qu'elle dominait de toute la tète et qu'il devait lever les yeux pour rencontrer son regard. 11 le chercha et ne trouva qu'une indifférence profonde, mêlée d'un peu de pitié.
— Alors nous sommes amis.^ voulut-il dire pour reprendre quelque avantage.
— Amis! vous n'y pensez pas 1 On ne peut avoir pour amis que des gens qu'on estime, et vous savez bien, monsieur Claudel, que je ne puis pas vous estimer. Je me suis juré de ne pas me venger si j'en trouvais l'occasion, de ne pas même garder en mon cœur une pensée mauvaise contre vous j
c'était tout ce que je pouvais faire, tout assurément. C'est ainsi que je vous ai pardonné, mais le pardon n'est pas de l'amitié... Soyez heureux, monsieur Claudel, je vous le souhaite.
Elle passa tranquille et fière, les joues à peine rougies par l'émotion qui l'avait agitée, et acheva de descendre l'escalier sans presser le pas, pendant que Claudel, oubliant ce qui l'avait attiré au Palais, s'en allait d'un autre côté, la tête basse et le cœur content, content d'une joie qui ressemblait beaucoup a une douleur.
Elle l'avait aimé, celte superbe Laurence, qui lui paraissait maintenant appartenir a un autre monde, à une essence supérieure, presque immatérielle. Il ne pouvait ni n'osait évoquer les souvenirs du passé devant cette femme qui lui pardonnait de si haut -, vainement il fit appel a sa mémoire : elle ne voulut lui rappeler que les scènes d'intérieur paisible où il travaillait pour Melbois, pendant que Laurence combinait les nuances de ses fleurs admirables.
L'idée que Melbois était pour quelque chose dans ce changement de Laurence lui traversa tout à
coup l'esprit. Ce calme, ce détachement, cette philosophie n'étaient pas dans la jeune femme quand il l'avait connue-, ce n'est pas a son école a lui qu'elle avait pu les apprendre. Lui-même n'avait-il pas reçu de Melbois de semblables enseignements, des préceptes analogues? Mais il n'avait pas su se les approprier, tandis que l'âme de Laurence, plus docile et plus apte, se les était assimilés aussitôt.
La prompte compréhension qui rendait Claudel précieux dans les affaires lui fit reconstruire, a peu de chose près, ce qui s'était passé depuis son mariage. Il ne se trompa que sur un point ^ ce point, malheureusement, était essentiel : il resta persuadé que Laurence, après qu'il l'avait quittée, était devenue la maîtresse de Melbois.
Les hommes en général croient peu a la vertu des femmes; c'est peut-être parce que, en général aussi, ils font de leur mieux pour les pervertir. Plus un homme est dépravé, moins il admet qu*une femme puisse être ou rester honnête. Claudel, qui avait si délibérément abandonné Laurence, était incapable d'admettre que celle-ci pût vivre seule et persévérer dans son isolement. Il accusa menta-
lemenl Melbois d'être un sournois et s'en alla soulagé, mais non satisfait.
Il restait encore a Claudel une émotion désagréable a ressentir. Quelques semaines après cette rencontre, lorsque le souvenir commençait à s'en effacer, il reçut a son bureau une lettre de faire part, encadrée de noir. Il l'ouvrait distraitement, comme on le fait dans ce monde de Paris où des gens que vous ne connaissez pas du tout vous invitent au convoi de leur arrière-petit-cousin ^ le nom deMarey frappa ses yeux et il resta saisi d'un douloureux remords :
tt Antoine- Auguste Marey,
« décédé a l'hospice de X. . . , d'une longue et cruelle « maladie, dans la trente-quatrième année de
« son âge. «
Ces mots hantèrent longtemps ses veilles et son sommeil.
S'il l'avait voulu, un peu de bien-être eût probablement sauvé son ancien camarade : il pouvait bien se dire que sa main irréfléchie avait porté le coup mortel au pauvre garçon... Il y pensa souvent et longtemps, mais n'en parla jamais à sa femme.
M. Pichot, désormais retiré du service de l'État avec une somptueuse pension de dix-huit cents francs, était devenu aussi blanc qu'une souris blanche, et ses yeux légèrement rouges au bord, ainsi que son nez fin, — plus fin encore que celui de sa fille, — complétaient la ressemblance avec cet animal gracieux.
M. Pichot s'était dit depuis longtemps qu'on n'est pas riche avec dix-huit cents francs de rente, même quand cette rente vous est faite par l'État en récompense de bons et loyaux services ^ aussi le rêve de sa vie avait-il été de ne pas borner le pain de sa vieillesse a cette croûte parcimonieusement mesurée, et c'est en amassant sou sur sou, petit appoint sur modeste héritage, qu'il était venu à bout non-seulement d'économiser une dot de vingt-cinq mille francs pour Adeline, mais encore
de mettre de côl^ quelques petits coupons de rente, grâce auxquels ses vieux jours se trouvaient à l'abri du besoin.
Lorsqu'il se vit dispensé de la corvée journalière d'aller à son bureau, il se mit a faire le tour de Paris, qu'il ne connaissait pas plus que les trois quarts des Parisiens ^ ce voyage de découvertes lui prit environ six mois, après lesquels, l'hiver étant venu et sa curiosité de voyageur étant satisfaite, il s'installa définitivement au coin de son feu, à la grande joie de madame Pichot, qui ne vivait plus depuis qu'il variait ses itinéraires.
Tant que son mari était allé quotidiennement de chez lui au bureau et du bureau chez lui, l'excellente âme n'avait jamais conçu la moindre inquiétude-, mais depuis que M. Pichot vagabondait dans les rues , et cette expression : « dans les rues » ^ prenait, sur les lèvres de la bonne dame, une extension effrayante, mêlée d'un peu de mépris, les cheminées qui tombent, les échafaudages qui se démantibulent, les chevaux qui s'emportent étaient devenus le sujet ordinaire de ses conversations. Ses frayeurs se calmèrent avec le retour de
M. Pichot a des habitudes casanières, et le calme le plus patriarcal régna bientôt au logis. C'est pour en arriver a ce repos béni que les deux époux avaient travaillé trente ans : c'est pour que M. Pichot pût fumer sa pipe en face de madame Pichot, ravaudant paisiblement des bas ou des serviettes, que l'un s'en était allé tous les jours, par la pluie et la neige, sous le soleil brûlant de la canicule, à un ministère éloigné de cinq ou six kilomètres ^ c'est pour cela que madame Pichot s'était passée de bonne pendant dix-sept ans et n'avait consenti à introduire une servante dans son intérieur que lorsqu'il avait été question de marier Adeline.
Ce repos des époux, ce tête-a-téte qui devait les conduire doucement jusqu'à la mort était le fruit de toutes ces peines et la récompense de tous ces travaux -, est-il nécessaire dès lors de dire combien ils y tenaient et ce que représentaient pour eux les quelques papiers bariolés qui se cachaient au fond de l'armoire à glace de madame Pichot? Ce n'était pas seulement le bien-être, c'était le résultat des efforts combinés de leurs deux existences^ en un mot, pour chacun d'eux, après l'autre, c'était le
bonheur sur la lerre, c'était la vie elle-même.
Madame Claudel n'avait jamais eu connaissance des petites rentes de ses parents. Lors de son mariage avec Adrien, M. Pichot s'était si énergiquement défendu a l'idée d'augmenter la dot de sa fille, — chacun sait queces sortes d'affaires ne vont pas sans un peu de marchandage, — qu' Adeline avait cru emporter avec elle tout l'argent de la maison. Mais après les premiers mois de la retraite de son père, quand elle put raisonnablement supposer que la gratification habituelle avait été dépensée et quand elle ne vit aucune modification apparente dans l'intérieur de ses parents, elle éprouva une singulière émotion qui n'avait rien de bien agréable.
Elle s'était dit maintes fois que lors de cet événement, longtemps prévu, la pénurie régnerait au logis paternel -, mais elle avait si peur d'être appelée à venir en aide au vieux ménage, qu'elle avait soigneusement évité jusqu'à l'ombre d'une telle conversation.
Mais si ses parents avaient des rentes, tout était changé. L'essentiel était de savoir si ces rentes
étaient perpétuelles ou viagères. A cet effet, madame Claudel dressa insidieusement ses batteries et, mcek une indiscrétion de sa mère, qu. nepensaitpasamal, la jeunefemme sut bientôt
que dans la maison de son père il y avait des cap.-
taux.
Des capitaux ! Adeline invita son père et sa mère ., dîner le dimanche suivant-, il fallait ménager ses parents, puisque non-seulement le danger d'être contrainte k les secourir n'existait plus, mais encore il se trouvait la quelque chose a recueiU.r.
Tu nous invites? dit d'un ton narquois M Pichot, rentrant de la promenade au moment où sa femme lui faisait part de la proposition de leur (iUe Y aura-l-il du monde?
Si vous le désirez, papa, répondit la jeune femme avec empressement.
En effet, M. Pichot vivant de ses rentes, avec ses beaux cheveux blancs et son air malin, devenait un porte-respect très-convenable pour son salon. Adeline s'était récemment aperçue qu'il ne venait pas assez de femmes chez elle , sans savoir à quoi attribuer ce phénomène, ou plutôt sans vouloir
convenir avec elle-même queles femmes ne venaient pas parce qu'il y avait trop d'hommes, elle venait de se dire que son père et sa mère, chez elle, vaudraient toutes les femmes du monde au point de vue de la respectabilité.
M. Pichot se donna le plaisir de tenir un moment sa fille en suspens j depuis longtemps il s'était détaché d'elle en la voyant détachée de lui. Cette jeune femme élégante et égoïste, que le hasard de la naissance lui avait donnée pour fille, n'avait de commun avec lui ni avec la mère que l'argent dépensé pour l'élever et la marier-, elle n'avait plus rien de ce qui rapproche l'enfant du cœur paternel lorsqu'il a quitté le nid. Il la regardait agir et l'écoutait parler avec une curiosité malicieuse ^ il eût été affligé qu'un malheur la frappât, mais il ne voyait pas sans une espèce de satisfaction les petits déboires de la vie tomber sur celle qui se les attirait elle-même par son égoïsme. Une amertume secrète, inavouée, lui faisait considérer ces ennuis comme un châtiment légitime.
— Tu inviterais du monde? dit-il avec un demisourire, tu ferais même cela? Les temps sont bien
changés. Autrefois, nous te gênions-, maintenant, tu voudrais nous avoir...
— Oh! papal interrompit Adeline, qui avait rougi brusquement a ce reproche si bien mérité, vous ne pouvez pas penser que vous m'ayez jamais gênée! Mais les affaires, vous le savez bien...
Il l'arrêta d'un geste ferme et poli tout a la fois, comme si elle eût été une étrangère.
— Je ne sais qu'une chose, dit-il, c'est que nous sommes trop vieux, ta mère et moi, pour aller dans le monde a présent. Dans les commencements de ton mariage, c'était un pli a prendre que d'aller chez toi ^ nous nous serions accoutumés aux gens que tu vois, ils se seraient habitués a nous. Cela ne s'est pas fait, ce n'est pas notre faute, a nous autres, vieux ^ maintenant il est trop tard. Nous n'irons pas chez toi ^ mais tu peux venir chez nous quand il te plaira. Le pot-au-feu sera toujours mis le dimanche pour toi et ton mari.
Adeline essaya des câlineries, mais sans plus de
succès -, son père lui tourna le dos et la quitta
pour aller bourrer sa pipe. Restée seule avec sa
mère, elle eut recours aux larmes-, mais ici encore
elle échoua. Madame Pichot avait toujours sur le cœur la façon sommaire dont elle avait été mise jadis a l'écart, et, l'occasion lui paraissant bonne, elle dit à sa fille tout ce qu'elle avait pensé alors. Madame Claudel sécha ses larmes inutiles et écouta la mercuriale avec l'air ennuyé et résigné qu'ont en pareille circonstance les gens qui ne sentent pas leurs torts.
— Viendras-tu dimanche? lui dit sa mère, comme péroraison de son discours.
— Je ne sais pas si mon mari sera libre, répondit Adeline. Je vous le ferai dire.
Mais elle ne fit rien dire du tout, et jamais plus les époux Claudel ne mangèrent le pot-au-feu du dimanche chez les parents d'Adeline.
Le temps passe vite quand on est lancé sur le fleuve de la vie; ceux qui ont trente ans ont peine à se souvenir de l'époque où les années leur parais-
saient si longues, et l'homme de cinquante ans craint le plus souvent de ne pouvoir achever son œuvre, tant les jours lui semblent s'envoler avec rapidité. Les heureux de ce monde vivent encore plus vile que les autres, et Claudel, quoiqu'il ne se trouvât pas heureux, était considéré désormais par la plupart comme un de ceux qui voyagent a grandes guides sur la route de la prospérité.
Son ami Nolard avait activement poussé à la roue. On ne sait pourquoi certains êtres s'attachent à certains autres qu'ils n'aiment pourtant pas d'une façon exagérée. C'est peut-être une conformité de goûts, une absence plutôt qu'une ressemblance de principes qui rapprochent les unes des autres les natures égoïstes. Claudel cependant valait mieux que son ami, mais la différence n'était pas assez grande pour les empêcher de s'entendre a merveille.
Nolard, d'ailleurs, aimait la maison de Claudel. Ce célibataire endurci avait horreur des intérieurs de garçon, sur lesquels il épuisait l'arsenal de ses railleries. Ce qu'il lui fallait, c'était la demeure avenante et capitonnée, au figuré comme au reél,
d'une femme qui aime a bien vivre. Adeline remplissait pour lui toutes les conditions requises -, elle était jolie, gracieuse et indifférente pour tous, sous les dehors d'une amabilité féline. Le seul homme auquel elle témoignait une bienveillance plus qu'ordinaire était précisément Nolard , parce qu'avec celui-là elle n'avait pas besoin de feindre. Non-seulement il admettait toutes les petites lâchetés de ce cœur égoïste, mais il les approuvait hautement et professait pour maxime qu'on ne saurait agir autrement.
Surprise et charmée de cette approbation, Adeline mettait tous ses soins à contenter cet inestimable ami qui protégeait les inléiéls matériels de sa maison et qui se trouvait en parfaite communauté de goûts et d'idées avec elle-même. Peut-être, au fond de sa conscience, regretta-t-elle plus d'une fois de n'avoir pas épousé Nolard au lieu de Claudel; avec celui-là, elle eût plus vite atteint le sommet de l'échelle... Mais ce regret se trouvait tempéré par la pensée que Nolard était un ennemi convaincu du mariage, en ce qui le concernait personnellement.
Nolard aimait tant cette maison, qu'il prit la résolution de l'embellir de tout son pouvoir, et pour ce il se décida à admettre Claudel au partage du gâteau dans lequel il mordait avec tant d'autres.
11 y en avait alors pour tout le monde : beaucoup étaient appelés, presque tous étaient élus. Il ne s'agissait, pour participer aux agapes, que de rendre quelque petit service a ceux qui tenaient le couteau à découper. Claudel pouvait rendre divers genres de services comme journaliste et comme avocat -, mais on ne comptait plus ceux-là, c'était trop facile! Pour faire obtenir a son ami quelque chose qui en valût la peine, on devait aussi lui demander un sacrifice qui sortît de pair... Nolard chercha longtemps. Mais avec de la persévérance que ne fait-on pas!... Un beau matin, en se levant, il trouva.
On ne saurait se figurer combien les hommes intègres gênent ceux qui ne lesontpas. Le visage d'un monsieur qui ne s'est pas laissé corrompre est le spectacle le plus déplaisant du monde, aussi bien pour ceux qui n'ont pas su se défendre que pour ceux qui les ont corrompus. Pour les uns, c'est un
reproche 5 pour les autres, c'est un défi. Melbois gênait les amis de Nolard, qu'il avait vertement fustigés dans un récent article.
