UN GROUPE DE CONVERTIS PROTESTANTS A BOLOBO
M. Whitehead nous montre ensuite son église, et son école.
Nous voilà loin de l'école des Pères de Scheut, à Borne. Il n'est plus question des druides de l'ancienne Gaule et de l'histoire du jeune Tobie. Les deux dames qui dirigent l'école et leurs moniteurs noirs apprennent à lire aux enfants dans leur langue ; les livres de classe ne sont pas des laissés pour compte des écoles d'Europe, mais des manuels soigneusement adaptés à la mentalité et aux préoccupations des jeunes indigènes. Je suis frappé de l'air d'intelligence des écoliers, de la propreté et du soin de leur mise, de la dignité de leur attitude. Ce sont des hommes que l'on fait ici. C'est une élite (]ue l'on crée. Tandis que les catholiques s'adressent à la masse, les protestants choisissent ceux qui leur paraissent les plus aptes, et grâce à cette sélection, ont peut-être moins d'action directe sur l'ensemble, mais préparent, pour l'avenir, des chefs de file, ([ui aideront les autres à avancer à leur tour.
LES DERNIERS JOURS DE l'ETAT DU CONGO g3
Comme je vais prendre congé de M. Whitehead, il me demande des nouvelles de la reprise du Congo par la Belgique ?
Je dois lui répondre que nous ne savons rien. Depuis notre départ d'Anvers, le 23 juillet, pas un télégramme relatif aux débats delà Chambre belge n'est arrivé au Congo. Nous ne savons rien. Le gouvernement local ne sait rien, La discussion continue-t-elle ? A-t-elle été ajournée en novembre ? A-t-elle pris fin et la reprise est-elle faite ? Peut-être l'apprendrons-nous demain, en arrivant à Coquilhatville. Si non, un mois au moins se passera avant que nous sachions quelque chose. Après Coquilhatville, en effet, il n'y a plus de télégraphe. Pendant un mois nous allons rompre avec la civilisation. Cette lettre qui me précédera sans doute de trois semaines — il lui faudra quarante jours pour arriver à Anvers — est la dernière que je mettrai à la poste en Afrique. Les autres, selon toutes probabilités, m'accompagneront sur Y « Albertville », qui doit être à Anvers le 25 octobre prochain.
Au moment ou nous arrivons à Irebu, le commandant du camp me remet ce télégramme :
« Boma, 27 août : Prévenez M. Vandervelde que annexion votée 20 août, Chambre des représentants. — Lantonnois. »
C'est donc chose faite ! Autour de nous, les hourras éclatent, et je regarde, avec une émotion nouvelle, cette terre, devenue nôtre, où nous aurons de si grands devoirs à remplir !
Le camp d'Irebu
Beaucoup de stations au Congo se ressentent de la succession trop rapide de leurs chefs. Ce que les uns commencent est rarement achevé par les autres. Il semble, au contraire, que chacun ait la préoccupation de ne pas tenir compte des plans d& son prédécesseur, et de faire table rase de ce qui a été fait avant lui. Le camp d'Irebu échappe à cette critique. C'est, peut-on dire, l'œuvre exclusive d'un
homme, le commandant Jeuniaux. Il y vit, depuis plusieurs années, avec sa jeune et charmante femme. Il s'est trace,, dès le début, un plan d'ensemble, qu'il a rigoureusement suivi. Il a fait des prodiges d'ingéniosité pour loger et nourrir tout son monde, avec les seules ressources du pays. Et, aujourd'hui, après onze ans, c'est avec un légitime orgueil qu'il peut faire, à ceux qui passent, les honneurs de l'une des plus belles stations du Congo.
Sur la rive, ombragée de beaux arbres, s'alignent, devant des parterres de fleurs, les magasins et les maisons des blancs. Derrière sont les logements des soldats, la plaine d'exercices, les hangars où se font les théories, et où va bientôt s'ouvrir une école. Pour bâtir tout cela, le commandant Jeuniaux n'avait d'autre main-d'œuvre que ses recrues, d'autres matériaux que les lianes, les bambous, l'argile du pa^^s. Il a trouvé des artisans parmi les jeunes sauvages qu'on lui envo3^ait pour en faire des soldats. Il leur a appris à cuire des briques, à maçonner, à charpenter, à fal)riquer des meubles. Il a dû, ne recevant pas de clous, en confectionner lui-même avec de vieilles l)aguettcs de fusils et des fers de caisses d'emballage. Il a, en un mot, créé Irebu de toutes pièces ; et, cependant, lorscju'on se trouve dans son hospitalière demeure, dans sa mais(m où cont détails charmants révèlent la présence d'une femme, on ne se douterait pas que celte maison tout entière, avec tous ses meubles, a été faite par un officier (]ui n'était, avant l'Africiue, ni architecte, ni maçon, ni charpentier.
Mais la question des logements au Congo n'est pas encore la grande affaire. Ce qui est autrement difficile, dans un camp comme Irebu, où il y a de 700 à 800 recrues, avec 200 femmes, c'est de nourrir toutes ces bouches, (]ui conduisent à des estomacs fort exigeants.'
