‹ Les deracines (volume 2)Chapitre 2 sur 31 · PARIS BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER · texte numérisé non relu

PARIS BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER

EUBÈKE FlStUEUi, fOITEItfl

A PAUL B00R6BT

étraDge agitait leurs cerveaux, et une rumeur presque insuirectiODuelle emulissait leur préau, leur quarle leur dortoir : car, pour nt à ce grand homme ses n. Ce bâlimeot d'ordinaire Tie où l'on a distribué de

sqii'alors remâchaient des 1 venait de donner le plus des idées de leur époque 1 ent été belles, oeuvea et

I LES DEHACINES

■ éloquentes dans les collèges avant la Révolution, mais ces mêmes idées qu circulent dans notre société, dans nos coteries, dans la rue, et qui font des héros, des fous, des criminels, parmi nos contemporains^. Et peut-être, à l'usage, perdront-elles leur puissance sur des 4mes diverties par les années ; mais en octobre 1879, voici seulement que naissent ces leots enfants de provinces : jusqu'alors, ils n'ont connu ni la vie ni la mort, mais un état où la rêverie sur le moi n'existe pas encore et qui est une mort animée, comme aux bras de la nourrice.

Pour bien comprendre ce qui se passa dans cellf année scolaire 1879-1880, où sortirent de la vie végétative et se formèrent dans une crise quelques-unes des énergies de notre temps, il faut se représenter ' le lycée, réunion d'enfants favorable, comme tout groupement, aux épidémies morales et soumise, en Dutre, à une action très définie qui marque jusqu'au cimetière la grande majorité des bacheliers.

■Le lycéen reçoit de la collectivité où il figure un ensemble de défauts et de qualités, une conception particulière de l'homme idéal. Cet enfant qui plie sa vie selon la discipline et d'après les roulements du tambour, ne connaissant jamais une minute de solitude ni d'affection sans méfiance, ne songe même pas à tenir comme un élément, dans aucune des raisons qui le déterminent à agir, son contentement intime.. ^

II se préoccupe uniquement de donner aux autres \ une opinion avantageuse de lui. C'est bon k un jeune j garçon élevé k la campagn'i de sentir vers dix-sept, ans la beauté de la nature et les délicatesses du seosC morall Toujours pressés les uns contre les autres, \

leur fâcheuse destinée les contraint.

Sur toute la France, ces vastes lycées aux dehots de caserne et de couvent abritent une collectivité «A..„UA„ ^«„i„^ ^„^ 1^;.-^ mie solidarité de serfs qui t que d'hommes libres qui eut à une règle. Le seutiapparait que pour se conte la discipline. — En outre, ifoncés dans une extraordiités.

;aieiit-ils de l'humanité? Ils

perdent de vue leurs concitoyens et tout leur cousinage ; ils se déshabituent de trouver chez leurs père et mère cette infaillibilité ou même ce secours qui maintiendrait la puissance et l'agrément du lien filial. Les femmes ne sont pas à leurs yeux des êtres d'une vie complète, mais seulement un sexe. En leur présence, ils sont incapables de penser à rien autre qu'à des séductions où excellaient les jeunes Français du siècle dernier et dont leur réclusion, qui les fait timides et gauches, les rend fort indignes. L'imagination ainsi gâtée de curiosités précoces, ils rougissent de leurs sœurs, cousines et parentes qui les visitent au parloir. Pendant les promenades à rangs serrés et si fastidieuses des jeudis et des dimanches, la distraction des lycéens est de « coter » les femmes qu'ils croisent. Ils se montrent plutôt sévères. Avec ce premier entraînement, ils se croiront engagés d'honneur à avoir toutes celles qu'ils rencontreront, alors même qu'elles leur déplairaient. Et voilà qui les prépare aussi mal pour la passion que pour la bonne camaraderie des jeunes Anglais et Anglaises, joueurs de lawn-tennis. Mais leur diminution principale, c'est de ne point fréquenter des vieillards. L'affection d'un homme âgé pour un enfant, si touchante et que la nature même inspire, comporte les plus grands bénéfices. Vers les douze ans, nous comprenons là notre infériorité et ce que vaut l'expérience; nous tâchons de nous faire estimer, et nous accueillons, ce dont manque le collégien, un certain pressentiment, de qualité morale et poétique, que nous-mêmes nous vieillirons.

Isolés de leurs groupes de naissance et dressés seulement à concourir entre eux des adolescents

roHgis par an travail tard prolongé. La méditatioD et les soins intellectuels mettent de la gravité sur la physionomie. Son regard n'était jamais distrait ni vague, mais le plus souvent baissé; sinon, il regardait en face, et de telle façon qu'il n'eut jamais besoin de punir. 11 avait du prestige et sut faire appel au sentiment de l'honneur. Il parla. II leur dit sa haute notion de sa responsabilité, étant venu pour faire des hommes et des citoyens. Mais eus aussi, ils avaient des devoirs, de patriotisme et de solidarité. Quelquesnns prenaient des notes, il les invita i n'en rien faire :

— Ce né sont pas les malÎLres du cours; on ne TOUS interrogera pas là-dessus à l'examen, mais plus qu'un dipk'ime, ceci est nécessaire : que vous réfléchi-siez sur les liens qui nous unissent, afin que TOUS ayez une conscience plus nette de votre di-nité...

A ce mot, un élève, Alfred Renaudin, se mit à rire : il ne lui était jamais venu à l'esprit que lui, lycéen, pût avoir une dignité.

Le professeur immédiatement se tut. Si superbe de raison inflrxililc apparut sa physionomie que la clu-se n'osa inèuiu puiutse tourner vers le coupable. Après un long silence ;

— Messieurs, dit-il, je n'appliquerai jamais de punitions: je les juge indigues du maitre et des élèves; mais ceux qui troiiblonl l'ordre auquel nous avons tous droit quilleronl la salle. Que l'inconvenant sorte !

Kenaudin cul contre lui. disgrilcejusquo-Ift inouïe, le sentiment de ses camarades.

Dorénaviiul, Racadot ut Moiielierrin, qui étaient

dans sa redingote boulonnée, la physionomie impassible et si noble, M. Paul Bouteiller se tint un peu i. l'écart. On observ.; "ju'il affectait de ne pas regarder ces dignitaires admînistralirs. 11 les dédaignait. Par là, il enthousiasma ces enfants révoltés.

11 leur parut un frère aîné et tout-puissant. Cette attitude l'égalait au professeur de mathématiques spéciales qui, un jour, d'un coup de pied, avait violemment fermé la porte laissée ouverte par le censeur. L'opinion salua leur indépendance. Les jeunes gens dirent en récréation :

— Un proviseuri eh bien quoi? c'est un policier! Après cela, M. Bouteiller peut bien leur enseigner

tout ce qu'il voudra sur le respect des lois, sur la discipline sociale. 11 a méprisé, au nom de sa supé- ■ riorité individuelle, un supérieur hiérarchique. Cependant proviseur et censeur se consultaient :

— Ses allures confirment mes renseignements. Il a des protections.

— Qui donc ?

— Peut-être Gambettal dit le proviseur à voix basse.

Devant ces pauvres enfants, vulgaires, cyniquef; habitués à craindre des maîtres que les plus développés s'élevaient seulement jusqu'à mépriser, M. Bouteiller tînt l'emploi d'un jeune dieu de l'Intel-

fois, c'était plus que le désir de s'isoler, et nettement une grossièreté voulue.

Gallant de Saint-Phlin, qui était un enfant admirable de négligence sur soi-même, de vivacité d'esprit et d'absence totale de malice, souffrit de cet échec : sa grand'mère se refusa désormais à partager son enthousiasme pour son professeur, et ses camarades l'humilièrent sur cet incident qu'il était incapable de taire. Il souffrait d'un léger désordre nerveux, qui montait passagèrement au degré de la passion les mouvements successifs de son âme tendre, noble et incertaine. Agité d'un besoin d'épanchements affectueux, il cherchait la popularité, la chaude sympathie de tous. Or, il était différent. Jusqu'à sa rhétorique, il avait travaillé avec un précepteur chez sa grand'mère; et cette vie de famille, dans une belle propriété à la campagne, lui avait composé une nature telle qu'au lycée, après dix-huit mois d'initiation, il demeurait un nouveau. 11 paraissait sans attache avec les réalités : c'est qu'elles n'étaient pas pour lui dans les usages et dans les règles du lycée, mais dans l'amour de sa famille et dans les longues promenades forestières de l'Argonne. Incapable d'observer les distances convenues entre professeur et élèves, il faisait la joie de la classe par ses discours et objections sur les matières du court. Quand M. Bouteîller, ayant lu YHymne à la Terre, dit : « Je suis content de vous avoir révélé une des pièces les plus profondes du poète philosophe », Gallant de Saint-Phlin lui répondit vivement :

— Je la connaissais ; je l'ai entendue de nouveau avec plaisir, mais c'est une vision astronomique^ et

et dérangeaient sa mise en scène. Et puis, il n'aimait pas Gallant de Saint-Phlin.

Ces enfanta réunis de tous les points de la Lorraine avaient dans toute son âpreté le magnifique sentiment égalitaire du paysan français. Ils découvrirent aussitôt que M. Bouteiller avait pris ce ton avec la grand'mère de leur camarade parce que les Saint-Phlin étaient des ennemis de la République. . Le retentissement fut immense, hors de la classe de philosophie, dans tout le lycée subilemnnt informé.

