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CHAPITRE XVII

Au lendemain de cette mystérieuse et abondante soirée, les journaux publièrent des nouvelles plus inquiétantes de Victor Hug^o : l'illustre vieillard souffrait d'oppressions et d'une g^rande agitation; on le piquait à la morphine; il buvait un peu de bouillon, embrassait ses petitsenfants, serrait la main de ses amis.

La France avec ang^oisse assistait à ces apprêts de la mort mag^nifiés par une presse idolâtre. Les poètes avaient passé plusieurs nuits chez le marchand de vin devant la maison du grand homme. Ils buvaient et récitaient ses vers. D'heure en heure, ils venaient sous les fenêtres, d'où on leur jetait des nouvelles. Les comités politiques, sur tout le territoire, étudiaient des mesures de deuil. Dans la matinée, des bruits pires circulèrent : qu'il avait dit adieu à sa petite-fille Jeanne et qu'il entrait en agonie. A cette époque un certain journal paraissait à midi qui continuait obscurément le journal de Mirbeau, Paris-Midi^ Paris-Minuit. Ce 22 mai, tout Paris l'attendait. Sturel, allant au Luxembourg après son déjeuner,

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l'acheta. En caractères g^ras, à la « dcrnièrp heure " , se détachait, sig^née des Irois médecins, cette seule ligne :

« Situation extrêmement g^rave. 9 heures 20. »

Et tout à côté, un fait divers :

a Ce matin, au petit jour, dans les terrains vagues de Billancourt, on a trouvé le cadavre d'une femme décapitée et dépouillée de ses vêtements. Les passants qui relevèrent ce corps nu ont été frappés de sa merveilleuse beauté. On n'a pu établir jusqu'ici l'identité de la victime. »

Des gouttes de sueur se formèrent sur le front de Sturel. Il rentra rue Sainte-Beuve et verrouilla sa porte. Ses gestes étaient automatiques. Gomme un malade demi-anesthésié subit presque en étranger les contractions de sa douleur, il sentait une idée affreuse se former en lui. Il était dans un carrefour de l'inconnu : vingt avenues, où il craignait de s'engager. Un oiseau qui a reçu du plomb emploie toute son énergie à se maintenir dans l'air sans choix de direction : il ne voulait pas aller où de tout son poids son imagination se précipitait. A cinq heures, il se dirigea vers la Morgue. Au coin de la rue Notre-Damedes-Champs et de la rue Vavin, il entendit le cri, lut le titre en manchettes : « Mort de Victor Hugo! •> Son cœur se gonfla dans sa poitrine. II rejeta tous ses soucis précaires, parce qu'il avait un dieu à créer d'accord avec ua groupe impor-

tant de l'humanité. Aucune réalité, si tragique qu'il la pressentît, ne pouvait l'émouvoir comme la mort du seul homme qui, dans une époque médiocre, donnait la sensation du hors de pair, et semblait essentiel pour maintenir l'unité, la fraternité françaises.

Vendredi 22 mai 1885, la matinée de l'agonie ! Un témoin a dit : « Le râle était extrêmement douloureux à entendre ; c'était d'abord un bruit rauque qui ressemblait à celui de la mer sur les galets, puis il s'est affaibli, puis il a cessé. » Quelqu'un s'approcha d'une pendule, en brisa le ressort : une heure vingt-sept minutes de l'aprèsmidi.

A la Chambre, bien qu'on ne siégeât pas, la salle des Pas-Perdus et les couloirs grouillaient; députés et journalistes piétinaient en attendant des nouvelles. A une heure cinquante, on affichait cette phrase laconique, plus émouvante qu'aucun pathos travaillé : « Victor Hugo est mort à une heure et demie. » Le Palais-Bourbon se vida sur la maison mortuaire ; les parlementaires couraient au cadavre, pour lui emprunter de l'importance. Le Conseil municipal s'y rendit en corps après avoir levé sa séance. Déjà l'on disait que le maître, l'Aïeul, le Père serait enterré aux frais de l'État, exposé sous l'Arc de Triomphe et enseveli au Panthéon... Dans tout l'univers , averti par les dépêches , les témoignages se composaient et allaient affluer. Bienfaisants, car, à les lire, et d'amour pour la

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gloire, des larmes ont monté de certains cœurs.

Ce serait une impardonnable mesquinerie, / pensa Sturel, de se distraire de celte mort importante qui est une fermentation, un événement en train de développer des conséquences infinies, au profit d'un cadavre de jeune femme, d'une petite chose finie. Il est bien vrai que l'accidentel parfois peut arriver à nous posséder d'une manière impérieuse : Mme Aravian a déposé en Sturel quelque chose qui ne périra pas ; mais ce fut une donation entre vifs, à quoi le décès de la donatrice n'ajoute rien. Le jeune homme a cent raisons d'espérer que ce cadavre nu sur une berge décriée n'est pas celui d'A.stiné. Et, quand ce serait cette chère malheureuse, convient-il de s'attarder dans un deuil privé, dans l'égoïsme en somme, alors qu'il y a une occasion de communier avec un peuple? Les mouvements de l'intérêt personnel ne doivent pas nous dévier de la raison droite.

Le lendemain 23, cette émotion nationale déjà ressentie par Sturel fut exprimée par les journaux avec des moyens si variés, si puissants, si redoublés, que leur lecture produisit sur tout le public et sur le jeune homme l'effet exaltant des pleureuses antiques ou des vocifçratrices corses dans les cérémonies funéraires.

Mêlés à l'énuméralion des titres du mort et des regrets de l'humanité, il lut de nouveaux renseignements « sur le crime de Billancourt » . Faute de la tète et (les vêtements, on n'arrivait pas

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à établir l'identité; on fouillait la Seine et toute la région. Il consulta la Vraie Répuhlicjue. Dans ces quatre pages, établies tant bien que mal avec des blocs empruntés à d'autres journaux, il trouva que la conférence de Racadot aurait lieu le mardi 26. Sturel se promena jusqu'à la Morgue et crut défaillir.

La subsistance dans la mort des apparences de la vie affole tout notre être, qui n'accepte d'expirer qu'avec l'idée de se dissoudre. N'exister plus et demeurer, gésir sans défense exposé aux injures, affecter encore de quelque façon les vivants, c'est infiniment triste. Quelle humiliation déjà d'avoir été jeune, sympathique, confiant, et de mourir, comme c'est la vieillesse, successivement, organe par organe ! Du moins faut-il, après le dernier souffle, s'anéantir. Si de belles formes que nous avons aimées deviennent un jouet et n'obtiennent point pour se défaire le silence ni l'obscurité, voilà l'impardonnable insulte. Sturel regarda ce corps charmant qui se dénonçait mal sous un linge jeté; et si terrible que fût son trouble , le cri qui montait à ses lèvres, il ne pensa pas à demander au bureau du greffe qu'on lui facilitât la reconnaissance de cette assassinée . Il n'imaginait pas que nul homme pût être son confident. Que sur du papier administratif, un indifférent notât ses hypothèses, et toute la confrontation de ce pâle cadavre avec certaine splendide image conservée dans sa mémoire, c'était inadmissible; le jeune homme

n'eût pas trouvé les termes exacts pour libeller ce qu'il reconnaissait et pourquoi il le reconnaissait. Nécessité fort délicate pour un galant homme de mettre un nom propre sur une femme dont on lui montre tout le corps en lui cachant la tète.

Il rentra chez lui, et, les jours qui suivirent, il se détourna même des dames Alison. Il se prit à aimer la nature qui seule reposait sa pensée autant que le vert repose les yeux.

Les journaux du mardi 2G détruisirent les derniers doutes où il se réfugiait : Astiné, grâce à des découvertes complémentaires, était reconnue. Avec quelle rude précision se vérifiait la première partie du cauchemar de Sturel! Il y a une distance immense entre les probabilités les plus pressantes et le fait accompli. Le « ça y est » que nous murmurons en face d'une réalité décisive étrangle des milliers d'espérances qui, durant les pires crises et contre tout bon sens, se blottissent dans quelque coin de notre âme . Il s'aperçut qu'il aimait toujours son Asiatique; cependant il jugeait enfantin et contre nature de quereller une destinée pour laquelle cette sœur malheureuse était si évidemment marquée. Quand elle vivait, Sturel semblait prendre son parti de leur séparation : c'est qu'il avait la plus irréfléchie confiance dans la vie; il ne doutait pas de retrouver un jour cette nomade, demeurée si près de son cœur. Certaines façons de sentir propres à Sturel ne pouvaient être appréciées que par Astiné, qui

les avait favorisées. Dès l'instant qu'elle meurt, ces sources intérieures soudain vont être envahies parla ^oflace. Sturel se sent plus isolé et plus secret. Il ne peut pourtant jouir de la paix amère de son deuil : fixé sur son amie, il s'interroge avec épouvante sur Racadot et Mouchefrin.

Ce mardi soir, le même attrait pour l'horreur qui conduit l'assassin à la Morgue contempler le cadavre, mena Sturel rue d'Assas, où devait parler Racadot. A huit heures, il trouva dans la salle des conférences une trentaine de personnes ; des clients de brasserie à qui Léontine avait placé des billets, des amis de Rœmerspacher, de Sturel, de Saint-Phlin. L'influence du journal n'avait pas décidé le vrai public. Tous ces individus étaient des complaisants qui s'excusaient sur leur charité. Des petits groupes riaient, causaient, mettaient , en commun leur mépris protecteur de celui | qu'ils allaient entendre. Rœmerspacher vint s'asseoir près de Sturel et lui montra, courbé dans l'ombre d'un pilier, Mouchefrin dont luisaient, comme une dure crinière de bête, les mèches de cheveux en épis.

— Jamais je ne l'ai vu scrofuleux comme aujourd'hui !

Sturel avait froid au cœur, dans l'attente de choses extraordinaires. Rœmerspacher pensa qu'il était distrait ou préoccupé et n'insista pas. A neuf heures, on ouvrit la porte à qui voulait. Vers la demie, on était quarante. Racadot enfin gagna

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l'estrade et la petite table au tapis vert : il avait coupé sa barbe; cela déjà le changeait; en outre, il fit à ses camarades l'effet pénible d'un homme qu'on a vu jadis plein de vie et qui, réapparaissant après une légère bronchite, déclare : « Les médecins me disent phtisique. « Il disposa quelques papiers, puis commença de parler.

Nous connaissons les lettres de Racadot à son père. Elles montrent un jeune paysan en redingote et nulle philosophie; c'est qu'il les écrivait dans un instant où l'on ne trouve plus à sa disposition que ses caractères de fond. C'est un appel au pays natal, à la famille, à la nature, quand tout lui manque. C'est le « maman! maman! » que peut jeter un homme terrifié à l'improviste. Les gestes que fait un individu dans la minute où une bombe éclate, et si l'on crie « au feu ! » nous renseignent mieux sur ses nerfs et sur son âme que ne fait sa manière de traverser un salon pour saluer une femme. Tous les actes de Racadot, son année de luttes, sa quinzaine de crise, sa mystérieuse soirée enfin, nous l'ont bien fait connaître. Quand il est sur son estrade de conférencier et qu'il parle avec des notes çà et là colligées, vous n'avez guère plus affaire au vrai Racadot qu'à Mme Sarah Bernhardt quand elle joue Phèdre. C'est un rôle... Mais c'est un rôle qu'il a choisi, c'est la façon dont il veut nous étonner, nous intéresser, nous plaire. Par là, s'il ne nous renseigne pas direciement sur lui, il nous éclaire

beaucoup sur le personnage qu'il veut paraître et aussi sur son cerveau.

