CHAPITRE Xd
Dès le 6 mai, Mouchefrin reçut on petit bleu :
« On désirerait connaître ce que vous vouliez dire jUer, 5 mai, dans la cour des Invalides.
« AsnNÉ Aravun,
« Villa des Anglais, rue de Balzac. »
Le lendemain, il gagna, vers dix heures du matin, la montagneuse petite rue. 11 attendit longtemps dans ce qu'on nomme un élégant appartement garni; on lui avait apporté du vin de Porto et des cigarettes de dames. Astiné enfin apparut : certainement, elle était toujours une créature de haut luxe et une personne très décidée. L'affreux garçon, en se dandinant, Taccueillit avec des sens très montés, que la timidité qu'elle lui imposa ne parvint pas complètement à abattre.
La conversation ne prit pas les chemins qu'il avait imaginés.
— Il me semble vous avoir vu chez M, Sturel? 11 habite toujours au même endroit? Que fait-il?
— : Il tâche d'épouser une petite fiUe, Hélène Alison.
Il parlait au hasard, mais son désir de porter un coup à la questionneuse le servait assez heureusement. Elle ne fit rien paraître.
— Je connais cette demoiselle : c'est une bonne petite, dans son espèce, mais c'est un ridicule pour M. Sturel de penser déjà à se procurer des enfants.
Mouchefrin s'attardait, fort déçu par cet accueil. Elle s'étonna de s'être intéressée à un garçon qui avait des amis aussi laids que ce nain. Elle lui tendit la boîte de cigarettes :
— Tenez! voilà une petite provision... Peut-être ayant de fumer, vous voudriez déjeuner? On va vous servir... Vous n'avez pas faim?... Eh bieni à l'occasion, prévenez M. Sturel de mon retour ; et puis vous m'apporterez sa réponse.
Le petit honmie sortit enragé de cette conclusion. Il était venu pour plaire; on l'avait traité à peu près comme le facteur à qui, dans les fermes de Lorraine, on offre un verre de vin. Néanmoins, il se rendit chez Racadot pour se vanter.
Il le rencontra qui courait au Café Voltaire, à un rendez-vous de toute la bande pour l'organisation du journal. Il se plaignit qu'on ne l'eût pas convoqué.
— Est-ce que Foyot soumet la carte aux clients à qui, sur le trottoir, chaque matin, il distribue ses restes? — lui expliqua grossièrement, mais avec amitié tout de même, Racadot.
La crainte de risquer son argent le rendait bilieux et, d'ailleurs, il aimait à jouer les dompteurs. Au Voltaire, deux minutes plus tard, devant Rœmers-
S84 LES DÉBACLSÉS
pacher. Saint- Phlin, Stnrel, ce Bidel fat magnifique d'émotiDn sincère, de déférence, de générosité. U mettait le joamal la Vraie République à la disposition de ses amis : il les reconnaissait plus intelligents et mîeax farorisés qne loi par la naissance ; mais il en attendait on appui fraternel. Sor ses ressources, de quelque façon qu'on le poussât, il fut bref. Il ayait fait son héritage et le risquait, parce qu' « après la Tisite au Tombeau de Napoléon, il ayait foi dans ses Tieux camarades... »
— Et puis, on doit gagner de Targent!
Avec Mouchefrin, il passa dans la petite' salle de la me de TOdéon, pour laisser leurs amis délibérer. Ceux-ci pressèrent Renaudin de questions. Fallait-il s'engager là-dedans? Racadot refusait de s'expliquer sur ses fonds : en avait-il? et d'où?
— C'est son affaire, dit Renaudin. Il ne vous demande aucun sacrifice : qu'est-ce que vous aventurez?... Il me tAtait, me pressait, depuis le soir où j'ai invité Rœmerspacher à écrire dans la Vraie République, J'ai servi d'intermédiaire. On lui donnera le journal en location pour 750 francs par mois; au bout de trois ans, il deviendra sa propriété. Ainsi, pas de capital à avancer. Je vois, d'ailleurs, à ce brave Racadot, un joli génie; je le guide : bientôt il me dépassera. Pour la rédaction, tout de suite il m*a dit : « Je ne paierai pas ; » pour la composition, loin de s'adresser à des ouvriers syndiqués, il emploiera des femmes ; ne se proposant pas de faire un journal d'informations, il évitera à peu près le travail de nuit : une colonne de nouvelles en dernière beure lui suffira. Enfin, il se charge de l'administration avec le concours d'un meurt-de-faim que Portails a chasse
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pour escroquerie : n 1res LssiLLt hirr^xTie qz:î Sw^rm
de surveiller (fij^iA as k^y^r. c'*sS là q:i& je
l'admire : il a trcTPt ca nrprînrccr en f2Jl-*>*e qiiî, trop heureux de trarafl^T- sé j^xsé* i> h^z^tte.^ juste les eenl secs pi-^r EiAfLZ*r— J« rt^srélie <pe TOUS n'ayez pas la œ^i^pricSeSs: i'iz-Z.e-èv'jer lé dms mensuel où d-éSà tios scïzuzr^ «rrlTés! Cest us
chef-d'œuTTç! — Es Baea&:<î faii si-^-rx *ii5cç^!