Le service signalé que devait rendre Claudel? Eh mais 1 c'était de parler un peu de Melbois, de façon qu'on pût se servir de ce peu pour en faire beaucoup. Claudel devait en savoir long sur l'homme qui l'avait protégé jadis ! Et ne sait-on point qu'il n'est pas de grand homme pour son valet de chambre ? Quelques petites indiscrétions et un désaveu formel des principes ridicules de Tex-dépulé, c'était tout ce qu'on lui demanderait. Mais pour le desaveu, c'était absolument indispensable. Sans cela, pensez donc, cela ne se tiendrait pas! Nolard conclut dans son esprit que c'était chose faite ; mais comme il était habile, il se garda bien de casser les vitres, et il choisit son moment afin de les couper doucement sans faire de bruit, avec un diamant, comme le font MM. les voleurs qui se respectent. L'occasion se présenta sans trop de délais.
C'était un soir, après dîner. Madame Claudel s'habillait pour un bal-, les messieurs, dont la toilette
est moios longue, causaient ensemble dans la salle à manger, doucement éclairée par une grosse lampe suspendue. Tout était très-confortable autour d'eux : les murailles, recouvertes d'un papier foncé, donnaient a la petite pièce une apparence de wagon capitonné, de cabine de bateau à vapeur, intime et bien close.
— Vous devriez acheter quelques tableaux pour les murs de la salle a manger, dit Nolard, en allumant un second cigare. C'est très-gentil, ici, mais un peu nu. On est dégoûté des faïences, mais deux ou trois petites natures mortes, c'est agréable à regarder pendant qu'on dîne.
— Vous en parlez bien a votre aise ! repartit Claudel^ on voit bien que vous remuez des millions! Ce n'est pas avec douze mille francs de revenu que l'on peut se passer toutes ses fantaisies! Je ne suis pas même au courant , mon bon -, ainsi ce n'est pas le moment de parler tableaux!
Nolard le regarda en dessous.
— Voulez-vous vous enrichir? dit-il doucement, comme un chat qui fait patte de velours en marchant sur un tapis.
— Parbleu I pourvu que ce soit par des moyens lionnêtes, ajouta Claudel en riant.
— Cela va sans dire, répondit sérieusement son ami. Eli bien, c'est possible. Je ne vous dirai pas que rien n'est plus facile-, mais c'est faisable. Seulement vous avez des opinions qui seront toujours un grand obstacle a votre fortune.
— Des opinions? répéta Claudel stupéfait.
il se préoccupait bien peu de ses opinions politiques. Quelques années auparavant, quand il respirait la même atmospbère que Melbois, il avait senti quelques bouffées de jeunesse et de liberté lui monter au cerveau-, mais depuis il avait eu vraiment d'autres chiens à fouetter. D'ailleurs, il était au ministère, il voyait des gens de tous les partis, principalement du parti régnant^ il leur serrait la main a tous de la même façon. Ne faut-il pas vivre avant tout? L'attaque directe de Nolard contre ses opinions le surprit d'autant plus qu'il ne s'en connaissait pas a lui-même.
— Mais certainement, reprit le tentateur, vous fréquentez un certain Melbois^ il vous a promis de vous caser quand il arriverait au pouvoir. Cela est
fort naturel^ mais du train dont vont les choses, croyez-vous qu'il y arrive bientôt, au pouvoir?
Le petit rire méprisant de Nolard n'éveilla pas d'échos dans la salle a manger. Claudel, pensif, reîîardait son cigare; le nom de Melbois venait de lui rappeler ses années de lutte et de pauvreté, et ce sont des choses dont il n'aimait guère le souvenir. De plus, l'image de Laurence s'était tout a coup placée devant lui, telle qu'il l'avait vue sur les degrés du Palais de justice, et c'était encore une évocation désagréable. Il secoua la tête pour répondre a sa propre pensée, et Nolard, prenant ce signe pour une approbation, continua plus chaleureusement :
— Ces utopistes, voyez-vous, sont dés gens dangereux. On ne sait jamais dans quelle sotie affaire ils peuvent vous entraîner^ le mieux est de n'avoir rien a faire avec eux. De quelle utilité vous a-t-il été jusqu'ici, ce bonhomme.?
— Mais, repartit Claudel en hésitant, s'il n'a pas fait plus, c'est que les circonstances ne s'y sont pas prêtées. Il m'a aidé de sa bourse plus d'une fois, et dans ce temps-la, elle n'était pas mieux garnie que la mienne.
— Et VOUS lui faisiez, pour très-peu d'argent, un travail qui valait très-cher, interrompit Nolard.
— Il voulait m'en récompenser, et il l'aurait fait, certainement, s'il l'avait pu.
— Peut-être, mais il ne l'a pas fait, rétorqua l'ami-, voyez-vous, mon cher, vous ne parviendrez jamais a rien, tant qu'on pourra dire de vous : « C'est le secrétaire de Melbois. »
Claudel soupira. Secrétaire? Il ne l'était plus depuis longtemps-, pourtant, en souvenir de ses jours de misère, — du temps où il aurait manqué de pain si cet homme, aujourd'hui dédaigné, n'avait partagé le sienaveclui, — il tenait encore a honneur de lui offrir de temps en temps des services toujours refusés... Renier Melbois, c'était renier toute sa jeunesse, et Claudel sentait vaguement que c'était aussi renier quelque chose de plus.
— Vous avez du talent, reprit Nolard : écrivez un ou deux articles pour défendre notre administration, qu'il attaque a tort et a travers. Je me charge de les faire passer, et en échange, comme il n'est pas juste que vous travailliez en pure perte, nous vous trouverons un petit coin...
Claudel se récria. Il n'entendait rien a l'administration et se sentait incapable de la défendre, aussi bien que de l'attaquer...
— Bah! rien n'est plus facile-, je vous donnerai des notes-, et puis, tenez, il est grand temps que vos facultés trouvent leur emploi... Faites de la jurisprudence-, on a prétendu que quelques-unes de nos affaires étaient des fraudes légales... Sur ce lerrain-la, vous devez être ferré, vous qui êtes avocat.
Claudel se défendit, mais mal. Vivre d'expédients quand on possède de gigantesques appétits, n'est pas toujours commode. Adeline avait un budget de toilettes toujours croissant -, le gouffre se creusait de plus en plus, et a moins d'un bonheur inespéré, la culbute attendait au bout du fossé ceux qui n'avaient pas su se modérer... Nolard quitta son ami en lui disant :
— Demain malin, je vous apporterai des notes, et nous verrons ensemble.
Cinq jours après, un article très-bien fait, trèsbrillant, où l'on attaquait les utopistes, comme disait Nolard, avec une verve charmante, article qui ne
visait personne en apparence, mais où Melbois était couché tout du long pour qui savait l'y reconnaître, parut dans une feuille a scandales. Le tour était fait : Claudel avait renié son protecteur, et l'avait renié lâchement, avec un sarcasme.
Huit jours ne s'étaient pas écoulés que le protecteur et le protégé se rencontraient sur le boulevard a l'heure de l'absinthe. Les cafés regorgeaient de monde-, une belle après-midi de printemps avait appelé dehors tous ceux à qui pesait l'air lourd des bureaux. Les deux hommes venaient l'un à Tautre sans s'apercevoir, et quelques-uns de ceux qui sont au fait de tout, apprirent d'un mot a ceux qui ne savaient pas, ce que cette rencontre pouvait offrir d'intéressant.
A cinq pas ils se reconnurent, et Claudel tressaillit avec un mouvement de recul. Si Melbois lui jetait son gant à la figure, que ferait-il? Mais l'utopiste ne dit rien et continua a marcher droit devant lui, regardant dans les yeux celui qu'il avait jadis tiré de la misère, peut-être sauvé du suicide.
Sous le regard de ces yeux clairs, où il lisait un ordre impérieux, Claudel leva son chapeau d'un air
LES DEGRÉS DE L'ÉCHELLE. 20f
distrait. Melbois ne rendit pas le salut et passa la tête haute, sans paraître l'avoir aperçu.
— C'est crâne tout de même, murmura un des spectateurs de cette rencontre. Cet homme a quelque chose dans le ventre.
— Bah! ce sont tous de vieux farceurs! répondit un autre fanatique de l'absinthe.
Moins d^un mois après, Claudel prenaita bail trèslong un fortbelappartementdelaruedeGrammont. On ne sait par quel fâcheux hasard, avant même que le tapissier, qui n'était pas le vieux Bouchet, eût livré les meubles, l'immeuble, condamné a la destruction, était évacué, et le mari d'Adeline- obtenait une indemnité magnifique. La vie a de ces chances prodigieuses, mais pas souvent.
M. Pichot n'allait pas bien depuis quelque temps.^ Autour de lui, personne ne semblait s'en préoccuper, et lui-même n'avait rien perdu de la finesse-
railleuse qu'il déployait dans la conversation-, mais son médecin n'était pas si tranquille,^ et, avec tant de ménagements que la bonne dame n'y avait rien eutendu, il avait recommandé a madame Pichot de ne jamais laisser son mari tout seul.
Celle-ci avait compris qu'il lui fallait de la société pour l'amuser, et, renonçant a ses habitudes de parcimonie, elle s'était décidée k prier les amis et voisins de venir le soir prendre un grog et faire une partie de cartes avec M. Pichot.
Il ne manquait pas dans la maison et dans les environs de bonnes âmes contentes de savoir où passer une soirée, et tous les jours, vers huit heures, la sonnette s'agitait à plusieurs reprises pour annoncer des hôtes, dont le moins loquace avait bien sa petite demi-douzaine de cancans et d'anecdotes a raconter. Le malade passait ainsi son temps jusqu'à dix heures et demie, après quoi quelqu'un s'écriait qu'il était très-tard, et l'on se séparait enchantés les uns des autres.
La plus assidue a ces réunions placides était madame Bardet. Depuis que son fils l'avait quittée pour aller dans le Midi, malgré les visites qu'il
venait lui faire régiilièrement, la veuve ne tarissait plus en regrets. Elle était de ces mères dont la vocation spéciale semble être de persécuter incessamment l'enfant qu'elles adorent et dont elles sont fières. Quand Julien était la, elle se plaignait sans cesse de son manque d'ambition, qui l'empêchait de chercher fortune, comme font tant d'autres qui s'en vont a l'étranger, qui fondent des maisons de commerce, etc. Les rêves de la bonne femme prenaient alors un essor prodigieux.
Maintenant elle ne pouvait se consoler de le savoir si loin, a Cannes, dans un pays brûlé, où il n'y a pas seulement où s'asseoir, faute d^ombre. Et tout cela pour rester avec un raffineur d'huiles!
— Car, au bout du compte, ce n'est qu'un raffineur, madame Pichot! Il est vrai qu'il paye bien mon garçon, qu'il le nourrit bien, a sa table 5 mais un raffineur, être le secrétaire d'un raffineurl Votre gendre, au moins, était celui d'un ancien député. Cela vous pose! tandis qu'un raffineurl...
Julien avait longtemps caché a sa mère la position sociale de celui auquel il servait de secrétaire-, mais cela n'avait pas pu durer toujours, et madame
Bardet, veuve d'un contre-maître typographe, ne pouvait pas admettre l'égalité des classes sociales. Pour elle, l'imprimerie rentrait dans les arts libéraux-, mais les huiles..., fi donc!
Ses doléances maternelles étaient écoutées avec ennui par madame Pichot et avec patience par le mari de celle-ci. Il souriait dans les coins de sa bouche fine en entendant la veuve s'appesantir sur l'infériorité de la raffinerie et des noyaux d'olive-, c'était un vieux philosophe a qui la vie en avait enseigné très-long, et les petits malheurs des autres étaient pour lui une source d'amusement inépuisable.
Il s'amusa bien plus encore quand un jour madame Bardet, accourant tout en larmes, tomba au milieu du dîner. Madame Pichot était surprise en flagrant délit de lésinerie, car, pour tout régal, elle s'était fait ce soir-là une poêlée d'oignons fricassés, — sans doute pour économiser ce que coûtait le filet saignant servi a son mari par ordonnance du médecin -, mais M. Pichot n'était pas un homme à se troubler pour si peu.
— Qu'avez- vous, ma voisine? dit-il à la veuve,
quand elle eut pris un siège et tiré son mouchoir de poche. C'est ce méchant enfant qui vous aura joué quelque tour?
— Ah! monsieur, s'écria madame Bardet, il y a de ces choses qu'on ne peut pas se figurer! Si vous saviez... Enfin j'aime autant vous le dire tout de suite : Julien se marie !
Elle fondit en larmes, si bien que madame Pichot se décida a lui faire un verre d'eau sucrée avec de la fleur d'oranger, pour la calmer un peu.
— Il se marie, et c'est cela qui vous désole? fit Pichot de son air narquois. Il fait donc un bien sot mariage ?
— Lui?... Au contraire, il fait un mariage magnifique : il épouse la nièce de son fabriquant d'huiles, une jeune fille belle comme le jour, unique héritière de son oncle ! Il va être riche a millions.
— Il me semble, madame Bardet, dit le vieillard , qu'il n'y a pas la de quoi vous désoler.
— Mais pensez donc, mon cher monsieur, il épouse une femme que je n'ai jamais vue ^ il me l'amène comme ça, tout bonnement...
L'amour-propre froissé de la mère était plus fort que sa joie de voir son fils faire un si beau mariage^ M. Pichot la consola a sa façon, en se moquant d'elle, ce qui après tout n'était pas un mauvais moyen, car un quart d'heure plus lard elle s'extasiait en long et en large sur les avantages d'une si belle alliance.
— Et des gens pas fiers, ajoutait-elle'-, le monsieur a pris tout de suite mon Julien a gré, et quand sa nièce est venue lui dire qu'elle le voulait pour mari, il s'est mis a rire et lui a pincé Torcille au lieu de la gronder, comme il aurait bien pu le faire, n'est-ce pas ?
La noce devait avoir lieu a Cannes -, puis les jeunes mariés viendraient a Paris avec l'oncle qui cédait son commerce pour s'établir dans la capitale et y fonder une maison de vente « provenance directe >» .;
— Vous aurez bien la bonté, madame Pichot, dit la veuve, de recommander ces enfants a votre fille et a votre gendre. Ce n'est pas moi qui puis leur faire faire de belles connaissances^ je compte sur M. et madame Claudel pour les présenter dans la société.
Madame Pichot murmura quelque chose qui pou-
vait passer pour un assentiment; son mari ne dit rien, mais une lueur singulière passa sous ses sourcils, devenus tout blancs depuis peu.
Est-ce cette demande de protection qui avait réveillé les chagrins secrets du vieillard, ou bien le sentiment vague de sa fin prochaine ? Quand la veuve se fut retirée, la veilleuse établie pour la nuit, dans le calme de la rue déserte a cette heure avancée, il souleva la tête de dessus l'oreiller et respira plus fortement que de coutume.
— Adèle, dit-il a sa femme, je ne vivrai plus bien longtemps. Écoute-moi et souviens-toi de mes paroles : Ne donne pas ton bien a ta fille-, j'ai fait mon testament en ta faveur. Ne lui donne rien ; elle l'aura après toi.
— Pourquoi me parles-tu de ces choses-là? fit madame Pichot bouleversée; est-ce que tu te sens si malade, mon pauvre ami?
— Je ne suis pas plus malade qu'à l'ordinaire, mais je ne durerai plus bien longtemps... il y a un chagrin là, vois-tu... un gros chagrin ; je l'ai étouffé , mais il se venge , et c'est lui qui m'étouffe à présent. Notre fille n'a pas de cœur !
La mère pleurait silencieusement -, elle aussi avait étouffé son chagrin. Ces deux êtres, que trente ans de vie commune avaient si étroitement liés, s'étaient réciproquement caché leur peine : chacun espérait que l'autre n'y prendrait garde.
— Ne lui donne pas ton bien, reprit le père avec insistance, elle te laisserait mourir de faim quand elle t'aura dépouillée. Elle sait que je suis malade, elle ne vient pas seulement me voir. Il y a longtemps qu'elle nous a poliment mis à la porte de chez elle, parce que nous n'étions pas d'un genre assez élevé pour elle et sa société... Tu te souviens du dîner de cérémonie ! Il y a longtemps de cela. Eh bien î je l'ai toujours sur le cœur.
