LE COUVENT DA MAI DB DEOS
Le couvent de la Mère de Dieu de Lisbonne, situé vis-àvis du palais Xabregas, résidence royale, était dès longtemps habitué à recevoir d'illustres hôtes. La reine dona Catherine était venue déjà autrefois chercher le repos dans ses murs. C'était un vaste édifice, présentant un carré long à l'extérieur, et, à Tintérieur, un ovale ou cloître circulaire, formé par une double colonnade. La' reine régente, dona Louise, moitié souveraine et moitié récluse, avait fait construire une longue galerie -couverte qui communiquait du couvent au palais de Xabregas. De cette façon, elle pouvait consacrer à Dieu tous les instants que ne lui prenaieni pas les soins de son gouvernement.
Elle habitait au couvent une chambre qu'on ne peut appeler cellule à cause de son étendue, mais dont Tameublement sévère n'avait riçn à envier aux retraites modestes des dernières religieuses : un lit, quelques chaises, un prie- Dieu devant un crucifix, et le portrait de saint Antoine, patron de Lisbonne, meublaient seuls cette vaste pièce, dont les murailles, couvertes de vieux écussons où dominait la croix de Bragance, absorbaient le terne rayon de lumière qui pénétrait à grand'peine par une haute fenôtre à vitraux coloriés.
C'est dans cette chambre que nous trouvons dona Louise de Guzman, veuve de Jean de Portugal.
A cette époque de 1662, les jours de la vieillesse étaient venus pour elle ; mais les années, en donnant un reflet d'argent à ses cheveux, n'avaient pu altérer la noblesse de son port ni la fière expression de sa physionomie. Elle était belle encore, belle de celte beauté qui ne brille de tout son lustre que »ous un diadème. On devinait en elle la femme
au cœur robuste, à Tâme Tirile, qui, au jour du danger, avait dégainé le glaive de son époux, dont la main hésitait; la femme qui avait conquis un trône, et qui, ce trône conquis, s*était assise sur ses degrés en humble épouse et en sujette fidèle.
A ses côtés étaient deux femmes, dont Tune, arrivée aux limites de l'âge mur, mais conservant une remarquable beauté, offrait avec la reine une certaine ressemblance : c'était la môme sévérité d'aspect, la môme fierté de regard.
Elle se nommait doua Ximena de Vasconcellos y Souza, comtesse de Castelmelhor.
L'autre était une jeune fille de seize ans. Son gracieux visage disparaissait presque sous un demi-voile de dentelle noire. Elle regardait la reine à la dérobée; alors ses joues devenaient pourpres, et son œil exprimait une vénération profonde mêlée de crainte et aussi d'amour. Dcna Inès de Cadaval, fille unique et orpheline du duc de ce nom, était la plus riche héritière du royaume. Sa parente, la comtesse douairière de Castelmelhor, qui était aussi de la maison de Cadaval, l'avait en tutelle depuis deux ans.
Dona Ximena était agenouillée près de la reine, qui tenait sa main pressée entre les siennes; Inès s'asseyait sur un coussin, à leurs pieds.
— Ximena, disait la reiûe, qu'il y a longtemps que je désirais de te revoir, ma fille! Hélas l toi aussi, te voilà veuve maintenant.
— Votre Majesté et le roi, son fils, ont perdu un sujet fidèle, dit la comtesse, qui tâcha de garder son air calme et grave, mais dont une larme sillonna lentement la joue : moi... j'ai perdu...
Elle ne put achever; sa tête tomba sur sa poitrine. La reine se pencha et mit un baiser sur son front.
— Merci, merci, madaitie, dit la comtesse en se redressant ; Dieu ma laissé deux fils.
— Toujours forte et pieuse î murmura la reine; Dieu l'a bénie en lui donnant des fils dignes d'elle... Parle-moi de tes fils, ajouta-t-elle; se ressemblent-ils toujours comme au temps de leur enfance?
— Toujours, madame.
— De cœur comme de visage, j'espère.., c'était une étonnante ressemblance! Moi qui tins dom Louis sur les fonts" du baptême, je ne .pouvais le distinguer de son frère : c'était la môme figure, la môme taille, la môme voix. Aussi, ne pouvant reconnaître mon filleul, je me suis prise à les aimer tous les deux également.
La comtesse lui baisa la main avec une respectueuse tendresse, et dona Louise reprit :
— Je lès aime, parce, qu'ils sont tes fils, Ximena. N'est-ce pas toi qui as élevé dona Catherine, mon enfant chérie? Tandis que les soins du gouvernement m'occupaient tout entière, tu veillais sur elle, toi, tu lui apprenais à m'aimer... Ce n'est pas vous qui me devez de la reconnaissance, comtesse!
En achevant ces mots, dona Louise passa sa main sur son visage. C'était encore là un sujet pénible pour cette grande reine, dont la vieillesse devait ôtre si malheureuse. Catherine de firagance, sa fille, venait de partir pour Londres, et s'asseyait maintenant aux côtés de Charles Stuart sur le trône d'Angleterre. On sait si cette union fut triste et remplie d'amertume pour Catherine. Peut-être quelque missive d'elle était-elle déjà venue annoncer à sa mère les ennuis de la jeune reine et les insultants dédain^ du débauché Charles II.