L'Université est un puissant instrument d'Ëtat pour former des cerveaux : elle a enseigné le dévouement à l'Kmpire, aux Bourbons légitimes, à la famille d'Orléans, à Napoléon 111; elle enseigne en 1879-1880 les gloires de la Révolution. A toutes les époques, elle eut pour tâche de décorer l'ordre établi . On peut se croire à dix-sept ans révolté contre ses maîtres; on n'échappe pas k la vision qu'ils nous proposent des hommes et des circonstances. Notre imagination qu'ils nourrissent s'adapte au système qui les subventionne. Dans les lycées, on est républicain; dans les établissements religieux, réactionoaire et clérical. Georges Suret-Lefort, qui sortait d'un collège de prêtres, n'aimait pas la République. Sans doute, la supériorité de manières et de fortune de ses camarades bien nés l'avait froissé, mais aa milieu des vulgarités du lycée il oubliait leur arro-

gance — qui chez des enfants de douze ans n'a d'égale que la susceptibilité, — et, fier d'avoir connu mieux, il flétrissait la mauvaise éducation des républicains. Merveilleusement habile à distribuer son temps, il trouvait chaque jour des heures pour feuilleter le Dictionnaire historique de Bouillet, au point de pouvoir réciter les biographies des dignitaires du premier Empire. Les plus fameux révolutionnaires satisfaisaient aussi son romanesque ; hélas! cette grande espèce, pensait-il, a disparu. Quand il vit un tel homme, dont le prestige le fascinait, servir la République, ses antipathies pour ce Système s'évanouirent. En cour, il déclara :

— Le malheur, c'est qu'il n'y en a pas beaucoup lomme celui-là.

Ainsi, M. Bouteiller, dès le début, se confondait pour ses élèves avec les deux images les plus importantes qui flottaient sur la France : il fut Victor Hugo et la République héroïque. Il ne devait pas s'en tenir là : il abrégea dédaigneusement la philosophie universitaire pour insister avec de puissants développements sur l'histoire de la philosophie... Il allait hausser ces enfants admiratifs au-dessus des passions de leur race, jusqu'à la raison, jusqu'à l'humanité.

Dès ses premiers entretiens, quand il leur parlait de Victor Hugo, et parfois même de Gambetta» quand, par l'affront à Madame de Saint- Phlin, il se posait en démocrate orgueilleux de sa qualité peuple, il incarnait pour eux l'esprit national moderne; mais aujourd'hui que, se promenant de long en large, il dicte son cours, et surtout s'il ordonne qu'ils posent leurs plumes pour mieux suivre tel rapprochement à

tah.

révèle ses lois.

Depuis i870, une caractéristique des jeunes gens, c'est qu'ils font de médiocre rhétorique et d'excellente philosophie. Pendant quelques années, l'humanité dans un pays montre ayec surabondance une aptitude qui disparaîtra presque de la période suivante. Nés pour s'émouvoip des problèmes philosophiques, ces pauvres êtres, entravés sur les bancs de la classe, tandis que la beauté se révélait à eux, — puis, en étude, sous les lampes qui leur chauffaient le crâne, relisant leurs notes, — puis au dortoir, maintenus en veille par une fièvre d'imagination, parmi les soufiles réguliers des rhétoriciens et des scientifiques, — connurent ces incomparables exaltations qui deviennent, passé trente ans, le privilège de quelques natures royales.

A la fin de novembre, quand il commença de leur expliquer les vieux penseurs de l'ionie et qu'il voulut retrouver chez eux les conceptions les plus modernes de la science, quand sa voix grave montra comment la doctrine. orientale des épurations et des métempsycoses, enseignée dans les temples et les grandes écoles de la Grèce, est confirmée par les théories modernes qui rattachent la destinée humaine aux métamorphoses de la nature et aux lois de la vie universelle, ces graves problèmes, ce recul au fond des siècles, celte certitude créée par la concordance des religions du passé avec les académies de Paris et de Berlin, enivrèrent ces enfants d'une poésie qui resbemblait k de l'épouvante. Plus de salles d'études pour écoliers, plus de préaux pour camarades, mais

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^ d'immenses horizons imprévus et mouvants! Des phrases se détachaient du cours avec la force â'ua thème musical qui leur faisaient sensible la loi des choses, et cette loi variait chaque semaine selon le philosophe de la leçon : ils devenaient éperdus devant la multiplicité, la splendeur et la contradieiion l des systèmes.

M. Bouteiller se hâta de les axer. Kantien déterminé, il leur donna la vérité d'après son maître* Le monde n'est qu'une cire à laquelle notre esprit comme un cachet impose son empreinte... Notre esprit perçoit le monde sous les catégories d'espace, de temps, de causalité... Notre esprit dit : « Il y a de l'espace, du temps, des causes »; c'est le cachet qui se décrit lui-même. Nous ne pouvons pas vérifier si ces catégories correspondent à rien de réel.

En décembre, après une aflTreuse semaine de brouillards et comme les leçons de cette métaphysique désolée avaient encore été aggravées par les lumières de rouille qui pesaient sur la classe, Maurice Rœmerspacher écrivit aux siens une lettre vraiment douloureuse sur les limites de la connaissance. Elle révélait un tel désarroi qu'un jour, à l'afF^U au sanglier, son père la lisant à son compagnon de chasse qui haussait les épaules, déclara :

— Si je Tai fait comme cela, il faut bien que je l'accepte; mais je crois bien que lui et moi, nous sommes refaits.

Leur état n'avait rien de commun avec les angoisses d'un JoufTroy ou les Jbalan céments d'un Renan. La grande atVaire pour les générations précédentes fut le passage de Tabsolu au relatif; il s'agit aujourd'hui de passer des certitudes à la néga^-

jeunes garçons le pms aigu sennmeni au neani, a ou l'on ne peut se dégager au cours de Ja vie qu'en s'intcrdisant d'y songer et par la multitude des 'petits soucis d'une action. Dans l'&ge où il serait bon d'adopter les raisons d'agir les plus simples et les plus nettes, il leur proposait toutes les antinomies, toutes les insurmontables difficultés reconnues par une longue suite d'esprits infiniment subtils qui, voulant atteindre une certitude, ne découvrirent partout que le cercle de leurs épaisses ténèbres. Ces lointains parfums orientaux de la mort, filtrés par le réseau des penseurs allemands, ne vont-ils pas troubler ces novices? La dose trop forte pourrait jeter cliacun d'eux dans une affirmation désespérée de soi-même ; ils se composeraient une sorte de niiiilisme cruel,

H. BouteiUer, après une étape dans le scepticisme absolu, et sitùtles vacances du nouvel an passées, croyait bien avec Kant et par l'appel au cœur reconstituer à ses élèves la catégorie de la moralité et un ensemble de certitudes. Ils ne le suivirent pas.

C'est que la force vive de la puberté s'amassait dans leur sang. Les plus banales mélancolies ont une puissance infinie dans les jeunes poitrines qu'elles emplissent. En vain, le 8 janvier 1880, il se surpassa en dignité et, comme on dit des prédicateurs, en « pectus », pour leur commenter la page sublime : « Deux choses comblent l'àme d'une admiration et d'un respect toujours renaissants, et qui s'accroissent à. mesure que la pensée y revient plus souvent et s'y applique davantage : le ciel étoile an-dessus de nous, la loi morale au dedans. » Ce

n'est pas la loi morale qu'éveille le ciel* étoile dans la conscience de François Sturel. Au dortoir, couché auprès d'une fenêtre, jusqu'à ce que le sommeil apaisât le tumulte de ses sensations, il s'attachait de toute son âme à la plus brillante des clartés célestes, et, sachant par la biographie de Napoléon que les ambitieux ont leur étoile, et aussi les amoureux, et aussi les grands poètes, il pleurait par crainte de vivre sans génie, et cherchait à surprendre aux constellations les secrets de gloire et d'amour. Ce qu'il adressait aux profondeurs du ciel, c'était le cri des jeunes âmes exaltées : « Trouverai-je mon objet dans la vie? » Mais il le formulait ainsi : « Égalerai-je jamais en génie Bouteiller? »

Au matin, avec ses beaux yeux largement cernés par l'ardeur de ses rêves, il était plaisanté par ses pauvres camarades qui, tous, du lycée, avaient reçu le ton obscène de la caserne, et lui-même l'adoptait, déjà gâté de grossièreté. Ce milieu, s'il salit tout l'extérieur des adolescents, du moins fortifie la puissance du rêve en le refoulant. Celui qui grandit hors de la société des femmes, appliqué à ne pas différer de compagnons vulgaires et railleurs, n'épanouira jamais sur son visage et dans tous les mouvements de son corps la grâce sublime d'une âme confiante; mais ses jouissances intimes, qu'il ne pourra partager avec personne, y gagneront en âpreté.

De l'ambition mêlée à la mélancolie romanesque, voilà ce que l'on retrouve au cours de ce siècle, chez des milliers de jeunes gens, les Julien Sorel, les Rubempré, les Amaury, pour qui les conquêtes de la bourgeoisie ont rompu les frontières sociales, et

ua,as ciiaquB quartier ae lycee se trouve une pente bibliothèque, composée d'après l'âge des élèves. L'apprecti philosophe y connaît k travers de faibles contradicteurs les grands esprits libres. Malmenés, parfois injuriés par les éditeurs universitaires, ils se présentent à l'enfant comme des révoltés, des proscrits ; par là son imagination, qu'ils auraient bien su ébranler, est plus fortement séduite. Il les lit sous la flamme du gaz, dans un lieu infecté par tant d'adolescents pressés, dans une atmosphère de contrainte, de malaise, d'irritation et de grossièreté. Son sang 1 en est brûlé; sous leur poids, son âme prend une l pente selon laquelle dorénavant coulera tout ce j qu'elle recevra de la vie. Le grand air, les horizons libres, la douceur d'une jeunesse passée dans une harmonie d'intérêts naturels et d'affections, donne- * raient à de tels livres un sens qu'ils n'ont pas dans les cellules d'un lycée. Et Rousseau, qui fait aimer et donne le sens de la fraternité, si tu le Us dans un verger, les tourmentait de sensualité et de sauvagerie mélancolique, tumultueux petit livre lu secrètement aux lueurs tard prolongées d'un jour de juin, splendide, mais trop lourd pour le prisonnier.

