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Les derniers jours de Jérusalem

Vous ne pouvez avoir oublié, et moi je n'oublierai jamais, que la première main amie qui me fut tendue pour affermir mes pas, lorsque j*osai m' aventurer sur le terrain difficile de l'érudition , ce fut la vôtre.

Bien des années se sont écoulées depuis le jour où j'ai commencé à vous en rendre grâces du fond du cœur; mais chacune de ces années n'a fait qu'accroître la reconnaissance et la vive affection que je vous avais vouées, parce qu'il n'y en a pas une qui n'ait été inarquée par quelque nouvelle preuve de votre bonne et chaude amitié pour moi.

Le plus doux témoignage de cette amitié dont je suis fier, croyez-le bien , cher maître et cher ami , vous me l'avez donné en acceptant la dédicace de ce livre.

Je vous en remercie de toute mon âme.

F. de Saulcy.

31 mars 1866.

Pendant l'hiver de 1863 à 1864, j'ai fait, pour la seconde fois, un assez long séjour à Jérusalem, et j'ai étudié avec un soin tout particulier les questions de topographie relatives à cette ville illustre. Je puis le dire sans crainte d'être démenti, il n'y a pas un coin de la ville elle-même, pas un pan de sa muraille d'enceinte , pas un hectare de ses alentours, que je n'aie visité et interrogé avec le désir ardent de me rendre compte de toutes les questions que soulève son histoire antique. Secondé par des amis infatigables et amoureux comme moi de cette besogne intéressante, j'ai tout vu, tout discuté avec eux, et nous sommes arrivés en commun à des résultats qui nous semblent désormais incontestables. Ce n'est en effet que l'étude du terrain qui peut donner la solution d'une foule de problèmes condamnés à rester insolubles pour les tra-

î AVANT-PROPOS.

vailleurs les plus consciencieux d'ailleurs, mais qui se contentent de les aborder du fond de leur cabinet et les livres à la main. L'œil, le mètre et le niveau en apprendront toujours plus, en huit jours, que des années de travail obstiné, entrepris sur les dires d'autrui.

Préparés par notre métier de soldat, M. le commandant d'état-major Gélis et moi, à la discussion de toutes les questions d'archéologie militaire, nous eussions été coupables de ne pas étudier sur place le siège mémorable qui, en 70 de l'ère chrétienne, fit de Jérusalem un monceau de ruines. Je savais par expérience que les grands mouvements de terre effectués pendant un siège laissent sur le sol des trace» ineffaçables, et que l'on saisit immédiatement avec tant soit peu d'habitude. Nous ^vons donc recherché avec passion, j'ose le dire, les vestiges des travaux énormes exécutés par l'armée de Titus, et nous avons été récompensés amplement de notre peine, en retrouvant, à point nommé, mieux encore que ce que nous espérions rencontrer.

La science de la guerre de siège a biçn pu subir de graves modifications, grâce à l'emploi des armes à feu, mais ses principes essentiels sont restés les mêmes, et les règles sur les points d'attaque, sur les tracés des lignes de contrevallation et de circonvallation, n'ont pas varié, parce qu'elles étaient trop logiques pour pouvoir varier*

11 en est résulté forcément que, l'enceinte antique une fois reconnue, la détermination des points d'at-

taque, et le tracé des lignes de Titus en ont découlé mathématiquement, comme autant de corollaires Vrigoureux. 11 en est résulté aussi qu'après avoir fixé à l'avance, et, je le répète , c'était pour nous pure affaire de métier, les points où devaient avoir existé les aggeres et la contrevallation de Titus, nous avons été constamment payés de notre fatigue, en nous rendant sur place, par la rencontre immédiate d'énormes mouvements de terre qui, depuis dix-huit siècles, semblaient attendre que l'on voulût bien se donner la peine de les reconnaître.

Dans un livre récemment publié en Angleterre par M. Tris tram, très-aimable et très-galant homme que j'ai eu l'honneur et le plaisir de rencontrer à mon départ de Jérusalem, je trouve la phrase suivante : « We felt less disposed to yield credence to M, de Saulcy when he added that he has successfuUy traced the Une of the trench which Titus cast up round the city. As this trench was of earth, and , according to Josephus, was completed in three days, it requires large faith in antiquarian acumen to crédit this discovery *. »

Aujourd'hui je regrette vivement que le séjour de

1. The Land of Israël, a journal of travels in Palestina, elc, etc., by H. B, Trislram, London, 1865, page 474. Ce n'est certes pas moi qui ferai un crime au savant naturaliste de montrer une grande réserve à propos des trouvailles d'antiquaires. 11 n'eût été que prudent d'user' de cette même réserve lorsqu'il s'agissait d'absurdités monstrueuses que m'aura prêtées généreusement devant lui l'un de ces excellents amis que m'ont valus mes deux voyages en Terre -Sainte. En voici un échantillon que j'emprunte au

M. Tristram à Jérusalem n'ait pas coïncidé avec le mien» car j'eusse été véritablement heureux de lui démontrer, sur le terrain, qu'il y a beaucoup moins d'imagination et de fantaisie qu'il ne le suppose, dans l'assertion formelle que je me reconnais le droit d'émettre, sur l'existence de traces nombreuses des travaux de Titus.