Un juge d'instruction à qui son caractère et sa compétence ont acquis l'estime générale, M. Guillot, remet au prévenu une plume, de l'encre, du papier : « Écrivez-moi, racontez-moi votre vie. » Le misérable, dans les loisirs du cachot, aime à tracer sa biographie, à donner ses raisons, à se mettre en valeur. Peut-être se souvient-il des romans qui lui touchèrent l'imagination, mais ses mensonges, autant que les documents exacts qu'on a par ailleurs sur son crime, aident à cerner la vérité, permettent d'approcher son àme. Nos vaines prétentions sont une des parties les plus réelles de notre être.

Racadot, des articles publiés à la Vraie République par Rœmerspacher et Sturel, avait extrait et mis bout à bout un certain nombre de fragments. Il les lisait et il parlait assis. Avec sa puissance naturelle, il eût été mieux à l'aise debout, la poitrine développée, osant des gestes et déchargeant tout le fiel amassé dans son cœur épouvanté . Son sujet un peu abstrait, c'était la Nouvelle vérité morale, mais il le fit " actuel » , en exposant sur Victor Hugo des idées que lui avait suggérées le matin même un journal de M. Lissagaray (genre Pyat et Vallès).

— Je voudrais, commença-t-il, vous parler de Victor Hugo. Les nécrologues sont inspirés par l'entourage du mort, et c'était une cour d'une incroyable médiocrité intellectuelle... (Une pro-

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tcstation légère courut sur les bancs.) Je ne traiterai pas de son vocabulaire, de ses rythmes, mais de son œuvre en tant qu'elle prétend nous donner le sens moral de l'univers.

« Victor Hugo exprimait, non la vérité d'aujourd'hui, mais ce qui parut digne de ce nom aux personnes peu instruites vers 1848. Il est fâcheux qu'il ne soit pas décédé à cette date où Ton aurait pu avec une certaine justice lui rendre hommage. Et très probablement, nous ne perdrions pas notre temps à reviser les louanges de cimetière qu'on lui eût décernées. Mais aujourd'hui, quand nous ne serions que quarante, ayons la clairvoyance et le courage de dire combien fut fâcheuse pour lui et pour tout le monde sa longévité. .. »

Des exclamations intolérantes avaient déjà haché le discours; il y eut ici une huée, puis la curiosité domina. On n'allait donc pas s'ennuyer! Vingt personnes crièrent :

— Écoutez !

Racadot ne parut nullement troublé par les protestations; bien au contraire. Évidemment, s'il s'était livré à sa fureur de surmené, il eût été supérieur. Sa riposte, servie par sa figure fébrile, avait plus de ton que ses petits papiers, où l'on croit entendre Slurel, Rœmcrspaclier. . .

— Eh bien ! quoi, disail-il avec une grossièreté assez savoureuse, Hugo! ses grandes flatteries à Paris ne me touchent pas : je ne suis pas d'ici; et quant à sa belle et constante promesse de dé-

truire la misère, le mal, par l'instruction, je pense que j'en suis juge. Or, voilà un non-sens... Hugoî je le tiens pour un endormeur...

Un rire de joie l'interrompit. Évidemment, Racadot était seul à contredire la France, à sortir de cette unité nationale qui se resserrait autour de l'aïeul. Mais on entendit une voix perçante, qui criait :

— Continuez, monsieur Racadot! Les imbéciles, les réactionnaires n'ont qu'à sortir.

Chacun chercha d'où venait cette voix, et on découvrit l'enfant Fanfournot, chétif et hérissé. L'amusement redoubla. En somme, de ces jeunes bourg^eois, nul ne s'irritait, parce que c'eût été accorder du sérieux à l'orateur à qui déjà l'on donnait l'aumône. De son air provocant, Racadot put ainsi, au milieu de protestations modérées, exposer des idées évidemment antipathiques; avec des dons oratoires, il n'avait aucune habitude de la parole; au lieu de conquérir cette petite assemblée, il appliquait tout son effort à s'affirmer en face d'elle, à s'isoler. Il exprima d'abord son mépris pour Victor Hug:o.

— Ce personnag^e a vainement outragé tous les dogmes : il a gardé intacte leur doctrine et nous a traduit eu métaphores accumulées des sermons • le curé. Il y a pour chacun de nous une nécessité absolue à persister dans l'existence. Voilà « le devoir " — laissons cette expression équivoque et surannée, — voilà l'instinct que la nature dé- . ■pose en nous et l'exemple qu'elle nous donne.

Gomment le « contemplateur * n'a-t-il pas vu cela : que chacun, minéral, vég^étal, animal, se comporte comme si sa propre durée était l'unique objet de la vie universelle, comme si tous les autres n'étaient que des moyens? Vivre aux dépens d'autrui et par tous les moyens, tel est l'enseignement de la nature. A « fraternité " , mot vide et mensong^er, il faut substituer « parasitisme « . C'est à chanter ce mot que Hugo, s'il n'avait été prisonnier des vieux dogmes qu'il affectait d'outrager, aurait dû se consacrer. En transportant cette formule dans l'éthique, nous détruirons le mal. Le problème n'est pas de changer un état de lutte qui ne peut être modifié puisqu'il est la loi même du monde, mais de renoncer à le considérer comme mal...

Pour fortifier une thèse qu'il lui empruntait avec de si étranges libertés de commentaires, Racadot invoqua l'autorité d' « un des plus brillants rédacteurs de la Vraie République, M. Maurice Rœmerspacher, qui, dans vingt articles, a développé irréfutablement la nécessité pour l'homme vraiment moral de se conformer aux lois de la nature et qui souvent entretient ses amis de la pleine approbation donnée par M. Taine à certain arbre du square des Invalides » :

— Eh bien ! messieurs, j'ai étudié ce platane, dont le développement vaut selon le célèbre philosophe comme règle de vie : il n'a pu se conserver à l'existence qu'en opprimant deux de ses voisins, et j'ai lieu de croire qu'il en a supprimé,

étouffé un troisième que l'administration des promenades a dû faire enlever.

Parmi ces jeunes gfens qui tous se connaissaient, quelques-uns riaient de cette bonne charge Rœmerspacher se pencha à l'oreille de Sturel :

— Il y a du vrai dans tout cela ; il faut trouver un nouveau fondement à la morale; mais que c'est senti avec bassesse. Le pauvre {jarçon a une complète aneslhésie des facultés délicates.

Sturel tressaillit. Il avait regardé Racadot avec avidité, sans l'écouter. Il ne le reconnaissait plus. Cette figure, cette main qui s'agite, ne lui fournissent plus aucune des associations d'idées que durant tant d'années il a classées sous le nom de Racadot. A ce personnage qui parle et qui gesticule, il est relié seulement par son ardente curiosité, et d'un objet unique. C'est ainsi que, dans un duel au pistolet, la physionomie de l'adversaire, ses vêtements, sa tenue même, deviennent d'infimes détails pour celui qui n'a pas l'habitude du terrain et, bien qu'il les constate, il ne se distrait pas à les apprécier, car il est tout à se dire : « A-t-il tiré?.. . » Sturel, lui, de Racadot, se demandait ceci seulement : « A-t-il tué? »

L'antipathique conférencier termina en affirmant que, pendant des siècles, les hommes ont '^ vécu malheureux par leur obstination à contrarier la vérité naturelle. Certes, leurs actes s'y conformaient. Il ne dépend pas de notre volonté de nous soustraire au « parasitisme » général. Mais en y cédant, nous nous en faisions mille doulou-

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reux reproches. Victor Hugo aura été un de ces plus obstinés jeteurs de scrupules. Comme le minéral, comme le végétal, comme l'animal, nous serions heureux si notre intelligence, au lieu de nous créer de fausses et impuissantes délicatesses morales, affirmait avec la scicjice que tout être a le droit de « césariser » .

— «Césariser! » dit Rœmerspacher à Sturel. Ici, c'est toi l'auteur responsable. Il nous rend ta conférence du tombeau de Napoléon.

Celte brève parole dite doucement, et avec l'intonation lorraine, un peu traînarde, qui réapparaît surtout dans les phrases ironiques, allait indéBniment se prolonger en Sturel. Comme il arrive aux orateurs qui n'ont pas l'usage de la tribune et aux écrivains maladroits, Racadot n'avait pas un riche écrin de synonymes et, pendant les dix minutes de sa conclusion, le mot « césariser » , comme plus haut •• l'arbre de M. Taine », revint plus de trente fois sur ses lèvres.

Aucun applaudissement, sinon de Fanfournot, quand l'orateur rassembla ses papiers ; mais Rœmerspacher s'approcha et Sturel suivit. A vingt-quatre ans, c'est un tel bonheur d'avoir des émotions, et dans cet âge le choix en est si maigre que Sturel jouissait violemment de son anxiété. Commecertains jeunes gens vigoureux et braves, plus que dans un morne bien-être, se plaisent à recevoir des coups atroces, certains nerveux ne goûtent jamais mieux la vie que dans des angoisses

exaltantes. D'ailleurs, en toute bonne foi, il eut nié l'attrait de cette tragédie aux secousses violentes : elle le possédait si fort qu'il ne s'analysait pas. — Renaudin avait su que Racadot payait les mois échus de la Vraie République, et, jugeant inutile cette brouille avec un camarade, il avait assisté à la conférence. Il s'avançait pour le féliciter; Racadot lui serra la main, mais la Léontine lui tourna le dos. — Le petit Fanfouruot, désignant avec haine la sortie silencieuse des quarante auditeurs, disait :

— Vous leur avez jeté leurs vérités à la face, monsieur Racadot!

On escomptait un mot élogieux de Rœmerspacher... C'est vrai qu'il est un partisan déterminé de l'explication scientifique du monde. Mais il n'y a pas de désaccord entre sa sensibilité et sa culture; il est au degré voulu pour que des interprétations qui peuvent révolutionner certaines âmes, pas encore à point, fassent en lui l'effet toujours bienfaisant de la vérité. En Rœmerspacher, nul de ces désirs romantiques qui, joints à la cruauté de la « connaissance positive v , forment les mélanges détonants.

— Ton « parasitisme » , loi de la vie, ta nature qui nous invite à césariser » , tout cela peut être vrai en théorie, pour un monstre imaginaire, pour un homme hypothétique qui vivrait isolé, hors de tout groupement; mais l'homme est un animal politique, une bête sociale, et ce qu'il y a de mieux à faire pour sa sauvegarde, c'est de

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respecter la société dont il tire tout et qui, d'ailleurs, saurait bien l'y contraindre.

Il parla ainsi en conscience et parce que son camarade l'avait mis en cause ; mais g^èné de blâmer un pauvre diable qui se donnait tant de mal pour {jagner trente francs, il lui tapa sur l'épaule :

— Eh bien ! Racadot, tu dois avoir soif? Allons boire un bock.

Racadot s'excusa sur ce qu'il était avec la Léontine ; Rœmerspacher, qui ne lui connaissait pas ces délicatesses, les força l'un et l'autre à accepter. Sturel, Suret-Lefort, RenaudinetFanfournot les accompagnèrent précisément à cette brasserie de la rue Médicis, où plusieurs d'entre eux, pour la première fois, s'étaient rencontrés dans Paris. Mouchefrin avait disparu.

— C'est pourtant vrai ce que j'ai raconté ! dit Racadot.

