CHAPITRE PREMIER
Combien il est important pour un directeur de connaître les règles de la vie contemplative
1 89 . Nous avons jusqu'ici — le lecteur Ta sans doute remarqué — employé indistinctement les termes de vie contemplative, vie unitive, état de perfection^; la contemplation, en effet, est si
^ Ainsi font les théologiens. Cf. Suarez. De devotione y ch. XI. V. Vie d'union, n" 3G6. « Piirgativa et illuminativa via activœ vitœ, iinitiva coniemplativœ apta consensione respondent. » Jean de Jésus-Marie, Théol. mys., t. 11,^ ch. II, p, i3. Le cardinal Bona parle de même : Cam vita spiritualis duplex sit activa et contemplativa — il dit ailleurs (cap. 11) activa et passiva — ad activam duo priores
merveilleusement propre à établir et à maintenir l'âme dans cette constante union à Dieu qui constitue l'état de perfection, qu'une âme ordinairement contemplative est par là même une âme parfaite.
Mais, si tels sont les avantages de la contemplation, il est de la plus grande importance pour un directeur d'en connaître les règles, sans quoi il ne pourra guider sagement les âmes parfaites dans la voie qui leur convient. Si elles avaient autrefois besoin d'être encouragées et soutenues dans la pratique de la méditation, quand elles n'étaient qu'au début de la vie spirituelle, elles n'ont pas moins besoin d'être menées et dirigées dans cette voie nouvelle et inconnue où Dieu les invite et où elles craignent de s'engager.
i4o. Sainte Thérèse blâme vivement, et à maintes reprises, les directeurs qui n'accommodent pas leur direction à l'état des âmes contemplatives.
« J'ai rencontré, dit-elle, de pauvres âmes jetées dans l'angoisse et dans une affliction pro-
stotas [incipientiam et proficientium) pertinerd , terlias (perfectorum) ad contemplât ivam. ( Via comp. ad Deum, cap. VIII, n. 6.) Nous avons montré dans la Vie d'union [passim) que telle est bien la doctrine traditionnelle.
fonde par l'inexpérience de leurs guides. Elles me faisaient compassion... Etrangers à la science spirituelle, de tels directeurs fatiguent Tâme et le corps et empêchent les progrès ». {Vicy ch. xiri.)
(( Il y a des religieux, dit le P. Balthazar Alvarez, que N.-S. élève à ce mode d'oraison; or que des hommes sans expérience tentent de les en retirer, au détriment de leur âme et de leur corps ; c'est, selon moi, ce qu'ils ne peuvent faire en sûreté de conscience ». {Vie du P. Balt. Aîv., ch. XIII.)
On cherchera parfois à se rassurer en disant que Dieu n'a besoin de personne pour élever une âme à la perfection. Si Dieu n'a besoin de personne, il n'en est pas moins vrai qu'il fait souvent dépendre ses grâces de la coopération de ceux qu'il a choisis pour être ses auxiliaires : Adjutores Dei sumus. Combien de païens qui pourraient pourtant se sauver ne feront pas leur salut s'ils ne rencontrent quelque zélé missionnaire, de mêm.e combien de fidèles appelés à la perfection ne l'atteindront pas, faute d'un guide spirituel éclairé.
On rassure souvent lésâmes en leur disant que, lorsqu'elles obéissent, elles n'ont rien à redouter du jugement de Dieu ; il est vrai que le souverain
Jug"e ne leur reprochera pas de s'être écartées de la voie qui eût été pour elles la plus avantageuse^ puisqu'elles ont obéi à son représentant, mais de ce qu'elles ne sont pas responsables de leur erreur il suit seulement qu'elles n'en seront pas punies ; il ne s'ensuit nullement qu'elles atteindront le degré de gloire qu'elles auraient pu obtenir.
Écoutons maintenant sainte Chantai : « Cet attrait (pour l'oraison de simple présence de Dieu) nous est tellement propre que les âmes qu'on en tire semblent sortir de leur centre , perdent la liberté d'esprit et entrent dans une certaine contrainte et entortillement qui les retarde grandement dans leur chemin. Je ne sais que trop d'expériences de cette vérité ». (Lettre déjà citée, à une Supérieure de son Ordre.)
i4i. Saint Jean de la Croix est peut-être plus catégorique encore, il déplore plus amèrement l'abus regrettable signalé par sainte Thérèse et sainte Chantai. Citons entre bien d'autres le passage suivant, tiré de la Vive flamme d'amour,. (Strophe 3, vers 3, | 7 et 8.)
