CHAPITRE XIX
Des dents et pièces artificielles.
Dans le premier chapitre de cet ouvrage nous avons parlé de l'importance des dents et des effets de leur absence sur les maladies de l’estomac. La perte de plusieurs dents ayant une influence considérable sur la santé, il est absolument nécessaire de faire remplacer les dents naturelles perdues par des dents artificielles. C’est le seul moyen de remédier aux maux de l’estomac et aux névralgies résultant de la perte des dents. Cette opération s’exécutait d’une façon bien imparfaite, il y a quelques années à peine ; mais les progrès de la chirurgie dentaire ont été si rapides qu’il est possible maintenant de remplacer les dents absentes par des dents qui auront exactement le même aspect et serviront aux mêmes usages.
DES DENTS ET PIÈCES ARTIFICIELLES. Ho
On croit généralement que les applications de la prothèse dentaire sont récentes. Les recherches que nous avons faites pour éclaircir cet intéressant sujet nous ont conduit à reconnaître que, chez les anciens Romains, l’art
De réparer des ans l’irréparable outrage,
était parfaitement connu.
Plusieurs épigrammes- de Martial font allusion aux dents artificielles :
Dcntibus atque comis, nec te pudet , uteris emptis,
Quid jades oculo Lcelia? Non emitur.
« Tu porte les cheveux et les dents que tu as achetés Lélia. Mais comment faire pour ton œil? on en vend pas. »
Dans un autre épigramme , le même poète s’exprime ainsi :
Thaïs habet nigros, niveos Lccania dentes;
Quœ ratio est? Emptos hœc habet , ilia suos.
« Thaïs a les dents noires, Lecania a les dents blanches. Pourquoi? C’est que la première a ses dents naturelles , tandis que l’autre a celles qu’elle a achetées. »
176 UES dents et pièces artificielles.
De quelle matière étaient formées ces râteliers artificiels? Martial encore va nous le dire :
Sic denlata sibi videtur Æglc Emptis ossibus Indicoque cornu.
« Églé se figure quelle a des dents, parce qu’elle porte un râtelier d’os ou d’ivoire. »
A l’époque où écrivait Martial, c’est-àdire pendant le premier siècle de l’ère chrétienne, la prothèse devait être arrivée à un haut degré de perfection, car elle était en usage depuis plusieurs siècles. Dans la loi des Douze Tables, qui remonte à l’année 450 avant Jésus-Christ, il est dit qu’il est défendu d’ensevelir les morts avec de l’or. On ne faisait exception que pour l’or qui pouvait se trouver dans la bouche pour lier les dents.
Jusqu’au siècle dernier, l’art du dentiste reste dans l’enfance, on le voit renaître pendant quelques années à l’époque où existaient les « experts dentistes, » puis disparaître de nouveau. Ce n’est qu’au commen-
cernent de ce siècle que les Américains érigèrent cet art à l’état de science.
Ajoutons ii ce qui précède que nous possédons, depuis plus de vingt-cinq ans, un dentier fait chez les sauvages peaux-rouges de l’Amérique. Cette pièce curieuse figurait dans notre collection de l’Exposition universelle de 1867. A quel âge reculé remonte sa fabrication ? C’est ce que nous ne saurions dire.
Bien que d’ignorants charlatans imposent chaque jour aux dents artificielles les noms les plus variés , toutes les espèces connues se réduisent à trois au point de vue de la composition. Ce sont les dents humaines, les dents d’hippopotame , dites osanores, et les dents minérales.
Dents humaines.
Ces dents, dont il se fait un commerce considérable , et qu’on se procure généralement dans les hôpitaux et les ambulances des armées, seraient évidemment celles qu’il faudrait préférer si elles ne présentaient pas Je grave inconvénient de s’altérer souvent
178 des dents et pièces artificielles.
rapidement et d'être, par cela même, moins bien acceptées que les dents minérales. Leur durée dépasse rarement cinq à six ans.
Dents dt hippopotame .