— Moi aussi, j'ai deux fils, reprit la reine en soupirant Plût au ciel qu'ils se ressemblassent I car mon Pedro est un lo^al gentilhomme.
La comtesse ne répondit pas.
— L'autre aussi, l'autre aussi l s'empressa d'ajouter la reine ; je suis injuste envers Alfonse, auquel je dois respect et obéissance, comme à l'héritier démon époux. 11 fera le bonheur du Portugal... Vous ne dites rien, comtesse?
— Je prie Dieu qu'il bénisse le roi dom Alfonse, madame.
— II le bénira, ma fille... Alfonse est bon chrétien, quoi qu'on dise, et...
-— Quoi qu'on dise î répéta la comtesse avec surprise.
— Tu ne sais pas cela, loi, reprit la reine, dont la voix commença à trembler. 11 y a si longtemps que tu vis loin de la cour !... On dit... des avis secrets me sont venus... des calomnies, ma âUe I... on dit qu'Alfonse est libertin, libertin et cruel... on dit...
; — Ce sont des mensonges l
» — Oui, oui... et pourtant... Oh! tu Tas dit, ma fille, ce sont des mensonges, des calomnies répandues par l'Espagne I
— Peut-être, dit timidement la comtesse. Votre Majesté aurait-elle pu approfondir ?...
— Elle se tut. La reine la regardait fixement. Il y avait du désespoir et de l'égarement dans ses yeux.
— Je n'ai pas osé l murmura -t- eue avec effort. Je l'aime tant!... Et puis, c'est faux, je le sais... Le sang de Bragance est pur et ne fait battre que de vaillants cœurs, madame, entendez-vous!... Ils mentent, ils mentent, les infâmes I
Dona Louise prononça ces mots d'une voix brisée. Vaincue par son émotion, elle se laissa tomber en arrière et ferma les yeux. La comtesse et sa pupille s'empressèrent aussitôt autour d'elle.
— Laissez, dit la reine, on ne s'évanouit plus quand, depuis des années, on est faite à la souffrance. Pardon, comtesse , je vous ai attristée ainsi que cette pauvre enfant... Mais cette pensée est si affreuse, voyez-vous ! Je ne les crois pas, je ne veux pas les croire ; il faudrait que quelqu'un en la foi duquel j'ai pleine confiance, toi, par exemple, Ximena, toi qui n'as jamais menti, vint me dire que mon fils a manqué à ses devoirs de roi et de gentilhomme, qu'il a forfait à l'honneur ! Alors... mais tu ne me le diras jamais, n'est-ce pas ?
— A Dieu ne plaise I
— Non, car je te croirais, toi, Ximena, et je mourrais.
11 se fit un long silence. La comtesse, saisie d'une respectueuse pitié, n'osait interrompre sa souveraine. Celle-ci parut enfin se réveiller tout à coup, et, s'efforçant de sourire :
— En vérité, ma belle mie, dit-elle en s'adressant à dona Inès, nous vous faisons-là une lugubre réception... Comtesse, vous avez une charmante pupille, et je vous remercie de l'avoir amenée à la cour du roi, mon fils. Si haute que soit sa naissance, nous tâcherons de ne point la mésallier.
Inès, dont le beau visage s'était couvert de rougeur, pâlit à ces derniers mots.
— Qu'est-ce à dire ? reprit la reine, le front de la senorita se courre d'un nuage. Aurait-elle le désir d'entrer en religion ?
— S'il plaît à Votre Majesté, dit la comtesse, Inès de Cadaval est la fîancéo de mon plus jeune fils.
— A la bonne heure I... Ne vous disais-je point, ma mie, , qu'ilfc'y aurait point pour vous de mésalliance ? Cadaval et Yasconcellos I II n'est point aisé d'unir deux plus nobles races... Mais l'aîné de Souza?
— L'aîné , madame , est comte de Castelmelhor, et , ce qui mieux est, il a l'honneur d'être votre filleul... L'autre n'avait rien, et dpna Inès l'aimait.
— Comte de Castelmelhor I c'est un fier titre, Ximena, et qui ne fut jamais porté par un traître... Mon Louis doit ôtre un noble cœur, n'est-ce pas ?
— Je l'espère, madame.
— Heureuse mère ! dit la reine en soupirant.
Ce mot lui rendit toute sa préoccupation. Avant qu'elle eût repris la parole, la cloche du couvent- sonna l'office du soir, et les trois dames entrèrent à la chapelle. Chacun devine ce que dona Louise de Guzman demanda à Dieu ce soir-là, mais Dieu ne l'exauça ^oint. Alfonse de Portugal était trop bien surveillé par son favori, pour avoir le temps de se repentir. .