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2» LES DÉ&AOXÉS
au boat de trois ans, la Vnsie Béptii^fue apfiartleii' âr^ en propre à Racad*:*t.
Toos, d'abord, crorént devoir
— Ce serait soperbe, dît BcEmerspacber. noaîs une seale chose est sure : à saroir <jue dans Paanée il deTra payer cent quatre-TÎngt-seîze mille ^ cents francs. Les a-t-il?
— Tu supposes qa'il ne ferait aceone rentrée ! Cest inadmissible... Tons tous rappelez qu'il noi^ a tcajours parlé de l'héritage de sa mère? Sca père le lui aura lirré.
— Pauvre garçon! dit Saint-Phlin. Avec celte somme-là. comme il aurait des vi^oies et qu'il serait tranquille à Custines !
Renaudin. pendant deux minutes, fit les gestes d'un homme d'action qui entend radoter. Puis il parla :
— Pour que votre journal eût à peu près une certitude de réussite, il faudrait un mîlli.n! Sans CcîprtaL tout dépend du hasard, c'est-à-dire, au particulier, de lintérét que tous prés^îkterez k'Cleur. VIiVTansi'j'^ant n'a jamais touché au versement de ses souscripteurs : il a vécu sur la vente de son premier numéro. Racadot. protâ]:»lement, n^est pas millionnaire : que nous chaut, dès lors, s'fl dispose de cent ou deux cent mille francs? Cesl votre effort qui suppléera- Devant un problème ainsi posé, ces entants, qui
n'avaient qu'une éducation de héros, se fussent méprisés de reculer.
Quand Racadot connut qu'ils acceptaient, il alla se promener au Luxembourg en tenant Mouohefrin par
. LA VRAIE BÊPUCLIQUE - »l
le bras. Il avait le sang à la tète et il aimait tendre ment son compaguoD, car il avait besoin d'un confi dent.
Dans ce beau jardin, des petits garçons jouen jettent du pain au cygne, éprouvent des sentimenl confus pour des petites tilles, s'emplissent des sen aations obscures qui pour jamais donnent de la vi aux dames en pierre, aux vieux arbres, à tout ( décor. Il est pour les Parisiens nës sur la rii gauche une patrie qui se prolonge dans le passi Racadot et Mouchefrin, accoudés aux terrasses ita lie'nnes, ne voient de repos et de plaisir que dar l'avenir : une telle journée est trop mélangée d'in quiétude pour que les lieux où ils la passent devien nent jamais selon leur goût pleinement agréable; Aux yeux de l'étranger qui vient visiter ce sabj célèbre, Us sont des figurants de cette fameuse i fantaisiste jeunesse des Ëcoles, mais en vérité, il ont dans l'âme moins d'idyile que le cygne du bassi qui, tout le jour, se préoccupe exclusivement de s nourriture. Le cygne après tout n'a jamais eu d mécompte : il est assuré par son expérience quoti dienne de trouver à heures fixes une bonne pAté( Racadot, à la belle heure du soleil tombant, songe réduire encore un budget que le compétent Renau din a déclaré incompressible.
Plus tard, dans la nuit pourtant, U a besoin d'où vrir son cœur, il dit à Mouchefrin :
— Promets-moi qu'à personne tu ne révéleras I chiffre exact de mes ressources...
Illui tendait une lettre de SOQ père, le marchand d bois :
« Mon cher fils,
« Puisque tu as le grand tort de l'exiger, je te mettrai en possession. Tu ne te figures pas le mal que j'ai en ce moment pour faire face à mes affaires de commerce; le détail en serait trop long. Si tu voyais mes comptes et le retard de mes paiements, et les marchandises que j'ai sur le chantier 1
« Tu me dis que tu ne pourrais pas vivre avec M. Claudin, le notaire de Pont-à-Mousson, qui t'aurait cédé son étude dans huit ans. Celui qui doit gagner sa vie doit supporter tous les caractères. Quand on fait bien son travail, on ne craint pas son maître. Moi, lorsque j'étais ouvrier, c'est toujours les maîtres qui dépendaient de moi : et toi, qui travailles bien, tu t'entendrais avec les patrons les plus méchants... »
— Passe la morale ! criait Racadot.
