L’école anglaise, ne nous a fourni aucun document
PRÉFACE
Les Grecs avaient figuré l’âme à la sortie du corps sous la forme d’un petit fantôme, ïeidôlon \ gardant la ressemblance du corps, ou bien sous les traits d’une petite figure nue, ailée et toujours peinte en noir. Il semble que ce dernier mode de représentation d’une substance spirituelle ait guidé les artistes chrétiens dans leurs premières figurations du démon, lequel est reproduit sous la forme d’une sorte de génie, d’un petit être nu, parfois ailé, s’échappant soit de la bouche, soit du crâne de l’exorcisé. On en trouvera plus loin de curieux exemples.
Plus tard cette figure d’exorcisé prend des traits plus précis; le démon a des cornes, une queue, des griffes; il revêt même les formes d’animaux les plus étranges; et, jusque chez les grands artistes de la Renaissance, nous retrouvons cette tradition, sous la forme de quelques petits diables qui se sauvent dans un coin du tableau. Mais ici le symbole devient l’accessoire et le démoniaque luimême possède ces caractères de réalité saisissante sur lesquels nous aurons à insister, dans le cours du livre, à propos des peintres du xvie siècle.
L’imagerie populaire et religieuse nous a légué un assez grand nombre de scènes de possession. Pour honorer les saints, suivant la coutume chrétienne, on avait l’habitude de les représenter dans une des circonstances de leur vie qui avaient décidé de leur sainteté ; cette circonstance devenait en .outre la raison d’une dévotion toute spéciale. C’estainsique des saints, qui, pendant leur vie, s’étaient fait remarquer par leur pouvoir sur les malades qui nous occupent, étaient habituellement figurés exorcisant les démoniaques. Saint Mathurin fut un des plus célèbres, et son pèlerinage, à Larchant, a joui, du xie au xve siècle, d’une vogue extraordinaire. Selon la légende, saint Mathurin, prêtre, aurait été appelé à Rome par un empereur nommé Maximien, pour délivrer la fille du prince. C’est pourquoi il est habituellement représenté bénissant une femme tandis que le diable s’échappe du crâne ou de la bouche de la patiente. Saint Renoît, saint Ignace, saint Hyacinthe, saint Denis et bien d’autres, ont été également représentés exorcisant des possédés, ainsi que le témoignent les nombreuses estampes que nous avons trouvées à la Ribliothèque nationale et des photographies prises d’après les originaux1.
1. Voy. Mythologie figurée de la Grèce, par Maxime Collignon, p. 290. — Étude sur les lécythes blancs attiques à représentations funéraires , par E. Poltier, p. 75.
PREFACE
Dans un recueil représentant tous les saints et saintes de l’année, par J. Callot, on ne trouve pas moins de sept guérisons de possédés.
La plupart de ces figures dépossédés créées par l’imagerie religieuse n’offrent guère qu’un intérêt historique, et ne sauraient fournir aucun document sérieux à l’appui de la thèse de l’ancienneté que nous formulions en commençant.
Il n’en est pas de môme pour les œuvres des maîtres de la Renaissance. Certaines d’entre elles, celles du Dominiquin, d’André del Sarte, de Rubens, pour ne citer que les plus célèbres, portent avec elles les preuves d une scrupuleuse observation de la nature. Nous retrouvons dans la figure du possédé tout un ensemble de caractères et de signes que le hasard seul n’a pu réunir, et des traits si précis que l’imagination ne saurait les avoir inventés.
Rien plus, nous pouvons ajouter que, du moins dans les cas particuliers dont il s’agit, le modèle dont s’est inspiré le peintre n’était autre qu’un sujet atteint de grande hystérie, et ce n’est pas une des moindres preuves de la perspicacité et de la sincérité de l’artiste que ce diagnostic rétrospectif d’une affection nerveuse alors méconnue et attribuée à une cause surnaturelle.
D’autres artistes, il est vrai, parmi lesquels se place Raphaël, ont peint des démoniaques dont les convulsions — nous n’hésitons pas à le déclarer, après Charles Dell — ne répondent à rien d’essentiellement réel, ni même de connu.
Nous ne saurions entrer ici dans de plus grands détails relativement aux œuvres des maîtres que nous comptons étudier dans le cours de ce travail.
En parcourant les différentes pièces de notre collection, on peut constater d’une façon générale qu’au fur et à mesure que l’Art, quittant le langage symbolique, se transforme par l’étude détaillée de la nature, la figure du démoniaque dépouille les signes de la convention archaïque ou de la fantaisie personnelle pour revêtir
1. Dans les Recueils de gravures de sainteté de la Bibliothèque nationale, et désignés sous la rubrique « Saints et Saintes », nous avons trouvé des scènes de possession relatives à un grand nombre de saints et de saintes : saint Albert, saint Bernard, saint Benoît, saint Iîasle, saint Barthélemy, saint Charles Borromée, saint Diego d’Alcala, saint Didier, saint François de Paul, saint Gai, saint Ivon, saint Ignace, saint Hyacinthe, saint Jean, saint Lin, saint Mathurin, saint Nicolas, saint Pierre de Monon, saint Philippe de Néri, saint Uomuald, saint Lipern, saint Thomas de Villeneuve, sainte Claire, sainte Catherine de Sienne, etc. Nous possédons dans notre collection les reproductions photographiques des plus intéressantes de ces estampes, grâce à l’habile et dévoué concours de M. A. Londe, directeur du service photographique à la Salpêtrière.
PREFACE
des caractères puisés dans la réalité, et qu’il nous a été facile de reconnaître, pour la plupart, comme appartenant à la grande névrose hystérique. Au démoniaque hystérique, au possédé convulsionnaire pour lequel le médecin ne soupçonnait nul remède, et dont le prêtre ou le juge s’emparaient, convaincus qu’ils opéraient sur une âme hantée par le démon, a succédé un malade dont le crayon, le pinceau et la photographie notent toutes les attitudes, toutes les nuances de physionomie, venant ainsi au secours de la plume, qui ne peut tout décrire dans les effets extérieurs de cette étrange et cruelle maladie.
A cause de la grande diversité des documents que nous désirons faire passer sous les yeux du lecteur, nous avons renoncé à tout groupement naturel et à toute classification. Nous les ferons se succéder en suivant aussi strictement que nous le pourrons l’ordre chronologique. Cette manière de procéder a bien l’inconvénient de rapprocher parfois les éléments les plus inégaux et les plus disparates ; mais il ne faut pas oublier que chaque spécimen figure ici pour sa valeur intrinsèque quelle qu’elle soit. Après les quelques idées générales émises dans cette Préface, nous n’avons d’autre prétention que de renseigner plus complètement le lecteur en lui mettant entre les mains les pièces du procès. Pour ce faire, la méthode la plus simple était la meilleure. Nous décrirons donc les diverses pièces de notre collection en suivant, ainsi que nous l’avons dit, l’ordre chronologique, nous réservant, bien entendu, de signaler simplement les spécimens de moindre importance, pendant que nous ne craindrons pas d’accompagner de longs commentaires les documents les plus sérieux à l’appui de notre thèse. Il était utile, afin d’éviter au lecteur de longues recherches dans des ouvrages spéciaux, de donner un court résumé de la grande attaque hystérique et de quelques-unes de ses variétés, telles que nous les observons aujourd’hui. La comparaison sera rendue plus facile.
Nous ne terminerons pas sans dire un mot des extatiques, qui, dans certains cas, méritent à plus d’un titre d’être rapprochés des « possédés du démon ».
Paris, 1886.