— Écoute, dit Rœmerspacher; c'est oiseux de discuter si l'on doit se conduire d'après telle théorie. Fût-elle juste, il ne s'ensuit pas qu'elle soit une vérité qui nous influence. Ce qui détermine nos actes est plus profond, antérieur à nos acquisitions d'étudiants. Quand il s'agit de prendre une décision, ce que nous appelons la» vérité » , c'est une façon de voir que nous tenons de nos parents, de notre petite enfance, de notre maîtresse, et qui par là possède une telle force sentimentale que nous lui attribuons le caractère d'évidence.

— Mes parents, ma petite enfance! je ne me

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rappelle rien an delà du lycée. Et le lycée, ce n'est ni Virgile, ni Bossuet, c'est Bouteiller, c'est vous tous. Qu'est-ce que vous m'enseig'nez? Que chacun, pour son compte, se doit tirer d'affaire! et que, si l'on a des rentes, on ne les partage pas avec moi !

Rœmc! spacher, avec une moue expressive, leva les mains en l'air, à la façon d'un homme qui ne saisit pas la logique de son interlocuteur. Il tint Racadot pour un imbécile aigri. On se tut. La Léontine, jadis très sûre d'elle et qui n'eût pas manqué de se lancer dans la discussion, faisait pitié. Renaudin, pour égayer cette triste table, dit :

— Tu sais, Racadot, on raconte que la femme assassinée écrivait à la Vt-aie Répiihlique .

Le reporter, en 1883, ne fréquentait pas la villa Coulonvaux. Il avait mal connu l'amitié de Sturcl et de Mme Aravian, et n'identifiait pas la victime. Rœmerspacher et Suret-Lefort, qui s'en étaient entretenus à part, ne se permirent pas de questionner Sturel, dont la pâleur les émouvait, Racadot, appuyé des deux épaules contre la banquette, ses mains courtes et grosses à plat sur la table de marbre, et la paupière à demi fermée, eût donné à un observateur averti la tragique impression d'un homme dont le cœur bat à tout rompre, mais qui se campe pour une lutte inévitable. Au bout d'un instant :

— Mais cette femme, dit-il à Sturel, tu la connais? Tu t'en souviens... La voyais-tu encore quelquefois ?

Le jeune homme répondit par un {jeste nég^atif et fixa avec persistance la physionomie de Racadot, où la ruse s'était faite plus sensible depuis quelques mois, à mesure que les soucis en chassaient l'expression de force. Le serf, qui jadis parlait d'une voix lourde et sans qu'un de ses muscles bougeât, commença à donner d'abondantes explications, et il {jrimaçait presque autant qu'eût fait le chétif descendant d'une famille opulente.

— Il n'est pas tout à tait exact qu'elle ait collaboré à la Vraie Répiihlique. . . Je lui ai rendu quelques services. . . Je me propose, d'ailleurs, de porter mes renseignements au juge. . . SuretLefort va me guider...

— Il y aurait peut-être une jolie intcrvicAv à te prendre, ditRenaudin.

— Merci ! La Vi-aie République va réapparaître : j'étudie une combinaison.

Ils crurent à une vantardise. Chaque parole aggravait cette lourde soirée. Le nom de Mme Aravian terrifiait ou gênait quelques-uns d'eux, le nom de la Vraie République leur était pénible à tous, car elle évoquait des déceptions, des trahisons, leur impuissance : — en un mot, elle avait été leur premier acte.

Pour réagir, Rœmerspacher, levant son verre, dit avec bonhomie :

— A la prospérité de la Vraie République! La Léonline se mit à pleurer.

— Pourquoi es-tu triste?

— Honoré, j'aimais mieux le temps où l'on ne te faisait pas d'ovation!

— Après-demain nous irons à la campagne toute la journée.

— Vous m'emmènerez, monsieur Racadot?

demanda Fanfournot.

— Ça lui fera du bien, à cet enfant! dit la Léontine en passant la main sur les cheveux du gamin.

Louis Fanfournot, à dix-sept ans, en paraissait treize, parce qu'il mangeait rarement... Une revendeuse de fleurs fanées ne voulait pas s'éloigner, Rœmerspacher offrit des roses à la maîtreese de Racadot.

— Jeudi soir, n'étiez-vous pas déjà à la campagne, dit Sturel à Racadot et d'un ton dur qui choqua.

— Non, j'ai passé la journée et toute la soirée avec la Léontine.

Et tandis que celle-ci pleurait de nouveau, Racadot, qui avait pu répondre de la manière la plus paisible à Sturel, fit subitement une scène grossière au garçon, parce qu'il tardait à lui apporter de « quoi écrire " .

L'atmosphère devenait mal respirable pour tous. Suret-Lefort ayant cherché dans un journal le nom du juge chargé de l'instruction, dictait à Racadot le modèle d'une demande d'audience, quand Sturel, sans une phrase, quitta le café.

Comme elle s'élargit tous les jours, la vie de François Sturel! Successivement il embrasse de

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plus grands problèmes : par la Vraie République il semblait toucher aux relations sociales, à la politique; mais, non, il n'avait fait que se donner un but de vie. Maintenant, dans cette petite chambre, toujours la même depuis son arrivée à Paris, sous ce coin de ciel grisâtre découpé par la fenêtre, vient de s'introduire l'élément nouveau : la question des rapports avec la collectivité. . .

Si personnel jusqu'alors, dans ses instants les plus vertueux il s'était préoccupé seulement de s'exalter vers son type. Il n'était pas encore à l'âge où l'on regarde la vie dun point de vue moral. Cette période où, avec des sens épointés, une énergie moins aventureuse, nous commençons à accepter notre existence telle quelle, ses charges, ses responsabilités, c'est la préparation à la mort. Sturel, jusque-là, se préparait à la vie... Eh bien! la voici, la vie! Cette crise, c'est proprement la première action où il est engagé. Il a un rapport à créer entre lui et les hommes, une décision à prendre, une influence à exercer. N'est-ce pas ce qui s'appelle agir? Cet admirateur de Napoléon n'est pas précisément à son aise.

On assassine sur les berges de Bilancourt, et les circonstances l'en font juge... Son angoisse étonnera des esprits honnêtes qui le trouveront bien hésitant. Celui qui se laisse façonner par la société, qui adopte pour règle de ses jugements l'opinion, pour limite de ses actes la coutume, se maintient à mi-côte des grandes vertus et des grandes fautes, et se préserve de ces pénibles

vertiges de la conscience. L'idéaliste qui revise chacun de ses actes est dans la pénible situation d'un Robinson Grusoé recréant toute la civilisation dans son ile. François Sturel, souvent, sait mal soutenir son opinion, parce qu'il comprend comment ses contradicteurs se figurent avoir raison. Cet honnête garçon risque de paraître moins convaincu qu'un imbécile qui n'a que des opinions de vanité. C'est une faiblesse dans la discussion, cette supériorité, — qui d'ailleurs n'est qu'une demi-supériorité, car, à un degré plus haut, Sturel, sur de tels débats, aurait par avance son parti pris. — Aujourd'hui, il croit connaître des assassins. Ce sont ses amis; même, il a peu d amis de cette intimité. Non qu'il leur soit lié par une vive affection, mais ils ont de nombreuses parties communes : on ne vit pas ensemble quinze années, surtout dans l'âge où l'on se forme, en gardant son autonomie. Si l'on coupe la léte à Racadot, à Mouchefrin, on anéantira des cellules très nombreuses qui ont été excitées à la vie par des idées de Sturel. Ce mot « césariser » , de qui Racadot le tient-il?

La gravité de son rôle, dès la première heure, lui apparut : c'est lui le témoin décisif. Il différait de prendre une résolution jusqu'à ce que se fussent vérifiées ou dissipées les tragiques hypothèses qu'il ébauchait depuis quatre jours. Aujourd'hui son pressentiment, qui jusqu'alors Semblait, vient de se solidifier en certitude. Il va donc conclure son réquisitoire intérieur et juger

ces deux hommes ? Non pas ; il rejette des circonstances qui veulent le salir, le troubler. « Qu'ai-je à me mêler à cette ignominie? Quelle est cette destinée d'être associé à des bandits? Et dans la semaine où je participe avec une si féconde vivacité à la gloire de Victor Hugo ! " A tout prix il sortira de soi-même et de cette Morgue pour se jeter dans l'atmosphère du cadavre héroïque. Vain projet d'évasion; en réalité, il piétine. Tout à l'heure, il n'a pas poussé Racadot; il n'osa pas, les yeux dans les yeux, lui dire : » Mon garçon, je t'ai rencontré, avec Mouchefrin et Mme Aravian, sur la berge de Billancourt. » Il se gardait i cet argument de se prétendre trop mal informé pour agir.

Sans doute, il serait beau qu'en la conjoncture il trouvât une règle certaine. On pensera que chaque jour, en présence d'un crime, des braves gens crient : « A l'assassin ! » et qu'il n'est pas besoin de tnnt subtiliser pour appeler le gendarme. Certes, il déteste ces bêtes féroces et n'empêcherait pas qu'on ne les abattit, mais il les coimaît, il sait bien que ce n'est pas de gaieté de cœur et par plaisir qu'ils en vinrent îà. Quand on les porterait à Mazas, à la Conciergerie, à la Roquette, au Champ-des-Navets, ce serait besogne utile, mais de voirie, plus que de justice. Du moins, s'il hésite, n'est-ce pas pour s'éviter des tracas, et chaque jour nous nous gardons d'intervenir dans des infamies, grandes ou petites, parce que le sage ne se mêle pas aux affaires des autres.

Le mercredi 27, au matin, il se persuada que, la veille, il s'était tracé un programme : attendre le résultat de la démarche de Racadot au Palais. Ce 27, le 28 et le 29, il ne put tenir en place; à plusieurs reprises, au café Voltaire, on le vit entrer, écouter ses amis, ressortir, revenir encore. Renaudin s'intéressait vivement aux démêlés d'un certain général Boulang^er avec le résident général à Tunis; Rœmerspacher querellait Suret-Lefort, qui haussait les épaules à l'idée que Hugo, mieux que Grévy, aurait servi la République à l'Elysée : « Vous auriez donné aux idées françaises une puissance inouïe de propagande. . . » Sturel demeurait dans la perplexité; il se retournait de tous côtés et se voyait seul. Nul ne s'intéressait à son débat, nul n'en partageait l'horreur. L'univers et sa propre conscience ne savaient pas le conseiller. Il se désarfectionnait de soi-même. Il se jeta hors de ^a vie individuelle, dans la vie de la collectivité : épouvanté de ce que lui proposait de pénible son cas, il prétendait sortir de ses sentiments particuliers, se laisser emporter par le courant général de l'opinion, par le fleuve national.

Le crime de Billancourt n'occupait guère Paris. Les grandes nouvelles étaient ceci : on fermera trois côtés de l'Arc de Triomphe, on ne laissera ouverte que la porte sur les Champs-Elysées, pour installer sous la voûte le cadavre du héros. Toute la journée du dimanche 31 et la nuit, il sera exposé au public. Le lundi I" juin, à onze heures, le corbillard des pauvres viendra le chercher.

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L'égalise Sainte-Geneviève est enlevée aux prêtres et, sous le nom de Panthéon, rendue au culte des grands hommes. Dans son testament, il dit : «Je refuse l'oraison de toutes les églises ; je demande une prière à toutes les âmes, » Sturel aurait voulu ne pas être distrait de la prière qu'il donnait au poète.

