‹ Les derniers babares: Chine, Tibet, MongolieChapitre 42 sur 56 · VILLAGE DE L · texte numérisé non relu

VILLAGE DE L

sa chance, sous peine de la voir tourner ? Comme l'avalanche en suspension que déchaîne une parole, les incidents vont se précipiter.

Le lendemain matin, au moment où nous allons quitter Lai-Wa pKîur la tribu de Mboulou, des cavaliers envoyés pour préparer notre réception reviennent inopinément, et c'est tout de suite un palabre animé avec notre escorte. Qu'est-ce donc ? Il y a, tout simplement, qu'un fort parti de cavaliers de Samsa est posté sur notre route.

Samsa est une grosse confédération au nord des Dzorguè, particulièrement redoutée des gens de Sang-Pan-t'ing, et ce conflit va nous faire toucher du doigt le mécanisme de la vie du désert.

Les nomades sont bien des pillards, ils vont au loin

dévaliser les caravanes qui passent hors de leur territoire, mais cela ne leur suffit pas pour vivre : car au Tibétain il faut du thé, et le thé ne pousse qu'en Chine. Et comme il ne plairait point à ces pasteurs et à ces guerriers d'aller l'y acheter, ils ont conclu des conventions avec les négociants de Song-Pan-t'ing. Deux fois par an, une caravane chargée de thé part de cette ville et traverse le pays jusqu'au lac Koukou-noor. En route elle cède à chacun le thé dont il a besoin contre les peaux de ses troupeaux et notamment de la précieuse chèvre du Tibet ; au Koukou-noor ce qui lui reste est échangé aux Mongols qui bordent le lac.

Cette caravane n'a rien à craindre des tribus qu'elle traverse, moyennant une redevance convenue, mais rien n'empêche les autres confédérations de venir l'attaquer, et parmi toutes c'est Samsa qui est la plus à craindre.

N'existe-t-il pas une autre route permettant d'éviter l'embuscade ? Si, tout près d'ici il y a un gué dans le petit Fleuve Jaune, devenu ailleurs infranchissable : changeons de rive, et Samsa ne pourra nous atteindre.

Chose facile qu'un passage de gué, même profond, s'il n'y avait à passer que des hommes ! mais il y a nos bagages, qui contiennent nos photographies, nos notes, tant de choses qu'une goutte d'eau perdrait. Un faux pas du yak qui les porte, et nos travaux sont anéantis !

Enfin, nous voilà en sûreté sur l'autre rive. Nous y sommes guidés par le plus joyeux Tibétain que nous ayons rencontré : c'est un bonhomme de soixante-dix ans, à la figure de vieux vigneron bourguignon — il semble même que son nez bourgeonne légèrement, — avec lequel nous sommes tout de suite devenus amis intimes. Il s'assied sur nos pliants, goûte notre thé dans nos timbales, fouille dans nos cantines, et, ravi de faire croire qu'il sait le français, nous imite en appelant nos boys d'une voix retentissante : « Boy-Boy ». Nous lui décernons à lui-même ce beau nom.

Décidément les Nomades avaient raison de préparer

leurs tentes, et il faut croire que la prédiction du temps se fait plus exactement au Tibet qu'en Europe. La température s'adoucit sensiblement, un joli soleil se montre, et voici toutes les marmottes qui apparaissent. Leur nombre est extraordinaire ; partout où le terrain est sec et meuble, on le voit couvert des grandes taupinières, généralement à plusieurs issues, qui sont la demeure de ces animaux. Jusqu'ici, à cause du froid, nous ne les avons guère vus

eux-mêmes, mais, en même temps que les Tibétains de leurs tanières d'hiver, calquées sur leurs demeures, ils sortent tous à la fois.

Rien de plus amusant que de les tirer : d'une agilité extrême, car elles ont maigri durant l'hiver, les marmottes jaillissent d'un trou, et presque aussitôt s'enfoncent dans un autre ; il faut une rapidité très grande pour arriver à jeter son coup de fusil, et une précision absolue, car, même blessé, l'animal disparaît dans un terrier voisin. Néanmoins, nous aurions trou\'é là une ressource réelle, car on sait que la chair de la marmotte est assez bonne, mais aucun de nos hommes ne voulut y toucher, et il fallut renoncer à ce sport agréable, pour ne pas gaspiller inutilement nos munitions. Les canards, fort nombreux, nous procurèrent heureusement des compensations.

Le second jour, nous trouvons la tribu des Keutè déjà installée dans ses campements d'été. Généralement les tentes sont disposées en cercle. La tente des Nomades, noire, faite d'un tissu en poils de yaks, n'est point hexagonale, comme on l'a signalée ailleurs, mais irrégulièrement polygonale ; son procédé de support, très ingénieux, consiste en perches plantées hors de la tente, auxquelles des cordes la relient de telle sorte que tout l'espace intérieur est Ubre. Les ballots qui constituent la fortune du maître, répartis circulairement, forment comme un bourrelet qui empêche le vent de s'engouffrer par-dessous ; la fumée s'échappe par une ouverture centrale, qu'un pan d'étoffe peut aveugler au besoin. Cette tente, très vaste, serait parfaite si l'étoffe n'en était d'une trame si grossière que le soleil et le froid y pénètrent à leur aise.

Notre plan est d'aller sur cette rive, où nous sommes à l'abri de Samsa, jusqu'au confluent du grand Fleuve Jaune, qui n'est plus loin — voilà plusieurs jours que nous marchons parallèlement à lui, à lo ou 15 kilomètres au plus ; — là un gué nous permettra de franchir le petit fleuve, et de reprendre notre itinéraire prévu, après avoir dépassé la zone dangereuse.

