‹ Les déportés de Fructidor, journal;Chapitre 8 sur 10 · LES DI.I'OK I IS UE I- UUCTIDOR · texte numérisé non relu

LES DI.I'OK I IS UE I- UUCTIDOR

A la fin de 1797, les seize déportés de la Vaillante le rejoignirent. Il était sur la galerie de la case Bosquet quand ils traversèrent la rue. Il en salua quelques-uns qui lui rendirent son salut sans le reconnaître. Pichegru le fit rentrer par une apostrophe énergique. Les seize se logèrent comme ils purent. Au bout d'un mois, l'un d'eux, l'abbé Brotier, se trouva chez Bosquet au moment du dîner de Billaud. Il s'ouvrit. Brotier en fit autant (i) et Billaud retrouva un antagoniste plutôt qu'un compagnon. Les autres n'ont eu avec lui aucune relation ni directe ni indirecte. A la mort de Brotier, le 12 septembre 1798, il rentra dans sa case. A la fin de novembre de la même année, lorsque les déportés de Konanama furent transférés à Sinamari, il obtint la permission d'aller à Gayenne. L'agent Brunel, qui ne faisait alors que d'arriver, le garda caché trois jours chez lui pour prendre secrètement ses conseils et ne pas s'aliéner l'esprit des habitants. Il lui loua l'habitation de Lambert au mont Syneri où toute la suite de l'agent se rendait souvent en grande pompe. L'arrivée de Hugues en 1800 a mis Billaud sur le pinacle. Ce dernier agent a

(1) Interrogé sur les raisons qui lui faisaient fréquenter Billaud, Brotier répondait : « De nouveaux Marat peuvent revenir. » (Barbé- Marbois, Journal d'un déporté non j'uffé. 11, 9.) Les explications de Billaud sur cette intimité sont, il faut l'avouer, plus nobles. « Certes, je ne fusse pas allé le chercher, mais s'étant présente dans la pension où je prenais mes repas et où il venait honnêtement faire des visites à la personne qui habitait cette maison, à laquelle il avait été recommandé par la supérieure de l'hôpital, je n'ai aperçu dans cet homme qu'un malheureux, victime comme moi d'une opinion systématique, prise en sens contraire. Point de doute qu'en France, fidèle à mes devoirs qui m'imposaient l'obligation de défendre, de tout le pouvoir qui m'était confié, la sûreté du gouvernement dont j'étais membre, j'eusse traité cet abbé Brotier en conspirateur... Mais séquestré dans la misérable bourgade de Sinamari qui n'a pu tenif à la politique que comme lieu de proscription, ce pauvre abbé n'avait que trop changé son ancien titre de factieux en celui d'infortuné et quand, du reste, son esprit et ses connaissances le rendaient très 'aimable en société, je n'ai pas refusé de goûter le mérite littéraire de ce savant dans plus d'un genre, à qui je suis redevable d'avoir répandu sur nos entretiens, au milieu de l'affreuse solitude d'une espèce de désert, la seule diversion amusante qu'il m'était possible de m'y procurer. » (Bé^is, Billaud-Varennes, Mémoires et correspondance, 412-413.)

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commencé à lui faire visite, à lui donner tous moyens d'aller à Gayenne. Il lui alloua dans l'ile l'habitation d'Orvilliers, afin de le voir à son aise. Quoique nous soyons déportés pour des causes différentes et que nous fassions deux corps, je dois dire que Billaud n'a jamais profité de son crédit auprès de Brunel et de Hugues pour influencer en rien notre existence. Qu'il soit innocent, qu'il soit coupable, il a droit à la vcrilé.

/ 6 août. — Notre bon voisin m'invite avec Givry à passer l'après-midi chez lui. Puis nous sommes en fête chez M. Gourgue, maire du canton, qui traite ses voisins. Dîners et fêtes ne durèrent pas longtemps. La maladie nous a déjà entamés. Nos vivres sont à moitié consommés. Nous ne vendons plus rien. Nous n'avons point de plantage, point de canot pour aller à la pèche, point de nègres chasseurs, point de cultivateurs. Givry et Noiron, qui sont très malades, ont trouvé à se placer chez le maire du canton. Celui de Makouria se charge de Pavy qui ne se porte pas mieux. Cardine moribond est porté chez M. Colin. Nous ne restons plus que trois à la case et déjà nous pesons nos vivres... 70 livres de riz pour tout le temps que nous resterons à la Guyane française! Nous ne pouvons rien demander au gouvernement. Nous sommes sous la surveillance du maire et du poste. Nous obtenons des permis, comme les nègres, pour aller d'un canton dans l'autre, mais nous ne pouvons même plus faire le sacrifice de ce dernier reste de liberté pour aller aux déserts de Konanama et de Sinamari partager les vivres avec nos compagnons d'infortune (t). Il faut que nous devenions la pâture des

(1) « binucnaii, rapporte Frcyla^. n'était peuplé que Je fantâmcs. Let fitfure» pAles et livides de* déportés, leurs regards éteint» et leur démarobe chancelante semblaient marquer k chaque instant la fin de leur misérable carrière. La maladie avait déjà étendu ses ravages Kur ceux nou%-ellemcni arrivés et Sinamari semblait être le séjour de la mort. Cotte déporliition était composée de député», d émigrés, de ^ouroulistes, de savants, de prêtres français et belges, mais il j avait aussi parmi eux des chaufTours qui avaient été unial>;umes aver ci>s reiipe<-tabli<» prosrrits pour rendre In déportation plus ignominieuse. Ceux-ci volaient et dépouillaient les malades, les mort» et let

bêtes féroces ou que les habitants se chargent gratuiten\ent de notre nourriture et de notre entretien. Pourquoi, dira-ton, ave^-vous formé un établissement sans avoir les facultés suffisantes? Il fallait suivre vos camarades dans le

vivaiits au point que pour finir ces abominations, on fut obligé de les tenir constamment uux fers. Enfin tout fui préparé pour la translation de ces malheureux ù Konanama. Dès qu'ils apprirent leur changement de deslinalion, ils s'abandonnèrent ù une joie immodérée ; ils croyaient échapper ù la mort et ils ne supposaient pus qu'il y eût au monde un lieu plus affreuxquc Sinamari. En arrivutit i> Konanama, je vis, avec autant d'étonnement que d'indignation, que toutes les baraques, ainsi que la mienne, étaient construites sur un terrain mouvant et marécageux, n Qu'allons-nous devenir, pensai-je, lorsque viendront les pluies dont la saison n'est pas éloignée et qui durent pendant trois mois? La terre sera partout inondée et nous ne pourrons sortir de nos cases sans nous engloutir dans ces marais. » Vers les six heures du soir, on vint m'annoncer l'arrivée dans la rivière du bâtiment qui transportait le reste des exilés. Il y avait encore, du bord de la rivière à l'établissement de Konanama, une bonne demi-lieue à travers les bois. Je m'y transportai aussitôt avec quelques hommes de troupe et les nègres domestiques. Le débarquement de ces malheureux fut infiniment plus pénible que leur embarquement. Le mal de nier s'était joint à la maladie dont ils étaient atteints et ils se trouvaient dans un état de faiblesse tel qu'il fallut avoir recours aux poulies pour les descendre à terre. Cette opération se prolongea jusqu'à trois heures du mutin. Le jour suivant, je parcourus toutes les cases, je fis l'appel ; personne ne manquait, mais ils étaient dans l'état le plus déplorable. Dans chaque baraque il y avait des mourants, et on voyait les autres faisant des prières autour d'eux.

Quelques auteurs ont avancé que les déportés creusaient euxmêmes leur fosse; je puis aflirmer le contraire; car nul d'eux n'aurait eu la force de se livrer à un pareil travail. Les nègres étaient chargés de les inhumer. La pluie commençait à tomber par torrents et dans les intervalles où elle cessait, la chaleur était insupportable. Alors la maladie n'épargna plus personne; le garde-magasin, la troupe et moi-même, tout le monde enfin éprouva sa funeste influence. Dans les commencements, j'avais la force et le courage d'aller visiter les déportés, pour veiller à ce qu'on eût pour eux tous les soins que pouvaient permettre les circonstances et à ce qu'on leur livrât exactement leur ration; elle consistait en un peu de viande salée, du mauvais riz, un petit verre de tafia et une demi-livre de pain.