Le marchand de bois concluait en annonçant à son fils un premier envoi de dix mille francs sur les quarante mille, montant réel du fameux héritage.
— Avec cela on pourrait vivre indéfiniment! dit Mouchefrin d'un ton respectueux.
— Mouchefrin, répliqua le géant, tu as toujours été sensuel. Crois-tu que les parents de Sturel, de Saint-Phlin, de Rœmerspacher se sont contentés dès qu'ils ont eu le nécessaire?...
Ç Quarante billets de mille I C'était une fortune dure-
1 ment gagnée, épargnée monnaie par monnaie, en
province, dans ces villages de Lorraine où l'argent
ne représente devant l'imagination que la nourriture,
rhabitation, le vêtement, quelques outils, et puis
rimpôt, ce qu'on donne à la puissa,nce mystérieuse \ de l'État, c'est-à-dire à la civilisation qu'on entretient sans la connaître. Tous ces humbles objets de nécessité, ce pain, cette cotonnade, cette chétive maison, on allait délibérément les transformer en , quelque chose de supérieur même à TÉtat : l'argent l de la pauvre mère Racadot va servir à contrôler J l'État, la civilisation... C'est le petit-fils des serfs de Custines qui montre cette audace. Peu importent ses intentions secrètes et s'il veut simplement gagner de l'argent; son acte est prodigieux.
Avec eux tous, nous sommes allés au tombeau de Napoléon; quand leurs pensées se gonflaient, on craignait qu'il n'en arrivât comme des ballons coloriés qui amusent les enfants dans les promenades et qui, après vingt-quatre heures, tout flasques, deviennent de tristes vessies. Maintenant, quand Rœmerspacher réfléchit, quand Sturel rêve, quand Saint-Phlin s'enorgueillit de ses aïeux et croit qu'ils lui ont légué des devoirs, nous sommes rassurés : par Racadot, ces esprits vont passer à l'acte. Et même, par la nécessité de s'exprimer, ils auront davantage à exprimer.
Rœmerspacher, que désignait le succès de son article sur Taine, s'excusa sur son travail pour refuser la rédaction en chef. Sturel accepta. — Parmi les causes qui ont aidé à la formation de Sturel, l'une des plus importantes est l'action continue des femmes. Leur nature nerveuse se communiquait au jeune homme, et les alternatives de plaisir passionné et de mélancolie oti elles le plaçaient l'affinaient en l'usant insensiblement. Sturel n'a que faire de ces amples loisirs dans lesquels une nature virile saurait
se développer; il lui faut des soucis et une tâche qui pèse sur sa vie comme pèserait un maître. Ainsi lui convient ce que repousse son sage ami. -Tous les deux cependant, avec Saint-Phlin et Suret-Lefort, formèrent le comité de rédaction.
— Je ne suis ni philosophe ni politicien, avait dit Renaudin mécontent : je ne puis écrire dans ton journal s'il ne paie pas ; c'est ma moralité professionnelle. Mais donne-moi les théâtres : ils n'intéressent ici, je le pense, que la Léontine; je lui enverrai des loges.
— Nous les vendrons, dit Racadot : la Léontine ira au paradis.
— Et moi, se plaignit Mouchefrin, parce que je suis pauvre, me repousse-t-on du comité?
On Tallait inscrire, sans Topposition de Racadot :
— Depuis quand paie-t-on le maçon avant que la maison soit bâtie? Tu es homme de peine, Mouchefrin. Toi, la Léontine et moi, nous nous enfermons dans l'administration.
Le comité de rédaction crut voir ces deux-là qui, nus jusqu'à la ceinture, descendaient, chauffeur et mécanicien, dans la machinerie brûlante du joli navire de plaisance et de guerre qui lés allait promener sur le monde. Tous échangèrent des poignées de main, d'une espèce qu'ils ignoraient encore : en associés.
On jugera une étrange folie d'entreprendre un journal avec 40,000 francs, quand il y faudrait, selon les connaisseurs, un million, et que le plus strict devis monte à 196,600 francs. Reportons-nous toutefois à ces dates.
