SIXIEME RECIT
LE KACOUSS DE l'ARMOK.
A l'ouest de l'Armor Gnislérien s'étend une longue pointe granitique, dont l'extrémité se bifurque et forme les deux presqu'îles de Kelern et de Crozon. La dernière de ces presqu'îles dessine un des côtés de la magnifique baie de Douarnenez, ce lac marin au fond duquel dort la mystérieuse cité du roi Gralon. On peut trouver des horizons moins monotones, des rocs aussi bouleversés , de terrains encore plus écorchés par la rafale; mais on chercherait vainement un sile dont le caractère fût plus complet. Ce qui distingue le paysage qu'on découvre du haut de celte dune, c'est une harmonie indéfinissable ; ce sont les falaises pierreuses le long desquelles coulent des traînées de bruyères en fleurs, les volées de goélands gris tournoyant au-dessus des enceintes druidiques, les linceuls d'algues fauves qui enveloppent les récils et dont les plis flottent dans les remous ; c'est le mélange de grèves, d'écumes, de débris de naufrages , et, par-dessus tout, cette respiration rauque de l'O-
céan dont les intermittences régulières semblent mesurer le temps. Ailleurs, l'aspect séduit par la variété, ici il impose par son unité : la même impression vous arrive par tous les sens, et celte impression a je ne sais quoi de fortifiant et d'austère. La brise de mer est d'une nature purifiante; comme l'air des montagnes, elle produit une sorte d'excitation salutaire ; après l'avoir respirée. on se sent plus d'activité, plus d'initiative; la grandeur du spectacle réagit au dedans et communique à l'être intérieur son énergique gravité. J'éprouvais d'autant plus vivement celte impression, que je retrouvais les rudes paysages de la Bretagne après un long séjour dans l'énervante atmosphère des villes. Ce que je revoyais avait en quelque sorte pour moi le charme du souvenir et celui de la nouveauté. Je reconnaissais mes sensations d'autrefois, mais ravivées et plus entières.
Après m'èlre arrêté au cap la Chèvre, je me dirigeais vers le nord en suivant le promontoire. J'avais passé Rostudel. J'apercevais en avant quelques arbres rabougris, et, derrière leur feuillage échevelé par la brise, le hameau de Kercolleorc'h, lorsque mon œil s'arrêta, à gauche, sur une élroile oasis dont la verdure rayait la brande. C'était une petite ravine de quelques pas s'inclinant vers la baie et que vivifiait une source appauvrie par les chaleurs de juillet. Au plus profond de ce pli de terrain . quatre pierres brutes avaient été disposées de manière à former une sorte de fontaine que protégeaient quelques touffes de saules. Une jeune paysanne s'y trouvait assise, le bras appuyé sur sa cruche de (erre de Cornouailles dont l'orifice était recouvert d'une toile fine et blan-
LES DERNIERS PAYSANS. 2t
che. L'arrangement de sou costume flétri témoignait d'un goût remarquable. La coiffe de toile rousse encadrait avec soin l'ovale un peu large de son visage, un petit mouchoir de cotonnade brune évasait gracieusement ses plis sur la nuque et enveloppait les épaules comme deux ailes ; une jupe bordée de rouge retombait jusqu'au dessus de la cheville, et laissait voir deux pieds nus d'une forme parfaite et de la couleur du bronze florentin.
Je m'étais arrêté pour la regarder; elle me salua d'un de ces bonjours cadencés qui donnent tant de grâce caressante au vieux langage celtique. Je m'approchai , attiré par la douceur de la voix et par la fraîcheur de la source. En me voyant essuyer mon front, la Rébecca armoricaine me demanda si je voulais boire, et, sur ma réponse affirmative, elle souleva la cruche en riant et approcha le goulot de mes lèvres. Comme je la remerciais à la manière bretonne en lui souhaitant la bénédiction de Dieu, le pas d'un cheval retentit au revers du coteau, et la silhouette d'un meunier se dessina au détour de la montée. C'était un homme jeune encore, à la mine ironique, et vêtu d'un habit de couleur opale qui dénonçait sa profession. Assis de côté sur ses sacs de farine, il cheminait en sifflant et battait la mesure, des deux pieds, contre le flanc de sa monture. Habitué à cette excitation régulière, l'animal n'y prenait point garde, et s'avançait d'un pas philosophique comme trop blasé sur les choses de ce monde pour s'émouvoir ni se hâter. Le nouveau venu salua la petite paysanne par son nom.
— Que la Trinité nous aide ! dit-il en riant; voici
Dinorah qui tient auberge sur la lande pour les gentilshommes de passage.
— Continuez votre chemin, Guiller Trois Bouches. répondit Dinorah en riant; il n'y a ici que de l'eau de rontaine, et vos pareils n'aiment que Veau de feu 1.
— Par ma conscience ! mon chemin est le tien , reprit le meunier, car je porte les moutures à Kertolleorc'h.
— Sauf ce que la sebille du moulin en aura retiré, dit la jeune fille malignement.
Je souris de cette allusion connue des meuniers bretons , trop sujets à dimer sur les grains qui leur sont confiés. Guiller hocha la télé.
— Vous entendez la langue de malice (gour lanchenn), dit-il en se tournant vers moi; je l'ai vue trop petite pour m'appeler par mon nom. et maintenant elle pourrait plaider contre un avocat. Que je sois damné si Dieu n'a pas donné aux femmes la parole qu'il a retirée au serpent !
Dinorah se mit à rire.
— Les plus faibles ont droit de se défendre, fit-elle observer; le ver de terre lui-même se redresse contre celui qui l'écrase.
Guiller secoua la tète.
— Oui, oui. continua-t-il ironiquement, la petite sainte n'aime pas les curieux , et, comme les chiens de métairie, elle aboie de loin.
— Les bons chiens n'aboient pas contre les honnéles gens! objecta finement la paysanne.
— Alors, dis moi un peu, reprit le meunier, ce