Bientôt ce fut une véritable peste dans ce lieu de désolation. L'air était entièrement vicié et corrompu par les miasmes et les exhalaisons fétides des cadavres. Je ne pouvais plus sortir de ma case sans avoir trempé mon mouchoir dans du fort vinaigre; mais ce préservatif n'était point suffisant. Le chirurgien lui-même fut attaqué, et il n'y avait plus qu'un seul sous-officier de ma troupe, auquel j'avais accordé toute ma confiance, qui fut encore bien portant. J'étais devenu incapable de la moindre surveillance; je l'en avais chargé et,

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désert ou vous enfoncer dans les terres, y bâtir des cases et faire des abatis. Tous les habitants et Jeannet lui-même nous enjfayeaient à ne pas aller dans le désert. « Sauvezvous du désert à quelque prix que ce soit », nous criait-on

chaque jour, il venait me faire soa rapport. Bientôt il m'apprit que la mortalité était arrivée à un point effrayant ; qu'on enterrait jusqu'à huit ou dix déporté» par jour: que le garde-magasin, malgré son état de maladie, t-tuit un «ct-lerat qui ne cessait de maltraiter ces malheureux, lorsqu'ils venaient réclamer leurs rations; « enfin, ujoutal-il, un d eux parvint à se traîner jusqu'à lai, pour lui demander ses vivres dont il avait le plus pressant besoin. « Allez au diable, lui dit Beccard (c'était le nom du garde-magasin), vous n'avez plus besoin de rien, vous êtes mort. » En outre, me dit ce brave sousofficier, les nègres depuis votre maladie commettent des horreurs; ils ne se contentent pas de les dépouiller après leur mort, ils le font encore de leur vivant. »

Je priai Gerner (il se nommait ainsi) de m'aider à sortir de mon hamac et de me prêter l'appui de son bras, pour aller voir moimême ce qui se passait. Les déportés les moins malades m'entourèrent aussitôt et me rendirent compte de toutes les vexations qu'ils éprouvaient depuis ma maladie, tant de la part de 1 infdme Beccard

3ue de celle des nègres placés auprès d'eux pour les soigner. » Ces erniers, disaient-ils, nous volent le peu que nous possédons ; ils ont la barbarie de trainet les corps morts par les pieds jusqu'au lieu de la sépulture; arrivés la, ils leur sautent sur le ventre pour les faire entrer dans des fosses, fuites à dessein trop courtes et trop étroites afin d'avoir le temps d'aller en dépouiller d'autres.

L'indignation que me causa ce récit me donna un tremblement dans tous les membres et on fut obligé de me transporter de suite dans ma case. Je demandai une plume et de l'encre et j envoyai surle-champ sa destitution au garde-magasin: j'ordonnai en même temps de rassembler tous les n*'-gres et de les amener devant moi. Je n'avais point la force de leur faire un long discours; je me contentai de leur dire : a Scélérats, misérables sans âme et sans pitié! S'il me parvient encnre la moindre plainte sur votre compte de la part de ces infortunés, pour le service desquels vous êtes salariés, je vous ferai punir d'une manière exemplaire. Allez, et comptez sur ma T — ' ~ Mon extrême faiblesse ne me permit pas de leur en dire , ils étaient au nombre de quinze et presque tous malades

■ 'lUS.

I>es ce jour, je me trainai pour visiter les déportés, malgré l'abattement dans lequel me mettait la maladie. J'entrai dans une case ou il j en avait iiuatre. Deux d'entre eux étaient suspendus par les pieds à leurs hamacs ; leur tête traînait à terre ; ils étaient morts dans cette position, en voulant essaver de se lever. Les deux autres, qni avaient à peine la force de parler, m'apprirent que les nègres depuis trois Joors n'avaient pas mis les pieds chez eux; que l'hoanète Gerner était venu les voir le matin parce que personne ne s'était présenté pour eux à la distribution, afan de recevoir leurs rations; qu'il leur apportait un peu de viande de tortue et du tafia, en leur pro-

avec des larmes. Jeannet, en nous donnant ce conseil, aurait pu ajouter : « Sauvcr-vou.s du désert pour me dispenser du soin de m'occuper de vous davantage; achetez

niellant de faire enlever ces deux cadavres qui étaient déjà en putréfaclion.

En ce moment Gerner entra avec quatre nègres fossoyeurs pour faire inhumer ces corps morts. Il me dit que c'était avec la plus grande peine et la menace de les tuer qu'il était parvenu à faire marcher ces nègres, qui ne voulaient plus toucher aux déportés parce qu'ils étaient eux-mêmes malades. J'envoyai aussitôt Gerner a ma case, me chercher la seule demi-bouteille de vin qui me restât. J'en fis avaler quelques cuillerées à ces deux malades. Lorsqu'ils eurent repris un peu ae leurs forces, je les encourageai de mon mieux et je recommandai à Gerner la plus grande sévérité envers les nègres, en lui disant que j'allais en demander d'autres. Dans tous mes rapports à l'agent du gouvernement, je lui avais rendu un compte fidèle de tout ce qui se passait à Konanama ; mais il n'avait été frappé que par le dernier que je venais de lui adresser, dans lequel je n'avais rien négligé pour lui tracer un tableau de toutes ces horreurs dont on ne vient de voir qu'une faible esquisse. J'ajoutais que si le gouvernement de France ne désirait que la mort de ces malheureux, il serait plus prompt et moins barbare de les faire fusiller et de mettre tin aux souffrances inouïes dont ils étaient victimes. « Mais, lui disais-je, pourquoi serais-je condamné, ainsi que mes braves Alsaciens et les employés qui sont avec nous, à subir le même sort que ces malheureux proscrits ? Dix hommes de mon détachement ont déjà perdu la vie; les autres ainsi que moi ne tarderons point à les suivre, si vous ne prenez des mesures promptes pour nous tirer de ce lieu d'horreur et de désolation. Les pluies ont commencé à inonder le pays; on ne peut sortir de sa case, à cause du peu de consistance de la terre et de l'extrrme humidité qui règne ici ; les médicaments ont été avariés et ne produisent plus aucun effet. Comme je vous l'ai déjà mandé, M. Cabrol, le chirurgien-major, demeure à Sinamari ; il n'est venu ici qu'une seule fois, et il n'a plus envie d'y revenir pour en rapporter la peste. En outre, les Indiens, chargés de nous pourvoir de gibier et de poissons, ne paraissent plus depuis huit jours; le garde-magasin dont je vous ai dévoilé la conduite infâme dans mes précédents rapports est mort avec sa femme et ses enfants. Mon sous-ofBcier. quoique malade, en remplit les fonctions avec une extrême exactitude. Pesez bien toutes les circonstances de mon rapport, citoyen agent, et si vous pensez qu'il y ait la moindre exagération, déléguez quelqu'un pour s'assurer de la vérité; si notre situation n'est point telle que je l'ai dépeinte, je me soumettrai volontiers à la rigueur des lois. Je vous prie, citoyen agent, de m'envoyer le plus promptement possible une vingtaine de bons nègres pour remplacer les mauvais sujets qu'on m'a envoyés de la Franchise et dont on ne peut rien faire. » Ce rapport produisit enfin l'effet que je désirais. Le citoyen agent m'envoya, par les nègres que je lui avais demandés, l'ordre d'une nouvelle translation à Sinamari, mais enfin c'est un lieu de délices comparativement avec Kona* nama. » [Mémoires, II, 89-9U.)

de moi ce que je ne devrais pas vous vendre. Achetez un peu plus de liberté pour vos vivres. Vous mourrez peutêtre aussi bien chez les colons qu'à Konanama; mais une fois le marché passé je ne m'occuperai que de faire recueillir vos successions, quand vous aurez vécu à vos frais et à ceux des habitants. » Avec des bras et des vivres, nous aurions peut-être formé des établissements dans les terres incultes qui étaient notre seul patrimoine, car les colons ont choisi les concessions les plus favorables et placées le plus près des bords de la mer. Nous n'avons point de noirs. Les habitants n'en peuvent avoir assez. Quand le gouvernement nous en céderait, qu'en pourrions-nous faire depuis qu'ils sont libres et que Jeannet nous peint à leurs yeux comme des tyrans? Il faudrait donc travailler nous-mêmes et nous sommes moribonds. Nous n'avons point de vivres pour atteindre la récolte, viendra-t-elle en vingt-quatre heures? Enfin, nous ne sommes que trois. Donnez-nous donc à manger. Travaillez, dites-vous, la chose est impossible. Vous en convenez vous-même dans votre lettre au ministre des colonies, en date du 3 messidor an VI. « La culture ne peut être faite dans ces climats par les Européens. Le blanc, qui travaille le moins et qui se soigne le plus, dégénère sensiblement sous la zone torride. Celui qui y brave le soleil, qui ose y travailler comme en Europe, paie de sa vie son ignorance et son courage. » Nous n'avons plus d'espoir que dans nos voisins. Ceux qui nous donnent à dîner aujourd'hui ne sont pas changeants, mais ils ont des déportés chez eux.

