Les démocraties latines de l'Amérique
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A Monsieur EMILE BOUTROUX
de l’Institut.
Veuille 7 me permettre de vous offrir ce livre en hommage d’admiration et de reconnaissance. Souvent, le soir, à l’heure grave du crépuscule , à vous entendre commenter une page de Platon ou un vers de Gœtlie, m'expliquer avec une inépuisable bienveillance, avec une merveilleuse clarté, les inquiétudes de l'heure présente, j'ai mieux compris le magnifique rayonnement du génie français. Et toujours, en vous quittant, j'aimais à me répéter la pensée d' Emerson, d' Emerson que vous aimeq, sur l'utilité des grands hommes : « They make the earth wholesome. They who lived vith them found life glad and nutritious ».
Paris, Novembre 1911.
PREFACE
Voici un livre que devront lire et méditer tous les Français que préoccupe l’avenir du génie latin. Il est écrit par un jeune diplomate péruvien, auquel notre langue est très familière, mais qui la colore volontiers de quelques souvenirs de son parler natal. L’œuvre de M. Garcia-Caldéron ne perd rien, loin de là, à cette originalité pittoresque. Elle est, d’ailleurs, pleine de vie et chargée de pensée. Histoire, politique, sciences économiques et sociales, littérature, philosophie, M. Caldéron connaît tout et traite de tout avec compétence et sans pédantisme. Toute l’évolution des Républiques sud-américaines est contenue dans le volume qu’il livre aujourd’hui aux réflexions du public français et européen.
M. Caldéron, qui a été élevé à l’école des meilleurs historiens modernes, recherche, d’abord, dans le passé, les lois du développement futur des Républiques latines. A l’aide d’une analyse savante et loyale, il nous montre dans le créole sud-américain, un Espagnol des siècles héroïques, lentement transformé par le métissage et le climat; il retrouve chez lui, modifiés par le temps et affaiblis par les croisements, les traits les plus lointains de la race ibérique; et il nous expose, en quelques pages, l’époque héroïque où l’individualisme espagnol éclatait dans l’audace aventureuse des conquistadors et dans le mysticisme farouche des inquisiteurs.
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Vient ensuite la phase coloniale, avec ses déceptions croissantes, ses abus et ses erreurs : la domination d’une théocratie oppressive, des monopoles écrasants, l’insolence dès castes privilégiées, l’indignité des agents péninsulaires. Une soif d’indépendance s’empare peu à peu des colonies espagnoles et portugaises'. Elles ne se révoltent pas seulement contre la tyrannie économique et fiscale qui pèse sur elles; elles se soulèvent aussi contre les rigueurs d’une tutelle politique et morale qui ne leur laisse aucune liberté politique. C’est une grande et terrible crise. Le mouvement libérateur s’achève en trois étapes : les colonies cherchent, d’abord, à obtenir des réformes de la métropole, tout en voulant demeurer loyalistes ; elles songent ensuite à se donner des rois européens ; et enfin l’idée républicaine apparait. se développe, s’impose victorieusement.
Cycle des précurseurs, cycle des libérateurs, M. Caldéron expose cette tragique histoire avec une émotion reconnaissante. Il scrute d’un regard clairvoyant les causes profondes de la Révolution : les excès de l’absolutisme espagnol, l'influence de l'Encyclopédie et des doctrines de 1789, l’exemple de l’Amérique du Nord, l'argent de l’Angleterre et l’intervention diplomatique de Canning, forces diverses et convergentes dont la combinaison fulminante crée un monde nouveau, mal préparé à la vie sociale, douloureux et morcelé.
M. Caldéron nous transporte en quelques-unes des parties de cette renaissante Amérique. C’est pour lui l’occasion de mettre sous nos yeux toute une galerie de tableaux vigoureusement brossés ; et voici que passent successivement dans le champ de notre vision, le Paraguay, avec la longue dictature de son premier « caudillo », taciturne et sombre, le Dr Francia, avec ses traditions autoritaires et ses instincts guerriers; l’Uruguay avec l’intensité de sa vie nationale; l’Equa-
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teur, avec la forte empreinte que lui donne Garcia- Moreno ; le Pérou, avec sa vie tourmentée, avec la puissante et heureuse mainmise de don Ramôn Castilla et de Manuel Pardo, avec sa fièvre spéculatrice, la griserie du salpêtre et du guano, l’abus des emprunts, la guerre et l’anarchie, avec son effort actuel de relèvement économique et de restauration nationale ; la Bolivie, avec la froide et astucieuse ambition de Santa-Cruz ; le Vénézuéla, avec l’audace grossière et réaliste de Paez, avec le despotisme empirique de Guzman Blanco, politicien sans doctrine, affamé de pouvoir, mais patriote et paternel. Comme le dit M. Caldéron, l’histoire de ces Républiques se confond presque avec la biographie de leurs « caudillos », hommes représentatifs, qui personnifient, à une heure donnée, les besoins, les vertus et les vices de leurs peuples.
