‹ Les derniers montagnards histoire de l'insurrection de priarial an 3. 1793 d'apres les documents originaux ineditsChapitre 9 sur 31 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

B U U T U S MAGNIEP

L'homme qui avait rédigé ou qui prétendait avoir rédigé l’aile d’insurrection lu à la tribune de la Convention le 1 er prairial, était un révolutionnaire forcené, détenu, au moment de la violation de l’assemblée, dans les prisons de Rennes, et nommé Antoine-Louis-Bernard Magnier.

Magnier était Picard, né à Guise, à côté de la maison paternelle de Camille Desmoulins, dont il a dû étudier les écrits, imprégné qu’il est de la verve et de l’esprit des Révolutions de France et de Brabant. D’abord étudiant, puis soldat, Magnier, enrôlé dans le bataillon de la Guyane, connut à Ouassa le citoyen Pomme, député à l’assemblée coloniale séante à Cayenne, puis, membre de la Convention; il débarquait avec lui, le 17 mai 1792, à Bordeaux, courait embrasser ses parents, et, tout aussitôt, partait pour la frontière du Nord, un fusil sur l’épaule. De bonne heure, il s’était senti enflammé, consumé de ce feu républicain qui soufflait partout, chaud comme le simoun. Une loi du 11 juin 1791 l’autorisait à changer ses noms de Louis-Bernard en ceux de Lepelletiir

BRUTUS MAGNIER

Brunis Beaurepaire ( 1 ). Grenadier volontaire à Jemmapes , sergent lors de la première conquête de la Belgique, on l’envoyait en Vendée au printemps de 1793, avec son bataillon , et à vingt-deux ans, après des prodiges d’énergie , on lui donnait les épaulettes de capitaine et le commandement du seul détachement de sapeurs de l’armée de l’Ouest; toujours en avant, pris d’un zèle indomptable, les représentants en mission le remarquaient parmi les plus courageux et les plus déterminés, et lorsque, en germinal an II, une commission militaire fut établie pour juger les chouans et les conspirateurs, Louis Magnier, devenu Brulus Magnier, fut choisi pour la présider.

Le 21 brumaire an II, Pochotte, représentant du peuple dans les départements et à l’armée des côtes de Brest, « considérant, disait-il, qu’il est utile à la patrie d’épouvanter par la rigueur de l’exemple (2) », autorisait la commission militaire, établie à la suite de cette armée, à juger « révolutionnairement et sans jurés tous les coupables des délits compris dans la loi du 19 mars et tous ceux qui seraient convaincus d’avoir crié Vive le roi (3) ». La commission, composée de cinq membres, Mucius Lalouet, Scevola Noël, Mithois, Marin et Frey, — sans compter le président, — siégeait à Rennes, appelait devant elle et jugeait, avec une rigueur trop souvent

(1) Archives de l’empire, G. W 1* 497. — Magnier, interrogé sur sou âge, répond: Vingt-quatre ans, capitaine au premier bataillon de sapeurs de l’armée de l’Ouest, né h Réunion-sur-Oise, cy-dcvant Guise, dislrict de Vervins, département de l’Aisne, avant son arrestation ex-président d’une commission militaire, demeurante Rennes, rdc de la République, ir S, chez le citoyen Roussel, homme de loi.

(2) Archives de l'empire. Tribunaux révolutionnaires, W t*497.