10 septembre. — Avant de partir de Cayenne, nous sommes convenus avec M. Trabaud, qui nous loue sa case, d'en payer le loyer par l'éducation de son jeune garçon âgé de douze ans. Il arrive ce matin. Il sera nourri chez Bourg et ne fera que prendre des leçons à notre case. Ce jeune enfant est doué des plus heureuses dispositions. La. nature donne aux créoles de l'aptitude à tout, une intelligence précoce, une suavité physique. Par une fatalité attachée au climat, dont l'air est imprégné d'une rosée de paresse, ils sont tous au-dessous des plus maladroits

ouvriers d'Europe. Ce n'est pas sans raison que les Européens les appellent des enfants gâtes. Leur plus mortel ennemi est le maître qui exige d'eux un travail raisonnable. Les pères et les mères, idolâtres de leur progéniture, prétendent que l'application les tue Ils regardent la désobéissance de leurs bambins comme une charmante espièglerie. C'est un de ces terrains qu'on nous donne à défricher. Comment nous y prendrons-nous? La méthode de France n'est pas de mode ici. Je passerais les anecdotes suivantes, si chacune d'elles n'était pas une pierre du tombeau de désespoir dans lequel nous allons être ensevelis.

Aujourd'hui, le vieux Raymond de Guatimala nous amène son petit-fils et nous demande de le corriger. « Il est allé consulter le diable, nous dit-il. Vous savez ce que c'est, mon père (les nègres ne désignent les prêtres que sous ce nom). Un certain Jérôme enseigne l'art de faire mourir le monde, qui touche ses oranges. A l'aide d'herbes entrelacées de certaine manière ou cachées aux yeux de qui lui déplaît, ou de paroles qu'il prononce, vous tombe; en langueur ou vous êtes couvert de lèpre... Ce misérable montre son secret au petit monde et j'ai surpris ce matin mon enfant auquel il donnait ses poisons pour en faire l'essai sur ses camarades et peut-être sur nous. » Le passager Bourg nous amenait en même temps le petit Trabaud. Étant près de la galerie, ils reculent et font un grand cri. « (Qu'est-ce? — Au p^'ayc! au pyaye! (Un sort! un sort!). » Ce mot est emprunté aux Indiens. « Messieurs, vous L'tes perdus, » dirent nos quatre quidams à la vue d'une liane qui barrait tout le vestibule. Notre case était cernée d'un cordon de racines, d'où pendaient ça et là de petits paquets de cheveux, et des cailloux marqués de signes que nous ne connaissions pas. Bourg et notre élève, toujours à l'écart, nou.s dirent de prendre une torche pour brûler le sortilège. Le pore Raymond jeta son justaucorps dans un seau d'eau et se joignit à Bourg pour courir nupieds afin de laver tous les endroits que la corde avait touchés. Ils passèrent ensuite une traînée de feu sur la terre d'où iU voyaient sortir quelques simples. Le vieux

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Raymond insista dans son opinion et Bourg nous prédit qu'il nous arriverait quelque chose de fâcheux. Les oisifs ignorants des habitations croient fermement aux sorciers. Quiconque les contredit sur ce point perd leur confiance. Quelques-uns mêlent les sortilèges à la religion. « Les vieux nègres, nous dit Bourg, sont extrêmement dangereux. Ils font des pactes avec le diable et leur crédit s'étend jusqu'au fond de la mer. L'autre jour, j'ai vu une croix de paille sur mon canot : c'était un pyaye. Je ne voulus pas l'avouer au nègre qui me l'avait dit avant que d'aller à la pèche. Il en revint trois jours de suite sans avoir rien pris; le poisson dansait à son approche. Enfin, nous lavâmes le canot. Le. pyaye, que nous venons de brûler, est mortel. Si quelqu'un de vous l'a touché il périra dans . peu de jours. » Trabaud, enchanté de cette occasion pour avoir congé, nous dit qu'il a la fièvre. La leçon est remise au lendemain. Nous fîmes sentinelle une partie de la nuit, mais les semeurs de sortilèges ne vinrent pas.

25 septembre. — Sur le minuit, nous entendons rôder autour de la case. Ils se disent tout bas : « Ils dorment, ils se moquent des sortilèges. Voyons s'ils échapperont à celui-ci. » Ils vont au cimetière exhumer le malheureux Leroux, déporté qui vient de mourir de chagrin depuis quelques jours. Son cadavre, noir comme du charbon, exhale une odeur pestilentielle qui ne les dégoûte pas. Nous descendons à pas de grue pour les surprendre. J'ai déjà dit que notre haie de citronniers servait de borne au cimetière. La lune qui, dans son plein, ver.sait l'ombre des branches sur nous, les éclaire à loisir. Ils lui arrachent la peau du crâne, les dents, les ongles, la plante des pieds et toutes les extrémités, les coupent en petits morceaux et en font divers paquets. Nous étions hors de nous. L'un d'eux va en avant pour marquer les postes. Nous nous relevons pour les envelopper. Ils nous entendent et s'enfoncent dans les palétuviers. Nous courons dénoncer cette profanation à nos voisins. On fait la visite. Tous se trouvent dans leur case. L'uniformité de leur couleur et la crainte de faire

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tomber les plaintes sur des innocents, nous continrent dans les bornes d'une juste discrétion. Heureusement que nous étions peu affectés de cette nécromancie. Quoi qu'il en soit, ils pouvaient nous empoisonner, s'ils ne pouvaient nous ensorceler, car le mystère des magiciens d'Europe et d'Afrique ressemble à celui des Indiens. Ils nous avaient voué une haine éternelle, depuis que j'avais dit que leur inertie faisait dégénérer la liberté en licence.

L'intention de nos faiseurs de pyaye eût été criminelle si nous avions été aussi crédules qu'eux.

Nous sommes assaillis au dehors par les Africains, dans l'intérieur par les serpents, les insectes, la famine, la maladie et le chagrin. Tronçon - Ducoudray avait bien nommé la déportation guillotine sèche. La mort

serait préférable à une pareille existence. L'espoir nous reste encore. Il en est de plus malheureux que nous. Mais nous n'avons cueilli que des roses; dans peu de jours il ne nous restera que les épines.

Octobre-novembre. — Nous tombons malades tous trois, sans pain, sans garde, sans voisin, ou plutôt sans

//«Mjiy d'Auffla*. drputt' ilii Jr/uii ffnirnl de l'Aidrclie à lu l'onfentimi Sutiintate,

Portrait dessiué et gravé par V. BooB«vill«. (Bibliolhéqii* Nationale : Eatanipea.)

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autres amis que notre bon Bélisaire, M. Colin. Je ne me souviens de rien depuis le i""" octobre jusqu'au lo novembre. Une fièvre putride m'a absorbé et j'ai perdu connaissance presque jusqu'à cette époque. Le 6 octobre, nos croisées ont été fermées pour nous cacher le convoi de notre ami Pradal, déporté, qui demeurait à Koroni, à deux lieues, où il est mort de la même maladie qui nous dévore en ce moment. Il a été inhumé au bord de notre jardin (i).

10 octobre. — Jean- Baptiste Cardine, membre de notre société, meurt chez M. Colin, où il était resté un mois malade. On met le scellé chez ce brave militaire à qui il n'a laissé que des haillons. On en fait autant à la case Saint-Jean. On reprend même jusqu'aux fonds que Cardine avait mis dans notre association à l'époque de notre établissement. Le mort était grevé de deux cents livres de dettes. On ne les paie point et on défend de les réclamer. On s'empare d'un dépôt d'effets que nous avions laissé en nantissement à Cayenne, à notre départ. Il ne nous reste plus de ressources que celle d'aller avec un bâton, de case en case, dire aux propriétaires qui n'ont plus rien : « De grâce, nourrissez-nous gratuitement ou tuez-nous. » Comme nous nous éloignions du poste sans avoir quelquefois la force d'y retourner coucher, le sergent nous donna connaissance de l'ordre suivant : « Vous surveillerez les déportés de très près. Vous épierez leurs démarches et leur conduite. S'ils bronchent, mandez-le moi et faites-les partir sur-le-champ bien escortés. Ils seront sévèrement punis. Ils sont sous votre surveillance et responsabilité (2). »

Depuis quinze jours, nous errons comme des spectres.

