‹ Les dessous du masqueChapitre 1 sur 7 · A MES AMIS JEROME ET JEAN THARAUD · texte numérisé non relu

A MES AMIS JEROME ET JEAN THARAUD

La clé tourne, un pas glisse, et la chambre s'éclaire. U homme en rentrant promené *un regard circulaire Sur les murs, et sourit comme s'il échangeait Un doux bonsoir furtif avec le moindre objet. Dès la porte, il se plaît à goûter dans l'accueil D'humbles choses parlant par leur simple présence Comme un repos des mots ou tout est médisance. Puis, laissant un à un sur les bras du fauteuil Tomber les oripeaux dont son cœur se déguise, Il soupire et s' assied pour rêver à sa guise. Sa véritable vie est dans ce court moment, Car son plus grand souci, son éternel tourment Fut toujours de gagner sur les tracas du monde Ce luxe d'être seul dans une paix profonde. C'est alors, s'il écrit, qu'il met son âme à nu, Et qui le cherche ailleurs ne l'aura point connu.

Le vernis rivalise avec le clair nickel,

Mais on ne sait des deux lequel A le brillant le plus pénible :

La propreté ici prend un œil inflexible.

Le mur blanc, douloureux comme un visage pâle,

Absolument nu, Exhale un faible son étouffé : plainte, râle

D'inconnu.

Chaque matin, par la fenêtre haute.

Le jour entre, sévère et froid, Comme un mauvais hôte Qui, nous gardant à vue en cet espace étroit, Punit l'espoir comme une faute.

Et les heures sont les servantes De ce gardien vigilant :

Leurs pas sont lents,

Leur faces, dures, Et leur mains, quelles mains savantes Dans Fart des secrètes tortures !

Quelle cruauté délicate, Quel ouvrage un et fini, Quelle broderie écarlate Sur le gris du temps tout uni !

Puis les draps, les murs, toutes les blancheurs Brusquement bleuissent :

— " O soirs d'hiver, furtifs et rapides marcheurs,

Bousculez dans le ciel ces jours qui nous haïssent !

Délogez la douleur de cette chambre enfin î

Arrachez ce corps, arrachez ces lèvres Aux embrassements de la fièvre !

Mais le soir s'est jeté dans la place, il a faim De nos souffrances à son tour, Et dispute sa proie au jour.

Seul, un rectangle bleu dans l'ombre : la fenêtre Où, las d'avoir couru, le soir un moment souffle

En méditant son coup.

Doucement il a clos ses yeux ; il dort peut-être ? Non. Sa méchanceté de velours s'emmitouffle : 11 attend, fourré comme un loup.

Soudain la chambre a tressailli, La nuit a battu des paupières :

Comme une eau vive entre les pierres3 L'électricité a jailli.

l6 LE DESSOUS DU MASQUE

— " Viens-tu^nous délivrer, ô clarté magnétique ?

N'est-ce pas un peu comme un tendre instinct Qui vers nous te conduit quand le soleil s'éteint, Chère étincelle domestique ?

L'homme, qui t'inventa, n'est ni méchant ni bon ;

Du moins sors-tu de lui, quelque âme enfin t'habite,

Un nerf ému palpite, O lumière subite, Dans ton fil de charbon !

Brusque flamme inquiète, O vibration faite Des frissons d'ici-bas, Ne nous retire pas La pitié qui s'épanche De ta vague main blanche, Verse à nos fronts, ma sœur, Ta bizarre douceur !

Quand mon cœur se reporte en arrière, il s'étonne

Que ce martyre monotone.

Nous l'ayons, jour par jour, enduré tout l'automne Toi, jour par jour, souffrir en doutant de guérir, Moi, jour par jour, te voir souffrir.

Nos maux ont des ressorts que le bonheur ignore : Douter, c'est espérer encore, Même être déçu, c'est changer d'espoir,

Et souffrir, ah ! souffrir est un sombre pouvoir Qui se retrouve à chaque aurore

Plus fort, plus enflammé, plus riche de sang noir !

l8 LE DESSOUS DU MASQUE

La source parfois semble épuisée, on l'écoute

Qui dans l'ombre sonore, au fonddu cœur, s'égoutte,

Et dans cette anémie on goûte Une effrayante paix....

Alors, vite, je m'échappais, Vite, je m'éloignais du côté des herbages,

A grands pas fuyant la maison,

L'âme élancée à l'horizon, Comme si j'eusse été le pasteur des nuages !

L'horizon est loin. C'est toi mon seul guide, O ligne liquide !

L'unique témoin De mes pas qui fuient, C'est toi, bande mauve Où mes yeux s'appuient, Où mon cœur se sauve,

C'est toi, liseré De bleuâtre écume, Long trait fin, tiré Avec de la brume !

Immense pays, de'quoi donc ton charme

Est-il fait ?

J'ignore la cause, et voici l'effet :

Une larme !

Terre au dessin nul, aux pâles couleurs, Contrée où le ciel a pris tout l'espace, Que racontes-tu, pour tirer des pleurs A l'homme qui passe ?

Horizon, l'espoir Là-bas me fait signe :

On marche, on veut voir Derrière ta ligne.

Mais quand longtemps on a marché L'espoir au delà s'est caché:

On se résigne.

On se résigne ! ah ! ton secret,

C'est la douceur de ce regret,

Terre où l'espoir est si lointain,

Si respectueux du destin,

Que l'on croit qu'elle désespère,

Plaine aux reculs illimités,

Terre des possibilités,

Peuple aussi sans points de repère,

Vagues champs, vide aérien,

Pays du tout comme du rien !

La brise d'automne Rebrousse l'azur Du fleuve et lui donne Un sombre éclat dur ; Les corbeaux en hordes Clament leurs discordes ;

Des fils de la Vierge Comme un fin grésil Brillent sur la berge :

Tout parle d'exil !

Hélas ! se peut-il Que la solitude Devienne habitude Et morne besoin.

Qu'un jour, seul, au loin, Vaincu, sans envie, Sans goût ni dégoût, Vieilli tout à coup, J'accepte ma vie ?

Je cherche une raison de vivre à mon usage.... Un village apparaît, si c'est là ce qu'on nomme

Un village :

Des cabanes de bois pourri, sinistres comme Des mendiants saouls Qui fléchiraient sur leurs genoux ; L'auge du porc auprès de l'écuelle de l'homme ; Un chaume noir troué qui hérisse ses pailles

Comme un vieux chapeau ; La maladie et la famine Aux entrailles, La vermine A la peau.

Et ce n'est point ici pittoresque : ces mots Peignent de vrais maux, Ces sombres couleurs, De sombres douleurs.

Des siècles de souffrance et d'opprobre et de crasse Se sont accumulés sur cette pauvre race, Mais son âme au travers Cheminant, obscure et vivace, Sa vieille âme a des bourgeons verts.

Ce paysan m'étonne : il est comme une bête Parqué, mené, battu, il n'a pas désappris De se tenir debout en redressant la tête :

Le feu sacré n'est pas éteint dans ses yeux gris.

Même il a sa fierté, quoi que Ton veuille dire. Non cette fierté qui vient du bonheur, Luxe d'amour-propre et de point-d'honneur,

Mais l'austère fierté d'attendre et de sourire.

Même il a, le malin, son ironie à lui, Une sécurité dans le malheur profonde, Comme si, prévoyant l'ordre à venir du monde, Il prenait en pitié ses maîtres d'aujourd'hui.

— Allons, cœur douillet, molle conscience, Si le sort t'ébranla, Si tu n'as sous ses coups ni paix ni patience, L'exemple est là !

Je revenais presque en courant, Eperonné par le remords :

Mon âme et lui parlaient, durant Que se précipitait mon corps.

Mon âme et le remords en croupe :

Deux cavaliers sur le même animal, Se criant des mots qu'ils distinguent mal, Des injures que le vent entrecoupe....

La maison reparue Au tournant de la rue, Avait sous le feuillage un faux air innocent, Comme un décor d'ancienne idylle, si trompeur Que je ralentissais le pas, avec la peur De tout ce qui menace au retour un absent.

Et je te retrouvais, chère malade, assise

Dans la chambre crépusculaire, Devinant ton visage à sa pâleur plus claire

Que la pâleur de l'ombre grise.

Qu'avais-je été chercher là-bas ?

L'oubli de tes maux ? quelle honte !

Et je te serrais dans mes bras.

J'aurais voulu prendre à mon compte Ton dur destin, j'aurais en ce moment Souffert pour toi, souffert pour tous, éperdûment !

Cet homme n'était pas, je vous jure, un méchant :

Il souffrait et, le soir, pleurait, se reprochant

Comme une lâcheté et comme une infamie

De s'irriter parfois contre sa faible amie.

Qu'y pouvait-il ? son sang bouillait dans ses oreilles

Comme l'azur d'un ciel de juin, vibrant d'abeilles.

Il aimait, donc faisait de grand cœur son devoir,

Mais la santé, il ne pouvait ne pas l'avoir,

Et la santé rend l'âme innocemment cruelle.

Même bonne, la force insulte malgré elle :

Est-ce qu'à la douleur un corps sain compatit ?

On s'apitoie, on a l'esprit à la torture,

Mais l'estomac ? L'estomac veut sa nourriture.

On s'attable : comment cacher son appétit ?

Un traîneau devant notre porte.

Le cocher tout blanc sur son siège :

C'était à la première neige.

La rue en coton, mate et morte, Les bruits plus intimes dans l'air :

C'était le premier jour d'hiver.

Les mots laissant parler à son tour le silence, Les pleurs refoulés dans l'ombre des yeux C'était le moment des adieux.

Et, lourd, enveloppé, par une ressemblance Avec ce temps malade, au fond de la voiture, C'était toi, pauvre corps frileux sous ta fourrure.

Avec la nuit nous arrivâmes A la ville.... O buisson ardent, O bûcher sur lequel brûlaient des milliers d'âmes, L'image du salut, c'était toi cependant !

Moscou, vieille entité sanglante et sainte, Comme des suppliants au pied des murs d'enceinte,

Fouillant tes broussailles de feux, A travers tes fourrés de vice et de misère, Nous cherchions de loin avec de grands yeux Une seule lumière.