Mais, en tournant la tête, l'un de nous aperçoit sur nos derrières une colonne de feu. Quelque fumeur imprudent a-t-il jeté une allumette enflammée sur l'herbe séchée par ce malencontreux soleil ? En un instant les flammes s'étendent et gagnent toute la prairie. Nous n'avons rien à craindre d'elles, car le vent les chasse du côté opposé, et cependant le danger est grave : même si les tentes et les troupeaux sont épargnés, et nous l'espérons d'après la marche de l'incendie, une étendue considérable de pâturages n'en aura pas moins été dévorée; c'est un désastre pour les pasteurs, et ils voudront se venger de nous.

Boy-boy, qui n'a pas envie de rester plus longtemps en notre compromettante compagnie, nous entraîne vers la rivière, nous la fait franchir de nouveau par un gué,

et vite il nous tire sa révérence et disparaît avec ses gens aux grandes allures de son cheval.

Nous revoilà sur la rive occupée par le parti Samsa et tout près du point où on nous l'a signalé. Comble de malchance, nous ne pouvons suivre la berge et nous tenir à distance des montagnes qui se sont beaucoup rapprochées : toute cette rive n'est qu'un vaste marécage. Il nous faut donc atteindre le pied des hauteurs où justement doivent être cachés nos ennemis. Nous trouvons heureusement pour camper un asile idéal : une petite presqu'île dans un marais, avec un isthme étroit facile à défendre.

Nous avons bien fait de nous mettre à l'abri derrière le fleuve. Durant la nuit s'élèvent de tous les points de la plaine des aboiements incessants, qui témoignent d'une agitation insolite : sans doute les guerriers se concertent pour nous attaquer. Nous sommes à l'abri d'une surprise dans notre presqu'île, mais gare à demain !

Dès l'aube nous levons le camp et nous éloignons en hâte. Entre la base des montagnes et les marécages, il y a juste la place de la piste, et l'ennemi qui le sait a toute facilité pour nous attendre à l'endroit propice. Aussi procédons-nous avec la plus extrême prudence, protégés par des patrouilles en tête, en queue et sur le flanc droit, à gauche la vue s'étendant à l'infini sur les marais. A chaque coude de la sente qui contourne un éperon de la montagne, nous attendons que nos éclaireurs, grimpés en rampant sur la crête, nous aient signalé que la voie est libre. Et puisque notre fortune nous offre l'occasion de voir des soldats chinois en action de guerre, il faut le reconnaître, ils manœuvrent à merveille, utilisant au mieux le terrain sans être vus, et il est impossible de désirer un service de sûreté en marche mieux exécuté, sans qu'il soit besoin de leur rien dire. Et une fois de plus j'admire l'étrange aveuglement de ceux qui refusent au Chinois toute vertu guerrière.

Ces précautions ne sont pas de trop ! Tout à coup nos éclaireurs de tête font signe d'arrêter ; l'un d'eux

re\âent au galop nous annoncer que deux cents cavaliers de Samsa sont là, embusqués dans un raNÔn devant lequel il nous faut passer.

Désagréable situation ! Forcer le passage avec nos quatorze fusils, il n'y faut guère songer; reculer, encore moins, car nous retomberions chez les tribus incendiées; à droite les montagnes et le territoire de nos agresseurs, à gauche les marécages. Pas d'hésitation : ce sont les marécages qu'il faut choisir ; nous ne sommes pas absolument sûrs d'y rester, tandis que partout ailleurs...

Et nous voilà pataugeant dans les prairies inondées, tâchant d'éviter les trous profonds et plus encore les tourbières. Tous nos hommes de pied marchent devant, dispersés sur un grand front et éprouvant le sol, afin de trouver le passage le moins dangereux pour les cavaliers et les yaks. Cela n'empêche qu'à chaque instant quelque bête n'enfonce et, dans ses efforts pour se dégager, ne tombe sur le côté avec sa charge ou son cavalier. Quelle peine ensuite pour la retirer de la vase ! Des ruisseaux venus de la montagne, ne trouvant plus de pente pour s'écouler, tracent des méandres profonds dans lesquels on risque à chaque instant de disparaître, et qu'on retrouve toujours devant soi.

Interminables marais ! Nous avons pris comme point de direction un contrefort de la montagne qui s'avance en presqu'île au delà de l'embuscade et que nos adversaires ne pourraient atteindre sans se montrer et s'exposer à nos armes à longue portée. Il n'y a guère que trois kilomètres à franchir : nous mettons cinq heures à les parcourir. Quel soupir de soulagement quand nous posons le pied sur la terre ferme !

Et quelle joie aussi nous attend là ! De la hauteur nous apercevons enfin ce Fleuve Jaune qui est notre but, et que toutes les cartes portent à cent kilomètres plus loin. Nos renseignements ne nous ont pas trompés, et la découverte qu'ils nous promettaient est obtenue. Voilà qui nous paie

Leur colonne descend de la crête opposée ; toujours de nouvelles masses apparaissent, sans fin.

A la joie exubérante de nos hommes, nous devinons : c'est la Caravane, la grande caravane du Koukou-noor. Chargée des peaux et des fourrures échangées contre le thé qu'elle a porté, elle revient, par un hasard providentiel, un mois plus tôt qu'on ne l'attendait, à point nommé pour nous sauver. Car ce sont des alliés; Chinois ou Tibétains de Song- Pan-t'ing, ils courent dans le désert les mêmes risques que

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