Les derniers pavsans
La vie isolée des paysans et leur éducation toute traditionnelle ont longtemps conservé dans nos campagnes les croyances , les usages et jusqu'aux costumes du passé ; mais là comme partout, le vent du siècle commence à souffler; les institutions et les découvertes modernes ont rompu la barrière qui séparait les champs de la ville. Enlevé par la conscription à sa charrue, le jeune laboureur est devenu , pour un temps , marin ou soldat ; la vapeur, qui attache les ailes de la foudre aux merveilles de la civilisation, les a lancées jusqu'aux plus lointaines provinces; les retentissements de la presse arrivent de proche en proche au haut des montagnes ou au fond des vallées, et la vie politique, subitement éveillée,
ÏES DERNIERS PAYSANS. 1
court comme une étincelle électrique du village à la ferme solitaire. Les paysans d'autrefois vont disparaître pour faire place à une population nouvelle !
L'auteur de ce livre, élevé parmi eux, et longtemps témoin de leurs mœurs exceptionnelles, a cru qu'il n'était point sans intérêt d'en recueillir les dernières expressions. Il a choisi dans ses souvenirs les scènes, les lieux, les personnages qui lui paraissaient refléter plus vivement les naïves fantaisies du passé. Les six Pastorales dans lesquelles il a groupé ces derniers aspects de la vie agreste sont comme six paysages étudiés au soleil couchant de la poésie populaire ; on y trouvera tout le monde fantastique créé par cette muse des champs et des forêts, qui, après tout, n'a fait que traduire, dans une mythologie enfantine, les éternelles aspirations de l'humanité ellemême. Que demandent, en effet, tous nos rêves? A sortir des bornes du réel ; A conquérir le bonheur terrestre 5 A vivre par delà le cercueil 5 A comprendre la merveilleuse création au milieu de laquelle Dieu nous a placés.
Or, le premier de ces instincts a créé les sorciers, les fées, les lutins, tous les êtres surnaturels qui ont renversé les barrières entre le fait et la pensée ;
Le second a fait naître les croyances aux trésors caches, aux talismans, aux dons merveilleux ;
Le troisième a brisé les portes de la mort et rendu l'immortalité palpable , en donnant une apparence aux âmes disparues ;
Le dernier a établi une solidarité mystérieuse entre nous et la nature ; il a cherché une signification au cri de l'oiseau, au langage, au bruit du vent; une explication à tous les murmures du ciel, de la terre et des eaux.
L'imagination populaire a ainsi placé l'homme au centre d'un monde invisible qui le secourt ou le menace tour à tour. C'est dans ce monde, dont le paysan seul a conservé la conscience, que nous avons voulu le montrer. L'admirable peintre auquel on doit Jeanne, la Mare au Diable, la Petite Fadette, a révélé, dans des tableaux incomparables, le côté de poésie sentimentale des campagnes; nous essayons quelques esquisses qui en indiquent le côté fantastique. Au-dessous et bien loin des pages de Raphaël , il reste encore une modeste place pour la gravure au trait de l'artiste obscur qui, à défaut de plus haut mérite, a celui d'avoir .vu et senti.