Ni les lueurs blêmes et nues

Qui tremblent sur les avenues,

Ni le calice lilial

De l'abat-jour familial,

Ni, or, argent, bleu-pâle, roses,

Fleurs de luxe et de vanité,

Les cent tulipes de clarté

Au fond des boutiques écloses,

Ni, dans un théâtre, au moment

Où dans un grand frisson se lève

Le rideau sur le rêve, Le lustre baissé lentement, Ni la lampe à pétrole D'un pauvre étudiant, Ni, dans la brume, irradiant,

La banderolle D'une réclame sur un toit, Ni la goutte jaune qu'on voit Briller dans l'ombre d'une église, Ni le falot de l'adjudant qui tranquillise La sentinelle dans la nuit, Ni, sur le seuil d'un hôtel borgne, Le papillon de gaz qui luit,

Ni le lumignon qui vous lorgne En tramway, ni les yeux des trains, Ni Féclair de l'acétylène, Ni sous leur globe en porcelaine Les tristes lampions forains Abandonnés, ni la lanterne Qui, dans un couloir de caserne

Ou de prison, Empuantit l'étroit espace Et montre à chaque heure qui passe Le même mur pour horizon ;

Mais une seule lumière, Comme un bleuet dans les blés épais, Lumière infirmière Qui verse la paix, Rayon sous des voiles, Pure étoile parmi les étoiles ;

Une lumière, rien qu'une, De toutes la moins commune,

Qui, dans l'âme et la pensée, Comme une mèche dans l'huile, Plonge et s'en nourrit, mobile Et constamment menacée ; Parmi nos foyers fumeux Seule à n'être pas comme eux ; La moins suspecte de songe, Qui pourtant sans cesse allonge Sa flamme vers l'infini, Et, sondant jusqu'aux atomes, Chassera tous les fantômes De l'univers assaini ;

Une lumière, une seule Qui palpite dans la gueule De l'ombre et, prête à s'éteindre, Se redresse tout à coup, Luttant, s'efforçant de poindre Dans le ciel noir de Moscou ;

Une seule lumière,

De toutes la première, Un seul double flambeau, Plus grand que l'art même, et plus beau : Science Et conscience, Seul abri du malade en la ville affairée, La pitié moderne éclairée.

Et voici maintenant l'hôpital blême et triste : Ta douleur porte un numéro sur une liste.

Il le faut bien ! les maux sont nombreux et divers, Et quels grands pourvoyeurs de maux que les hivers

Te voici au pouvoir des sorciers et des fées.... Oh ! toujours dans les murs ces plaintes étouffées !

Des personnages blancs, dans ces pâles décors, Chuchotent, mesurant la chaleur de ton corps

Mais l'un surtout, pendant de courts instants visible, Est puissant, redouté, fort, incompréhensible.

Il paraît, entouré d'un grand silence, bref Il est le maître, il est le magicien-chef.

De ses lèvres un mot tombe comme une feuille D'un arbre, et chaque mot qui tombe, on le recueille.

Chaque mot dans les cœurs a son prolongement, Chaque mot, des dessous d'espoir ou de tourment.

Quand un jour par hasard nous sourit, son sourire

Est si décoloré Qu'à peine est-il passé qu'on ne peut déjà dire Si ce jour-là n'a pas pleuré.

Les jours sont pareils à la foule Comme on la voit du haut des tours, Les humains d'en haut sont pareils aux jours : Une masse informe qui roule, Une sourde rumeur

Qui chante ou gémit selon notre humeur. Rarement un cri clair Perce l'air, Rarement au soleil éclate Une vive ombrelle écarlate !

Bien des jours ont quitté notre seuil les mains vides. Et nous laissions partir ces pauvres sans remords, Mais tous ils ajoutaient leur coup d'ongle à nos rides, Tous ils ont modelé notre tête de mort.

Oui certains jours ont détesté Notre long espoir d'être heureux, Mais avons-nous toujours été Le bon Samaritain pour eux ?

Combien de jours tièdes et gris, Moins des jours qu'un lent crépuscule, Ne nous ont rien appris !

Ils nous touchaient du doigt comme on touche un pendule,

Et nos cœurs s'arrêtaient de vivre.... Combien n'ont même pas le sens d'un mauvais livre!

Mais quelquefois sur ce marais,

— Petits malheurs plus ou moins vrais — Dans ces cieux pommelés d'automne,

— Vapeurs d'ennui, brouillards de peines,

Amours et haines Exténuées — Un éclair interrompt le sommeil des nuées, Un iour terrible tonne.

Ah ! non ce n'est pas la joie

Qui fait explosion ainsi !

La joie, un feu qui foudroie?

Nul danger, car la voici :

C'est ce pauvre feu transi

Qui tremblote, opiniâtre,

Un soir de grand vent, dans l'âtre.

Seule la douleur a de ces surprises :

L'image antique du vautour Reparaît aux heures de crises.

Seule la douleur fait un roi d'un jour !

Ce choc, ce bouleversement, Cette hâte extraordinaire, Cette démarche de tonnerre Qui ne dit pourquoi ni comment, Ce jeu superbe, ce beau zèle, Rien de plus elle !

Et qui sait si les jours que nous croyions perdus

N'avaient pas cette raison d'être D'annoncer à nos coeurs par des sous-entendus Ce jour qui parle en maître !

Ils étaient les fourriers discrets, les serviteurs

Tous uniformes De l'orage lointain caché dans les hauteurs

Des cieux qui dorment.

Leur langage muet employait tour à tour

La brise qui balance La feuille et le brûlant silence, Cette attente énervée et ce frisson qui court

Avant le grand coup sourd.

Ici je ne comprends plus bien ce qui se passe... J'entends qu'on roule un lit et qu'on parle à voix basse. Oh ! ce masque luisant, gris, couleur de mastic, Ces yeux clos, enfoncés dans un grand sommeil noir, Et déchirant, irrépressible comme un tic, Ce sourire au coin de la bouche !... Oh ! ne pas voir Cela ! Que ce calice....

En vain, en vain.... Il faut que s'incline et pâlisse

Devant cette horreur brève Tout ce qu'autrefois j'ai souffert, tout mon passé ; Il faut que cet instant comme l'éclair s'achève,

Puisqu'il a commencé !

Il faut que, d'un seul coup, cette vague lueur D'un front chéri mouillé d'une atroce sueur

Illumine comme une flamme Le but longtemps cherché et les routes de l'âme !

Les lèvres d'argile ont tremblé...

Ah ! sous l'épais rideau des ombres, sous la couche De morne inconscience et de stupeur farouche, L'esprit au fond du trou songeait, puisque la bouche

— N'est-ce pas affreux ? — a parlé.

Elle a dit en français, dans ma langue, pour moi, Avec terreur, dans un inexprimable émoi : <c Je ne veux pas mourir ! " Et répété plus bas :

" Je ne veux pas Mourir. "

Et moi, sais-je à présent ce que c'est que souffrir ?

Ces fiacres, ces passants s'imaginent qu'ils vont A droite, à gauche, où bon leur semble ;

Ils ne voient point la piste où le sort les rassemble Fiacres, passants tournent en rond.

Nos yeux s'usent dans leur effort pour ne rien voir. C'est là vivre : tâcher de ne pas trop savoir,

De ne jamais approfondir ; La rue enfle son bruit exprès pour s'étourdir.

En tramway, près de moi, rit une jeune fille : Les rayons du bonheur tissent sur son regard

Les mailles d'un si clair brouillard, Comme un voile d'azur pailleté qui scintille !

Que devient le monde, aperçu A travers ce tissu ?

Et pour cet officier qui frise sa moustache, Qu'il en soit, mon Dieu ! satisfait, Je le comprends : elle lui cache Son propre cadavre en effet.

Mais la maladie est l'état de grâce :

Elle seule, éraillant les fils grossiers du corps, Montre à l'homme sa fin véritable, et nous classe A notre rang : parmi les morts.

Cependant te voilà guérie !

Venez à nous sur la prairie,

Ruisselets des brises, vert cru

Du jeune gazon reparu !

Venez à nous dans le bois chauve,

Soleils par qui les arbrisseaux

Ont sur la mousse une ombre mauve

Comme découpée aux ciseaux !

Venez à nous le long du fleuve,

Glaçons flottants où s'est posé

Un oisillon d'un gris rosé

Qui dans les grandes eaux s'abreuve !

Venez dans le jardin d'avril

Où déjà la feuille qui guette

N'attend plus qu'un coup de baguette

Pour s'élancer, confus babil

Des premiers nids, frisson immense

Du naïf printemps qui commence !

Viens à nous, énorme et si fin,

Ecran mobile de l'espace,

Azur lointain, sans fond, sans fin,

Azur qui mens, azur qui passes !

Venez ourdir, ô terre et ciel,

Une si lumineuse trame

Que notre œil superficiel

Ne puisse dessous voir le drame

Qui se joue et qui nous conduit

De scène en scène vers la nuit !

Venez à nous, tout ce qui trouble,

Enchante, éblouit, fait voir double

Et met devant l'ombre un rayon,

Erreurs auxquelles nous croyons

De toute notre âme attendrie,

Couleurs, musique, symétrie

Et désordre voulu de l'art,

Rythmes conquis, points d'équilibre Où, pensant vaincre le hasard, L'esprit peut rêver qu'il est libre, Et toi, par ton ardeur, pareille Aux cailloux brûlants de l'été, Aux sables pleins de soif, vermeille, Aride et triste volupté !

Oh ! la neige, enfant, "vois comme elle est pure

Chut! le paysage

Est en découpure

De papier. Sois sage,

Garde ce secret :

L'arbre est plus léger qu'un flocon de laine,

A la moindre haleine

Il s'envolerait.

Oh ! la neige, enfant, vois comme elle est claire

L'azur ébloui Semble à l'horizon respirer la terre Comme un grand lis épanoui.

Peut-être que la neige aussi se continue, Par un insensible passage,

Dans ta frêle vie innocente et nue, Comme en un autre paysage.

Ta petite enfance est la sœur du givre :

Ces scintillements vifs

Ce sont tes yeux naïfs, Ces cristaux fondants, ton cœur qui se livre.

Pourtant tu vieilliras, et les jours peu à peu Vont jaunir tout ce blanc et noircir tout ce bleu.

Heureux si, dans ton âge mûr, Ton âme a su garder dans un recoin obscur

Ce qui reste, au printemps, de vieilles neiges fines Dans les plis profonds des collines !