Du ppofesseur.ou du livre, nous recueillons seulement ce que notre instinct reconnaît comme sien, et nous interprétons avec une étrange indépendance. Alors que le maître réfute, souvent ses indignations tombent lourdement an pied de sa chaire, et la doc-

trine qu'il pense avoir détruite, il Ta propulsée dans des êtres avides qui, dès lors, en seront animés. Les mouvements si violents de ces jeunes âmes ne se traduisent pas encore en actions. M." Bouteiller, qui leur parle, avec une insistance éloquente, de cette idée supérieure du devoir qui gît dans chaque conscience et qui prouve l'existence de Dieu, jamais ne se penche pour écouter leurs murmures intérieurs. Nul doute qu'il eût été stupéfait de constater les prolongements de sa parole dans ces jeunes cerveaux. Mis voilà un des aspects les plus intéressants de Tœuvre de M. Bouteiller au lycée de Nancy : il fait avec ampleur son geste de semeur et ignore absolument ce que devient la graine.

Pour qu'il prévît sa moisson, il eût fallu qu'il connût son terrain; c'est une étude qu'il dédaigne.

^—Ce kantien ne se rend pas compte que d'être parvenu à son degré élevé de culture, d'avoir échappé- à la patrie restreinte et à ses intérêts étroits pour appartenir à la France, à l'humanité tout entière et à la raison, c'est une puissance qui, chez un éducateur

\^ implique un devoir : le devoir et la jguissance je comprendre toutes les conditions de l'existence, qui sont diverses suivant les milieux. Chaque individu est constitué par des réalités qu'il n'y a pas à contredire ; le maître qui les envisage doit proportionner et distribuer la vérité de façon que chacun emporte sa vérité propre-

Et même avant d'examiner les biographies de ses élèves, M. Bouteiller ne devrait-il pas prendre souci du caractère général lorrain? Il risque de leur présenter

ç une nourriture peu assimilable. Ne distingue-t-il pas

f des besoins à provenir, d s ::;.i'iiis à tolérer, des

qualités ou des défauts à utiliser? Il n'y a pas d'idées^ innées, toutefois des particularités insaisissables I (le leur structure décident ces jeunes Lorrains à \ élaborer des jugements et des raisonnements A'aaoJ qualité particulière. En ménageant ces tendances naturelles, comme ou ajouterait à la spontanéité, et

à la variété de l'énergie nationale! C'est ce que

nie M. Bouteiller. Quoi! à la façon d'un masseur qui traite les muscles de son client d'après le tempérament qu'il lui voit, le professeur devrait approprier son enseignement à. ces natures de Lorrains et aux diversités qu'elles présentent! C'est un système que M. Bouteiller n'examine même pas.

Déraciner ces enfants, les détacher du sol et dajj groupe social oii tout les relie pour les placer hors de j leurs préjugés dans la raison abstraite, comment || cela le gènerait-il, lui qui n'a pas de sol, ni dej| société, ni, pense-t-il, de préjugés? *^

Fila d'un ouvrier de Lille, remarqué à huit ans pour son intelligence précoce et studieuse, il avait obtenu une bourse jusqu'à l'École normale d'où il sortit premier. Enlevé si jeune à son milieu naturel et passant ses vacances mêmes au lycée, orphelin et réduit pour toute satisfaction sentimentale à l'estime de ses maîtres, il est un produit pédagogique, un fils de la raison, étranger à nos habitudes traditionnelles, locales ou de famille, tout abstrait, et vraiment suspendu dans le vide. Ses mœurs, ses attaches, il les a discutées, préférées et décidées. Et comme il a administré sa vie, il ne lui répugne pas d'admettre que toutes les vies doivent relever d'une sage administration, qui leur importe

un omploi, un but. Pourquoi les principes qui lui ont servi à se déterminer ne conviendraient-ils pas à organiser les autres?

f^ M. lîouteillcr sait qu'un individu n'a pas de droits contre la société et il connaît ce qui convient le mieux ti la société. En conséquence, il lui appartient

I do la servir en Tadministrant, comme à ce troupeau d^onfants de la servir en se pliant à une sage administration. Il ressemble en plusieurs points essentiels — bien qail s'en distingue par ailleurs, fortement — î\ M, Burdeau. M. Burdeau a écrit : « Nous n'avons le droit de distraire du service de TËtat aucune fraction de notre fortune, aucun efiFort de notro bras, aucune pensée de notre intelligence, aucune goutte de notre sang, aucun battement de uv^tre cœur, v» Désireux d'utiliser son passage à Nancy pvHir oonnaitro les oirconsoriplions de Meurthe-el- Mv^solU\ leur esprit et leurs ressources, le jeune prou\<seur a rassemble sur cette population on ousoîuMe de renseignements plus nombreux que r/o« prtMid sur la race ohevaliiie un ofîicier oh^r^r vl:^ Ix^ rx";nonîc\ Mais lV\îucôîc'jLr ne respectera |:»xs v:;^s vcrùvU^.vr::cs i^ue Ihj^niiiie pc-Iitijue prr:r:>i

>;;i ;\y::s s\ir ^.^-: s:- p:i:i: i'irr3lrt

l'Ëtat. C'est le sergent instructeur qui communique à des recrues la théorie réglée en haut lieu. Exactement il leur distribue de vieux cahiers, rédigés depuis huit ans et qu'il a dictés à Nice, à Brest, comme aujourd'hui à Nancy. Certes il n'est pas homme à négliger un service public dont il est responsable I Son cours est remarquable, dans le meilleur esprit de la jeune Ecole Normale, el, dès ses premières fréquentations politiques, il l'a rehaussé d'une certaine morale sociale kantienne dont la constructioo porte sa marque propre. Toutefois c'est un travail arrêté déËnitivement, où il ne prend plus que l'intérêt de la diction et, parfois, de l'éloquence.

Pendant que ces vieux cahiers, présentés avec chaleur, tombent en nouveautés enivrantes sur des êtres avides de recevoir, il assouplit sa voix, essaie des débuts â. voix basse qui forcent un public à l'attention, cherche et trouve ces intonations émouvantes, ces accents du devoir et ces appels à l'énergie virile qui s'accordent le mieux avec son génie.

H, Bouteiller forme sa domination en déformant 1 des &mes lorraines, et dans le même temps lui pré- i pare un emploi plus vaste dont elle est avide et capable. Par delà Sturel, Racadot, Mouchefrin, Gallant, Suret-Lefort, Rœmerspacher et Renaudin, il observe Gambetta. Au verso de leurs pauvres copies d'écoliers il crayonna plus d'une fois des indications que le fameux orateur utilisa dans les débats sur l'enseignement public. Gambetta, d'une curiosité politique insatiable, eût voulu connaître chacun des Français. M. Bouteiller lui donna des rapports sur l'esprit des fonctionnaires en Meurthe-et-Moselle.

D'où, cette année-là, de nombreux déplacements et

des révocations. - '

Ses menées étaient secrètes ; il ne s'en expliquait pas au préfet, et pas davantage à la loge. Il fit chasser le portier du lycée, un nommé Fanfournot, type singulier, bonapartiste enragé, qui amusait beaucoup, et ne scandalisait guère. En vain, des professeurs apitoyés essayèrent-ils d'éviter une telle rigueur au vieux soldat, qu'ils présentaient comme une sorte d'imbécile sympathique. Rien n'y fit et, sur un ordre, le portier dut décamper avec son fils de douze ans, Louis Fanfournot, qui, par la même catastrophe, perdit sa bourse. C'était un enfant très doux, très nerveux, et dans la cour des petits on eut les larmes aux yeux, en le reconduisant à la grille, un dur soir d'hiver. M. Bouteiller fut soupçonné : ses collègues, entre eux, le blâmaient ; tous ses élèves nièrent sa responsabilité ou reconnurent son austère sentiment du devoir, des implacables exigences du devoir.

Ce rôle de dénonciateur n'inquiétait pas sa conscience : elle se fiait tout entière à une règle morale acquise dans des méditations de cabinet et qu'elle ne remettait jamais en discussion. Quand M. Bouteiller était encore élève, un de ses condisciples déroba une montre, fut convaincu, puis, sur ses pleurs et ses [supplications, pardonné parle volé; mais lui, solen- Ineilement, porta plainte au proviseur, exigea Texpulsion du coupable.

Avec quiétude, il faisait reposer toute sa con-» duite comme son enseignement sur le principe

t kantien qu'il formulait ainsi ; « Je dois toujours agir de telle sorte que je puisse vouloir que mon action serve de règle universelle. » — Dans les cas

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car elle équivaut à. dire que l'on peut connaitre règle applicable à tous les hommes, — et puisencore un germe d'intolérance fanatique, — lur concevoir une règle commune à tous les hommos. c'est être fort tenté de les y asservir pour leur bic — enfin il y a une méconnaissance totale des droi 'de l'individu, de tout ce que la vie comporte varié, de peu analogue, de spontané dans mille, directions diverses.

Cette dure morale sert M, Bouteiller. Par ces manœuvres, il donne des gages à ses grands amis de Paris; — je doute que ce fût un calcul, ces natures abstraites étant, par dÉfinilion, dégagées des mesquineries; — mais les partis, s'ils aiment qu'on los serve,âpprécientsurtoutqu'on se coupe toute retraite vers leurs adversaires. Par la puissance et par la discrétion de son travail, — en toute carrière, n'est-il pas légitime qu'un débutant se laisse exploiter? — et surtout par son z61e sectaire, il mérita l'estime de Gambetta, qui sans trêve recrutait des hommes.