Les dents d’hippopotame, baptisées du nom pompeux d ’osanores par des industriels fantaisistes, sont les plus détestables dents artificielles dont on puisse faire usage. Elles jaunissent très-rapidement, communiquent à l’haleine une odeur infecte , et sont complètement détruites en peu de mois.
Dents minérales.
Ces dents ont été perfectionnées et rendues pratiques par les dentistes américains ; elles sont supérieures à tout ce qui a été fait jusqu’à ce jour. Ce sont les seules qui soient complètement inaltérables. En outre, comme il est facile de leur donner la teinte qu’on veut, on peut les rendre tout à fait semblables aux dents restantes.
Les substances les plus diverses ont été proposées pour servir de base aux râteliers.
Nous nous sommes arrêté, ainsi que nous le dirons plus loin, à la vulcanite. Mais parmi les substances nouvelles, proposées récemment, il en est deux que nous croyons devoir mentionner , nous voulons parler du collodion et de l’aluminium .
Tout le monde connaît le collodion , ce liquide aqueux, qu’on obtient en dissolvant du coton-poudre dans l’éther, et dont les chirurgiens et les photographes font journellement usage. Ou ne soupçonnait guère qu’avec ce liquide il serait possible de fabriquer une substance ayant l’aspect et la dureté de l’ivoire. C’est cependant ce que vient de faire un Anglais. Avec le collodion, il fabrique une substance qu’il a nommée Parcksite , destinée à remplacer l’os et l’ivoire dans leurs innombrables applications; manches de couteau et d’instruments' de chirurgie, boutons, peignes, etc., avec cette supériorité sur l’os et l’ivoire, que cette nouvelle substance se moule aussi facilement que la cire.
Le procédé suivi par l'inventeur est fort simple ; il réduit le collodion par l’évapora-
jgQ DES DENTS ET PIÈCES ARTIFICIELLES.
tion, en minces feuilles, qu’il fait ensuite dissoudre dans de l’éther, de façon à obtenir une masse pâteuse. Cette masse, introduite dans des moules et soumise à une pression et à une chaleur suffisantes, se durcit bientôt et acquiert l’aspect et la dureté de l’os et de l’ivoire, ainsi que nous avons pu le constater en examinant les échantillons que nous avons reçus d’Angleterre.
Notre frère, le docteur Àde Préterre, de New-York, a pensé que ce produit nouveau pourrait être employé à la confection de dentiers ; et, le 22 octobre dernier, il a présenté à l’association polytechnique de l’institut de New-York un dentier fait avec du collodion, dentier qui, examiné avec soin par les médecins et dentistes présents, a été reconnu posséder toutes les conditions requises de solidité. Plusieurs assistants ont fait remarquer que cette substance serait préférable à celle employée actuellement à la confection des dentiers, qui occasionne quelquefois de la salivation mercurielle, à cause du bisulfure de mercure qui entre dans sa composition. Les journaux scientifiques
américains, notamment Y Américain Journal of mining, Y Américain Artisan , etc., entretiennent leurs lecteurs de cette application du collodion.
Prochainement nous présenterons à l’Institut un râtelier fait avec cette substance.
Quant à l’aluminium, la légèreté qu’il possède en fait un métal précieux pour une foule d’usages. Quelques dentistes ont songé à l’appliquer à la fabrication des dentiers, et, tout récemment encore, de nouveaux essais ont été tentés en Amérique dans cette voie. Nous croyons que jamais l’aluminium ne pourra être utilisé pour la fabrication des pièces artificielles destinées à séjourner dans la bouche, et nous basons notre croyance sur l’altérabilité bien connue de ce métal sous l’influence d’un grand nombre d’agents chimiques.
Les expériences que nous avons faites récemment à ce sujet avec notre ami M. W. Uutterford, de Londres, ne laisseront, sans doute aucun doute dans l’esprit de nos lecteurs.
Nos essais ont porté sur les substances
avec lesquelles un dentier d’aluminium pourrait se trouver le plus fréquemment en contact, c’est-à-dire l’eau , le sel marin et le vinaigre. Des lames d’aluminium ont été introduites dans des flacons contenant :
Flacon n° 1. Eau, 100; vinaigre, 100; sel, 100.