Ce dimanche matin, dans son lit, le cri des vendeurs de journaux vint lui jeter la grande nouvelle : « Arrestation de l'assassin!... «

La veille, samedi 30, Racadot avait été convoqué au cabinet du juge d'instruction, à qui sa lettre écrite avec Suret-Lefort offrait des renseignements. Vers midi, il fit passer sa carte ; au bout d'une heure, il attendait encore dans ce long couloir éclairé par douze fenêtres sur la Sainte-Chapelle. Bien que tous ses raisonnements le rassurent, il préférerait en finir avec ce magistrat. 11 se rapproche d'un huissier assis à une façon de bureau sur une petite estrade, analogue au pupitre du pion dans les classes, et d'un ton confiant : « Pensez-vous que j'attendrai longtemps? » Son regard et son accent veulent dire : « Croyez-vous que c'est ennuyeux! je me suis dérangé pour aider la justice : je viens volontiers, mais chacun ne devrait-il pas y mettre du sien! » Cette diplomatie est inutile : les huissiers ne songent qu'à causer entre eux et avec les gardes ; leur curiosité blasée ne daigne pas démêler les innocents et les coupables. Racadot pensa que toute la sympathie

qu'il inspirerait ne serait pas un fétu de paille dans le dur eng^renage : et quand même il fumerait des cig^arettes avec les deiix municipaux, ceux-ci ne sont là que pour l'arrêter au sortir de son audition, si le juge leur en donne mandat. 11 se promena le long du couloir; continuellement des avocats le croisaient, rats de prison qui trottinent allègrement dans leur domaine. A travers les vitres, il contempla la Sainte-Chapelle et surtout des passants qui ne semblaient pas jouir assez du bonheur d'être libres. Il s'efforçait d'oublier sa culpabilité pour se mettre exactement dans son rôle, pour être celui qui ignore les circonstances du drame, mais vient spontanément édifier la justice sur le caractère de la victime.

Qui donc pourrait le convaincre?... Après le crime, et quand ils constatèrent que Boulogne est une souricière, ils s'étaient divisés. Racadot, avec bon sens, avait franchi de son pas le plus naturel l'octroi du Point-du-Jour, estimant que dans un passage si fréquenté les employés ne garderaient pas mémoire de sa physionomie. Et par surcroit, le lendemain il prenait la précaution de se faire couper la barbe. La terreur rendit Mouchcfrin absurde : il franchit le saut-de-loup du bois de Boulogne et courut dans le taillis. Et s'il avait été saisi par une des rondes qui, de nuit, traquent les fraudeurs, qu'aurait-il raconté? L'aventure lui réussit. Il rentra dans Paris sans avoir rencontré personne... En argent, sur ce beau corps ensanglanté, ils avaient pris 1 800 francs, de quoi payer

LES PERPLEXITES DE FRANÇOIS STUREL 487

les deux échéances dues pour /a Viaie République. A Moucliefrin, llacadot déclara simplement : « J'aurai toujours pour toi un louis. » Le nain, claquant de peur, ne songeait pas à défendre ses intérêts, mais sa tête... Quant aux perles et aux turquoises, Racadot les expédia, dans une cassette de fer, chez une amie de la Léontine, à Verdun. Enfin, sans mettre sa maîtresse au courant, il la persuada de jurer, qvioi qu'il advînt, qu'il avait passé avec elle et avec Mouchefrin la soirée du 21 . . . Voilà-t-il pas un ensemble de conditions bien faites pour rassurer Racadot?

Au bout de deux heures, il attendait encore; mais le jug^e sortit de son cabinet pour s'excuser et le prier de bien vouloir demeurer. Vers quatre heures, il se prit à espérer qu'on remettrait son audition au lendemain. Décidément il redoutait cette entrevue. Gomme l'action des excitants fait défaut après un court délai, le courage qu'il s'était préparé lui manquait. Brusquement son nom retentit; on l'introduisit dans une petite pièce, où il se trouva seul avec le greffier indifférent et le juge qui, poliment, disait :

— Monsieur Racadot, vous avez désiré être entendu pour donner des rensei^îjnemcnts sur Mme Astiné Aravian. Je ne vous demande pas le serment. Je verrai si je peux vous convoquer à titre de témoin. Voulez-vous dire ce que vous savez?

Dans cette toute petite pièce, le pauvre Racadot se trouvait si éloigné, si distant de ces deux

hommes! Il aurait tant aimé, à cette minute, un bon sourire, une grosse plaisanterie! On a toujours manqué de cordialité avec lui. .. Gomme les fonctionnaires sont odieux!... Il parla, et le son de sa voix lui redonna du courage. Il raconta, en dénaturant un peu les faits pour éviter de mettre en cause Mouchefrin, comment Mme Aravian, fort honorablement, était venue lui dépeindre la fâcheuse situation de nos compatriotes à X... : il avait pu servir des Français et obliger cette dame. Ensuite il avait eu le plaisir de lui faciliter des excursions dans les bas-fonds de Paris : un goût qu'elle partageait avec tous les grands-ducs et le prince de Galles, o Probablement, elle se sera mise en relation avec des rôdeurs. . . »

Le magistrat lui posa deux questions à peine, puis le remercia. De bien-être, en cette minute, Racadot crut rajeunir; il se leva, prit sa canne, s'inclina. En s'appliquantbien à ne pas se presser, il se dirigeait vers la porte, distante de trois pas, quand le magistrat, pour l'acquit de sa conscience professionnelle, presque pour soutenir la conversation, — il a raconté depuis qu'alors il était à mille lieues de rien supposer, — l'arrêta du geste et négligemment :

— Vous avez coupé votre barbe, monsieur llacadot?

— Ma barbe?... Non... oui...

Il se croyait déjà dehors et voilà que cette question. . . Il se rappela ce que l'on dit de la poli-

LES PERPLEXITES DE FRANÇOIS STUREL 489

tesse, de la douceur des juges d'instruction, — et puis c'est au dernier moment, par une phrase, el d'un air détaché, qu'ils vous reprennent.

— Mais qu'avez-vous, monsieur Racadot? Vous pâlissez, vous allez tomber ! Asseyez-vous !

Et quand Ilacadot, livide, et des perles de sueur au front, fut tombé si.r une chaise sans répondre, alors il ne lui dit pas d'une voix tonnante : « Malheureux, vous vous êtes livré! » mais il se tut et le regarda. Enfin :

— Racadot, je suis obligé de vous garder... Je ne vous arrête pas, mais j'ai besoin de vous avoirà ma disposition. On ne vous conduira pas à Mazas ; vous demeurerez ici.

Il supplia, pleura, en s'essuyant toujours le front; quand il sut que c'était inutile, ce gros garçon à la figure amaigrie se mit en une fureur terrible. Il traita de haut en bas le juge et mit en avant le nom de Bouteiller. Au greffier, il cria qu'il le ferait destituer; il qualifia tout le Palais et ses « enjuponnés " de lupanar réactionnaire, et, saisissant le tapis vert, envoya rouler sur le plancher encriers, dossiers, plumes, buvards et la montre du magistrat. L'aiguille s'arrêta sur une heure mauvaise pour Racadot.

— Je n'ai jamais vu un prévenu plus maladroit, dit avec conviction le greffier à son chef.

En réalité, c'est une bête puissante qui, prise au piège, voudrait s'en arracher la patte. Il écumait surtout qu'on l'arrêtât sans preuves, et comme on n'aurait pas traité le directeur d'une

feuille tirant à cent mille exemplaires. Tel était son tapagfe que, derrière le mur, tant d'avocats qui flânent tout le jour dans les couloirs s'amassèrent; et un sentiment de férocité les animait contre le journaliste, parce que deux corporations se croient toujours obligées de se haïr.

Enfin, la porte du jug^e s'ouvrit brusquement. Racadot apparut; ses larmes, sa sueur non essuyée trempaient son visage pourpre et gonflé :

— Arrière les riches, les voleurs, les iainéanls! cria-t-il, les deux bras en l'air.

De plus en plus, il se tenait pour une victime de l'ordre social. Les témoins le huèrent. Il bouscula ses gardes qui coururent pour le rejoindre. Ils le dissuadèrent difficilement de préférer le chemin par où il était venu à la petite porte qu'ils ouvraient sur la gauche. Elle se referma sur lui, comme Feau sur un noyé. Le rire immense des avocats accompagna sa disparition. Il était hors du monde et seul avec ses gardes : un faible avec des forts. Immédiatement, ils le battirent, le frappant de préférence dans la poitrine et dans la figure. Puis on l'entendit qui descendait le petit escalier tournant : pan ! pan! en cadence. Il était calmé. Les gardes, dar.s l'intimité, ont la manière pour vous apaiser et vous faire l'âme résignée qui convient au prisonnier.

De ces détails Sturel connut une partie, le dimanche matin 31 mai. En bon contribuable, il

LES PERPLEXITES DE FRAINÇOIS STUREL 401

fut assuré de la culpabilité de ses amis dont il avait douté tant qu'il n'avait eu que son propre témoignag-e. L'arrestation, c'est pour un Français plus probant qu'un flai<jrant délit.

Qu'allait-il l'aire de Mouchefrin?

CHAPirhie; XVIII

M. Hugo ëtait de plus ea plus pris de pitié pour les milliers d'êtres que la nature immole à ce qu'elle fait de grand.

(Ehnesï Renan. — Mai 1885.)

Le grand amnistieur! C'est sous ce nom et avec ce caractère que le souvenir de Victor Hugo restera vivant parmi le peuple.

(Hknri Rochefort. — Mut 1885.)

STUREL voit qu'il tient dans ses mains les têtes (le Racadot et de Mouchefrin. C'est à lui de savoir s'il les laissera tomber au panier de son, place de la Roquette. Aucune preuve contre Racadot, nul soupçon sur Mouchefrin. A Sturel de s'avancer, de dire : u Je les ai vus avec la victime. 1)

Assassins ! Et couvert du sang^ de son amie ! . . .

La colère simplifie nos rapports avec les êtres qui nous l'inspirent. A mesure qu'il s'indignait.

sa rêverie s'éclaircissait. Il aperçut nettement la j lâcheté de balancer plus longi^temps sa camaraderie et leur indignité, une habitude et un crime. Il parvint à un tel sentiment d'horreur pour leur acte qu'il se méprisa de les avoir connus, prit en haine la victime elle-même et pensa avec plaisir que tous ces acteurs seraient supprimés de la terre.

— Allons, voilà une résolution prise !

Puisqu'il était décidé, rien ne pressait. Il remit au mardi d'informer qui de droit. Il ouvrit le D?'où romain, d'Accarias, relut une ou deux des pièces parfaites du maître, V Hymne à la Terre, Ibo... Vains divertissements : il croyait avoir trouvé la solution et la cherchait toujours; il continuait de se questionner. Il se demanda ce qu'il avait entendu dire par ceci : « des misérables dont il faut débarrasser la société !» — « Misérables, oui ! mais est-ce à moi de nettoyer la société?... Ai-je jamais dit qu'il fallait respecter l'ordre social et la convention qui le régit? La bassesse de leur acte me répugne d'instinct; comment du mot «césariser» arrive-t-on à tirer cette ignoble conséquence ?. . . Toutefois chacun de mes jugements jusqu'alors impliquait qu'on trouve sa loi en soi-même et non dans la règle édictée par la collectivité. Dès lors, m'appartient-il de les livrer aux rigueurs de cette règle? Où me suis-je préoccupé d'agir pour le bien social? Ai-je sérieusement examiné la débine de Mouchefrinqui parfois ne mangeait pas?... »

A ce moment, le nom de Moiichefrin avait pour Sturel l'odeur fétide et pitoyable du linge des pauvres. Il se représenta comment les choses se passeraient s'il le dénonçait. Dans le cabinet du juçe, puis en cour d'assises, de son doigt tendu, il confondrait Mouchefrin terrifié. Gela serait lu dans les journaux de Lorraine, qui sont imprimés avec des clous, comme les almanachs, et que les bonnes g^ens ânonnent : et ces simples l'appelleraient tantôt le « dénonciateur » , tantôt « celui grâce à qui. . . » Mais enfin la vérité serait celle-ci : ils étaient de Villerupt, de Custines, de Neufchàteau ; ils sont partis ensemble du lycée de Nancy pour Paris; Mouchefrin pendant trois années a maigri faute de nourriture, et Sturel, pour fiAir, l'a fait guillotiner.

