CHAPITRE XV
AUrxORE CHEZ LES VERRIÈRES. — LA HARPE. — COMÉDIE DE SOCIÉTÉ.
L'arrivée d'Aurore dans la maison ne changea rien aux habitudes des deux sœurs. On continua à recevoir bonne et nombreuse société, à donner des fêtes, à jouer la comédie. La grâce et la jeunesse d'Aurore furent un attrait de plus, et ceux que n'auraient pu retenir les charmes surannés des Verrières restèrent captivés par les sourires et les beaux yeux de la jeune veuve. C'est un des rares exemples qu'il soit permis de citer chez ces sortes de femmes. Alors que la plupart de leurs pareilles finissaient leur existence dans l'abandon et la misère, les Verrières conservaient leur opulence et continuaient à vivre entourées d'hommages ; on venait chez elles avec
autant d'empressement que dans le passé et elles avaient toujours une cour d'adorateurs.
S'il y a encore chez elles la même affluence d'hommes de lettres, d'artistes, de gens du monde , le personnel s'est renouvelé depuis quelques années et les figures ont quelque peu changé. Deux amis cependant sont restés immuables, et leur fidélité a résisté à toutes les vicissitudes : d'Épinay et Dupin de Francueil ont donné ce bel exemple de constance illégitime. Nous les retrouvons à la place même où nous les avons laissés, toujours aimables, toujours contents, se considérant comme de la maison, en étant devenus' pour ainsi dire immeubles par destination.
Colardeau, nous le savons, a dû se retirer devant une cruauté qu'il n'a pu fléchir; mais comme un poète est de rigueur dans la maison, on n'a pas tardé à le remplacer par La Harpe.
Ce dernier avait fait un sot mariage et épousé la fille d'un limonadier qui cultivait les muses. « li a épousé la fille d'un limonadier où il avait un logement, écrit Grimm. C'est une jeune personne très jolie, très honnête, très modeste et qui était grosse de plusieurs mois du poète » ; et
comme La Harpe venait d'essuyer un échec au théâtre, le critique ajoute : a Une mauvaise tragédie et un mariage, c'est faire deux sottises coup sur coup. » Le poète se consola « en courant les filles )).
Amené chez les Verrières, par quelque ami commun, ils'épritdeMarie, lui déclara sa flamme et fut bientôt dans se^ fers. Très intéressé, très désireux d'arriver rapidement à la gloire et à la réputation, il n'avait pas jugé la courtisane indigne de l'aider à atteindre le but qu'il poursuivait.
La Harpe n'était pas aimé; sa vanité et son arrogance lui avaient attiré une foule d'ennemis. Après avoir obtenu des succès au théâtre, il avait éprouvé des échecs retentissants*.
Il lui arriva même des mésaventures assez cruelles, mais elles ne l'empêchèrent pas de garder de ses talents l'opinion la plus avantageuse.
Un jour, se promenant avec un ami après la représentation des Barmécides, qui n'avait eu aucun succès, il entendit un marchand de cannes
1. « Dieu préserve M. de La Haipe de faire des tragédies écril Grimm après Gustave Wasa, et nous de les voir! d
crier: «Des Barmécides, qui veut des Barmécides?» La Harpe s'approche en se rengorgeant et demande au marchand d'où vient ce nom : « Voilà pourquoi, monsieur,» répond l'homme, et approchant de sa bouche la pomme de la canne, il en tire un coup de sifflet strident.
Le Brun entendait un jour comparer La Harpe à un serpent. Il riposta aussitôt :
Non, La Harpe au serpent n'a jamais ressemblé, Le serpent siffle... et La Harpe est sifflé.
La Harpe passait sa vie dans la société, où il s'efforçait de plaire et de se créer des appuis pour arriver. H aimait à se produire et à faire valoir ses talents dans le monde. Il avait inauguré des soirées de lecture où il lisait ses productions ; il parvint à les mettre à la mode et elles faisaient fureur. Sa vanité en était prodigieusement gonflée. Comme Golardeau, il composait des vers pour la dame de ses pensées, mais qu'ils sont froids et compassés, auprès de ces strophes brûlantes que nous connaissons!
Je vous reti'ouve enfin, je vous vois réunie, Douce société que mon cœur a choisie.
