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A BOUTEILLER

services, s'il occupe le pouvoir, ou par des ventes d'espérances, s'il est dans l'opposition. Mais solliciter l'aide d'un parti, c'est s'enrjager envers un chef. Bouteiller entendait débuter au Parlement en toute liberté. Certes, il eût été fort beau qu'un patriote, partageant les idées de l'éminent professeur, le dotât du nécessaire. Mais à un tel patriote, il faut g^énéralement offrir, par bonne réciprocité, une croix de la Légion d'honneur, et c'est le moindre article d'échange dans les opérations des parlementaires.

Bouteiller, avec ses habitudes de travailleur, répugnait à admettre que l'argent ne fût pas représentatif d'un travail réel. Aussi était-il prédisposé à préférer, entre tous les expédients, la combinaison que lui ménagea le baron Jacques de Reinach. Il prit en main l'organisation de l'enthousiasme pour la Compagnie du Panama.

MM. de Lesseps et C'° venaient de traiter avec la Compagnie anglo-hollandaise Cuttbill, de Lunge, Watson et Van Hathum pour le percement de la Culebra. Cette société faisait construire à Liège de puissants excavateurs : Bouteiller conseilla la dépense de les transporter à Paris et d'appeler sur eux la curiosité publique. M. de Lesseps, au milieu des acclamations des ouvriers, visita en grande cérémonie ces formidables machines. Bouteiller avait donné la série des thèmes à développer dans les journaux. Les excavateurs eurent une bonne presse et émerveillèrent le public : le 25 juillet 1885, M. de Lesseps obtint

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de l'assemblée générale des actionnaires l'autorisation de contracter un nouvel emprunt de six cents millions. Un an plus tard, c'est vrai, il versait aux Ang-lo-Holiandais six millions d'indemnité pour résilier le contrat, mais il n'avait pas dépendu de Bouteiller que la mise en scène qu'il avait réglée à Paris fût suivie d'une mise en train à Panama. Dans la collaboration limitée qu'on lui avait demandée, il s'était inspiré des intérêts de l'entreprise et les avait servis de cette manière qui devait, partout où il passait, rapidement le rendre indispensable.

Il faut dire qu'en cette circonstance il avait employé une des forces dontsa puissante volonté, depuis sept ans, s'appliquait à se munir. En 1878, quand le jeune professeur avait approché pour la première fois Gambetta, il avait admiré que ce chef connût le pays comme un chasseur de village connaît sa forêt. On pouvait citer devant le grand orateur chaque personnage un peu remuant de France ou d'Algérie, immédiatement il répondait : " Oui, un tel! il aura tant de voix; et si un tel le combat, il tombera à tant ! » Chaque matin, Gambetta lisait toute la presse de Paris et des départements : d'un coup d'œil, dans les trois] jtages, et jusque dans les faits divers de chef-lieu J il avait tout aspiré, tout classé.

— Pourquoi n'avez-vous pas de secrétaire qui vous signale l'essentiel? lui dit Bouteiller.

— L'essentiel, mais quel est-il? Tout mej sert, peut me servir. Il me faudrait cinq, sixj

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secrétaires. Ils n'auraient fini de lire et d'extraire qu'à dix, onze heures. Moi, à neuf heures, en cent vingt minutes, j'ai tout vu !

C'est pour s'être appliqué à imiter le grand opportuniste que Bouteilier, sans enquête prolongée, sut indiquer à ces messieurs du Panama les journaux de Paris et des départements qui valaient des subventions. En outre, selon la politique de chaque feuille et selon chaque esprit local, il graduait la nuance et l'énergie des articles à insérer.

Un tel travail d'indicateur mené avec justesse, sincérité et décision servait économiquement les intérêts de la Société : ces messieurs ne crurent pas trop le payer de cinquante mille francs.