(1) Au moment oîi Tronçon-Ducoodray agonisait, le commandant Aimé écrivit l'état du malheureux déporté à Jeannet et lui envoya une demande de celui-ci pour obtenir d'être transféré à l'hôpital de Cayenne : a Je ne sais pourquoi ces messieurs ne cessent de m'importuner, répondit Jeannet. Ils doivent savoir qu'ils n'ont pas été envoyés à Sinamari pour y vivre éternellement. » {Journal de l'adjudant général Ramel, 112.) Bien que le journal de Ramel ne soit qu'une compilation de librairie, les documents cités sont exacts.

(2) L'ordre était de Desvaux, ce commandant de place dont Jeannet» Oudia a vanté les lentimenti d'humanité.

Nous n'avons qu'un ami sur terre. Il est pauvre, aveugle, sexagénaire, cul-de-jatte. Il a sacrifié une partie de sa fortune pour Cardine. Il a desservi sa table pour nous nourrir pendant notre maladie. Il a tiré des bras de la mort un autre déporté qui demeure chez lui. Il a une demoiselle de 17 ans.Givr^'lui plaît, obtient sa main. Nous en sommes instruits douce heures avant la noce. Notre confrère Noiron, curé de Crécy, leur donne en présence de témoins la bénédiction nuptiale dans la maison paternelle. Le surlendemain, Noiron est conduit en prison à Cayenne pour avoir fait ce mariage. Dans la suite, on l'a relégué à -Appronague, où il est mort. Gomme il avait des fonds dans la société, il remit ses intérêts au maire et le peu qui nous restait fut vendu.

Nouvelles douleurs, nouvelles recherches. Saint-Aubert trouva le premier à se placer chez une veuve à quatre lieues au N.-O. dans le fond du désert. Le 23 décembre, il revient à notre case pour chercher ses effets. La joie le suffoque au point qu'il est prêt d'étouffer. Avant son départ, il avait les jambes enflées. A son retour, elles sont sèches comme des lattes. Nous étions en hiver. La pluie avait formé de vastes prispris ou étangs où il fallait s'enfoncer jusqu'à la ceinture. Les fruits, les sucs des herbes vénéneuses et la fraîcheur de ces eaux croupies et empoisonnées lui avaient fait remonter l'humeur dans l'estomac. Il dînait avec nous chez M. Colin. Il s'endort subitement. Au bout de quelques heures de léthargie, il se réveille en sursaut, s'agite comnie s'il avait avalé du plomb fondu. Il écume et vomit des flots de sang caillé mêlé de pus. Il retombe ensuite dans son premier sommeil sans voix, sans connaissance, les yeux hagards, enfin, dans un état mixte entre la vie et la mort. Plus il est robuste, plus la nature faisait d'efforts pour l'acclimater. Nous crûmes que le lendemain il n'existerait plus, mais il vivait, ou pour mieux dire il végétait. Il ne se plaignait point. Il avait les yeux ouverts et il ne voyait rien, n'entendait rien, ne demandait rien, ne pouvait rien, ne sentait rien. Son corps exhalait une odeur cadavéreuse. Sa Ungu« «t •«• Uvres étaient noires et enflées. Au

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moment où sa crise l'avait pris, deux nègres de chez sa future hôtesse, venus pour prendre ses effets, s'en étaient retournés à vide donner la nouvelle de sa mort. Le surlendemain, il desserre les dents, prend quelque nourriture et retombe dans sa léthargie. Le 24, il se met sur son séant, comme un homme dans le transport. Il boit, il mange comme s'il n'était pas malade. Il parle, il se promène comme une somnambule. M. Colin nous avait donné une garde qui ne le quittait pas. Le jour de Noël, nous montâmes dîner à Pariacabo. Le soir à notre retour, il avait retrouvé ses organes et son bon sens. Il s'étonnait d'être au lit, demandait quelle heure il était, depuis quand il dormait, si la marée était bonne pour qu'il partît. Il voulait se lever et s'étonnait de se trouver si faible. Nous lui fîmes cent questions pour voir s'il n'était pas encore dans le délire. Après nous en être convaincus, nous restâmes aussi stupéfaits que lui, quand il nous assura qu'il ne se souvenait de rien, qu'il n'avait rien souffert et qu'il ne se croyait de retour que depuis douze heures. Ses jambes enflèrent de nouveau. Au bout de cinq jours, il fut rétabli. Le premier de l'an 1799, il se mit en route pour aller chez sa propriétaire la veuve Simmer. Il avait pour trois heures de chemin. Il se charge à notre insu d'une partie de son linge, s'égare, s'étourdit, s'endort dans un sentier de traverse, ne se réveille qu'au coucher du soleil, chemine à la hâte, s'enfonce dans un bois effrayant et se trouve à la nuit au milieu d'un de ces étangs formés tout à coup par les eaux que les nuées d'orage ont déchargées dans le haut des déserts. Durant l'été, un chasseur vient par hasard une fois par mois dans ces lieux bien desséchés, mais pendant l'été des reptiles de toute espèce, gros comme des troncs d'arbre, y font sentinelle au fond de l'eau et s'y suspendent au bout des branches pour saisir et dévorer l'homme ou l'animal sans défense. Le malheureux crie en vain. La nuit est close. Il monte en tremblant sur les branches tortueuses d'un acajou frugifère. C'est là qu'il attend le retour de la lumière au milieu des animaux dont les hurlements redoublent sa douleur et son effroi. Quelle solitude !

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l'ieuj- rtittiei ri vieux f/entiviinaiie^iui le iliemiii de Un être itlVÎ/. Cariealore du Directoir* (Bibliotbvque Natiuoale Etlainp»»».

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Quelle nuit! Le jour vient. Il respire encore. Il -se traîne au milieu des eaux du côté de l'est. Le soir, il arrive à la côte. Il aperçoit une case d'Indien. Il lui conte ses malheurs, lui montre ses jambes ensanglantées. Le sauvage l'accueille, lui prête son lit, lui donne à manger. Il n'avait rien pris depuis trente-six heures. Au bout de deux jours, il se rend cher son hôtesse. Elle le croyait mort. Au récit de ses malheurs, elle s'attendrit par caprices, car cette vieille fait tout par caprices. Le 20 janvier, elle le renvoie. Il revient à Kourou. Ses habits étaient déchirés, ses jambes sanglantes, son visage maigre et allongé, ses yeux creux. Givry nous l'amena. Nous l'avions fait chercher pendant huit jours. Nous le croyions noyé ou dévoré par un tigre. Nous nous assîmes tous trois pour pleurer jusqu'à satiété au milieu de notre malheureuse cabane. Il avait perdu dans le désert Ce qu'il avait pu emporter avec lui. Nous nous décidâmes enfin à demander les vivres pour trois à l'agent Burnel qui, en arrivant, paraissait vouloir adoucir le sort des déportés. Après un exposé succinct de nos pertes et des causes de notre établissement et des causes de notre misère, nous terminions ainsi cette pétition : « Nous avons marchandé avec la misère pour conserver nos jours. Nous ne pouvions rien vendre au milieu d'un désert où nous n'avions rien. Quatre cents livres de marchandises et de toile étaient tout notre avoir entre sept compagnons de malheur, dont un est mort de chagrin et de détresse. Trois, à moitié vivants, ont été arrachés au trépas par des colons généreux. Les trois qui implorent votre justice ne savent plus à qui s'adresser pour vivre. Leurs malheurs ne seront qu'un songe, si vous faites luire pour eux un rayon de justice. » Le maire de Makouria lui présenta cette pièce. Burnel mit au bas : « Néant à la requête. »

Une négresse libre, nommée Dauphine, a recueilli Saint- Aubert, l'a pansé comme son enfant. Il ne pouvait se remuer. Elle a pansé pendant trois ans ses larges plaies qui ne se sont jamais fermées. Aujourd'hui il est en France. Margarita a été placé en même temps chez M. Molli, alors

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régisseur de Pariacabo. J'eus le meilleur lot, celui de rester cher M. Colin où je fus placé par Givry, son gendre. Je n'ai jamais été plus heureux de ma vie, quoique ce vieillard fût dans la détresse. Il répétait sans cesse à ceux qui venaient le voir : « Si ma table est frugale, je m'honore sans cesse de la voir entourée de trois déportés. » Tant qu'il a vécu, j'ai partagé mon temps entre la rédaction de cet ouvrage et la lecture. Il m'a donné de grandes lumières. Il avait trente-cinq ans de colonies. Son gendre Beccard(i), garde magasin à Konanama, étant mort le 2 février 1799, j'ai fait un voyage à Sinamari pour viser la reddition des comptes de la veuve. Cet heureux hasard m'a fourni des pièces authentiques. Désirant m'instruire sur les lieux, j'ai été moi-même à Konanama au milieu de l'hiver et des torrents. J'ai pris le plan du désert et celui du village à moitié embrasé. Enfin, j'ai visité la partie de l'ouest de la colonie, accompagné du marin de Sinamari qui m'a donné un permis pour aller jusqu'aux karbets indiens. Ainsi, j'ai vu, par mes yeux, une grande partie de ce que je dirai des naturels du pays.