Alors, quand reviendra l'étincelant hiver,

Sentant l'accord brisé Entre ton cœur opaque et ce prisme irisé, Conscient d'exister comme une vague offense Au sol clair, Tu pleureras sur ton enfance.

Une voix qui chantonne, à midi, en été,

Dans l'ombre d'une chambre, Un pied nu qui s'agite, et le corps qui se cambre

D'un petit entêté ;

Une voix qui se fâche et rit de sa colère,

Un gloussement, un œil Qui s'ouvre et, rond, s'attache au vernis d'un fauteuil

Qu'un trait de flamme éclaire.

La grand'route s'étend derrière les volets, Douloureuse, au soleil torride,

Avec ses cailloux blancs et ses buissons brûlés, Et, par dessus, l'azur sans ride.

Ma femme, mon enfant, vous êtes là blottis,

Le silence ému vous écoute, Le miroir prend plaisir à vos gestes gentils,

Mais ce n'est qu'une halte au bord de la route.

L'heure viendra bientôt, demain, Où tous trois, la main dans la main, Nous sortirons sur le chemin :

Moi, le plus fort, entre vous deux,

La poitrine en avant, Bravant

Le destin hasardeux, Tirant l'enfant contre le vent ; Et toi, ma femme, à ma hauteur, Allongeant le pas, délivrée

De toute pesanteur,

Par notre beau risque enivrée ; Et nous irons chantant ainsi, Après les chansons de la sieste, Un air réveillé, vif et preste Comme un pas sur le sol durci.

Mon cœur, ton sourd marteau fait trembler ma poitrine, Que forges-tu dans l'ombre avec tant de chaleur ?

O pins, douce résine où s'endort la douleur, Volutes de la vague, ô terrestre et marine

Sérénité, Calmez, calmez ce coeur qui m'empêche d'entendre Les profondes voix de la vérité !

O nature, il n'est point de reproche plus tendre Que ta présence où tout est simple, où rien ne ment, Rien, depuis le miroir de l'eau qui se recueille, Jusqu'au bonheur léger qui frémit dans la feuille, Reproche éternel et charmant.

Mon cœur, son bruit redouble : il tape, il se démène! On dirait qu'il aspire, à chacun de ses coups, Aspire et foule à longs flots tous Les désirs de la race humaine !

On dirait qu'il s'épuise à pomper l'univers, Pour le distiller à travers Les songes de ma tête, Comme un gros vin dont on s'enivre un soir de fête ! Ah ! pauvre cœur, que ton manège est triste !

Nature, insiste, Pèse de tous ton poids sur ce cœur violent ; A son ardeur qui n'est que faiblesse brutale

Impose ton pas grave et lent ; Engourdis-le, bercé dans ta paix végétale ;

Soumets ses courses effarées Au large balancier des jours et des marées !

C'est le soleil qui glisse et joue à s'accrocher Aux aspérités du rocher,

Et, dentelé, perdu dans l'azur comme une île, Un nuage blanc, immobile....

Aussitôt mis le pied dehors, Tout l'été d'un bond se colle à nos corps : Soleil sur la mer, soleil sur la pierre, Blanc cruel, cruel bleu, L'œil transpercé ne voit que feu Et le sang qui luit, rose, à travers la paupière.

Une fraîcheur subite a pincé nos orteils Et nous grimpe à la jambe, Et nous plongeons, rieurs, transfigurés, vermeils, Dans l'eau qui flambe !

MINUTES 6l

En vain nos doigts crispés se tendent pour saisir Ce fouet qui nous enlace :

Il nous brûle, il nous glace,

Et de nos bouches sort un grand cri de plaisir !

O ce cri, ce cri de brute,

Ce cri de joie et de lutte,

Ce soudain fricassement

Du fer trempé tout fumant,

O spasme où, prompte à renaître,

Se soulève dans nos reins

La bête ardente et sans frein,

O sensation, peut-être

Es-tu pour l'homme ici-bas,

Volupté de la chair nue,

La seule lyre ingénue

Dont la voix ne mente pas !

Par quelle main la lune a-t-elle été posée

Dans un coin du tableau

Qu'encadre la croisée, Pour que son rayon froid vienne trembler dans l'eau ?

Quel artiste fade, Brossant d'outremer Le soir qui tombe sur la mer, A bleui la blancheur de ta robe de toile, Et piqué tout là-haut cette petite étoile Exquise au point d'en paraître malade ?

Un grand massif d'héliotropes Dans l'ombre du soir développe Son fort parfum, ne troublez pas Cette onde embaumée où je plonge, Ne ridez pas D'un mot, d'un pas Ce lac de songe.

Je bâtis dans l'air des palais Qui ont pour dôme le silence,

Je m'y complais,

Je m'y balance.

Allez-vous en, qu'attendez-vous ?

Que l'ennui qui m'enivre Et le mal qui m'est doux, D'un cœur gai je les livre

Au vers qui saute à cloche-pied Sur ce papier ?

Laissez-moi seul, j'irai m'asseoir Dans le jardin où Vénus luit, Et sur la page d'azur noir Que me tendra l'immense nuit,

Là j'écrirai, Dans le tremblement du délire, Le poème sacré Que nul ne pourra lire.

Un lourd nuage suspend sur ma tête bien autre chose qu'une menace de pluie : j'appréhende un vague malheur dans ces colorations d'ardoise.

Sur le fleuve d'un glauque épaissi le dessin des branches est d'un noir plus aigu : toutes mes pensées comme des feuilles tournent du vert au bleu sombre.

Quelle allure aisée a donc Notre-Dame dans ce froid humide ! comme on la sent ici chez elle !

Son architecture a pour éléments le nimbus, l'eau morne et l'arbre dépouillé.

Aérienne, profonde, hérissée, de tous les rêves de la brume elle a composé sa beauté, qui est une prière.

Oh ! puissé-je ainsi, prenant la nuée, l'onde limoneuse et le rameau nu, faire de ces notes dispersées un chant qui soit la symphonie de mon amour et du climat !

Une chanson des bords de Seine où le lyrisme et l'analyse se marient étroitement, comme la ligne et la couleur des vieux quais de Paris.

La poésie reconciliée avec la vérité : des jets de flamme et des jets d'eau, un feu d'artifice parmi des fontaines.

Vers et prose ou ni l'un ni l'autre : une ambiguïté qui surprend l'oreille, née de dissonnances entre les deux modes, une oscillation entre deux aimants.

La rime écartée mais sans nul dédain, parce qu'aujourd'hui c'est ma fantaisie.

L'abstraction comme un silex d'où l'étincelle jaillit, comme une forme dénudée de l'image.

L'image portant la pensée comme un fruit son noyau.

Oui, sans hypocrisie et sans fausse honte, le complet aveu des choses de la chair, la plus incurable tristesse. Le désir comme une bête en cage baillant de faim ou, repue, baillant d'ennui, et qui avance sa gueule entre les barreaux et souffle longuement.

Et ces instants de plénitude, si rares, si courts, mais dont les souvenirs, comme des torches dans le brouillard des rues, rayonnent sur des années, sur toute une vie, révélant dans l'animalité quelque essence divine.

La souffrance, mais belle et fière : un sourire navrant plutôt qu'une grimace.

Jusqu'au désespoir, jusqu'au goût de la mort, toute l'ombre, mais chaude et nourrie de lumière, transfigurée par l'art, comme vue à travers un glacis doré, proche et lointaine.

Un gros parfum étouffé dans les tentures, des pas amortis dans les tapis, le verrou tiré.

Elle se retourna vers moi, le profil penché sur Tépaule, tout son fin visage encore affiné, et sourit.

Une lumière voilée ou vibraient des ondes obscures bruinait du plafond doucement, une brumeuse lumière verticale.

Un reflet roux dans les cheveux, l'ombre des boucles sur les joues pâles, deux minces lueurs entre les paupières bridées.

Devoir, quel son mort rends-tu dans cette

chambre sourde : un frôlement de jupe qui tombe, à peine entendu !

Enjambez la jupe, mes jolies jambes nues, allez-y gaiement !

On nous trompe, on nous dit : " La vertu, la morale... "

Oserai-je répondre : "Assez, laissez-moi ! Le plaisir est la chose sérieuse ; ce sourire prometteur sur la face de la vie est la plus sérieuse chose. '

Contemple à vol d'oiseau, par la pensée, à travers le vélum des fumées et des pluies, la carapace énorme du Paris nocturne, creusée profondément de sillons lumineux.

Le toit qui nous couvre n'est qu'une écaille au milieu de milliers d'autres semblables, et la chambre où nous nous aimons, une étroite lacune dans l'épaisseur d'une pierre poreuse.

L'humidité infinie de l'automne s'égoutte d'une hauteur incalculable sur le zinc sonore, et descend plus bas pourrir les dernières feuilles.

Dans cette monstrueuse cité aplatie sous

l'amoncellement des nuages, combien de cellules élégantes ou sordides, ou plus tristement, comme celle-ci, parées d'un clinquant horrible, retiennent dans leur bulle d'air chaud un couple enlacé !

Joie amère des sens, inquiétude qui resserre l'étreinte des amants, et fait s'appuyer plus fort sur un jeune sein le front brûlant de l'homme !

Ces yeux troubles, ces paupières battantes, ces contorsions frénétiques, qu'est-ce que tout cela signifie, sinon que le vertige causé par le renversement immédiat du présent dans le passé s'accompagne en nos cœurs du désir désespéré de suspendre la chute, de remonter la pente ou, du moins, de ne pas voir le gouffre où nous sombrons pèle mêle ?

Chaque sexe veut fondre sa douleur dans la douleur de l'autre, et cherche un remède dans le délire de cette addition ; la somme de l'angoisse augmente, mais le délice vient de ce qu'elle est partagée ou, plus exactement, commune, car chacun veut l'éprouver tout entière.

L'homme dit à la femme : " Donne-moi toute ta peine, j'ai de larges épaules." Et la femme à

l'homme : " Confie-moi tes soucis, car ma faiblesse n'est qu'apparente. "

O bouche amollie, qui se détend, qui se défait sous le baiser, comme la chair se dissout dans la mort, mortelle bouche adorée !

La rumeur de Paris ajoute à mes souffrances, mais leur donne un rythme, comme la musique exalte nos ennuis, et, par la contagion de sa cadence, les transforme en ivresse lyrique.