Après la magnifique épopée de Simon Bolivar, que M. Caldéron rappelle avec une gratitude enthousiaste, s’ouvre une ère agitée d’anarchie militaire. L’ambition des « caudillos » déchire l’Amérique du Sud et multiplie les États. Mais, dans le sang des champs de bataille, se trempe l’âme des peuples naissants, et, malgré des divisions factices, il se forme chez chacun d’eux une conscience nationale. C’est l’époque troublée des guerres et des révolutions. Le Sud-Américain vit dangereusement, comme le Florentin de la Renaissance, comme le Français de la Terreur, mais bientôt, à l’ombre de la puissance militaire, la richesse se développe, l’ordre s’établit, les intérêts se rassurent, l’existence devient plus terne et plus monotone ; c’est l’avènement de l’industrie, de la fortune et de la paix. Il me semble que M. Caldéron éprouve quelque tristesse d’être venu trop tard dans un monde trop vieux. Ce qu’il appelle le crépuscule des « caudillos » lui laisse au cœur le regret mélancolique du temps passé. Les tyrans, qui se sont, en général, appuyés sur les nègres
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et sur les métis, ont contribué à détruire les oligarchies et les différences de races. Ils ont ainsi fondé des démocraties que l’esprit libéral de M. Caldéron ne peut considérer sans bienveillance, mais qui manquent trop, à son gré, du sens de la solidarité, qui sont maladroites, inorganiques, incapables d’associer les efforts humains, que la rivalité des familles et la haine des factions absorbent et troublent, comme les Républiques médiévales, et qui, sous le brillant vernis d’idées françaises, abritent des mêlées confuses d’Européens et d’indiens, d’Asiatiques et d’Africains.
Dans ces républiques turbulentes, M. Caldéron découvre cependant, sans peine, les symptômes rassurants d’une vitalité puissante et il ne désespère pas de les voir prochainement assagies par les disciplines latines. Depuis l’érudition scolastique de l’époque coloniale, il suit attentivement l’évolution intellectuelle des populations sud-américaines, à travers les brouillards passagers de l’idéologie politique, jusqu’aux imitations encore pâles des philosophies européennes. Malgré la diversité des races qui s’entrecroisent dans le continent méridional, il est convaincu que l’action constante et séculaire des lois romaines, de la religion commune et des idées françaises, adonné à ces jeunes Républiques une conscience latine, intangible et sacrée. Et il exprime le souhait, très raisonnable et très avisé, que les peuples de l’Amérique du Sud s’amendent et se perfectionnent, sans rompre avec les traditions qui leur sont propres et sans s’asservir à des influences étrangères.
Il passe en revue le danger allemand, le danger nord-américain, le danger japonais. Il ne méconnaît pas le premier et dénonce les progrès de l’immigration commerciale des Allemands, surtout dans les provinces méridionales du Brésil ; mais il pense que l’élément germain ira se perdre, en la fécondant, au sein de la masse nationale. Il est, au contraire, très
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vivement préoccupé du péril nord-américain. Non qu’il ne sache pas rendre justice aux merveilleuses qualités de la race anglo-saxonne, non qu’il soit indifférent au prestige de la Grande République ou qu’il oublie les services qu’elle a rendus à l’autonomie américaine ; mais il sent s’alourdir peu à peu le poids d’une tutelle qui fut bienfaisante et il s’écrie avec inquiétude : quis custodiel custodem ? Il ne lui échappe pas que la doctrine de Monroë s’est transformée, qu’elle est insensiblement passée de la défensive à l’intervention et de l’intervention à la conquête ; et cette métamorphose lui donne à réfléchir. Quelle que soit la grandeur de la civilisation yankee, ce n’est pas la civilisation latine et M. Caldéron n’entend pas que celle-ci soit jamais sacrifiée à celle-là. Il conjure l’Amérique du Sud de se défendre contre la menace de l’hégémonie saxonne, de s’enrichir d’influences européennes, d’encourager l’immigration française et italienne, de purifier sa race par l’infusion d’un sang nouveau.
