INTENSITÉ DE LEUR CHARITÉ
Par ailleurs, il y a là non seulement, comme dans le cas précédent, tendance instinctive et spontanée vers ce qui nous convient : Fecisli nos ad te, Deus, et irrequietum est cor noslrum donee requiescat in te l, mais il y a aussi considération réfléchie de notre propre intérêt : l'esprit, voyant que mtre intérêt, notre bien, c'est Dieu même, et qu'il s'offre à nous pour faire notre bonheur, Le propose comme tel à la volonté. C'est ce retour délibéré sur soi-même qui fait que l'amour d'espérance ou de convoitise n'a pas la perfection de la vraie charité.
104. A côté de cet acte surnaturel d'espérance peut exister et existe souvent un acte naturel d'amour de soi, ou, ce qui revient au même, d'amour de son bonheur 2. L'âme, après avoir considéré Dieu comme son bien souverain et l'avoir désiré surnaturellement, peut considérer la béatitude qui lui reviendra de la possession de Dieu et convoiter délibérément cette satisfaction de la nature. En effet, le cœur distingue tout ce que l'esprit distingue, à chaque perfection différente de l'intelligence peut correspondre et même correspond instinctivement une appétence différente de la volonté. Or, il est certain que l'intelligence distingue Dieu nous béatifiant du bonheur même que la nature doit éprouver : la volonté peut donc se porter sur l'un plus que sur l'autre, ou sur l'un et non sur l'autre; comme elle peut se porter encore simultanément sur les deux et, dans ce cas, il y aurait deux actes, l'un surnaturel et l'autre naturel. C'est ainsi que l'on peut vouloir faire l'aumône et parce qu'il est louable de la faire et pour être vu du public : il y a alors acte double, l'un bon et l'autre mauvais 3. De même la béatitude éternelle peut être désirée, et parce que nous y posséderons Dieu, notre bien suprême, ce qui est un acte d'espérance surnaturelle, et parce que
1 « Vous nous avez fait pour vous, S?igneur, et notre cœur ne peut trouver son repos qu'en vous. » Saint Augustin.
* Sic, dit Billuart, peccator impœnitens qui per lumen fidei cognoscit paradisum, illum amat amore naturali. (De charitate, Diss. I, art. 3, §2).
* Dans ce cas, l'acte qui parait simple est vraimant double, si chacun d3s motifs a agi assez puissamm?nt sur la volonté pour produire la détermination; si au contraire dans cette déteimination on a obéi simultaném3nt aux deux motifs, aucun n'étant motif complet, mais tous les deux motifs partiels, l'acte est simple, et dans le cas présent il serait en partie bon et en partie mauvais.
notre nature y trouvera avantage et satisfaction, ce qui est un acle bon mais purement naturel.
C'est cet amour naturel de nous-même qui nous fait dire, par exemple : « Ah ! quand donc serai-je au ciel, jouissant d'un repos inaltérable et délivré de tous les ennuis de cette vie 1 »
105. Ces principes posés, appliquons-les aux âmes parfaites. Elles sont animées des trois amours dont nous venons de parler : pur amour, amour surnaturel d'espérance, amour naturel de leur bonheur; les actes du premier sont même devenus très fréquents. En réalité, les grandeurs, les amabilités divines sont l'objet des actes directs de perception et d'amour qui forment le lond de la contemplation. Le plus souvent, dans s :-s élans d'amour, l'âme contemplative s'oublie elle-même et ne voit que son Dieu. En disant ces simples mots « mon Dieu ! » et souvent même sans proférer aucune parole, elle formule un acte de complaisance dans les perfections de Dieu, et elle éprouve un vif désir de s'unir à Lui. Ce sont, disons-nous, des actes directs, mais qui, comme nous l'avons expliqué déjà (n° 23), n'en sont pas moins très libres et fort méritoires, et ils sont bien plus multipliés que les actes raisonnes.
Aussi une âme contemplative, en embrassant son crucifix, fera peut-être en quelques instants des actes de charité plus nombreux, plus intenses et au point de vue du motif, plus parfaits, qu'une âme pieuse pendant une longue oraison. De plus la contemplation, chez les âmes dont nous parlons, est devenue si fréquente que, même dans le commerce de la vie, elles seront parfois de longues heures sans perdre le sentiment de la présence de Dieu, sentiment qui comporte une multitude de mou- V-in.nts- affectueux.
Même quand l'âme parfaite n'est pas sous cette impression, et même dans les jours d'aridité, il subsiste en elle une tendance latente vers son Dieu. La plus légère occasion, par exemple, un regard jeté sur une image de Jésus, une simple pensée suffira souvent à faire naître en elle des sentiments d'amour.
Et ce sont là les actes d'un amour profond et sincère, puisqu'il va jusqu'au parfait détachement. Chez les imparfaits, les élans affectifs sont parfois des velléités plutôt que des actes de volonté; ils marquent des tendances d'un cœur qui voudrait aimer Dieu, plutôt qu'un amour bien formé, puisque l'on n'est