Flacon n° 2. Eau, 1000; vinaigre, 1.
Flacon n° 3. Eau, 1000; sel marin, 1.
Flacon n° 4. Eau ordinaire.
Les lames placées dans le flacon n° 1 furent attaquées et rongées très-rapidement. Celles du flacon n° 2 furent rongées moins vite. Celles des flacons n°s 3 et 4 ne présentèrent d’abord aucune trace sensible d’altération, mais au bout de quelques semaines, la surface du métal était légèrement corrodée.
Ces expériences démontrent l’impossibilité d’employer l’aluminium à la fabrication des pièces artificielles.
On employait autrefois, pour faire tenir les dents et râteliers artificiels, des fils, des crochets ou des ressorts. Ces procédés, qui provoquaient une foule d’inconvénients, tels que l’ulcération des gencives, la chute des
dents lorsqu’elles servaient de points d’appui, et l’excoriation de la muqueuse des joues ne sont plus employés que par des dentistes tout à fait ignorants. Ils ont été remplacés par un nouveau système qui permet aux dents et râteliers d’adhérer aux gencives sans crochets, ressorts ni ligatures, mais simplement par la pression atmosphérique résultant du vide qu’on produit en aspirant fortement l’air renfermé entre les gencives et l’appareil. C’est nous qui avons importé ce système en France , et l’on nous excusera d’entrer ici dans quelques détails sur une innovation dont il suffit , pour en montrer l’importance, de rappeler qu’elle nous a valu de nombreuses récompenses, telles que l’unique médaille accordée à ce genre d’appareil â l’exposition universelle de Paris en 1855, la grande médaille à l’exposition de Londres en 1862, la seule qui ait été décernée sur cent quatre-vingtun concurrents; depuis, nos travaux ont encore reçu la médaille d’or à l’exposition de 1867, la seule qui ait été décernée aux dentistes, et un grand prix de la
184 DES DENTS et pièces artificielles
faculté (le médecine de Paris. Voici, du reste, un extrait du catalogue des objets exposés dans la section des États-Unis d’Amérique.
« Les échantillons de dents aurifiées et de pièces artificielles, que M. Préterre a soumis à l’appréciation du public et du jury de l’exposition, constituent, à n’en pas douter, le plus haut degré de perfection qui ait encore été atteint dans ces deux branches de l’art, du dentiste
« Cet heureux perfectionnement a
amené la suppression complète des pièces en hippopotame ou en dents humaines dont les nombreux inconvénients sont aujourd’hui bien connus, et que les dentistes américains ont depuis longtemps bannies de leur pratique , ainsi que les ressorts si gênants et les pièces à crochets fixes qui ébranlent et détruisent peu à peu les dents sur lesquelles elles s’appuient, et dont le déplacement est toujours difficile, sinon impossible. On comprend aisément que la fixité d’une pièce ne permettant pas de la net-
loyer, les parcelles alimentaires s’y accumulent, s’y corrompent, causent l'inflammation des gencives et donnent une odeur désagréable.
« Par une nouvelle méthode qui repose sur une loi physique , M. Préterre obtient une adhérence complète qui permet la suppression de toute espèce de mécanisme ou de ressorts; dès lors, l’application des pièces a lieu sans aucune souffrance; aucun dérangement n’est à craindre dans leur usage, et le déplacement s’en fait à volonté.
« Un autre avantage de son système est la facilité avec laquelle, lorsqu’un accident survient à un dentier, il peut remplacer une ou plusieurs dents , en soumettant de nouveau la pièce au feu , ce qu’on ne peut faire avec les autres méthodes de dentiers en pâte minérale ordinaire, dont la réparation est presque toujours impossible.
« En résumé, avec ce nouveau procédé :
« Solidité plus grande, suppression de tout mécanisme.
« Ressemblance toujours parfaite des dents et des gencives.
fi
« Inaltérabilité de la substance composant les pièces.
« Réparation facile.