Un jour de mai, le jeune professeur monta dans sa chaire plus blême, plus grave, plus homme de conscience que jamais et, après un long silence, ayanl levé les yeux sur les élèves qu'émouvait un pressentiment:

— Messieurs, leur dit-il. je viens de traverser une

des crises de conscience les plus pénibles qu'il m'ait été donné de subir, moi, qui, je puis le dire, en ai subi de si douloureuses dans Tannée 1871 où le devoir s'obscurcissait en même temps que la notion de patrie et l'idée d'humanité. Cette nuit, j'avais à choisir entre deux devoirs. Le gouvernement de la République m'appelle dans un lycée de Paris. Dois-je accepter? Dois-je quitter des intelligences auxquelles je me suis attaché, auxquelles je puis encore être utile?

« Je n'ai pa^ besoin de vous dire que l'idée d'avancement n'a pu un seul instant plaidei dans ce débat intérieur. A celui qui depuis des mois est le compagnon de votre pensée, vous ferez bien l'honneur d'accorder qu'il n'envie d'autre poste que celui où il peut rendre son maximum de services.

« Mais, précisément, dans l'espèce, suis-je juge de mon utilité?

« Si le gouvernement de la République dispose de ce que j'ai de forces, ne dois-je pas m'incliner? Les considérants que j'apporterais dans cette discussion ne seraient-ils pas, à mon insu, l'expression du plaisir que je trouve parmi vous? Oui, nous avons fait le plus pénible de notre tâche. Nous sommes des caractères qui avons appris à nous connaître. Il ne nous restait plus qu'à jouir de l'atmosphère fortifiante des sommets. Dans le début, nous nous étions un peu attardés aux philosophes d'Ionie ; et l'on coupe court difficilement, je l'avoue, aux entretiens de Socrate. L'hellénisme examiné, nous allions presser le pas, traverser plus rapidement des cultures notables, mais qui n'intéressent pas votre vie. C'est alors que nous aurions embrassé une grande pensée, la plus ample

h rester au milieu de vous me rend suspect le désir que j'en ai. Lp devoir, pour l'ordinaire, a des aspects plus austères. Craignons de nous masquer la vérité par égoïsme.

« N'y a-t-il pas ailleurs une t&clte plus lourde? des esprits qui ont besoin d'un conseiller, d'un guide? Je remets leur sort entre vos mains. Pour moi, j'ai fait mon sacrilice. Si je n'ai pu cette nuit prendre un instant de repos, c'est que je devais accepter, cette douloureuse séparation. A vous maintenant d'apprécier si vous vous sentez l'énergie d'immoler au meilleur bien l'avantage incontestable de continuer sous un même maitre la préparation de votre examen.

« Nous allons voter. Voter librement; je me conformerai à la décision de votre majorité, mais l'on aura vu si vous êtes des hommes capables de céder au devoir.

M Que ceux qui sont décidés à s'incliner devant la décision du gouvernement lèvent la main. »

Après s'être regardés les uns les autres, ils mirent les mains en l'air. M. Paul Bouteiller dit :

— Maintenant l'épreuve contraire. Que ceux qui protestent contre mon départ lèvent la main.

26 LES DÉIUCINÉS

Gallant dé Saint-Phlin seul leva la main. Quelquesuns, soit par servilité, soit sous raction du speech de M. Bouteiller, le huèrent. Mais le maître les fil taire.

— Monsieur Gallant de Saint-Phlin a usé de son droit absolu. Je lui demanderai seulement de nous dire, s'il le veut bien, le motif de sa protestation, çui, je le constate, est unique. ,

Gallant, debout, comme c'était la coutume pour réciter la leçon et, très intimidé, sa petite figure jiune et pâle un peu animée de rouge, dit :

— J'ai pensé que Ton pourrait envoyer à Paris le professeur que l'on nous destine, de sorte qu'ici rien ne serait changé.

L'argument, quoique présenté sans aplomb, portait avec lui une telle évidence que chacun en eût été gêné, sans M. Bouteiller qui répondit de sa belle voix grave :

— Je suis touché du regret que vous exprimez de mon départ, monsieur Gallant de Saint-Phlin, mais, croyez-moi, c'est nous qui avons raison, et contre un devoir il ne faut pas subtiliser ; il ne faut jamais non plus que nos préférences personnelles interviennent contre ce qui porte un caractère d'utilité générale. Rappelez-vous le principe sur lequel nous

p"~fondons toute morale. Combien de fois nous l'avons

j formulé! C'est d'agir toujours de telle manière que

,1 notre action puisse servir de règle. Il faut se con-

; former aux lois de son pays et aux volontés de ses

j supérieurs hiérarchiques. J'irai donc à Paris, où

nà'appelle M. le ministre de l'instruction publique.

]e vais vous quitter, la vie ne nous séparera pas; je

ne perdrai de vue aucun de vous; je vous suivrai

autorités légitimes. Vous cessez, d'être mes élèves; vous devenez mes amis. Toujours je serai heureux si l'un de vous monte mon escalier.

H Avaat de partir, je voudrais, une fois encore, tâcher de vous être utile. Laissons do cOté le cours, laissons de côté l'examen de fin d'année; vous pouvez l'envisager avec bon espoir. Je voudrais considérer avec vous un plus long espace et chercher à distinguer, d'après ce que je sais de vos aptitudes, comment vous collaborerez aux destinées de la patrie. »

Alors cethomme admirable descendit de sa chaire, et, se promenant le long des bancs, commença de dire une façon de bonne aventure k chacun de ces enfants, tremblants de gêne et d'orgueil.

C'était exactement le sorcier de jadis, mais d'aspect moderne. Il disposait des mêmes forces, — autorité dans le regard, intonation prophétique, et psychologie pénétrante. — L'&me un peu basse de cet homme, qui leur faisait l'illusion d'un philosophe et qui n'était qu'un administrateur, se trahissait en ceci qu'il tes avertissait sur leur emploi et non sur leur être. 11 voyait partout des instruments à utiliser, jamais des individus à développer.

— Monsieur Rœmerspacher, il faut que vous entriez à l'Ëcole normale. Vous avez de la puissance de travail, peu de faculté imaginalive, un grand bon sens, de la santé intellectuelle. Voilà ce qui convient dans notre Université à une époque où il s'agit d'un ifier les cai'actères.

o A vous aussi, monsieur Sturel, on pourrait

conseiller TÉcole normale : vous deviendriez un de ces esprits distingués, agiles et fins comme il s'en forma autour de Weiss, d'About, d'AssoUant. Mais la tâche pressante, la tâche si grave des éducateurs modernes, former une génération républicaine! selon moi ne veut pas de brillant : c'est un luxe de vainqueurs... En revanche, vous ferez un excellent magistrat. Il existe chez ces messieurs une tradition de culture agréable que la République aurait tort de laisser perdre : le magistrat, désigné comme le soldat pour servir l'organisation sociale sans la juger, a droit à distraire son esprit. Vous avez de la fortune, je crois; avec votre éducatipn, votre parfaite honorabilité de famille, vous ferez un excellent magistrat, et si, comme il est probable^ vous avez quelque don de parole, vous fournirez aisément une belle et utile carrière.

« Vous, monsieur Gallant de Saint-Phlin, — toute la classe tomba en arrêt, prête à rire, — vous devriez entrer à Saint-Cyr.

Gallant de Saint-Phlin répondit avec naïveté :

— Ma grand'mère ne veut pas.

M. Bouteiller sourit; il fit un geste qui signifiait : « Oh! vous m'en direz tant, petit garçon!... » Et sur tous les bancs les élèves se balançaient de joie. Bouteiller les calma.

— Dès lors, mpnsieur Gallant de Saint-Phlin, ce que vous avez de mieux à faire s'indique, c'est de soigner vos propriétés. Il faudra venir de temps en temps à Paris, ne pas trop perdre de vue la société moderne, ses conditions nouvelles, ses droits absolus sur nous tous. J'aurais voulu pour vous Saint-Cyr; cela vous eût un peu assagi, réglé, accoutumé à une

la répODse de Saint-Phlin. Cet enfant, fils d'un général et orphelin de mère, fut élevé par sa grand'mëre dans une propriété qu'elle gère elle-même et qui représente tout leur patrimoine. Elle juge sainement qu'il pourrait y mener une vie honorable et utile, Les intérêts réels del'enfant et de ce coin de France, le canton de Varennes, ont été étudiés de plus près par celte vieille dame que par un philosophe nomade. Celui-ci, qui ne s'attache qu'à trouver des serviteurs ii l'État, méprise un petit être accroché à sa famille. C'est par un simple mouvement de justice qu'il ne veut pas le quitter en le bafouant et qu'il conclut :

— Ne riez pas, messieurs, Gallant de Saint-Phlin est un bon Français, Le pays le trouverait aux jours graves !

Pnis, passant au voisin :

— Vous avez de la ténacité, monsieur Racadot, et de la discipline. Si votre esprit d'une croissance plus vigoureuse que rapide ne vous permet pas d'atteindre l'École normale dans les délais, pourquoi ne chercheriez-vous pas l'agrégation de grammaire? Mais à quelque administration que vous apportiez votre concours, vous ferez un excellent fonctionnaire, solide au poste, utile h ses chefs et désigné pour de justes distinctions.

Enfin, il s'arrêta devant Suret-Lefort dont il estimait le sérieux.

