‹ Les dernières persécutions du troisème siècleChapitre 41 sur 50 · III · texte numérisé non relu

III

Victoire (1). » C'est elle qui fut le véritable empereur de ces temps troublés. Refusant la pourpre (2), elle en revêtit ses élus, et força les légions à s'incliner devant eux. Après l'assassinat de Victorinus, immolé avec son jeune fils à Cologne par des soldats révoltés, Victorina, imposant silence à sa douleur, fit accepter aux armées un officier de fortune, M. Aurelius Marins, ancien forgeron, que des actions d'éclat avaient illustré, le même probablement qui défit sous les murs d'Aix les hordes allemandes de Chrocus. Puis, Marins ayant été à son tour assassiné après un règne de quelques mois (3) , Victorina fit accepter aux légions le sénateur ïetricus, depuis dix ans gouverneur d'Aquitaine (4). Le choix était hardi. Donner un fonctionnaire étranger au métier des armes (5) pour empereur à des soldats qui, en quelques mois, venaient d'égorger successivement quatre généraux, c'était leur dire que l'anarchie militaire durait trop, et que si l'empire gaulois ne voulait pas périr, il devait rentrer au plus tôt dans les voies d'un gouvernement régulier. L'élément civil repre-

(1) F. Lenorniant, La monnaie dans l'antiquité, t. II, p. 381; De Wilte, pi. XXX, 77, 78, 90, 91.

(2) Quum ipsa per se fugiens tanti ponderis moleiii. Trebellius Pollion, Trig. tyr., 30.

(3) Les historiens si défectueux de cette époque, Trebellius Pollion, Aurelius Victor, Eutrope, lui donnent trois ou même deux jours de règne. Cela est impossible, car de nombreuses monnaies furent frappées à son effigie; M. de Witte en publie onze, pi. .XXXI.

(4) Aurelius Victor, De Cxsaribiis , 33, 14, dit que Tetricus était gouverneur d'Aquitaine; Trebellius Pollion prétend que Tetricus avait gouverné toutes les Gaules, jure prxsidlali omnes Gallias rexerat, ce qui est peu probable.

(5) Voir dans De Witte, pi. XXXII, 1, le grand médaillon d'or de Tetricus; dans ses riches atours impériaux, le nouveau souverain a l'air d'un magistrat, nullement d'un militaire.

nait la prépondérance : le centre politique des Gaules, qui depuis longtemps avait cessé d'être à Lyon, s'éloignait maintenant de Trêves pour se fixer à Bordeaux (1). L'élévation de Tetricus précéda de peu de mois la mort de Gallien et la proclamation de son successeur Claude. Celui-ci, meilleur politique et plus vrai patriote, s'abstint d'intervenir dans les affaires intérieures de l'empire gaulois, La patience presque sympathique avec laquelle il souffrait en Orient la domination de Zénobie (2) montre qu'il eût été capable de supporter aussi, à l'autre extrémité du monde romain, la souveraineté fondée par Posthume, Malheureusement l'anarchie continuait d'y régner. De plusieurs côtés les populations commençaient à tourner les yeux vers Rome, Les historiens ne donnent pas de renseignements sur le mouvement qui détacha peu à peu de la confédération occidentale l'est de l'Espagne; mais on trouve des inscriptions en l'honneur de Claude à Barcelone (3), à Valence (4), à Saetabis (Jâtiva) (5), à Sagonte (6). L'est de la Gaule remuait aussi : Lyon paraît être restée fidèle à l'empire gallo-romain (7), mais une autre grande ville du bassin du Rhône, Autun, venait de se révolter. Fidèle à la neutralité, Claude laissa Tetricus écraser après sept mois de siège la ville rebelle, qui ne cessait d'implorer son secours (8). Il se contenta

(1) Eulrope, Breviarium, IX, 10.

(2) Voir plus haut, p. 205.

(3) Corpus inscripiionum latinaruiii, t. II, 3505.

(4) Ibid., 3737.

(5) Ibid., 3619.

(6) Ibid., 3834.

(7) Cf. Yopiscus, Proculus , 2.

(8) Eumène, Paneg., 4. — Tetricus se considérait comme le collègue

de former un corps d'observation dans la Narbonnaise, afin d'être prêt à tout événement.