3o août l'fjg- — Les soldats et les matelots se sont révoltés contre Jeannet, Desvieux et Lerch, colonel du bataillon noir. Depuis huit mois, ils ne recevaient point de prêt. On disait que cet argent servait à agioter. Desvieux et Jeannet ont rejeté la faute sur le colonel. Jeannet a montré beaucoup de fermeté. Desvieux s'est enfui sur son habitation retrouver son épouse avec qui il avait divorcé. La révolte a duré trois jours. Tout Cayenne était en rumeur. Enfm le colonel a été dégradé. Jeannet l'a arraché des mains des soldats qui voulaient l'égorger. Il a été envoyé aux islets du Malingre et la troupe s'est apaisée par argent. Les riches marchands ont fait des sacrifices. Au bout de cinq jours, tout est rentré dans l'ordre. Le bruit

(1) Bpccard «t Gern«r ont péri miaérablement, dit quelque part Pitou. Pendant ia maladie de Freytag, ils «vaicnt donné libre carrière à Uor férocité et Unr barbarie. (Farnand Enyarand, Angt Pitou, 198.199.)

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du rappel de Jeannct avait augmenté le mécontentement de la troupe. Il ne restait que quelques déportés à l'hôpital. Le reste était placé ou parti pour Konanama. Une goélette en avait emporté 87 qui étaient restés trois jours en route, sans eau, confondus avec les effets et plus entassés que sur la Décade.

6 octobre. — A cinq heures du soir, la corvette la Bayonnaise apporte 120 déportés dont 9 sont morts en route.

g octobre. — Une chaloupe va à bord de la Bayonnaise. 24 déportés sont conduits à l'hospice dont la moitié est expirante et l'autre a acheté du chirurgien du bord la permission de mettre pied à terre. Le reste est expédié à Konanama. Jeannet est pourtant bien informé que la moitié de ceux qui y sont est déjà moissonnée par la peste. Il a même nommé une commission pour visiter Konanama. Il sait en outre que ceux qu'il vient d'y envoyer n'avaient point de médicaments à leur bord, que le scorbut en rongeait les trois quarts. Il les y a donc envoyés pour mourir. Voilà Jeannet. Il fait le bien et le mal avec la même indifférence. Nous avions apporté le Directoire avec nous, la Bayonnaise a amené les Commissaires et c'est l'agent lui-même qui leur donne en riant cette qualification. Le commandant de la Bayonnaise, Richer, annonce un nouvel agent qui est en route pour remplacer Jeannet. Beaucoup plus de terreur en France que quand nous sommes partis. Scission dans le Directoire. La loi de conscription et 100 livres pour chaque dénonciateur qui prendra un émigré ou un déporté qui, s'étant sauvé du lieu de son exil, sera traité comme ceux qui ont porté les armes contre la République.

/3 octobre. — Les États-Unis déclarent la guerre à la colonie. Jeannet en prévient les habitants, annonce la famine et ordonne de planter des bananes et le double de manioc. Cette déclaration de guerre est la suite de la rapacité de l'agent et des armateurs en course. Notre capitaine Villeneau en a allumé la première torche. Le lendemain que nous avions mouillé, un brick anglo-

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américain, chargé de farine et de bœufs, fut arrêté par Villoneau et confisqué par Jeannet qui Ta envoyé porter à vide cette nouvelle aux Etats- Inis. Voilà la cause de cette rupture à laquelle la France n'a peut-être aucune part. Dans tous les cas, la famine annoncée vient de la dilapidation de l'agent. A peine les corsaires ont-ils fait quelques prises que Cayenne regorge de marchandises. L'agiotage commence. On porte tout à Surinam pour avoir de« piastres. Le magasin reste vide et quand il n'arrive pas de nouvelles prises, on met les habitants ou leurs vivres en réquisition, ou bien on les expédie à Surinam pour racheter au quadruple les comestibles qu'on y a portés pour rien. Les Cayennais, comme les filles de joie, vivent au jour le jour des rapines que les corsaires partagent avec l'agent qui les revend aux gros marchands qui les échangent à Surinam, quand le petit peuple ne veut pas les payer au centuple. Ce trafic n'aurait rien que de louable, si le magasin se trouvait approvisionné pour quelques mois. Au reste, la colonie n'a rien reçu de France, depuis le commencement de la guerre et, dans quinze mois, trois bâtiments lui ont apporté 320 exilés qui n'ont, pour toutes munitions, que les ordres du commissaire du Directoire de Roche fort.

2 1 octobre. — Un envoyé de Cayenne, à la poursuite de M. Barthélémy et de ses sept compagnons d'évasion, nous dit, en dînant che: le maire, que ces messieurs n'ont fait que passer à Surinam, qu'ils étaient sous des noms empruntés, munis de très bons passeports signés Jeannet, que, de suite, ils ont fait voile pour Démérari, d'où ils sont tous partis à l'exception de M. Aubry qui est mort.

ai' octobre. — M. Martin, chirurgien, qui a été pris par les Anglais, en passant à Cayenne, nous donne des nouvelles de la Décade. Cette frégate a été prise en même temps, sans coup férir. L'officier, qui a remis Villeneau sur le ponton, a dit aux Français prisonniers qui se trouvaient sur son passage : « Il n'y a point d'homme en France aussi lâche que celui-là. Nous serions bientôt à Paris, si tous lui ressemblaient. > Villeneau avait à son bord

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l'Anglo-Américain qui était arrivé trop tard pour donner les papiers aux huit évadés de la première déportation. Son bâtiment ayant mouillé trop près de Sinamari, il fut pris par un croiseur de Cayenne et amené à la capitale où il avait la ville pour prison. Son bâtiment fut confisqué. L'agent lui rendit sa liberté et un baril de farine pour se rendre à Surinam. Il va au magasin, demande un baril estampé d'un numéro qu'il indique. Il prend fantaisie au garde-magasin de le visiter. Il trouve des passeports au fond du tonneau. Jeannet fait resserrer le capitaine et l'embarque à bord de la Décade avec les pièces à sa charge. Ce brave homme, nommé Tilly, en laissant son geôlier prisonnier dans la rade de Plymouth, alla à Londres et trouva, chez M. Wyckam, l'adjudant Ramel, Pichegru, Dossonville et de la Rue. Villeneau l'avait si maltraité qu'ils le prirent pour un fantôme. Quelle reconnaissance! Quelle heureuse rencontre ! Villeneau, rentré en France, a passé à une commission qui a donné trois voix pour la mort, l'a destitué et classé comme Lali.

5 novembre. — Deux frégates emmènent chacune un agent. L'un, nommé Desfourneaux, remplace Hugues à la Guadeloupe. Il connaît Parisot et le recommande à Burnel qui est le nouvel agent à Cayenne. Jeannet part au bout de trois jours. Une nombreuse députation l'accompagne jusqu'au dégras. Des femmes de toutes les conditions pleurent amèrement. Les époux rient sous cape et lui font des adieux différents. Burnel, comme tous les nouveaux arrivants, débute par de grandes promesses, fait un pompeux éloge de son prédécesseur qu'il doit, dit-il, surpasser. Nous verrons s'il tiendra parole. Burnel, fvls d'un homme de loi de Rennes en Bretagne, d'une taille médiocre, d'une physionomie prévenante, a fait quelques mauvaises études, s'est fourré chez un procureur, a voulu savoir de tout sans jamais se fixer à aucun état. Le mauvais exemple de son père adonné sans, ménagement à tous les excès, l'abandon où il vivait, la dissipation naturelle à son âge, ont émoussé son aptitude, augmenté son orgueil, nourri ses penchants et étouffé dans son cœur des sentiments

LA GUYANE iSg

asse: bons. Les révolutions de la Bretagne ont achevé de le perdre. Il a voyagé en étourdi, s'est fait une fumée de réputation à l'Ile de France, où il a fait quelques feuilles incendiaires qui l'en ont fait déporter, a intrigué auprès de la Convention et du Directoire, a été nommé agent à l'Ile de France pour porter le décret de liberté aux noirs; a manqué être pendu avant d'en être chassé et s'est enfin vu nommer agent à Gayenne après avoir ruiné sa bourse et tari celle de ses amis. Ces vicissitudes lui ont donné un caractère fluide, une âme faible, des passions vives, un coeur ardent, des vues bornées, des moyens compliqués, des aperçus faux, des essais téméraires, des plans incohérents, des résultats aussi pernicieux pour lui que pour les autres. Le jour de sa nomination à Paris, il accourt chez lui, rue des Petits-Champs, s'affuble de son grand costume qu'il avait fait faire d'avance, envoie chercher son père, qui était à moitié gris, dans un petit cabaret de la rue Traînée, se cache dans un cabinet pour lui faire la surprise. Le papa entre et tombe aux genoux de son cher fîls qui le relève et lui dit : « Embrassez l'agent de Cayenne. Je pars demain et vous me suivrez. » Ce bon père l'a suivi et Cayenne a le bonheur de l'avoir pour juge. Burnel est criblé de dettes. Entouré de sangsues, il veut contenter tout le monde, faire sa bourse et payer ses créatures.