— Monsieur Suret-Lefort, je vous vois au barreaa. J'ai lieu d'espérer que vous ne vous perdrez pas dau»

aft LES DÉRACINÉS

des chicanes d'iûtérêts privés, — cependant respectables... S'il arrivait qu'à votre heure, mûri par votre expérience et par la confiance de vos concitoyens, vous dussiez intervenir dans les grands débats d'un peuple libre, je compte que vous donneriez votre concours aux doctrines sociales qui font l'essentiel de la philosophie telle que l'entend celui qui avait accepté la charge de vous enseigner, au nom du gouvernement, la loi morale et ses effets sur l'activité humaine.

Ainsi parlait-il à chacun. Eux le regardaient marcher, jouissaient de sa voix, contemplaient son autorité, plus avidement qu'ils n'eussent écouté un héros de tragédie... « Il va à Paris! Gomme il avance, si jeune! Et moi, aurais-je une telle vie?... » — Ses phrases, durant une demi-.année, avaient conseillé la soumission aux besoins de la patrie, le culte de la loi, mais son image triomphante dominait ces enfants, les faisait à sa ressemblance et obligeait leur volonté.

En suivant les bancs, M. Bouteiller avait rencontré les boursiers : Renaudin, Mouchefrin... Il sentit probablement à prophétiser l'avenir de ceux-là des difficultés. Entre les études universitaires et les emplois rémunérateurs, il y a une fosse qu'un pauvre est à peu près impuissant à franchir. Il différa de traiter leur cas jusqu'à ce qu'il eût fini avec les autres... Et regagnant sa chaire :

— Messieurs, peut-être en est-il parmi vous que i'ai méconnus : je les prie de m'excuser.Ils ne doivent pas en souffrir, mais consi(li*rer que seul vaut le jugement de notre conscience. Mes dernières paroles, je veux les offrir à ceux de vos camarades

profitent leur commande un dévouement particulier y îla République... Messieurs Renaudin et Mouche- I frin, ne soyez pEis effrayés par la vie. Rien n'est / interdit à l'honnêteté et à la persévérance. Je me I glorifie, si modeste que soit mon rôle, d'avoir été! appelé à le tenir après avoir " été moi-même unj boursier. Ce m'est une raison pour m'intéresser spécialement à vous deux. Ne pouvant pas serrer la main de tous vos camarades, c'est à, vous. Messieurs, que je veux donner, dans ce dernier et pénible moment, une cordiale poignée de main.

Vit-il une déception? Comprit-il qu'il leur apparaissait comme le vainqueur du monde et leur oiTrait peuî Agitant son chapeau et serrant sa serviette sous le bras, toute la classe debout, il fit à ces eniants une cbaude allocution sur s.a confiance qu'ils se conduiraient toujours en serviteurs de l'Etat et en braves Français.

Ah! oui ! c'étaient bien des Français, ces adolescents excitables! Il suffit de les voir, avec leurs doigts tachés d'encre, leurs humbles vêtements de travail, leurs mentons à poils mal soignùs, tout émus, électrisés par l'éloquence aimée et par la grande autorité du jeune maitre :

— Vive la France! Vive la République! crient-ils d'une voix unanime.

33 LES DÉRACLVÉS

La France ! la République ! Ah ! comme ils crient ! ... D ne sert de rien qu'on prêche TËtat, la France, la République. C'est du verbalisme administratif. Mais précisément, un bon administrateur cherche à attacher Tanimal au rocher qui lui convient; il loi propose d'abord une raison suffisante de demeurer dans sa tradition et dans son milieu; il le met ensuite, s'il y a lieu, dans une telle situation qu'il ait plaisir à s'agréger dans un groupe et que son intérêt propre se soumette à la collectivité. On élève les jeuues Français comme s'ils devaient un jour se piis^er de la patrie. On craint qu'elle leur soit indispensable. Tout jeunes, on brise leurs attaches loc;iI<}s; M. Boute Hier n'a pas su dire à ses élèves : * Prteaei votre rang dans les séries nationales. Quelq^ies-uns d*er.!r^ voils peur être plus s.irs de leur d-TCv-Lu. ii:^ veu.eut-îls rv\5 lutttr^ Ifurs pas dans

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des citoyens de l'humanité, des affranchis, des inities de la raison pure. C'est un état dont quelques hommes par siècle sont dignes. Gœlhe fut cela, mais auparavant il s'était très solidement installé Aile- . mand. Quel point d'appui dans leur race Bouteitler leur a-t-il donné?

En vérité, l'affirmation puérile que la France est une « glorieuse vaincue » ne suffira pas t maintenir

un sentiment national auquel 6n enlève ses assises terriennes et géniales.

Cet excitateur qui prétendait pour le plus grand bien de TÉtat effacer les caractères individuels, quitte Nancy ayant créé des individus dont il fait seul le centre et le lien. Ces lycéens frémissants dans sa main, on peut les comparer à ces ballons captifs de couleurs éclatantes et variées, que le marchand par un £11 léger retient, mais qui aspirent à s^envoler, à s'élever, à se disperser sans but.

Dans la récréation qui suivit cette dernière dasse, Sturel, Suret-Lefort, qui copie les attitudes de Bouteiller, Racadot, Mouchefrin, Saint-Pblin, le fûté Renaudin, Rœmerspacher le sage, délaissèrent leurs compagnons habituels, formèrent un groupe très animé et que leurs condisciples se montraient avec envie ou admiration. Plus spécialement doués pour le bien et pour le mal social, sans que nous puissions préciser si cette valeur procède du sang ou de la condition, ces enfants passent de la tète leurs contouiporains et deviendront des capitaines, tandis que le surplus, marqué par le régime du lycée; se confondra dans la vaste vie qui sait faire des galets avec lo< K\\\:\Tti lo> phi< durs... Ces sept jeunes gens uotaMos, cVsl-À-diro ehez qui les impressions pouNont piviuhv une iVnue iiuiividuelle et les idées développer toutes leur* eonsèquenees. ayant été di-^l'H;;ues et préfères eusvvm»,;,^ j>^» sentent par là rennw. Cluuine j\mr de^v»nna s ju^^u a la fln de !\\i\ueev sitvH les rvini;s r%»ea[»it^, ils se retrouveront. Entre ou\ e^t une %\^->vVv\ati\ui.

IV lois ^^ivnpenu^nta -.sm^ t^w^ueuu. Les sorcières

C'est au collège Bourbon que Taine fit la ci de Prévost-Paradol, avec qui il développa sa vie morale ; de Planât, le futur Marcelin de la Vie pari- Mienne, qui lui donna des lueurs sur le monde des artistes et sur la vie élégante ; de Cornélis de Witt, passionné de la langue et de la littérature anglaise, et qui rintroduisit chez M. Guizot. C'est à l'École normale qu'il forma société avec About, Sarcey, Libert, Suckau, Albert, Merlet, Ordinaire,

Balzac a inventé treize hommes qui, vers 1823, auraient juré de se soutenir dans toute occasion cl dont la puissance occulte aurait bravé avec succès l'ordre social. Cette imagination de romancier n'est pas absurde. La société tout entière doit appartenir & des gens distingués qui, à leur esprit naturel, à leurs lumières acquises, à leur fortune joignent un fanatisme assez chaud pour fondre en un seul jet ces différentes forces. Balzac, pour nous passionner plus sûrement, suppose qu'une de ces ententes fut volo.itaire. Le plus souvent elles ilaissent sans paroles échangées, d'un intérêt commun. On vit les amis de Victor Hugo, vers 1830, se lier par un pacte de ce genre sur son génie; les partisans du prince-président, par un pacte sur son nom retentissant; le^ familiers de Gambetta, par un pacte sur un grand sentiment populaire.

Que rêvent-ils, ces Lorrains-ci, jeunes gens de toute classe, grossiers et délicats mêlés? M. Bouteiller est venu, l'ami de Gambetta, démocrate délégué par ceux qui se proposent d'organiser la démocratie, de fortifier et de créer le lien social. Il leur a

r prêché Famour de rhumanîté; pnis de la collectivité nationale. « L'individu, disait-il, vaut dans la mesure

1 où il se sacrifie à la communautc... » Tel était son

I accent que leurs yeux se remplissaient de larmes ', mais c'est de voir un tel héros qu'ils s'émouvaient. Conséquence imprévue, trop certaine pourtant : il voulait asservir ces volontés, ces intellige: ces à r£tat ; son contact fut plus fort et plus déterminant que SCS paroles. Bouteiller a déposé en ces jeunes recrues des impressions qui contredisent sa doctrine en même temps qu'elles obligent leur intelligence et leur volonté. « Comme il est beau ! pensaient-ils, et qu'il fait bon aimer un maître!... Si nous pouvions 1 égaler!,., A Paris et tout jeune! Par son mérite il est digne de commander à la France. »

Son image f^eule, sa domination de César les a groupés et spontanément les forme à sa ressemhlance, ces jeunes Césarions, Déliés du sol, de toute société, de leurs familles, d'où sentiraient-ils la convenance dagir pour l'intérêt général? Us ne valent que pour être des grands hommes, comme le maître dont Tadmiration est leur seul sentimect social.

( Apr^s qnc, soiis le titre de devoirs, on leur a révélé l(^s nniMlions, iiuoun de ce^ jeunes gens ne veut plus (lorneiirer sur sa terre natale, et c'est presque avec un égal (icilain qu'ils acou cillent ses invitations à choisir

Vnn nulit'U corporatif. O^H">i d'assez beau, d'assez neuf pour leur iiuai^inrvtion? Leur mèîicr ne sera qu'un ^'•nivrjr -pain sul)i uinussadement. lis veulent être des in<li\ ii]u*4.