La politique d'Aurélien fut tout autre. Le successeur de Claude avait cependant éprouvé la puissance des Barbares : on se souvient des prières solennelles qu'il implora du sénat, alors qu'il était près de Milan aux prises avec les Juthunges (1). Son premier acte de gouvernement montre l'impression profonde que cette invasion lui avait laissée. Depuis longtemps Rome était une ville ouverte : à demi ruinée, l'antique enceinte de Servius Tullius entourait seulement le centre de la cité, laissant en dehors de toute protection plusieurs des régions les plus riches et les plus peuplées, comme le Champ de Mars, le Pincio, une partie de FEsquilin, le Janicule, et le quartier commerçant qui va des pentes de l'Aventin au Tibre {-!). Tant que l'Empire tint les Barbares à distance, la population n'avait point eu l'idée du péril. Mais aujourd'hui les peuplesgermaniques pénétraient jusqu'au cœur de l'Italie ; même sur cette terre privilégiée les légions n'étaient plus invincibles, et Rome, à peine remise de récentes frayeurs, se sentait à la merci d'un coup de main. Aurélien, de l'avis du sénat, commença la construction d'une enceinte fortifiée doublant à peu près le périmètre des murailles primitives (3), et donnant à la

de Claude; monnaie représentant au droit la tête de Telricus, au revers celle de Claude; De Witte, i>l. XLIV, 3.

(1) Voir plus haut, p. 223.

(2) Ainsi s'explique le mot de Zosime, I, 49, disant que Rome, avant Aurélien, n'avait pas de murailles, È-£'./à6r, oï tôte r, 'Pu)u.vi, Trpo-rfpov àTEtyiCTo:.

(3) Un grand nombre de tombeaux se trouvèrent ainsi enfermés dans l'intérieur de la ville, contrairement aux anciennes lois : le caveau des Sciplons, la pyramide sépulcrale de Caius Scxtius, le mausolée d'Au-

ville quinze kilomètres de remparts ^1). Rome pourra désormais respirer à l'aise, dans cette armure dont pendant tant de siècles elle avait su se passer! L'Empire avouait ainsi sa décadence, et renouvelait cet aveu dans toutes les provinces exposées aux incursions des Barbares. La seconde moitié du troisième siècle voit beaucoup de villes, jadis ouvertes et confiantes, se hérisser de tours, s'envelopper de remparts, se resserrer entre des murs d'enceinte, aussi bien en Italie, en Mésie, en Asie Mineure que dans les diverses parties des Gaules. Détail qui montre la hâte avec laquelle sont faits ces travaux : dans les murailles de la fin du troisième siècle, plus fortes par leur masse que par le dessin stratégique de leurs contours, on retrouve encastrés des tronçons de colonnes, des fragments de corniches, des dalles tumulaires, des statues, des marbres ornés d'inscriptions (2). « Ce qui faisait la gloire et la splendeur de la cité d'autrefois sert à la défense de celle d'aujourd'hui. » Une telle situation semblait de nature à donner au prince des conseils modérés. Mais Aurélien, grand homme de guerre, avait en

guste, beaucoup de colombaires et d'humbles sépultures. Cf. BuUeitino dl arclteologia cristiana, 1871, p. 76, 77.

(1) Quinquaginta prope millia (peduni). Vopiscus, Aurelianus , 3'.i. Cf. Jordan, Topographie der Stadt Rom in Alterthum, l. I, y. 341 et suiv.

(2) Cf. Duruy, Histoire des Romains, t. VI, p. 387, 444; Perrot, De Galatia provincia romana, p. 165: la descriplion de Bordeaux au quatrième siècle par C. Jullian, Aitsone et son temps, dans Revue historique, janvier 1892, p. 6 (mais M. Jullian croit que la transformation des villes ouvertes de la Gaule en villes fermées date de l'an 300; voir Inscriptions romaines de Bordeaux, t. II, p. 298); le jdan de Nantes (enceinte de l'an 300} dans Léon Maître, Géographie historique et descriptive de la Loire-lnfcrieure, t. I; cf. Revue historique, mars 1895, p. 348.

politique des vues courtes, des idées étroites et obstinées. Il ne sut pas imiter la réserve gardée par Claude à l'égard des monarchies qui s'étaient élevées , comme des boulevards, à l'orient et à l'occident de l'Empire. Il ne comprit pas quelle force leur alliance eût donnée au souverain de Rome, obligé de renoncer aux conquêtes, et dont l'unique mission serait désormais de défendre la civilisation contre les Barbares. Aussi aveugle que Gailien, et malheureusement plus puissant que lui, Aurélien mit son orgueil à rétablir, coûte que coûte, une violente et précaire unité.