(3) Ibid.

farouche , les accusés entassés dans les prisons. Jeune, bouillant, fanatiquement épris de la république, Magnier, avec sa statue de Brutus devant les yeux, faisait bon marché, semble-t-il, de la vie de ceux qu’il appelait des traîtres. Il écrivait ce terrible billet h un certain Gatclier, depuis condamné à six ans de fer :

t Ami Gatelier,

« Envoyez-nous deux ou trois gibiers de guillotine, dont lu rempliras les noms sur le réquisitoire ci-joint. Tu m’enverras aussi leurs noms et une note quelconque sur leur compte.

i L. B. Brutus Magnier (1). >»

Interrogé plus tard, devant le tribunal révolutionnaire (6 ventôse an III), Magnier répondait qu’il entendait par gibiers de guillotine a les brigands de la Vendée, entassés confusément dans les prisons. * Mais le lendemain de l’exécution d’un certain Pierre Monnier, âgé de vingt-

(I) Archives de l’empire. Tribun, révolut. W 1*497. A cette pièce est joint le réquisitoire, ainsi conçu :

« Amener devant la commission les nommés

* Pierre Monnier,

« François Cousin,

« Et Julien L’Éperon, pour y être définitivement jugés.

i Rennes, ce 17 germinal, 2* année républicaine.

« L. B. Bbutus Magnier. »

Les indications de la main de Magnier, et les noms écrits par Gatelier.

BRUTUS MAGNIER

quatre ans, tisserand à Hugner (Mayenne), et guillotiné le 18 germinal comme brigand , la commission recevait un certificat de civ isme envoyé par le père môme de la victime. BrutusMagnier était, on le voit, un peu bien expéditif. 11 est d’ailleurs un frappant exemple de ce que l’on pourrait appeler, après la folie de la croix , après la folie de l’épée, la folie de la justice. Il frappe, comme tout à l’heure il demandera à être frappé , emporté par la colère ou par le désespoir. Un tel homme était fait pour commander à des bataillons, non pas à un tribunal, et quoiqu’il se servît de la plume avec un talent original, c’était le sabre qu’il devait garder toujours à la main.

Les représentants Bourbotte, Prieur (de la Marne) et Turreau, envoyés en Vendée, avaient mis h la disposition de la commission militaire, pour frais de bureau, la somme de six cents livres. C’était peu; je ne vois pas cependant que la commission ait abusé des fonds qu’on lui avait confiés. Magnier, pourtant, allait être prévenu non-seulement d’abus d’autorité de divers genres, — et sa lettre à Gatelier allait retomber sur lui de tout son poids, — mais encore il devait être accusé de dilapidation des deniers publics. De tels reproches sont rares à cette époque où l’on prodiguait moins son or que son sang. Je trouve dans l’acte d’accusation dressé contre Magnier (1), qu’il est prévenu de s’être approprié 335 livres 3 sols et une pièce étrangère saisie sur l’ex-cuisinier de l’ex-prince Talmond. Rien de moins prouvé que celte allégation. On l’accuse encore d’avoir « détourné, à son profit, diverses sommes appartenant à la république, et qu’il avait tou-

(1) Archives de l’empire, tribun, révolut. W 1* 497.

chées pour les répartir entre ses collègues » ; en outre, singulier chef d’accusation pour un tribunal qui frappait au nom de la clémence , d’avoir entretenu des relations avec un émigré dans les prisons de Rennes. Cet émigré était uu nommé Vilambre, fort peu dangereux sans doute , et dont l’histoire n’a pas à s’occuper. Magnier avait, parait-il, mangé avec lui, un soir, et, dit l’accusation, porté les égards pour cet ennemi de V État jusqu’à autoriser le concierge à lui fournir la pension accordée aux détenus.

Un beau jour, Brutus Magnier, qui logeait à Rennes, rue de la République, n° 5, chez le citoyen Roussel, homme de loi , fut arrêté , conduit en prison et renvoyé de Bretagne au tribunal révolutionnaire de Paris. 11 partit de Rennes à cheval, entre deux gendarmes, le 15 brumaire, et fit ainsi la route. Le 6 ventôse, il comparaissait devant le tribunal révolutionnaire de Paris, qui le renvoyait au tribunal criminel d’Ille-et-Vilaine pour cause de dilapidation des deniers publics (1). Voilà Brutus Magnier ramené à Rennes, verrouillé de nouveau dans la prison de la Porte-Saint-Michel, alors Porte-Marat, et seul maintenant avec ses colères.