M. Caldéron voit, dans le Japonais, comme dans l’Allemand, un émissaire infatigable d’idées impérialistes. Il n’est pas, suivant lui, d’antagonisme plus irréductible que celui de l’Amérique et du Japon. Les ouvriers nippons envahissent les chantiers chiliens, péruviens, brésiliens. Ce sont des éléments réfractaires, qui jamais ne s’assimilent. Mais la puissance de cette vaillante race asiatique ne laisse pas d’effrayer M. Caldéron. Il pressent que la suprématie du Japon pourra bientôt s’étendre sur tout le Pacifique, et que, pour faire front à cette force redoutable, ce ne sera pas trop de toute l’Amérique.
D’un bout à l’autre de ce livre, se répercute donc le cri de ralliement des Républiques latines. Je crois bien qu’au fond de lui- même, M. Caldéron est attristé de l’émiettement excessif des États sud-américains. Mais le problème de l’unité, souvent posé dans des congrès
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et des conférences, lui paraît insoluble, et faute de mieux, il se contenterait d’alliances intellectuelles, d’unions économiques ou douanières, qui, tout de même, permettraient aux diverses Républiques de se rapprocher, de se mieux connaître et d’associer, le jour venu, leurs etforts défensifs.
Je ne me reconnais pas le droit de juger les conseils politiques que M. Caldéron donne à ses compatriotes.
Je n’ai pas, notamment, à apprécier ses opinions sur le régime présidentiel des Républiques sudaméricaines et sur leurs méthodes constitutionnelles qui diffèrent sensiblement de nos habitudes parlementaires françaises.
Dirai-je seulement que M. Caldéron a raison de prémunir les États américains contre un fléau que nous connaissons aussi un peu en France, mais qui, dans des sociétés jeunes, dépourvues de longues traditions, privées d’organes anciens et éprouvés, pourrait être exceptionnellement dangereux : l’invasion d’une bureaucratie parasitaire qui irait se développant peu à peu aux dépens des parties saines de la nation et qui rongerait lentement les tissus les plus vivaces et les plus résistants?
Pourrai-je enfin, sans trop d’indiscrétion, approuver l’austère réquisitoire que dresse M. Caldéron contre la politique des emprunts excessifs? C’est en s’endettant par des prodigalités sans frein que certaines Républiques sud-américaines se sont fait en Europe la réputation d’États à finances avariées et ont nui, par voisinage, au bon renom de pays plus sages et plus économes.
Puisque les Républiques de l’Amérique du Sud ont besoin de l’or européen, elles auraient grand tort de l’effrayer par des budgets obérés ou désordonnés.
Jamais, je pense, ne sonnera l’heure lugubre, dont l’imagination de M. Caldéron entend déjà le son fu-
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nèbre, l’heure où, chassés par les Germains et par les Slaves, les Latins du vieux monde seront forcés de se réfugier sur les bords de la mer bleue qui porta leur berceau flottant, et il sera permis à un Français de ne pas croire que la capitale de la culture classique puissejamais passer de Paris à Buenos-Ayres, comme elle a passé de Rome à Paris. Mais, sans nous attarder à des anticipations alarmantes, nous pouvons réjouir nos yeux de perspectives plus prochaines et plus lumineuses. Que l’Amérique du Sud, tout en restant ellemême, tout en cultivant, comme le lui conseille M. Laideron, son idéal américain, devienne de plus en plus hospitalière à notre litlérature, à nos arts, à notre commerce, à nos capitaux. La grande famille latine ne pourra qu’y gagner en prospérité matérielle et en autorité morale.
Raymond Poincaré.
De l'Académie française.
M. Poincaré a écrit et remis cette préface à M. Caldéron en décembre 1911, avant d’avoir accepté les fonctions de Président du Conseil et Ministre des Affaires étrangères.
AVANT-PROPOS
Il y a deux Amériques : au Nord, 1’ « Outre-Mer » de Bourget, une république industrielle puissante, vaste contrée d’àpre énergie, de « strenuous life » ; au Sud, vingt Etats nonchalants, de civilisation inégale, troublés par l’anarchie et le métissage. L’éclat des Etats-Unis, leur impérialisme, leur richesse, ont fait oublier et mépriser ces républiques du Sud, inquiètes et latines. Le nom d’Amérique semble s’appliquer seulement à la grande démocratie impériale.