Il rencontra en Gaule la complicité la plus coupable et la plus inattendue. Tetricus avait montré du courage tant que vécut Victorina (1) : après la mort de la c< Mère des camps^ » son caractère indolent prit le dessus, et l'ancien sénateur, aspirant après la molle vie de Rome et les tranquilles discussions de la curie, trouva lourde la pourpre dont une main de femme l'avait revêtu. La turbulence des soldats et du peuple l'edraya. Déserteur de son devoir et de son rang, il invoqua secrètement l'appui d'Aurélien. Celui-ci franchit les Alpes, et rencontre près de Châlons l'armée gallo-romaine. Pendant le combat, Tetricus, échappant aux siens, passe avec son fils à l'ennemi. Privées de chef, les vaillantes légions qui depuis quatorze ans défendaient l'Occident contre toutes les attaques furent vaincues (2). Après être resté quelque

(1) Monnaies portant Tetricus et Posthume, Tetricus et Viclorinus, pour affirmer l'unité et la perpétuité de l'empire des Gaules; De Witte, pi. XLIV, 1, 2.

(2) Trebellius Pollion, Trifj. ti/r., 23; Vopiscus, Aurelianus, 32; Aurelius Victor, «e Cœsaribus, 35; Eutrope, Brcv., IX, 13; Eumène, Paneg. ad Const., 4; Orose, VII, 23.

temps en Gaule et avoir reçu la soumission de l'Espagne et de la Bretagne, Aurélien revint à Rome avec Tetricus. Les Pères conscrits eurent l'humiliation de voir un ancien sénateur, un consulaire, suivre à pied, en habit gaulois, le char du triomphateur (1), Ce fut son seul châtiment. Tetricus recouvra son rang et ses biens. Une mosaïque de sa maison du Gelius le représenta recevant des mains d'Aurélien les insignes sénatoriaux, et offrant on échange un sceptre et une couronne au destructeur de l'empire gaulois (2). Un tel homme était né pour servir : aussi accepta-t-il avec joie Tadrainistration d'une province italienne (3). « Mon collègue et mon camarade, lui dit familièrement Aurélien, il y a plus d'honneur à administrer une partie quelconque de l'Italie qu'à régner au delà des Alpes (4). » Cette parole peindra mieux que toutes nos réflexions l'aveuglement politique du vainqueur et l'abjection du vaincu.

(Ij ïrebellius PoUion, Trig. tyr., 29; Vopiscus, AurelUinus , 34.

(2) Trebellius Pollion, Trig. iyi\, 24,

(3) Le même historien, ibid., 23, dit que Tetricus fut nommé par Aurélien « correcteur de toute l'Italie ». Aurelius Victor, De Cxsaribus, 35, lui attribue la correcture de la Lucanie seulement; cf. Epitome, Sb, et Eutrope, Brec, IX, 13. Momnisen, ROinische Stuatsrecht,\. II, p. 1040, note 3, et Marquardt, Boni. Staatsverwaltung, 1. 1, 2'-' éd., p. 229, acceptent la version de ïrebellius Pollion. M. Camille Jullian, les Transformations poliliqus.'i de V Italie sous les empereurs romains, p. 172, soutient au contraire celle d'Aurelius Victor, et admet avec Borghesi, Œuvres, t. V, p. 415, 416, et De Rossi, Biillettino di arclieologia cristiana, 1874, p. 82, qu'Aurélien divisa l'Italie en plusieurs provinces. Tetricus put être appelé officiellement corrector totius Italiœ, regionis Lucanix , conformément à la formule que nous voyons en usage pour d'autres régions; cf. Corpus inscriptionum latinurum, t. \'I, 1418, 1419. Trebellius Pollion aurait pris à la lettre la |)remiére moitié du titre, en négligeant la seconde.

(4) Sublimius habendum partem Italiœ regere quam Irans Alpes regnare. Aurelius Victor, Epitome, 35.

(Voir page 214.)

SUR LE PASSAGE DES « ACTES DES MARTYRS GRECS » RELATIF A LA PERSÉCUTION DE CLAUDE LE GOTHIQUE.