« Les biens intérieurs que cette contemplation silencieuse imprime dans l'âme à son insu sont immenses, puisqu'ils ne sont autre chose en définitive que les onctions très mystérieuses et très
dcMicales de l'Esprit-Saint. Mais qui pourrait dire avec quelle déplorable facilité ce monde de merveilles peut être ou étrangement bouleversé ou même complètement paralysé? Il suffit pour cela de la moindre opération de l'âme qui s'avisera d'appliquer ses sens ou ses appétits à la poursuite de quelque connaissance distincte ou de quelque consolation sensible. Cette imprudence est la cause d'un préjudice incalculable et bien fait pour causer la douleur la plus vive et la plus profonde compassion. Oh ! quel désastre qui devrait nous plonger dans une véritable stupeur. De prime abord, il est vrai, la perte paraît peu de chose, et Ton dirait l'obstacle interposé entre Dieu et l'âme presque imperceptible. Mais que l'on se figure ce qui arriverait si une main complètement étrangère aux lois de la peinture s'avisait de" retoucher un portrait de grand maître, chef-d'œuvre de l'art, avec les plus g^rossières couleurs, à tort et à travers, sans g"oût et sans harmonie. Mieux vaudrait assurément détruire plusieurs toiles de mince valeur; le mal ne serait ni si grand, ni si regrettable, ni si irréparable. Ainsi en est-il des âmes. Bien que ce préjudice soit pour elle si grand qu'il est impossible, en le signalant, de dépasser les limites du vrai, il est
cependant si commun que c'est à peine si Ton trouve un directeur qui n'y jette pas les âmes appelées à la contemplation. »
Et ici le Saint s'élève vig"oureusement contre ces directeurs qui, ne voyant dans cette contemplation silencieuse que pure oisiveté, oblig^ent les pauvres âmes à méditer et à produire des actes.
« Comme ils ne connaissent ni les degrés d'oraison, ni les voies de l'esprit, ils ne s'aperçoivent pas que ces actes qu'ils prétendent imposer à l'âme, il y a long-temps déjà qu'elle les a faits... Ils ne songent pas que lorsqu'un voyageur, après avoir franchi la route est parvenu au terme, il ne lui est plus nécessaire de continuer à marcher, puisque en marchant toujours il ne ferait que s'éloigner du but. Et comme ils ne comprennent pas que cette âme est entrée dans la vie de l'esprit, où il n'y a plus ni raisonnement ni sentiment, où Dieu agit sur elle d'une manière très intime en lui parlant au cœur dans la solitude, ils superposent à l'onction divine d'autres onctions, qui proviennent de connaissances communes et de consolations vulgaires dont ils la forcent à se nourrir. C'est ainsi qu'ils lui font perdre avec la solitude et le recueillement, l'admirable et divine peinture que Dieu travaillait à perfectionner en elle. »
Et plus loin (I II), le bon Saint fait entendre des plaintes encore plus amères et ne craint pas d'appliquer à ces directeurs ignorants un texte fameux de saint Paul : « Les directeurs, dit-il, qui se fig"urent que les âmes parvenues à cette contemplation solitaire et paisible perdent leur temps n'ont donc pas la moindre intellig'ence de la voie qu'elles sont appelées à suivre. C'est qu'ils n'ont pas eux-mêmes l'expérience de cette voie d'oraison, à laquelle ils ne sont peut-être pas même arrivés encore... L'homme animal, a dit saint Paul, c'està-dire celui qui n'est pas encore sorti des opérations de la partie sensitive, ne peut percevoir les choses qui sont de l'Esprit de Dieu.
(( Ces directeurs se trompent, me direz-vous, mais leur zèle bon et louable, leur bonne intention les excuse. Mais comment leur zèle pourrait-il justifier' les conseils téméraires qu'ils osent bien donner alors qu'ils n'ont compris ni la voie par laquelle l'âme est appelée à marcher, ni l'esprit qui la conduit. Et s'ils ignorent ces choses, pourquoi sont-ils assez insensés pour porter une main aveugle à une œuvre qu'ils ne connaissent pas, au lieu de la laisser à de plus habiles qu'eux? Est-ce donc une simple imprudence et une faute légère de faire perdre à une âme des biens inesti-