Dans ce tourbillon de lumières, dans ce torrent de bruits, je me cramponne à toi, cher petit corps vaillant !

L'étincelle qui bleuit les fentes des persiennes, les sons de trompes discordants montent de la rue à l'assaut de cette chambre.

Fais que je résiste une seconde à ce tournoiement, une seconde encore ! Ah ! pour que j'aie,

stupéfié. durant une seconde, l'illusion du bonheur immobile, invente, ma chérie, la caresse la plus ruineuse, celle qui ouvre une blessure par où la vie s'épuise !

Avec une surprise, une curiosité, une application intenses, je regarde ton visage, comme si je ne l'avais jamais vu, ce visage unique parmi tant de visages.

La foule des vivants et des morts s'efface derrière lui, comme les dessins d'une tapisserie au crépuscule, comme les ramages d'un rideau sombre.

Seul, sur ce fond, il se détache, phosphorescence inexplicable.

Je regarde ces yeux qu'éclaire une flamme intérieure, le carmin vif des lèvres dans la nacre du teint, et je ne comprends pas.

J'inspecte les traits, rien ne m'en échappe : je m'attendris à leur trouver des défauts.

Je vois ce qui semble errer en dehors du dessin et de la couleur même : cette expression de chatte qui ronronne et fait patte de velours.

Mais je ne comprends toujours pas.

Le corps, je l'ai étudié longuement ; j'en ai fouillé toutes les ombres, interrogeant ici le goût et là scrutant l'odeur.

Mais, chère, pas plus que ton visage, ton corps ne m'a livré ton secret.

Oui, pourquoi toi, pourquoi précisément toi ?

Tous les visages du monde, jusqu'aux plus ingrats, ont quelque chose en eux que j'aurais pu aimer.

Pour déformée qu'elle soit, c'est encore l'image de la Face divine que le plus disgracié des hommes.

Tous les visages humains réclament mon amour.

Des multitudes d'inconnus, pressés dans l'ombre autour de moi, mendient un regard de tendresse.

D'un geste de la main, à toute heure du jour, j'écarte ces suppliants.

Mais eux, à toute heure, ils reviennent en se traînant sur les genoux.

Lorsque, ayant baissé les yeux, je les relève lentement, j'aperçois, depuis mes pieds jusqu'à l'horizon, dans l'angle d'un regard qui, à mesure qu'il remonte, s'étend de plus en plus loin, toute une mer de visages tournés vers moi dans l'attente.

Pourquoi donc toi, pourquoi précisément toi ?

J'ai, pour te revêtir, dépouillé tous mes frères !

J'ai, pour te joindre, marché sur eux !

Ah ! je comprends ce masque implacable que prend parfois, dans la mort, le visage de ceux que la vie a frustrés, cet air de rancune qui semble nous dire : " Tu me te paieras éternellement !

Mais qui peut ouvrir d'assez larges bras pour étreindre tous les maux de la terre, avec une sympathie aussi vivante, aussi charnelle, aussi enracinée aux entrailles que celle qui m'incline à dorloter tes chagrins ?

Comme un adoucissement à toutes les piqûres que font les vaines paroles aux cœurs solitaires, je t'offre mon silence.

Si, loin de peser sur tes rêveries, ma présence muette leur imprime une allure plus aisée, un mouvement plus rapide, si elle ajoute à leur mystère, alors oui tu m'aimes.

Viens, nous écouterons ensemble le grondement sourd du temps qui se précipite autour de nous, en nous, et dans cet être étrange, né de toi et de moi, cette création double que l'amour compose, une seconde, avec les corps mêlés des amants.

O silence, harmonieux silence ! Grâce à lui je peux croire que tu accordes à toutes mes pensées l'adhésion d'un esprit attentif, et que les battements alternés de nos coeurs forment la pulsation d'une seule et même vie !

Regarde-moi de ces yeux tendres qui me persuadent un instant que ma personne est d'un grand prix.

Regarde-moi de ces yeux dilatés qui m'assurent, l'espace d'un éclair, que le pauvre homme que je suis te dispense tout le bonheur du monde.

Laisse-moi, penché sur tes prunelles, chercher dans ces miroirs étroits ma propre image embellie, à l'infini répétée.

Mais surtout donne-moi le plaisir, qui contient tant de choses que, lorsqu'ils fond sur nous, nous plions sous son poids.

Toute la nuit dans ta chaleur, le poids de ta tête sur mon épaule, et cependant j'étais seul.

Mais ton empreinte était sur moi, et, à l'endroit le plus appuyé, il semblait que le sceau fût resté dans la cire.

J'avais encore au creux des mains la volupté du toucher, un chatouillement presque insupportable.

Toute la nuit dans le parfum de tes touffes poivrées, toute la nuit dans les œillets.

J'entr'ouvre les yeux, hélas ! une lame de iour luit au haut de ma fenêtre, entre le mur et le

LARMES DE LA VOLUPTÉ Sj

volet, comme le couteau dans l'encadrement de la guillotine.

A tâtons je rassemble une à une mes pauvres forces postiches avec les pièces de mon vêtement.

Je me retrouve un soir en face d'un ami, avec une si vive, une si fulgurante conscience de mon identité, que j'éprouve, à voir, à sentir mon corps, à constater ma présence, une stupéfaction effrayée.

Il y a entre nous deux la blancheur d'une nappe carrée, des scintillements de cristaux, la topaze d'une liqueur.

Au travers d'une fumée plus subtile que les volutes de nos cigares, la tête de mon ami tantôt se rapproche et tantôt s'éloigne, tantôt semble sur le point de m'entrer dans les yeux tout entière, tantôt flotte, détachée, à la surface d'un miroir.

Et la voix suit les fluctuations de la tête : tout à l'heure, elle m'emplissait les oreilles, la voici maintenant qui doit franchir pour m'atteindre toute la largeur d'un fleuve embrumé.

C'est qu'un violon chante dans une salle voisine, un chant parfois si bas que les plus légers froissements de couverts font autant de ruptures de rythme : la logique de mon compagnon enchaîne alors ma pensée.

Mais soudain le violon commande, et ma douleur se lève, hagarde, échevelée, déclame et déchire sa robe. Toutes les images de mon esprit, dans un grand remous, reculent et font cercle autour de cette furie.

Quand je suis loin de toi, je vis dans l'obsession de l'heure où je te retrouverai ; quand je te retrouve, je ne songe à rien qu'à la volupté.

Les gémissements du plaisir, voilà donc tout ce qui m'importe dans l'ennui des journées !

Est-ce moi cette ombre qui se hâte dans les rues pluvieuses du soir, semblables, avec tous leurs reflets, à des fonds d'aquarium moirés de lueurs tremblantes ?

Est-ce moi, ce corps que voici, le front penché sur un livre, à la clarté d'une lampe ?

Ou cet homme encore qui, souriant, ouvre sa porte à ses amis ?

Non. Ce passant, ce liseur, cet hôte empressé me sont étrangers.

Comme les courses de l'un me fatiguent ! comme la présence de l'autre me pèse ! comme la voix du troisième suffit à m'excéder !

Quand ces importuns prendront-ils congé de mon vrai personnage, du maniaque buté sur cet unique rêve : gémir dans tes bras doucement et doucement te faire gémir !

Ainsi, c'est pour cela, pour la satisfaction d'entendre cette plainte arrachée à l'âme éperdue, c'est par attachement à ce redoutable rien : la particularité peut-être imaginaire d'un contact ou d'un parfum, que l'on s'engage à pas précipités dans un monde où tous les sentiments cultivés perdent soudain leurs fruits, comme les arbres d'un verger en une nuit de tempête !

Les obligations les plus strictes, les affections les plus pures, rejetées comme des entraves ; la trahison, consentie ; la pitié, étouffée ; et, là-bas, au bout de l'atroce perspective, à l'extrémité du

désordre, cette dernière image : un escalier gluant qui descend vers la Seine.

Que les ponts de Paris, la nuit, ont de gravité pensive ! Ce sont des géants, au bord de l'abîme, qui rêvent, appuyés sur leurs coudes.

Entre deux rives étincelantes s'étend une zone obscure, une large dépression qui vous souffle aux narines sa molle haleine mouillée.

Rien ne décèle dans les ténèbres la sournoise présence, hormis cette fraîcheur fade ou bien, apparues en travers d'un reflet, ces bizarres sténographies que le courant dessine et qu'il efface aussitôt.

C'est, depuis mille et mille ans, la même

phrase que l'eau déroule continûment, aussi vieille que la vie et glissante comme elle.

Vieille aussi comme la mort est cette phrase éternelle, car la vie et la mort se déversent F une dans l'autre, sans jamais interrompre leurs mutuels échanges.

Le commencement de la phrase est oublié, la fin, impossible à prévoir ; chaque seconde écrit quelques mots qui, détachés, font une énigme ; et les signes mêmes de cette énigme sont recouverts par les suivants.

L'AMOUR DANS LE MIROIR DE LA SOLITUDE

L'AMOUR DANS LE MIROIR DE LA SOLITUDE

L'espace fuit, d'azur argenté, entre les colon nés pourpres des pins.

Là-bas s'allongent, en travers de la plaine, de larges bandes couleur d'iris sombre, où étincellent, çà et là, des prairies d'un vert tout naïf et de minuscules toits roses.

L'humeur du paysage varie selon les glissements des nuées : le voici renfrogné, rassemblant soudain d'antiques forces mauvaises, et ses traits flétris montrent son grand âge ; le voilà rajeuni, ignorant du mal.

BIBLtOTHECA

Le bourdonnement des taons sur les fleurs se confond dans mes oreilles avec le bruit de mon sang échauffé par la marche, comme si, débordant les frontières de mon corps, les vibrations de ma vie se propageaient dans l'air.

La terre, moite encore d'une averse récente, exhale sous le ciel orageux un parfum presque fauve, qui semble moins une odeur végétale que l'effluve d'une toison mouillée.

Aux sensations d'après-midi s'accouplent bizarrement des images charnelles : c'est plus que ton souvenir et moins que toi, hélas ! c'est ta présence dissociée que je retrouve dans cette solitude sous les couleurs de l'été.

Une écorce lisse et tendre, un lichen frisé, l'eau de pluie qui me regarde fixement dans les creux du rocher....