De 1872 à 1882, pendant les années de grande spé-
culation, chaque maison de coulisse servait' gratuitement un journal aux capitalistes de province pour les renseigner et les tenter. A ces organes spéciaux, les financiers préféraient la presse politique qui est en contact quotidien avec un public qu*elle passionne. De là, ces feuilles qui pullulaient et dont quelquesunes firent de vraies fortunes. Les émissions les nourrissaient. Sans doute, le krach de juin 1882 a, depuis deux ans, suspendu ces ressources et, précisément, déterminé la décadence de la Vraie République; mais, dans le milieu de Tannée 1884, et quand les plus habiles annoncent tous les jours une reprise, Racadot est excusable de ne pas reconnaître cette mort du marché. Il se sent capable d'un effort auquel, tout devrait céder, — Feffort d'un pauvre ; — et, de fait, il témoigna, à comprendre et utiliser chaque situation, une volonté et une promptitude telles que la fortune eûf été seduite sî Tiatensité pouvait suppléer à la continuité. Il montra le dur génie jdu gendarme lorrain, fameux durant des siècles de misère et de discipline et que d'injustes ennemis définissaient : « Lorrain, mangeur de boudin, traître à Dieu et à son prochain... »
Dans la suite, plutôt que de faillir à leurs espérances, Racadot, Mouchefrin et la Léontine pourront trahir les lois divines et humaines; dès maintenant, dans le bureau de la rue du Croissant, en hâte ils déjeunent d'un* morceau de charcuterie. La convention est signée; ils ont un délai de six semaines avant l'entrée en possession, pour se mettre au courant. Racadot apprend la typographie en causant avec le metteur en pages qui se vante et déclare, la main sur la poitrine :
— Écoutez, monsieui' Racadot, je ne veux pas qu'on dise : « Pinel est un cochon. »
L'administrateur modèle que Portalis a chassé pour escroquerie, mais qui est « très fort », ancien sous-officier de cavalerie, avec une jolie figure, une voix insinuante, explique le métier :
— Mon cher maître, le premier point, c'est qu'un administrateur ait toujours deux portes de sortie.
Comme chez les jeunes médecins, en province, accourent tous les incurables et les mauvais payeurs du canton, c'est dans ces bureaux un défilé des « pasde-chance » du journalisme. Cent honnêtes gens mêlés d'une vingtaine de canailles, et qui n'ont pas réussi, — à cause d'infirmités de caractère ou d'intelligence, aussi faciles à distinguer que la boiterie, la surdité, la cécité, mais qu'ils s'obstinent à nommer la déveine — faisaient, dans l'escalier encombré, une véritable cour des Miracles. Racadot, avec mille politesses, leur disait :
— Au début, on ne paiera pas.
Et, loyalement, à la manière des hommes d'affaires véreux, il ajoutait :
— Ayez confiance en moi.
Mais le sixième jour, il les chassa parce qu'il portait tout son efi'ort sur Renaudin.
Le reporter, sans connaître au juste les ressources de Racadot, l'avait poussé dans cette entreprise en lui faisant miroiter d'admirables affaires. Quand tout fut signé, il devint moins précis. Aux interrogations de Racadot, pour qui la publicité commerciale et financière devenait une nécessité pressante et vitale comme le boire et le manger, il opposait la force d'inertie. Avec l'émotion d'un homme qui
".ïj'»^?^ -îvT-r,
fait appel à des sentiments d'enfance, Racadot lui dit:
— Mon vieux, comment organiser mon bulletin financier?
— Eh! dit Renaudin, c'est l'œuvre du. buUetinier! C'est à lui de chercher les affaires. Quand ton journal sera important, ton buUetinier aura sous ses ordres des courtiers, des rabatteurs; jusque-là il courra lui-même. Il ira oti les affaires s'organisent et il traitera à forfait : il s'engagera soit à insérer une mention dans le bulletin, soit à faire paraître un article dans le corps du journal. Pour qu'il cherche le client avec activité, je te conseille de ne pas lui donner de traitement fixe, mais une commission de 15 à 25 p. 100.
— 25 p. 100? s'écria Racadot : je serai mon buUetinier !
— C'est prudent, car tu ne saurais pas surveiUer un employé; mais sauras-tu où frapper? Ce n'est pas toujours au siège de l'affaire. Trèssouventle financier emploie un intermédiaire, un agent de publicité auquel il indique le but à poursuivre, la somme qu'il y peut consacrer; cet agent de publicité se charge de distribuer aux journaux. Voilà l'affaire de Panama, qui est distribuée par MM. Batiau et Privât : ils ont à marchander huit cents personnes. Comment te mettre en relations utiles avec eux?
