Polit., VI, 129G, A
198 LES DÉMOCBATIES ANTIQUES
unes des qualités naturelles imposées par la fonction, et qui les développaient par la pratique.
C'étaient, pour la plupart, des hommes de condition moyenne, parfois de naissance très modeste, qui avaient de l'ambition, de l'énergie, de l'intelligence, un don de parole inné ou acquis, une voix capable de s'imposer à l'Assemblée du peuple. Ils étaient nombreux, et il y en avait de toutes sortes : d'honnêtes et de malhonnêtes, de supérieurs et de médiocres, de considérés et de méprisés. Là comme partout, les hommes de génie étaient rares, mais les hommes très intelligents ne manquaient pas. Leur moralité publique et privée était assez généralement suspecte, et les risques de la profession expliquent pourquoi ces soupçons étaient si facilement acceptés : un orateur n'était jamais sûr du lendemain, et les hommes peu scrupuleux devaient chercher à tirer du succès immédiat tout le profit possible. Il faut pourtant se méfier des généralisations hâtives : les hommes qui détiennent un grand pouvoir sont aisément soupçonnés d'en abuser. Ce qui est vrai, c'est que les tentations étaient nombreuses et que le scepticisme indulgent des mœurs publiques n'élevait pas une barrière bien forte contre certaines de ces tentations. Mais il ne s'ensuit pas que, d'une manière absolue, l'influence des orateurs fût mauvaise ni que leurs conseils fussent pernicieux.
Un point à noter d'abord, en effet, c'est la noblesse générale des idées exprimées dans tous les discours. Il est possible qu'Eschine fût un traître; mais il est certain qu'il parle toujours comme s'il ne l'était pas. Le respect de la loi, l'amour de la patrie, l'éloge des vertus publiques et privées sont le fonds commun de toute l'éloquence athénienne, sans exception. Il est plus que probable que Démade lui-même, le cynique Démade, gardait ses propos audacieux pour les entretiens privés : la foule ne les aurait pas soufferts. Il y a une moralité collective de la foule, selon l'observation d'Aristote, qui est supérieure à la moralité de beaucoup de ceux qui la composent. Athènes, en particulier, avait une trop longue habitude de la liberté pour souffrir d'autres maximes que celles dont s'était nourri son idéalisme pendant deux siècles d'une vie féconde et glorieuse. Ainsi, l'éloquence continuait d'être pour elle une sorte de prédication morale, même quand le prédicateur était indigne.
Dans la bouche des vrais hommes d'État, d'ailleurs, cette prédication prenait une force et une précision merveilleuses. A cet égard, l'éloquence de Démosthène est incomparable. Quand il définit, d'une manière générale, le rôle du véritable orateur, de celui qu'il appelle « le conseiller du peuple » (6 ffujjtêouXoç Toù 8v^ji.ou), son devoir de franchise
absolue, d'étude sincère des faits, de réflexion intelligente, de responsabilité hardie, on sent, dans toutes ses paroles la chaleur d'une âme vigoureuse et saine. Et tous les détails de ses discours sont animés de la même inspiration : partout, il met le détail précis des choses sous les yeux des auditeurs; il propose des remèdes directs et appropriés ; il gronde et il loue tour à tour; il fustige les faiblesses, et il loue les qualités pour les fortifier; et surtout, il se met tout entier dans son œuvre, sans crainte des risques à courir, toujours au plus fort du péril, avec un fier sentiment de sa responsabilité et un dédain sublime des conséquences qui peuvent en résulter pour sa personne. On peut dire que c'est l'honneur d'Athènes d'avoir été digne d'entendre une éloquence pareille, qui est comme le bréviaire de l'homme d'État. S'il est vrai, comme le disait Bossuet, après Cicéron, que ce sont les auditeurs qui font les orateurs et les prédicateurs, jamais témoignage plus éclatant ne fut rendu à la noblesse d'un auditoire, quels que fussent ses imperfections et ses faiblesses. Et cela, je le répète, est le fonds même de l'éloquence attique. Il n'y a pas un orateur athénien qui n'ait pris à tâche, chacun selon sa nature et son talent, de dégager de la constitution libérale d'Athènes et des faits de son histoire toute la somme d'enseignement civique et de haute culture morale qu'on en peut tirer.
Quels que fussent les vices personnels de certains orateurs, jamais on n'a tenu à un peuple un plus noble langage sur les vérités essentielles qui sont l'armature nécessaire de toute société civilisée.
Après cela, que valaient ces hommes individuellement, et dans quelle mesure leur vie publique et privée s'accordait-elle avec ces maximes?