Madame Pichot pressa la main de son mari ^ elle non plus n'avait pas oublié cette première et terrible déconvenue.
— Tu m'as bien compris, répéta-t-il avec force, je ne veux pas que tu le dépouilles pour elle -, elle n'en vaut pas la peine.
— Pichot, c'est notre fille ! dit douloureusement la mère.
— Tant pis pour nous, répondit le père ; et son
mari est un imbécile qui se laisse mener par elle... Tout cela fmiramal, ma femme. Heureusement, je ne serai pas la pour le voir.
Il ferma les yeux, car il était fatigué, et s'endormit l'instant d'après. Sa femme pleura sans bruit jusqu'au jour. Elle ne savait que trop combien son mari avait dit vrai !
— La voila, madame Pichot^ n'est-ce pas qu'elle est mignonne.? dit madame Bardet en présentant sa bru a ses voisins, une après-midi de mai.
Les deux vieux ne purent s'empêcher de sourire. Certes elle était gentille, la jeune madame Bardet, avec son air de biche effarouchée, ses grands yeux bleus, son visage rond plein de fossettes, ses cheveux châtains, tout frisés et rebelles, et les grâces d'une enfant gâtée qui se sent aimée.
La veuve avait oublié toutes ses petites rancunes, tous les menujs froissements de son amour-propre
maternel , lorsqu'au sortir du wagon elle avait entendu sa belle-fille lui dire a l'oreille :
— Maman, nous allons bien vous aimer 1
Et, de fait, qui aurait pu tenir rigueur a cette fillette pétulante? Elle mettait la maison sens dessus dessous avant qu'on eût le temps de s'en apercevoir, elle embrassait sa belle-mère dans le cou pour la chatouiller, et éclatait d'un rire aussi frais que ses dents étaient blanches 5 elle adorait son mari et devenait tranquille, presque sérieuse, tant elle avait peur de lui déplaire! Madame Bardet la mère en raffolait.
Le vieux logis maussade et bourgeois des époux Pichot s'éclairait de cette grâce juvénile, si bien qu'en un instant tout le monde y devint gai. Julien, un peu saisi d'abord par son retour dans cet intérieur où jadis il avait aimé Adeline, souriait gentiment en voyant l'acueil fait a sa petite femme.
C'est devant ces fauteuils si laids et si solennels, devant cette pendule affreuse^ devant cette cheminée toujours sans feu, qu'il avait jadis rendu a Adeline les deux ou trois lettres qu'elle lui avait écrites dans l'illusion d'un amour qu'elle ne res-
sentait pas. Que tout cela était loinl Qu'il était loin, le jour de la noce où le regard envieux de la jeune mariée lui avait soudain dévoilé la triste vérité, où il avait tant pleuré, non sur celle qu'il perdait, — il ne Taimait plus, — mais sur les débris de son rêve d'amour, renversé par l'idole elle-même I
En reportant les yeux sur sa jeune femme dont les câlineries enfantines faisaient rire aux larmes les vieillards et sa mère, il fit une comparaison involontaire entre ses deux amours. L'une l'avait repoussé parce qu'il était pauvre, — elle n'était pasl)icn riche, cependant, — mais elle compensait par l'orgueil ce qui lui manquait en fortune ; l'autre était riche, elle lui avait tout donné, elle avait jeté aux pieds de l'homme qu'elle aimait sa dot et ellemême, trop heureuse de voir ses trésors acceptés.
Il se leva et baisa tendrement la menotte de sa femme, qui, interdite d'abord, éclata de rire tout en rougissant et lui tendit son front pur.
— C'est que je n'ai pas encore l'habitude de me laisser baiser les mains, dit-elle pour s'excuser, mais il faut espérer que cela viendra.
Ravis de cette apparition de printemps, ils jasaient tous ensemble, avec ce laisser-aller, cette bonne confiance qui vient parfois a certaines heures trop rares, où l'on se sent heureux d'être ensemble, — quand la sonnette tinta.
Instinctivement, les fauteuils s'écartèrent, on baissa le ton, ej; tout reprit l'aspect cérémonieux d'une visite de noces. Adeline entra.
Les années avaient mis leur marque sur elle, non qu'elle eût vieilli ou enlaidi, mais les préoccupations matérielles, la lutte avec les mesquineries de la vie lui avaient ôté tout le charme de la jeune femme. Elle était très-jolie, plus jolie que jamais-, mais elle pouvait avoir aussi bien trente-cinq ans que vingt-cinq : la jeunesse , ou du moins tout ce qui fait le charme de la jeunesse, l'abandon, la franchise, la grâce inconsciente du regard et du sourire, tout cela avait disparu. Adeline était devenue la belle madame Claudel : elle ne devait pas prétendre a plus.
A son entrée, Julien fit un léger mouvement pour se retirer du cercle^ mais madame Bardet ne l'entendait pas ainsi.
— Voyez, dit-elle, madame, si le petit Julien a changé depuis qu'il est parti pour Cannes, si malade qu'on le disait poitrinaire... Voici madame Bardet, ma belle-ûlle ^ j'espère que vous serez assez aimable pour la piloter un peu dans le monde.
Adeline jeta un regard sur la jeune mariée et un autre sur Julien. Elle avait eu connaissance de ce mariage, et avec cet esprit de mauvaise grâce qui lui était propre, elle avait espéré que la femme de Julien serait laide ou sotte, peut-être les deux ensemble, si la Providence daignait l'écouter. Elle fut cruellement désappointée par la réalité, mais son visage n'en laissa rien paraître ^ elle adressa au jeune couple une phrase aimable et ambiguë qui pouvait dire rien ou beaucoup, suivant la manière dont on la comprendrait.
Julien répondit par un salut si froid qu'Adeline se sentit blessée. Dans ce salut elle lisait toute l'histoire des quelques années qui venaient de s'écouler : le désappointement cruel du jeune homme, le dédain que lui avait inspiré la trahison, l'intention bien arrêtée de traiter madame Claudel comme une étrangère etdese tenir a l'écart du jeune ménage...
Elle rougil sous l'affront, se détourna et s'occupa exclusivement de son père, qui reçut sessoinsavee la bonhomie railleuse dont il ne se déparlissail plus envers elle.
— Tu n'as pas été aimable avecmadame Claudel, dit la veuve a son fils, quand ils eurent quitté la maison de leurs amis.
Julien ne répondait pas-, sa petite femme prit sa défense :
— Il a bien fait, maman, dit-elle avec vivacité j elle est très-désagréable, cette dame, je la déteste. Nous n'irons pas chez elle, n'est-ce pas, Julien ?
— Non, ma chérie, nous n'irons pas , répliquat-il en serrant contre lui le bras de celle qui l'interrogeait par une pression anxieuse.
Effectivement, M. et madame Bardet ne firent pas de visite de noces a M. et madame Claudel. Ils s'établirent a la tête de leur maison de commerce -, la petite femme tenait les livres chez son mari, comme elle avait tenu ceux de son oncle. Le reste de leur temps leur appartenait, car l'oncle se chargeait de toute la partie matérielle des affaires, el
leur vie fut celle des peuples heureux : ils n'eurent d'autre histoire que celle de la naissance de leurs enfants.
M. Pichot n'avait que trop jugé son état. Six mois ne s'étaient pas écoulés qu'il mourut doucecement et sans secousse. Les médecins et les voisins donnèrent bien des noms différents au mal qui l'avait emporté : la vérité, que nul ne sut jamais, est qu'il était mort d'une étrange maladie, celle que les Anglais appellent : « un cœur brisé » .
C'est un mal qui n'a pas de traces visibles et qui détruit rapidement les organismes les plus vigoureux, s'atlaquant tantôt ici, tantôt Ik, sans qu'on puisse préciser de lésions très-graves ^ on en meurt cependant, et les savants y perdent leur latin. M. Pichot avait ressenti la première atteinte de sa souffrance le jour où il avait essayé de prouver a sa femme qu'Adeline agissait naturellement en les
bannissant de sa société habituelle. L'amertume cachée sous la philosophie de ses paroles l'avait lentement empoisonné. Il mourut tranquille, et son dernier souffle fut pour répéter a sa femme de ne pas se défaire de ce qu'il lui laissait.
Les employés des pompes funèbres pliaient les dernières tentures pour les mettre dans leur tapissière verte, lorsque madame Claudel, secouant son mouchoir de poche bordé de noir, se leva du fauteuil où elle venait de passer une heure près de sa mère. En ce moment, le cortège défilait le long du boulevard extérieur et devait approcher du Père- Lachaise.
— Ma pauvre maman, dit-elle, tu vas te trouver bien seule dans cet appartement ; si petit qu'il soit, il sera trop grand pour toi... Je regrette de n'avoir pas de place, sans cela je t'aurais proposé de venir avec nous... mais je n'ai littéralement pas de place, et puis tu t'ennuierais, je ne suis presque jamais à la maison! Si encore j'avais des enfants, cela t'aurait donné quelque occupation... Qu'est-ce que tu vas faire?
— Je n'en sais rien, répondit madame Pichot en
reprenant soudain son sang-froid. Les dernières paroles de son mari tintaient encore à ses oreilles, et elle pressentit le danger.
— Mon père a dû te laisser de quoi vivre ? reprit impitoyablement Adeline, préoccupée uniquement de savoir si elle allait trouver un peu d'ai gent comptant, car cet argent comptant était devenu le souci de sa vie. Tu devrais prendre un appartement plus petit, a la campagne peut-être, ou bien aller passer quelque temps chez les Pichot de Blois.
— J'ai le temps d'y penser, répondit la veuve. Un silence se fit. Madame Claudel furetait dans
le salon, remettant a leur place les meubles dérangés par la cérémonie j tout a coup elle se tourna vers sa mère.
— Sais-tu où est le testament? dit-elle. 11 faudrait pourtant savoir si mon père a mis ses affaires en ordre.
Madame Pichot regarda sa fille d'un œil sec-, après ce qu'elle avait subi depuis quelques jours, aucun coup ne lui était sensible.
— Le testament est chez le notaire, dit-elle ;
is
mais, si lu veux en savoir le contenu, je peux te le dire : ton père m'a laissé la propriété de la moitié de ce qu'il possédait et l'usufruit de l'autre moitié. Ainsi, tu n'auras ta part qu'après moi.
Adeline se mordit les lèvres. Ces dispositions équivalaient a une disgrâce. Elle comprit alors pourquoi son père la regardait si singulièrement pendant les derniers temps de sa vie. Une grande colère la prit, aussi bien contre celui qui n'était plus que contre celle qui restait.
— Je devais m'y attendre, dit-elle d'une voix tremblante de rage -, vous ne m'avez jamais aimée.
Madame Pichot regarda sa fille, secoua la tête , et, sans dire un mot, passa dans sa chambre.
Restée seule, Adeline hésita un instant j puis, avec un geste de dédain, elle mit son chapeau, prit son ombrelle et retourna chez elle.
Elle n'avait pas eu le temps de tourner le coin de la rue que madame Bardet se présenta chez la nouvelle veuve. Elle avait été a l'église, et, :^ après avoir suivi le corps quelques instants, elle accourait, sinon pour consoler son amie, au moins pour pleurer avec elle, ce qui est déjà quelque
chose. Elle fut fort étonnée de la trouver seule.
— Eh bien, où donc est votre fille? demandât-elle dès son premier regard autour de la chambre.
— Elle est partie. Ah 1 ma bonne amie, mon pauvre mari me l'avait bien dit : elle n'a pas de cœurî
Laissant déborder sa douleur, contenue jusque-la par fierté, la malheureuse mère raconta la scène qui venait de se passer.
— C'est comme cela ? s'écria la bonne madame Bardet. Venez avec nous, ma chère ^ vous trouverez bien quelque logement dans le voisinage du nôtre. Julien va avoir un bébé d'ici l'hiver prochain, et nous le soignerons a nous deux ^ nous serons deux grand'mèresî Vous n'aurez plus le temps de penser a cette mauvaise fille, qui n'a pas seulement été capable de vous donner des petits-enfants !
C'est au sein de cette famille improvisée que madame Pichot trouva , en efiet, ce que sa propre fille n'aurait jamais pu lui donner, même avec de la bonne volonté : une affection sincère et des égards journaliers. On ne refait pas sa nature : celle d'Adeline ne se prêtait pas aux tendresses de la famille.
Laurence rêvait un soir au coin de son feu 5 depuis qu'elle était relativement riche, c'est un luxe qu'elle se donnait de temps à autre. Enfoncée dans un bon fauteuil , les mains pendantes, jouissant de la double béatitude de se sentir a l'abri et d'entendre la pluie ruisseler au dehors, elle laissait aller son esprit où bon lui semblait et remontait ainsi le cours de ses souvenirs.
Les années passaient sur elle sans l'effleurer^ son teint mat, ses yeux de velours, ses cheveux lisses et soyeux n'avaient pas à redouter les injures du temps, et à cinquante ans, elle serait aussi belle qu'à trente, quoique d'une autre beauté. D'ailleurs, Laurence ne craignait pas de vieillir 5 après la terrible épreuve qu'elle avait traversée, elle s'estimait trop heureuse d'avoir reconquis sa propre estime et d'avoir gardé un ami comme Melbois. C'est sur ce dernier que s'arrêta sa pensée dans sa rêverie.
Il n'était pas venu la voir depuis plus d'une semaine, mais celte apparente négligence ne l'effrayait point-, elle savait que même lors de ses plus longues absences, il ne l'oubliait pas, et que, la politique une fois satisfaite, il lui reviendrait dès la première heure de liberté.
Cette existence était très-douce, et cependant un point noir obscurcissait l'horizon pour Laurence. Si peu vraisemblable que parût la supposition, si Melbois était pris un jour d'envie de se marier ? A cette pensée, la jeune femme se redressa, s'assit dans son fauteuil, joignit ses mains devant elle et regarda résolument dans son cœur.
Si Melbois se mariait, elle cesserait de le voir, c'était évident. Aucune épouse ne consentirait a recevoir a son foyer celle qui avait pu passer pour la maîtresse de son mari , et la nouvelle mariée eût-elle consenti a fermer ses oreilles aux méchancetés du monde , Laurence n'aurait pu accepter dans la maison de Melbois la place d'une ancienne amie du mari tolérée par l'indulgence de madame. Il faudrait cesser de voir son ami, c'était bien simple. IN'avait-elle pas déjà subi de cruels déchi-
rements? Celui-ci ne serait pas pire que les autres.
A l'idée de perdre celte amitié si douce et si confiante, de ne plus voir assis auprès d'elle, a cet humble coin de feu, l'homme qui depuis dix ans la rattachait seul au reste du monde, celui dont la voix l'avait encouragée', dont le cœur l'avait rehaussée à ses propres yeux, Laurence éprouva tout a coup une douleur si amère, qu'elle fondit en larmes en serrant ses deux mains sur son cœur pour l'empêcher d'éclater.
Un pas pressé retentit dans la rue déserte et s'arrêta devant la porte cochère, qui s'ouvrit et se referma. Laurence regarda la pendule, [qui marquait neuf heures et demie. Jamais Melbois ne venait si tard -, ce ne pouvait être lui. On sonna chez elle pourtant^ elle prit sa lampe, et, grelottant de froid et d'émoliona travers l'antichambre glacée, elle se dirigea vers la porte en demandant: « Qui est là? »
— C'est moi, Laurence, répondit la voix de Melbois, étouffée a dessein dans ce silence de l'escalier.
Laurence ouvrit, frissonnante, inquiète et troublée par cette visite tardive, au point d'oublier que
ses pleurs n'étaient pas essuyés sur son visage. Il referma la porte et se dirigea vers la chambre a coucher, où le feu jetait une lueur tranquille. Elle le suivit machinalement et posa la lampe sur la cheminée, puis elle le regarda avec attention. Il avait dans les yeux une lumière extraordinaire, tempérée par une expression mâle et sereine... Elle ne l'avait jamais vu ainsi ^ elle n'osa lui parler, et attendit ce qu'il allait lui dire.