— Je me ferai craindre.
Renaudin haussa les épaules.
— Il faudrait que tu possédasses la vérité ou des fragments de la vérité : on ne s'improvise pas maîtrechanteur.
Les yeux de Racadot, convaincu de son impuis-
sance, s'injectèrent de sang. Il n'avait plus que cinq jours avant Tapparition du journal.
— Qu'est-ce que tu me veux, Renaudin? disait-il. Pourquoi me parles-tu ainsi? Tu vois bien que tu me fais du mail... Toi, un vieux camarade, tu ne veux pas m'aider?
Enfin, Renaudin fut satisfait : Racadot, qui ne pouvait se passer de ses conseils, lui consentit un traitement mensuel et payable d'avance de trois cents francs. Il en reçut immédiatement un excellent avis: moyennant deux cents francs par mois, le reporter d'un grand journal s'engagea à communiquer à la Vraie République la feuille de l'agence Havas, qui coûte six cents francs.
Sturel, Rœmerspacher, Saint-Phlin, Suret-Lefort demeurent étrangers à ces détails matériels. Le journal est une occasion de classer leurs idées, de préciser et libérer leur personnalité. Comme elle augmentera, et avec les plus graves résultats, cette divergence aujourd'hui peu sensible, qu'entraînent leurs conditions économiques si opposées !
Du moins, mai 1884 est, pour eux tous, une période d'allégresse vitale : c'est enfin un objet extérieur qui est le mobile de leurs jeunes énergies. On ne les a élevés qu'avec des livres : les voici arrivés au moment oii leur éducation produit son efî'et normal et complet; ils vont ajouter à la masse des imprimés. Tous les jeunes Français, dans les lycées, sont dressés pour faire des hommes de lettres parisiens. C'est Taffirmation de leur virilité totale, leur premier acte après tant de singeries qui les y préparaient.
Un tel bonheur décolore le monde : que nous souffrions, voilà ce qui le nuance et qui lui donne
une voix. Joyeux soldats en marche, ils voilent de leur poussière la jeune robe du printemps. Ces mois de mai et juin 1884, où les premières journées douces et le vert tendre des arbres font une volupté dont il y a peu de chances pour qu'un homme — l'enfance ne comptant guère — jouisse plus d'une quarantaine de fois dans sa vie, ils les passent, comme Racadot, comme Mouchefrin et la Léontine, ces ilotes, dans l'abominable rue du Croissant, tous pêle-mêle, à combiner, chacun de soii point de vue, les meilleures conditions de réussite du journal.
Ils sont inexpérimentés, mais c'est précisément pour cela qu'ils prennent un si vif intérêt aux événements où ils se mêlent et qu'ils ont l'énergie et la fantaisie de former des vœux et d'étudier des plans.
— Il ne serait pas mauvais, avait dit Racadot, d'intéresser à la Vraie République quelques personnalités.
Rœmerspacher et Sturel montèrent un matin les trois étages de Bouteiller, qui habitait alors rue Denfert-Rochereau. Us prenaient fort au sérieux leur démarche et n'en éprouvaient aucune gêne, parce qu'une haute i;itelligence apparaissait à ces jeunes illusionnés synonyme de parfaite bienveillance. Ils avaient conscience de ne déranger leur ancien maître qu'avec à propos et pour un objet de sa compétence.
Quand ils eurent fait passer leurs cartes, le professeur du Lycée Charlemagne les accueillit sans plirases, avec une simplicité agréable, plaçant tout de suite la conversation sur un ton sérieux et aisé. Et, de cette belle voix grave qu'ils reconnurent avec émotion
car depuis Nancy elle était mêlée à des parties profondes de leur être :
— Vous êtes Parisiens, messieurs... les années ont passé, et vous voilà des hommes. Quels devoirs avezvous acceptés? Comment servez- vous votre pays?
Il avait été convenu que Rœmerspacher parlerait lepreinier.
Il approcha sa chaise jusqu'à s'appuyer du bras sur le bureau de Bouteiller et, avec un embarras qui peu à peu se dissipait :
— Quand vous avez quitté le lycée de Nancy, vous avez dit à vos élèves que vous aimeriez à ne les perdre jamais de vue. Nous sommes ici une demidouzaine: Suret-Lefort, qui s' est inscrit au barreau...
— Je le vois quelquefois, interrompit Bouteiller.