Sa rêverie se fixait sur cet aspect qui, maintenant, se substituait à tous les précédents : c'était comme un tableau vivant ; l'idée prenait des formes sensibles. Avec une troupe déjeunes cavaliers, il entre dans la vie; tous jeunes, tous beaux, confiants en eux-mêmes et dans leurs camarades. Ils passent les barrières de Paris; mais voici que, de toutes les fenêtres, Paris tire sur eux. Deux sont atteints : Mouchefrin, Racadot; Sturel, plus heureux, intact, s'élance, les désigne, les pousse à bas de cheval, aide aies jeter à l'égout... II sua de son épouvante en reconnaissant qu'il était ce traître qui traîne par les pieds un ami.

La cloche du dîner vainement sonna. La nuit

vint. Il reja'ardait dans la nie rallunieur approcher sa lance des réverbères; en même temps, malf^ré lui, des choses indifférentes, des mots, des images passaient devant son esprit. Il se rappela que Renaudin avait reçu nn mot de remerciement de ce général Boulanger qui avait, à Tunis, des querelles avec le résident, et il s'étonna qu'un général prit la peine d'écrire à un reporter. Il restait engourdi dans la complète obscurité, s appliquant à maintenir le silence et son immobilité pour vivre le moins possible; il lui était intolérable d'examiner son cas : ainsi le malade s'efforce de fuir l'idée de sa douleur pour ne pas l'exacerber. iVlais sa pensée rôdait toujours vers le champ de la mort, sur la berge solitaire et décriée... 0

11 revécut une après-midi où sa promenade l'ayant conduit de Boulogne au Point-du-Jour par la Seine, il avait compris le sens de la petite fête suspecte et pauvre qui se tient en permanence dans l'espace soumis aux servitudes militaires. Une division de jeunes lycéens passait. 11 y avait au premier rang un tout petit, de quatre ou cinq ans; sa tunique trop grande, trop lourde, trop cuirassée surtout, ne se prétait pas à ses membres débiles et souples; elle lui faisait un gros harnachement dans le cou, quelque chose du bât d un ânon et de l'habit d'un académicien. Son pantalon de drap superbe, trop long par prévoyance, traînait dans la poussière; on lui montait sur les talons. I] était grave, pâlot et malheureux... Vu

peu après, soulevant un nuage avec leurs pieds faits à traîner sur des planchers, ua atelier de modistes s'avançait, difformes, ig^nobles de vice, mais ivres de plein air et toutes prêtes à se mettre nues. Tristes dégénérées qui fêtent le jour de madame ! . . . Une vache sur ses quatre pattes figure parmi des décombres, assistée d'un industriel qui la trait dans un verre, cependant que debout les consommateurs attendent... Des chevaux de bois animent de leur musique le public des guinguettes canailles. . . Tout ce décor vulgaire est serré entre la Seine et les fortifications, sur un terrain de gravats plus triste pour Sturel qu'audessus de la vallée du Hinnon la Colline du Mauvais Conseil où se pendit l'Iscariote. Mais par delà le fleuve qui travaille à charrier d'indéfinis convois de tonneaux, il y a du moins les courbes élégantes d'une vallée que l'homme n'a pu toute souiller. Soulevons-nous de ce lieu criminel. La poésie, qui est délivrance, se fait sensible sur les hauteurs de Mcudon et de Bellevue...

Dans l'esprit de Sturel, fatigué et à jeun, ces souvenirs deviennent un tableau, une belle peinture où il figure comme personnage principal. Ils forment une composition d'après une œuvre de goût très allemand, répandue par la photographie et que l'on voit au Musée de Francfort : un Gœthe au large chapeau et de vigoureuse beauté, étendu dans une forte et joyeuse campagne qu'il contemple et sans doute absorbe. Dans cette vision de demi-délire, un jeune homme, pareil à Sturel

comme un frère, lui apparaît avec la posture réfléchie de Goethe; il n'est pas assis devant le nohle horizon romain, mais au triste paysag^e de Billancourt qui sentie vin, la crapule et le crime. Seulement sa pensée s'en détourne pour chercher sur les coteaux de l'horizon la beauté et la délicatesse. Il ne met pas son orgueil, comme un Gœthe, à prendre conscience de ce qui gît d'éternel dans les formes diverses de la vie : avec une âpre mélancolie, il dédaigne fortement la subalternité des formes qui l'entourent et les franchit pour rejoindre de beaux lointains... Alors Sturel, tandis qu'il se contemplait avec sympathie dans ce tableau imaginaire et dans l'expression dégoûtée de ce sosie, entendit une voix qui l'apostrophait : « Oui, disait-elle, c'est bien; dédaigne ces infamies, isole-toi dans tes rêveries... Tu complètes ta collaboration ; tu t'enfonces dans une complicité, quand tu crois gagner les hauteurs. Tu fus le confident des pensées assassines; au nom de ce passé, tu vas permettre l'avenir ; bravo ! camarade parfait. Applaudissons 1 Ta générosité, qui leur sauve la vie, est un arrêt de mort pour d'autres inconnus. Poursuis ton propre développement, sans te souiller à faire le justicier, — et puis il y aura deux bandits qui, par ton bon plaisir, avec ton laissez-passer, chercheront une autre victime. . . »

Protestant avec horreur contre ce sermon, Sturel se leva ; il descendit dans la rue ; il s'appliqua à dissiper tous les aspects de cette dialec-

tique. Dans une brasserie, il se fit servir à dîner; la fièvre l'empêcha de rien mang^er. Un quart d'heure après, il se présentait à la porte du café Voltaire et fit demander Rœmerspacher et Suret- Lefort, qui le rejoig^nirent sur le trottoir, tout atterrés par les journaux.

Après des interjections, où se manifestait l'étonnement et l'horreur de tous ces camarades qui furent, on peut dire, des compagnons de lit, Rœmerspacher déclara :

— Mouchefrin doit en être.

Sturel, aussitôt, leur demanda l'engagement de se taire, puis il raconta sa rencontre sur la berge de Billancourt. Enfin il conclut :

— J'hésite sur la résolution à prendre. Je ne veux pas en avoir seul la responsabilité. Nous forrnions un clan; nous avions en commun certaines conceptions : c'est nous son vrai jury.

— Le plus simple, dit Suret-Lefort, c'est que tu n'aies rien vu, rien entendu, rien su. Gomme témoin, tu seras convoqué trente fois chez le juge d'instruction, mécanisé par l'avocat à l'audience. Laisse tout cela.

Rœmerspacher se prononça avec une grande fermeté :

— Je fais partie d'une société constituée, je ne la remets pas en question. Ce Racadot, ce Mouchefrin sont des poussières vénéneuses ; il ne faut pas qu'ils se répandent pour tout empoisonner... Mouchefrin a insulté Saint-Phlin : une morsure dont Saint-Phlin eut une partie de son

être gâtée. Notre g^roupe, alors, n'y donna nulle sanction. Aujourd'hui, l'acte tombe sous le coup de la loi : qu'elle frappe! Si tu veux, Sturel, éparg^ner deux misérables, pourquoi me prendstu pour confident! Je te reprocherai comme une faute grave à mon endroit de m'avoir imposé un dépôt moral qui me répugne.

Sturel répliqua avec émotion que ses amis ne pouvaient douter de son horreur pour ce crime : certes, il ne gardait aucune indulgence pour des personnages dont il ne voulait plus entendre parler, mais il ne savait pas s'il supporterait le rôle de bourreau.

— Ils n'auront pas de circonstances atténuantes, dit Suret-Lefort; que Sturel parle, c'est en effet la mort.

— Eh! répondit Rœmerspacher, il ne s'agit pas de savoir si la misère explique leur crime, si des indignités égales demeurent impunies. La société doit les abattre, comme elle abat les loups et les sangliers en hiver dans les bois de Neufchâteau.

Sturel les pria de l'atteiulre vers une heure du matin, au même café, et s'éloigna, suivant d'instinct le fil de la foule qui, dans cette nuit du 31 mai au l" juin, s'enroulait sur l'Arc de Triomphe, pour les fêtes faxicraires de Victor Hugo.

De grand matin, ce dimanche même, 31 mai, la famille et les vingt maires de Paris avaient

accompagné le long de Tarenue d'Eylau, depuis cinq jours avenue Victor-Hn^o, l'illustre dépouille qu'on allait installer pour vingt-quatre heures d'apothéose sous l'Arc de Triomphe, Dix mille personnes attendaient. «Tête nue! » cria-t-on quand s'éleva sous le monument l'hôte des six cent cinquante-deux généraux de l'Empire.

Tout le jour ce fut le défilé de Paris dont les rangs pressés se formaient avenue Hoche, pour s'écouler par l'avenue du Bois. Haussée sur un double piédestal de velours violet, une immense urne qui montait jusqu'au cintre proposait aux plus lointains regards le cercueil. Partout des écussons dans des trophées de drapeaux affichaient comme des devises glorieuses les titres de ses œuvres. Leurs noms, toujours jeunes dans l'esprit de ce peuple parisien, habitué des théâtres ou des lectures par livraisons, protestaient contre l'idée de mort. Un immense voile de crêpe, dont on avait essayé de tendre l'angle droit de l'Arc de Triomphe, paraissait, des Champs-Elysées, une vapeur, une petite chose déplacée sur ce colosse triomphal. La garde du corps, confiée aux enfants des bataillons scolaires, était relevée toutes les demi-heures pour qu'un plus grand nombre participassent d'un honneur capable de leur former l'âme.

Ces enfants, ces crêpes flottants, ces nappes d'admirateurs épandues à l'infini et dont les vagues basses battaient la porte géante, toutsem-

blait l'effort de py{jmées voulant retenir un géant : une immense clientèle crédule qui supplie son bon génie.

Aux premières heures de la nuit, ce dimanche, vers l'instant où la foule entraînait François Sturel, le culte, un peu officiel jusqu'alors, gagnait les masses; Paris, qui était allé dîner, revenait avec de plus grandes facultés d'enthousiasme. D'abord presque uniquement respectueuses, courbées d'admiration devant cet homme des sommets et des nuages, les petites gens s'attendrissaient en pensant que c'était le dernier soir de la présence réelle. Le vieillard, enlevé au mouvement de la grande ville, allait se décomposer dans les compartiments administratifs de la mort, au Panthéon. Déjà le cercueil devenait invisible, perdu là-haut, dans le sombre de la nuit. Les nerfs frémirent. Jusqu'alors pareil aux grandes divinisations impériales romaines, Thommage prit l'intensité des fêtes funéraires d'Orient. Dans les Champs-Elysées, dans les avenues d'Iéna, Hoche, Friedland, de l'Aima, Marceau, Kléber, Victor-Hugo, du Bois, de la Grande-Armée, sur les pentes de cette longue colline, toute belle ordonnance fut rompue par l'émotion de ces masses campant autour d'un cadavre. Par la puissance de ce bouleversement moral, et dans la liberté d'une fin de dimanche, quelque chose de trouble émergeait du fond des consciences. Le premier soir de la mort, après une visite au cadavre étendu sur son lit, un journaliste avait

écrit : » En face de cette vision funèbre, on comprend les hallucinations, les touchants malentendus d'où sont sorties tant de religions. Il faut un effort de la pensée pour se replacer dans notre siècle de science et d'analyse, pour s'avouer que celui que nous pleurons n'a été qu'un homme. . . » Ainsi dès le 22 avait commencé l'apothéose; mais de ce long office des morts la nuit du dimanche au lundi fut l'élévation, l'instant où le cadavre présenté à la nation devient dieu.