« Prix égal à celui des systèmes le plus en vogue. »
En 1859 , nous avons encore amélioré ces procédés, en introduisant en France un perfectionnement de la plus haute importance. Aux plaques d’or, de platine ou d’argent, naguère employées, nous avons substitué une matière aussi inaltérable, mais souple et élastique, sans éclat métallique, mais susceptible d’un extrême poli et d’une couleur qui s’harmonise, au gré de l’opérateur avec les nuances plus ou moins rosées des gencives. Cette substance, à laquelle on a donné le nom de vulcanite, est composée de sève de balata P), additionnée de matières colorantes. Avec elle les empreintes et les contre-empreintes sont d’une fidélité bien plus parfaite que par les anciens procédés , et l’ajustement des pièces se fait plus correc-
( I ) Sapola Mùlleri ( sapolacccs ).
tement. On reprochait aux plaques métalliques leur extrême conductibilité, qui transmet au collet des dents et à la muqueuse les températures variées des matières alimentaires : rien n’est moins conducteur du calorique que la matière nouvellement employée.
Pour bien comprendre le principe sur lequel repose notre système de dents artificielles , il suffit de se rappeler une expérience qu’on répète dans tous les cours de physique et qui est connue sous le nom d’expérience des hémisphères de Magdebourg. Ces hémisphères sont composés , comme on sait, de deux calottes sphériques s’emboîtant parfaitement et qu’on peut séparer avec la plus grande facilité avant qu’on y ait fait le vide. Mais aussitôt qu’on a retiré avec une machine pneumatique l’air qu’elles renfermaient, il devient à peu près impossible de les séparer. Il en est de même de nos appareils quand, après les avoir appliqués sur les gencives, on aspire fortement l’air contenu entre elles et eux : ils adhèrent avec presque autant de force que les dents
naturelles. C’est à cette petite opération , nécessaire pour les faire tenir, que nos dentiers doivent le nom de dentiers à succion ou à pression atmosphérique.
Les ventouses appliquées contre des glaces pour supporter des objets, ou encore l’expérience d’un pavé qu’on peut enlever avec un simple morceau de cuir et une ficelle, donneront une idée suffisante du principe de nos appareils aux personnes qui ne connaissent pas l’expérience des hémisphères de Magdebourg.
On a cru pendant longtemps que le système qui précède ne pouvait être employé que lorsqu’il s’agissait d’un dentier complet, parce qu’on pensait qu’une pièce ne portant qu’un petit nombre de dents ou une seule, n’offrirait pas à la pression atmosphérique une surface assez large. L’expérience a démontré que cette opinion était erronée, et on a reconnu qu’il était aussi facile de poser une seule dent artificielle qu’un râtelier trèscomplet. Toutefois, quand il s’agit d’une seule dent ou d’un très -petit nombre de
dents, nous préférons, quand la chose est possible, poser des dents à pivot.
Parmi les divers svstèmes de dents arti—
ficielles, les dents dites à pivot, c’est-à-dire surmontées d’un pivot qu’on implante dans une racine, sont certainement celles qui, en prothèse, imitent le mieux la nature. Lorsque l’opération a été bien réussie, plus d’un dentiste, en nettoyant la bouche, ne reconnaîtra pas la présence d’une dent artificielle à pivot, tant l’imitation est parfaite. Pour obtenir d’aussi beaux résultats, voici les conditions qu’il est nécessaire de rencontrer : Des racines saines , c’est-à-dire encore vierges de carie ou n’en présentant que des traces, et où le canal dentaire est de dimensions suffisantes pour recevoir un pivot cylindrique et non conique, comme l’appliquent la plupart des praticiens. On peut donner comme règle que les dents à pivot ne doivent s’appliquer qu’aux dents de devant; souvent elles ne réussissent pas pour les petites molaires, parce que la forme de leurs racines est toujours irrégulière.