— Laurence, fit-il en lui prenant les deux mains, Laurence, mon oncle est mort, je suis son légataire universel... Je suis riche!
Elle était bien contente, et cependant le cœur lui manqua. Ce n'est pas la ce qu'elle attendait de cette joie, de cette sérénité... Tout cela pour de l'argent! Elle se sentit soudain triste jusqu'à la mort.
— Tant mieux, balbutia-t-elle, mais ce mot avait l'air d'un reproche, tant sa voix était brisée.
— Je viens d'être nommé député par notre circonscription, continua-t-il sans lâcher les deux mains qu'il tenait serrées. La lutte a été rude, mais mon oncle n'avait rien épargné. Je suis nommé
d'avanl-hier. Vous n'avez donc pas lu les journaux?
Si fait, elle les avait lus-, mais ne sachant pas qu'il se présentait, elle n'avait pas seulement regardé le résultat des élections. Elle le lui dit en un mot, froidement, et elle essaya de dégager ses mains. Tant de joie pour une ambition satisfaite! Elle attendait mieux de lui. Qu'importait, après tout, qu'il fût député.^ L'aimerait-elle davantage pour sa gloire, cet ami de ses mauvais jours? Il lui semblait, au contraire, que le bruit autour de sa personne allait les séparer pour toujours. Elle pouvait être l'amie d'un homme obscur^ mais pouvait-elle tolérer qu'un député, appelé a devenir ministre probablement, vînt sonner a sa porte a des heures indues? N'y aurait-il pas la un manque de pudeur de leur part a tous les deux?
Son regard parlait pour elle, et Melbois y lisait comme dans un livre-, il n'avait pas dit tout ce qu'il avait à dire sans doute, car il retint de force les mains rebelles, et fixant sur ceux de Laurence ses yeux lumineux, il continua en souriant :
— Maintenant que je suis riche et que j'ai reconquis ma place devant mes concitoyens, dites-moi,
dame Laurence, si vous allez refuser de m'épouser. L'épouser!... Laurence fit un faible mouvement pour se dégager; ses yeux s'agrandirent démesurément, et Melbois fut obligé de l'asseoir dans le fauteuil, car elle allait tomber.
— Vous épouser? dit-elle, sans le quitter du regard.
— Certainement. Pensez-vous que si j'avais été, il y a cinq ou six ans, ce que je suis aujourd'hui, j'aurais attendu si longtemps pour vous le demander?
Elle poussa un grand soupir qui allégea son cœur oppressé. C'était la ce qui mettait tant de joie sur le visage de cet homme? Elle le bénit pour cela dans le fond de son âme : c'était une grande douceur pour elle que de le voir au-dessus des appétits vulgaires.
Il la regardait, les yeux pleins de cette flamme tranquille qui le transfigurait-, il avait laissé aller les mains de Laurence. Ne lui suffisait-il pas de la voir si heureuse et si fière? Elle aussi le regardait, avec une expression d'orgueil légitime, de triomphe suprême qui la rendait plus belle et plus touchante que jamais. Ils restèrent ainsi un moment^ puis
Melbois parla doucement, comme dans une église.
— Vous consentez, n'est-ce pas?
Laurence fit un mouvement de brusque surprise ^ cette question la rejetait dans la réalité. La joie de son visage disparut soudain^ elle poussa un long soupir, de tristesse cette fois, et, baissant la tête, elle répondit lentement et a regret :
— Non!
— Comment, non? s'écria le député qui s'assit en face d'elle et se pencha pour lui parler plus confidentiellement^ vous ne voulez pas m'épouser, alors que depuis des années je ne pense qu'a cela, me demandant si je serai encore assez jeune le jour où je pourrai réaliser mon rêve? Je suis trop vieux, dites, Laurence; j'ai des cheveux gris, je suis usé par le travail et la peine 5 c'est pour cela que vous ne voulez pas de moi?
Laurence le regarda bien en face, les yeux pleins de larmes contenues.
— Tel que vous êtes, dit-elle, je vous aime.
— Ah! chère aimée, s'écria Melbois en joignant les mains, que je vous remercie de cette parole! Vous verrez que la vie a encore des joies pour nous. . .
Elle i'arréla d'un geste si triste qu'il en fut consterné.
— Je ne vous épouserai pas, dit-elle, je ne puis pas vous épouser.
— Et pourquoi, grand Dieu! puisque vous m'aimez?
— Pourquoi? Vous voulez donc que je vous le dise? fit Laurence en détournant son visage inondé de larmes. Vous n'avez pas la charité de le deviner?
Il resta perplexe, ne comprenant pas, tant il était loin de la pensée de la jeune femme.
— Vous avez oublié ce que j'étais quand vous m'avez connue? reprit-elle en serrant douloureusement ses mains l'une contre l'autre -, je m'en souviens, moi, et c'est pourquoi je ne vous épouserai pas.
— Laurence! s'écria Melbois qui se leva et fit un pas vers elle, est-il possible que vous songiez encore a cela?
— Y songer 1 dit-elle en tournant vers lui son visage couvert de rougeur, mais je ne songe pas à autre chose! Je me lève en y songeant, j'y pense
tout le jour, et quand je veux m'endormir, je retrouve celle idée sur mon oreiller.
Profondément ému au spectacle de cette blessure qu'il croyait depuis longtemps fermée, Melbois resta immobile devant elle, craignant de l'offenser ou de l'affliger. Elle reprit au bout d'un instant :
— Votre demande me touche peut-être plus encore qu'elle ne m'honore. Je vous savais capable de tout ce qui est noble et généreux, je ne me savais pas si près de votre cœur. Pardonnez-moi de vous causer quelque peine-, je ne puis pas, non, c'est impossible.
— Rien n'est impossible, dit tout bas Melbois. Elle secoua la tête.
— Si, il y a des choses impossibles-, la femme d'un homme politique ne doit pas être montrée au doigt.
— Si quelqu'un osait vous attaquer...
— Personne ne m'attaquera, vous n'aurez jamais à me défendre, et tout le monde saura que vous avez épousé l'ancienne maîtresse de votre ancien secrétaire. . . Laissez-moi nommer les choses par leur nom, ajouta-t-elle en voyant qu'il voulait Tinter-
rompre, c'est ainsi que le monde les nomme. Ce qu'était cet homme que j'ai eu le malheur d'estimer assez pour l'aimer, ce que je suis moi-même, personne ne prendra la peine de s'en inquiéter. La part de pitié qui est entrée dans mon amour pour lui, le fardeau de honte qu'il a jeté sur lui-même quand il m'a abandonnée, cela encore n'intéresse personne. La profonde humilité, oh! oui, bien profonde, avec laquelle j'entends aujourd'hui vos paroles, le regret que je ressens de n'avoir pas mieux gardé mon honneur, la douleur intolérable que me cause la pensée que je vous afflige, qu'importe tout cela dans la balance des conventions sociales? Le monde ne s'en soucie guère, cela ne l'intéresse pas. Ce qui l'intéresse, c'est le scandale du jour, c'est la honte et l'infamie de son prochain cotées à tant la ligne dans les journaux spéciaux; c'est de pouvoir se raconter entre camarades : « Vous ne savez pas.? Melbois avait hérité de la maîtresse de son ancien secrétaire, il vient de l'épouser : la fin couronne l'œuvre! » Non, mon ami, on ne dira pas cela de vous. Si je consentais, je commettrais une lâcheté.
Melbois s'inclina el baisa respectueusement la main qui pendait au côté de Laurence.
— Et pourtant vous m'aimez, dit-il tristement^ mais ce n'est sans doute que de l'amitié.
— Je n'en sais rien, répondit-elle-, je sais que je suis fière de vous, que la pensée de porter votre nom me rend ivre de joie, que je pense à vous constamment, inquiète quand vous êtes absent, heureuse quand je vous sais tout près^ je ne vois d'intéressant dans le monde que ce qui se rapporte avons ou ce qui vous intéresse-, j'aime votre présence et votre visage, je suis calme et a l'abri de tout mal quand je vous vois... Nommez cela comme il vous plaira, a coup sûr jamais aucun homme n'a tenu tant de place dans ma viel Non, pas lui, oh! noni dit-elle, répondant a une interrogation involontaire des yeux de son ami. Non, je ne Taimais pas ainsi-, je l'aimais par pitié, et quand il m'a quittée, le mépris a tué mon amour sur-le-champ. Mais vous, si vous me méprisiez, je mourrais!
— Laurence, je vous en supplie, reprit-il, soyez ma femme!
— Non, je ne l'ai pas mérité, dit- elle. Et je ne
veux pas vous nuire. Je vous ai dit non, c'est non.
— Et si je rentrais dans la vie privée? murmura l'homme politique, non sans effort.
Elle le regarda avec admiration et voulut lui tendre les deux mains, mais elle se retint.
-— Non encore, dit-elle, ce n'est pas à présent que vous en avez le droit. On ne se retire pas de l'arène au moment du combat.
H resta pensif, accoudé a la cheminée.
— C'est vous que j'admire, dit-il-, vous êtes une vaillante! Mais quand nous aurons triomphé, quand je céderai la place à de plus jeunes, je rentrerai dans l'obscurité.. . Alors, Laurence. .. Mais je serai trop vieux, dites?
— Ne me tentez pas, dit-elle, vous serez toujours jeune. Hélas! mon ami, avant cela, nous serons peut-être morts tous deux.
— Qu'importe, si nous avons vécu heureux, dans l'espérance de voir se réaliser notre rêve! Ahî Laurence, vous ne savez pas ce que c'est que de porter sa chimère en soi pendant des années!
Laurence sourit tristement. Non, elle n'avait pas de chimère dans son cerveau, elle n'avait porté que
des regrets et des remords. 11 se rassit en face d'elle, au coin du feu.
— Voila comme nous serons quand nous serons vieux, dit-il avec un sourire. Vous dites que je serai toujours jeune, je n'en sais rien-, mais vous, Laurence, vous serez toujours belle I
Ils se mirent a causer paisiblement de l'avenir qui s'ouvrait devant Melbois et devant la France, et personne, à les voir, n'eût cru qu'ils venaient de décider de leur vie.
Quand, une heure plus tard, Laurence se retouva seule, elle resta pensive un moment.
— Non, se dit-elle, je n'ai pas mérité tant de bonheur. Il se mariera a quelque jeune et aimable femme ^ moi, je deviendrai vieille toute seule... Mais je suis contente qu'il m'ait demandée, bien contente! Puisse-t-il être heureux !
De ce jour, devant sa conscience, elle porta plus haut la tète-, l'estime d'un homme de bien l'avait réhabilitée a ses propres yeux.
Madame Claudel était occupée un matin à reviser les comptes de sa cuisinière, et, devantles colonnes de chitlres, son visage aux traits fins et durs prenait une expression de plus en plus pénible. Elle voyait tous les jours les dépenses devenir plus fortes, sans pouvoir arrêter ce courant terrible qui l'emportait elle ne savait où.
Elle avait voulu un appartement somptueux : elle l'avait eu -, une voiture : le cocher l'avait dans la cour, un coupé a son chiffre, — loué au mois, il est vrai , mais pourtant elle allait au Bois dans sa voiture, ce qui, on le sait, n'est pas une mince satisfaction pour quiconque n'en a pas l'habitude.
Mais toutes ces métamorphoses ne s'étaient pas accomplies sans ébrécher fortement le budget du ménage, et Adeline arrivait a chaque fin de mois avec un déficit qui se comblait provisoirement par une note non soldée chez quelque fournisseur.
Claudel, sur ce point seul, s'était montré inébranlable -, il adjugeait a sa femme une somme qu'il trouvait largement suffisante et qui l'eût été, en effet, si madame Claudel avait pu modérer ses appétits effrénés de luxe et d'ostentation. Il semblait h la jeune femme que jamais elle n'arriverait a combler l'abîme de désirs non satisfaits que son enfance besoigneuse et sa jeunesse économe avaient creusé en elle. Instinctivement, elle s'éloignait de tout ce qui restait en arrière sur la route qu'elle parcourait ^ ses amis de Trouville, ceux qui avaient posé le pied de son mari sur le premier barreau de l'échelle qu'ils gravissaient maintenant si vite étaient aussi oubliés d'Adeline que s'ils n'eussent jamais existé.
Un jour, deux ou trois ans après leur première entrevue, madame Ronceret, rencontrant Adeline, avait tenté de s'arrêter pour lui dire quelques mots^ Adeline lui avait adressé un de ces saints vagues qui signifient : Pardon , je ne me souviens pas de votre nom... et avait passé tranquillement, en abaissant son ombrelle entre son visage et celui de la dame importune. Elle avait pourtant mangé bien des dîners fins dans cette maison-la ^ mais madame
Ronceret n'était plus la cousine que d'un ministre tombé. Le minisire actuel, qui protégeait Adrien, était l'ennemi juré de l'autre, — et madame Claudel tenait a ne pas faire d'imprudences, surtout en matière politique.
C'est ainsi qu'elle cheminait dans la vie, se débarrassant de ses amitiés gênantes avec le sans façon dont on use envers les vieux habits, sans qu'un remords vînt jamais troubler la marche tranquille de ses ambitions. Ses nouvelles connaissances la trouvaient toujours charmante, et les anciennes n'avaient guère le droit de se plaindre, car si elle les négligeait, elle ne se brouillait avec personne. Les brouilles engendrent des souvenirs fâcheux, et il est bien plus sage de ne pas laisser de souvenirs du tout. Manquer de mémoire n'est pas un crime.
Mais cette manière de comprendre la vie engendre aussi ses petits inconvénients. Adeline n'avait jamais d'amis. Non que les relations sociales que l'on appelle abusivement amis ne fussent nombreuses autour d'elle, mais les vrais amis, ceux qui vous aiment , ceux qui se donnent de la peine
pour VOUS tirer d'embarras ou simplement pour vous faire plaisir, ceux-là ne connaissaient pas le chemin de sa demeure. On trouve toujours quelqu'un pour vous tenir compagnie dans une loge au théâtre; mais il n'est pas aussi facile de se procurer «n billet de mille francs dans un besoin pressant. Adeline l'avait appris a ses dépens.
Claudel était économe, et sa femme le trouvait avare. L'avocat venu jadis de sa province avec une centaine de francs dans sa poche, échaudé ensuite par les insuccès du début, accoutumé pendant des années à vivre d'épargne sous la sage administration de Laurence, ne sentait pas la nécessité de dépenser de l'argent au delà d'un bien-être bourgeois et cossu. A vrai dire, il ne jouissait pas du luxe que sa femme introduisait dans la maison : absent tout le jour, parfois le soir, car ses affaireslui prenaient la majeure partie de son temps, il n'appréciait pas la différence qui existe entre le vrai luxe et la simple apparence de la richesse, et se fût bien contenté de cette dernière.
Aussi reprochait-il a Adeline l'énormité de ses dépenses toutes les fois qu'elle faisait un appel sup-
plëmentaire a sa bourse. Le malin de ce jour, il avait été plus loin et s'était fâché pour tout de bon.
— Je n'ai pas envie, avait-il dit, de mourir sur la paille a cause de tes fantaisies. Si nous mangeons le capital avec le revenu, que nousrestera-t-il pour plus tard ?
Adeline avait représenté qu'ils n'étaient pas encore au pinacle, qu'il fallait se faire des relations plus influentes, que pour cela il fallait paraître trèsriche et en position de se passer de tout le monde 5 Claudel ne voulut rien entendre.
— Après tout, dit-il, je me trouve bien comme je suis.
Adeline haussa les épaules.
— Toi ? dit-elle, tu veux être ministre , dis done le contraire !