Nul doute que si Bouteilier, à cette époque, avait désiré une situation dans la Compagnie, on la lui eût créée fort belle. Puisqu'il voulait entrer au Palais-Bourbon, on souhaita qu'il y réussît. Les administrateurs du Panama cherchaient à se faire des amis dans la prochaine Chambre, parce que ce n'est pas tout d'avoir obtenu des actionnaires l'autorisation d'émettre un emprunt de six cents millions : cet emprunt ne pourra réussir qu'avec l'appât de valeurs à lots, et pour les émettre, il faut une loi. Dans ces mêmes moments, Charles de Lesseps signe à M. Cornélius Herz, ami particulier de MM. de Freycinet, Clemenceau et de nombreux parlementaires, l'engagement de lui verser dix millions le jour où cette loi sera votée.

Ces messieurs du Panama, habitués aux mailres chanteurs, admirent un homme de grand talent qui va être député, qui aura de l'autorité, qui vient de leur fournir un travail réel et qui se contente de cinquante mille francs. Tous les gens d'esprit, sans connaître le moyen de Bouteiller, l'approuvent « d'avoir su faire le nécessaire » . Lui-même se félicite d'un expédient que de plus en plus il juge raisonnable ; il pressent que ces premières relations, outre qu'elles permettent sa réussite à Nancy, comporteront d'excellentes suites. Une fois le canal creusé et sa propre situation affermie, pourquoi n'entrerait-il pas au Conseil d'administration de la Compagnie? Il y trouverait les ressources fixes qui seules assurent l'indépendance et l'honorabilité d'un homme politique.

Ces cinquante mille francs furent à Bouteiller presque aussi utiles que les attaques de l'évéché, Il eut la satisfaction de vérifier la sagesse de ses pronostics : l'habileté du directeur de la Lorraine républicaine et du député sortant, la propagande de la feuille bi-hebdomadaire, le Mussipontain rural, qu'il avait fondée, dissipèrent chaque jour le plus gros des répugnances locales. Bref, le candidat exotique arrivait plein d'espoir au jour du congrès, quand, la surveille, le plus médiocre accident faillit tout compromettre.

Il y avait deux délégués, Gœury et Dardinier, de petite bourgeoisie aisée, fameux dans la région pour leur ivrognerie. Elle les déconsidérait ; mais

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crapuleux, dépensiers et très répandus, ils possédaient une influence électorale. Gœury soutint qu'il boirait plus de bière que son g^rand ami Dardinier : l'autre pochard releva le défi. Excités par les rires de la brasserie, ils convinrent que le perdant paierait un beau cercueil, à charge pour le gagnant de le placer dans sa chambre à coucher. Dardinier, après une série indéfinie de litres, fut empêché de faire couler la bière de l'extérieur à l'intérieur par un flot qui venait en sens contraire ; il se consola d'être le second en pensant que, dans toute autre société, il eût été le premier. Il s'exécuta sans mesquinerie : le cercueil fut en cœur de chêne avec des cuivres ciselés. Gœury, comme il était convenu, le plaça près de son lit. La nuit, le bois travailla et, d'autre part, l'alcool travaillait l'homme : souvent il avait des mouches dansantes devant les yeux et d'insupportables fourmillements sur tout le corps ; il se crut étendu dans la funèbre gaine et dévoré par la vermine. En vain, avec l'aube, prit-il courage : après sept nuits, il portait le cercueil au fond de son jardin. Dardinier, indigné, exigea qu'il le remit en place. De la Brasserie Viennoise, le rire avait débordé au « Point Central » , aux « Deux Hémisphères » et surtout Nancy, qui commentait les cocasseries de ces deux malpropres. Gœury, après un nouvel €ssai, fiévreux, n'en pouvant plus, expédia le fatal objet dans la chambre à coucher d'une bicoque qu'il avait à la campagne. Il satisfit, cette fois, les rieurs, mais irrita Dardinier si

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fort que des mots ils en vinrent aux claques.