Nous n’appliquons de dents à pivot qu’a-
vec la plus grande réserve sur les racines ayant produit des abcès, et, dans ce cas, nous instituons un traitement tendant à faire disparaître ces abcès et obtenir ainsi une racine relativement saine. Nous avons soin, dans ce cas, de prévenir notre client de ne pas être effrayé si une fluxion se produit.
Quand nous voyons un trop grand nombre de dents absentes, nous hésitons encore à poser des dents à pivot, qui auront, en l’absence de molaires, à supporter tout leur travail et seront bientôt ébranlées. Nous préférons, dans ce cas, recourir à une pièce artificielle ; mais quand la dent à pivot peut être appliquée avec chance de succès, nous n’hésitons pas à employer ce moyen, qui affranchit le patient de tout appareil.
La durée des dents à pivot est presque illimitée. Récemment nous avons rencontré une personne porteur d’une dent à pivot que nous lui posâmes à New-York , alors que nous étions élève en chirurgie , il y a 35 ans , et, ce qu’il y a de plus extraordinaire, cette dent était une dent naturelle. Il est vrai que les conditions étaient excel-
lentes, que la racine sur laquelle nous avions greffé notre dent était une racine de dent cassée et que, grâce à des soins journaliers, notre client n’avait pas perdu une seule dent. Nous soignons actuellement une dame pour un cas analogue.
Les dentiers à succion ne produisent tous les effets qu’on est en droit d’en attendre que lorsqu’ils ont été construits avec beaucoup de soins, car l’adhésion de la base du dentier aux gencives résulte de l’exactitude de son adaptation. Pour que l’adhérence soit complète, il faut que cette adaptation soit parfaite, ce qui constitue une grande difficulté. Si la plaque a été mal moulée ou si elle s’est déformée pendant que l’on y soudait les dents, elle ne se maintiendra pas en place quand elle sera placée sur la mâchoire. C’est donc avec raison que le professeur Harris dit : « Quand on n’apporte pas h la fabrication de ces dentiers des précautions judicieuses et une habileté spéciale, on peut s’attendre à les voir échouer complètement, ou au moins à adapter des pièces dont l’usage ne sera ni satisfaisant ni avantageux.
Beaucoup de praticiens qui ont essayé de placer des dents artificielles suivant cette méthode ont échoué et font condamnée, tandis que l’insuccès ne devait être attribué qu’à quelque faute commise dans l'adaptation de la plaque aux gencives. Un grand nombre d’insuccès sont dus à ce qu’on place la pièce trop tôt. En effet, quoique la plaque sur laquelle sont fixées les dents s’adapte bien à la forme des gencives au moment où on l’applique, elle cessera bientôt de s’appliquer exactement, si on la pose avant le temps nécessaire pour que les changements qu’éprouve le bord alvéolaire après l’avulsion des dents naturelles soient complètement achevés. Lorsque les choses se passent ainsi , l’air s’introduit entre la plaque et les gencives, et par conséquent l’appareil ne tient plus. Si, au contraire, on laisse un temps suffisant à l'accomplissement de ces changements, l’appareil tiendra bien et pour longtemps. »
On voit , par ce qui précède , quels soins exigent les pièces artificielles. Comme le public ne peut apprécier au simple aspect
la différence existant entre une pièce artificielle bien faite et une pièce mal faite, ou entre une opération bien ou mal dirigée, il va d’abord au meilleur marché sans soupçonner les conséquences dangereuses qui peuvent en résulter pour lui. Une opération mal faite entraîne la perte de la dent ou des dents opérées, et si peu qu’on l’ait payée on l’a toujours payée trop cher. Une pièce mal réussie entretient une gêne continuelle dans la prononciation et la mastication ou compromet la solidité des dents restantes. Le client qui a cru faire une économie reconnaît trop tard qu’il s’est trompé, et souvent il met sur l’imperfection de l’art dentaire ce qui n’est que le résultat de l’ignorance du praticien auquel il s’est adressé. C’est bien à tort qu’on apporte la plus grande légèreté dans le choix d’un dentiste et qu’on se laisse le plus souvent guider uniquement par une question d’économie : jamais on ne devrait oublier que les économies que l’on fait sur sa santé sont toujours de mauvaises économies.