— ... Mouchefrin, qui avait commencé sa méde* cine et qui doit gagner son pain ; Racadot, qui a quitté le droit pour la même raison ; Sturel, qui termine sa licence ; et moi-même, Rœmerspacher, qui tout en faisant ma médecine, m'intéresse plus particulièrement aux sciences historiques. Aujourd'hui, les études de mes amis sont à peu près terminées ; ils veulent entrer dans la vie, ou — pour employer une expression plus prétentieuse, que vous jugerez exacte, — trouver un motif de vivre; jusqu'à cet instant nous remettions de vous déranger.
— Je sais, dit Bouteiller, que M. Suret-Lefort veut plaider ; l'on m'a dit son élocution agréable et qu'il possède du sang-froid et, qualité plus rare à son âge, de l'autorité. Je sais aussi que M. Mouchefrin a la vie difficile. Mais vous, qu'allez-vous faire?
— A nous tous nous organisons un journal.
— Ah! dit Bouteiller.
Et sur sa belle figure, soudain animée, son reg: brilla, ardent et moqueur. Ce fut un éclair, à pe saisissable; mais l'accent demeurait dans l'air, inquiéta, blessa les deux jeunes gens : car ce « Al d'une extraordinaire intensité de raillerie, vou dire : « Ah ! vraiment, chers messieurs ! rien que a peste tvous êtes toujours un peu deNoményetNe château!,., a Sturel, si nerveux, sentit bien qu'il avait pas de bonté, mais une dure gouaillerie, d. cette intonation oil l'on sentait la supériorité du p< ticieo plutôt que la maîtrise du philosophe, Bi teiller rectifia sa physionomie, son regard, son t il reprit :
— C'est curieux I
Il parle maintenant en homme qui a rajusté i masque. Ces jeunes gens viennent à l'improvi d'évoquer un objet de ses rÈves. Il aborde l'essent
— Il faut beaucoup d'argent.
Rœmerspacher expliqua que le journal aurait ]
de frais, grâce à sa rédaction gratuite.-
BouteiUer avait reconnu tout de suite des enfa prodigieusement ignorants des réalités, mais ils p( valent au moins avoir de l'argent. Il les mépris; retrouva son indifférence glacée. Quand l'eau d un récipient atteint au degré de congélation, elle transformée en masse solide par le moindre rm vement.
— Dites-moi, messieurs, leur dit le grand homi Si vous voulez faire un journal, vous mêler à la publique, vous connaissez sans doute la situation partis, la caractéristique de leurs chefs, de le orateurs ou publicistes?... Quelles sont vos sym; thies? Comment vous classez-vousî
— Mais, dit Sturel, nous exprimerons nos idées, et Topinion nous classera.
l Bouteiller, qui ne cessait jamais d'être grave, devint sévère :
— Monsieur Sturel, dit-il, vous êtes de bonne éducation, d'esprit lettré, intéressé par les affaires publiques. Vous devriez vous attacher pour quelques années à un homme politique comme secrétaire. Vous trouveriez cela aisément.
Sturel rougit.. Il se tourna vers Rœmerspacher, comme pour le prendre à témoin, et celui-ci intervint aussitôt :
— Sans doute, votre avis serait excellent, si nous choisissions la vie publique à la façon d'une carrière ^t pour notre utilité propre.
Le sourcil de Bouteiller se fronça, il étendit la main... Comme entre gens qui ne pensent pas de la même façon, cela commençait par des froissements de mots.
— Vous vous trompez, monsieur Rœmerspacher, je ne vous donne pas un conseil utilitaire. Je vais plus loin et je vous étonnerai : je ne me demande pas si vous avez du talent et si vous le produirez en écrivant. Cela, je l'admets... et cela, c'est peu. Je cherche à m'éclairer et à vous éclairer sur votre devoir.
De quel ton il a dit : « devoirs » ! Rœmerspacher en pourrait être décontenancé ; mais, d'instinct, ce Lorrain à tête solide sait, quand il discute, garder sa direction. Si l'on part sur des mots, on ne commande plus, on subit son contradicteur, on s'expose à faire ou à dire ce que l'on ne voudrait pas. Rœmerspacher laisse cette question du « devoir », inopinément soulevée, et se maintient dans son sillon.
