La Comtesse Schœnborn
2. « Ce que le monde appelle les grandes conjonctures. » (Traduction littorale qui ne donne cependant qu'une idée fort approximative du jeu de mot, assez méchant, mais fort spirituel, de Fanny, puisque c'est par ce mot de Verhaeltniss qu'on désigne en allemand les liaisons.)
3. Maistre (Joseph-Marie, comte de) (1753-1821), ministre de Sardaigne à Saint-Pétersbourg de 1802 à 1816. Ministre d'Etat et Chef de la Grande Chaiv cellerie d'Etat en 1817.
faites à Londres et à Vienne. J'ai beaucoup insisté dans ma note sur une idée que vous ne pouviez guère toucher à la place où vous êtes : c'est la liberté politique du roi qui me paraît absolument nulle dans l'état actuel. Supposant de nouvelles brouilleries, Sa Majesté serait à la merci du premier qui se présenterait, et celui-ci serait maître de la brouiller avec son i^rand Protecteur, l'Empereur de Russie. A cette bizarre époque, tout est possible et il faut être prêt à tout. Le Roi, une fois appuyé à Gênes, pourrait dire : « je ferai ce que je voudrai. » Ce qui vaut beaucoup mieux que : <Je ferai ce que vous voudrez » (1).
Il est bien difficile de savoir ce qui arrivera. Beaucoup de gens se flattent d'une paix durable. Je ne suis pas du nombre. On eut mieux pourvu au bonheur universel en se prévalant moins des circonstances à l'égard de la France. Son roi se conduit admirablement.
Etouffer subitement l'esprit révolutionnaire, comme on éteint une bougie, c'était l'entreprise d'un fou ; mais s'emparer de cet esprit et le tourner à sa façon, c'est la solution sage du problème. Je crois que la France est ou sera incessamment en état de faire valoir ses prétentions assez naturelles. Les autres nations se partageant l'Europe à volonté, c'est bien en vain qu'on voudra condamner la France à ne pas manger son morceau du gâteau des rois. Il n'y aura point de paix à moins que les Grandes nations ne déploient au Congrès beaucoup plus de modération et de sagesse que nous n'avons le droit d'en attendre.
Je vous remercie infiniment des détails intéressants que vous me donnez de la Savoie, ou de ce qu'on appelle ainsi, car, dans le fond, ce malheureux pays n'est qu'un cadavre écartelé. L'état actuel des choses paraît absolument contre nature. Ou la France engloutira la Savoie, ou toute la Savoie sera de nouveau réunie sous le sceptre de son ancien maître.
1. Cette première partie de la dépêche de de Maistre ne figure pas dans sa Correspondance diplomatique, dans laquelle on trouve en revanche l'autre moitié, que nous avons néanmoins cru utile de reproduire ici.