LA TAVERNE d'ALCANTARA,
La nuit commençait à se faire sombre, et les lumières s'éteignaient l'une après l'autre à tous les étages des mai-
iS LES FANFARONS DU ROI
sons de Lisbonne. Le ciel était couvert et sans lune. N'eussent été quelques lanternes qui brillaient de loin en loin au seuil des riches bourgeois, malgré la récente défense portée par l'édit du roi, et quelques cierges brûlant sous les madones, la ville aurait été plongée dans une complète obscurité.
D'ordinaii*e, à cette heure, les rues étaient désertes; c'est à peine si quelques filous faméliques se hasardaient à faire timidement concurrence aux nobles ébats de la patrouille royale ; mais ce soir, on voyait de tous côtés des groupes nombreux marcher dans Tombre. Tous suivaient la môme direction. Un silence profond régnait parmi ces nocturnes promeneurs. Ils allaient d'un pas rapide, s' arrêtant parfois pour écouter, et reprenant aussitôt leur course, sans détourner la tête et cachant soigneusement leur visagéKans les capuces de leurs vastes manteaux.
Ils traversaient la ville dans le sens de sa longueur en remontant le Tage. A mesure qu'ils approchaient du faubourg d'Alcantara, leur nombre augmentait, et ce fut bientôt comme une véritable procession. Pli^s leurs rangs se «erraient, plus ils semblaient prendre de précautions. Aux carrefours, lorsque deux bandes se rencontraient, elles passaient Tune près de l'autre sans mot dire, et poursuivaient leur marche silencieuse.
La dernière maison du faubourg était un long et bas édifice bâti en pierres de taille et qui avait dû jadis servir de manège. 11 était alors affermé par Miguel Osorio, tavernier, qui faisait doucement sa fortune à vendre des vins de France aux gentilshommes de la cour. Ceux-ci, en effet, passaient forcément devant sa porte chaque fois qu'ils se rendaient au palais de plaisance d'Alcanlara, résidence habituelle d'Alfonse VI^ et chaque fois qu'ils passaient, le taveraier pouvait compter sur ^une aubaine. Aussi Miguel était-il, en apparence du moins, le passionné serviteur du seigneur Conti, et de tous ceux qui approchaient la personne du roi. Il disait à qui voulait l'entendre que le Portugal n'avait jamais été si glorieusement gouverné. ^
Nonobstant ces opinions intéressées, Miguel ne dédai-
,gnait poiat de vendre son vin aux jnécontents. Loin de là : quand il était bien sûr qu'aucun seigneur ou valet de seigneur n*était à portée de Tentendre, il changeait subitement id'allures et disait des choses fort attendrissantes sur le triste sort du peuple de Lisbonne. Conti n'était plus alors qu'un manant parvenu, auquel ses dentelles et son velours allaient comme la peau du lion à l'âne. Ce mignon roturier était la plaie du Portugal, et ce serait un jour de bénédiction que celui qui le verrait attaché haut et court au gibet de la courtine du palais.
Si Miguel venait à faire trêve à ses séditieux discours, on pouvait être certain qu'il avait flairé de loin un feutre à plumes ou un pourpoint brodé. Pour être juste, nous devons dire que jamais aubergiste n'eut un flair aussi subtil que le»sien.
Ce fut devant la maison de cet homme que s'arrêtèrent les premiers groupes. Ils -touchèrent la main du maître assis sur le pas de sa porte, prononcèrent un mot à voix basse et entrèrent. Ceux qui suivirent firent de môme, et bientôt l'immen^ salie commune fut pleine à regorger.
A la môme heure, dans l'une des rues de la basse ville, ' redevenue déserte, un homme allait, puis revenait sur ses pas, comme s'il se fût égaré dans ce sombre dédale, que l'absence de boutiques et la multiplicité des hôtels faisaient appeler le quartier noble. Derrière lui, à quelque distance, un autre personnage semblait avoir pris à tâche de l'imiter scrupuleusement. ,Quand le premier s'arrêtait, l'autre faisait de môme; quand celui-ci revenait sur ses pas, celui-là se hâtait de s'efTacer sous quelque porte cochère, laissait passer son compagnon d'aventures, et recommençait aussi* totale suivre. -
— 11 fait noir comme dans un four, pensait le premier. Depuis dix ans que j'ai quitté Lisbonne, et j'étais un enfant alors, tout est changé; je ne m'y reconnais plus. Le hasard ne m'enverra-t-il pas quelque passant ou môme quelque voleur qui, en échange de ma bourse, daigne m'enseigner le chemin l
— Mon jeune ami, disait l'autre, vous avez beau tourner
et retourner, je me suis promis à moi-môme, sous les serments les plus respectables, que vous me vaudriez quatre cents pistoles, et, mon jeune maître, 'je ne mani^ue jamais qu*aux serments que je fais à autrui.
Jusqu'alors Simon, l'ouvrier drapier, que le lecteur a sans doute reconnu aux paroles d'Ascanio Macarone, n'avait point pris garde à la présence de ce dernier; mais, dans un de ses brusques détours, il se trouva face à face avec le Padouan.