Mais quand tous les éclats du vase seraient là sous ma main, me guériraient-ils du regret de sa forme perdue ?

Au lieu d'une rondeur douce, ce sont des angles aiguisés où mes doigts se déchirent.

Cependant je me couche dans l'herbe, pour

L AMOUR DANS LE MIROIR DE LA SOLITUDE I O I

m'enfoncer dans ma folie, pour être dupe à loisir, comme un dormeur qui n'attend rien de l'aube que la reprise de son ennui, sentant le frisson du réveil, se retourne contre le mur.

Et là, dans l'herbe blotti, sous l'aisselle de la nature, je respire en fermant les yeux ta sueur adorée.

Un paysage nouveau, une architecture inattendue, un costume étrange, la singulière expression d'une physionomie, l'indéfinissable particularité d'un regard ou d'un sourire, il n'en failait pas plus, quand j'étais loin de France, pour que mon cœur se serrât.

Car nos souvenirs d'enfance nous gouvernent toute la vie : qu'entre le dessin du présent et ces anciennes figures à demi-oubliées le lien de filiation vienne à être rompu, un manque, un douloureux flottement nous avertit aussitôt que de vieilles mains nous soutenaient, invisibles, qui ne sont plus là....

L AMOUR DANS LE MIROIR DE LA SOLITUDE IO3

C'est, durant des jours et des nuits, parcourue au galop rustique de trois petits chevaux hérissés, relayés sans cesse et toujours pareils, et, chaque jour et chaque nuit, s'enfonçant davantage au cœur d'antiques forêts, la même piste berceuse, indéfiniment rayée d'étroites bandes parallèles de poussière et de gazon.

Les sabots des bêtes, à chaque foulée, disparaissent tout entiers, avec un bruit mat, dans une cendre ocreuse qui répand sa teinte uniforme sur l'attelage et sur le voyageur.

Et souvent, quand l'heure est illisible dans le ciel voilé, midi et minuit se confondent ; ou bien, quand l'atmosphère est pure, le soir se traîne si longtemps qu'il rejoint l'aurore....

Ailleurs un grand fleuve décoloré par une excessive lumière semble dormir, exténué de chaleur.

Le silence, du haut de la rive escarpée, tombe avec l'ombre des sapins, resserré, opprimant, mais, sur la rive basse, il s'étale tout en surface

éblouissante, car, de ce côté, le regard mille fois plus vite que l'hirondelle rase l'étendue des prairies sans rencontrer d'obstacle à son vol, et se pose, enivré de son propre vertige, sur la ligne claire de l'horizon, comme sur une corde tendue et vibrante...

Ailleurs, dans un salon un peu dégarni, dont la dignité, indépendante du style, tient à une noble attitude de vie, reflétée dans les meubles avec l'usure et la tristesse d'un long combat secret, une femme en robe sombre est assise au piano.

J'aperçois de dos sa taille encore jeune et ses cheveux gris tordus sur la nuque à la mode d'autrefois.

L'azur profond et givré des nuits de grandes gelées appuie d'une poussée continue sur les doubles fenêtres.

Un autre silence, cette fois, le silence de la neige, miraculeux, fantastique, enveloppe ce souvenir ; un silence tel que l'heure est comme suspendue dans une attente indicible.

l'amour dans le miroir de la solitude 105

On a l'impression que la pendule, prenant de l'avance sur le temps, continue de scander dans le vide une durée qui ne s'écoule plus, et que les choses elles-mêmes, habituées qu'elles sont de dormir au milieu du bruit, réveillées soudain et saisies d'inquiétude, s'entre-regardent, écoutent, prodigieusement attentives.

Ce n'est point trop de toute cette vigilance, de tout ce solennel respect de minuit, pour recueillir comme il convient, avec précaution et piété, ce qu'un vieux cœur passionné peut livrer timidement de soi-même dans les accords d'une sonate.

Quasi una fantasia... O mesures qui tremblez, pudeur déchirante, sourire désespéré d'un tardif amour !

Comme une fantaisie, comme une suprême fantaisie...

Ailleurs...

Mais qu'est-ce que tout cela auprès de cette angoisse de me sentir un étranger dans ma propre patrie !

Que la lumière s'endort avec maussaderie sur le tapis vert de la table de bridge !

Comme les tons amortis des rideaux s'appliquent studieusement à accompagner sans fausse note le chant clair des boiseries !

Que ce luxe glacé met mon cœur à la gêne !

Oui, qu'est-ce que l'exil loin du pays natal, auprès de l'exil de l'âme loin de l'âme aimée, de ce perpétuel veuvage ?

Hier encore j'allais chercher au fond de toi cet au-delà, ce toujours plus que le désir réclame, et toi, morte comme une proie dévorée, ou prise d'une rage soudaine, tu t'ouvrais tout entière pour me recevoir et pour m'aimer.

Mais, ce soir, loin de toi, je pleure et, m'étant mis à genoux, je t'appelle par ton nom, les bras tendus vers la nuit.

Immédiatement tu parais, visible pour moi seul, au bout de la sombre avenue.

Les hautes masses noires des tilleuls en fleurs semblent d'épais nuages de parfums, amon-

celés sur le ciel plein d'étoiles : au milieu d'eux tu t'avances, comme une fine lueur allongée effleurant les pointes des herbes.

Les barreaux de la grille s'éclairent brusquement et rentrent dans l'ombre aussitôt, car tu as passé au travers.

Déjà tu contournes la pelouse obscure et, soudain, pareille au rayon jailli d'un miroir agité, tu bondis à ma fenêtre, et te voici dans ma chambre.

Alors tu t'approches et, t'inclinant vers moi qui demeure agenouillé, de cette voix sombrée et presque funèbre que donne l'extrême bonheur et qui ressemble à la voix de l'épouvante, tu murmures dans un souffle : " François, relève toi...

Mais comment pourrais-je t'obéir ? Ivre d'humilité, j'abaisse jusqu'à tes pieds nus, glacés par la rosée nocturne, une bouche avide, insensée.

D'un côté, une ombre vive, aérée, un faible soupir immense ; de l'autre, un frissonnement dans d'opaques ténèbres.

Que de soirs j'ai marché ainsi entre la mer et la forêt, sous cette troisième obscurité, de toutes la plus lointaine : l'obscurité du ciel serein qui se dilate à l'infini !

L'inclinaison des astres sur le vaste horizon circulaire semblait rendre perceptibles à la vue leurs mouvements silencieux, comme un pied suspendu, immobile, peut donner aux yeux l'illusion de la danse.

Ce qu'on nomme ici-bas l'amour m'apparut alors dépouillé, dans sa simplicité redoutable.

Le sentiment comptait pour peu de chose dans les oscillations de ces balances sublimes.

Que pèsent, en face de l'éther, de ce globe oculaire aveugle, illimité, les regards noyés de tendresse ?

La voix du cœur était sans portée, comme une plainte que nul n'écoute, comme un grelottant tireli d'alouette sur la blancheur des flots d'automne.

Seul, l'instinct, l'instinct pur et nu, emplissait de son large cri le désert éternel.

Comme une force de la nature parmi ses grandes sœurs, la Vénus humaine entrait dans la ronde.

Son sourire cruel gardait tout son sens, mais les seules larmes admises étaient celles de la volupté.

Car le rythme de la vie c'est, par tout l'univers, l'ascension du désir ; tout le reste n'est rien qu'un songe fiévreux, une haleine de malade, l'odeur anticipée du tombeau.

Bégonias serrés, mosaïque écarlate, giroflées mielleuses en touffes qui bourdonnent, chrysanthèmes invraisemblables, et la rose dont le nom suffit, comme on dit : la beauté.

Toutes les rieurs appelées à l'aide, le ban, l'arrière-ban, selon la saison.

Toute l'armée des fleurs immobile, comme ane garde qui veille à l'entour d'un palais.

Sous les traits du soleil, sous les lances des 3iuies, les vides aussitôt comblés.

Après celles-ci, d'autres encore et, après la

disparition des dernières, le rempart des verdures et des branches driver.

Une défense de vieux arbres contre la curiosité des passants.

Une barrière enchantée entre la vie et quelque chose qui est pire que la mort.

Un rideau de couleurs vives devant la plus noire des nuits.

Une conspiration de parfums, de clartés dans les feuilles et de chants d'oiseaux, pour détourner l'esprit d'une unique pensée.

Toute la grâce du végétal, sa fraîche vue, sa pure haleine, comme la seule consolation qui demeure, comme une suprême pitié du monde au seuil d'un asile interdit.

La cour d'honneur à l'italienne, à qui donc fait-elle honneur ?

Elle est carrée, et, rectiligne, au pied des tilleuls taillés, se ramasse l'ombre, à midi.

L'ombre, en juillet, d'un bleu épais, tout empâtée d'odeurs trop douces comme une confiserie d'Orient.

O beau bleu de l'ombre chaude, surabondant, chargé de vie, pourquoi ici nous accables-tu ?

Pourquoi faut-il que notre cœur s'écrie : " Eté splendide, épargne-nous ? "

Sous un portique se dressent, dans l'intervalle

des piliers, des vases pleins de fleurs encore.

Des fleurs dans un vase, ce sont des fleurs offertes, choisies, élevées au dessus de la terre, comme avec les bras, dans le creux des mains. Mais pour qui cette offrande ?

Dans une paix conventuelle les heures tournent si lentement !

Comme, à la promenade, des nonnes, l'une derrière l'autre, voilées, pareilles et du même pas.

Ou bien, plutôt, des recluses contraintes à quelque obédience, rêvant toujours d'évasion.

Si ce n'est point là un cloître, il n'est cloître en nul couvent qui ait clôture plus forte.

Si ce n'est point une prison, nulle geôle n'a tant de portes ni semblables froissements de clés.

La règle, c'est la bienveillance — rigoureuse, de tous les instants.

Ecoutez le son de la cloche qui tinte pour le repas ! Oh ! sentez tout ce qu'il y a, dans cette claire sonnerie, de sollicitude inflexible !

La cour d'honneur à l'italienne, à qui donc fait-elle honneur ?

A qui la pierre rend hommage les fleurs aussi sont dédiées.

Le malheur... il faut me comprendre, c'est ici le château du plus grand des malheurs.