... ]\\n\ <1c ]>lu*; forl que )c venl du matin qui s'en- ^^^:{Tro au inMnl<^au du noïuade, quand, sa tente

LHAi'irKlS II

Le reste de l'année fut absorbé par la niaise préparation des examens, où ces jeunes gens réussirent.

Bacheliers, ils quittèrent définitivement le lycée pour rentrer dans leurs familles. C'était la liberté, mais non un bonheur de leur goût.

Autour d'eux pourtant, il j avait l'été, puis l'aulomne,^i beau dans ces pays de l'Est! Mais, Gallant de Saint-Phlin excepté, ils ne sentaient pas la nature, ne savaient pas l'utiliser. En leur fermant l'horizon pendant une dizaine d'années, on les avait contraints de ne rien voir qu'en eux.

Si cette éducation leur a supprimé la conscience nationale, c'est-à-dire le sentiment qu'il y a un passé de leur canton natal et le goût de se rattacher à ce passé le plus proche, elle a développé en eux l'énergie. Elle l'a poussée toute en cérébralité et sans leur donner le sens des réalités, mais enfin elle l'a multipliée. De toute celte énergie multipliée, ces provinciaux crient: « A Paris! >>

Paris!,.. Le rendez-vous des hommes, le rondpoinl de l'humanité ! C'est la patrie de leurs ftmes, le

lieu marqué pour qu'ils accomplissent leur destinée.

N'empêche qu'ils sont des petits garçons de leur village; et ce caractère, dissimulé longtemps sous l'uniforme en drap du lycée, et aujourd'hui sous Tuniforme d'âme que leur a fait Bouteiller, pourra )

bien réapparaître à mesure que la vie usera ce vêtement superficiel.

Rœmerspacher, Sturel, Suret-Lefort, Saint-Phlin, Racadot, Mouchefrin et Renaudin, marqués par un philosophe kantien et gambettiste, sont des éléments significatifs de la France contemporaine, mais plus secrètement, ils valent aussi, au regard de l'historien, comme les produits de milieux historiques, géographiques et domestiques. Ils ont trouvé dans leurs foyers une idée maîtresse, qu'ils prisent moins haut que les idées reçues de l'Etat au lycée, mais qui tout de même est chevillée encore plus fortement dans leur àme.

Maurice Rœmerspacher, qui fut avec Suret-Lefort Rœmerspaohtc le meilleur élève de M. Bouteiller, est né à Nomény (Meurthe-et-Moselle) où son aïeul était percepteur du roi avant la Révolution et dès l'époque où la Lorraine devint française.

C'est un esprit et un corps robustes, un gai camarade avec des cheveux roux. Il a de frappant l'ampleur de son front. Certains fronts vastes ne té- v moignent que d'une hydropisie de la tête; le sien est harmonieux et plein, puissant dans tout sou développement. Ce beau signe d'intelligence, des dents admirables et de larges épaules font de ce jeune Lorrain un bon et honnête garçon qui sera digne, je le jurerais, de son magnifique grand-père.

40 LES DÉnÂGINËS

Celui-là, avec ses soixante-dix ans, c'est un type. Les alliés, en 1815, que suivaient des bandes de loups, et puis l'invasion de 1870, fournissent les thèmes de ses plus fréquentes histoires. Il conte bien, parce que, dans ses récits, on suit les mouvements d'une âme de la frontière. Quand il s'écrie : « La patrie est en danger! » ou bien que, pour caractériser un homme, il prononce : « C'était un vrai guerrier! » ou encore que, pour marquer un instant tragique, il déclare : « J'ai cru que j'allais cracher le sang! » — alors il se lève et, malgré son grand âge, il tourne rapidement autour de la table de famille en tirant ses cheveux blancs à pleines mains, mais le tout d'une fougue si sincère qu'on voudrait courir à lui, saisir ses mains et le remercier en disant: « Vieillard trop rare, nul aujourd'hui ne participe d'un cœur si chaud aux soujffrances et aux gloires de la collectivité ! »

C'est un enthousiaste, mais un Lorrain et, qui plus est, un homme de la Seille, c'est-à-dire qu'entre tous les Lorrains il possède un merveilleux sens des réalités. Il a pour axiome favori : « Quand on monte dans une barque, il faut savoir où se trouve le poisson. »

Oui, c'est un type, un dépôt des générations. Il qualifie, d'après des souvenirs certains, les nobles de l'ancien régime, qu'il a vus revenir après 1815 : « Ce n'était pas qu'ils fussent débauchés : de la débauche, il y en avait même moins qu'aujourd'hui, mais ils étaient trop fiers! » Un jour, quand il avait huit ans, on l'a invité à dîner chez les hobereaux du pays ; et au dessert on a mangé du melon avec du sucre, qui, sous Louis XYIII, était cher. Alors, la

demoiselle lui a dit, en lui frottant familièrement la tète : a Eh ! petit, chez toi, tu manges le melon avec du sel I » — a Mâtin ! pensa le grand-père de Rœmerspacher. Je crois qu'elle se moque de moi! Elle m'a touché l'oreille!... » Et, laissant son assiette, il se sauvait chez lui, refusait pour jamais de retourner au cb&teau.

Aujourd'hui, parce qu'il critique les dépenses du gouvernement, on le croit conseryateur; mais, sans qu'il le sache, c'est plutôt un radical. On jugera d'après ce trait. Au temps du « 16 Mai », faisant partie du jury, il eut a se prononcer sur le cas d'un journaliste poursuivi pour insultes au maréchal de Mac-Hahon. M. Rœmerspacher blâmait ces injures, parce que le maréchal a été un brave soldat. Mais voici que le procureur dans son réquisitoire soutint cette thèse, que le gouvernement, que! qu'il soit, doit être respecté, par cela seul qu'il est l'autorité. Or, le vieillard, qui sur son banc déjà s'agitait, dans la salle des délibérations, éclata. L'homme possède une consciencel L'homme peut et doit juger le gouvernement!... Il voulut qu'on fit venir le président et lui déclara :

— Ce journaliste ne vaut pas cher, mais nous l'acquitterons contre monsieur le Procureur et pour protester qu'il y a avant tout notre conscience.

Voilà un homme. J'aime sa figure honnête de vieux jardinier ! II a gagné sa vie et fait sa fortune dans l'agriculture et aussi en exploitant les marais salants. Ils donnent au pays une Qore et par là une physionomie particulière ; en automne, les mille petits canaux qui strient la région se couvrent d'une végétation éclatante lilas. Dans ce canton, & l'écart

de la vie moderne, cet aïeul habite la petite ville de Nomény. Un de ses fils est mort commandant aux colonies; un autre sorti de l'École forestière de Nancy occupe une bonne place; le troisième, qui est le père du jeune Maurice n'a jamais pu habiter dans les villes, il n'y respirait pas : il s'occupe sur les terres. D'accord avec l'aïeul dont l'autorité est souveraine, il voit avec plaisir que son fils sera médecin; ils savent que le docteur Rœmerspacher, installé à Nomény, sera sans conteste l'homme important du canton.

Pourquoi donc le jeune homme s'acharne-t-il à leur affirmer qu'on ne peut faire, hors de Paris, d'études médicales sérieuses?

storei. François Sturel passe les vacances auprès de sa mère, dans leur maison de famille, à Neuf château (Vosges). Il a peu connu son père, qui est mort de rhumatismes pris aux affûts de nuit. Celui-ci n'avait souci que de ses chiens, de son fusil et du gibier. Il y a dans nos pays de Lorraine une race de vieux chasseurs, d'hommes terribles. Bien malade déjà et ne pouvant plus sortir, il disait à son domestique : « Victor, va faire gueuler les chiens ! » Victor, plusieurs fois de jour et de nuit, les fouaillait, pour que le maître dans ses douleurs s'enivrât l'imagination d'une belle chasse.

De tels traits choquaient sa très jeune femme, dont les délicatesses se retrouvent dans François. Le jeune garçon s'est plié péniblement à l'internat* Longtemps les cris de ses camarades remplirent pour lui l'univers d'épouvante. 11 les craignit et les méprisa pendant des années; et, sitôt seul, il pieu-

a lame simpie au u eiujji'usser parsouiie avani ae se coucher. Quand cette habitude est perdue par une dure nécessité, quelque chose se dessèche dans le cœur et il demeure pour toute la vie méfiant et peu communicatif.

François Sturel aurait, d'après des vieilles gens, hérité sa vivacité et son originalité de sa grand'mëre paternelle. Celle-ci ayant placé au collège de Nancy son fils unique, lui dit, aux vacances, en regardant ses livres de classe : » Non, mon garçon, tout cela est trop bête, tu ne retourneras paa au collège. » Et c'est ainsi qu'il ne fut qu'un chasseur. En dépit de îette appréciation un peu brusque de l'enseignement ïniversi taire, c'était une femme de tête.

On peut en juger par deux de ses sœurs, qui, reuves l'une et l'autre, vivent encore en 1880 à Neufchftteau. Ce sont des vieilles dames de quatrevingts à quatre-vingt-dix ans. On ne peut pas dire que Sturel apprenne d'elles des histoires intijreasantes : elles n'ont pas assez vu les choses modernes pour distinguer parmi les anciennes ce qui nous semblerait particulier. Mais elles sont elles-mêmes les mceurs anciennes. Par ces bonnes parentes, il prend contact avec sa province, avec sa race, avec un genre de vie qui, si BouteilJer n'avait pas passé sur sou Ame, devrait, entre tous les usages qu'il y a de par le monde, lui paraître le plus naturel. Leur façon de se garder contre le froid, de soigner les maladies, de fêter certaines dates, leur cuisine aufisi et leur vocabulaire contentent le tempérament de Sturel. Elles ne sont pas dévotes, a peine pratiquantes : nées sous la Révolution, elles ont été

M LES DËRAONÉS

baptisées longtemps après le Concordat ; elles censurent volontiers le curé, mais elles n'imaginent pas qu'à moins d'être juif ou d'Allemagne on puisse n'être pas catholique. L'église et la cure étant la seule chose publique où la femme puisse intervenir, leur besoin de domination s'y satisfait.