— Le chemin de 1^ taverne d'Alcantara ? dit-il.
— J'y vais, répondit Macarone en déguisant sa voix*
— S'il vous iplait, seigneur cavalier, nous ferons route ensemble.
— Avec ravissement, mon gentilhomme, car vous êtes gentilhomme, cela se voit de reste... et entre gentilshommes, — je le suis aussi, — la courtoisie conmiande de ne point refuser ces légers services;
— C'est mon avis, seigneur cavalier.
Simon prononça ces mots d'un ton sec, et enfonçant son capuce sur sa figure, il doubla le pas; Macarone l'imita. Vingt fois il fut sur le point de rompre le silence, mais la Crainte de se trahir l'arrêta.
L'Italien était un homme de trente-cinq à quarante ans, grand, maigre, mais bien proportionné. Ses membres souples et musculeux donnaient à penser que la nature les avait taillés tout exprès pour faire un danseur de corde. U se donnait en marchant une allure théâtrale, drapait son manteau et mettait fréquemment le poing sur la hanche.
Simon était petit, comme presque tous les Portugais, mais son pas leste, presque bondissant, et la large carrure de ses épaules disaient assez que sa petite taille n'était point un symptôme de faiblesse. De temps à autre, le Padouan le considérait en dessous. Peut-être se demandait-il combien le seigneur Conti payerait, en sus du marché, pour un coup de stylet convenablement appliqué à cet audacieux inconnu; mais la témérité, depuis le temps d'Horatius Codés, n'a jamais été le vice dominant des Italiens; il fît réflexion que le bout d'une bonne rapière relevait par der-
rièrele bas du manteau de Simon , et se tint tranquille.
— A quoi bon le tuer ? se disait-il; il ne m'a pas reconnu. S'il entré à la taverne, j'entre avec lui; s'il est repoussé, je recommence à le suivre; je le suis jusqu'à sa demeure, et quand on a découvert la demeure d'un homme, on n'est pas bien loin de connaître son nom.
lis arrivaient en ce moment au bout du faubourg; la taverne d'AIcantara s'élevait devant eux. Elle était sombre, aucune lumière ne brillait aux fenêtres; et l'bonnôte Miguel Osorio, toujours assis sur le pas de sa porte, fumait sa cigarette avec toute la dignité qui caractérise Espagnols et Portugais s'acquittant de ce solennel devoir.
— Voilai dit le Padeuan en montrant rhOtellerie ; entrezvous?
— Oui.
— Vous avez donc le mot de passe? .
— 'Non; et vous?
— Oh 1 moi, je n'ai pas besoin du mot de passe. Vous allez voir... Miguel, satané coquin I qui avons-nous aujourd'hui dans la grande salle?
— Coquin l s'écria Miguel tremblant de frayeur en reconnaissant la voix de Macarone. Qui ose appeler coquin le tavernier de la cour? Il n'y a pour cela qu'un marchand de la haute ville, je parie I... Au large, manants, je ne reçois que. des gentilshommes I
— C'est bien, c'est bien, brave Miguel, et comme nous somimes gentilshommes, tu vas nous préparer à souper dans ta grande salle. Va I
Ce disant, Macarone prit Osorio par les épaules, le fit tourner sur lui-même et entra; mais au moment où il allait passer le seuil de la salle, une main vigoureuse le saisit à son tour, et l^i fit subir une opération analogue. I^eulement, comme la secousse fut incomparablement plus forte^ il s'en alla tomber à l'autre bout du corridor.
— Au revoir , seigneur Ascanio Macarone dell* Acquamonda, dit la voix moqueuse du jeune ouvrier drapier. Atlendez-moi ici, s'il vous plaît; j'ai fermé la porte de la rue, et je vais fermer celle de la salle.
Simon entra aussitôt en effet, et referma la porte à double tom*.
Ascanio se releva tout meurtri, et tâta ses membres l*un après Tautre pour voir s'il n'y avait point quelque part de lésion.
— Il m'avait reconnu, gronamela-t-il. C'est une bonne idée que j'ai eue de ne pas jouer du poignard avec ce jeune enragé. H a un poignet d'Hercule, et je tâcherai désormais de le surveiller à distance. En attendant, voyons s'il a dit vrai. •
Il essaya d'ouvrir la porte extérieure ; elle était fermée. Quant à la porte de la salle, il n'osa môme pas toucher la serrure; mais approchant l'oreille du trou, il tâcha d'entendre ce qui se disait à l'intérieur : ce fut en vain. Il reconnut qu'il y avait grand tumulte et que des voix confuses se croisaient en tous sens.
— Quel coup de filet l pensa-triL Si cette maudite porte de la rue n'était pas fermée, j'empi*unterais un cheval à ce misérable Miguel, et dans une heure, tous ces bourgeois, y compris mon jeune camarade, seraient en sûreté dans la prison du palais.