Une pièce se fixant sur les dents restantes,
194 DES dents et pièces artificielles.
doit tenir assez solidement quand elle vient d’être posée. Le contraire est la règle pour les pièces à succion. Elles doivent tenir très-peu quand elles viennent d’être posées, l’adhérence s’augmentant à mesure qu’elles sont portées, surtout dans les premiers temps.
Quelque bien exécutée que soit une pièce artificielle, il arrive quelquefois qu’on est obligé d’y retoucher, attendu que certaines portions des gencives peuvent, sous la pression de l’appareil, s’excorier ou s’enflammer et éprouver des changements de forme qu’il est impossible de prévoir et que les retouches viennent modifier complètement.
Toute personne douée de patience et qui présente une conformation ordinaire de la bouche, peut espérer retrouver, au moyen d’une pièce artificielle, une élocution aisée, la parfaite articulation des mots et la faculté de mâcher toute sorte d’aliments.
Lorsqu’on pose un râtelier artificiel ou même la plus petite pièce dans la bouche d’un individu qui n’en a jamais porté, ou qui n’en a pas porté depuis quelque temps
DES DENTS ET PIÈCES ARTIFiClELLES. 195
ou encore qui change de pièce, il éprouve souvent une certaine gêne. Non-seulement il lui est impossible souvent de bien mâcher les aliments avec ses nouvelles dents, mais encore il éprouve de la difficulté pour prononcer les mots, quelquefois même, ce qui est du reste rare, il est pris de légers vomissements. Au bout de quelques semaines, souvent dès le premier jour, souvent même dès la première heure, ces .inconvénients ont complètement disparu.
Outre la gêne que produit souvent un dentier neul ou une pièce partielle, il possède quelquefois, lorsqu’il vient d’être posé, un aspect cru et criard peu propre à satisfaire le client qui commence toujours par trouver des défauts à sa pièce et, en résumé, reste convaincu qu’il n’arrivera jamais à supporter un appareil qui lui semble aussi laid qu’incommode. La physionomie paraît complètement changée, et elle l’est en effet, car une figure sans dents est loin de ressembler à une figure qui en possède, et il faut quelque temps à la personne porteur d’un appareil pour s’habituer à sa nouvelle ou, pour mieux dire, à
son ancienne ligure telle qu’elle était alors qu’elle possédait toutes ses dents.
En résumé, l’impression produite par la pose récente d’un dentier est rarement bien satisfaisante , et souvent nous avons vu un client passer plusieurs heures devant une glace contractant tous les muscles de sa ligure et leur imprimant un véritable tic nerveux, sous prétexte de rendre sa pièce bien visible et juger complètement de son effet qui, on le comprend facilement, ne peut dans ce cas qu’être infiniment disgracieux , car chacun des mouvements de la face déplace l’appareil.
11 faut souvent, du reste, ainsi que nous l’avons dit plus haut, faire subir à la pièce plusieurs retouches avant qu’elle soit parfaitement adaptée aux organes. Ce n’est qu’après ces diverses opérations qu’on pourrait nommer le réglage du dentier et alors que le client a repris tout son calme qu’il peut se servir utilement et sans gêne de son appareil, et juger alors d’une œuvre achevée, ce qui était impossible auparavant.
Nous avons déjà écrit plusieurs fois et
nous ne cessons de le répéter, car cette image nous semble pleine de justesse, qu’il en est d’un dentier comme d’un instrument de musique dont ne ne sait pas jouer. Ce n’est qu’avec le temps qu’on apprend à s’en servir. Il en est de même pour tous les objets dont on se sert pour la première fois. Est-on jamais satisfait complètement d’une chaussure neuve? D’un côté ou d’un autre, elle nous gène, et son aspect nous semble parfois plus ou moins désagréable. Ce n’est qu’après l’avoir portée quelque temps que tous ces inconvénients disparaissent et que nous sommes satisfaits. Il ne suffit pas qu’on mette une plume ou un instrument de musique dans la main d’un enfant pour qu’il sache écrire ou jouer; il faut, et l’individu porteur d’un dentier est dans le même cas, qu’il apprenne à s’en servir. La patience est la première condition du succès.