Limportance de ce texte pour établir la réalité de la persécution de Claude le Gothique nous oblige à le donner tout entier, en le faisant suivre du commentaire de M. de Rossi :

« Post menses vero novem, venit Romam de génère eorum queedam femina nomine Martana, natione grseca, cum fllia sua nomine Valeria christianissima, tamen ex gentibus Grsecorum, requirentes eos. Et cum audivissent et cognovissent quia omnes martyres consummati sunt pro fide Christi , gavisse sunt et gaudio magno repletœ venerunt ad beatum Stephanum episcopum , et miserunt se ad pedes ejus ut demonstraret eis ubi sepulta sunt corpora eorum. Et dum invenissent locum, diebus vitcC suae omni tempore erant ibi vigiliis et orationibus instantes. Et dum complerentur dies vitse earum per annos tredecim, vitam seternam adeptae sunt. In eodem loco persecutio imminebat. Exierat enim edictum ut nuUus auderet emere neque vendere panem, neque haurire aquam, nisi prius sacrificaret. «

M. de Rossi, qui le premier a reconnu la valeur historique de ce texte , le commente ainsi :

« La fin de la légende dit que treize années après la

mort des martyrs grecs, quand leurs parentes Valeria et Martana sortirent de cette vie, la persécution était recommencée in eodem loco , c'est-à-dire à Rome , et qu'un édit avait été promulgué défendant « d'acheter ou de vendre « du pain, de puiser de l'eau, si Tonne sacrifiait aupara- « vant ». Ces paroles semblent transcrites des Actes de saint Sébastien et des histoires de la persécution de Dioclétien. Mais dans l'intervalle de Valérien à Dioclétien les anciens historiens marquent une longue trêve pour l'Église, à peine interrompue par Aurélien vers 274, c'est-àdire environ dix-huit ans, non treize, après la mort des martyrs grecs. Les freize années à partir de 250 nous conduisent à 269, sous l'empire de Claude le Gothique, époque à laquelle les Actes des martyrs assignent une violente persécution, non générale, mais spéciale à Rome et aux cités circonvoisines. La réalité de cette persécution a été contestée par les critiques il) ; à ïillemont cependant elle ne semble pas improbable (2). En voici aujourd'hui une confirmation inattendue dans les Actes des martyrs grecs et dans le calcul chronologique qui en résulte, auquel certainement ne pensa pas le rédacteur de la légende. Qu'une persécution ait éclaté à Home en 269, cela parait démontré par le synchronisme exact et tout à fait fortuit que présente le grossier texte que j'ai publié. Quant aux paroles relatives à Fédit, elles peuvent avoir été empruntées aux Actes de saint Sébastien, et adoptées par le paraphraste pour dépeindre une persécution dont il ignorait l'auteur. Tannée précise et le mode (3). »

(1) Voir plus baut, p. 20G, note 4.

(.3) Roma sotterranca, t. III, p. 212.

410 appe:<dices.

On remarquera que, dans ce passage, l'illustre archéologue romain n"invoque pas à l'appui de son opinion un monument souvent cité pour établir la réalité de la persécution de Claude : je veux parler de la célèbre épitaphe de Severa, découverte en 1730 dans un cimetière de la voie Salaria, et commentée par le P. Lupi (1 . Cette épitaphe est datée du consulat de Claude et de Paternus, c'est-à-dire de 269. Un mot à peu près effacé, à l'avantdernière ligne, avait été interprété par le P. Lupi MAP- TOYPA ou MAPTOPA, c'est-à-dire mai'tijra : de cette lecture hypothétique le savant jésuite avait conclu que la chrétienne enterrée sur la voie Salaria était une martyre de la persécution de Claude. Mais une lecture plus attentive a fait reconnaître que le mot vraiment écrit était MOPTOVA, mortua (2 . Il n'y a donc aucune conclusion historique à tirer du marbre de Severa.

(1) Lupi, Dissertatio ad Severx martyris epitaphhtm, Palerme,

(2) De Rossi, Inscriptiones christianx Urlns Bomœ, t. I, n" 11, p. 18. — Je ne comprends même pas comment ce mot a pu être mis en doute. Toute personne qui examinera de près au Musée de Latran, comme je l'ai fait, le marbre original lira sans hésiter MOPTOVA. Les lettres M...T..V.\ sont encore nettement gravées (le T et le second jambage de l'A un peu plus effacés); quant aux lettres 0P..0, elles se reconnaissent très bien, quoique en grande partie effacées. L'ensemble du mot est encore assez visible pour qu'on puisse le dessiner en facsimilé.

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Introduction 1

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