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CHAPITRE X

ENTRÉE AU TIBET (l)

NOUS dressons notre camp, à cinq kilomètres de la frontière, au confluent des deux sources de la rivière Min. M, Tafel a suivi la source occidentale, nous allons remonter celle du nord. Pendant huit jours nous ne rencontrerons pas un habitant : faire le vide autour d'un puissant voisin est toujours la tactique des peuples épris d'indépendance.

Nous nous sommes arrêtés de bonne heure, car, avec un personnel novice, l'installation d'un camp n'est pas chose facile. Il sera toujours disposé en carré, nos trois tentes formant une face, celles de notre personnel occupant les deux faces adjacentes, et le quatrième côté fermé par les yaks, attachés au moyen d'un anneau passé dans le nez à une corde allongée sur le sol; nos convoyeurs tibétains dressent leur tente en avant, et leur énorme molosse complète la garde de cette face, et, nous l'espérons bien, du camp tout entier. Nos chevaux sont entravés et amarrés à des piquets, au centre du carré.

Mais cette forme type doit se plier aux accidents du sol, tenir compte du vent pour que les ouvertures des portes se trouvent placées du côté opposé et les feux de manière à n'enfumer personne. Il faut penser à mille détails insoupçonnés des débutants, et pour lesquels seule la pratique donnera le tour de main indispensable.

Le paysage nous enchante par un aspect que nous n'avions pas vu depuis le pays des Lolos : c'est une vallée douce, aux pentes gazonnées et arrondies ; au fond un haut

(i) Les Chap. X et XI ont paru dans la Reiue des Deux-Motides du 15 février 191 1.

massif neigeux, celui de Tama, qui pendant plusieurs jours nous servira de repère. Et, ce qui manquait chez les Lolos, les bouquets de bois sont nombreux. Quel contraste avec les vallées âpres et farouches qui nous ont conduits jusqu'ici ! En vérité, il n'y avait pas besoin de la Barrière de l'Empire pour nous indiquer que nous changions de royaume.

Bêtes et gens en témoignent à l'envi : tout est dérangé dans leurs habitudes, et ils se montrent singulièrement désorientés. Nos chevaux surtout : nous les avons, suivant la coutume au « Pays de l'herbe », lâchés pour qu'ils pâturent à leur guise, en nous contentant de les entraver. Nos chevaux chinois, non habitués à cette liberté ni à cette gêne, se jettent les uns sur les autres, se mordent, brisent leurs entraves, et s'enfuient au loin. Il faut organiser une battue pour les ramener. Mais alors a lieu une scène singulière : un de nos chevaux, très grand et très fort pour un cheval chinois, et toujours très difficile, ce qui l'avait fait à l'unanimité attribuer comme monture à Boyve, est devenu absolument furieux, et il fond sur qui l'approche. Successivement deux de nos hommes sont renversés par cette bête féroce qui, les maintenant à terre avec ses pieds, se met à les mordre à belles dents : sans le secours des assistants, il les eût infailliblement mis en pièces. Les malheureux en auront pour plusieurs jours avant de pouvoir faire aucun service, tant ils souffrent de ces morsures. Il faudra user de tous les procédés en usage dans le désert, lasso, nœud coulant, etc.. pour arriver à reprendre cet animal indomptable.

Puis, subitement un coup de vent terrible passe, la foudre éclate et des tourbillons de neige nous enveloppent. Toute la nuit, c'est une tempête. Plusieurs tentes mal fixées sont renversées par l'ouragan, et les pauvres diables qu'elles abritaient submergés par l'épaisse masse des flocons : sans doute une autre fois ils planteront mieux leurs piquets. Le tonnerre roule sans interruption. Vraiment, tout est combiné pour inspirer une haute idée des charmes du Tibet!

Mais je songeais qu'un accueil aussi farouche, curieuse coïncidence, nous avait été fait par le pays des Lolos, où cependant le succès nous attendait. Des épreuves ne sontelles pas imposées à tous les chercheurs de Toison d'or, et resterait-il quelque contrée vierge à découvrir si, comme la Valkyrie, un cercle de feu ou de glace ne protégeait son repos? Allons! cette tempête était de bon augure.

Il n'y parut pas, au matin! Trois de nos chevaux, les meilleurs, manquaient ; leurs attaches étaient coupées au couteau : leurs traces, en compagnie de deux autres inconnues, s'éloignaient dans la montagne: on les avait enlevés.

Pour un début, c'était complet ! Etre volés à cinq kilomètres de la frontière, dans notre camp, à trois mètres de la tente des soldats ! Et cependant il y avait une sentinelle dont, durant les intermittences de l'orage, nous avions entendu le cri de veille ; mais sans doute i«?ndant les rafales

s'était-elle réfugiée sous sa tente, s'en rapportant au mauvais temps du soin de nous garder. Et notre molosse, tibétain qui n'avait même pas aboyé ! (i) Ah ! que n'a\4ons-nous quelques tirailleurs annamites ! Si les choses devaient continuer ainsi, une catastrophe ne tarderait pas.

Cependant ce vol était vraiment si extraordinaire d'audace et d'habileté, il était si singulier que, dans une zone déserte où le bruit de notre entrée n'avait pu encore se répandre, il y eût eu des voleurs embusqués juste dans notre voisinage, que nous nous demandions si ce n'étaient pas les mandarins qui avaient combiné ce coup pour nous effrayer et nous faire reculer ?

Il s'agissait de montrer un visage énergique^ J'écrivis au préfet et au général que par la négligence de leurs soldats nos trois meilleurs chevaux nous avaient été enlevés, et qu'eux-mêmes étaient par conséquent responsables de ce vol, qui ne rentrait pas dans les cas de force majeure pour lesquels je leur avais donné décharge. Nous allions continuer notre route, mais s'ils ne prenaient pas les mesures nécessaires pour nous faire restituer nos chevaux, je porterais plainte au vice-roi.

Puis, pour bien prouver que nous ne nous laissions pas intimider et pour donner une sanction à la faute des soldats, je fis lever le camp et réquisitionnai trois de leurs chevaux pour nos cavaliers démontés. Mais, après une courte étape, nous arrêtions pour attendre la réponse des autorités.

Elle arriva le surlendemain sous la forme la plus satisfaisante : trois excellents chevaux, que les mandarins nous offraient avec leurs excuses. Ils nous pressaient bien de profiter de cette fâcheuse expérience pour rentrer ; mais on ne pouvait plus galamment nous mettre à même d'agir à notre guise. Et ne trouve-t-on pas admirable ce sentiment des devoirs de l'autorité, qui fait que chaque

(i) Cet animal avait décidé de ne garder que ses propres maîtres, si bien que nous ne pouvions approcher de leur tente sans risquer d'être dévorés ^ mais ce qui se passait dans le reste du camp lui inspirait la plus complète indifférence. Il nous fut absolument inutile.

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