Il faut bien se figurer ce que pouvait être un tel homme, jeune, ardent, énergique, instruit, nourri du lait de la louve romaine, enivré de salpêtre, aveuglé par

(I) M. Émile Campardon donne sur Magnier les indications suivantes dans la Liste généi'ale de toutes les personnes traduites au tribunal révolutionnaire : Magnier (Antoine-Louis-Bernard-Lepellelicr Beaurepaire Brutus), étudiant, militaire, président d’une commission militaire. Acq. et renvoi au tribunal d’tlle-et-Vilaine, 6 ventôse an III. {Le Tribunal révolutionnaire de Paris, tome H, p. 453 de la deuxième édition.)

BRUTUS MAGNIER

la poudre de cette bataille quotidienne que soutenaient entre eux les partis, fait pour la lutte de la tribune ou pour le coup de feu du combat, et qui n’a plus pour horizon que les murailles d’un cachot. Condamné à l’inaction, avec un tempérament de vif-argent, il a bien, pour parler, les réunions de prisonniers, le soir, autour du poêle, dans la salle commune, et la chambre dite de la Concorde peut, au besoin, devenir un club. Puis il lui reste sous la main l’arme de la Fronde, la vieille chanson qu’il manie d’une main savante; il raillera ses geôliers, il se rira de ses fers dans un gai refrain. Mais cela ne lui suffit pas. 11 est né journaliste au fond, il sent en lui de ces bouillonnements qui remuaient si fort son compatriote Camille; il prendra une plume, du papier, et il écrira. 11 écrira pour lui, pour ses amis, pour ses compagnons de prison; il composera, avec les journaux venus du dehors, avec les bruits de la prison, avec les nouvelles de la rue, colportées jusque dans la Tour le Bal, avec ses impressions, avec ses souvenirs, un journal manuscrit qu’on va s’arracher, lire, commenter, relire, et qui sera comme la revanche du prisonnier.

11 a, pour porter ses lettres à ses amis ou pour cacher celles qu’il reçoit, un discret messager, une religieuse, celle qu’il appelle sa charmante et sensible commissionnaire. Ne voit-on pas là comme un commencement, de roman? « Une sœur grise être aussi serviable envers un terroriste!* s’écrie Magnier avec étonnement (l).Brutus n’avait pas vingt-cinq ans; on se le figure superbe, avec cette magnifique chevelure qu’il coupait ras, dit-il,

(") Archives de l’empire. C. W* 518. Lettres de Brutus Magnier.

lorsqu’il fallait se mettre en campagne. La sœur grise portait à Julien, à Varlet, à Germain, à Lebatteur, aux amis de Magnicr les billets qu’il leur adressait et qui lui valaient des réponses comme celle-ci : « Tu as donc toujours le mot pour rire? * Ou : « Ta chanson est en vogue dans toutes les salles de l’hôpital. » ( Lettre de Julien.) D’autres fois, c’était de l’argent qu’on faisait passer au détenu : « Voici quinze francs d’une collecte » ; des avis qu’on lui donnait : « Les gens que la vengeance anime ne t’épargnent pas, les hommes justes plaignent ta jeunesse. » ( Lettre d'Ilamon.) Ou encore un de ses frères, fourrier au 16 e régiment, en garnison à Angers, qui lui demandait de ses nouvelles. La commissionnaire sensible était toujours là. Qui sait si ce n’est pas à elle que Brutus MagDier dut de pouvoir écrire son curieux journal, le plus original certes et le plus bizarre de tous les journaux de la révolution française?