mariage est augmenté de deux pour cent, c^est on résultat inâniment plus important que Texpression originale d'une pensée ingénieuse ou rare. Ne cherchez pas je ne sais quels prétextes de tous particulariser. Faites pour le mieux en tous joignant aux forces de TOtre pays; ne tous y opposez pas, en révcltes, en sacrifiés, /" Tout n^est pas mauTaîs dans ces afârmations de I BouttilleT! Un homme raisonnable^ ei qui a dépassé \ la trentaine^ s^ déc-:-,lte des mensonîres, de la fausse l poésie, des traeulrnoes d'un îas de génies ; il en airiTe ; très TÎte à ne p!us pO'îiToir supports* que les idées î qui :r-.\ivhrn* îrountciirnt S'Jir îrurs quatre pattes, qui i K^p.tSrïit Siir des rt iliiés. C^::e dispctsitîon, louable ea soi. air.îii£ If^ hc-niiries ^d se tr>;ivent sur le plan ie ys.*:irTi i o:yr.siirrèr se::lrinriit les Traités qui iv.r^us^tr:* xTAics à u::: cr^ri nonr-z^e de per^ scî:::i>Ss C"- v^*^^^ quuut v-riic ^ue ^: utrediî le sentiu-ir.: Cî î^.:* ^f :u:u,i-? Cr rr reut è:^* qu'une Ticîr::^ iu lM:ivr..5ùu; ui: bou-uir i rXjnrlrU'^e le disai: àu i^ts- K::,u.vl : «. Er r«:-:L:--:r. c'est duperie d-' rf c.^irr T^us ^>:&r: cu; Sv-iL ui'jcàw. 1 Sruî^l, Ite-
5*.; ^„v. Vi.r. ,\ ,* . ' .^^ c^4. *v : . : . JSfc kcff BOi, I ji <\i. ^f ; .^-^ ♦ r» ♦^A'^ *n:î;s i«î^ si'^-ïîï.i-riMS aax-
il saisit d'instinct, pour l'interrompre, le dernier mot de Rœmerspacher :
— Vous rappelez-vous, dit-il, certain rapport de Robespierre sur les relations des idées religieuses et morales avec les principes républicains?
Depuis trois ans il formait son grand talent par l'étude des orateurs illustres. Il se leva, et de mémoire, commença de déclamer ce magnifique témoignage qui affirme aux siècles, toujours en suspens sur ce héros inhumain, son élévation et sa puissance :
« Toute doctrine qui console et qui élève les âmes doit être accueillie; rejetez toutes celles qui tendent à les dégrader et à les corrompre. Ranimez, exaltez tous les sentiments généreux et toutes les grandes idées morales qu'on a voulu éteindre. Qui donc t'a donné la mission d'annoncer au peuple que la divinité n'existe pas, ô toi, qui te passionnes pour cette aride doctrine, et qui ne te passionnas jamais pour la patrie? Quel avantage trouves-tu à persuader à l'homme qu'une force aveugle préside à ses destinées et frappe au hasard le crime, et la vertu? Que son âme n'est qu'un souffle léger qui s'éteint aux portes du tombeau?
« L'idée de son néant lui inspirera-t-elle des sentiments plus purs et plus élevés que celle de son immortalité? Lui inspirera-t-elle plus de respect pour ses semblables et pour lui-même, plus de dévouement pour la patrie, plus d'audace à bravei la tyrannie, plus de mépris pour la mort?... »
Suret-Lefort, appuyé au mur, faisait voir une physionomie passionnée, expressive des plus nobles émotions^ car ces rythmes en oppressant son âme
oratoire la forçaient à épouser, pour un instant, la doctrine avec la cadence. Saint-Phlin, les yeux pleins de larmes, Rœmerspacher, Sturel, qui méprisaient la Conférence Molô, admirèrent leur ami et ressentirent une sorte de déférence pour un talent qu'ils ne lui soupçonnaient pas. Ils le prièrent d'aller plus avant et de leur faire encore entendre les accents d'un juste justement sacrifié... Toutes ces formules fameuses leur donnaient l'enivrante illusion que ce qui exalte l'âme est nécessairement une vérité :
« L'innocence sur l'échafaud fait pâlir le tyran sur son char de triomphe. Aurait-elle cet ascendant si le tombeau égalait l'oppresseur et l'opprimé?...
« Un grand homme, un véritable héros s'intéresse trop lui-même pour se complaire dans l'idée de son anéantissement ! . . .
« Plus un homme est doué de sensibilité et de génie, plus il s'attache aux idées qui agrandissent son être et qui élèvent son cœur, et la doctrine des hommes de cette trempe devient celle de l'univers...
« L'idée de l'Être Suprême et de l'immortalité de Tâme est un appel continuel à la justice : elle est donc, cette idée, sociale et républicaine. »
Cette forte politique, à laquelle l'accent de Suret- Lefort restituait une atmosphère de tragédie, redonna aux jeunes gens mis en désarroi par l'accueil de Bouteiller un haut sentiment de leur tâche.