Elles avaient toujours pour leur petit-neveu, quand il était tout jeune, quelque cadeau, une pomme ridée, deux grosses prunes. Elles lui disaient : a Tu retournes encore à ton collège, mon garçon! Ahl tout ce qu'on apprend maintenant!... Ne te fatigue pas trop!... » Aujourd'hui elles blâment Sturel, qui, de Neufchàteau même, pouvait faire son droit, puis acheter la meilleure étude de la viUe, vivre heureux parmi les amis de son père, — et qui veut aller à Paris !

11 est soutenu par sa mère. Légèrement opprimée jadis par sa belle-mère, encore maintenant par les vieilles dames, elle vit dans l'intimité des pensées de son fils. Elle étouffe un peu dans cette maison qu'habite depuis cent ans la famille Sturel. Les vieilles mœurs se maintiennent mieux dans les vieux murs. Mais pour une jeune femme si jolie, de délicatesse élégante, comme il était pénible de n'avoir pas de salon I Qui ne la plaindra, sachant que jusqu'à la guerre, on avait gardé l'habitude de veiller à la cuisine, autour de l'âtre! Enfin elle obtint de transformer la maison. Le souvenir des batailles qu'elle dut, à cette occasion, livrer contre ses tantes, Tincline à juger raisonnable son cher fils qui se plaint de la médiocrité de Neufchàteau. — Pourtetnt, à ce maintien des traditions particularistes, François doit sa partie forte et saine.* Et dans la vieille

demeure des Slurel, il n'y avait rien de beau, soilt mais non plus rien de laid; la parfaite appropriation des pièces et du mobilier à. l'usage quotidien donnait & l'ensemble un certain style. On n'y distinguait ' nulle trace de ces élégances mesquines et maladroites, de ces prétentions qui risquent de donner à de très bonaétes provinciaux des allures de déclassés, et qui ne sont touchantes qu'interprétées comme un effort pour se hausser, pour échapper & UQ passé dont la jeune madame Sturel n'a plus le sens, — et ainsi échapper à. la mort.

Suret-Lefort et Gallant de Saïnt-Phlin sont du SaniLeiaw Barrois. Une partie de ce plateau, le Barrois mou-vant, ne fut réunie à la France qu'avec la Lorraine, en 1766. Bien que Toisias, les deux camarades ne se visitent jamais, à cause des distances sociales de leurs familles.

Suret-Lefort habite Bar-le-Duc. Cette jolie capitale lui parle peu. Et pourtant, qu'elles sont particulières, ces maisons de la ville haute, surtout vers l'heure où le soir tombant ramène chacun lassé sous son toit! Les hommes, les femmes vont préparer Ja vie de l'avenir, puis dormir, perdre la mémoire, mais les maisons demeurées seules, & travers la rue solitaire, reprennent leur dialogue significatif. Nul ne l'entend plus. Voilà ce qui explique le délaissement, dans l'église Saint-Ëtienne, d'un des plus beaux morceaux de la sculpture française. Elle va s'émietter, l'œuvre tragique de Ligier Richier, emprisonnée pauvrement sous un grillage qui la défigure sans la protéger...

René de Châloos, prince d'Orange, ayant été tué

E^uerre eu lo44, Louise de Lorraine, sa femme, attester la force de son amour, le fit repré- T en squelette par notre ^and Lorrain Ligier er. C'est, en marbre blanc, un corps debout, itié décomposé, mais qui, de sa main, soutient, encore son cœur, son cœur de pourriture, nnier d'un cœur de vermeil. Qu'il est jeune, nt, ce cadavre défait, avec ses reins cambrés, it le souvenir de son aimable énergie I En dépit !s jambes dont les chairs dégouttent et de sa ine à jour, dans cette tête pareille au crâne Eimlet reçoit du fossoyeur, sa femme amoureuse encore le souvenir des regards et des baisers. ia qui caresse sur ses genoux l'imaginaire té de Bottom me touche moins que cette Louise sous la terre et tel que le ver dans le tombean ., voit son ami désespéré lui tendre son cœur qu'elle le sauve des lois de la mort... ez les Surel-Lefort, dans l'humble logement de lie haute qu'iU occupent, pour six cents francs an, au premier étage d'une exquise maison vi* siècle, — un logis de la vieille France qui un voyage h Bar et que les Suret-Lefort n'ont ne seule luis apprOcié, — nui n'a souci d'archéo- . .On est tout à la terrible querelle du père de le avec le président du Tribunal. Si vigoureuse igènieuse que fût l'intelligence de M, Surett, il devait se briser contre un magistrat. Les is du procureur, confirmés par l'attitude du let nancéion, reléguèrent au rang de courtiw IX cet homme d'affaires, qui pendant un instant dominé Bar. Convaincu, à force de le démonqu'on se vengeait par ces indignités de Ms

haine des opportunistes; ptu à peu, il vit les réactionnaires eux-mêmes se ranger, comme c'était fatal, avec la magistrature. Maintenant, il ne rêve plus que d'envoyer Georges 6. Paris, où l'on é(;!iappe au petit esprit et à la tyrannie de la province.

Ce qu'il y a d'étonnant chez Georges Suret-Lefort, c'est qu'il termine toutes ses phrases. Cette qualité se rencontre assez fréquemment chez de jeunes Parisiens. A dix-huit ans, chez un collégien de l'Est, elle est rare. Oui, ce grand garçon aux cheveux diàtaios, de bonnes manières, d'intelligence précise, va jusqu'au bout de ses périodes, toujours, et avec un rarp aplomb. Élancé, un peu raide et pourtant agréabi par un joli air de bète de proie, il semble frêle, mai à bien l'examiner, il a des bras énormes. La villt d'Oudinot, le maréchal aux trente-quatre blessures, et du maréchal Exelmans, le cavalier épique, a surtout produit des soldats. Une salle du musée est pleine de leurs portraits, souvent, faut-il le dire, des figures tristes et résignées de fonctionnaires. Suret- Lefort est autrement combatif et vaillant que la plupart de ces militaires. D'ailleurs, pour un jeune homme qui veut agir, que propose aujourd'hui l'arméeî Son volontariat terminé, il courra aux vrais champs de bataille. Les habitués du Café des Oiseaux n'admettent pas les mérites qu'ils envoient à. Paris, mats ceux qui leur en viennent.

Henri Gallant de Saint-Phlin habite k mi-chemin Saini-Phu» de Bar-le-Duc et de Verdun, en pleine campagne, près du village de Varennes (Meuse) et daos un monde de grands propriétaires terriens. On y évoque les

le ch&teau. Le parc, véritablement beau par les effets obtenus avec la plus grande simplicité, est surtout planté de vieux tulipiers et de peupliers DOITS. Tout à l'entour sont les vastes et magniliinies forêts où chaque hiver on tue le plus de loups ea France.

Le souvenir de Louis XVI fuyant vers la frontière domine le pays. Le fameux Drouet le reconnut à Sainte-Menehould, il prit au court par les bois, fit vingt kilomètres tandis que l'équipage royal en parcourait vingt-huit, et arriva au bas de la côte de Varennes, dans la principale rue, vers les onze heures de nuit : « Êtes-vous des patriotes? » dit-il en entrant au café qui, aujourd'hui, est une épicerielibrairie dans la nie de la Basse-Cour. Il convainquit quatre jeunes gens de lui prêter main-forte, il barra un pont, il réveilla le procureur de la commune, — homme timide, d'opinion « constitutionnelle » et qui, pour solution, eût trouvé de dormir, — il envoya le petit garçon de ce magistrat crier dans les rues : M Au feu! au feul » et enfin, accostant la voiture qui survenait, il força, de son autorité et malgré des papiers en règle, les personnes royales à suspendre leur voyage. Par ses émissaires et au son du tocsin que propageaient au loin tous les clochers, des milliers de paysans s'ameutaient. Leurs fourches décidèrent du tout.

Par son caractère, tout un Jour, et devant nu BourbOB couronné, ce rustre de Drouet fut donc le chef, le dominateur. Dans la suite, tantôt divinisé, tantôt pré-

cipité dans le mépris, après une notoriété immense, il dut disparaître sous un faux nom. Sa mémoire, elle-même, le long du siècle, est honnie ou exaltée, selon les régimes, et, dans le même moment, selon les milieux sociaux. Les personnages locaux de ce drame moururent tous de mort violente. Leurs enfants, qui vivent encore daas la région, y maintiennent ces grands souvenirs. Un descendant de Drouet, M. Fleurissel, fermier à Mafrecourt, venait de solliciter et d'obtenir Tautorisation de reprendre son nom. A Saint-Phlin, on le blâmait; à Varennes, on le louait. — L'imagination d'Henri de Saint-Phlin, chargée de ces biographies où Ton voit toutes les contradictions les plus passionnées de l'opinion, se formait, à son insu, pour la philosophie de l'histoire. On a dit justement que la calèche royale fut, à Varennes, le corbillard de la monarchie. L'acte de Drouet, qui n'a pas épuisé ses conséquences historiques, agit aujourd'hui encore sur des destinées particulières. L'infériorité, l'avilissement pour tout dire, où Drouet, le 22 juin 1791, a réduit le roi, et dont la vieille madame Gallant de Saint-Phlin garde la tradition locale, empêcheront que le jeune homme, pourtant traditionnaliste, devienne jamais monarchiste. Secrètement, à Louis XVI qui voyageait sous un nom de domestique, -^ qui par ses absurdes lenteurs et par son équipage trop lourd se laissa prendre, — qui, à une proposition de forcer le passage, répondit : « Me -garantissez-vous qu'une balle n'atteindra pas ma femme ou mes enfants? » — qui, pour gagner un moment et permettre à Bouille de le, dégager, fît semblant de dormir, — Saint-Phlin préfère If's duos de Bar, le vieux temps o-i il semble*

n LES DËRACUJÉS

Moselle), vint s'asseoir sur les bancs d'an lycée et auprès d'Henri de Saint-Phlin, il a fallu d'immenses bouleversements.

