Thdcydide, ibid
262 LES DÉUOCBATIES ANTIQUES
Lacédémone. Tandis que les cités continentales de la Grèce, plus ou moins teintées de dorisme, continuaient de se grouper librement autour de celle-ci, les cités maritimes et insulaires, surtout celles qui étaient de race ionienne, devinrent les alliées, puis les vassales, de la grande rivale de Lacédémone. Athènes, capitale du monde grécoionien, devenait de jour en jour plus démocratique : par une tendance naturelle, elle développa de toutes ses forces la démocratie chez ses alliés et ses sujets, sachant bien que les aristocrates, en tout pays, seraient toujours disposés à tourner leurs regards vers Lacédémone, tandis que le peuple serait son plus ferme appui.
lonisme et démocratie, d'une part, dorisme et aristocratie, de l'autre, furent des termes qu'on prit l'habitude d'associer étroitement, si bien qu'en maintes circonstances, les noms d'Ioniens et de Doriens furent invoqués comme des arguments pour faire prévaloir auprès des peuples encore neutres ou indécis, soit un des deux régimes opposés, soit rinfluence d'une des deux confédérations. Ces deux confédérations vécurent en paix pendant une vingtaine d'années, puis, quand le péril asiatique parut écarté, le conflit inévitable éclata. Interrompu en 445 par la trêve dite de Trente ans, il reprit quelques années plus tard et aboutit à la guerre du Péloponèse. La lutte des
deux cités fut avant tout une lutte pour l'hégémonie ; mais elle se compliqua fatalement d'une lutte pour et contre la démocratie, puis d'un conflit de races. Ioniens et Doriens, démocrates et aristocrates se groupèrent peu à peu autour d'Athènes et de Lacédémone.
La Sicile à peu près seule, au milieu de ces conflits, eut pendant quelque temps une évolution autonome. De même qu'elle conserva ses tyrans, alors que Lacédémone renversait ceux de la Grèce propre, elle eut ensuite ses révolutions démocratiques en dehors de l'influence directe d'Athènes. Il en fut de même, et pour les mêmes raisons, dans la grande Grèce, en Crète et dans la Gyrénaïque. L'éloignement et la difficulté des relations faisaient de ces régions, doriennes pour la plupart, . des parties distinctes du monde grec, non soustraites, assurément, à une certaine solidarité vague quant à l'évolution générale des idées et des institutions, mais où le contre-coup des événements de la Grèce propre, et surtout les influences ioniennes, se faisaient sentir plus lentement.
Notons cependant qu'en somme tous les mouvements démocratiques de ces pays suivirent l'étabhssement de la démocratie athénienne et que les agitations analogues qui avaient eu lieu antérieurement n'avaient abouti qu'à la tyrannie. Il est donc certain que l'exemple d'Athènes, pour être
moins efficace là qu'ailleurs, n'y fut pas sans influence.
Quoi qu'il en soit, on voit que le mouvement démocratique fut un fait très général dans le monde grec et que, plus tôt ou plus tard, par une cause ou par une autre, bien peu de cités y échappèrent entièrement. Même à Lacédémone, la Constitution n'élait pas purement aristocratique. Ailleurs on vit fleurir des démocraties tempérées, comme à Chios ou à Marseille. Ailleurs encore, il y eut de brusques explosions démocratiques suivies de réactions. Mais partout, à des degrés divers, il y eut au moins des tentatives dans le sens de la démocratie. Par malheur, tous ces événements nous sont fort mal connus. Ce que nous y voyons de plus clair, cependant, c'est que le plus souvent ces mouvements politiques aboutirent à des résultais médiocres. De même que Lacédémone resta pour tous les Grecs le type à peu près unique d'une aristocratie relativement sage et modérée, de même la démocratie athénienne conserva, entre tous les gouvernements qui se formèrent sur le même type, une supériorité incontestée. Aristote, qui n'est pas un ami de la démocratie athénienne, le déclare en termes formels, qui méritent d'être rappelés. Après avoir raconté le renversement des Trente et l'amnistie décrétée par le peuple, il vante la beauté morale et la sagesse politique des réso-
lutions qui furent prises alors par la démocratie il admire surtout ce fait que, non content d'abolir toutes les poursuites individuelles, le peuple poussa la magnanimité jusqu'à se déclarer solidaire des dettes contractées par le gouvernement des Trente auprès de Lacédémone, et il ajoute : « Dans les autres cités, ceux qui établissent la démocratie, loin de sacrifier quoi que ce soit de leurs deniers, n'ont rien de plus pressé que de procéder au partage des terres*. » D'où vient celte infériorité des autres démocraties grecques ? Il n'est pas très difficile d'en apercevoir plusieurs causes.
La première est dans le génie même des races. Il n'est pas douteux que le peuple athénien ne fût le plus civilisé, le plus harmonieusement cultivé des peuples grecs. Sa douceur et son intelligence naturelles, développées par l'habitude de la liberté, furent pour beaucoup dans sa modération. En outre, les circonstances le favorisèrent. La démocratie ne fut pas, à Athènes, une importation étrangère, brusquement introduite dans un organisme mal adapté, comme il arriva si souvent dans les autres cités : elle naquit peu à peu, comme un fruit naturel du sol attique, préparé d'abord par les réformes de Solon, aidé dans sa croissance par le gouvernement intelligent de Pisistrate, arrivant enfin à sa maturité avec Clisthène et Péri-