Si vous croisez sous les arbres un serviteur de ce château, il vous saluera d'un bonjour en vérité singulier.

Dans le geste nul faux empressement.

Dans la voix nulle note obséquieuse.

C'est une nuance imperceptible d'un respect qui n'a point égard à la mise du visiteur.

Politesse de l'âme qui, usant du mot banal, le relève, le renforce d'un rapide regard vivant : " Frère, je t'ai reconnu, je te salue, mon frère ! "

Mais, en même temps, ce salut — à moins

qu'il ne vous dépasse — vous grandit, vous confère un privilège écrasant.

Comme, sur le passage d'un convoi funèbre, on se découvre, dans les rues, devant la majesté de la mort, que représentez-vous donc de triste et d'éternel devant quoi l'on s'incline ?

Le malheur — il faut me comprendre — c'est le respect de ce malheur qui s'étend jusqu'à vous, jusqu'à moi, qui s'allonge sur moi comme une ombre.

N'est-ce pas ainsi que la mort est présente dans les larmes de ceux qui restent ?

En leur personne vêtue de noir n'est-ce pas la mort qu'on salue, mêlée à la douleur, comme deux images superposées sur la même plaque sensible, et tantôt c'est l'une et tantôt c'est l'autre qui émerge du fond obscur.

Même ne dirait-on pas que cette mort en

deuil, qui regarde sans voir de ses pauvres yeux rouges, est plus proche de nous, plus humaine que la mort véritable, incompréhensible et déjà si distante avec son étrange pâleur, ou légendaire et fantastique avec ses orbites creuses ?

Mais la mort est la mort, on l'appelle par son nom, car elle est commune, publique, affreusement ouverte à tous : elle est le grand hall populaire, et Ton voit de partout les ténèbres du porche où s'engouffrent tous les chemins.

Ce malheur, non : il faut comprendre. Un couloir secret y conduit.

Et moi aussi je pleure un ami disparu, mais avant le tombeau.

Vous qui révérez dans la mort une pensée éteinte, si faiblement qu'elle ait brillé, dans quel esprit d'humilité devez-vous approcher avec moi d'une mort-vivante qui est le vacillement même de cette flamme sous un souffle inconnu !

Le masque pâle, aigu, rasé, Le balancement cTun funambule, Je ne sais quel air d'être posé Comme un oiseau sur une tuile, Toujours gonflant comme une bulle Quelque espoir d'avenir tranquille ; Bons yeux de myope, bruns et doux, Fourrés de malice par dessous ; Une lèvre qui s'offre et veut dire :

Cœur d'enfant, cœur étonné ;

L'autre, moqueuse, qui retire Ce que la première a donné ;

Tantôt un doigt levé, tranchant, Fier d'un mot qu'il croit méchant, Tantôt grave, lisant un livre Comme un écolier sa leçon ; Chaque matin, enivré de vivre, Ravi de siffler sa chanson.

Encore de toi n'ai-je tracé, Mon ami, qu'un plat portrait

Au simple trait.

Ce qui fit ton charme a passé

Entre ces lignes.

Que reste-t-il ? un amas de signes Eteints, du noir sur du blanc,

Au lieu du feu Tremblant Et bleu.

Mais, par delà le sens des mots, J'aurais voulu que leur cadence Menât comme ta vie une danse Supérieure à tous tes maux.

J'aurais voulu, loin de décrire La finesse de ton sourire, Que mon vers léger sourît Du même pli fin que ton esprit.

Mais seul, peut-être, un chant de flûte Eût pu, déchirant le voile noir Derrière lequel ton âme lutte, Tel que tu fus te faire voir.

Il faut comprendre : songez aux passants solitaires que charrient les grandes villes.

Songez à vous-mêmes, à nous tous, ouvriers que nous sommes, quel que soit notre emploi, ouvriers de Paris, quand, à la débauchée, nous aspirons l'air frais de la rue comme un souffle de liberté.

Court répit entre deux batailles, étroit loisir resserré entre la fatigue du jour et les tracas du lendemain.

L'âme qui étouffe se précipite à cette fente, à cet interstice azuré.

Chacun de nos pas sur le pavé humide est une reprise de possession, une conquête nouvelle de la terre, pour une durée brève et précieuse.

Tous les espoirs tournoient avec les lumières.

Le vacarme assourdissant isole le marcheur dans son rêve.

Peu à peu les contours des choses ont perdu leurs arêtes ; rien n'oppose plus aux écarts de la pensée de barrières précises ; une cité fantastique étincelle dans la brume; le monde de l'imagination s'installe, profond et bleuâtre, en même temps que la nuit.

C'est bien alors qu'une cervelle humaine est comme un bol de punch enflammé.

Où courent ces milliers d'ombres sous la pluie qui les fouette ?

Que d'aiguillons divers emploie la nature, combien d'autres, empoisonnés, la civilisation invente, pour exciter à vivre ces malheureux !

Des mirages, des mirages dans les glaces ruisselantes, dans les satins gris de la boue !

Le pauvre est riche et se dit : M Je ferai tant de parts de ma fortune", car il s'accorde aussi le luxe de se montrer généreux !

L'artiste obscur voit son nom qui flamboie; il méprisait la gloire, il la dédaigne encore, mais cette fois sans amertume, avec un fier sourire, comme un royaume à lui.

Le barbon galant renifle sans risque l'odeur du fruit vert.

Le timide regarde en face, le lâche est un héros.

Que de belles actions en un clin d'oeil accomplies ! Que de crimes surtout commis dans le secret des consciences par les plus honnêtes gens !

Tous les gêneurs décapités !

Et vous, bons vieux parents, assis là-bas, dans vos provinces, au coin d'un feu économe, un petit calcul de votre cher fils vous a, dans l'instant, supprimés.

Mais, pardessus nos souhaits mesquins, Paris, c'est ton noble vœu qui monte le plus haut dans le ciel, car ta lueur est autre chose que le reflet d'une ville quelconque dans les nuages errants !

Quel bureau de statistique fera le compte des chimères que, depuis des siècles, à toute heure, tu consommes sans calmer ta faim ?

Loin de te ralentir, le poids du passé te pousse en avant la tête la première : ah ! tu vas tomber ! non, tu te relèves, la course est la loi de ton équilibre, et tes enjambées donnent le vertige.

La route s'allonge, mais derrière toi : tu n'en suis aucune, mais tu traces la tienne de l'avancée de ton front dans l'avenir inconnu.

La clarté de ma lampe autour de ce poème, est-elle un atome de la nébuleuse ? quel sera mon sort dans le tourbillon ? étincelle qui monte ou cendre qui glisse ?

Capitale des enchantements, l'ami dont je parle était dans ton rire une note acide : pourquoi l'as-tu rejeté ?

Nuls yeux plus que les siens ne brillaient de plaisir au spectacle de tes féeries : pourquoi l'as-tu égare r

Nul ne sut mieux que cette âme railleuse discerner dans les lignes de tes modes changeantes le dessin éternel : pourquoi l'as-tu puni de t'avoir tant aimée ?

Si la mort germe dans la vie, si la maladie est dans la santé, chacun de nous peut se perdre ainsi, comme on dit, dans les vieux contes, qu'un enfant se perd dans les bois.

D'ordinaire, à la fin d'un songe, un choc nous révèle que notre âme atterrit ; nous retrouvons, déçus et pourtant rassurés, les labours plats de l'existence, et notre avare lopin et l'antique charrue : notre progéniture bruyante et le terme à payer. /

Car ceux qui ignorent ces réalités ne connaissent point la valeur du rêve : la poésie vraie, qui

comprend tout l'homme, part de la prose, s'élève au dessus d'elle, et puis y revient comme l'alouette au sillon.

L'oiseau lui-même tient du cerf-volant : l'instinct, comme un fil invisible, des hauteurs de l'air le rattache à son nid.

L'esprit qui vagabonde tire sur la ficelle ; la raison en bas attend son retour ; la mémoire cachée se prépare dans l'ombre à le ressaisir : " Rappelletoi ton nom, ton âge, ton histoire, prends ma main, voici ta maison. "

Mais il peut arriver, un soir, qu'on s'aventure trop loin.

On était sorti comme de coutume : " Je reviens tout à l'heure. "

Comme de coutume, sur le trottoir, nos

rêveries familières nous avaient aussitôt rejoints.

Comment aurions-nous remarqué le changement de leurs visages, ces paupières baissées qui méditent un mauvais coup ?

Elles nous tenaient au cœur, elles nous étaient si chères, si connues dans tous leurs recoins, dans leurs sautes d'humeur et dans leurs bizarreries !

Nous les aimions, parbleu, autant que nousmêmes, avec une pudeur jalouse, une délicieuse honte, comme un vice inavoué.

D'autres que nous se seraient moqué d'elles, disant : " C'est absurde ! quelles billevesées ! '

Elles étaient cette intimité qu'on ne partage avec personne, qu'à l'approche de son semblable chacun renrerme sous cent clés, les pensées fantasques de la solitude, celles qu'aux minutes les plus imprudentes, dans le délire même de l'amour, on laisse à peine entendre.

Oui, vraiment, je vous le demande, comment nous serions-nous défiés !

Cependant, voyez la traîtrise, au lieu de nous accompagner à la distance convenable, distraites, amicales, parlant de temps à autre et parfois se taisant, ce soir-là elles nous encadraient comme un prisonnier.

Ainsi le condamné s'avance, livide, entre les valets du bourreau.

Encore le condamné sait-il, dans le dur trajet, que ceux-là qui le soutiennent l'ont renié comme un de leurs frères.

Mais nos rêves ! Ah ! nos idées, c'est entendu qu'elles nous trompent ! nous les trahissons bien nous-mêmes selon le vent !

On forme avec elles de ces faux-ménages où chacun triche à qui mieux mieux.

Végétations de surface, lentilles d'eau sur l'étang.

Et quand, par hasard, quand, par impossible, ce qu'on nomme une idée est une chose à nous, elle change de nature, croyez-moi, et devient un rêve.

Mais nos rêves, nos rêves fidèles, eux, la flore des profondeurs, eux qui plongent leurs racines dans l'épaisseur du tissu, dans la moelle et dans le sang !

Nos rêves dont les tiges frêles, ce frisson dans la brise, sont l'extrême aboutissement, le tout dernier foisonnement d'une plante disparue !