La chose étant impossible, il a recours aux conspirations et fait armer les mulâtres contre les blancs et se décide à révolutionner la colonie comme le cap Français. Au moyen du désordre, il butinera et fera ensuite voile pour un autre pays, mais le laissera-t-on partir et ne périra-t-il pas lui-même? Celte arrière-pensée lui fait tourner ses armes contre ceux qu'il a mis en jeu. Il dénonce la grande conspiration des mulâtres. Il nomme une commission pour les juger. Au moment du prononcé des juges, il se fait apporter les pièces et fait afficher une proclamatiqn où il reconnaît que les prévenus méritent la mort, mais l'humanité ayant aboli ce genre de punition, il ne veut pas ensanglanter la colonie. Comme il était le plus grand coupable, il devait d'abord la grâce aux autres. On

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fut d'abord dupe de cette clémence. Les marchands firent des sacrifices. L'agent fit des arrêtés sages : il ordonna le travail ou la mort. On amena des prises qu'il envoya à Surinam comme Jeannet et il se disposa à exécuter les ordres secrets du Directoire, qui lui avait enjoint de faire circuler sourdement dans cette colonie le fatal décret de la liberté des nègres. Cette tentative homicide est un des reproches les plus fondés faits à Burnel. Son prédécesseur ne l'avait jamais essayé. De ce premier échelon de tyrannie, il passe dans son antre des lois et tient sous sa verge de fer la caisse, la justice, la police, les places, et les autorités civiles et militaires. Ne craignant personne pour contrebalancer son autorité colossale, il gouverne selon son caprice et ses intérêts personnels. Au dehors, il entretient une correspondance très active avec M. Frederici, gouverneur de Surinam. Il envoie dans cette colonie des anarchistes déguisés pour soulever les nègres en propageant la loi du 16 pluviôse an II et faire déclarer la colonie possession française et directoriale. Ainsi Burnel, toujours en sentinelle pour agrandir sa fortune et assouvir son ambition, se trouve disculpé quand il envoie ses prises à Surinam pour être vendues à vil prix. Que la mère patrie lui demande compte, la pénurie de ses caisses proviendra de l'argent qu'il donnait à ses agents à Surinam. Qu'elle lui reproche quelque exaction, il se retranchera derrière ses dépenses secrètes.

Au dedans, il interceptait tout ce qui venait pour les déportés. Il incarcérait les habitants qui leur apportaient des fonds ou qui laissaient transpirer quelques nouvelles. Il traînait les uns dans les cachots. Il déportait les autres sur des rochers au milieu de la mer. Il montrait le glaive de la terreur à tous les navigateurs européens porteurs de quelques nouvelles subversives de son despotisme. Il échancra tellement la ration des déportés du dépôt de Sinamari qu'il leur fit regretter Kohanama (i). L'huile, le

(1) C'était cependant le cauchemar de la déportation. « Ceux qui étaient restés à Sinamari, dit l'éditeur de Freytag, s'y considéraient

L4 GUYANK

lOl

La fficlii'H invniyable.

Caricature do 1797 (Bibliothèque Nationale ; Eslampea).

savon, le tafia, le riz leur furent successivement retranchés. Quand il voulait punir quelqu'un, il le menaçait de l'envoyer à Sinamari. Ces privations étaient un peu com-

comme dans un lieu de délice*, et informés de l'horrible situation de leur* malheureux conipngnon*. ne redoutaieikt rien tant que d'ètr« envoyé* dont ce lieu de douleur et de dettrutlion : l'abbé Brotier en mourut de frayeur avant le jour fixé pour lit translation Lorsque cet ordre parvint à Sinamari. il étoi» en convalescence d'une fièvre H'«*ei violente. Occupé presque toute *n vie de littérature et de mathématiques, rien ne lui était plus étran|^er que Ingrituiture et le commerce Cependant il avait loué une case avec un petit terrain et formé Mupr^« de l'administration de la colonie «a demande en établi»- ' '"''<• lui fut renvoyée pour manque de forme*. Il en conçut unr onqu il s'ima^inn qu'on voulait le faire périr a Konanaui^. :.- -, . ; c le reprit avec violrnrf et l'emporta en peu de jours. (mémotn; il, S84.)

l'6a LES DKPORTKS DK FRUCTIDOR

pensées par les permissions qu'il nous accordait d'aller à Gayenne passer quelques jours à nos frais. Pendant six mois, il ne fit point de reproches aux colons de leur humanité à notre égard. Un bâtiment de l'Ile de France, chargé d'une vingtaine de déportés de sa connaissance et de son parti relâcha à Gayenne à la fin de germinal an Vil (mi-avril 1799). Ces exilés, fauteurs de la liberté des noirs, furent reçus froidement chez les habitants où Burnel eut l'audace de les caserner. Il en fut affecté et s'en prit à tout le monde et surtout à nous dans une proclamation ainsi conçue : « Ennemis de la République qui a été obligée de vous vomir de son sein, vous tous, royalistes déportés dont l'esprit remuant et les intrigues ont, je n'eri puis douter, provoqué toutes les crises qui ont pensé perdre la colonie, vous ne deviez pas vous attendre à trouver place dans une proclamation adressée à des citoyens français. Que votre surprise cesse ! Je n'ai qu'un mot à vous dire. Il sera clair, mais dur. Puisque tout ce que l'humanité, conciliée avec le devoir, m'a porté à faire pour vous, n'a pas suffi à obtenir du plus grand nombre la tranquillité qui convient seule à votre position, je vous préviens que le premier qui sera convaincu d'avoir fomenté la sédition parmi les cultivateurs et porté ces hommes crédules à l'abandon des travaux de la colonie, sera jugé comme perturbateur de l'ordre public, comme ennemi irréconciliable de la colonie. Que les insensés, qui osent protéger avec jactance les ennemis de la République, apprennent que je les connais tous et que je les rends tous personnellement responsables de toutes les menées, faits et gestes de leurs protégés. Sous un gouvernement juste et ferme, les bons citoyens doivent seuls vivre tranquille, les autres doivent toujours voir suspendre le glaive de la loi (i). » Le même jour, un autre arrêté ordonne aux habitants de payer dans un mois, sans délai, le sixième brut de leur revenu. Gette

(1) La proclamation, datée du 4 floréal an VII (23 avril 1799), fut imprimée, afBchée, portée partout par des détachements de la force armée.

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pièce a pour épigraphe : Constitution, art. i56 : « Les agents particuliers exerceront les mêmes fonctions que le Directoire et lui seront subordonnés. » Suit le considérant que l'article ?4 de la loi du ii nivôse an VI, organisatrice de la Constitution dans les colonies, a prévu d'une manière très claire la circonstance déplorable où se trouve actuellement le département de la Guyane. Suit l'arrêté que tous les propriétaires d'immeubles verseront à titre de prêt dans la caisse nationale le sixième du revenu brut de l'année. La commission chargée de percevoir cet emprunt est autorisée à employer tous les moyens coercitifs, pour qu'il soit fini au i5 prairial prochain, époque que l'agent avait fixé pour son départ. Personne ne pourra vendre son bien, ni disposer de son revenu sans avoir acquitté cette dette. Un autre arrêté en date du 7 met tout le bétail en réquisition. Un autre en date du 8 force tous les colons à payer l'arriéré de leurs contributions. Le sixième brut équivaut à la moitié du revenu. L'arriéré monte à près des trois quarts des récoltes des moins aisés. Il enlève les habitations aux plus riches. Jadis ils avaient des nègres, hypothèques de leurs fonds et revenus ; ils n'ont plus que leurs stériles abatis qu'il leur reprend après leur avoir enlevé les bras. Depuis brumaire an VII, leurs vivres sont en réquisition pour le gouvernement en proie à la famine. En 1799, des corsaires viennent de France et amènent des prises. Cayenne regorge de farine. Les réquisitions continuent. Burnel fait vendre les denrées à Surinam, fait sortir les trois arrêtés précités, y tient tellement la main que toutes les pirogues, qui vont à Cayenne, y sont déchargées au magasin général. Les dons patriotiques, l'emprunt forcé, les patentes, les maîtrises, les barrières, les réquisitions des fortunes, ne sont que des sous additionnels, en comparaison des exactions de l'agent.