Une telle entreprise est une chose unique. Qu’on se figure un journal, rédigé par un détenu pour des détenus et qui paraît régulièrement, à l’heure dite, fort bien fait, sur le plan des journaux d’alors, contenant les nouvelles politiques, la discussion des séances de la Convention, des jugements littéraires et des variétés, 7e Démocrile, ou Journal de Midi. 11 est tout entier dans les cartons des Archives, cent cinquante petites pages à deux colonnes fort serrées, soit vingt-cinq numéros, dont plusieurs ont des suppléments (du 24 pluviôse au 23 ventôse). Sans doute Brutus Magnicr passait à le rédiger une partie de la nuit, et le mettait en circulation dès le matin, à l’heure du déjeuner. Une seule fois il manqua à cette habitude, qui était un engagement. On lit à la lin du n° 16 : Le rëdac-

BU UT US MAGNIER

leur ordinaire, n'ayant pas eu le temps de composer la feuille, a prié un de ses compagnons d’infortune de le remplacer. On voit qu’il ne s'en est pas mal acquitté. Ce n° 16 est de la main de Julien.

Il paraîtra curieux d’ailleurs à ceux qui croient à l’influence du climat et de la race de comparer ces feuilles volantes de Brutus Magnier aux numéros étincelants des Révolutions de France et de Brabant, de Camille Desmoulins. 11 semble, en vérité, que des affinités secrètes réunissent parfois les deux compatriotes. Soit que Desmoulins eût fait école, soit que le tempérament excessif de Magnier ne fût pas sans analogies avec celui de Camille, on sent passer à travers leurs phrases de ces accents qui sentent la colérique Picardie. Ils ont une façon à eux de railler et de mordre, d’emporter le morceau, je ne sais quelle verve à la fois comique et enthousiaste, une certaine manière de sentir qui ne varie guère que dans l’expression. Sans doute Desmoulins est plus lettré et plus fin, son style a pour ainsi dire plus de race, mais Magnier est évidemment du même terroir et de la même famille, — - et à le voir dauber sur Bordas, Jean de Brie ou Marée, on croirait eutendre Desmoulins sifflant Maury ou Malouet.

Il a les mêmes amoureuses ivresses et les mêmes haines, la rage facile et souvent injuste, le même mépris doublé de rire, et jusqu’aux mêmes manières de plaisanter. Le gamin de génie, le David picard lui a évidemment appris à manier la fronde.

« Prenez garde à vous, patriotes bataves, défiez-vous des marchands, c’est de la fausse monnoie! » s’écrie Magnier dans son n° 3. Il parle aux Hollandais en guerre

avec les stathoudériens comme Desmoulins parlait aux Brabançons révoltés, — et je ne crois pas que Camille ait plus vivement et plus heureusement raillé les gardes nationaux qui l’empêchaient de rentrer chez lui, les marchands soudainement effrayés et les épauletiers, que ne le fait Brutus Magnier dans ce journal, qui attend un éditeur :

« Il falloit voir ces messieurs en 1789; ils ont vraiment contribué à organiser notre révolution. Nous avons cru d’abord que c’étoit par amour pour la patrie, c’étoit par pur égoïsme. La tyrannie des nobles entravoit leurs avides spéculations; ils ont travaillé à la ruine des nobles, mais ils ont prétendu prendre leur place. .. Falloit voir, à la formation des gardes nationales, ces gros papas quitter leur comptoir un jour de dimanche, revêtus d’un bel habit d’uniforme, bonnet de grenadier sur la nuque, épée battant sur le mollet; en vérité, ils se pavanoient, se croyant les objets de. l’admiration publique; la porte Saint-Denis leur paraissoit trop basse; ils se baissoient pour passer dessous. Ça n’a pas pu prendre; ils ne se sont pas vus plus considérés que le sans-culotte à bonnet rouge, revêtu d’une grosse veste de tire -taine, ce qui les a déterminés à faire bande à part (5). »

Mais ce journal, et par son originalité et par les détails intéressants, vaut d’être examiné avec quelque attention. Dès les premiers mots, Brutus Magnier en caractérise l’esprit et arbore son drapeau :

(I) Démocrilc, ou Journal de Midi, par Brutus Magnier, n» 3.

BRUTUS MAGNIER

DÉMOCKITE

ou

Journal de Midi.

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