Gallant de Saint-Phlin dit précipitamment :
— Mon aïeule a été guillotinée en 93. Nous sommes une vieille famille du Barrois autonome. Ainsi la Révolution nous a été imposée; et la France aussi nous a été imposée. Mais enfin, bien que la
aoe LES DÉRACINÉS
Révolution et la France aient été faites contre nous, nous ne pouvons empêcher que nous ne soyons leiir fils et nous les adoptons toutes deux. Si Bouteiller partage les opinions de Robespierre, pourquoi nous a-t-il crus indignes d'y acquiescer?
— Moi non plus, dit Sturel, je ne reprocherais pas à feouteiller son accent religieux et de parler de devoirs. Je n'ai pas peur du grand jacobinisme : ne vous ai-je pas mené à Bonaparte ? Que Bouteiller nous propose un principe qui agrandisse notre être ; de toutes nos sensibilités, nous nous attacherons à
..ses conséquences.
— Robespierre a raison, dit Rœmerspacher : pour créer le devoir social, il faut une religion. Pas la religion d'un côté et la science ailleurs, mais l'une et l'autre se pénétrant. Seulement, à qui demander cette unité vitale?
— Au catholicisme, dit Saint-Phlin.
— Le catholicisme en France, répliqua dédaigneusement Suret-Lefort, c'est les congrégations, le parti jésuite : immédiatement, vous serez impopulaires. Robespierre s'est tué à vouloir ressusciter Dieu et pourtant il avait pris ses précautions : « Prêtres ambitieux, s'écriait-il, n'attendez pas que nous travaillions à rétablir votre empire! Une telle entreprise serait même au-dessus de notre puissance... »
Saint-Phlin surexcité l'interrompit :
— Tu réduis le catholicisme au cléricalisme, état d'esprit éphémère entretenu par des taquineries administratives. Les catholiques, qu'on chasse le plus possible du gouvernement, contre qui l'on gourerne, ce sont des gens du type français, et on leur
substitue le plus possible des jprotestants et des juifs j dont beaucoup possèdent encore des habitudes héré- 1 ditaires opposées à la tradition nationale. Sturel, l Rœmerspacher, laisserez-vous confondre avec sa l caricature de sacristie une religion d'une puissance J de vie sociale incomparable et qui depuis des siècles anime ce pays?
— Écoute, mon bon Saint-Phlin, répondit Rœ-, merspacher, ce n'est pas nous qui avons créé cette confusion! Siiret-Lefort constate qu'elle existe. D'autre part, est-ce ma faute si mon intelligence se refuse à croire à une révélation, alors même qu'elle reconnaît l'utilité de l'admettre?... Ne compliquonb pas la discussion; quant à moi, j'admets pour notre santé sociale la nécessité de rattacher à un principe sacré nos mœurs pénétrées de V Encyclopédie : forti-\ fier et unifier la nation par un sentiment religieux, les grands penseurs de la première moitié de ce siècle en furent préoccupés. Si Bouteiller y parvenait, son ton qui nous fait hausser les épaules serait légitime.
Suret-Lefort s'entêtait :
— J'admire le génie sentencieux de Robespierre» mais il a échoué ! La tradition de notre pays est poli-\ tique, rien de plus. Nous sommes un pays de gou-J vernement. Que la République montre de l'autorité, voilà tout le nécessaire; c'est chimère de chercher une force dans je ne sais quel sentiment religieux qu'annulera toujours le sarcasme d'un Vadier.
Sturel et Saint-Phlin debout protestaient violemment. Rœmerspacher les pria de remarquer qu'un accord était possible :
— Saint-Phlin a dit un grand mot : « Nous, Lor-
réyolutionnaire, qui a pu molester quelques-uns, « C'est donc que nous sommes patriotes français, e' c'est encore que nous servons la tradition encyclopédiste. Il est vrai aussi, comme l'affirme Surel- Lefort, que la France aime à être gouvernée, — nOD j pour qu'on la dirige, mais pour qu'on exécute se^ indications, pour qu'on réalise l'idéal qu'elle secrète. Patriotes, dictatoriaux, encyclopédistes, voilà les trois termes auxquels il faudrait qu'un princip' supérieur donnât une autorité indiscutable, um valeur religieuse.
Tous convinrent que c'était un beau programnif pour la Vraie République. Mais Racadot tristement pensait : « Tout de même, BouteiUer aurait procuré une subvention I »