Od a tort de croire que, dès le siècle dernier, la liberté civile était établie d'une façon générale dans les provinces. En 1782, le grand-père d'Honoré Racndot naquit serf & Cuslines, dans une seigneurie ecclésiastique, et serf de la plus dure catégorie, a par servitude personnelle découlant d'une servitude héréditaire de l'homme vis-à-vis du seigneur ». Les serfs de cette espèce sont a si sujets à leur seigneur que celui-ci peut prendre tout ce qu'ils ont, à leur mort ou durant leur vie, et leurs corps tenir en prison toutes les fois qu'il lui plaU, soit à tort, soit k droit ».

Le 4 août 1789, l'Assemblée nationale porta un coup décisif à ce genre de propriété et l'abolit sans indemnité. Le grand-père d'Honoré Racadot avait sept ans. Son dme se développa résignée et tremblante.

... Ainsi Honoré est probablement le descendant des esclaves du monde romain ; il est possible que sa race soit tombée en servage plus récemment et par le jeu naturel des forces, mais de toute façon c'est bien le type de l'esclave rural que perpétue cet énergique et disgracié garçon à la figure sournoise. Suis-je dupe de mon imagination émue par le renseignement? Après avoir connu des archives de Custines la saisissante et indiscutable vérité, je reconnais dans Honoré l'afTianchî aussi gêné sous sa tunique de lycéen que les barbares de Mérovée sous la chlamyde romnlnc.

Au lycée, il travailla lourdement, sans la réussite que son clTort cOt mi'^rilée. H a comme une barre en

d'âme : rompus à la discipline sociale, prudents, cal* culateurs, et craintifs de la loi et de l'autorité. Chez Honoré, des appétits violents seraient aisément suscités par la liberté presque sauvage, hors de toute discipline, qu'on peut trouver à Paris, et par des délices contre lesquelles l'hérédité n'a pas mithridaté ses sens. C'est l'affranchi classique.

Si cette famille Racadot savait se servir de son argent avec la décence des petits bourgeois, elle aurait de la fortune. Le père Racadot, pendant la guerre, a beaucoup gagné sur les bètes qu'il vendait aux Allemands, puis en se faisant indemniser par le gouvernement français des pertes qu'il n'avait pas faites. A sa rapine il avait associé tous les siens; et sa femme, qui était aussi sa cousine, a laissé du fait ■ de son père quarante mille francs, somme énorme à laquelle le Jeune Honoré peut prétendre dès sa majo- ■ rite, mais que le père ne veut lui remettre qu'à l'heure d'acheter une étude de notaire. Pour retarder cette date, le père Racadot accepte que son fils aille k Paris, où un jeune homme se laisse facilement tenter de prolonger son stage. Mais il fait le pauvre pour ne céder qu'une pension mensuelle de cent francs.

Antoine Mouchefrin est fils d'un photographe de t Longwy (Meurthe-et-Moselle), assez-brave homme,

mais si misérable ! connu dans toute la région comme agent électoral du député opportuniste, ce qui est un fâcheux métier. En rémunération de ses services, Mouchefrin a reçu pour son aîné Antoine une bourse à Nancy.

Ce lycéen- est peu sympathique d'aspect, parce que bas sur pattes, il a une grande bouche tuméfiée de lymphatisme et une voix extraordinairement mièvre d'eunuque, parce qu'il ne se lave jamais, et qu'il a sur la tête d'innombrables épis, c'est-à-dire des mèches qui poussent en sens contraire des autres cheveux. Il tient de son père une plaisanterie de sous-rapin qu'il répète continuellement et qu'il s'efforce de justifier : « Moi, je n'ai pas d'esprit, mais je suis grossier. »

Cette famille besoigneuse pense continuellement avec amertume à la fortune soudaine du village de Villerupt. Ce petit endroit, patrie de Mouchefrin père, à dix-huit kilomètres de Longwy, sur les frontières du Luxembourg, de Belgique et d'Alsace-Lorraine, est fameux par sa brusque transformation industrielle. De braves gens, qui vivaient là médiocrement de leur champ, se sont trouvés, après la guerre, subitement enrichis par la découverte de gisements de minerais de fer. Les ingénieurs n'y furent de rien; c'est un M. Féry, cultivateur, puis courtier en grains, fort étranger à la métallurgie, qui s'étonna de la qualité des terrains, comprit la situation et osa. Il construisit lui-même un chemin de fer de Longwy à Villerupt, et la vallée bientôt se couvrait de hauts fourneaux. On y produit aujourd'hui presque toute la fonte employée en France ; le spectacle des millions si rapidement gagnés remplit d'aigreur Mouchefrin

liquidée, le jeune homme sollicita son ancien professeur et lui annonça qu'avec sa mère et une sœur de vingt ans, il émigrait k Paris.

Un jour que M, Bouteiller prenait part h l'un des fameux déjeuners de Gambetla, celui-ci lui demanda s'il ne connaissait pas un jeune homme qui voulût faire sa fortune dans le journalisme. Le professeur désigna Renaudin. Le jeune Lorrain, reçu par un secrétaire du tribun, s'entendit offrir une place au journal La Venté. On lui expliqua qu'il suivrait les réunions publiques, qu'il se montrerait dans ses comptes rendus et surtout dans ses propos de café résolument hostile à l'opportunisme et, avec tact, favorable aux idées socialistes, qu'il fréquenterait en camarade des comités révolutionnaires et viendrait, de temps à autre, causer dans le cabinet de Gambetta.

Renaudin étonné, — on a tout de même ses dixhuit ans et son moment de fraîcheur, — prévint dd ces conditions M. Bouteiller, qui l'engagea à refuser Sans doute le distingué kantien se rappelait ce prin cipe : « Agis de telle sorte que tu traites toujour l'humanité, soit dans ta personne, soit dans la per

sonne d*autrui comme une fin et que tu ne t'en serves jamais comme d'un moyen. » Mais Gambetta parla au professeur. Il jugeait d'utilité patriotique qu'on fût exactement renseigné sur les partis extrêmes : ils commençaient à s'organiser, et dans leur personnel la République pouvait recruter d'excellents adhérents. Il ne s'agissait pas d'une besogne de policier. Des articles ne prévoient pas toutes les curiosités et gâtent souvent la vérité. Ce jeune homme n'a pas l'habitude d'écrire; plus utilement, de vive voix, il informera ceux qui doivent être au courant de l'état d'esprit du pays... Gambetta savait convaincre; Bouteiller à son tour décida Renaudin. Portalis, directeur de la Vérité, combattait l'opportunisme, mais n'était pas fâché, dans le privé, d'obliger Gambetta; il ne fit aucune difficulté de caser le petit provincial.

Le chef de l'opportunisme, avec le désordre habituel à ces grands meneurs, ne songea plus à utiliser son petit « indicateur », et ne le reçut aucune des fois qu'il se présenta dans son antichambre. Renaudin, par une chance inespérée, se trouva donc tout bonnement installé dans un grand journal avec de suffisants appointements. Comme son cerveau tout neuf fut pénétré par les images et par la moralité ambiantes ! Portalis devant ce mince reporter, c'était Talleyrand et Machiavel, mais un Machiavel tangible, un Talleyrand dont il avait le contact, sur qui chaque jour il entendait une histoire nouvelle ; et puis c'était le patron, l'honmie qui pouvait le jeter sur le pavé et dans le cabinet de qui jamais il ne pénétrait sans angoisse. En outre, cet arrière-petit-fils du grand Portalis, c'est un gâcheur d'argent et un homme de bonnes manières. Ses allures émerveillent secrè-

de ce maître s'enfonçait de plus en plus en eux et devenait une partie de leur chair; elle leur commandait le plus violent désir de Paris. Enfin, leurs familles cédèrent, mais avec des sentiments bien divers. A madame Gallant de Saint-Phlin, il suffirait de se maintenir san^ s'augmenter dans son petit-fils. François Sturel et Maurice Rœmerspacher ont de ces parents qui aiment à se voir agrandis, d'accord avec les transformations du siècle, dans leurs enfants. Et pour le photographe Mouchefrin, pour l'agent d'affaires Suret-Lefort, pour madame Renaudin et pour le père .Racadot, le bonheur d'Antoine, de Georges, d'Alfred et d'Honoré serait que ces favorisés n'eussent absolument rien de commun avec les humbles qu'ils furent eux-mêmes. « Nous avons vécu chétivement, disent-ils ; si nos fils sont intelligents, leur existence contredira la nôtre. »

Pauvre Lorraine! Patrie féconde dont nous venons d'entrevoir la force et la variété! Mérite-t-elle qu'ils la quittent ainsi en bloc? Comme elle sera vidée par leur départ! Comme elle aurait droit que cette jeunesse s'épanouît en actes sur sa terre! Quel effort démesuré on lui demande, s'il faut que, dans ses villages et petites villes, elle produise à nouveau des êtres intéressants, après que ces enfants qu'elle avait réussis s'en vont fortifier, comme tous, toujours, l'heureux Paris 1

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