0 mes guides t ô mes amis t
Dans le tourbillon de Paris Où l'on porte au milieu de la foule étrangère,
Et l'ennui d'être solitaire.
Et le besoin de s'attacher,
Qu'il est doux de se rapprocher
De ceux qu'on aime et qu'on préfère !
L'été nous avait tous dispersés dans les champs,
La nature alors est si belle !
Pour des plaisirs nouveaux elle éveille nos sens. Son règne est commencé, l'on est heureux par elle.
Pour elle on veut tout quitter; Et tranquille on se livre au plaisir d'exister. Croyez-moi cependant, quelque ivresse qu'inspire Le charme des beaux jours, le spectacle des champs, Quand je trouvais l'air pur, les ombrages charmants, II manquait à mon cœur de pouvoir vous le dire.
Que je suis heureux avec vous l N'en vaut-on pas bien mieux lorsque l'on est ensemble
N'a-t-on pas, quand on se rassemble.
Plus d'esprit, de gaieté, des sentiments plus doux? Le travail a son prix, j'en estime l'usage, Je veux bien de mes jours lui laisser la moitié. S'il les occupe tous, il devient esclavage,
11 ôte trop à l'amitié.
Je sais qu'il nourrit l'àme et qu'il la fortifie, Mais si l'on n'entremêle aux travaux de l'esprit Ces nœuds intéressants qui font chérir la vie, L'âme se sèche et s'endurcit.
Le cœur ne peut pas se suffire, faut qu'un autre cœur vienne le ranimer. On se lasse souvent de penser et d'écrire ; Se lasse-t-on jamais de sentir et d'aimer?
Le duc de Choiseul désirait une traduction des Douze Césars de Suétone. La Harpe, pour faire sa cour, s'empressa de déférer au vœu du ministre. Mais, avec sa modestie habituelle, il prit soin de faire annoncer tous les mois par le Mercure la traduction qu'il préparait et sur laquelle il fondait les plus grandes espérances. Il comptait bien qu'elle lui ouvrirait les portes de l'Académie, mais il en fut pour sa peine. Sa traduction fut trouvée détestable et devint la risée de tous les gens de lettres*.
Piron débuta :
Monsieur La Harpe habille en jaune Les plats Césars qu'il publie aujourd'hui. Savez-vous bien pourquoi? C'est que son Suétone, Est bilieux et méchant comme lui.
1. « L'extrême négligence s'est trouvée réunie dans M. de La Harpe à l'extrême ignorance du latin en général, dit Grimm. On devait s'attendre du moins à lire un Suétone rempli de fautes, mais écrit en français, puisque son traducteur a du style, et l'on est surpris de ne trouver, dans un ouvrage si pompeusement annoncé, qu'une version d'écolier, où une phrase est cousue à l'autre, la plupart du temps sans soin pour l'harmonie,
pour la pureté et la correction du style Les notes et
les réflexions dont il a cru devoir enrichir son texte ne sont pas ce qu'il y a de moins impertinent dans cet ouvrage ; la confiance et la légèreté d'un fat et d'un ignorant, qui veut se donner un air capable, s'y remarquent partout. »
Quelques jours après, nouvelle satire :
Dans l'absence de mon valet
Un colporteur borgne et bancroche
Entra jusqu'à mon cabinet,
Avec force ennui dans sa poche.
« Les doua Césars pour six francs,
Me dit-il, exquis, je vous jure;
L'auteur, qui connaît ses talents
L'a dit, même dans son Mercure.
C'est Suétone tout craché.
Et traduit... traduit! Dieu sait comme.
Ce sont tous les monstres de Rome,
Qu'on se procure à bon marché.
De ce recueil pesez chaque homme :
Des empereurs se vendent bien 1
Caligula seul vaut la somme,
Et vous aurez Néron pour rien.
— Que cent fois Belzébuth t'emporte,
Lui dis-je, bouillant de fureur;
Fuis avec ton auguste escorte. »
Et puis de mettre avec humeur.
Ainsi que leur introducteur,
Les douze Césars à la porte.
Bien entendu les demoiselles Verrières furent des premières à recevoir l'hommage des Douze Césars. Aurore ne fut pas moins favorisée. En lui remettant son ouvrage, le poète y avait joint ce galant madrigal :
Des Césars à vos pieds je mets toute la cour. Recevez ce cadeau que l'amitié présente.
