Platon, Lois, p. 689, D
148 LBS DÉMOCRATIES ANTIQUES
espèce de monstre dans la société athénienne. Les ennemis de la démocratie parlent souvent de l'ignorance du peuple, de son défaut d'éducation (à(ji.a6ia, àTratSeuffta) ; mais ce qu'ils appellent de ce nom est évidemment tout autre chose que l'ignorance des premiers éléments du savoir : il s'agit surtout, chez ces critiques, de l'absence d'une culture supérieure et vraiment humaine, au sens philosophique de ce mot. On raconte qu'un paysan, ne sachant pas écrire, pria son voisin, à l'Assemblée, d'inscrire sur sa coquille le nom d'Aristide, qu'il voulait frapper d'ostracisme, et que ce voisin, inconnu de lui, était justement Aristide lui-même, qui inscrivit son propre nom. La chose est peutêtre vraie ; mais le fait seul que chaque citoyen, dans les votes sur l'ostracisme, devait lui-même écrire le nom du personnage contre lequel il voulait voter prouve bien qu'en somme la connaissance de l'écriture était supposée par le législateur comme étant très ordinaire chez les Athéniens. Il n'y a pas, chez les orateurs, un seul passage qui implique le contraire. N'oublions pas que dix mille Athéniens chaque année étaient appelés à des fonctions qui supposaient la connaissance des premiers éléments, ne fût-ce que pour connaître les lois, tenir des comptes et les justifier en sortant de charge. Il faut même aller plus loin. Une certaine connaissance des poètes, telle qu'on pouvait la
recevoir à l'école, devait être fort répandue. On ne s'expliquerait pas sans cela les innombrables allusions littéraires des comédies d'Aristophane et le goût général de la comédie athénienne pour les parodies. II est vrai que l'éducation littéraire de l'École se complétait ensuite au théâtre, qui s'adressait à tous les citoyens. Nous y reviendrons tout à l'heure. Mais il reste évident qu'un public absolument illettré n'aurait pu goûter Eschyle, Sophocle, Euripide et les poètes comiques, avec la ferveur que tous les témoignages nous font connaître. Si la connaissance de la lecture et de l'écriture était assez répandue dans le peuple, il ne faut d'ailleurs pas en conclure qu'on lût beaucoup. Les livres étaient rares et il n'y avait pas de bibliothèques publiques. Euripide, dit-on, fut un des premiers à réunir une collection de livres importante. La foule se servait de ses connaissances élémentaires surtout pour les usages pratiques. On écrivait ses comptes ; on lisait les inscriptions publiques. La culture proprement dite, pour l'ensemble du peuple, était surtout orale, et se faisait par des récitations, par les représentations dramatiques, par l'audition des orateurs.
Vers le milieu du v* siècle, l'éducation traditionnelle reçut un accroissement considérable. C'est le moment où la sophistique et la rhétorique font fureur. Sophistes et rhéteurs abordent tous les
sujets. Quelques-uns s'attachent surtout au langage, à la grammaire, aux secrets de l'éloquence. D'autres abordent de préférence les sujets philosophiques et moraux ; d'autres encore dissertent sur les questions techniques les plus variées, comme ia médecine ou Tescrime. En même temps Socrate analyse dialecliquement les idées. Chaque sophiste a ses disciples, à qui il fait généralement payer son enseignement, et fort cher. C'est une sorte d'enseignement supérieur qui s'organise. Au siècle suivant, cette organisation s'achève et se complète. Isocrate tient une véritable école de philosophie pratique et d'éloquence. L'Académie de Platon, plus tard le Lycée d'Aristote deviennent comme des essais d'Universités. Tout ce mouvement intellectuel a une importance de premier ordre, mais il faut en bien comprendre la nature. Ces leçons ne s'adressent pas à tout le monde, comme l'ancienne éducation : elles sont réservées par la force des choses à une élite, soit en raison des frais qu'elles entraînent, soit à cause des loisirs qu'elles supposent, à un âge où les citoyens ordinaires sont absorbés par les nécessités de la vie : car elles ne conviennent qu'aux éphèbes et aux hommes faits. C'est alors pour la première fois qu'il s'établit, au point de vue de l'éducalioii, une ligne de démarcation bien nette entre les riches et les C-îuvres, Aussi ne faut-il pas exagérer l'influence de
la philosophie sur l'ensemble de la vie sociale athénienne. Les hommes « cultivés » (ircTratSeufjLévot, comme dit Isocrate) ont souvent une tendance à s'isoler de la vie publique, à s'enfermer dans leurs études, dans l'ombre de l'École : le goût de la vie « scolastique », l'éloignement des hommes de pensée à l'égard de l'action et de la place publique deviennent fréquents. Pour quelques orateurs et hommes d'État sortis de l'École d'Isocrate, il y a beaucoup plus de rhéteurs et de philosophes qui abandonnent la vie pratique. La plupart des grands orateurs et des hommes d'État du iv* siècle sont encore des hommes qui se sont formés à l'ancienne manière, par la pratique des affaires, à laquelle ils ont seulement ajouté une connaissance plus méthodique des procédés de l'éloquence et quelques nobles vérités morales, grâce surtout à la prédication oratoire d'Isocrate. L'influence de cette révolution intellectuelle, fort grande sur le développement de la spéculation et de la pensée pure, l'a été beaucoup moins sur la vie politique de la démocratie athénienne. Ce n'est pas que celle-ci y soit restée complètement étrangère, ni que certaines des idées nouvelles n'aient pénétré par infiltration dans les couches profondes du peuple. Mais cette action a été partielle, intermittente, et, en somme, réducalion générale du peuple athénien, qui nous occupe surtout, n'en a pas été gravement modifiée.
Au sortir de Tenfance, les jeunes citoyens destinés à devenir hoplites, c'est-à-dire ceux des trois premières classes, entraient dans l'éphébie, qui durait deux ans. Nous avons vu qu'à l'origine le service des éphèbes était surtout un apprentissage du métier militaire. Au iv* siècle, on voit les études proprement dites, la culture de la philosophie et de la rhétorique, y tenir une place de plus en plus grande. Mais en même temps le nombre des éphèbes semble devenir plus restreint, de sorte que cette culture supérieure garde son caractère aristocratique. Elle paraît d'ailleurs, comme tout ce qui touche à l'éducation athénienne, avoir été fort libre et nullement soumise à des règlements étroits : beaucoup d'éphèbes, probablement, furent élèves d'Isocrate, mais ce n'était pas une obligation. Quant aux exercices militaires, ils donnaient au jeune homme, outre l'instruction technique, certaines habitudes de discipline, tempérées sans aucun doute par le laisser-aller des mœurs athéniennes. Ce que le jeune Athénien y gagnait surtout, à ce qu'il semble, c'était un sentiment plus vif de l'honneur militaire et du devoir patriotique. A son entrée dans le Collège des éphèbes, il prêtait un serment dont l'idée générale nous a été conservée par l'orateur Lycurgue*, et qui est d'une belle allure martiale et civique.