Vienne, 28 septembre 1814 (F. 1. 3728 ad
GAGERN au PRINCE D'ORANGE NASSAU (1)
(intercepta en français).
La question de Pologne. Lord Gastlerea^h et les limites de la Prusse du côté de la France. Le Luxembourg. Entretien avec Talleyrand. La Saxe et les vues de la France. Echec du projet prussien de constitution allemande.
Les formes du Congrès ne sont pas encore établies. Voici ce qui par pièces et morceaux est venu à ma connaissance.
1' On a déjà cédé, je crois, sur l'article de la Pologne et de son rétablissement comme royaume indépendant (2). On se borne à demander que TEmpire russe ne dépasse pas la Vistule. La Prusse garderait donc beaucoup de ce côté-là. L'Empereur Alexandre ne fait que d'arriver et j'ignore quelle sera sa réplique.
2° M. de Spaen et moi, nous avons eu une première conférence avec lord Castlereagh. Les différentes questions ont été discutées pour et contre. Je ne citerai que celles-ci :
1^ S'il convenait au grand système politique que la Prusse touche à la France ?
2® Si Luxembourg se trouve bien entre les mains de Votre Altesse Royale ?
Mes arguments pour nier l'une etafOrmer l'autre paraissent avoir fait impression et suivant mes notions, les deux points sont gagnés.
Sur le premier article, j'objectais à lord Castlereagh ou à des observations qui n'étaient peut-être pas les siennes : a) Que la Prusse s'affaiblirait par trop d'étendue, b) Qu'il fallait lui supposer le même zèle de défendre la rive gauche du Rhin
1. Guillaume, prince d'Orange-Nassau, plus tard Guillaume 1*% roi des Pays-Bas, né en 1772, passé au service de l'Autriche lorsque son père le Stathouder Guillaume V abdiqua et se réfugia en Angleterre durant l'invasion française. Il obtint en 1803 moyennant l'abandon de ses droits sur la Hollande l'abbaye de Fulde qui venait d'être sécularisée, mais il en fut dépouillé en 1806 pour avoir embrassé le parti de la Prusse et reprit du service en Autriche. Rentré en Hollande en 1813, il prit le titre de prince souverain des Provinces-Unies. Le Congrès de Vienne lui reconnut le titre de roi des Pays-Bas et réunit la Belgique à la Hollande, il combattit à Waterloo où il fut même blessé, perdit plus tard la Belgique qui proclama son indépendance, abdiqua en 1840 et mourut à Berlin en 1843.
2. Les afTaires de Pologne étaient loin d'être aussi avancées.
pourvu qu'elle y possède, car j'assure à Votre Altesse Royale que je ne me suis jamais cru assez fort pour Ten détourner entièrement dès le moment qu'elle-même ne partagerait pas cette persuasion. EnGn c) qu'elle serait mieux en seconde ligne.
Quant à la seconde, nous avons appuyé : 1* sur le danger pour les Pays-Bas, si une autre grande Puissance possédait cette forteresse et les enveloppait, pour ainsi dire ; 2° sur la confiance en eux-mêmes qu'il fallait inspirer aux Belges par ce qu'il s'agissait : 3* de la principale défense de l'Etat au dire de tous les gens instruits dans l'art de la Guerre.
Si je dis que ces deux points sont gagnés, c^est que j'ai cru entrevoir dans mes conversations avec Lord Clancarty(l),que les Prussiens ne s'opposent plus qu'à l'extension des Etats de Votre Altesse Royale jusqu'à Zell sur la Moselle (départements du Rhin et Moselle), c'est-à-dire que la Prusse veut empêcher la jonction des Pays-Bas avec les Etats de Nassau et qu'elle veut être maltresse de tout le cours du Rhin. Il faut espérer que les Anglais et les autres Puissances alliées tiendront bon.
3* J'ai été voir sur le champ M. de Talleyrand. Je croyais que c'était la marche la plus naturelle. D'ailleurs Votre Altesse Royale sait assez que ce n'était pas à lui que j'ai jeté la pierre. On peut être violent adversaire en temps de guerre ; la paix signée, il faut se donner les mains et ne plus conserver d'amertume. Il m'^ fort bien reçu et (2) il n'aurait dépendu que de moi de le faire entrer en matière sur tout plein d'objets. Mais comme une telle discussion de bien des articles ne m'est pas permise, vu la position de Votre Altesse Royale, tout s'est passé en observations générales :
« Que la volonté de la paix est la seule occasion de force aujourd'hui pour la France ;
€ Que la France devait donner de bons exemples après tant de mauvais et aussi de bons conseils ;
€ Qu'il fallait être bon Européen modéré ; * « Que la France ne demandait rien, absolument rien, excepté
1 . Kichard le Poer Trench, comte Clancarty , vicomle Dunlo, baron de Kilconnel, conseiller privé, président du Conseil privé pour les Colonies et le Commerce, maître général des Postes, colonel du régiment de la Milice du Comté de Galway, l'un des plénipotentiaires anglais au Congrès.
3. Gagern a publié toute cette partie de la présente dépêche à partir de cette phrase jusqu'aux mots « à la bonne heure i»,dans son livre : Mein Antheil an der Polilik, II, 37.
ce qui était exprimé dans le prologue de la Paix : Une juste répartition des forces entre les Puissances, *
J'ai entrevu qu'il appuyait sur ces paroles et qu'il comptait bien tirer de ces expressions un peu vagnes le parti qui lui convenait. Je crois savoir déjà que c'est un prétexte de s'opposer à l'assujettissement ou au démembrement de la Saxe. A la bonne heure (1). Quant à cet objet. Votre Altesse Royale ne demandera pas mieux.
Le projet constitutionnel des Prussiens (2) est déjà tombé h plat. Ils voudraient peut-être le désavouer. Mais il m'a été remis par le Comte de Munster comme parfaitement authentique.