Claudel rougit et ne répondit pas. Il caressait en effet dans sa tète le projet de diriger le char de l'État, comme il disait en plaisantant -, il s'en trouvait tout aussi capable que tantd'autresetse croyait assez protégé pour arriver a ses fins. Avec peu de conscience et beaucoup de haut, il n'est pas difficile de se faire une coterie d'amis prêts à vous
porter au pouvoir, afin de se servir de leur créature comme d'un homme de paille. C'est un rôle que les amis de Claudel lui préparaient, et c'est pour le remplir qu'il voulait avoir de l'argent en réserve, sachant bien que plus d'une de ces complaisances se ferait payer.
— Après tout, dit-il d'un ton bourru, cet argent, c'est moi qui le gagne, et je ne vois...
Adeline lui mit si rudement la main sur le bras qu'il s'arrêta stupéfait et la regarda en face.
Les lèvres blanches de la jeune femme tremblaient de colère, et elle ne put parler sur-lechamp.
— Toi? dit-elle enfin quand elle eut recouvré en peu d'empire sur elle-même, — c'est toi qui as gagné cet argent? Toi? Eh bien, écoute un peu l'histoire de ta fortune. Je t'ai épousé quand tu n'avais presque rien -, ma dot a été pour toi un appoint indispensable. Ensuite, c'est moi qui l'ai emmené a Trouville, où j'ai posé les premiers jalons de notre position. C'est moi qui ai noué les relations. C'est moi qui ai gagné pied a pied la situation que nous avons aujourd'hui. Sans moi, lu ne serais
qu'un petit avocat sans sou ni maille-, tu le sais bien ! Ne viens pas me dire que la fortune est a toi, elle est à nous, et j'y ai plus de droit que toi !
— C'est possible, dit brutalement Claudel en gagnant la porte -, mais la loi me la donne, et je la garde !
Il sortit, et Adeline, les yeux a demi voilés sous ses paupières soudain bistrées par la rage, les dents serrées, les mains nerveusement crispées, regarda pendant quelque temps la porte fermée. Si elle avait pu tuer Claudel en ce moment et n'avoir rien à faire avec la justice, elle l'eût tué sans hésiter. La bêtise et l'ingratitude de cet homme, dont elle s'était servi comme d'un auxiUaire et qui prétendait aujourd'hui ne lui rien devoir , la mettaient hors d'elle-même.
Enfin, vaincue par l'impuissance de se venger immédiatement, elle se remit a ses chiffres pour détendre ses nerfs par l'application du travail.
La femme de chambre ouvrit la porte et dit a haute voix :
— M. Bouchet demande a parler a madame pour affaire urgente.
240 LES DEGRÉS DE L'ÉCHELLEi
M. Boucliet! Adeline leva la tête d'un air interrogateur ^ ce nom ne lui disait rien.
— Je ne le connais pas, dit-elle. Que veut-il?
— Il dit qu'il a connu madame quand elle était petite.
Madame Claudel retrouva soudain la mémoire. Bouchet, en effet, le tapissier Bouchet, auquel en un jour de détresse elle avait emprunté quatre mille francs, qu'elle ne lui avait jamais rendus.
— Pourquoi l'avez-vous reçu? dit-elle brutalement a la femme de chambre.
— Madame n'avait pas donné d'ordres, répondit hypocritement celle-ci, enchantée de faire pièce a sa maîtresse, qui la traitait « comme un chien », disait-elle.
— Faites-le entrer, dit Adeline, de mauvaise humeur.
Bouchet entra. Les années ne l'avaient pas ménagé, ni les soucis non plus. On n'est pas jeune impunément plus longtemps qu'il ne convient, et le tapissier s'en apercevait depuis quelque temps déjà.
Adeline eut peine a le reconnaître, tant il difle-
rait de l'homme pimpant et bien conservé dont elle avait gardé le souvenir.
— Je suis venu, ma petite Adeline, dit le vieillard, troublé parle salut cérémonieux de la jeune femme, je suis venu te voir, et j'ai eu de la peine a te trouver 5 tu as changé plusieurs fois de domicile depuis la dernière adresse que j'avais de toi... Tu es bien, ici !
11 regarda autour de lui, en homme qui connaît la valeur des choses. Ce n'était pas lui qui avait fourni l'ameublement luxueux ^ c'était un tapissier bien connu de ceux qui n'aiment pas à garder longtemps les mêmes objets sous leurs yeux. La promesse faite autrefois, quand Adeline avait besoin d'argent, s'était envolée avec bien d'autres choses!
— Tu dois être a ton aise, reprit Bouche t ^ du moins on peut le supposer d'après ce que je vois. J'avais une demande à adresser a ton mari... On m'a dit que le préfet de X... veut meubler a neuf sa préfecture, et comme je sais que Claudel est au mieux avec lui, je voulais lui parler... 11 le connaît bien, n'est-ce pas?
Adeline fit un signe de tête afûrmatif. Il le con-
naissait bien , en elTet , la préfecture avait été offerte a son mari -, mais elle l'avait forcé a la refuser, ne voulant pas quitter Paris pour aller s'enfouir en province. C'est par suite de ce refus que Claudel avait proposé le titulaire actuel qui avait été agréé.
— On m'a dit qu'ils sont au mieux ensemble, et que ce monsieur n'a rien a refuser a ton mari. II devrait bien lui dire un mot en ma faveur^ les affaires ne vont pas bien, ma petite Adelincj j'ai un stock considérable de marchandises, pas du vieux, rien que du neuf, et du bon! Cela doit lui être bien égal, a ce monsieur, de prendre son mobilier chez moi ou ailleurs.. . Tu lui en parleras, n'est-ce pas ?
Adeline prit son grand air de cérémonie.
— Je lui en parlerai certainement, dit-elle^ mais vous savez, monsieur Bouchet, que les femmes ne sont rien du tout en politique; mon mari fait ce qu'il veut et ne m'écoute guère. Je lui en parlerai ; mais si je ne réussis pas, il ne faudra pas vous en prendre a moi.
— Bien entendu, bien entendu, balbutia le vieil-
lard, abasourdi par celle manière glaciale d'accueillir sa démarche. Et puis, tu sais bien, petite Adeline, c'est l'usage de donner un pot-de-vin a ceux qui font conclure une affaire^ — si tu m'arrangeais cela, les quatre mille francs... tu sais ? Il y a déjà bien longtemps ! ... Eh bien , nous n'en reparlerions pas, hein? Ce serait pour tes épingles... Ce n'est pourtant pas que je n'en aie bien besoin... car les affaires ne vont plus du tout, mais enfin, je serais content de te les donner...
Il hésitait etbalbuliait, sentant qu'il était importun et qu'il avait l'air d'un vieux pauvre. On eût dit qu'en parlant de l'argent qui lui était dû, il demandait la charité. Adeline se leva d'un air digne.
— Mais pas du tout, monsieur Bouchet, dit-elle, nous vous devons cet argent, et nous vous le payerons ! Je croyais bien vous l'avoir remboursé!... Non ?... Vous en êtes sûr ?
— Mais non, ma petite fille, tu ne me l'as pas rendu 1 dit humblement le tapissier, honteux de se voir accusé de réclamer son dû après avoir été payé. Tu ne me l'as pas rendu-, mais cela ne fait rien, si tu es gênée...
— C'est singulier, je croyais bien vous l'avoir remboursé tout de suite après l'emprunt. Regardez sur vos livres, monsieur Bouchet, je regarderai sur les miens.
— C'est cela, fillette, et tu verras bien que je ne me trompe pas. Mais ce n'est pas ça qui est l'important, ce serait l'ameublement pour la préfecture ; il y en a la pour une soixanlaine de mille francs, et je t'assure que cela viendrait bien à propos.
— C'est entendu, j'en parlerai, fit Adeline en avançant vers la porte avec une telle précision de mouvements que Bouchet, traqué, sortit avec un humble salut. Elle referma la porte elle-même avec un geste d'humeur, puis revint a son registre, où pendant sa conversation récente , les chiffres n'avaient rien changé a leur affligeant total.
Il arrivait bien, ce vieux quémandeur! L'affaire du mobilier était promise depuis longtemps à son tapissier actuel, qui, en raison de cette fourniture, lui avait diminué 3,000 francs sur sa facture et avait consenti a attendre le règlement six mois de plus qu'il n'avait d'abord été convenu.
La porte de la salle à manger s'ouvrit encore une
fois, et madame Claudel tourna la tête avec un vif mouvement de colère-, mais son regard s'adoucit, et elle ne dit rien en voyant entrer Nolard, qui referma soigneusement la porte et s'approcha d'elle d'un air souriant.
— Eh bien, dit-il, pas contente?
Adeline secoua la tête.
— Ils ne veulent pas s'arranger a votre idée, ces coquins de francs et de centimes? Quels idiots! Voyons un peu.
Il feuilleta le livre décomptes dubout des doigts, sourit et le referma doucement sans le brusquer.
— Où est Claudel ? dit-il d'un air gai.
— Au bureau.
— Vous déjeunez seule?
Il sonna la femme de chambre et lui ordonna de mettre son couvert, puis il emmena Adeline dans le salon, non sans avoir soigneusement mis le registre sous son bras. Quand il se fut installé dans une bergère, il dit a madame Claudel :
— Alors ça ne va pas du tout ?
— Adrien n'est pas raisonnable, dit-elle ; il m'a fait une scène ce matin. Je ne sais plus où donner
de la tête. Vous aussi, tous me poussez toujours a la dépense...
Nolard sourit d'un air satisfait.
— Que voulez-vous, dit-il, c'est mon faible, j*aime une maison bien montée, où tout vient a souhait; j'aurais pu me procurer cela chez moi, mais il faut une femme dans un intérieur, et je n'ai pas, — je n'ai plus de goût pour le mariage. La seule femme qui me convenait n'est pas libre.. .
Il jeta un regard oblique et tendre à Adelnie, qui ne broncha pas, et continua :
— J'ai mieux aimé voir ce luxe autour de vous qu'autour de moi-même, et je ne m'en repens pas. Combien vous faut-il ?
Adeline hésita. Bien des fois elle avait accepté les offres de Nolard, qui se trouvait toujours à point nommé pour le tirer d'embarras^ mais jusqu'alors il avait paru lui rendre ces services sans arrièrepensée, uniquement pour lui être agréable, de même qu'il avait amené Claudel a une situation inespérée par esprit de camaraderie, par amitié, — puisque ce mot peut signifier tant de choses différentes.
La phrase que Nolard venait de prononcer changeait cet ordre de choses : c'était une déclaration...
Eh bien, pourquoi pas? Si l'heure était venue ou il voulût se faire payer de ses bons offices, tant mieux !
Il avait attendu longtenaps, sans doute, parce que d'autres liens le retenaient ailleurs; il était libre, il venait achever l'œuvre a laquelle il travaillait depuis plusieurs années. Rien n'était plus naturel, et ce n'est pas Adeline que cette pensée pouvait effaroucher.
— Ne parlons pas de cela, dit-elle, faisant allusion a la question d'argent-, est-il vrai que vous ayez du plaisir a me voir entourée de ce bien-être sans lequel une femme comme il faut ne peut exister?
— Pou vez-vous le demander? Vous voila a l'apogée de votre beauté. Vous avez vingt-huit ans, n'est-ce pas? Vous n'en paraissez pas vingt-cinq. Vous savez vous habiller, marcher, recevoir-, en un mot, vous voila accomplie! Il faut bien que vous soyez récompensée de vos progrès dans l'art de vivre. Puisez,
ma chère, puisez I Quand il n'y en aura plus, nous en chercherons d'autre. Ce n'est pas nous qui avons la peine de le gagner.
Il tendait son portefeuille a Adeline. Elle le prit doucement, sans rien dire. Le pacte était conclu.
Adeline touchait au but de ses rêves -, un prochain remaniement dans le personnel allait assurer à Claudel un de ces postes élevés où les gens d'un p^rti poussent volontiers un homme médiocre , aûn de pouvoir s'en servira leur aise. D'un côté l'ambition satisfaite, de l'autre la question d'argent réglée a son entière satisfaction, elle se sentit désormais complètement heureuse et s'abandonna au plaisir de vivre. Rien de ce que le luxe peut donner ne lui parut irop beau pour elle ^ couvrant ses dépenses du prétexte usé, mais toujours bon, des occasions excellentes, des ventes au rabais, etc.,
elle eut de tout ce qui peut s'acheter et se \endre dans cette bonne ville de Paris. Nolard cédait volontiers à tous ces caprices, car il était sinon très-amoureux, au moins très-satisfait ; Adeline possédait au plus haut point ce qui pouvait plaire a ce viveur sans scrupules : en même temps qu'une beauté incontestable, une âme sèche et égoïste qui l'assurait contre les scènes de jalousie, les effusions de sentiment et tout ce temps perdu de l'amour et des affaires qu'on passe en brouilles et en raccommodements.
Ils détestaient tous deux également la sentiment talité et les rêveries inutiles. Un des premiers conseils que donna Nolard a sa maîtresse fut de jouer a la Bourse pour son compte \ elle s'empressa de profiter d'un avis si sage, et, guidée par les conseils de son ami, elle fit deux ou trois belles affaires a l'insu de son mari. Le produit de ces opérations fut couvert en bonnes valeurs , faciles a négocier , de celles qu'on emporte dans un petit sac de voyage et qu'on peut vendre a l'étranger. II faut tout prévoir, et si jamais une mauvaise chance voulait qu'on fût forcé de faire un petit voyage, il ne
serait pas mal de pouvoir partir sans autre encombrement que de l'argent comptant.
— Mais, dit madame Claudel, après que Nolard lui eut expliqué sa théorie, est-ce que vous pensez a faire un voyage? Et comment pourrais-je vous accompagner .?...
— Ma chère amie, répondit l'homme prudent, je ne pense pas le moins du monde à quitter Paris j mais il peut se présenter telle circonstance qui renverse tous mes plans et les vôtres... Reposez-vous sur moi du soin de nos intérêts.
La chose était facile, Adeline obéit et ne se préoccupa plus de rien de l'avenir.
Claudel n'était pas si heureux : après le premier moment de satisfaction orgueilleuse causé par sa promotion à de nouvelles dignités, il avait compris pourquoi on l'avait placé la de préférence a tant d'autres. Il s'était permis dans les premiers temps d'émettre un avis-, mais on lui avait bien vite fait sentir qu'il n'était point la pour penser par luimême ] il ne devait avoir d'autres avis, d'autres projets, ne prononcer d'autres discours que ceux qui lui seraient dictés pas ses protecteurs.
Ce rôle ne lui plut pas. Claudel n'avait pas reix a toute dignité personnelle ^ il sentait bien que so. passé comptait quelques actions blâmables, et que l'amitié de ceux qui l'entouraient n'était pas de nature a le rehausser dans sa propre estime ^ mais ces retours sur lui-même étaient assez pénibles pour qu'il s'efforçât d'en éloigner la pensée, et il la chassait de son mieux. Un jour pourtantil fut si vertement rembarré au sujet d'une question qui lui semblait n'offrir qu'une seule solution, et le parti auquel il reçut l'ordre de s'arrêter lui parut tellement inique qu'il rentra chez lui fort mécontent.
Après le dîner, il suivit Adeline dans le salon, et comme elle le regardait, assezétonnéede cette infraction aleurs usages, il s'assiten face d'elle en lui disant :
— J'ai besoin de causer avec toi.
Le ton n'avait rien de menaçant. Claudel paraissait débonnaire, et cependant la jeune femme ne put empêcher un frisson de la parcourir. Elle pâlit légèrement et dit a son mari :
— Je vous écoute.
— Tu es de bon conseil, continua Claudel, tu l'étais du moins autrefois, car il semble a présent
que nous n'ayons plus jamais le temps où l'occasion de causer ensemble^ lu me diras si je me trompe et ce que je dois faire, car je ne vois plus bien clair devant moi. Quand ils m'ont mis au ministère, j'ai pensé que c'était parce qu'ils me croyaient capable de travailler utilement, dans le sens de l'intérêt général, comme doit le faire enfin tout homme investi de fonctions sociales...
Adeline étouffa un léger bâillement. Elle se souciait bien des fonctions sociales!