Pour arriver à ce résultat, le « Règlement sur l'Organisation de la Force publique » prescrit a que la nourriture des soldats et gradés noirs soit remise journellement en nature et que, dans chaque camp ou poste, il soit étal)li des cultures vivrières destinées à l'alimentation du personnel noir ».
On a donc fait des cultures vivrières à Irebu comme ailleurs, et, après nous avoir m(mtré les installations du camp, ainsi que les plantations de rapport « cjui ne rapportent pas grand'chose », le commandant Jeuniaux nous pro-
LES DERNIERS JOURS DE L'ÉTAT DU CONGO qS
mène dans les bananeraies, les champs de patates douces, de manioc, de haricots indigènes, qu'entretiennent surtout les femmes des soldats.
Je demande à notre hôte si ces plantations n'incitent pas les jeunes soldats à la maraude ?
ce Assurément, me répond-il. Nous ne récoltons rien. Manioc, bananes, haricots, patates douces, tout est mangé avant maturité complète. Seulement, c'est précisément ce que nous voulons. Si la récolte se faisait régulièrement, les gradés et les soldats prendraient tout et les recrues pourraient se brosser le ventre. Mais les anciens sont trop paresseux pour aller aux champs faire des récoltes anticipées. Les jeunes seuls y vont, et comme c'est à eux que fruits et légumes sont destinés, notre but est atteint. »
Ces cultures vivrières, au surplus, sont loin de suffire à l'alimentation des troupes. Ma' s le commandant fait tirer, chaque semaine, deux ou trois hij)pos, qui pullulent dans les îles herbeuses du fleuve. De plus, pour compléter la ration quotidienne, qui comprend, entre autres choses, ijS grammes de poisson et i kilo de manioc, sous forme de « chikwangue », on a recours à l'impôt en nature. • Tous les cinq jours, les habitants de la région doivent apporter au camp du poisson, si ce sont des pêcheurs, ou bien trois kilos de chikwangue, si ce sont des gens de l'intérieur. Cette ration leur est payée, mais à raison de 5 centimes seulement (i mitako, valant exactement 3,5 centimes), alors que, sur le marché libre, clic vaut i5 centimes (3 mitakos).
Il y a quelque temps, une circulaire de l'administration centrale prescrivit de pa^er aux indigènes, pour les fournitures obligatoires, le prix du marché. Ils reçurent donc à Irebu, pendant quelques semaines, i5 centimes par ration. Mais une nouvelle circluaire arriva qui annula la première, et on les remit à 5 centimes !
Seulement, on leur promit qu'à partir du i'^^ janvier iQog ils recevraient lo centimes, et, grâce à la popularité du commandant Jeuniaux, ces étranges variations de prix furent accueillies sans trop de murmures.
Je demandai au commandant si les indigènes, au lieu de payer l'impôt en nature, n'aimeraient pas mieux le payer en argent — g ou I2 francs par an, par exemple — et si, d'autre part, ils apporteraient assez de chikwangue, dans l'hypo-
^6 La montée du fleuve
thèse où l'on supprimerait la contrainte et où on les paierait au prix du marché ?
Sur les deux points la réponse fut catégoriquement affirmative. M. Jeuniaux me dit, en outre, que les noirs tenaient d'autant plus à être payés en argent que la factorerie d'Irebu refuse de leur vendre de la bière^ des étoffes ou des marchandises contre paiements en nature. Aussi a-t-il demandé au gouvernement de pouvoir payer en espèces et espère-t-il que le nouveau régime fonctionnera à partir du i'^'' janvier igog.
Je devais, d'ailleurs, avoir bientôt après une confirmation curieuse de ce fait que les indigènes du fleuve tiennent beau- , coup à l'introduction de la monnaie.
Ce matin même, deux chefs de villages voisins ayant appris qu'un « chef d'Europe » était à la station demandent à me parler. Le commandant Jeuniaux veut bien nous servir d'interprète et le dialogue suivant s'engage :
L^îm des chefs. — Le blanc ne peut-il pas nous promettre de parler pour nous quand il rentrera dans son pa3^s, afin que, dorénavant, nous soyions payés en monnaie et plus en marchandises ?
Moi. — Il y a déjà longtemps que j'ai parlé de cette question, et j'espère que, bientôt, satisfaction vous sera donnée.
Le commajidajU (après traduction). — Le blanc parle beaucoup dans les palabres belges. Depuis des années il a pris la défense des noirs au Congo.
Uîiii des chefs. — Nous espérons que, maintenant, tout va aller bien et que les choses iront dans nos villages comme dans les villages de Belgique.
Je promis à mes nouveaux amis d'aller les voir, quand je descendrai, et, en signe d'amitié, ils m'offrirent un canard et deux poules, (jui allèrent rejoindre les cadeaux innombrables, comestibles et autres, dont le commandant et M^^^ Jeuniaux nous ont comblés.
Le soir, nous dînons chez eux, comme on ne dîne qu'en Belgique. — N'}- sommes-nous pas désormais ? — Je n'ose publier le menu ; on se rendrait compte que le principal danger d'un voyage au Congo, c'est la gastrite. Je manquerais cependant à un devoir d'élémentaire gratitude si je ne proclamais pas que les côtelettes de poule, les pâtés de pintade, les compotes de mangues et les galettes à la confi-