Vienne, 12 octobre 1814 (F. 3. 3994 ad
Nota à HAGER (en français).
Capo d'Istria. Conversation intime avec lui. Les fautes irréparables qu'on a commises. L'état de l'Europe et les appétits des difTérents Etats. Considérations sur la Suisse, Genève et le Valteline. Les sept lies, Corfou, l'ordre de Malte, la Grèce.
J'ai passé deux heures avec Capo d'Istria. D'abord, il me dit : « Causons politique. Oubliez en moi le ministre. Parlons en hommes et ici sans témoins. Ailleurs, c'est le ministre qui parle, et je dois suivre l'impulsion qu'on me donne. Je ne vous confierai pas des secrets de ma Cour, mais je parlerai en cosmopolite sur ce que j'ai vu et sur ce que je vois. Ainsi notre discours ne doit pas tirer à conséquences ».
Alors rentrant en matière, il me demanda si j'étais content de l'état de choses. Je dis : « Oui, pour le passé, mais pas assez pour le présent. »
« Eh biea, ni moi non plus. On a laissé passer trop de temps. On s'arrangera d'une manière quelconque, mais ni belle, ni solide. La raison première en est que la chose demanderait un grand homme d'état, et il n'existe nulle part, ou s'il existe, il n'est pas h la tête. Je suis jeune dans le métier, mais j'ai assez d'acquit pour m'apercevoir de cette grande et malheureuse vérité. De cela en est venu qu'on n'a pas d'abord
fins, pourvu qu'on ne nous donne pas au roi de Naples ou à celui de Sicile, nous ne serons pas si mal entre les mains des Anglais ou de TOrdre, parce qu'on ne taxera pas nos productions, ni on ne nous empêchera, comme faisaient les Vénitiens du temps de la République et comme feraient Murât et Ferdinand, de vendre nos denrées à qfti nous voudrons. »
Le reste de la conversation regardant la campagne et les personnes ne serait d'aucune utilité, aussi je n'allongerai pas en vain cet article. Je dirai seulement qu*il a fait un tel éloge de Ruffo que jamais je n'ai entendu le pareil. Il m'a dit que par sa logique, sa science diplomatique, son coup d œil fin, sa justesse de voir en grand, il en faisait le premier homme d'état parmi tous ceux qu'il avait vus, et que c'était une perte pour l'Europe qu'il servit une petite puissance persécutée, maltraitée d'une manière si injuste et si cruelle par ses ennemis de même que par ses amis et ses parents. « RufTo à la tête d'un grand état aurait mené l'Europe. » Voilà ses propres paroles.