— Mais pas du tout, c'était pour leur tirer les marrons du feu, afin qu'ils pussent les partager entre leurs protégés. Ainsi, aujourd'hui, ils ont déchiré mon rapport sur les pensions et m'ont forcé à présenter une autre liste. Or, dans cette liste, ils me l'ont avoué eux-mêmes, il n'y a pas une seule personne réellement besoigneuse, tandis que moi, j'avais choisi...
— Pardon, interrompit Adeline, vous les connaissez, ces gens que vous avez choisis?
— Moi? pas du tout! J'avais lu les pétitions, compulsé les dossiers, et je m'étais arrêté aux plus méritants...
Adeline haussa les épaules.
— Si vous ne les connaissez pas, je vous demande un peu quelle différence cela peut faire pour vous qu'on ait remplacé un nom par un autre. Si vous aviez des protégés, je comprendrais cela, et encore. . .
Claudel resta soucieux.
— Alors, dit-il, tu n'approuves pas mon idée de donner ma démission?
Adeline bondit sur ses pieds.
— Votre démission!... Vous êtes fou! Comment, depuis tant d'années je travaille a vous amener où vous êtes, et plus haut encore, et vous donneriez votre démission!... Vous n'en avez pas le droit. C'est moi qui vous ai fait ce que vous élesj c'est a moi...
— Pardon, fit Claudel en s'animant, il me semble que de mon côté...
— Vous.? Mais vous êtes l'être le plus nul que la terre ait porté! Avec vos scrupules, vos utopies, vos remords de conscience, vous ne savez être ni un puritain ni un homme au courant de la vie. Vous flottez sans cesse entre les deux, et vous faites une triste figure! Puisque nous en parlons, sachez une
chose : c'est que je ne vous ai jamais aimé. Je vous ai épousé pour avoir une position que vous étiez capable de nous faire à tous d'eux. Vous l'avez faite, c'est fort bien. J'y ai travaillé plus que vous, mais je vous tiens quitte. Seulement, ne parlez pas d'y renoncer, n'y pensez même pas, car vous ne seriez plus qu'un banqueroutier.
Elle parlait méchamment, les lèvres serrées, et ses paroles semblaient autant de vipères sifflantes dressées contre son mari.
— Adeline ! fit Claudel bouleversé de celte incompréhensible sortie -, je ne te comprends pas. Qu'as-tu contre moi? Il me semble que je ne t'ai jamais fait de peine ni contrariée en rien, excepté quand tu dépensais un peu trop pour nos revenus-, mais, à part cela, je ne crois pas t'avoir causé le moindre chagrin...
Elle l'interrompit en frappant du pied avec impatience.
— Eh! qu'avez-vous besoin de comprendre? Vous ne comprenez rien, d'ailleurs! Vous ne comprenez pas qu'en ce monde tout est marché, et que : lorsqu'on â accepté les termes d'un marché, il est ^
malhonnête de chercher a s'y soustraire. Ceux qui vous ont donné votre place vous ont rais la pour faire ce qu'ils veulent, el moi je vous ai épousé pour être riche et haut placée. Finissez-en donc avec ces mièvreries de sentiment, et remplissez vos devoirs envers ceux qui vous obligent! C'est de l'honnêteté, cela!
Claudel baissa la tête. Il avait trop bien étouffé jadis la voix de sa conscience pour pouvoir maintenant révoquer dans le péril j les sophismes de sa femme le trouvaient sans défense, cette attaque brusque et inattendue lui ôtait sa présence d'esprit.
— Il est possible que je me trompe, dit-il, tout Je monde peut se tromper-, mais, Adeline, je ne puis m'expliquer pourquoi tu me dis ainsi que tu ne m'as jamais aimé ^ c'est assurément plus dur que tout ce que je puis mériter.
— Et vous, m'aimiez-vous quand vous m'avez épousée.^ riposta madame Claudel^ vous aviez une maîtresse, vous l'aimiez, celle-là^ vous l'avez quittée pour m'épouser, vous n'aviez pas d'amour pour moi. Tant mieux, du reste, nous n'en avions besoin ni l'un ni l'autre^ mais alors ne faites pas
de philosophie sentimentale-, après dix ans de mariage ce serait plus que bête, ce serait ridicule. Adrien ne trouva rien a répondre à ce raisonnement^ pourtant il aurait eu beaucoup a dire. Par un phénomène moins rare qu'on ne pense, a mesure qu'il avançait sur l'échelle sociale, laissant derrière lui sur les échelons inférieurs ceux qu'il avait connus, cet homme, qui n'avait plus de camarades, qui n'avait plus d'amis, qui n'avait que des collègues, s'attachait fortement aux deux seuls êtres qui l'accompagnaient dans sa marche ascendante. Sa femme et Nolard lui devenaient de plus en plus chers-, il eût voulu se rapprocher d'eux, resserrer les liens d'amitié et de foi conjugale, afin de ne pas sentir le vide a ses côtés-, mais Nolard, tout en lui rendant mille services, repoussait infailliblement toute velléité d'expansion avec la plaisanterie froidement railleuse si fort a la mode alors. Jusqu'à ce jour, Adeline, sans s'y prêter, n'avait pas positivement découragé toute tendresse de la part de son mari 5 la scène actuelle ouvrait une ère nouvelle dans l'existence d'Adrien, il allait se trouver absolument seul dans la vie, sans amour et sans amitié.
Une grande douleur lui fit soudain monter aux yeiix des larmes cuisantes, qu'il réprima, sûr d'être tourné en ridicule si sa femme s'en apercevait. Il se leva en disant : « C'est bien! » et sortit sur-lechamp. 11 avait besoin d'être seul.
L'air du soir lui flt du bien^ il pleuvait un peu , les rares passants pressaient le pas pour regagner leurs demeures-, dans les rues où le brouhaha du jour avait cessé, les voitures roulaient lentement au petit trot des chevaux découragés. A presque toutes les fenêtres, des lumières filtrant a travers les rideaux ou les persiennes, sur les façades sombres, parlaient de famille et de repos. Claudel s'en alla dans les quartiers modestes, regardant les fenêtres du troisième et quatrième étage ; et cherchant a deviner où pouvait alors se trouver Laurence.
C'est en effet vers Laurence que le reportait sa pensée a toutes les heures de crise-, c'est près d'elle qu'autrefois il avait trouvé le courage et la probité politique^ c'est elle qu'il eût voulu sentir a son foyer, avec elle qu'il n'eût pas craint de vieillir... Mais il eut beau marcher longtemps en interrogeant des yeux les façades silencieuses, rien ne répondit
a son regard, et il rentra chez lui triste et las.
— Madame est sortie, dit la femme de chambre qui lui ouvrit. M. Nolard est venu la chercher en voiture pour aller en soirée.
Claudel passa dans son cabinet et prit un dossier du ministère pour le compulser. N'était-ce pas la tout ce qui lui restait a faire en ce monde? Sa vie devait se noyer désormais dans un océan de papier ministre.
Le même soir, Laurence attendait son ami qui s'était annoncé dans la journée.
Un peu surprise de cette précaution, elle avait fait du feu dans son petit salon, allumé deux lampes et placé dans les vases des bouquets de violettes afin de donner un air de fête a son modeste logis. Elle se passait de bonne, afin d'éviter mille ennuis et surtout mille commérages que ne manqueraient pas de provoquer les visites de Melbois^ sa femme
de ménage congédiée, elle était libre et a l'abri des commentaires.
Le coup de sonnette bien connu se fit entendre-, elle courut ouvrir et rentra dans le salon , laissant Melbois se débarrasser dans l'antichambre de son parapluie mouillé. Elle avait la à chaque visite une seconde d'attente tout a fait délicieuse et qu'elle aimait. Elle jeta un coup d'œil autour d'elle, trouva le salon agréable et joli , puis se retourna vers la porte oii apparut son ami.
Un petit cri de surprise leur échappa en même temps, et ils se mirent a rire-, ils avaient fait toilette tous les deux pour celte occasion : Melbois en tenue de soirée, Laurence en robe de laine gris clair, une rose de Bengale au corsage, semblaient se donner une fête pour eux seuls.
— Que vous êtes jolie ce soir! dit Melbois en baisant la main de Laurence, qu'il garda dans la sienne un peu plus longtemps que de coutume. Et coquette avec cela! Cette robe vous va a ravir!
— Que vous a-ton fait, mon ami? s'écria Laurence en rougissant-, vous voila en grande tenue, et vous madrigalisez ! Il est arrivé quelque événement?
— MonDieu, oui! répondil-il en s'asseyant auprès du feu , en face d'elle , et en la couvrant de son regard lumineux et bon. Je résigne mon mandat de député.
Laurence le regarda avec un peu d'eiïroi. Avait-il perdu l'esprit? était-ce une plaisanterie? Il la rassura du geste.
— Nous n'avons rien a faire dans ce qui se prépare, dit-il. On a tendu un piège aux libéraux •, quelques-uns s'y sont laissé prendre-, je suis un trop vieux renard pour les suivre. Plus lard, nous verrons... En attendant, je ne suis plus député, dame Laurence, et vous ne devinez pas pourquoi j'ai mis un babit?
Elle sourit, toute pâle, esquissant un vague geste de dénégation. Il se leva et se tint debout devant elle :
— Je viens vous demander la main de madame Laurence, rentière, pour Jean-Antoine Melbois, qui fut deux fois député et qui n'est plus rien du tout.
Laurence secouait doucement la tète, faisant signe que non...
— C'est promis, dame Laurence, et votre parole
vaut voire signature. Ah! chère âme, sans vous, je n'aurais pas eu tant de courage 1
— Songez-y, dit-elle, pendant qu'un peu de rose remontait à ses joues, ce que je vous ai dit autrefois est toujours vrai.
— Rien n'est vrai, hors que je vous aime et que je ne veux plus vivre sans vous, interrompit Melbois.
Elle leva la main pour réclamer son attention.
— Pensez qu'un jour un ennemi, — vous n'en manquez pas, — pourrait m'insuUer et que, pour une parole cruelle, on pourrait vous rapporter au logis mourant... Elle frissonna et ajouta a voix basse : — Je ne pourrais supporter de vous perdre.
Melbois l'attira doucement vers lui par ses deux mains qui résistaient encore et fixa sur les yeux purs de Laurence ses yeux gris, où rayonnaient la franchise et le courage, en même temps qu'une profonde tendresse.
— Vous m'aimez, Laurence^ il faut être brave quand on aime. Je vous jure de mépriser ces insultes, s'il s'en présentait-, mais il ne s'en présentera pas. D'ailleurs, je vous emmène en province, chez moi, chez nous. Tout le monde la-bas
ne pourra que vous chérir et vous respecter. Dans douze jours, chère, vous serez ma femme, et je serai bien heureux.
Elle ne se défendit plus et posa sous les lèvres de Melbois son front sans rides, qui ne devait plus rougir désormais.
Dans le délai fixé, ils furent mariés sans bruit et partirent le même jour pour un coin de terre fortuné où les gens de bonne volonté pouvaient encore faire du bien sans avoir trop a souffrir de la mauvaise volonté de ceux dont ils voulaient améliorer le sort.
Claudel était en voyage depuis huit jours, voyage d'affaires et non de plaisir, car il n'aimait pas les déplacements et trouvait déjà fort dur d'être obligé tous les ans de quitter son chez-lui confortable pour aller traîner son désœuvrement sur quelque plage de la Manche. Trouville lui avait laissé autrefois
l'impression de privations cache'es, de vagues mécontentements; parvenu au faîte de la fortune et des honneurs, il chassait de sa pensée avec une mauvaise humeur inquiète le souvenir de ce temps et de ce qui s'y rattachait.
Il était riche et considéré, considéré de ceux sur lesquels il régnait, tout au moins. M. Claudel était un personnage qui faisait trembler les solliciteurs amassés dans ses antichambres; avec la parcimonie des gens qui ont jadis manqué de pain et qui, au milieu du luxe, craignent encore d'en manquer, il avait mis de côté les jolis produits de ses spéculations, le prix de sa vénalité, et s'était acheté de la terre, — la terre, ce rêve du bourgeois enrichi qui, né en province, a gardé de l'enfance l'impression des discours de paysans, persuadés que l'argent ne vaut rien, que la terre seule a du prix. Mais aussitôt en possession de sa terre et de son château, car il avait aussi un château, il était tombé dans les inévitables querelles de voisin a voisin que nous soupçonnons fort les propriétaires d'entretenir pour se faire la main ou tout au moins pour ne pas périr d'ennui dans leur trop heureuse oisiveté.
264 LES DEGRÉS DE L'ÉCHELLE. î
Il était donc parti pour tâcher d'éviter un procès, et pendant son absence Adeline jouissait délicieusement de la vie. Libre de sortir et de rentrer a son aise, elle promenait impudemment au Bois Nolard et les toilettes qu'il avait payées. 11 est plus facile de recommencer les lionnes pauvres avec quarante mille francs de revenu qu'avec dix mille. Pour un mari indifférent, au-dessus de cette somme, le luxe qui vient de l'extérieur n'est plus séparable de celui qu'il paye de sa bourse-, il faudrait être autrement versé dans les chiffons et le bibelot que ne l'était Claudel, toujours resté un peu paysan, pour apprécier la différence d'une robe de cinq cents francs et d'une de quinze cents : c'est une affaire de couturier, tout bonnement.
Adeline se souciait peu, d'ailleurs, de ce qu'on pouvait dire de son mari^ elle l'avait toujours considéré comme un pauvre sire et avait même quelque peine a lui pardonner de n'avoir pas tiré mieux parti et plus vite des éléments qu'elle avait apportés dans leur union ^ elle avait été obligée, pour ainsi dire, de lui forcer la main, depuis ce même Trouville jusqu'à la veille encore, pour le faire profiter
de toutes les circonstances qu'elle amenait savamment a la portée de ses doigts. Depuis qu'elle aimait Nolard, ce n'était plus de l'indifférence qu'elle éprouvait pour son mari, c'était du mépris et de l'aversion.
Elle aimait vraiment Nolard, c'est-a-dire qu'elle l'admirait prodigieusement ; c'est la tout ce qu'elle pouvait tirer de son cœur en fait d'amour, mais pour elle c'était déjà beaucoup. Quand il lui arrivait de faire un retour sur elle-même, c'était pour déplorer que la destinée ne lui eût pas donné pour époux ce garçon actif, intelligent, subtil et sans scrupules... Que n'eussent-ils pas fait a eux deux! Ils eussent pu changer la face du monde!
Un matin qu'ils déjeunaient ensemble, habitude déjà ancienne et qui remontait au temps de leur première amitié, Nolard se laissa aller a quelques conûdences^ généralement, il n'en était pas prodigue, estimant avec beaucoup de gens sensés que garder le silence sur soi-même et faire jaser les autres sur leur propre compte est un des éléments de la sagesse humaine.
Ce jour-la, il se sentait plus heureux peut-être
OU bien voyait-il ses affaires s'arranger d'une façon qui nécessitât un peu plus d'expansion, il s'abandonna a la douceur d'un épanchement sincère.
— Aimez-vous les voyages? dit-il a sa charmante amie, qui grignolait un fruit en face de lui.
Elle le regarda non sans surprise et répondit :
— Cela dépend. Comment l'entendez-vous?
Nolard sourit^ il aimait ces réponses prudentes,
conformes a sa propre disposition.
— J'entends les longs voyages : la Suisse, l'Italie, les Pays-Bas, l'Allemagne...
— Les villes d'eaux? suggéra Adeline.
— Et les musées-, il ne faut rien négliger pour son éducation, ajouta Nolard avec le sérieux d'un homme qui a passé sa vie à se moquer des autres à leur insu.
Adeline ne tenait pas beaucoup aux musées-, mais la haute position qu'elle occupait désormais dans le monde l'obligeait a parler d'art tout comme si elle y entendait quelque chose. Elle approuva d'un joli geste pldn de coquetterie.
— Pourquoi me demandez-vous cela? dit-elle ensuite après un petit temps de réflexion.