Ce sont là des vérités banales que nous répétons sans cesse à tous nos clients, mais qui, parait-il, ne sont pas encore assez connues, puisque nous nous voyons constamment dans la nécessité de les répéter.
11 est bien entendu que, dans ce qui précède , nous n’avons eu en vue que les cas difficiles, le plus souvent cas exceptionnels. 11 nous arrive tous les jours de poser des appareils qui sont immédiatement supportés sans gêne pour le client et à sa plus grande satisfaction.
Parmi les causes qui compromettent au plus haut degré le succès des pièces artificielles, il faut placer au premier rang le manque de confiance envers le dentiste et la rapidité avec laquelle le client veut souvent être servi. Nous ne saurions mieux faire que de répéter à ce sujet les sages réflexions d’un jeune praticien trop tôt enlevé à la science, le docteur Gaillard.
« Trompé sans doute par les réclames pompeuses de tant d’illustres coryphées, dit ce médecin, on se rend chez le dentiste pour commander une pièce artificielle ou une opération comme s’il s’agissait d’un simple vêtement, et lorsque le praticien déclare l’urgence d’un traitement préparatoire, on lui répond : ça presse, il faut que, dans vingtquatre heures, ce soit une affaire bâclée.
« Vous aurez beau faire observer que les gencives sont malades et que les alvéoles, récemment dégarnis de leurs racines, ne sont pas encore oblitérés et que les rebords des maxillaires subiront nécessairement des modifications qui ne permettront plus une adaptation parfaite de la pièce artificielle, tout est inutile ; l’essentiel, c’est que le travail soit fait et posé à l’heure indiquée. Tel est le langage de beaucoup de gens qui se figurent que le progrès existe dans la nature comme dans les choses industrielles, et qu’on peut régir les actes réparateurs de l’organisme au gré de leurs désirs.
« Évidemment, ce serait élever contre la prothèse des griefs injustes que de lui imputer les fâcheux résultats qui peuvent se produire à la suite de ces exigences inconsidérées. Aussi, en signalant cette funeste tendance à tout précipiter, n’ai-je pas d’autre intention que de démontrer l’importance d’un traitement préparatoire, traitement qui varie, bien entendu, suivant les cas, mais qui a toujours pour but de mettre la surface gengivale et les parties environnantes dans
les meilleures conditions de résistance et de stabilité. » (b
Ce n’est qu’au moyen de soins convenables qu’on peut préserver les pièces artificielles de toute altération ; on doit les brosser tous les jours avec notre poudre dentifrice gaullhérine et les rincer ensuite dans de l’eau additionnée de notre élixir gaulthérine. En raison des substances antiputrides qu’ils renferment, cette poudre et cet élixir fabriqués spécialement pour l’entretien des pièces artificielles leur assure une conservation trèslongue.
On ne doit pas garder la nuit les pièces
(<) Quand nous voyons l’impatience des clients b se servir immédiatement d’une pièce, cela nous rappelle la lettre écrite à la fin du siècle dernier par Washington à son dentiste Greenwood, de Philadelphie.
« Mon cher ami, il y a maintenant neuf mois que je porte votre admirable machine, je commence à bien parler et j’entrevois dans un avenir très-prochain le moment où je pourrai manger ; envoyez-moi quelques pieds de ressorts, car ils s’usent vite et je suis obligé de les remplacer, souvent. »
Que diraient les clients de nos jours, dont l’impatience a cru encore plus vite que les progrès? Ce n’est plus au bout de neuf mois qu’ils se contenteraient de bien parler et de manger, c’est sur-le-champ qu’ils voudraient faire les deux, et nous y arrivons souvent. Si Washington et son dentiste revenaient de l’autre monde, ils seraient sans doute bien étonnés !
DES DENTS ET l'IÈCES ARTIFICIELLES. 201
artificielles, afin que les gencives puissent se reposer de leur contact.