Une commission scientifique vient d'être organisée à Londres pour l'exploration minutieuse de la Palestine. Espérons qu'elle contiendra quelque militaire, et j'attendrai en toute confiance l'avis que celui-ci ne pourra se dispenser d'émettre sur un pareil sujet. Il ne s'agit pas en effet d'en vouloir aux gens d'avoir été les premiers à voir une chose. On devrait toujours au contraire leur savoir gré de leurs efforts, et avant de leur infliger, à tout risque et de parti pris , des doutes qui ressemblent fort à des démentis, il faudrait avoir bien établi préalablement que l'on a contrôlé de visuj et avec compétence, les assertions contre lesquelles on s'inscrit d'avance et à tout hasard.

même livre et que je me contenterai de reproduire, sans un mot de justification (page 484) :

cr We descended by a slope until we stood in a large irregular chamber, with massive circular pillars and elaborately carved capitals, supporting narrovsr semicircular arches. In the two principal pillars M. de Saulcy strangely imagined he bad found Boaz and Jachin, though it would require some architectural ingenuity to couvert thèse crypls into the porch of the temple, and lo imagine a grand approach thereby lo the area above. » L'invention est vraiment fort originale ! Je veux espérer que sur ce point personne ne croira M. Tristram sur parole.

On comprendra facilement, je pense, qu'une fois entré dans la voie des recherches d'archéologie militaire à Jérusalem, j'aie immédiatement conçu le projet d'étudier à fond et en soldat le siège de Titus.

Aussitôt la relation de mon voyage terminée, je me suis mis avec ardeur à rassembler les documents antiques concernant ce siège mémorable. J'avais sous la main, comme tout le monde, le récit de Flavius Joséphe, récit qui déjà tant de fois a été utilisé, et que je ne pouvais cependant tronquer, sans courir le risque de me méprendre sur les faits essentiels. Mon plan de travail a donc été promptement fixé; j'ai suivi pas à pas le livre de Joséphe, m'abstenant le plus souvent possible d'une traduction littérale, mais conservant scrupuleusement la substance de ce livre précieux, sans en rien retrancher. Bien plus, partout où un commentaire quelconque devenait utile, ou simplement intéressant, je me suis fait un devoir de l'introduire dans le récit.

Ai -je réussi à éclaircir toutes les questions? Je n'ose concevoir cette espérance présomptueuse; mais je puis du moins affirmer que j'ai fait tout ce qui était dans la limite de mes forces, pour traiter le plus complètement possible une des questions historiques les plus grandioses qui existent dans la mémoire des hommes.

Qu'on ne cherche donc pas dans ce livre une traduction pure et simple de la Guerre des Juifs par Fla-

vius Josèphe. On serait trompé dans son attente, car c'est autre chose et mieux que cela, j'ose le croire, que j'offre au public. Des hommes éminents ont traité avec un talent hors ligne l'histoire de la nationalité judaïque, à la triste époque de sa ruine. MM. Salvador, de Champagny et Grtttz ont écrit sur ce sujet des livres qui feront passer leur nom à la postérité; je me contente de les suivre humblement sur le terrain qu'ils ont abordé, et d'y apporter les quelques connaissances spéciales que mon éducation militaire m'a mis en mesure d'utiliser au profit de l'histoire.

Il est un fait capital que l'on verra se manifester h chaque page de ce livre, et que je ne puis me dispenser de signaler ici en fort peu. de mots. C'est que la plupart des événements de la Révolution française sont en quelque sorte calqués sur les événements de la guerre judaïque. Des deux côtés, en eifet, nous trouvons le même patriotisme indomptable, la même horreur de la domination étrangère, le même amour de la liberté, en même temps que la même haine aveugle des partis. Les siècles ne peuvent rien sur les tendances de l'esprit humain, à ce qu'il paraît; créez au milieu d'une nation quelconque un parti ardent et passionné, et sur-lechamp naîtront les partis réactionnaires, ainsi que nous l'avons vu pendant la grande Révolution française.

Je ne pouvais évidemment aborder isolément l'histoire du siège de Jérusalem par Titus; c'eût été donner une conclusion sans les prémisses. Il m'a donc fallu

analyser tous les incidenls du drame terrible qui ont amené ce dénoûment plus terrible encore; mais on me saura gré, j'espère, d'avoir abrégé le plus que je l'ai pu le récit des faits qu'il ne m'était pas permis de passer sous silence.

Un dernier mot !

Je le déclare du fond de ma conscience, jamais nationalité n'a péri d'une manière plus grande et plus digne que la nationalité juive.

F. pE Saulcy.

Le 7 septembre 1865.

DE

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