Le 22 floréal (11 mail, Ireire déportés belges s'échappent sur la pirogue que Konrad avait vendue à un soldat réformé pour aller faire la pèche à la tortue. Le v«ndeur, au défaut du propriétaire, est mis en prison, comme devant répondre d'un bien qui ne lui appartient

plus, comme il en exhibe la preuve par le contrat de vente.

Depuis un an, nous n'avons pas reçu de nouvelles directes de France, Malgré les défenses de Burnel, la renommée en publie quelques-unes au fond de nos déserts. En mai, Mézières de Sinamari revient de Maroni, et annonce que les Français sont repoussés. La pomme de discorde est jetée dans le Directoire. La Vendée a repris. Le Midi est insurgé. Ces bruits sourds prennent leur source dans la correspondance qu'Adelle-Robineau, en mission à Surinam, a fait intercepter à l'agent, qui envoie Dussault sur la Vénus de Médicis, pour vendre vingt milliers de poudre à feu et prendre Adelle par ruse. On l'invite à dîner à bord de la goélette. On le retient prisonnier. Ce jeune homme, prévoyant le sort qui l'attendait, se jette à la mer et se noie. M. Frederici, indigné de cette violation du droit des gens, renvoie toutes les créatures de Burnel. Le plan du cabinet du Luxembourg restait sans effet. N... reçoit une mission particulière, se rend à Surinam pour faire des excuses, au nom de Burnel qui venait d'y envoyer le sixième des denrées de la colonie. Ce trafic valait vingt sous à Cayenne et six francs à Paramaribo. Il avait en outre quatre prises qui étaient déjà estimées soixante-dix mille piastres ou quatre cent quatre-vingt dix mille livres. N... est chargé d'envoyer à Cayenne au plus vite une partie de ces fonds. Les deux agents se craignent. M. Frederici, en fin courtisan, amuse Burnel et son envoyé, laisse vendre quelques objets peu importants. L'argent est apporté à Cayenne par Menard et M..., jeune noble qui a souillé ses lettres par un abus de confiance des Surinamais qui lui avaient confié des fonds pour les déportés.

Cependant une étincelle d'espérance luit à nos yeux. En juillet, nous lisons dans le Journal de Hambourg du 4 février 1799, que le 17 janvier le Directoire a fixé le lieu de la déportation à l'île d'Oléron. Les proscrits qui se soumettront à cette loi n'auront qu'à se présenter pour obtenir un passeport. « Ils iront seuls et librement à Oléron. Il paraît certain, ajoute le journaliste, que les déportés qui

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sont restés à Cayenne pourront aussi se rendre à Olcron. Il n'y a que ceux qui sont restés en Franco, que Laharpc et Dumolard qui comptent n'y pas aller». Ce n'étaient que de trompeuses amorces. 28 janvier : « On assure, dit le môme journaliste, que plusieurs ex-députés, condamnés à la déportation s'empressent de se conformer à la loi du 9 décembre (qui confisque leurs biens, s'ils ne se rendent pas prisonniers) depuis qu'ils savent que le lieu de leur déportation n'est plus à la Guyane ; on cite dans le nombre Pastoret et Duplantier. » 21 février : « Plusieurs des cidevant condamnés à la déportation, parmi lesquels on nomme Boissy d'Anglas, Siméon, Villaret-J oyeux, Muraire, Dommer Praire et Mailhe, ont fait leur déclaration au département de la Seine et obtenu des passej>orts pour se rendre à Oléron. Ils se montrent dans Paris, depuis le dernier arrêté qui a fixé un délai pour leur départ et le lieu de leur exil. L'ex-ministre Cochon est de ce nombre. On le dit en route pour Oléron. » Les nouvelles sont parvenues à M. Lafond Ladebat du 20 au 3o prairial an VII (duo au 10 juin 1700). Elles sont les premières que l'on ait débitées sans crainte et par écrit depuis deux ans. On nous informe par cette même occasion que nous avons des fonds à Surinam. On demande la liste de ceu.x qui ont survécu à de si grands malheurs. Tandis que les nations étrangères, à qui nous aurions dû être indifférents, donnaient des leçons d'humanité à Burnel, il inventa pour nous accabler une fête que personne ne connaissait, celle du iS Fructidor. Ce jour répond au 5 septembre. En 1792, que le 3 septembre fut funeste aux déportés dans les prisons! En lyo*!, l'agent célèbre l'anniversaire des réjouissances de leur misère et de leur mort sous la :one torride. inondant que Burnel se démène pour bouleverser Surinam, M. Frederici remet cette colonie aux Anglais, d'autres disent au stathouder qui s'est réfugié dans la Grande-Bretagne. La fortune de Burnel et celle de ses agents sont confisquées. Le nouveau gouverneur anglais renvoie en paix les négociants de Cayenne.

/ 5 septembre. — Deux frégates et un vaisseau rasé an-

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glais incendient le poste des Islets de Cayenne, jettent l'alarme dans la colonie et menacent d'une descente. Burnel fait replier les postes sur Cayenne, laisse les cantons sans défense, défend aux colons de sortir de chez eux, lève un bataillon noir qui sera nourri aux frais des propriétaires, fait précéder le tout de deux arrêtés (8 et 9 brumaire : 20 et 21 octobre 1709)- Dans le premier, il reproche aux habitants d'avoir fait des faux pour donner asile aux déportés. Il enjoint à ces derniers de rester chez les propriétaires sous des peines rigoureuses. L'autre est ainsi conçu : « La colonie est en état de siège. Toutes les propriétés publiques et particulières, tous les individus qui habitent la Guyane française, tous les moyens de toute espèce qu'elle fournit sont en réquisition pour sa défense et y demeureront jusqu'à un nouvel arrêté. » Les nègres affluaient à Cayenne. Le bataillon blanc était dispersé. La crainte du pillage et de l'anarchie consternait tous les blancs. Burnel se propose d'émettre pour 400000 livres de papier. Les autorités civiles et militaires lui font des remontrances énergiques et respectueuses. Il a peur, change de plan, se décide à partir, puis à rester, proclame tout à coup de son chef la paix avec les États-Unis pour se ménager une issue et faire partir son père, sa femme et ses trésors. Il éprouve des obstacles. Il devient furieux. Il devient fou. Il s'en prend surtout aux déportés. Frey de Neuwille qui a remplacé Desvieux, va à Sinamari, leur ordonne de partir au premier signal. « Ceux qui seront malades ou infirmes, hors d'état de suivre les autres, leur dit-il, seront fusillés. » Ces menaces n'ont eu aucun effet. Je ne dirai même pas qu'elles ont été faites par Burnel, car Frey était toujours plein de vin quand il signait quelque chose.

L'ennemi disparaît après avoir bien poursuivi le capitaine Malvin. Ce caboteur, saisi d'une terreur panique, met pied à terre à l'embouchure de Sinamari, brûle sa prise et son bateau, crie au secours, laisse son équipage à l'abandon. Ses matelots s'enivrent, se battent au pistolet, se débandent chez les habitants, les pillent et retournent à

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Cayenne rejeter la faute sur les Sinamaritains et les déportés. Les habitants s'étaient sauvés dans le haut des rivières. Tous les déportés étaient enfoncés et gardés dans leurs karbets. La terreur était si grande que le rivage de la mer, à une lieue du hameau, fut couvert de tonneaux de salaison, de vin et de toutes sortes de marchandises sèches, sans que personne y touchât. Soldats, colons, matelots, avaient jeté leurs bagages pour s'enfoncer dans la forêt. Ceux qui étaient débarqués les derniers, voyant l'ennemi retiré, tiraillaient sur les autres pour butiner en sûreté. Malvin, qui les avait précédés à Cayenne, avait dit à l'agent qu'il s'était trouvé entre deux feux, assailli par les Sinamaritains et les déportés qui faisaient signe à l'ennemi. Cette calomnie, récompensée par le grade de municipal, était démentie par une autre partie de l'équipage qui avait poursuivi les maraudeurs. Les colons, les matelots, quelques militaires, les agents des cantons avaient envoyé plusieurs procès- verbaux contre Malvin; tous étaient signés par Brutus Magnier (i). Il était prouvé que Malvin avait fui sans donner d'ordres à sa troupe, que quelques-uns de ses gens avaient frappé et maltraité les déportés qu'ils en avaient volé un grand nombre et tiré des coups de fusil dans les karbets. Ces actes de violence furent autant de brevets pour Burnel pour conserver à Malvin sa place d'officier municipal et assurer l'impunité à son équipage. Je n'ai jamais vu de crise plus critique que celle de Cayenne à cette époque. L'agent et sa cour, d'un côté, ne

(1) Antoine-Louis-Bernard, dit Brulti» Mngnier, rondomné à la déporialinn pour avoir rédigé le plan de rinaurrerlion de Prairinl. S'atlendant i* une condamnation a mort, il avait déjà rumpoté ta chanson de (guillotine.