Sur la vie privée des orateurs, les anciens ont beaucoup médit, et eux-mêmes ne se font pas faute de se critiquer les uns les autres. Il serait puéril de s'arrêter à toutes ces médisances, pour plusieurs raisons. D'abord, il serait nécessaire, étant donnée la violence des disputes, de soumettre ces médisances à une sévère critique, ce qui est impossible dans le détail : il est certain qu'il y avait, parmi les orateurs, des buveurs d'eau et des prodigues, des hommes intègres et des coquins. Le contraire serait impossible. Ensuite, on admettra sans peine que ces hommes ardents et artistes ne fussent pas tous aussi réglés dans leurs mœurs que des philosophes. Enfin, et c'est l'essentiel, les vertus de famille ne sont pas toujours une garantie de probité politique ni surtout de clairvoyance dans les problèmes de la vie publique, ce qui est la vertu essentielle de l'homme d'État : Eschine paraît avoir été un bon fils, un frère dévoué, et cependant il est plus que probable qu'il a été le complice àde mi-conscient de Philippe.
Arrivons donc à la moralité politique des orateurs, qui est la chose capitale pour jugor leur rôle dans la cité. Ici encore, faisons les distinctions préliminaires indispensables. Qu'il y ait eu des démagogues, des sycophantes, des vendus, c'est évident. En toute matière humaine, il y a un déchet inévitable. Il serait naïf et injuste de s'en étonner, car ce mal n'est pas particulier à la démocratie athénienne. Ce qu'il convient d'examiner, c'est la moyenne de ceux qui passaient pour honnêtes, et que l'opinion publique acceptait pour tels. C'est seulement d'après ceux-là que nous pouvons juger cette opinion publique elle-même, c'est-à-dire, en somme, le peuple athénien, qui seul nous intéresse. Or, sur ce point, il y a deux critiques graves à adresser à l'ensemble des orateurs : Tune est d'avoir abusé des attaques personnelles ; l'autre, d'avoir été peu scrupuleux à l'égard de l'argent.
Les plaidoyers politiques athéniens sont remplis d'injures violentes que les adversaires échangent entre eux. Ils ne se bornent pas à discuter la vie publique de l'adversaire; ils ne reculent devant aucun moyen pour décrier sa vie privée. La haine d'Eschine envers Démosthène se repaît de calomnies salissantes dont aucune ne peut être prouvée. Démosthène, à son tour, réplique par des sarcasmes amers qui vont atteindre toute la famille
d'Eschine. Ce sont là, il est vrai, des discours judiciaires, non des discours de tribune, et la gravité des sanctions encourues par les deux adversaires explique la passion qu'ils apportent au débat. Mais la passion même n'excuse pas certaines attaques. D'ailleurs, déjà dans Thucydide, au début de la guerre du Péloponèse, l'orateur Diodote reproche à son adversaire Cléon de jeter par avance le soupçon sur l'honnêteté de ceux qui viendront le combattre à la tribune i. Ce n'est donc pas seulement dans les luttes judiciaires que ces attaques personnelles trouvaient place. Il ne suffit pas, à deux adversaires politiques, de développer devant le peuple l'opposition de leurs idées. Tous les moyens leur sont bons pour ruiner à l'avance l'autorité morale de l'adversaire, ou pour consommer sa ruine après l'échec de sa politique. Avec ces mœurs, les adversaires politiques sont des ennemis, et les conflits d'idées prennent une allure de pugilat. Rien n'était moins propre à conserver aux discussions de la tribune la gravité qui eût été le prélude nécessaire d'un vote de sangfroid. C'était là,, pour le peuple, une détestable excitation à la haine et à l'intolérance. Mais les orateurs, en cette affaire, n'étaient pas seuls coupables : ils n'auraient pas donné ce tour aux discussions si le peuple n'y avait pris quelque plaisir 1. Thucydide, IV, 42.
malsain. Ces luttes ardentes rendaient le drame plus pathétique. Les auditeurs, sans doute, ne prenaient pas à la lettre tant d'imputations sans preuves, car ils étaient trop fins pour cela; mais leur malignité s'en amusait. Ils prenaient goût, ainsi, à un genre d'émotion de qualité inférieure, et le scepticisme méprisant avec lequel ils accueillaient le plus souvent ces accusations réciproques n'était pas fait pour rehausser, à leurs yeux, la dignité morale de leurs chefs. Il est toujours mauvais que de graves conflits d'idées aboutissent à des querelles de personne. Mais surtout, si ces querelles passent toute mesure, comme c'était souvent le cas à Athènes, la politique en est viciée profondément.