Quelles ne sont pas les imaginations de tout un peuple surexcité par la gloire et la mort? Demain, lundi, quand ces masses porteront le dieu au Panthéon, l'aube aura dissipé ces orageuses vapeurs. Il faut l'avoir vu, le cercueil soulevé dans la nuit noire, sombre lui-même à cette hauteur, tandis que les flammes vertes des lampadaires désolaient de lueurs blafardes le portique impérial et se multipliaient aux cuirasses des cavaliers porteurs de torches qui maintenaient la foule. Les flots, par remous immenses, depuis la j place de la Concorde, venaient battre sur les chevaux épouvantés, jusqu'à deux cents mètres du catafalque, et déliraient d'admiration d'avoir fait un dieu. Des ad orateurs furent écrasés aux pieds de l'idole. On savait qu'à ce cadavre douze hommes jeunes avaient été donnés, poètes et fanatiques, pour l'honorer et le servir. Jean Aicard, Paul Arène, Victor d'Auriac, Emile Blémont, Courte- ' teline, Rodolphe Darzens, Léon Dierx, Edmond Haraucourt, Jacques Madeleine, Tancrède Mar-

tel, Catulle Mendès, Armand Silvestre veillèrent dans un vent terrible qui leur apportait Quasimodo, Hernani, Ruy Blas, les Burgraves, monseigneur Myriel, Fantine et le cher Gavroche et des milliers de vers bruissants, et des mots surtout, des mots, des mots! car le voilà son titre, sa force, c'est d'être le maître des mots français : leur ensemble forme tout le trésor et toute Tàme de la race. A ces écrivains de sa garde, Hugo est sacré comme le bienfaiteur qui leur a donné leurs modèles, leurs rythmes, leur vocabulaire. Durant ces longues heures nocturnes, ils se définissent son rôle historique dans la littérature française. C'est son aspect légendaire qui prévaut dans les masses et qui les courbe d'amour ; pour elles et fort justement, il est ceci : la plus haute magistrature nationale. Elles le remercient de l'appui magnifique qu'il a donné aux formes successives de l'idéal français dans ce siècle. Oui, c'est le chef mystique, le voyant moderne, non pas le romantique, élégiaque et dramaturge, que ces grandes foules assistent.

On a justement défini l'Arc de Triomphe en plein jour : « une porte sur le vide » . Cette nuit-là, c'était une porte ouverte sur le néant et sur le mystère. « Je refuse l'oraison de tous les cultes. Je crois en Dieu » , disait le poète dans son testament répandu à des millions d'exemplaires. Sur ce seuil, nous le voyions faisant parmi nous son dernier acte, son geste suprême. Il proclamait un inconnu auprès duquel

il demandait qu'on intercédât. Voilà le mystère. Il donnait une précision grandiose à cette vérité qu'on voile : l'échec final de tous les efforts. Voilà le néant. « Eh quoi ! ne plus le voir, ce grand ami de Paris! Il avait, parait-il, des facultés plus qu'humaines. Si celui-là meurt ainsi, que sera-ce de moi, misérable?... Que lui servent mes hommages! J'aime mieux vivre obscur, infime, jouir de cette fête dans l'ombre des marronniers, que me défaire sous cette orgueilleuse décoration. . . »

Comme tous les cultes de la mort, ces funérailles exaltaient le sentiment de la vie. La grande idée que cette foule se faisait de ce cadavre, et qui disposait chacun à se trouver plus petit, charriait dans les veines une étrange ardeur. C'était beau comme les quais des grands ports, violent comme la marée trop odorante qui relève nos forces, nous remplit de désirs. Les bancs des Champs-Elysées, les ombres de ses bosquets furent jusqu'à l'aube une immense débauche. Paris fit sa nuit en plein air. C'eût été le chaos, si ce monde trouble n'avait eu son phare. — Une foire? Non, l'humanité autour d'un cercueil!... Nuit du 31 mai 1885, nuit de vertiges, dissolue et pathétique, où Paris fut enténébré des vapeurs de son amour pour une relique. Peut-être la grande ville cherchait-elle à réparer sa perte. Ces hommes, ces femmes avaient-ils quelque instinct des hasards brûlants d'où sort le génie? Combien de femmes se donnèrent alors à des amants, à

des étrangers, avec une vraie farie d'être mères d'un immortel ! Les enfants de Paris qui naquirent en février 1886, neuf mois après cette folie dont ils reçurent le dépôt, doivent être surveillés.

Cette nuit même, des êtres nouveaux apparurent à la vie. Comme le vent de la mer, l'enthousiasme fouette nos forces. Ces sentiments qui rayonnaient du cadavre à travers cette foule, en même temps qu'ils créaient un état commun à tous, suscitaient en chacun des phénomènes divers. L'immense majorité, toute prête à recevoir la parole fécondante et qui se fait attendre, n'aurait pas su d'elle-même s'exprimer avec plus de bonheur que M. Marraottan, maire de l'arrondissement, qui affiche : « Le monde vient de perdre Victor Hu^jo. Dans le monde, c'était !a France; dans la France, c'était Paris qui le possédait. Dans Paris, c'est à Passy que le grand homme est venu vivre les dernières années de sa grande vie. Habitants du XVP arrondissement, soyez fiers. » Et pourtant, de cette foule peu consciente, les uns, voyant la gloire, frémissent; d'autres, sentant la mort, se hâtent de vivre; d'autres encore, coudoyés par des coreligionnaires, voudraient fraterniser. Ils font mieux, ils s'unifient : ce prodigieux mélange d'enthousiastes et de débauchés, de niais, de simples et de bons esprits, s'organise en un seul être formidable, campé au pied de la hauteur. Sa face qu'il tourne vers le cercueil et qu'éclairent les torches funéraires est faite de cent mille visages, les uns

immondes, les autres extasiés, mais aucun insensible. Sa respiration fait le bruit de la mer.. .

Ah! qu'il voudrait, le pauvre géant populaire, le monstre inconscient, être vraiment créateur et qu'une telle journée ne demeure pas seulement un témoignage prodigieux de l'excitabilité de Paris.. .

Cet ensemble mystérieux était du moins extrêmement propre à mettre le perplexe Sturel dans un état philosophique d'où il distinguerait sa vérité. Pour qui cherche à juger avec moralité, c'est un bon système de se dégager de l'accidentel et de se placer à un point de vue éternel. Nul ne pourrait y élever ce jeune homme susceptible de grandes impressions plus sûrement que Victor Hugo, à qui cette apothéose donne ce soir-là une autorité surhumaine.

Ce contemplateur nous enseigne qu'il n'y a pas que le clair, le certain, le fixe, l'isolé : il nous restitue le mystère, le changement, la solidarité de tout être et de toutes choses. On se refuse à le suivre si, en l'écoutant, on songe qu'il est un contemporain, avec toutes les infirmités d'un homme sur qui nous renseignent des journalistes malicieux et capables d'interprétations basses; mais si, par l'imagination, on lui prête du recul, si l'on veut bien l'entendre comme un prophète de jadis, il y a un immense profit à obtenir de son œuvre. Et l'on a raison d'écouter sa voix comme une voix primitive. Les mots, tels que savait les disposer son prodigieux génie verbal, rendent

sensibles d'innombrables fils secrets qui relient chacun de nous avec la nature entière. Un mot, c'est un murmure de la race figé à travers les siècles en quelques syllabes; c'est le long écho d'un grognement de l'humanité quand elle sortait de la bestialité. On y trouve le premier éveil mystérieux de notre ancêtre qui, s'étant dressé sur ses pattes de derrière, s'exprima. L'individu alors se différenciait peu de l'espèce, voire de l'animalité entière; nous n'avions pas uon plus séparé le monde moral du matériel. A cette fraternité, à cette communion, les mots maniés, assemblés, restitués dans leur jeune splendeur par Hugo nous font participer : c'est directement que leur force mystique agit sur notre organisme ; par l'agencement et la force de son verbe, Hugo dilate en nous la faculté de sentir les secrets du passé et les énigmes du futur; il jette des lueurs sur les étapes de nos origines et sur la direction de l'avenir... Parole, parabole, de jtaca et BaÀ- J,sLr « jeter à côté " : plusieurs de ses paroles nous ont vraiment menés sur les bords de ce double abîme dont il parlait volontiers, gouffre d'ombre sous nos pieds, gouffre de lumière sur nos tètes.

François Sturei, familier avec Hugo depuis les lectures qu'au collège leur avait faites Bouteiller, prolongeait sa promenade parmi ces masses grouillantes et en recevait de l'excitation. « Chacun de ces hommes, se disait-il, appartient à la vie isolée, et peut-être à une vie fort canaille,

par ses actes, mais à la vie en commun par sa sève. La sève nationale aujourd'hui est en émoi, et voilà que tous ces individus pensent généreusement. Des millions d'êtres sont sacrifiés, voire damnés, uniquement parce que la nature en fera, dans ses abîmes, comme dit Hufjo, quelque chose ' de grand. C'est de là que tout monte et s'affranchit. Il y a des instants ig^nobles, mais leur somme fait une éternité noble. Hug^o me le fait sentir avec trop de vivacité pour que je connaisse la colère, le dég^oùt, le mépris; son œuvre et cette foule me rappellent fort à point l'unité mystérieuse de toutes les manifestations de la vie. Acceptons notre rôle et les rôles que jouent nos voisins. Plaise à la nature que nous soyons de naissance conditionnés pour le bien et que rien d'extérieur ne vienne trop fortement tenter notre libre arbitre ! Maintenons-nous de notre mieux au fil de l'eau; passons avec le flot de nos contemporains. Notre existence, la leur, ne sont qu'une seconde d'un geste plus général qui nous échappe. Un Racadot, un Mouchefrin sont aussi nécessaires à ce geste qu'aucun de nous. . . »

C'est ainsi que Sturel, par Victor Hugo, arrivait au même résultat que par Astiné. L'Asiatique vivait toujours en lui. Elle y avait déposé des éléments à jamais amalgamés avec la nature pr< pr ' du jeune Lorrain. Cette partie intime de Sturel qui est proprement Astiné, déjà à plusieurs reprises l'avait engagé à ne pas s'empêtrer dans des soucis de légalité, à se satisfaire de ce beau

mot : « fatalité » , pour qu'il acceptât l'irréparable. Hugo venait confirmer Astiné ; il confirmait aussi les mélancolies du jeune lycéen qui jadis contemplait les étoiles.

A la fin de cette soirée, Sturel se décidait à accepter, sans poursuivre de vains remèdes, de vaines veng^eances, la chose atroce accomplie. Seulement, ce n'était plus en voluptueux méprisant comme le lui avait conseillé l'Asiatique, mais en métaphysicien qui ne trouve de repos qu'à envisager les choses sous leur aspect d'éternité; non en sceptique, mais en croyant qui ne donnera pas aux détails la valeur qu'il réserve au tout, dans lequel chaque homme se justifie par sa nécessité.