Mais n'en dites rien à l'Amour...
Je crains trop qu'il ne me démente.
La présence de La Harpe dans la demeure des Verrières à titre d'amant heureux ne devait pas nuire, bien au contraire, aux représentations théâtrales. A son tour il devint le directeur ordinaire du petit théâtre de la Chaussée d'Antin et il poussa la condescendance jusqu'à monter luimême sur les planches pour donner la réplique à la maîtresse de la maison.
Lui si hautain, si sévère, si dur pour les auteurs et les comédiens, jouer la comédie avec des courtisanes ! et non pas accidentellement, non pas par le fait du hasard, mais régulièrement et pendant plusieurs années !
Pidansat de Mairobert, qui avait succédé à Bachaumont, écrit à la date du 4 octobre 1772 :
(( Les demoiselles Verrières sont deux courtisanes du vieux sérail, puisque l'une d'elles a appartenu au maréchal de Saxe et en a une fille ; mais leur opulence, la société distinguée qui va chez elles, leurs talents et l'habitude où elles sont de donner des spectacles, y attirent beaucoup de monde. C'est toujours quelque auteur en titre qui a la direction de leurs plaisirs.
M. Golardeau, longtemps attaché à leur char, se trouve remplacé par M. de La Harpe. On y joue de temps en temps des pièces nouvelles qui n'ont paru sur aucun théâtre. Dimanche dernier, on y a donné Julien comédie de M. Saurin, imprimée et non représentée. Elle a fait peu de sensation ; mais r Espièglerie, petite pièce en un acte, y a eu le plus grand succès : elle a paru d'une gaieté charmante et le sieur de la Harpe y a supérieurement bien joué. L'ouvrage est du sieur Billard du Monceau, le parrain de Mme la comtesse Du Barry . » Aurore ne restait pas simple spectatrice de ces représentations théâtrales : presque toujours elle y jouait un rôle et elle se distinguait par des dispositions étonnantes pour l'art dramatique. Non seulement elle figurait toujours avec succès dans les pièces que l'on représentait sur le théâtre de sa mère, mais elle jouait encore dans des opéra-comiques qui souvent alternaient avec les comédies. On la vit successivement tenir les rôles de Colette dans le Devin du village, dWzémia dans les Sauvages, etc. ; elle fit tous les principaux rôles dans les opéras de Grétry et les pièces de Sedaine. Elle avait une voix magnifique qu'elle maniait à ravir :
({ Je l'ai entendue cent fois, dans sa vieillesse, dit Mme Sand, chanter des airs de vieux maîtres italiens, dont elle avait fait depuis sa nourriture la plus substantielle : Léo, Porpora, Basse, Pergolèse, etc. Elle avait les mains paralysées et s'accompagnait avec deux ou trois doigts seulement sur un vieux clavecin criard. Sa voix était chevrotante, mais toujours juste et étendue, la méthode et l'accent ne se perdent pas. Elle lisait toutes les partitions à livre ouvert, et jamais depuis je n'ai entendu mieux chanter, ni mieux accompagner. Elle avait cette manière large, cette simplicité carrée, ce goût pur et cette distinction de prononciation, qu'on n'a plus, qu'on ne connaît plus aujourd'hui. Dans mon enfance, elle me faisait dire avec elle un petit duetto italien de je ne sais plus quel maître :
Non mi dir, bel idol mio, Non mi dir ch'io son ingrate.
{( Elle prenait la partie du ténor, et quelquefois encore, quoiqu'elle eût quelque chose comme soixante-cinq ans, sa voix s'élevait à une telle puissance d'expression et de charme qu'il m'arriva de rester court et de fondre en larmes en l'écoutant. »
Quel fut le rôle d'Aurore au milieu de cette société si mêlée et si étrange ? Elle était d'une admirable beauté qui lui valut bien des hommages, mais son bon sens et sa raison surent la préserver de tous les dangers.