Dnmsin Samson d'un sir benêt

Me dirs: ■ Faat qa<> J<^ te toedo.

Tu pourras, l'ami, h il ta plait,

Terrorisi-r dan» l'autre monde ■•

Je suis d'autant mieux consolé

Que je me vois sacriflé

Pour ma rbere patrie.

Voill la plaarho qui m'attend,

Jo vais m' V presvoler galment.

Plus de tourment que à'agrHtïfUt' ^

Bonsoir la compagalv !

l6i LES DÉPORTKS I)K FRUCTIDOR

voyaient que la mort, les habitants et les déportés que le pillage et le meurtre. L'agent scrutait jusqu'au fond de l'âme tout ce qui l'entourait. Il arrachait les habitants e* les déportés de leurs retraites. Il les incarcérait sans raison et les relaxait de même. Il s'enflammait, s'apaisait, proposait des mesures, les combattait, les adoptait, les rejetait dans le même instant. Enfin nous vivions dans le désespoir et l'efjroi. Il feignit de battre en retraite pour revenir à la charge et frapper un coup sûr dans le silence. Il se décida à déporter tous ceux du bataillon d'Alsace, dont il avait quelque chose à redouter. Le mécontentement éclata. Il venait de faire embarquer son père et son épouse et sa fortune. Les habitants les firent revenir à terre. Alors le terrible agent devint doux comme un mouton. Cette nouvelle se répandit dans les cantons. Nous commencions à respirer. Je demeurais à quatorze lieues de la capitale. J'écrivis à un ami que j'y avais pour lui demander des nouvelles de Burnel dont je ne faisais pas l'éloge. On nous avait assuré qu'il était suspendu. J'en félicitais le peuple de Gayenne. Burnel, plus soupçonneux depuis cette crise, était aux aguets. Il prit la boîte, ouvrit ma lettre, la remit à son adresse, se la fit apporter par la personne à qui elle était adressée (i) et m'envoya chercher par un capitaine et

(1) Pitou ne déguisait pas son hostilité à l'égard de Burnel. De Koroni, anse de Kourou, il écrivait le 23 vendémiaire an VIII à Freytaget,en son absence àCharlemont, un des officiers du bataillon d'Alsace : « Je partage votre amitié, vos dangers; j'espère par mon retour partager vos succès. Je suis fâché de ne pas vous avoir vu quand vous allâtes à Sinamari; mais que celle-ci précède votre retour ou qu'elle vous suive de près, vous avez mes éloges et mes amitiés. Mon cœur dicte et ma plume obéit. Vous vous souvenez de ce que je vous dis de Frey en me promenant un soir avec vous sur le dégras de Sinamari. Je fus prophète en ce moment, car je me rappelle de vous avoir engagé à vous défier de Burnel; je croirais aujourd'hui avoir lu dans l'avenir. Mais le chantre du Cabri a monté sa musette sur un autre ton. Il ne s'agissait alors que d'égayer des amis; aujourd'hui il faudrait chanter des héros; ma voix est trop profane et trop faible. Vous supplérez au reste.

Air : Du réveil du peuple, peuple français, peuple de frères.

Réveillez-vous, courez aux iirmes,

Que la foudre tombe en éclats.

, Que le bronze, que les alarmes,

Sonnent le plus saint des combats...

LA GCYANE l6«)

six gendarmes qui avaient l'ordre de faire une visite domiciliaire pour prendre ce qu'on vient de lire, car j'en étais resté à cet endroit de notre malheureuse histoire. Le manuscrit fat adroitement soustrait par M™* Givr^'. On me traîne de cachots en cachots, les fers aux pieds et aux mains. J'arrive au dégras de Cayenne à la nuit, après avoir fait doure lieues dans cette journée, à l'ardeur d'un soleil brûlant, à travers des sables mouvants et des nuées de maringouins. En débarquant, quatre grenadiers me con-

Alsacc vole à la victoire

Contre Buroel pt ses bri|;;ands.

Est-il uoe plus belle gloire

Que d'anéantir les tyrans?

Sur l'empire de Trébisonde

Faites voguer les scélérats.

Sor la terre comme sur l'onde

Le remords s'acharne a leurs ims :

Quand ils couvraient leur cgoisuie

Sous le manteau de vos vertus,

Leur féroce p-itriotisme

Fondait au creuset de Plutus.

Ecoutez la inere patrie...

J'ai frappé tous mes assassins.

Colons, guerriers, je vous en prie,

Immolez tous les Jacobins;

Vovez-vous ce vdste hécatombe

(Ju'ils avaient creusé sous vos pas ?

Assis sur le bord de leur tombe.

Signez l'arrêt de leur trépas.

Ces Erostrate de la France,

Voyant leurs projets avortes.

Avaient apporté leur vengeance

Dans ces climats illimitéit ;

Fabricateurs de l'esclavage.

Ils ont vomi la liberté

Kn s'exportant sur cette plage.

Pour obtenir l'impunité.

Celte postérité tigrée

Se nourrit de du|>lieité,

Toujours s.a langue ensanglantée

Ne parle que d'humanité :

Et quand sa bourlie s;icrile|:i'

Maudit le sang et l.i lerrenr.

Le meurtre a seul lu privilegi-

De faire palpiter son cour

Sur une prompte obéissaaee

Cuinprime le sombre Africain

Ses ROAts, sa couleur, sa uaihsanro

Soot-ils ceux de l'Américain'

Songe* que la Négrnpliilie

Est la mort de la )<>' ■•

L'élmoger a no(r< {

Hepugna a noire l.„

170 LES DlînORTÉS DE FRUCTIDOR

duisent à la geôle. Le concierge me connaissait sans n\'avoir jamais vu. Il aide mes guides à décliner mon nom. « C'est Pitou de Kourou. Il m'est recommandé depuis trois jours. L'agent m'a dit de l'enfermer dans un cachot nègre, les fers aux pieds et aux mains... Je n'en ferai rien », me dit-il tout bas. Quand les grenadiers furent partis, il fit nettoyer une chambre au milieu de la galerie et me fit coucher sur les planches en me disant : « C'est tout ce que je peux faire sans me compromettre. » Le lendemain, à onze heures, un gendarme et quatre grenadiers viennent me chercher pour aller chez l'agent. J'étais obsédé de fatigue. Une foule de monde de toute couleur et de toute espèce me fixait jusqu'au fond de l'âme. On m'introduisit, comme un grand coupable, dans la chambre du Conseil de l'agent, Robert, toute la justice, toute la police et tout l'état-major de Burnel se promenaient en l'attendant. Je m'arrête au milieu de la salle, les yeux fixés sur une espèce d'homme ou de cyclope. C'était Malenfant qui me faisait signe de le suivre dans une chambre voisine. Je reste immobile en souriant. L'adjudant de Burnel, Morsy, chapeau bas, se tenant éloigné du cercle, fait signe aux grenadiers de se mettre en sentinelle aux portes pour préparer les voies à l'agent qui vient en grand costume, me toise, me demande mon nom. Tirant ma lettre de sa poche. « Re-

De sur les bords du précipice Appelant un heureux destib, Retirez l'or et la justice A ce voleur républicain.

Cbarlemont, Freytag, brave Alsace, Amis, héros, Français, guerriers.

Remettez chacun a sa place Et venez cueillir dos lauriers.

Vous que réclame la patrie, Vous qu'on arracha de son sein. Victimes de la tyrannie.

Vos malheurs sont à leur déclin.

Respirez, augustes victimes.

Et bientôt en triomphateurs Vous irez fermer les abîmes Creusés par vos déportateurs.

Je suis, confondant le respect avec l'amitié, tout à vous.

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