Sturel, vers minuit, revint au café Voltaire, et dit à Rœmerspacher, à Suret-Lefort :

— Je désirerais avec vous, de ce pas, aller chez Mouchefrin.

— Non, dit Rœmerspacher, je suis un homme social : je ne connais plus ce bandit. Si ton secret m'appartenait, Mouchefrin coucherait au Dépôt.

Sturel décida Suret-Lefort à l'accompagner.

Il était deux heures du matin. Ils montèrent jusqu à la rue Saint-Jacques : Racadot, le soir de la conférence, avait donné au jeune avocat cette adresse. Ils sonnèrent. Une voix demanda :

' — Qu'est-ce que vous voulez?

— M. Mouchefrin.

— Oh! pour M. Mouchefrin, c'est trop tard. Suret-Lefort dit :

— Nous donnerons vingt sous.

La fenêtre se referma. Au bout de quelques minutes, on ouvrit la porte. Sturel paya. La femme dit :

— C'est au cinquième, à gauche.

Elle leur prêta un morceau de bougie. Ils gravirent un escalier interminable, humide, avec une corde ignoble qui frémissait au milieu : un vrai puits de misère.

Au cinquième, à gauche, Sturel frappa une première fois, rien ne répondit. Une seconde fois : rien encore. Une troisième...

— Qui est là? dit un souffle.

Suret-Lefort, qui méprisait durement les vaincus et qui goûtait les plaisanteries professionnelles, répondit en déguisant sa voix :

— Ouvrez, c'est le commissaire î

Dans le silence, Sturel crut entendre les battements du cœur de Mouchefrin. Il ressentit comme l'effroi d'un sacrilège à forcer ainsi la conscience de leur ancien ami. La clef tourna, et puis quand ils entrèrent, dans l'espace d'une seconde, à la lueur de leur bougie levée, ils eurent un inou- Miable spectacle de misère humaine.

Mouchefrin était debout au milieu de la chambre, en chemise, — une pauvre petite chemise, si mince, et touchant à peine à ses genoux. — Il grelottait, le nain, quoiqu'on fut en été;

mai» tant de privations et ses dernières terreurs, l'avaient anémié, réduit à ce misérable squelette. Ah ! la pauvre bête féroce ! Ils le virent trembler comme la flamme de leur chandelle sous le courant d'air du palier. Puis il les reconnut. Il s'assit et, le cou en avant, se reprit par trois fois pour dire seulement : « Quoi? -> avec l'accent hideux d'un corps désorganisé par la peur.

Une peur qui, depuis le 21 mai jusqu'à ce 31, n'avait pas cessé de grandir! Mme Aravian n'avait pas refroidi que déjà Mouchefrin regrettait son affreuse misère précédente, dont s'accommodait à la longue son indifférence cynique. La victime reconnue, l'horreur de son crime lui apparut. « Grains la potence plus que ta conscience » , dit avec justesse La Mettrie. Avec quelle angoisse il attendait les journaux! Et dès qu'il les avait lus, il était obligé de s'étendre à cause des battements de son cœur. Tout le monde lui inspirait de la répulsion. Il croyait que ces mots : «Voilà l'assassin ! I) étaient inscrits en gros caractères sur son visage. Il errait et buvait pour écarter de son regard le cadavre sanglant et l'image de la guillotine. Après avoir sillonné tout Paris, harassé, il ne rentrait qu'à l'heure extrême permise aux pauvres par sa concierge. Il se couchait et ne dormait pas. A peine assoupi, il se réveillait en sursaut. S'il avait eu de l'argent, il aurait fui. Sur le gain du meurtre, il n'avait touché qu'un louis. Si dominatrice sur les nerfs est la contagion de la terreur, que Eacndot, pris de vertige à côté

512 LES DERACINKS

du désarroi de Mouchefrin, devait le quitter ce dimanche 31, lendemain du jour où on l'arrêta. Cette arrestation, nul doute que Mouchefrin ne l'eût devinée dès le samedi 30, quand il ne vit pas rentrer Racadot du Palais. Quel dut être son affolement, toute la nuit suivante, et tout ce dimanche où, sans bouger, il attendait que la police vînt l'arrêter, on le devine à l'intonation inhumaine de sa gorge serrée :

— Quoi?. . . dit-il ; quoi? quoi?

— Mouchefrin, dit Suret-Lefort, de sa voix nette, Racadot a parlé.

— Ah ! Racadot a parlé, le misérable !

Et comme s'ils eussent été confrontés, ce fut la scène, que les juges d'instruction connaissent bien, entre deux complices qui mangent le morceau. Furieuse attaque contre l'absent : toute une avalanche de boue qui tombait de cette bouche tordue par de vraies secousses d'hystérie. Il avait l'air d'un haillon dans une tempête. Plus encore que par ses terribles révélations, par sa convulsion physique, il épouvantait les deux assistants qui se rappelaient l'avoir vu petit garçon et bon élève.

Alors sur le lit, quelque chose remua et l'on vit d'abord comme un paquet qui bougeait, puis comme un gros chien qui se dressait, se dégageait : c'était la Léontine accroupie.

— Menteur! menteur! veux-tu laisser mon homme? cria-t-elle à Mouchefrin.

a Mon homme!... • Comme elle a dit cela

avec une viilgrarité puissante!... Ils allaient se frapper :

— Taisez-vous ! leur cria Sturel.

Quelle scène et dans quel décor! Des brassées de fleurs ornaient pourtant le pot à eau, mêlaient leur parfum à ces hontes : car la veille, samedi, Mouchefrin avec la Léontine, tandis que Racadot se débattait chez le juge, avait fait une partie de campag-ne. Elle avait rapporté ces fleurs. Mais lui, qu'il avait mal participé de la douceur et des verts délicats de Meudon, ressuyés par le dernier soleil de mai!... C'est au retour qu'ils constatèrent que Racadot ne revenait pas du Palais.

L'affreuse altercation de Mouchefrin et de la Léontine avait duré moins de deux minutes. Maintenant la femme pleurait. Alors ils distinguèrent dans un recoin de la chambre un troisième personnage : Fanfournot . Cette misère donne asile à de plus misérables.

— Nous ne tenons pas à te perdre, Mouchefrin ! dit Sturel.

— Je te défendrai, ajouta Suret-Lefort.

— Voilà! dit la Léontine, notre malheur servira à quelque chose pour ces messieurs.

Et l'accent qu'a la voix de ces parias, le regard qu'a leur œil, ce n'est pas un accent, un regard d'un homme à un homme, ce n'est pas un rapport entre des êtres particuliers, c'est l'accent, le regard de toute une classe répandue sur le vasie monde civilisé, c'est le seul rapport possible entre

la misère associée à l'esprit d'analyse et la culture favorisée par les loisirs.

Et qu'est-ce que ce lieu-Ià? Ce n'est point une pièce close, délimitée, particulière. C'est un point d'un plan immense où tombe un mince jet de lumière. Il semble à SLurel que, dans l'obscurité d'une vaste plaine, froide, lugubre, désolée, dangereuse, quelques rayons tremblants éclairent un nid sinistre bâti à ras de terre, demi-noyé dans l'eau, dispersé par les vents. Mouchefrin n'est pas un homme, c'est un être subm.ergé, une chose fuyante et rampante. Dans l'abomination de cette nuit, par rimbécillilé de son acte, c'est un reptile qui veut arrivera l'être, se différencier des boues, des fièvres, du chaos où il se meut, et qui ne parvient à s'affirmer que par sa force pour nuire. Sturel le voyait, ce Mouchefrin, jaloux, envieux, absolument incapable de lever sa tête mince et plate, sinon pour siffler; — mais jamais pour concevoir l'ordre du monde.

Ce nain abruti ne se croit pas un criminel, et même il tient pour évident qu'il est une victime... A ses côtés, la femelle, la Léontine, fidèle au malbeur, le regard brouillé par les larmes, sans enfant contre son maigre sein, fatalement vouée, semble~t-il, à la plus basse prostitution des casernes... Et puis le jeune garçon, le fils du concierge au front d'entêté, convaincu de son génie et que seuls les moyens matériels lui manquent. Depuis la conférence du 16, il répète : « Ah ! si j'étais un homme, comme M. Racadot ! »

Ces malheureux pourtant ont fini par se délaclier de leur coin d'ombre. Dans ce spasme de terreur, plus de honte du sexe ni de la nudité. Domi-vêtus ou pas du tout, devant ces heureux camarades qui, de tant de façons, les doivent humilier, les trois vaincus se sont rassemblés, se pressant de leurs pauvres corps, soit à cause du froid, soit par fraternité dans la peur. La bougie éteinte et sous la première aube indécise, qui les glace, ils ont pris leur forme véritable : d'eux trois, on ne voit plus les traits particuliers, mais seulement un groupe, un vague objet pitoyable, un nœud humain dont les membres enlaces trahissent de longues misères et laissent deviner des faces comme il en «ît dans le i^anier de son du bourreau. Le grand dos de la Léontine, assise, avec samaij<jreur de chienne sans enfants; la taille chétive de Mouchefrin, voûtée par la terreur, et l'attention qu'il donne aux paroles de Suiet-Lefort; l'élan de Fanfournot, penché comme un jeune titi sur le cinquième acte d'un drame, tout cela compose dans cette lueur et pour l'esprit surexcité de Sturelun gros œuf offrant les aspects d'une triple éclosion sinistre.

— Pouvez-vous m'écouter? répétait Suret-Lefort, qui ressentait en professionnel ces circonstances sinistres. Êtcs-vous en état de me comprendre? Ne répondez rien au juge. Refusez de signer. Laissez-vous accuser, laissez-vous questionner... Ne dites rien. Je te ferai acquitter, Mouchefrin. Dès aujourd'hui je verrai Bouteiller.

Qu'ils se taisent, peu importe ! Nous les entendons. Leur respiration, les battements de leur cœur, tout le mouvement déterminé en eux par une telle nuit commandent leur sentiment, leurs paroles intérieures qui, avec des différences de tonalité, s'unissent.

J'entends la femme. « J'étais née pour le malheur, dit-elle. Nous étions trop bons. On n"a pas fait pour nous le quart de ce que nous faisions pour les autres. Racadot a nourri Mouchefrin. Racadot a mis en valeur Suret-Lefort, Sturel, Rœmerspacher. Tous nous rejettent... La chose doit retomber sur leurs tètes. »

Et Mouchefrin dit : « Qu'est-ce que je demandais? Rien qu'à manger. Au collègue, je les valais tous. J'aurais été aisément un g^rand médecin... Les autres en font bien plus que nous. »

Et Fanfournot : « M. Racadot est un homme de génie. Il ne parlera pas. Mon devoir, c'est d'être fidèle à sa maîtresse et à Mouchefrin. Je vois que, s'il a risqué sa vie au lieu de croupir dans la médiocrité, c'est parce qu'il avait une énergie admirable. »

On peut distinguer aussi la pensée de Racadot dans sa prison : « Que va devenir, dit-il, la pauvre Léontine, qui m'est si dévouée et dont j'ai fait le malheur? »

Ah ! si distinctes pour qui se penche sur cette misérable chambrée, ces effusions se mêlent et se fondent en un accord parfait pour qui les écoute d'une certaine hauteur, et par exemple en

se plaçant au point de rhistorien social. On entend alors :

Il Nous sommes le crime et la honte; mais nous avons des sentiments fidèles. L'ordinaire des convenances, la moralité, l'honneur, rien n'a de sens pour des êtres qui s'étant choisis ne connaissent désormais qu'eux au monde. A l'ensemble des lois qui réj'jissent les cités, notre amour substitue un pacte; nous avons rompu les entraves sociales, mais plus étroitement nous lie la chaîne des complices. Il fait bon aimer dans la peur derrière des cloisons où l'on tremble, et bien intact, serrer dans ses bras celui que traque la société. "

Petites mondaines, vos amours sont trop fades ; vous n'y mettez rien que de la vanité et une chétive sensualité; mais dans les amours de laLéontineil y a la volupté de trembler ensemble. Et ces hors-la-loi se garderont leur foi dans les pires difficultés, jusqu'à Saint-Lazare, jusqu'à la guillotine, bien que l'anneau nuptial, ils ne le demandent pas au maire ni au prêtre, et qu'ils admettent de le chercher aux doigts des assassinés, de qui, elle Vénus, tiendrait les pieds, tandis' que lui, Mars en casquette, frapperait. La fidélité dans le crime et la honte! Aucun être humain n'est dénué de poésie.