Nos rêves multipliés par boutures à travers les siècles, de père en fils !

Quoi ! les voilà qui, par sombre magie, prennent un corps, un corps opaque, et font écran sur le monde, et se substituent au monde !

Les voilà tous qui nous cernent, nous empoignent, nous entraînent !

Hélas ! c'en est fait de nous : on est un homme escamoté.

A quel moment le sortilège a-t-il commencé ? A quel moment encore, d'un brusque recul, et des pieds et des poings, d'une révolte de tout l'être, aurait-on pu se défendre, s'arracher de cette étreinte, revenir sur ses pas ?

Trop tard. La frontière est franchie, Paris est loin déjà...

Ce ne sont plus les bonnes rues où l'on naviguait sans carte, c'est un labyrinthe où, depuis l'entrée, le sol descend, descend toujours ; mais la pente d'abord est presque insensible.

Cela s'est très bien passé, pas de scènes, pas de cris.

Pourquoi souris-tu ainsi de ce sourire délivré ?

D'habitude, notre sourire laisse voir par transparence comme des ombres sur le rideau d'une fenêtre éclairée : silhouettes de pensées plus ou moins définies, allant et venant dans le fond de la chambre.

Les préoccupations ne manquent pas, dont les contours sont nets, ni les doutes non plus burinés dans l'esprit ou gravés à l'eau-forte, précis et profonds, et d'un noir magnifique.

Mais ce peuvent être aussi les souvenirs flous

d'anciens plaisirs gâtés, d'anciens soirs de défaites : ce qu'on appelle l'expérience, et dont la plus heureuse est une désillusion.

Ou, plus vague encore, cette humeur inquiète qui va de l'impatience à l'angoisse, et qui, inséparable de notre destinée, n'est que la conscience diffuse de la vie, le sentiment d'une question posée à chaque sursaut du coeur, éternellement la même, éternellement suspendue.

Mon ami, pourquoi souris-tu de ce sourire sans ombres, oublieux, ravi en extase ?

Du présent difficile, et de toute mémoire, et du triste sort commun ton sourire est si détaché !

Pourquoi, mon ami, ce sourire qui derrière lui n'a plus rien, rien que la flamme d'une bougie dans la chambre vide ?

Tu n'es donc plus un des nôtres ! tu n'es donc plus un de l'équipage sur la vieille coque pourrie ?

Vois, à la barre du gouvernail, la grappe de l'humanité, nos fronts soucieux, nos muscles tendus, et les jours et les nuits déferlant sur le pont ?

Ton désintéressement est épouvantable.

Mais ta gravité l'est-elle moins ?

Un si grand sérieux est-il de ce monde ?

Quel brusque vieillissement ! quel affaissement, tout à coup, de ce qui, dans un visage, se redresse avec quelque confiance, aspire tant soit peu au bonheur, comme la feuille se hausse du côté du soleil !

Tous les traits tirés vers le bas comme des fils-à-plomb, le masque entier coulant à pic, absorbé, englouti dans une méditation funèbre.

On croirait que tu viens d'apprendre, chuchotée à ton oreille rapidement, en trois mots, une

nouvelle si accablante que l'avenir par elle est soudain barré.

Ou de découvrir un secret qui ruine ta dernière espérance.

Une telle expression de tristesse condamne toute la vie : s'il est vrai que la face de l'homme, quand ce ne serait qu'une seule fois, peut refléter ce fond lugubre, quel optimisme de l'école prévaudra contre ce miroir ?

Mots à tout aller, mots de chaque jour,

Habits râpés jusqu'à la corde,

Pièces d'argent passant tour à tour

Des sacs des peines aux doigts de l'amour,

Les seuls mots pleins de miséricorde,

L'unique instrument qui s'accorde

Avec le ton des cœurs émus,

Encore une fois soyez promus

A la dignité la plus haute :

Celle d'accueillir comme un bon hôte

La douleur qui tremble et bégaie.

Vos douces figures sont fatiguées,

Depuis le temps que sur le pas de votre porte

Vous la relevez à moitié morte,

Et lui rendez chaleur et voix.

Ouvrez, bonnes gens, encore une fois :

Elle a buté au seuil ce soir !

Que demande-t-elle ? un banc où s'asseoir,

Un coin dans la rougeur de l'âtre :

Or, c'est vous l'âtre et l'escabeau.

Va, mot cherché, va, mot trop beau, Va-t-en faire fortune au théâtre !

Prends, avec la complicité D'un acteur qu'on dit très moderne, Cet air contenu, brutal et terne, Qui joue à la simplicité !

Et toi, mot fat, sot comme une rime, Mot sonore, étincelant, sublime, Poing au côté, chapeau de travers, Va, pousse ta note au bout d'un vers ! Et toi, joli mot, mot d'esprit, Reste au salon ! et retourne au livre, Mot bien écrit !

Vous seuls savez ce que c'est que de vivre, Vieux mots limés du vieux langage, Devenus transparents avec l'âge, Mots d'un cristal qui tient enclos Le souvenir d'avoir pressé des fleurs.

Incolores ? eh ! quoi, comme les pleurs. Etouffés ? oui, comme les sanglots.

Vous, usés, chers vieux mots, que dis-je ?

Ai-je oublié par quel prodige

L'antique souffrance ne vieillit point ?

Ah ! Dieu, l'ancienne, comme elle nous point !

C'est vous, le premier cri qu'elle arrache,

Vous, le premier sang qu'un blessé crache.

Défraîchis, vous, routiers du sort,

Vous à qui chaque misère ajoute

Un sens de plus, un trait plus fort ?

Non, mais poudreux d'une très longue route.

Vous qui, sachant comme il en coûte Au coeur fier d'avouer son deuil, Rompez les sceaux, violez l'orgueil, Vous, pâlis, effacés ? non, pâles D'une mortelle pâleur, ah ! peut-être.

On hésite, et c'est comme un râle, On parle enfin, on va connaître, Palper comme un corps évanoui, Comme un cadavre percé d'une lance, Tout son mal jusqu'alors enfoui Dans les caveaux sourds du silence.

Ce sont des mots comme on en dit, Tout plats, sans rien d'abord qui frappe, Mais où brusquement s'ouvre une trappe : Des mots plats qu'on approfondit.

Ce sont de communs mots terre-à-terre, Qui ne font pas de bruit, marchant pieds-nus, Clairs pour tous et voilés de mystère, Familiers et gros d'inconnu.

Drus, brefs, triés, passés au crible

Des grands chagrins, Ce sont des mots pareils aux grains

D'un blé terrible ;

Durs grains de l'angoisse et du soupçon,

Faits d'une pensée Où la douleur comme une moisson

Est condensée ;

La douleur de demain, toute une mer

D'affreux épis, Des jours et des ans de pain amer,

De mal en pis.

Des mots espacés comme ces gouttes Qui pleuvent des cieux noirs largement, Quand, les nerfs tendus, on écoute, Comme un lourd tombereau sous une voûte, Rouler l'orage dans l'éloignement.

Ce sont des mots comme en voici :

" Qu est-ce qu'il y a ? qu'as-tu ? réponds nous ! "

Où toute la vie est comme à genoux,

Où toute l'âme se rend à merci.

Menus objets, pinceaux, crayons...

Celui-ci vous range avec minutie, celui-là préfère à Tordre évident l'arrangement plus intime d'un désordre connu, combinaison brouillée de chiffres dont il possède seul les nombres.

Aquarelles dans les cartons, livres sur les rayons...

Ce qu'on sait caché à portée de la main, et ce qui compose le léger décor indispensable à nos aises : entourage choisi, cercle magnétique où l'âme cesse de feindre et, le soir, se détend, installée dans son propre reflet comme, au centre de son halo, la lumière.

L'encre de Chine et le godet à leur place assignée, et la gomme qui va et vient et qu'on cherche toujours.

Petites choses soumises, esclaves de nos manies, de nos méthodes puériles, de notre attachement à des riens, ces riens eux-mêmes.

Douces choses muettes, humbles formes visibles que prend le silence de la maison.

Le chevalet plein d'attente, plein de promesses, plein de reproches...

Et la guitare pendue au mur, comme un romanesque sentiment, qu'on cultive et dont on sourit.

Démons du foyer, dieux lares, amis, confidents, témoins.

Témoins des discussions interminables dans les fumées de l'esthétique et du tabac.

Témoins du travail, de ce profil à contre-jour

tant de fois penché, près de la fenêtre, sur la table

à dessin.

Témoins d'un bonheur disputé par la vie,

nullement pareil à quelque paix armée, semblable

plutôt à un terrain piétiné, jamais perdu, conquis

sans cesse, un bonheur comme une suite de victoires dans une guerre de montagnes où les forces s'épuisent.

Témoins de ce qu'à Paris il est dépensé chaque jour de trésors spirituels, de ce qu'il peut y avoir de tenue, de crânerie, d'aristocratie vraie au purgatoire de la bohème.

Témoins, soyez-le aujourd'hui de ce drame atroce : votre maître qui s'en va, qu'on emmène par trahison ; car nous l'avons trahi : tout à l'heure il chantait !

Et maintenant, vous gisez là comme un bric-à-brac misérable, inanimés.

Amateurs cultivés, connaisseurs délicats, Emportez vos certificats D'élégante et fine industrie,

Et laissez-nous,mes chers messieurs,on vous en prie !

Pour rendre à notre ami les respects qui sont dûs A l'artiste, à ses maux, à ses efforts perdus, Quelques uns suffiront, ceux dont la vie étrange Apparaît du dehors comme un désordre vain, Mais dont l'œuvre est reliée à leurs jours, comme un vin Aux soleils de l'année où mûrit la vendange.

Ceux-là mes vers iront les chercher un par un, Car, n'étant point des vers qui crient pour qu'on

[s'attroupe, N'étant point marchands de drogue aux carrefours du

[commun, Certes ils auront du mal à rassembler leur groupe. Ils devront quelquefois entreprendre un voyage, Passer les mers, pour joindre, à un sixième étage Ou dans la paix des champs, un ou deux inconnus, Pour tenir, comme on tient un oiseau qui palpite, Et sentir battre un peu plus forf, un peu plus vite, Un coeur ou deux serrés dans leurs doigts purs et nus. Mais surtout ils viendront, visiteurs familiers, Rêver, les jours d'automne, en ces coins d'ateliers, Où, quand la pluie et le vent font assaut sur le verre, La clarté des ciels gris est plus qu'ailleurs sévère. A tous ceux dont l'orgueil est de sculpter ou peindre Ils diront, mon ami, tes yeux qui n'ont su feindre Que la gaîté, parfois, quand ta verve était lasse, Et ton martyre enfin, en pleurant, à voix basse.