On était à deux jours du congrès. Dardiuier était connu comme partisan de Bouteiller, parce qu'il avait une action de la Lori-aine républicaine; Gœury annonça qu'il attaquerait violemment la candidature de cet étranger : «Les commerçants de Nancy, les industriels, de Frouard à Pont-à- Mousson, et les cultivateurs de la Seille n'ont que faire d'un professeur imposé par des joarnalistes. " Ce double argument pouvait nuire. L'alcoolique ne voulait pas entendre raison : Bouteiller dut s'en émouvoir. Son comité étudia les moyens de réconcilier ces deux imbéciles. Luimême enfin décida qu'on brusquerait. Ses agents firent boire Gœury toute la nuit, la veille du congrès, et quand il se présenta, on l'expidsa, vu son ivresse manifeste. Les opposants, privés du discours qu'ils espéraient, n'osèrent bouger. L'autoritaire Bouteiller fut choisi...

Dans les élections de cette sorte, qu'on peut dire à deux degrés, toute la difficulté est devant le congrès; Bouteiller, désigné comme candidat complémentaire de la liste républicaine unique, fut élu le 4 octobre 1885.

Suret-Lefort s'était mis pour cette campagne à la disposition de Bouteiller. De Bar-le-Duc, où il passait les vacances, il venait à Nancy pour les grandes réunions et demandait la parole, « en qualité d'ancien élève qui rend témoignage à son maitre » . Trois jours après le scrutin, c'est ce

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même thème qu'il développa, lors du « punch d'honneur et d'adieu " , offert sur l'initiative de la Lorraine républicaine au député prêt à g^a<]ner son poste. La salle du gymnase municipal était pleine. Comme il arrive après un succès, on eut difficilement trouvé dans Nancy un électeur qui crût avoir voté contre l'élu. Le jeune avocat, déjà séduisant par sa jolie taille et par son autorité, détachait chaque syllabe de la façon la plus nette et la plus agréable.

— Monsieur, disait-il, vous allez siéger dans une grande et honorable assemblée ; après avoir élevé le niveau moral de notre région par votre enseignement, vous allez maintenant hausser le ton du concert parlementaire et, parla, de toute la France, en exprimant nos volontés, que vous interpréterez. Il y a quelques années, nous vous remettions notre intelligence, et nous vous avons vu à l'œuvre; aujourd'hui nous vous remettons nos intérêts complets. Vous leur ferez honneur, n'est-ce pas, Paul Bouteiller?... Après les adolescents, voici que les hommes se mettent dans vos miains. Nous qui sommes la frontière et qui sentons plus qu'aucune partie du pays la nécessité d'être un roc, nous n'aurions pas assez de nos régiments, de nos forteresses, de nos trésors de guerre généreusement constitués par l'humble épargne, si nous ne pouvions appuyer sur un bon citoyen toute l'âme lorraine...

Des acclamations interrompirent Suret-Lefort, si chaleureux sous sa glace extérieure. De toute

la salle, sous les trapèzes, à côté de la perche lisse et par-dessus les tremplins, des bras tendus désignaient le député, magnifique vraiment en redingote, avec ses bras croisés, son teint blême, ses cheveux noirs, ses yeux brillants et son beau front. Il allait parler... Fort raisonnablement, pour reposer le public sans le refroidir, le directeur de la Lorraine républicaine ^i à' abovà donner la musique. Cependant Dardinier, que l'on avait chargé dans cette belle fête d'organiser le punch, la bière et, comme il disait, « toute la limonade » , ordonna aux garçons de servir, et quand la dernière note eut expiré, levant son verre, il hurla de sa grosse voix sympathique de pochard :

— A Bouteiller, la Lorraine reconnaissante!

— Mâtin ! dit Suret-Lefort à l'oreille de Bouteiller, en a-t-il un accent !

Et tandis qu'on applaudissait, avant de se lever pour son grand discours de remerciement, le député répondit :

— Tout à l'heure, mon cher ami, quand vous me traitiez si généreusement, j'admirais votre talent, que j'ai prédit, vous vous en souvenez, dès 1880 ; mais ce que j'admirais surtout, c'est que vous vous soyez à ce point affranchi de toute intonation et, plus généralement, de toute particularité lorraine.

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