L'autre reproche qu'on peut adresser aux orateurs athéniens n'est pas moins fâcheux. Beaucoup arrivaient pauvres aux affaires; or, la plupart vivaient largement et dépensaient sans compter. D'où venait cette fortune? Quelques-uns, les plus honnêtes, faisaient le métier de logographes, c'està-dire qu'ils plaidaient pour les particuliers. C'était le cas de Démoslhène. Chose curieuse, Eschine lui en fait un reproche. C'était là, cependant, pour un orateur pauvre, à peu près la seule manière de gagner honnêtement sa vie. Mais Eschine n'y regarde pas de si près : dans son ardeur de calomnie, il cherche à tirer parti contre son adver-
saire de la défiance instinctive que pouvait inspirer à la foule une habileté trop grande à faire triompher toute cause, bonne ou mauvaise. En dehors du métier de logographe, que restait-il à l'orateur qui lui permît de s'enrichir? La loi défendait aux orateurs comme aux stratèges et aux autres magistrats, de tirer profit de leur rôle public. C'est Hypéride qui nous l'apprend. Et cependant, il n'était pas rare, au iv* siècle du moins, que des stratèges s'enrichissent à la guerre, que des magistrats se fissent payer certaines faveurs, et que des orateurs surtout gagnassent de grosses sommes par leur éloquence. A cet égard, les témoignages abondent. Déjà, au V* siècle, l'auteur inconnu du petit traité de la République athénienne disait qu'avec de l'argent on pouvait obtenir bien des choses dans l'assemblée du peuple et devant les juges. Les stratèges du iv" siècle, au dire de Démosthène, font souvent campagne pour leur propre compte et pillent des villes, afin de nourrir leurs troupes et de remplir leurs poches. Quant aux orateurs, Isocrate se plaint sans cesse, comme d'un mal incontesté, de l'avidité de ces politiciens qui, n'ayant pas de patrimoine, prennent l'habitude de vivre sur le commun, au détriment du bien public. Si l'on se demande comment de tels abus étaient possibles, Hypéride encore, au même passage, fournit la réponse : la loi, sans doute, condamnait les profita
de ce genre; mais l'opinion, moins sévère, les tolérait, à la condition qu'ils ne fussent pas en opposition directe avec l'intérêt de la cité. En d'autres termes, on admettait qu'un orateur se fit payer ses services, même en matière politique, à la façon d'un avocat, pourvu qu'il ne nuisît pas sciemment à la cité. Ce qu'Hypéride reproche à Démosthène, dans l'affaire d'Harpale, ce n'est pas précisément d'avoir prélevé de l'argent sur le trésor de cet intendant infidèle à Alexandre : mais c'est de l'avoir fait au risque de mettre Athènes par là dans une situation fâcheuse devant Alexandre. Un orateur, par conséquent, qui plaidait devant le peuple en faveur de telle ou telle alliance pouvait presque honnêtement, sinon légalement, se faire payer son discours par la cité intéressée, s'il ne devait en résulter aucun inconvénient pour Athènes. On voit combien cette morale était scabreuse, et comme il était facile à un orateur peu scrupuleux de s'en autoriser pour recevoir de l'argent de Philippe. Hypéride fait honneur au peuple de son indulgence tolérante en ces matières : nous serions plus tentés d'y voir une dangereuse faiblesse et une forte dose de scepticisme moral. Ce n'est pas qu'on n'ait vu, en d'autres temps, des généraux s'enrichir par la guerre, des magistrats recevoir des épices, des candidats corrompre des électeurs, des journaux (les orateurs d'aujourd'hui)
loucher des commissions. Il y aurait donc du pharisaïsme à s'étonner, et de l'injustice à jeter la première pierre aux Athéniens. Mais il n'en est pas moins vrai que ce côté de leurs mœurs politiques est fâcheux, et que si des hommes relativement honnêtes ont pu se laisser aller sans trop de scrupules à de telles pratiques, c'est tant pis pour eux et pour la cité qui tolérait ces manières d'agir. Mieux valait, quoi qu'en pense Eschine, faire honnêtement le métier de logographe que de recevoir des cadeaux de Philippe, même à bonne intention.
J'ai essayé de montrer, aussi objectivement que possible, les qualités et les défauts de la démocratie athénienne. Qualités et défauts, chez ce peuple vif et mobile, sont très en dehors et très « voyants », pour ainsi dire. Ne prenons pas prétexte de ces défauts, qui sont en partie ceux de tous les hommes et de tous les gouvernements, pour oublier ses qualités, qui sont d'un ordre rare et vraiment supérieur. Elle a conçu un très noble idéal politique, et elle a eu quelques-unes des aptitudes qui pouvaient lui permettre d'en approcher. Voyons maintenant quels problèmes se sont offerts à elle, dans la réalité, et comment elle les a résolus.