Quelques personnes ne retirent jamais leur pièce pour la nettoyer ; d’autres se contentent de la retirer une ou deux fois par semaine, s’en tenant à la nettoyer en se rinçant la bouche. Nulle pratique n’est plus préjudiciable ! Il est impossible que la pièce soit tenue propre en se rinçant simplement la bouche, il faut la retirer pour qu’elle soit bien nettoyée. D’ailleurs, la bouche s’affectera nécessairement, les gencives s’ulcéreront si elles restent constamment recouvertes d’une pièce artificielle.
Si, à ce moment, l'on enlève la pièce artificielle, on trouvera la muqueuse rouge, enflammée, injectée de sang, saignante au moindre attouchement et très-ramollie. Sur la surface de la plaque, en contact avec la muqueuse, une matière sébacée, blanche, excessivement irritante, se sera concrétée.
On doit avoir grand soin de ne pas contracter la mauvaise habitude de garder la nuit une pièce artificielle, à moins que cela ne soit absolument exigé par des convenances
impérieuses, mais c’est là un cas exceptionnel, et quand il se présente, on devrait changer de pièce le soir, en remplaçant celle qu’on porte dans la journée par une autre à base plus étroite que celle dont on se sert pour mâcher.
On ne relire qu’un seul avantage des pièces portées la nuit, c’est de tenir les mâchoires séparées, écartées l’une de l’autre. Les gencives étant, à l’état naturel, constamment baignées par la salive et nettoyées par le frottement de la langue et des aliments, il est grandement à désirer qu’elles restent libres au moins huit heures sur vingt-quatre.
Lorsqu’on ne garde pas une pièce artificielle dans la bouche, elle doit être placée dans un verre plein d’eau additionnée d’une petite cuillerée de gaulthérine.
11 est essentiel, quand on porte une pièce artificielle, le dentier à succion surtout, de mâcher des deux côtés à la fois sous peine de voir la pièce perdre son adhérence.
Il faut avoir recours aux pièces artificielles dès qu’on aura perdu quelques grosses ou petites molaires. Ces dents servent, non-
seulement à la mastication, mais encore maintiennent les dents restantes qui, isolées, tomberaient ou dévieraient rapidement, et dès qu’elles sont absentes il faut les remplacer. Si on prenait l’habitude de mâcher avec les dents de devant, celles du haut seraient bientôt rejetées en avant ou usées, en raison de l’effort qu’exercent sur elles celles d’en bas, et la difformité, dite menton de galoche, en serait bientôt la conséquence. Les incisives ne sont pas conformées de façon à broyer les aliments, et il est inutile de chercher à les faire servir à cet usage.
Nous ne saurions trop insister, en terminant, sur la difficulté extrême qu’il y a à bien réussir un râtelier ou la plus petite pièce artificielle. Un dentiste expérimenté, très-instruit, et possédant des ateliers convenablement organisés, et où existe la division du travail , peut seul conduire cette opération à bonne fin. Les industriels qui posent à bas prix des râteliers en 24 et 48 heures sont des charlatans ignorants, indignes de toute confiance. Si l’on réfléchit que ce n’est que par la près-
sioa atmosphérique qu’adhèrent les dentiers, dits à succion, on comprendra avec quelle précision rigoureuse ils doivent être ajustés et quels soins et quel temps exige leur adaptation sur des parties encore trèssensibles. On a tort de tant chercher à se procurer des dents artificielles ou des râteliers à prix réduits, car pour un organe aussi précieux et aussi indispensable que les dents, on doit toujours exiger quelque chose de parfait. Un dentier ou une pièce artificielle mal construits ne donnent que de mauvais résultats, d’amères déceptions, et peuvent occasionner chez ceux qui les portent, les accidents les plus graves, ainsi que nous en avons vu des exemples. Quant aux dents artificielles isolées, lorsqu’elles sont mal ajustées, on ne peut s’en servir sans gêne et elles ont pour résultat inévitable la carie ou la chute des dents voisines, tandis que leur rôle essentiel devrait être de les soutenir.