« Aurore traversa ce monde de séduction et cette foule d'hommages sans songer à autre chose qu'à cultiver les arts et à former son esprit. Elle n'eut jamais d'autre passion que l'amour maternel, et ne sut jamais ce que c'était qu'une aventure. C'était pourtant une nature tendre, généreuse et d'une exquise sensibihté. La dévotion ne fut pas son frein. Elle n'en eut pas d'autre que celle du xvai" siècle, le déisme de Jean-Jacques Rousseau et de Voltaire. Mais c'était une âme ferme, clairvoyante, éprise particulièrement d'un certain idéal de fierté et de respect de soi-même. Elle ignora la coquetterie, elle était trop bien douée pour en avoir besoin, et ce système de provocation blessait ses idées et ses habitudes de dignité. Elle traversa une époque fort libre et un monde très corrompu sans y laisser une plume de son aile; et, condamnée par un destin étrange à ne pas connaître l'amour dans le mariage, elle résolut le grand problème
de vivre calme et d'échapper à toute malveillance, à toute calomnie. »
Une bien jolie lettre d'elle montre avec quel esprit elle jugeait toutes choses, ce qu'il y avait de bon sens et de raison solide dans cette jeune tête de vingt-deux ans, mais elle montre aussi combien peu elle était accessible à l'imagination et au côté sentimental de l'existence :
« Au Calvaire, 2 septembre i770.
« M. Dupin (ou papa, car c'est ainsi que nous le nommons au Calvaire) m'a fait lire la lettre que vous lui avez écrite, monsieur. J'ai ri comme une folle de M. Guillaume, et j'avais mes raisons, car il ne me traite pas mieux que vous. Il me donne au moins quatre fois la semaine une leçon de manufacture, de moutons, de commerce, de draps, de prairies, de culture, etc. etc., et je vous assure que depuis le temps qu'il prend à tâche de m'instruire, je serais actuellement Mme Guillaume aussi parfaitement qu'il est M. Guillaume, si j'y avais eu la plus légère disposition. Il prétend pourtant qu'il y a plus de deux fois qu'il ne vous a parlé Berry, et que s'il fait amais du drap vous en aurez difficilement à sa
boutique. Je lui soutiens que cela ne peut être; quand ce ne serait que pour avoir le plaisir de vous montrer la qualité des laines d'Espagne et la belle couleur de la garance, il n'y pourrait tenir. Ma raillerie et ma légèreté le désolent, sa colère m'amuse, voilà comment se passent ses visites.
(( Vous voulez aussi m'instruire, monsieur, dans la philosophie, comme si je n'étais pas platonicienne depuis que je suis au monde. C'est par choix que je conserve mon amour pour cette secte et je suis bien aise que vous en soyez un disciple. Si ma figure et mon âge vous inspirent quelque répugnance à me croire, il faut la vaincre comme moi mon amour-propre à vous en faire l'aveu. Je suis infiniment sensible au sentiment d'amitié et je m'y livre tout entière, parce qu'à quelque distance que j'en place les bornes, mon œil peut toujours les apercevoir, mais je redoute ce qui m'aveuglerait et me ferait craindre sans cesse d'en trop faire ou de n'en pas faire assez.
« J'ai toujours vécu avec des gens fort au-dessus de mon âge et je me suis insensiblement mise à leur niveau. Je n'ai pas été jeune longtemps,
c'est peut-être une perte, mais j'en suis plus raisonnable. N'allez pas croire que je veuille me faire un compliment, il s'adresserait plutôt aux personnes qui ont fait ma société ; il est certain qu'après toutes les épreuves où le sort m'a fait passer, sans un peu de philosophie, la seule ressource qui me serait restée aurait été le désespoir ; c'est la plus mauvaise assurément.
« Mais je n'y pense pas de bavarder si longtemps; le plaisir de rencontrer quelqu'un de la même opinion que soi fait dans toutes les sectes l'effet qu'il produit sur moi en ce moment : la confiance. Vous avez plus d'un titre pour l'obtenir, monsieur, car vous joignez à celui-là les obligations que je vous ai, et moi, l'attachement le plus sincère et le plus vrai.
(( Aurore de Horn, née de Saxe.
(( P. S. — Vous verrez par la date de ma lettre, monsieur, qu'il y a plusieurs jours qu'elle est écrite. Le séjour que j'ai fait à Clichy chez Mme Bastard m'a fait la laisser dans mon secrétaire et croire que je l'avais envoyée. C'est bien mal à une platonicienne d'être aussi étourdie*. )>