Petite société traquée, œuf suspect, nid malingre à écraser précipitamment, certes! mais qu'on voudrait sauver à la fois par pitié et par économie : car ils sont nus dans cette boue, sous

cette tempête et faits tout de même à l'image des héros ! Quel limon mal pétri ! Sont-ce des êtres qui se défont ou des formes qui attendent la nouvelle âme, un souffle? Ah! le souffle de l'aube, par les fenêtres que Sturel vient d'ouvrir, ne pcat que les glacer. Gomme dans un chenil, ils se tiennent tous trois serrés. Tombés dans l'animalité, ils ne se relèveraient à l'humanité que par cette chaleur de leur cœur.

Le jour naissant permettait de mieux voir cette misère. Dans la cuvette posée sur une cliaise, il y avait des têtards qui suçaient des grenoudies et des lézards : ils leur enlevaient la chair et facilitaient ainsi les préparations anatomiques dent l'ancien carabin continuait à tirer un peu d'argent. Sturel demeura quelques minutes à les contempler dans leur besogne. La voracité de ces petits féroces s'employait à faciliter l'enseignement de l'histoire naturelle et, sans le savoir, ils collaboraient à une œuvre supérieure. . .

Dans ce silence, la Léontine, avec son humble cerveau de femme attentive, pensa tout haut, devant ces messieurs :

— A cette heure, il ne doit pas avoir un réveil glorieux, le pauvre garçon!

Quand Sturel et Suret-Lefort sortirent de ce bouge et de la rue Saint-Jacques, vers cinq heures du matin, ils repassèrent boulevard Saint- Michel, à la hauteur de la place Medicis, devant le marchand de vins où, à cette même heure de l'aube, Mouchefrin, en janvier 1883, avait

porté son toast : « A bas Nancy ! Vive Paris ! ... » « D'après l'intérêt de ces trois années à peine écoulées, se disait François Sturel, comme il est probable que la vie me sera par la suite dramatique et imprévue ! . . . Car j'ai augmenté en si peu de temps mes surfaces de sensibilité. »

Suret-Lefort, lui, réfléchissait :

« Me voilà chargé d'une affaire qui sera classée parmi les causes célèbres. . . »

Tout se préparait pour le cortège de Hugo. Chacun, avec un haut sentiment de soi-même, courait prendre le rang auquel il avait droit. Politiciens, académiciens, littérateurs, artistes de tous genres, industriels, commerçants, ouvriers apportaient leur vanité naïve pour contribuer à l'apothéose. Des insignes corporatifs respectables et d'autres, un peu grotesques, affirmaient que tous les petits groupements d'intérêts ont pour raison commune et supérieure l'intérêt de la patrie. Cet immense désordre peu à peu s'organisa, manifesta la grande pensée du pays : « Il ne nous quitte pas ; il fera partie des réserves de la pensée française. Nous le conduisons dans le quartier des savants, des éducateurs, des jeunes gens. »

A midi moins le quart, vingt et un coups de canon retentirent sur Paris. A l'Étoile, les discours commencèrent, infectés d'esprit partisan et vaniteux et se traînant à terre, alors qu'il eût fallu unifier la France et la soulever pour que courageusement, en ce jour de gloire et de deuil, elle mesurât I«» terrain qu'elle est entrain de per-

(Ire dans les manœuvres générales de l'humanité. Ce pendant, le char des pauvres, où se croisaient sur un drap noir deux lauriers, avec l'éclat le plus imposant s'engagea sur la pente des Champs- Elysées. L'antithèse ne laissa aucun visage insensible; d'une extrémité à l'autre des Champs- Elysées se produisit un mouvement colossal, un souffle de tempête; derrière Ihumble corbillard marchaient des jardins de fleurs et les pouvoirs cabotinants de la Nation, et puis la Nation ellemême, orgueilleuse et naïve, touchante et ridicule, mais si sûre de servir l'idéal! Notre fleuve français coula ainsi de midi à six heures, entre les berges immenses faites d'un peuple entassé depuis le trottoir, sur des tables, des échelles, des échafaudages, jusqu'aux toits. Qu'un tel phénomène d'union dans l'enthousiasme, puissant comme les plus grandes scènes de la nature, ait été déterminé pour remercier un poète-prophète, un vieil homme qui par ses utopies exaltait les coeurs, voilà qui doit susciter les plus ardentes espérances des amis de la France. Le son grave des marches funèbres allait dans ces masses profondes saisir les âmes disposées et marquer leur destinée. Gavroche, perché sur les réverbères, regardait passer la dépouille de son père indulgent et, par lui, s'élevait à une certaine notion du respect.

Cette foule où chacun porte en soi, appropriée à sa nature, une image de Hugo, conduit sa cendre de l'Arc de Triomphe au Panthéon. Ghe-

min sans pareil ! Qui ne donnerait sa vie pour le parcourir cadavre ! Il va à l'ossuaire des {^rands hommes : — au caveau national et aux bibliothèques. — Ici, une fille légendaire sauva Paris, écarta les Barbares : c'est un même office qu'ont à perpétuer les écoles de la Montagne ; elles ont toujours à sauver la France, en lui donnant un principe d'action. Ici la jeunesse hérite de la tradition nationale et, en même temps, s'initie à l'état de la vérité dans le monde, aux efforts actuels de tous les peuples vers plus de civilisation. C'est ici , depuis les bégaiements du douzième siècle, que se sont composées les formules où notre race a pris conscience et a donné communication au monde des bonnes choses qui lui sont propres.

Certains esprits sont ainsi faits que deux points les émeuvent dans Paris : — l'A-rc de Triomphe, qui maintient notre rang devant l'étranger, qui rappelle comment nous donnâmes aux peuples, distribuâmes à domicile les idées françaises, les « franchises de l'humanité », — et cette colline Sainte-Geneviève, dont les pentes portent la Sorbonne, les vieux collèges, les savantes ruelles des étudiants. L'Arc de Triomphe, c'est le signe de notre juste orgueil; le Panthéon, le laboratoire de notre bienfaisance : orgueil de la France devant l'univers; bienfaisance de la France envers l'univers. Le même vent qui passe et repasse sous la voûte triomphale court aussi sans trêve le long des murs immenses du Panthéon, c'est l'âme, le

souffle des hauts lieux : nul n'approche le mont de l'Étoile, le mont Sainte-Geneviève qui n'en frémisse, et pour les plus difjnes, ce sera le moteur d'une grande et durable activité.

De l'Étoile au Pantliéon, Victor Hug^o, escorté par tous, s'avance. De l'orgueil de la France il va au cœur de la France. C'est le génie de notre race qui se refoule en elle-même : après qu'il s'est répandu dans le monde, il revient à son centre; il va s'ajouter à la masse qui constitue notre tradition. De l'Arc où le Poète fut l'hôte du César^ nous l'accompagnons à l'Arche insubmersible où toutes les sortes de mérite se transforment en pensée pour devenir un nouvel excitant de l'énergie française.

Hugo gît désormais sur l'Ararat du classicisme national. Il exhausse ce refuge. Il devient un des éléments de la montagne sainte qui nous donnerait le salut, alors même que les parties basses de notre territoire ou de notre esprit seraient envahies par les Barbares. Appliquons-nous à considérer chaque jour la patrie dans les réserves de ses forces, et facilitons-lui de les déployer. Songeons que toute grandeur de la France est due à ces hommes qui sont ensevelis dans sa terre. Ren- > dons-leur un culte qui nous augmentera.

Rempli de ces sentiments que la magnifique cérémonie civique devrait mettre dans toutes les âmes, Sturel, sous la douce lumière de Paris, se débarrasse des sombres images de sa nuit. Aux Champs-Elysées, la veille au soir, il n'avait que

des rêveries de cimetière, une vision mal ordonnée du faible et confus troupeau humain. Maintenant le mot de Rœmerspacher lui revient : « Je suis un homme social. » A marcher tout le jour avec la France org^anisée, avec les pouvoirs élus, avec les gloires consacrées, avec les corporations, il a disting^ué la g^rande source dont sa vie n'est qu'un petit flot. Entraîné parmi ces ondes humaines dans le sillag^e du g^énie, il s'est aperçu que leur bon ordre et leur honneur ne lui étaient pas des choses indifférentes, extérieures, et qu'en les supprimant on eût, ce lundi 31 mai, anéanti son âme même. Une circonstance si belle et si rare, qui faisait évidente l'unité de ce pullulement de Français, lui permit encore de saisir d'autres lois : dans ce cortèg^e, chacun maintenait une discipline, en exigeait une, parce que c'était l'intérêt de chacun. — Pourquoi Racadot, Mouchefrin n'oiit-ils pas senti qu'eux aussi profiteraient à se conformer aux règlements de la collectivité? — Mais cette multitude, le long des immenses avenues, des boulevards, parfois sous une poussée s'arrêtaic, devait rétrograder ; quelques-uns même furent jetés à terre, foulés, sacrifiés. — Peut-être Racadot, Mouchefrin étaient-ils mal encadrés, pl-ticés sur le côté du courant : c'est une position très désavantageuse... Oui, très probablement, voilà l'histoire de leur sort; ils ne parvinrent pas à s'immerger de façon à y vivre, dans cette énorme ville, dans cette société agissante où un geste de Bouteiller, depuis Nancy, les envoya...

Hélas ! la Lorraine a fait une grande tentative : elle a expédié un certain nombre de ses fils, pour que de Neufchâteau, de Nomeny, de Custines, de Varennes, ils s'élevassent à un idéal supérieur. En haussant les sept jeunes Lorrains de leur petite patrie à la France, et même à l'humanité, on pensait les rapprocher de la Raison. Voici déjà deux cruelles déceptions ; pour Racadot et Mouchefrin, l'effort a complètement échoué. Ceux qui avaient dirigé cette émigration avaientils senti qu'ils avaient charge d'âmes? Avaient-ils vu la périlleuse gravité de leur acte? A ces déracinés, ils ne surent pas offrir un bon terrain de « replantement » . Ne sachant s'ils voulaient en faire des citoyens de l'humanité, ou des Français de France, ils les tirèrent de leurs maisons séculaires, bien conditionnées, et ne s'en occupèrent pas davantage, ayant ainsi travaillé pour faire de jeunes bêtes sans tanières. De leur ordre naturel, peut-être humble, mais enfin social, ils sont passés à l'anarchie, à un désordre mortel. Mouchefrin et Racadot n'avaient pas naturellement de grandes vertus, mais il faut voir aussi qu'ils furent trahis par les chefs insuffisants du pays. Sur sept Lorrains, un double déchet déjà, c'est trop : l'opération a été mal menée.

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