Vienne, 11 octobre (b\ 2. 3961 ad
Rapport à IIAGER
Sa dernière conversation avec Anstett. L'animosité d'Anstett contre Metternich. Les dispositions de la Russie à l'égard de l'Autriche et de la Prusse. Le voyage d'Alexandre en Hongrie.
Ma dernière conversation avec Anstett ne m'a pas appris grand'chose. Il est de plus en plus manifestement hostile à Metternich et sa rancune vient sans Tombre d'un doute de ce que c'est lui qu'il rend responsable de Tinjustice dont il se croit victime, du fait qu'il n'a pas encore reçu le cordon de Tordre de Léopold. 11 m'a parlé d'un dîner qui eut lieu récemment chez Metternich où il fut question des finances et où il ne se priva pas de combattre sèchement et durement les idées quelque peu baroques du prince...
J'essayai de ramener la conversation sur le Congrès et de provoquer ses confidences en lui disant que j'espérais bien le voir faire partie d'une des commissions chargées de l'organisation d'un des territoires dont le sort serait décidé par le Congrès. Il me dit que le Congrès n'avait pas encore commencé, parce que jusqu'à ce jour on ne s'était chamaillé que sur des questions de pure forme, mais qu'il persistait néanmoins à croire que tout finirait bien.
Moi. — « Certes, mais seulement si on vous accorde ce que vous désirez ? Sinon, selon votre vieille habitude, vous chercherez à nous créer des ennemis tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, ennemis qui tireront parti des divergences existant entre notre Cour et la Hongrie et qui joueraient chez nous, mais sur une plus grande échelle, le rôle que la Serbie cherche à jouer avec la Porte. »
Lui. — « Vous n'avez qu'à être raisonnables et qu'à donner
quelques satisfactions d'amour-propre à mon Empereur. Il ne
recherche pas les avantages réels. Tout ce qu'il veut, c'est
pouvoir réaliser son idée favorite. Il est trop généreux et trop
magnanime pour risquer d'être flétri dans l'histoire pour avoir
■couru à la ruse et à des expédients honnêtes. Nous avons
i puis longtemps rompu avec le graeca fides. Nous sommes
'dus d'honnêtes gens dans le cabinet qui ne voulons avoir rien
commun avec les faiseurs de la vieille Grèce. Nous n'atti-
rerons jamais à nous vos sujets grecs, ni vos Hongrois. A vous de voir à leur donner satisfaction. »
Moi. — « Ce serait en effet quelque chose. Mais de votre côté vous comptez sur l'appui constant de la Prusse, »
Lui. — « Pas plus que sur vous. La Prusse va en effet redevenir ce qu'elle était en 1757. Mais d'autres Etats ont grandi, eux aussi, en proportion. Peu importe à qui vont les sympathies du roi. La politique d'aujourd'hui est au-dessus des questions de sentiments. Du reste pour le moment nous n'avons qu'à nous louer des sentiments du roi. »
Moi. — « Votre empereur va le 20 à Ofen. »
Lui. — « Et le vôtre aussi. Ce qui ne plaît guère au mien parce qu'il se proposait d'y célébrer une petite fête de famille, tout à fait dans l'intimité (1). »
336. Vienne, 11 octobre 1814, 4 heures de l'après-midi (F. 2. 3961
ad 3565).
Rapport à HAGER
Anstett. Les concessions de Talleyrand sur la forme. Travaux pressés confiés à Anstett. Alexandre et les uniformes de hussard.
Je viens de nouveau de voir Anstett que j'ai rencontré dans la rue et accompagné chez lui.
Moi. — « Eh bien? Toujours rien de nouveau du Congrès? » Lui. — « Rien, si ce n'est que Talleyrand a fait quelques concessions quant aux formes, mais maintenant il s'agit de trancher des questions qui me valent pas mal de besogne à faire le soir. L'Empereur m'a chargé de les étudier et de lespréparer, et elles sont aussi nombreuses que graves. J'ai déjà eu à en parler pendant deux heures et demie dans la conférence particulière quia eu lieu aujourd'hui. On m'a chargé en outre d'upi autre travail, non moins urgent et délicat, qui, si je parviens à à le mener à bonne fin, ne vous sera pas défavorable et qui a i aussi trait à cette chère Pologne. Si je ne puis le finir d'ici ; demain, je m'en consolerai parce que l'Empereur ne pense guère i^ qu'à son uniforme de hussard. Pour Dieu, mon cher, gardez
1. Allusion à Tarchiduc Palatin Joseph, beau-frère d'Alexandre I".
cela pour vous. Je l'ai trouvé aujourd'hui en train d'essayer huit ou neuf culottes de hussard, désolé de voir que toutes étaient trop petites et trop courtes. Il y tient d'autant plus qu'il savait que le roi de Prusse s'était déjà montré à la Redoute en hussard. On a envoyé un courrier à Pétersbourg pour en rapporter l'uniforme de hussard du comte Ojarowsky.il arrivera trop tard. On le fit remarquer à l'Empereur qui n'en démordit pas et l'expédia quand même. Gela, mon cher, vous donne une idée de la jeunesse de notre Empereur. Mais encore une fois mon cher, n'en dites rien à personne, pas même à votre femme. »
Il se mit au travail et je pris congé de lui. Anstett pense rester encore ici six semaines au moins.