Or, il se trouve, parmi ces nations américaines, des peuples riches dont l’organisation intérieure s’est considérablement améliorée, tels l’Argentine, le Brésil, le Chili, le Pérou, la Bolivie, l’Uruguay. On ne saurait les confondre avec les républiques de l’Amérique Centrale, avec Haïti ou le Paraguay. Des écrivains et des politiciens français, M. Anatole France, M. Clemenceau, M. Jaurès, qui ont visité l’Argentine, le Brésil, l’Uruguay, y ont trouvé, avec une culture latine solide, de nobles efforts pour affermir la paix intérieure, de merveilleuses richesses. Ils s’accordent pour déclarer qu’il y a, dans ces pays jeunes, des forces économiques et un optimisme qui leur préparent un avenir brillant.
Plusieurs de ces Etats viennent de célébrer leur premier centenaire. Leur indépendance fut conquise dans les premières décades du xixe siècle. L’année 1810 est le point de départ d’une nouvelle époque pendant laquelle, sur les débris du pouvoir
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espagnol, tragiquement, se forment des républiques autonomes.
L’heure est venue, semble-t-il, d’étudier ces peuples, leur évolution, leur progrès, si nous ne voulons pas accepter d’emblée, sans discussion, que les Etats-Unis sont en Amérique le seul foyer de civilisation et d’énergie.
Nous nous proposons de dresser le bilan de ces républiques latines : c’estle but de ce livre. Nous demandons à l’histoire de ces Etats les raisons de leur infériorité et les données de leur avenir.
Il nous faut étudier premièrement la race conquérante qui a découvert et colonisé l’Amérique. Nous analyserons donc le génie espagnol et portugais, le génie ibérique, moitié africain, moitié européen. Après la conquête, de nouvelles sociétés se constituent sous la forte domination du Portugal et de l’Espagne. Ce sont des théocraties d’outre-mer, jalousement isolées de tout commerce européen. En opposition de l’Amérique saxonne, où les émigrants anglais et hollandais se séparent rudement de l’Indien, le chassent, lui imposent la marche vers l’Ouest, dans le Sud- Amérique, vainqueurs et vaincus se mêlent. Les métis deviennent les maîtres par le nombre, ils ambitionnent le pouvoir, ils haïssent Espagnols et Portugais orgueilleux et dominateurs. La guerre éclate entre Ibères et Américains : c’est une guerre civile. De nouveaux Etats s’organisent alors, rapidement, sans traditions de gouvernement, sans de solides classes sociales.
Ces Etats sont dominés par des chefs militaires, des « caudillos ». De la barbarie, de l’anarchie périodiques naissent les dictateurs. Nous étudions quelques individualités représentatives de cette période, nous séparons du développement monotone des événements l’histoire de quelques nations, comme le Brésil et le Chili, où le principe d’autorité domine la mêlée so-
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ciale. Nous distinguons, en Argentine, au Brésil, au Mexique, au Pérou, eu Bolivie, au Chili, un nouveau régime industriel, où la vie politique devient moins troublée et les « caudillos » perdent leur autorité. (Livres I et II.)
L’étude de l’évolution intellectuelle nous montre combien est puissante l’idéologie dans ces démocraties naissantes. Elles imitent la Révolution Française, elles subissent l’influence des idées de Rousseau et des Romantiques, celle des doctrines individualistes. L’Amérique, espagnole et portugaise par l’origine, par les traditions, devient française par la culture. (Livre III.)
Nous voici amené à étudier quelle est la part de l’esprit latin dans la formation de ces peuples, les périls qui les menacent, qu’ils viennent des Etats-Unis, d’Allemagne ou du Japon, à étudier les défauts et les qualités de cet esprit. (Livre IV.) Nous analysons ensuite les problèmes et l’avenir de l’Amérique Latine. (Livre V.)
Une conclusion se dégage de cette étude. La vie politique des peuples ibéro-américains est encore confuse, mais déjà quelques-uns d’entre eux se sont libérés d’une hérédité déprimante. Outre-mer, la liberté et la démocratie deviennent progressivement des réalités. Dans les futures batailles, l’apport de l’Amérique sera utile aux grands peuples de la Méditerranée qui luttent pour la suprématie latine.
de l Amérique