— Eh! pour savoir I On ne sait jamais trop de choses, fil Nolard en tournant la tête du côté de la fenêtre.
Madame Claudel le regarda avec plus d'attention, et une pensée jalouse lui traversa l'esprit.
— Est-ce que vous avez l'intention de voyager.? demanda-t-elle avec un peu d'émotion dans la voix.
— On ne sait pas! Peut-être a l'occasion. Viendrez-vous avec moi?
— Avec vous? fit Adeline en pâlissant. Ce serait alors un départ définitif...
Nolard sourit.
— C'est étonnant, dit-il, comme les femmes trouvent des mots ingénieux pour caractériser les choses. Ce serait, en effet, un départ définitif...
— Un enlèvement? fit madame Claudel avec un sourire un peu forcé.
— Penh I. . . non. Un enlèvement comporte quelque violence. Ici, lequel de nous deux enlèverait l'autre? Ce serait tout au plus un enlèvement a l'amiable!
Il se mit a rire, trouvant le mot charmant. Adeline réfléchissait et grattait doucement le fond de son assiette avec sa cuiller de vermeil^ ce petit
bruit argentin accompagnait ses pensées et leur donnait une forme. Nolard étendit le bras et arrêta ce mouvement qui le faisait grincer des dents.
— Pardon, dit-il, mais vous n'avez pas de nerfs, vous, ma belle amie; moi, j'en ai. Oh! si peu que rienl Sans accompagnement de musique, que pensez-vous de ma proposition?
— Et Claudel.^ répondit Adeline, résumant la situation en un mot.
Nolard fit a la hauteur de ses yeux un geste élégant qui dessina a peu près la forme d'une volute de fumée échappée d'un cigare, et prit un air trèssérieux.
— Claudel est mon ami, dit-il, et comme tel je serais désolé de lui causer du chagrin-, mais il y a quelque chose que je préfère a mon ami...
Son regard acheva la phrase, et Adeline sourit faiblement. 11 reprit avec le même calme :
— Je veux vous avoir a moi tout seul; j'ai rêvé une vie tranquille et agréable, ma fortune me permet de la réaliser-, si je quitte la France, la quitterez-vous avec moi.?
Adeline ne répondit pas-, elle comparait ce qu'elle
tenait avec ce qu'elle pouvait attendre, et l'avenir ne lui paraissait pas offrir des garanties suffisantes. Il la devina.
— J'omettais un détail, dit-il-, Claudel a reçu une lettre anonyme où on lui parle de l'amitié qui nous lie... Il me l'a montrée, et j'ai détruit ses soupçons 5 mais l'ennemi inconnu peut recommencer... Notre bonheur est compromis...
— Ma position... dit Adeline sans le regarder.
— Votre position! Bagatelle. A l'étranger vous aurez la position que vous voudrez-, je suis assez riche pour acheter un titre, si vous le voulez-, vous serez comtesse italienne le jour que vous voudrez...
Adeline le regarda celte fois en souriant des yeux et des lèvres^ l'idée de porter un litre, dût-il ne jamais lui appartenir réellement, l'avait prise comme le miroir prend les alouettes. Qu'était Claudel a côté du plaisir de s'entendre appeler la comtesse de !... Voila ce que son imbécile de mari ne saurait jamais lui donner avec la routine de la filière officielle...! Nolard comprit que c'était marché fait entre eux et n'en parla plus. A quoi bon de vaines paroles quand les cœurs sont d'accord.^
Sur ces entrefaites, la femme de chambre entra, portant une carte cornée sur un plateau.
— Qu'est-ce qu'il y a encore? fit Adeline d'un ton maussade.
Elle n'avait pas la moindre envie de recevoir. Son rêve de noblesse frauduleuse lui était plus doux que la réalité. Cependant, en regardant la carte, force lui fut de retomber sur la terre 5 elle portait ce nom : Julien Bardet.
— Ce monsieur est parti? fit vivement madame Claudel en se mordant les lèvres.
— Non, madame, il est au salon ^ il vient de la part de la mère de madame, fît la soubrette d'un air pincé.
Celait une fine mouche, qui savait prendre toutes les physionomies de circonstance.
— Eh bien, dit Adeline avec un peu d'impatience, vous a-t-il dit ce qu'il veut?
— Il veut annoncer a madame la maladie de la mère de madame.
La jeune femme se leva brusquement^ il fallait que sa mère fût bien malade pour que Julien Bardet se présentât chez elle.
— Qu'est-ce que ce raonsieur-la? fit Nolard tranquillement. Vous le connaissez?
Une \ision rapide et fugitive passa devant les yeux d'Adeline pendant qu'elle secouait la tête en signe d'affirmation : Julien debout devant elle, la regardant avec des yeux éperdus, au moment où elle lui redemandait ses lettres. . . La vision disparut, et elle se dirigea vers le salon en disant ;
— Je vais voir ce qu'il me veut.
Julien était debout, tel qu'elle l'avait vu jadis, tel que sa mémoire venait de le lui représenter tout à l'heure. Mais, au lieu du jeune homme pâle et maigre, a la physionomie poétique et souffreteuse, elle voyait un homme robuste, dans la force de la vie et de la jeunesse-, il était plus beau que jamais, si beau, qu'elle ne put s'empêcher de l'admirer. Mais le regard qu'il jeta sur elle était sévère comme celui d'un juge. Il s'inclina poliment, avec une froideur qui ne laissait aucune place au souvenir. Sans laisser a Adeline le temps de l'interroger, il lui dit brièvement :
— Je viens de la part de madame votre mère-, elle désire vous voir.
Madame Claudel comprit que sa mère devait être très-malade; sans cela, à quoi attribuer ce désir, quand depuis deux ans elles ne s'étaient vues qu'au jour de Tan, dans une visite de cinq minutes, formalité gênante pour toutes deux, mais dont, par respect humain, elles n'avaient osé s'affranchir ni l'une ni l'autre?
— Quand faut-il que je me rende près d'elle? demanda Adeline.
— Tout de suite, si vous le pouvez. Je vous précède, et je vais vous annoncer.
— Ne pouvez-vous m'aitendre? demanda madame Claudel avec un peu d'irritation. Il lui déplaisait de trouver cet homme, qu'elle avait eu a genoux devant elle, si froid, si indifférent, qu'il semblait ne l'avoir jamais connue.
— Les minutes sont précieuses, répondit-il ; je vous engage a n'en perdre aucune; attendez-vous à trouver madame Pichot très-changée... elle est dans un état désespéré.
Malgré la sécheresse de son âme, Adeline se sentit troublée : c'était sa mère, après tout.
— Pourquoi ne m'a-t-on pas prévenue? dit-elle
avec un commencement de colère. Julien fit un geste qui signifiait : — Aquoibon.? et se dirigea vers la porte, en répétant : Ne perdez pas un instant.
11 disparut, et Adeline demeura immobile, terrifiée par l'idée de cette mort prochaine. Elle se faisait peureuse en devenant riche ^ elle avait peur de tout ce qui troublait la quiétude si douce dont elle s'enveloppait comme d'un manteau ouaté ; tout à l'heure Nolard avait évoqué la possibilité d'une scène avec Claudel, maintenant c'était sa mère agonisanle... Vraiment les gens n'avaient pas pitié d'elle pour la tourmenter ainsi ! Elle rentra brusquement dans la salle a manger, jeta a Nolard, en guise d'explication, ces mots : « Ma mère se meurt w , et passa chez elle où elle s'habilla en hâte pendant qu'on courait lui chercher une voiture. Une demi-heure après, elle entrait dans la maison de Julien Bardet pour dire un dernier adieu à sa mère, dont elle était moralement séparée depuis deux ans, aussi réellement que par la tombe.
Julien habitait un joli pavillon dans un jardin, non loin de la gare de Lyon, quartier peu aristocratique. L'avenue du Bois-de-Boulogne l'eût raieux posé, mais il n'aurait pas pu surveiller aussi facilement l'arrivée de ses huiles d'olive et des innombrables produits du Midi qui s'étaient peu à peu joints à son premier commerce. Dans cette demeure tranquille, sa femme lui avait donné un fils que promenait une nourrice appétissante au moment où Adeline sonna à la grille ^ c'est la que madame Pichot avait trouvé les douceurs de la famille, au moment où son mari la laissait veuve et où sa fille la laissait seule. Elle avait vécu parfaitement heureuse dans ce milieu paisible. Grâce aux distractions qu'apportait sa présence, madame Bardet n'avait guère été tentée d'immiscer dans les affaires intimes du jeune ménage son humeur un peu tra-
cassière, quoique bienveillante-, c'est ainsi que la mère d'Adeliiie avait payé a celte famille sa dette de reconnaissance , et les époux savaient bien ce qu'ils lui devaient. Aussi, quand madame Claudel entra dans la chambre où gisait sa mère mourante, elle y trouva Julien et sa femme plus émus qu'elle et certainement plus affligés.
Elle s'approcha du lit, plus timide et plus gênée que véritablement touchée-, elle sentait que sa froideur la faisait défavorablement juger par cette famille d'adoption qu'elle eût dû remplacer a elle seule, et pourtant elle ne se sentait pas la force de jouer la comédie de l'émotion devant le regard glacial de madame Bardet, la mère, qui l'avait prise en grippe dès la mort de M. Pichot. En voyant les larmes qui roulaient franchement et sans honte sur le visage de la femme de Julien, elle se sentit prise d'une sourde colère de ne pouvoir étaler aussi son affliction. Elle eut envie de les mettre tous a la porte, afin de n'avoir auprès d'elle ni témoins ni juges ^ mais c'était impossible, et se composant un visage , s'armant de toute son énergie, — on pourrait presque dire de toute sa
méchancetéj — elle se pencha sur sa mère qui respirait avec peine et qui ne la voyait plus.
— Mère, dit-elle d'une voix sèche qui semblait sortir a regret de son gosier.
La mourante fil un léger mouvement d'attention.
— Mère, c'est moi, c'est Adeline.
Les mains de la pauvre femme, qui erraient sur le drap, se dirigèrent vaguement vers la fille qui venait trop tardj Adeline prit une de ces mains déjà glacées.
— Mère, je suis venue vous voir...
— Adieu, adieu, prononça faiblement madame Pichot dans un souffle qu'il fallut deviner plutôt qu'entendre.
Adeline resta muette, elle ne trouvait rien a dire. Un silence pénible régna dans la chambre. Tous les assistants, muets, s'entre-regardaient et regardaient madame Claudel.
— Maman Pichot, dit la jeune madame Bardet d'une voix trempée de larmes, nous sommes tous la, nous vous aimons bien -, vous nous entendez, n'est-ce pas?
Elle avait pris l'autre main de la vieille femme ^
ses pleurs tombaient tièdes et légers. La mourante serra doucement ces doigts compatissants que n'effrayait pas le froid de la mort prochaine, et fit un effort pour sourire, comme pour assurer a sa jeune amie qu'elle l'entendait.
Adeline restait immobile, ne trouvant rien dans son cœur, saisie seulement d'un irrésistible désir de s'en aller tout de suite, loin de ces yeux qui la regardaient avec un reproche qu'elle sentait, bien qu'il ne fût pas exprimé clairement.
— Elle va passer, dit tout k coup la vieille madame Bardet.
La femme de Julien souleva légèrement la tête de la mourante, puis les paupières battirent deux ou trois fois, et retombèrent lourdement pendant qu'elle poussait un léger soupir.
— C'est fini, dit Julien avec douceur en écartant sa femme pour poser avec respect la morte sur l'oreiller.
Les femmes se mirent a genoux, n'essayant plus d'étouffer leurs sanglots. Une contraction nerveuse amena quelques larmes dans les yeux d'Adeline. Elle se pencha sur sa mère et la baisa au front ^
mais le froid de la mort lui fit horreur, et elle essuya aussitôt ses lèvres avec son mouchoir.
Après un instant de silence, Julien, sans s'approcher d'Adeline, lui demanda a demi-voix :
— M. Claudel se chargera de rendre les derniers devoirs?
— Mon mari est absent, fit Adeline avec hésitation ^ je ne sais comment m'y prendre.
— Je m'en chargerai, dans ce cas, répondit le jeune homme en s'inclinant.
Madame Claudel comprit qu'elle était inutile dans cette maison où tout le monde, elle exceptée, éprouvait un regret sincère-, elle salua les deux femmes et sortit.
Claudel, averti par un télégramme, se hâta de revenir -, mais Julien avait fait toutes les démarches. Le lendemain, madame Pichot fut conduite à sa dernière demeure par un cortège très-restreint, composé uniquement de ceux qui l'avaient connue chez Bardet. Les lettres de faire part remises a Adeline par les soins de Julien gisaient, encore enveloppées dans un papier, sur le bureau de Claudel.
— A quoi bon les envoyer a des gens qui n*ont jamais connu ma mère? avait dit Adeline -, il faudrait alors faire un enterrement de trois mille francs, et franchement...
Franchement, cela n'en valait pas la peine; Nolard fut de cet avis, mais il marcha néanmoins jusqu'au cimetière a côté de son ami. Après tout, il lui devait bien cela.
Au retour de leur funèbre promenade, ils trouvèrent madame Claudel fort occupée a examiner des papiers de famille que Julien Bardet venait de lui envoyer. La chambre d'Adeline était un lieu fort agréable, tendu de cretonne k fond rose avec des amours en camaïeu ; un store à l'italienne tamisaitdoucementlesrayons du soleil, qui filtraient en dessous et se jouaient dans les volants du peignoir bleu d'Adeline.
— Vous voila? dit-elle, en repoussant légèrement les papiers qui encombraient sa table à ouvrage. Eh bien ?
— C'est fini, dit Claudel en poussant un soupir. Il se laissa lourdement tomber dans un fauteuil capitonné , pendant que Nolard, qui ne perdait
jamais aucun de ses avantages, s'asseyait légèrement sur une petite chaise de bois doré. C'est trèsbien la-bas.
— Où, la-bas? fit Adeline, croyant qu'on lui parlait du pavillon de Julien.
— Au Père-Lachaise. II y a un bel arbre auprès. C'est très-convenable. J'ai commandé une inscription avec la date, 24 juin 1870.
Madame Claudel retourna a ses papiers. Que lui importait cet arbre! Claudel poussa un second soupir 5 non qu'il eût particulièrement chéri sa bellemère-, — à vrai dire, il n'avait d'elle qu'un léger souvenir^ — mais quand on revient d'un enterrement, on a généralement une vague disposition h soupirer. Nolard ne soupira point ; en regardant Adeline du coin de l'œil, il s'était déjà assuré que les marques de condoléance seraient un effet superflu et dont on ne lui saurait aucun gré.
— Il fait bon ici, dit Claudel au bout d'un instant^ il faisait horriblement chaud sur le boulevard.
Adeline ne répondant pas, il leva les yeux sur elle. Le fin profil de la jeune femme se détachait sur
Je fond clair de la fenêtre, pendant qu'elle feuilletait les documents placés devant elle^ son visage calme, ses mains adroites, aux gestes précis, lui donnaient un petit air d'homme d'affaires qui, du reste, s'accordait bien avec son apparence générale. Le regard du mari alla du haut des tressesbrillantes et soyeuses jusqu'au petit bout de pantoufle brodée qui dépassait l'ourlet du peignoir bleu. Adeline releva la tête et fixa les yeux sur son mari d'un air agressif : elle n'entendait point qu'il l'examinât ainsi, en présence de Nolard, encore ! Claudel détourna la tète.
— Quand auras-tu ton deuil? demanda-t-il par contenance, pour expliquer son examen récent. Adeline se remit a ses papiers.
— J'ai pensé a cela, dit-elle lentement de sa voix nette et un peu cassante. Comme nous n'avons pas envoyé de lettres de faire part, on serait étonné de me voir en deuil, cela nous entraînerait a des explications sans fin... Voila tout le monde qui va quitter Paris, puisque noussommesalafîn de juin...