Heureusement pour les bourgeois de Lisbonne, Simon avait eu la même pensée, et la lourde clef était dans la poche de son pourpoint.
Au moment où Simon entra dans la salle où se trouvaient réunis les corps do métiers de Lisbonne, la discussion était si vivement engagée qu'on ne prit pas garde à lui. fl traversa comme il put la cohue et vint s'asseoir • au premier rang, vis-à-vis de la table où se tenait seul Gaspard Orla Vaz, doyen de la corporation des tanneurs et président de l'assemblée.
La réunion était, comme nous l'avons dit, très-nombreuse. Groupés en cercle autour du président, les doyens de corporations formaient le premier rang. Derrière eux venaient les chefs d'ateliers, et derrière encore, les petits marchands et artisans salariés. C'était parmi les doyens de corporations que, dans son ignorance, Simon était allé se placer. Il avait jeté son manteau sur son bras^ son cos*
tume, sans ressembler plus que le matin à celui d'un gentilhomme, lui donnait Tair d*un bourgeois aisé. Il avait nais un pourpoint neuf de drap de Coïmbre, à crevées et passades de velours; une lourde chaîne d'or tombait sur sa poitrine.
Quand il jeta les yeux autour de lui et qu*il se vit entouré de longues barbes* blanches et de têtes vénérables, il voulut faire retraite et gagner les rangs inférieurs ; mais in' était plus temps. La trouée qu'il avait faite à grand renfort de vigoureux coups de coude s'était refermée derl rière lui, et le tumulte qui s'apaisait peu à peu ne lui permettait pas d'espérer qu'il pût recommencer avec succès. Il demeura donc à sa place et rabattit son chapeau sur ses yeux.
— Enfants 1 disait le vieux Gaspard , à qui on avait négligé de dotmer une sonnette ; — enfants, écoutez les anciens 1
— Mort aux valets de cour l répondaient en chœur les apprentis et petits marchands. Mort au fils du boucher î
— Sans doute, sans doute, mais faites un peu de silence, reprenait le malheureux président. — Je m'enroue, et pour peu que cela continue, je ne pourrai plus vous donner mes conseils.
Simon écoutait et hochait la tôte,
— Est-ce bien sur ces vieillards impuissants et sur ces enfants bavards qu'il faudrait m'appuyer pour accomplir la mission que m'a imposée mon père à son lit de mort ? se demandait-il. — Je n'ai pas le choix... attendons , et la volonté de Dieu se fera.
— Mes amis et concitoyens, reprit Gaspard Orta Vaz, saisissant au vol un moment de calme , personne n'ignore que j'^i soixante-treize ans depuis la fête du glorieux saint Antoine, patron de l'Hôtel de ville. Depuis onze ans et sept naois, j'ai l'honneur d'être le doyen d'âge de la corporation des tanneurs, apprêteurs, corroyeurs, fourreurs, peaussiers et mégissiefs de Lisbonne. Ce sont des garanties, mes enfanls; — quand on peut dire comme moi i Je suis ceci et cela, et en outre j'ai cinq ducats, depuis le premier
janvier jusqu'à la Saint-Sylvestre, à manger tous les jours, on a le droit...
— Qu'est-ce à dire I interrompirent en môme t«mps ceat voix courroucées, — parce que nous sommes pauvres, prétendrait-on nous enlever la parole ?
— • Nous a-t-on appelés pour aider à remplacer la tyrannie de l'épée par celle du coffre-fort?
— Par saint Martin I...
— Par saint Gille 1...
-r- Par saint Raphaël 1 vous êtes un vieux fou^ maître Gaspard Orta Vaz, malgré votre front chauve et les cinq ducats que vous mangez tous les jours.
Le vieux tanneur s'était levé ; il frappait dans ses mains et demandait du silence, sans doute pour rétracter ou expliquer ses paroles ; mais il avait beau faire, l'agitation de l'assemblée augmentait au lieu de diminuer, et bientôt le vieillard, épuisé, retomba lourdement sur son siège. Alors on se tut, et l'un des doyens alla s'asseoir auprès d'Orta Vaz pour le remplacer dans ses fonctions de président.
— Laissez parier Baltazar, dit tout à coup une voix de stentor dans la foule compacte des derniers rangs ; — Baltazar vous tirera d'affaire.
— Qui est ce Baltazar? demanda le président.
— C'est Baltazar, répondit la môme voix.
-^ Bien répondu 1 bravo I criait-on de toutes parts.
Et un immense éclat de rire fit trembler les murailles de la salle, tant il est vrai que rien n'est plus facile que de faire passer une assemblée populah'e de la fureur à la gaieté, et réciproquement.
— Approche et parle, dit le président.
Aussitôt il se fit un grand mouvement, et une sorte de lourd colosse portant devant soi un tablier de toile, souillé de sang, s'avança vera la barre, renversant tout sur son pas-
— Voilà, dit-il en posant son pied sur les mài'ches de l'estrade, voilà Baltazar l
— Bravo pour Baltazar I cria encore la foule.
