‹ Les dessous du Congrès de Vienne; d'après les documents originaux des Archives du Ministère Impérial et Royal de l'Intérieur à VienneChapitre 185 sur 842 · Terre et château appartenant à Czartoryski · texte numérisé non relu

Terre et château appartenant à Czartoryski

à Kock, qu'il avait fait appeler, sans pouvoir toutefois l'attendre, sa femme qui se trouvait à Terespol pour raison de santé, qu'Alexandre avait plaisanté avec lui et lui avait même tapé sur le ventre. Il ajouta, non sans un certain orgueil, que le lendemain, 1 Empereur lui avait fait dire qu'il comptait le voir auprès de lui au moment où il présenterait sa suite, dont il le considérait comme un des membres.

Mais aujourd'hui, lorsqu'il rentra à midi, il me dit que ses rapports avec l'Empereur étaient tendus, mais que c'était lui qui boudait parce qu'il voulait montrer à Alexandre qu'il n'était pas homme à se laisser marcher sur les pieds. « Mais, ajouta- t-il, ce sont là des nuages qui passent, et tout cela change d'un jour à l'autre. »

Dès son arrivée, il me laissa voir qu'il était loin d'approuver la nomination de Nesselrode comme représentant de la Russie au Congrès. Il m'en parla dans des termes très caractéristiques, fait peu de cas de lui, le tient pour un homme sans intelligence, sans esprit, sans instruction, mais profondément rusé et très habile en tout ce qui le touche personnellement. Il m'a dit que quant à lui il était bien décidé à ne rien faire au Congrès, à laisser ce pauvre hère se tirer d'affaire à lui tout seul ; puis, que lorsqu'il serait tout à fait embourbé, il sortirait, lui, un nouveau projet grâce auquel il espérait concilier tous les intérêts et qui serait certainement fort du goût de notre Cour. Mais depuis lors il m'a dit, sans plus tenir compte de ses résolutions, qu'il avait déjà pris part aux travaux du Congrès et préparé bien des choses. Sa bouderie avec l'Empereur est probablement la conséquence de sa jalousie à cause de Nesselrode.

Me parlant de notre Cour, il m'a dit qu'il savait bien que notre Empereur le haïssait et que Metternich le redoutait. Il ^ m'a raconté que Metternich avait évidemment voulu le tenter lorsque en juillet dernier, lors de son passage ici, il lui fit of- j frir la croix de commandeur de l'Ordre de Léopold. « Si, me dit-il, je l'avais acceptée à ce moment, j'aurais à tout jamais perdu la confiance de mon Empereur qui m'aurait soupçonné de m'être vendu à TAutriche. » C'était là ce que voulait votre Cour désireuse de m'éloigner des affaires et de ruiner mon influence. Je m'aperçus du piège qu'on me tendait et refusai cette distinction que j'aurais acceptée un peu plus tôt à Paris et que je saurai encore apprécier plus tard après la fin du Congrès.

11 se plaignit de ce qu'à l'exception d'une tabatière valant une centaine de ducats, notre Cour ne lui avait fait aucun présent après la démarcation de Tarnopol(l) et que notre Empereur, qui ne lui avait jamais adressé un seul mot, ne l'avait jamais honoré même d'un regard. Il avait cependant, lors de ces opérations, rendu plus de services à notre Cour qu'à la sienne qui sans lui aurait pris 57.000 âmes de plus. On l'avait iortement attaqué à ce propos et il avait eu grande peine à se justifier. J'ai tout lieu de croire que ces faits ont puissamment contribué au revirement que j'ai remarqué dans ses idées et

> sentiments. Je crois qu'il serait fort possible de s'attacher

î homme, non pas à prix d'argent, non pas en le corrompant bien que sa propriété de Kock lui cause de gros embarras financiers. Il est trop fier, trop fin, trop avisé pour se laisser acheter ; mais son côté faible est la vanité. Il veut être llatté, adulé, honoré. Quelques mots gracieux de notre Empereur, quelques attentions particulières du Ministre ne man- ({ueraient pas le but. Il n'aime ni la Russie, ni la guerre, ni le service de l'Etat. Il n'aspire qu'au repos et désire jouir de la vie.

Me conformant aux instructions qui m'ont été données, je considère comme un devoir sacré de patriote et de citoyen d'observer de près ses faits et gestes et d'en rendre exactement compte, mais avec un homme aussi fin que lui, il me faut être extrêmement circonspect et me garder de toute importunité, de toute curiosité un peu trop pressante. Il n'est pas facile de le faire parler. Mais il aime au contraire beaucoup s'épancher. Il me serait plus facile de lui insinuer quelque idée que de vouloir lui donner une commission, quelle qu'elle pût être.

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