Nolard approuvait de la tête ce raisonnement d'une si haute sagesse^ madame Claudel continua avec plus d'aplomb :
— Mes toilettes debains de mer sont commandées-, faire un deuil serait une dépense nouvelle, et rien de ce qui est fait pour cette année ne pourrait servir l'année prochaine. Vous connaissez les exigences de la mode... Alors j'ai décidé que je ne porterais pas le deuil. Je vous conseille de faire retirer promptement le crêpe de votre chapeau.
— Comme il te plaira, dit Claudel^ sa femme était sûre de le toucher en faisant vibrer la corde toujours tendue de son penchant a la parcimonie. A propos, reprit-il, tu es unique héritière.?
— Oui, de peu de chose, répondit Adeline en faisant une liasse de tous ses papiers qu'elle mit sous clef ^ il y a des valeurs antiques qui ne rapportent presque rien^ il faudra voir a négocier cela.
Ce fut toute l'oraison funèbre que madame Claudel prononça sur la tombe de sa mère.
Quinze jours après, — c'était le 19 juillet 1870, — Nolard se présenta chez madame Claudel a midi et demi; Adrien venait de partir pour son Iz ministère-, Adeline procédait a sa toilette de pro- : menade. Il fut néanmoins reçu , car on le recevait toujours, les domestiques, auxquels il ne ménageait point les gratifications, ayant garde de le con- " trarier en rien. 11 traversa le salon, frappa discrètementa la chambre d'Adelinequi répondit : Entrez ! passa la tète dans l'entre-bâillement de la porte, s'assura qu'elle était seule et introduisit dans l'appartement toute sa précautionneuse personne.
— Étes-vous prête a partir? demanda-t-il à demi-voix, après avoir interrogé du regard et obtenu de même la certitude que personne ne pouvait entendre.
Elle le regarda avec surprise.
— Déjà ? dit-elle.
— Oui , tantôt , gare de l'Est , trois heures vingt.
Elle fit un léger mouvement et devint pâle.
— Tout de suite, comme cela? Ne pourriezvous attendre un jour ou deux?
— Non, fit Nolard d'un ton sec; aujourd'hui ou jamais.
Elle le regarda attentivement et vit qu'il était décidé atout ^ il y avait sur le visage de cet homme quelque chose qu'elle n'y avait jamais vu : une résolution brutale, une sorte d'endurcissement qui lui fit peur-, elle pensa qu'il avait l'air d'un homme qui vient de faire un mauvais coup.
— Eh bien, quoi ? dit-il brusquement, venezvous ou non ?
— Vous partez quand même? demanda-t-elle, effrayée pour la première fois de sa vie.
— Parbleu ! fit-il en se levant avec impatience. Adeline mesura en une seconde l'abîme où elle
allait tomber^ mais elle eut aussi le temps de se rendre compte de ce que serait sa vie si elle restait près de son mari, réduite aux seules ressources de son ménage, et elle répondit :
— Je pars avec vous.
— Très-bien alors. Gomme je vous l'ai dit : gare de l'Est, trois heures vingt pour trois heures trente, pas de bagages.
Elle resta muette, n'osant faire d'objections, n'osant questionner. La physionomie de Nolard était si repoussante en ce moment qu'elle eut envie de se dédire. Que lui en eût-il coûté de prononcer cesmots: « J'ai changé d'avis, je reste. « Elle n'osa pas.
— Vous faites bien de m'accompagner, dit Nolard avec un méchant sourire. Ce soir, Claudel doit recevoir une lettre où votre histoire et la mienne sont racontées tout au long ^ jugez un peu de ce qui vous attendait!
— Puisque vous le saviez, pourquoi ne me Tavezvous pas dit tout de suite? fit Adeline, terrifiée.
— Je voulais ne vous tenir que de vous-même, répondit-il avec une galanterie qui parut sinistre à la jeune femme. Elle tressaillit a la pensée que peut-être jusqu'à ce jour eile n'avait jamais connu l'homme qu'elle croyait aimer. Dans tous les cas, il était trop tard pour reculer
— A tanlôt, dit Nolard en se dirigeant vers la porte. N'oubliez pas l'heure^ ne soyez pas en retard, je partirais seul.
— Mais s'il arrivait quelque chose, si j'étais retenue, si j'étais victime d'un accident? murmura Adeline, véritablement glacée d'effroi-, laissez-moi une adresse, une indication...
Nolard sourit d'un air de supériorité.
— Ce serait de l'enfantillage, ma chère, dit-il. Quand on veut la fin, on trouve les moyens. Si vous manquiez le train, malheureusement...
— Eh bien ? dit tout bas la malheureuse femme.
— Nous ne nous reverrions plus que dans l'autre viel conclut Nolard avec un dédain profond pour tout ce qui n'était pas cette vie présente, si agréable le plus souvent, quoique parfois émaillée d'heures périlleuses. Mais vous y serez, j'en suis sûr.
— J'y serai, répondit Adeline.
Comme il tenait le bouton de la porte, elle s'adressa a lui avec une prière désespérée :
— Mais embrassez-moi donc, lui dit-elle, vous me faites peur.
Il posa sur son froDt un baiser paternel et disparut sans bruit.
Restée seule, Adeline demeura un instant pétrifiée : sa vie venait de changer de tout en tout , et la pendule n'avait marché que de cinq minutes. Ce qui avait changé, ce n'était pas la vie matérielle 5 le projet de fuite, ébauché depuis longtemps, ne pouvait à ce point bouleverser tout son être en se réalisant. Ce qui l'effrayait, c'était l'homme qu'elle allait suivre, apparu sous un jour nouveau qui la faisait frissonner. Soudain elle pensa a la lettre que son mari recevrait le soir même, et elle se précipita vers son secrétaire avec l'affolement d'un voleur qui entend s'approcher un bruit de pas.
En revenant de son bureau, Claudel eut l'idée de passer par la Bourse \ il y allait quelquefois pour se tenir au courant. Ce jour-la, il voulait se renseigner sur le compte des valeurs démodées dont sa
femme venait d'hériter. Le premier auquel il s'adressa lui répondit brièvement, comme on le fait quand on a Tesprit ailleurs.
— Ces machins-la? Ça se vend encore, en province, mais ça ne s'achète plus. Ceux qui en ont les gardent, c'est sûr et d'un petit rapport. Dites donc, vous, vous connaissiez Nolard?
— Nolard? Oui, certainement, c'est mon ami : pourquoi ?
— Ahl si c'est votre ami, très-bien I
— Qu'ya-t-il?
— Rien du tout. On m'attend, je suis pressé. Au revoir.
L'homme pressé disparut dans la foule, laissant Claudel inquiet. Il eut bientôt retrouvé un autre visage de connaissance, qui reçut son salut d'un air contraint.
— Qu'est-ce qu'il y a avec Nolard? demanda Claudel a brûle-pourpoint.
— Il vient de se sauver en emportant ses différences, et, a ce qu'on dit, bien autre chose encore.
— Nolard? C'est impossible! Je l'ai rencontré ce matin...
— Vous ne le rencontrerez pas ce soir, allez I 11 a fait un joli coup qui ruine deux sociétés d'actionnaires. En êtes-vous?
Claudel, stupéfié, regardait sans comprendre, lâchant d'écouler avec ses yeux aussi bien qu'avec ses oreilles. Quelques habitués se groupèrent autour de celui qui parlait.
— Moi, je n'en suis pas, j'en parle a mon aise, reprit le quidam. C'est très-fort, très-fort ce qu'il a fait la; personne n'y songeait, et a présent que c'est fait, tout le monde se dit que c'était clair comme le jour. 11 allait trop vite, ce garçon-là!
— Trop vite? demanda Claudel, toujours hors d'état de comprendre.
— Eh, parbleu I il avait pour maîtresse une femme mariée, a ce qu'on dit, pour laquelle il dépensait les yeux de la tète...
Un violent coup de coude dans les côtes arrêia ce discours imprudent, et l'orateur lut dans les yeux d'un voisin le nom qu'il ne savait pas encore.
— Pardon, je suis pressé, dit-il en s'esquivant. Claudel se trouva au milieu de gens qui le connaissaient de nom et de vue, mais qu'il ne connaissait
pas. Le regard vague, les bras ballants, il descendit lentement les marches de la Bourse sans plus songer a ses valeurs démodées. Nolard en fuite, avec l'argent d'autrui... Cette idée ne pouvait lui entrer dans le cerveau. 11 pressa soudain le pas, aûn de rentrer chez lui, oii il trouverait sans doute une explication ou un démenti aux paroles qu'il venait d'entendre.
L'appartement était tranquille-, madame était sortie a pied, le coupé était sous la remise, le cheval à l'écurie, la cuisinière s'occupait du dîner, la femme de chambre ourlait des torchons. Claudel déposa son portefeuille sur son bureau et parcourut les lettres arrivées depuis le malin. Une ne portait pas de timbre, elle avait été remise a domicile par un messager. Cherchant a deviner l'écriture de l'adresse, qui lui était bien connue et qu'il ne pouvait reconnaître, il l'ouvrit : elle contenait quelques lignes seulement qu'il parcourut a la hâte, les yeux hagards, le visage bouleversé. 11 se précipita aussitôt au travers de l'appartement, renversant tout sur son passage, et courut a la chambre de sa femme.
Tout y était dans l'ordre accoutumé, seulement
les clefs étaient restées a la serrure de l'armoire a glace. Il l'ouvrit brutalement, et un coup d'œil lui en dit plus long que la lettre elle-même : le coffret à bijoux avait disparu.
Il revint lentement dans son cabinet, suivi dans tout l'appartement désert par les rayons d'or du soleil de cinq heures qui filtraient partout autour de lui et faisaient une buée lumineuse aux objets de luxe semés dans tous les coins. Il reprit alors la lettre, la relut lentement, pesant chaque mol, puis se la relut encore à haute voix, pour mieux comprendre :
«c J'ai quitté votre maison pour n'y plus revenir. Vous n'avez jamais su partager ma manière de comprendre la vie-, nous serons plus heureux loin l'un
de l'autre. Adieu...
« Adeline. "
C'était tout-, elle avait quitté le toit conjugal sans un regret, sans une parole de pitié-, son adieu était on reproche. Claudel leva le poing cl Tabatlit lourdement sur la table en disant : ^^ La misérable! »
La clarté se fit soudain dans son esprit : cette femme mariée pour laquelle Noiard dépensait tant
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d'argent, qui pouvait-elle être, sinon son épouse infidèle? A la honte de l'adultère elle ajoutait encore la complicité du vol... C'en était trop pour le malheureux, qui n'avait jamais failli, lui, que par manque d'énergie pour résister a sa femme et a son ami... il tomba dans un fauteuil, sans connaissance. Quand il revint a lui, l'ombre avait remplacé le soleil; les tentures de son cabinet paraissaient noires. Il se releva lentement et se crut dans un cercueil^ peu h peu le souvenir lui revint cependant, et avec le souvenir, la certitude de plus en plus poignante de la double trahison. Chancelant encore de sa faiblesse récente, il appuya le doigt sur le timbre électrique. Le domestique entra avec une lampe et une lettre sur un plateau.
— Quelle heure est-il.? demanda Claudel.
— Huit heures et demie.
— Le dîner.?
— Madame n'est pas rentrée. Je suis venu deux fois pour prendre les ordres de monsieur-, monsieur paraissait dormir... Je me suis retiré.
— C'est bien. Qu'est-ce que cela?
— Une lettre qu'on vient d'apporter à l'instant.
Espérant trouver quelque éclaircissement, Claudel fit sauter l'enveloppe. Par une cruelle dérision du sort, le ministre lui apprenait officieusement sa nomination au poste rêvé, a ce but de ses désirs qui le portait au sommet de l'échelle avec un bout de ruban rouge.
— C'en est trop! se dit-il en laissant aller sa tète inerte sur le dossier de son fauteuil. Puissant, riche, décoré, et, le même jour, ma femme me déshonore et m'abandonne!
Le domestique attendait avec ce respect plein de malignité des inférieurs pour l'infortune devinée de leurs moîtres.
— Qu'est-ce que vous attendez? demanda brusquement Claudel, impatient d'être seul.
— Les ordres de monsieur relativement au dîner,
— Je ne dîne pas-, madame est en voyage.
Le valet se retira respectueusement et, dans Tanlichambre, dit a la cuisinière qui écoulait a la porte :
— Il est touché, le patron! Le pauvre homme, ce n'est pourtant pas sa faute.
Le lendemain, tout Paris savait l'aventure.
On n'eul guère le loisir de s'y intéresser : la guerre éclata, et Paris avait autre chose a faire que (le s'amuser aux dépens de Claudel ou de s'appesantir sur la scélératesse de Nolard. Juillet et août s'écoulèrent comme un mauvais rêve. Le o septembre au matin, Claudel, qui n'était plus rien et qui n'avait pas reçu son ruban rouge, remis a des temps plus favorables a cause du scandale causé par la fuite de sa femme, Claudel fit atteler le coupé d'Adeline, avec le cheval qu'il croyait avoir payé quinze cents francs et qui en coûtait trois mille. Les chemins de fer, encombrés, ne permettaient plus d'emporter de bagages, et au moment de quitter Paris pour un temps indéterminé, il ne voulait laisser derrière lui aucune chose ayant une valeur importante. La noble bête qui avait voiture les toilettes d'Adeline était de force à traîner Claudel et sa fortune jusqu'à sa maison de campagne-, il fît placer dans la voiture tout ce qu'il voulait prendre avec lui, et donna l'ordre de sortir de Paris par la porte d'Orléans.
En passant devant le Palais de justice, il se rappela avoir laissé la des papiers intéressants, du
(emps qu'il était avocat. Il fit arrêter le coupé devant la grille et monta rapidement les degrés pour essayer devoirceîuidesescollèguesauquelillesavaitconfiés.
Dans le tumulte et le brouhaha indescriptibles qui remplissaient la salle des Pas perdus, il ne put rien trouver de ce qu'il cherchait : ce n'étaient que gens pressés, les uns entrant, d'autres sortant, tous également bouleversés dans une cohue qui rendait impossible toute recherche. Il se décida a s'en aller, quoique a regret.
Comme il descendait lentement les marches de Tescalier, il vit venir a lui un homme et une femme qui se donnaient le bras. 11 resta pétrifié devant cette apparition. C'était sa vie d'autrefois qui se dressait devant lui comme un remords, comme un reproche : Laurence et Melbois, rayonnants tous deux d'espoir et de courage, montaient ces degrés que Claudel descendait, et leurs regards fixés sur lui semblaient au malheureux des lances aiguës faites pour le transpercer.
Il passait, la tête basse, honteux, cherchant à se dérober. Melbois Tarrêla.
— Ma femme, dit-il en indiquant Laurence.
Claudel salua la jeune femme avec un respect qui n'avait rien de simulé^ devant elle, il se sentait en vérité peu de chose.
— Vous arrivez? balbutia-t-il.
— Nous venons nous enfermer dans Paris, répondit Laurence d'une voix vibrante où perçait tout l'orgueil d'une revanche. Et vous?
— Moi, je pars, répondit humblement Claudel, sans s'apercevoir qu'il publiait ainsi sa propre condamnation.
Un sourire, le même, effleura les lèvres du mari et de la femme, et ils passèrent avec un salut méprisant.
Comme Claudel franchissait la barrière, des gamins, qui surveillaient le mouvement de la sortie et de l'entrée, avisèrent la belle voiture de maître chargée de valises et de coffres.
— Adieu, les francs-fîleurs! cria une voix aiguë comme une vrille qui perça longtemps les oreilles de Claudel.
Au même moment, Laurence et Melbois, seuls dans une chambre d'hôtel, se regardaient avec confiance, les mains enlacées.
— Il faudra peut-être soulîrir, dit l'éj30ux en couvrant d'un regard de tendresse le visage délicat de sa femme adorée.
— Qu'importe! nous ferons notre devoir, répondit-elle.
Ceux-là trouvèrent la récompense de leur mérite dans Teslime de leurs concitoyens.