'^ Quant à ce que j*ai à vous dire> reprit le géant, ce
n'est pas long, mais c'est malin... Tout à l'heure on parlait de Conti, le fils du boucher, disait-on. Il y a du vrai là dedans , car j'ai eu l'avantage de servir chez son père, qui est mort de chagrin en voyant que le jeune homme ne voulait pas suivre l'état... oh I un bel état, mes garçons!...
— Au fait, dit le président. '
— C'est juste. Il s'agit de tuer quelqu'un, n-est-ce pas? Pendant qu'on y est, moi je trouve . que c'est dommage de s'arrêter. Conti est un gueux, mais le roi est un fou. Après Conti, un autre viendra.
— Il a raison I appuyèrent quelques voix.
* — Nous tuerons cet autre-là, reprit Baltazar ; mais après lui, un autre encore, si bien que ça n'en finira pas. Le plus simple serait de tuer le roi.
Il se fît dans la salle un silence subit.
— Misérable i s'écria Simon, qui bondit sur son banc, oses-tu bien parler d'assassiner le roi l
— Pourquoi pas? demanda tranquillement Baltazar.
— Par le sang de Souza I cette parole sacrilège sera la dernière que prononcera ta bouche! reprit le jeune homme indigné.
Il s'élança vers le géant en brandissant son épée.
— Trahison 1 ti^ahison ! s'écria-t-on de toutes parts. C'est un espion de la cour ! à mort ! à mort I
Entouré de tous côtés à la fois, Simon fut, en un clin d'oeil, terrassé et désarmé.
-— Il a juré par le sang de Souza, disaient les plus acharnés, c'est sans doute un valet du nouveau comte de Castelmelhor, arrivé depuis Mer à Lisbonne, de ce beau seigneur dont la première visite a été pour Conti.
— Mensonge ! voulut dire Simon ; le comte de Castelmelhor est un loyal Portugais qui déteste et méprise Conti comme pas un de vous...
Mais il y avait la plusieurs des fournisseurs de Conti ; — car un marchand peut fort bien essayer le matin une paire de bottes ou une veste de velours à l'homme dont, le soir, il demandera la tête , — et quelques-uns de ces fournisseurs avaient vu Louis de Vasconcellos y Souza, comte de
Castelmelhor, introduit au petit lever du favori, ce dont ils ne manquèrent pas de rendre témoignage. Cette circonstance mit le comble au danger de Simon : sa mort était déjà résolue.
— A tout seigneur tout honneur, mes maîtres, dii un apprenti: le rôle d'exécuteur revient de droit à Baltazar.
Les maîtres et doyens avaient perdu tout pouvoir de modérer cette foule exaspérée. Il est douteux d'ailleurs qu'ils eussent un fort grand désir de sauver cet homme qui, le lendemain, aurait pu livrer leur tête au bourreau. Ils restaient donc passifs spectateurs de cette scène. Quant au reste de la foule, elle accueillit avec transport la motion de l*apprenti.
Baltazar avait les honneurs de la séance et venait de se créer, sans trop le savoir, une nota,ble popularité. On traîna Simon jusqu'à lui, et l'apprenti, présentant par la pointe la propre ép'ée du malheureux jeune homme, fit un geste significatif. -
Le boucher comprit ce signe et prononça une seconde fois, sans sourciller, son flegmatique : Pourquoi pas? Puis, saisissant l'arme, il en examina la trempe en connaisseur, hocha la tête comme pour dire que l'outil lui semblait convenable, et se mit en posture. Ceux qui tenaient Simon firent un pas en arrière ; le boucher leva l'épée.
A ce moment, Simon, dont la tête s'était affaissée sur sa poitrine, se redressa fièrement, et regarda en face son bourreau.
Baltazar laissa échapper l'arme, et se frotta les yeux.
— C'est différent, dit-il, c'est bien différent I
— Qu'a4-il donc? demandait l'assemblée,- qui comptait sur une exécution et n'entendait point y renoncer.
— Il y a répondit Baltazar, que c'est bien difi'érent.
— Ramasse l'épée, Diego, dit une voix, et fais l'affaire; cet homme ne sait tuer que des moulons : il a peur.
Deux ou trois apprentis s'avancèrent pour ramasser l'arme; mais Baltazar les prévint, et se posant entre eux et Simon> il fit décrire à l'épée une ou deux douzaines de
courbes si efficaces, quïl y eut bientôt autoiir de lui un large cercle \1de.
— Puisque je vous dis, mes maîtres, que c'est bien différent, répéta-t-il avec un calme imperturbable... Ecoutez : si vous tenez à me voir couper une tôte, cotisez-vous et fournissez-m'en une autre. Celle-ci est la tête d'un brave; c'est rare; ni vous ni moi ne toucherons un seul de ses cheveux. *
— Tu le connais donc? demanda un ancien,
— Si je le connais? Oui et non... Mais vous-mêmes, qui me faisiez fête tout à l'heure, me connaissez-vous?
— Réponds-tu de lui?
— Sur ma tôtel
— Quel est son nom?
— Je n'en sais rien.
— Cet homme se joue de nous, dirent les maîtres, qui songeaient au lendemain avec terreur. Il s'entend avec ce jeune inconnu, et tous deux sont des agents du palais.
— jCe n'est j5ue trop vrail murmura Gaspard à l'oreille de son voisin; j'ai rencontré ce matin le jeune drôle sur la place, en compagnie d'un Fanfaron du roi.
— Plus de doute! Il faut s'emparer d'eux à tout prix!... Baltazar prit une position menaçante,
— Debout, jeune homme I dit-il à Simon. Prends ton épée; tu t'en sers conune il faut, je le sais. Moi, j'ai mon couteau... Deux contre mille, ce n'est pas beaucoup, mais ça s'est vu. En garde l
Les bourgeois s'encourageaient mutuellement à fondre sur ces deux hommes, mais nul ne donnait l'exemple. Simon s'était relevé. L'aspect de son visage, où se lisait le sang-froid le plus intrépide, augmentait l'hésitation de l'assemblée.
— Allons, mes maîtres, dit Baltazar au bout de quelques minutes, je vois que, pas plus que nous, vous n'avez envie de commencer. Nous allons nous entendre... Dites-moi, Toulez-vous que je vous régale d'une histoire? Cela vous aidera à passer 4ine heure, et vos femmes pourront croire que vous avez fait quelque chose cette nuit. Mon histoire
est toute neuve; elle date de ce matin. Vous et moi nous y avons joué un rôle : moi, celui de victime ; vous, celui de spectateurs peureux et inoifensifs, votre rôle habituel, mes maîtres. Quant au rôle du héros, je vous dirai tout à Theure qui s'en est chargé.
Vous savez que ce matin Conti a fait sonner tputes les trompettes de la patrouille royale, afin de vous appeler sur la place, et de vous braver à la face du ciel. Ceux de vous auxquels' la frayeur n'avait pas enlevé l'usage de leurs yeux* ont pu voir le favori frapper de son épée un malheureux qui ne pouvait se venger.., L'avez-vousvu?
— Oui.
— Ce malheureux souffrait. Un honmie s'est avancé, sous les yeux de Conli, et a tendu son mouchoir au trompette, qui a pu étancher son sang et bander sa blessure.
— Cet homme est un brave, dit un des doyens, car il affrontait la colère du favori, et la colère du favori, c'est la mort... Quel est-il?
— Vous le saurez... Quant au trompette, c'était moi... Ohl calmez-vous. Qu'importe ce que j'étc:is ce matin? Ce soir, je suis garçon boucher et tout à votre service. D'ailleurs, je vois ici Je tailleur de Conti, son tapissier, son armurier; pourquoi auriez-vous défiance de moi plutôt que de ces gens? Conti les paye bien; il me payjiit mal; en le haïssant ils sont ingrats; en l'abhorrant, je suis juste, la balance est en ma faveur, passons... Quand le favori, après avoir fini de lire son insolente pancarte, a fait mine, de se retirer, vous lui avez fait place; vous vous êtes rangés comme eût fait un troupeau de ces moutons dont vous me parliez tout à l'heure. Un seul homme n'a pas bougé; un seul homme a barré le passage à Conti, et quand le parvenu a voulu, suivant sa coutume, lever la main, il à trouvé son maître. Vous l'avez tous vu rouler dans la poussière ; vous avez tous entendu ces paroles : A toi, fils d'un bon-cher, le peuple de Lisbonne I Ces niQts et cet acte sont-ils ceux d'un agent du palais?
— • Non I non I cria la foule complètement retournée ; celui qui a frappé Conti est un brave; eelui qui l'a frappé au
nom du peuple de Lisbonne est un citoyen... Son nom?
— Je vous ai dit déjà que je n*en sais rien. Mais qu'importe son nom? celui qui a bravé la colère de Conti pour me venir en aide, celui qui a terrassé Conti au milieu de sa garde, pour vous venger, celui-là est devant vous, et le voilà !
Il touchait l'épaule de Simon.
— C'est vrai, dit un apprenti, je le reconnais. Et tout le monde de répéter :
— Je le reconnais, moi aussi, moi aussi.
— Je vous disais bien, mon compère, murmura Gaspar Orta Vaz à l'oreille de son voisin, que j'avais vu ce jeune inconnu quelque part.
— Vous prétendiez, répliqua le voisin, qu'il était en compagnie d'un Fanfaron du roi?...
— L'ai-je prétendu?..." Je me fais vieux, mon compère.
— Et maintenant, reprit Baltazar, un dernier mol : Vous avez grand besoin d'un chef intrépide ; ce jeune homme a fait ses preuves : qu'il soit notre général 1
Une acclamation unanime accueillit ces paroles, et il n'y eut pas une voix pour protester. Tout ce qu'il y avait de jeune dans l'assemblée se sentait pris d'enthousiasme pour ce vaillant inconnu, et les vieillards étaient bien aises de décliner, autant que possible, leur part de responsabilité.
Orta Vaz, reprenant son rôle de président, frappa dans ses mains et réclama le silence.
— Etranger, dit-il, tu as bien mérité des bourgeois et . métiers de Lisbonne; saurons-nous le nom de notre défenseur?
— Simon, répondit celui-ci.
— Eh bien, dom Simon, veux-tu être notre chef?
— Peut-être... Mais auparavant je ferai mes réserves. Et d'abord, voici mon sauveur, auquel je n'ai point tendu encore la main en signe d'actions de grâce.
Baltazar s'avança et leva sa large main pour saisir celle du jeune homme, qui fit un pas en arrière,
— Pas encore, dit-il. Tu as prononcé des paroles qu'il te faudra rétracter avant que nous soyons amis.
30 LES FANFiaOKS DU ROI
— Tout ce qui vous plaira, seigneur Simon, dît Baltazar d*un ton profondément soumis.
— Tu as proposé d'assassiner Alfonse de Portugal; tu vas jurer de le défendre.
— Pourquoi pas? murmura le colosse; puis, enflant sa voix de stentor, il s'écria : — Je le jure 1
— A la bonne heure I... Maintenant voici ma main, et je te remercie.
Baltazar s*empara de la main de Simon, et, au lieu de la serrer entre les siennes, il la porta jusqu'à ses lèvres, Simon le regardait avec surprise.
— Rassurez-vous, dit tout bas Baltazar, je ne vous connais pas ; mais à Fheure où vous aurez besoin d'un homme disposé à mourir sans demander pourquoi, — pour vous, bien entendu, et non pas pour un autre, — souvenez-vous de Baltazar.
En môme temps, il tira de son sein le mouchoir de Simon, teint de sang et déchiré.
— Avec cela, continua-t-il, vous m'avez acheté tout en» tier, cœur et bras... Place à Baltazar, vous autres!
Ce disant, il recommença à jouer des coudes et regagna le banc obscur où il avait siégé d'abord.
— A votre tour, mes maîtres, dit alors Simon en s'adressant à l'assemblée. Voici ma devise : Guerre à Conti; respect au royal sang de Bragancel... l' acceptez-vous?
Il y eut un instant d'hésitation.
— Nous respectons, nous aimons la souche royale, dit enfin un doyen de corps; mais n'est-ce pas afin de conserver l'arbre qu'on élague les branches desséchées?... Alfonse VI est incapable de gouverner.
— Alfonse VI est notre légitime souverain, s'écria Simon d'une voix forte; des traîtres ont abusé de sa jeunesse, nous devons le délivrer et non le combattre. Guerre à Coati, amour au royal sang de Bragance I
— Soit, nous épargnerons le roi.
— Ce n'est pas assez ; vous le défendrez au besoin l
— Nous le défendrons.
— Moi, je serai votre chef.
L*assemblée prit alors un caractère plus grave. Simon lui imposa plus* d'une fois sa volonté, aidé en cela par le puissant organe deBaltazar, qui appuyait de loin ses motions. 11 fut convenu que chaque bourgeois se fournirait secrètement d*armes de guerre, et, séance tenante, les chefs et officiers de quartier furent institués. Le jour commençait à poindre lorsque Simon donna le signal du départ.
— Plus d'assemblées, dit-il en finissant; elles éveillent les soupçons. Je communiquerai avec les chefs de quartier seuls; ils vous feront connaître mes volontés, et quand l'instant sera venu, honte à qui reculerai
La foule s'écoula en silence, comme elle était venue, et les anciens donnèrent de grandes louanges au vigilant Miguel, qu'on trouva endormi sur le pas de sa porte. Simon sortit le dernier; il avait oublié le Padouan Macarone, et traversa le corridor les yeux baissés et l'esprit perdu dans ses réflexions. A peine avait-il dépassé le seuil extérieur que l'Italien sortit de l'enfoncement d'une porte et se mit à le suivre de loin.
— Ces rustres ne se savaient pas si près d'un bon gentilhomme, pensait Wacarone. Au fait, je n'ai rien entendu, pas môme le nom de mon jeune camarade; et si je continue à jouer ainsi de malheur, Conti pourrait bien, au lieu de deux cents doublons, me faire donner pareil nombre de coups de plat d'épée.
Il suivait toujours Simon. Celui-ci traversa la ville entière et s'arrêta au bout du quartier noble, devant un hôtel de magnifique apparence.
— Ho ! ho l se dit Macarone, serait-ce un serviteur du jeune comte de Castelmelhor ?
Simon heurta. Un valet vint ouvrir, qui, à la vue du jeune homme, ôta précipitamment sa toque et se courba jusqu'à terre. Le Padouan tendit le cou. A travers la porte entrebâillée, il vit Simon traverser la cour, le feutre sur l'oreille, tandis que les écuyers et gentilshommes de Souza se découvraient sur son passage.
— Par mon patron l s'écria-t-il au comble do la surprise, ce n'est rien moins que le comte lui-môme f