Quand je songe à la lourde porte qui s'est refermée sur toi, ce n'est pas une métaphore, une vieille figure de langage que mon esprit fatigué utilise encore une fois pour fixer ses tristes idées.

Je revois une odieuse porte épaisse et matelassée, qui baille et où tu disparais, et qui paresseusement, comme une mâchoire, retombe sur ses bourrelets.

Rien ensuite qu'une surface unie, un hideux rectangle de toile cirée, noir et lisse comme une eau dormante affleurant les bords d'une fosse profonde.

Le silence et rimmobilité.

Ce qui s'est passé derrière cette porte, quand soudain tu t'es trouvé seul, cela, non, ne m'en parlez pas, il ne faut pas en parler.

Mais j'ai beau secouer la tête en me bouchant les oreilles, le démon est dans ma tête, comme un souffleur dans sa boîte.

A peine ai-je dit: "Je ne veux pas, je ne veux pas y penser ! " qu'aussitôt il me chuchote : " Muré, enterré vivant !"

Nous étions là trois camarades qui, l'horrible chose accomplie, avons regagné, tremblants, une automobile au bord d'un trottoir.

L'heure était tardive, et l'endroit, désert ; et ce groupe hésitant, cette voiture arrêtée, tout cela ressemblait à une louche aventure.

Comme si, mon ami, t'amusant d'un prétexte trompeur, nous avions comploté de te conduire là, pour, de nos mains, par derrière, te pousser à l'abîme.

C'était aux approches du printemps : je sens encore, appuyé sur ma bouche, le baiser mou de cette infâme nuit.

Et voici bientôt toute une longue année que je refais chaque semaine ce chemin où l'angoisse augmente depuis le départ jusqu'au but.

Voici déjà presque un an que je salue chaque semaine le pont, la berge et le moulin.

Le moulin au bord du canal fait un tic-tac de grosse horloge qui calculerait les saisons.

Un matin, sort de la terre comme une fine buée qui enveloppe les arbres d'un nuage verdissant.

Quelques jours plus tard, c'est une vraie dissonance, une vivacité de tons excessive : toute

feuille a sa pointe d'ivresse, tout brin d'herbe hausse la voix.

D'une multitude de petits cris se compose une clameur douce qui remplit le ciel lavé.

Quelle naïve explosion ! quel entraînement à la légère ! quel oubli incompréhensible des leçons du passé !

Puis, toute cette allègre enfance mûrit, prend du corps, atteint son poids de beauté ; les frondaisons trouvent leurs lignes, ordonnent leurs masses contre l'azur tendu ; la vie des feuilles, comme la nôtre, projette une ombre sur le sol.

Puis vient la raideur, et puis la cassure et la chute en tourbillons.

Et le moulin, pendant des mois, tourne sa roue dans la brume.

Et, de nouveau, un jour, c'est la même poussée, la même crise de joie, la même fugue soudaine, la même absence de mémoire.

Chemin de printemps, d'été, d'automne, chemin d'hiver, chemin de printemps....

Est-ce une consolation ou une dernière tristesse, que ce qui d'abord nous semblait la plus insupportable horreur puisse à la longue prendre à nos yeux une physionomie familière ?

Faut-il croire que c'est la surprise, l'émotion d'une attaque imprévue qui rend la douleur déchirante ?

Sans ce coup de fouet qui la redresse comme une bête endormie, l'âme ne connaîtrait-elle qu'une douleur résignée ?

Un brutal réveil l'oblige à se défendre ou, du moins, la force à gémir, mais, l'étonnement passé,

comme elle accepte vite le deuil et l'injustice !

Dans le pire des sorts elle trouve un coin où camper.

Il n'est peine si profonde, infirmité si cruelle qui ne finisse, avec le temps, par être une compagnie.

L'homme, au cours des âges, a-t-il tellement souffert que notre cœur en conserve comme un morne pli, et que notre œil, dès l'enfance, n'ait déjà plus que des regards atones pour le malheur d'autrui ?

Ou bien, au contraire, la pression de la vie est-elle en nous si haute que son jet emporte tout ?

Vivre, vivre, encore vivre, cela seul peut-être est un tel bienfait qu'on prend tôt ou tard son parti du reste !

Hé ! sans doute on réclame, chaque fois qu'on est frappé, mais bientôt c'est par raison, par besoin entêté de logique, par un absurde souci d'universelle légalité : simple réserve de style au bas d'un acte enregistré, qui s'en va rejoindre dans la poussière tous les vieux contrats iniques.

Je me suis, par exemple, demandé souvent : " Qu'est-ce que les pauvres attendent, pour crier qu'ils en ont assez ? M Cependant, la révolte est rare, ils s'accommodent de leurs taudis.

Assurément il y a dans la lumière du soleil un principe de réparation, de renaissance indéfinie, une panacée éternelle.

La vie assimile nos maux à sa forte matière, comme le feu antique, sur l'autel des sacrifices, se nourrissait chaque jour du sang répandu.

Ainsi, certains jours encore, quand je cause avec toi, tous deux paisibles, renversés dans de profonds fauteuils de cuir, il m'arrive par moments d'oublier où nous sommes.

Ton esprit, revenu des années en arrière, joue distraitement dans un monde enfantin ; mais tes récréations futiles, j'y prends goût moi-même.

Ces idées sautillantes, ces lectures émerveillées, ces étourderies et ces découvertes s'accordent en moi à des choses anciennes, à toute une vie puérile qui se continue dans mon cœur.

Rien d'extraordinaire et, surtout, rien d'effra-

yant ; l'apparence, plutôt, d'une grande douceur : deux amis qui se retrouvent de plain-pied, face à face, dans une clarté innocente.

L'atmosphère est si limpide que les feuilles d'un arbre voisin de ta fenêtre sont comme ciselées dans l'or vert, et la substance du ciel sans tache ressemble à de l'émail appliqué sur la vitre.

Le regard d'un Créateur attendri baigne les murs de sa lumière : satisfait de son œuvre, le Seigneur la contemple et paternellement la bénit.

On aperçoit au loin, par delà les clôtures, aux bords d'un vaste horizon, quelques cheminées d'usine : ont-elles une autre réalité que d'être un détail minuscule dans un tableau, qui lui-même ne paraît exister que pour le délassement des yeux ?

Le calme, la pureté de l'air, cette délicieuse sensation d'allégement et presque d'impondérabilité que procurent les lieux élevés, s'associent aux souvenirs de mes longues stations dans les monastères de Russie, qui dominent de haut l'immense plaine étalée, et où l'on n'entend aucun bruit, sauf les continuels murmures de l'espace

et, parfois, des sons de cloches en querelle avec le vent.

Et, ici comme là, dupe d'une illusion, aspirant le silence comme une vapeur d'opium : " Ne voilà-t-il pas, me dis-je, la retraite que j'ai si souvent rêvée ? "

Une autre fois, c'était au jardin, tu mis sous mes yeux des dessins terribles, rehaussés de rouges violents : les postures, les enlacements d'une priapée maladive.

Hélas ! mon ami, de nous deux n'était-ce pas moi le plus troublé ?

Quelle douloureuse obsession couve au fond de notre cœur, toujours prête à se renflammer ?

Ainsi, pendant les chaleurs de la canicule, l'incendie dans les bois de pins, avant même qu'il n'éclate, est déjà là qui semble attendre, dissimulé dans les aiguilles sèches, dans l'écorce résineuse.

Pauvre décence, pauvres convenances, pauvre enveloppe de paille !

Qui dira, qui enfin osera dire, comme on fait l'aveu d'une chose grave, d'un mal secret qui ravage la vie, jusqu'où va chez certains la hantise de la femme, dans quels tourments les jette l'idée seule de son corps, et comment ses approches alimentent leur fièvre au lieu de l'apaiser ?

Là encore les voies de la raison croisent les chemins du délire : le banc où nous étions assis était à l'un des carrefours.

Cependant, mon ami, ayant communié avec toi dans le même égarement, je me levai, je partis : devant moi les portes étaient grandes ouvertes, nul ne songea à m 'arrêter.

Nous étions sortis de nos baraquements...

On s'équipe avec lenteur, avec une maladresse incroyable; on rattache à tâtons, sous le sac, une courroie qui pendait ; d'une bouche qui baille tombe une grosse plaisanterie, une de ces bourdes militaires qui reviennent toujours les mêmes, comme un hoquet d'ivrogne.

Les pieds traînent, les corps titubent : un troupeau de somnambules.

Il faut s'y reprendre à plusieurs fois pour

compter jusqu'à quatre : " Un, deux, trois... trois... — Au temps ! " Tout est à recommencer.

On n'est pas borné à ce point, un abrutissement si complet n'est qu'à demi naturel : c'est un jeu, un pari, une farce muette poussée jusqu'à l'absurde avec placidité, chacun, par un accord tacite, s'appliquant à faire la bête plus et mieux que son voisin.

Enfin, on s'était mis en marche, et cette stupeur et cette stupidité particulières au troupier oisif, positivement malade d'ennui, on les avait à chaque pas secouées le long du chemin.

Cette enveloppe flasque, cette peau d'éléphant, on l'avait dépouillée.

Et maintenant, les faisceaux formés, nous restions derrière eux, au repos, comme des chevaux qui soufflent au sommet d'une côte.

C'est une chose étrange comme une troupe en armes communique à ce qui l'entoure un caractère de gravité : la nature elle-même en semble impressionnée.

Banal duo, direz-vous, que le vert chante avec le rouge, effet si prévu qu'un bon peintre l'abandonne au chromo.

Non, c'est quelque chose de beaucoup plus caché, il faut, pour le voir, y songer.

Ces ondulations de forêts tranquilles, ces plans allongés que la brume définit, de plus en plus

l66 LE DESSOUS DU MASQUE

pâles, de plus en plus étroits jusque l'extrême ligne bleuâtre.

Cette ogive idéale du ciel qui s'élance de l'horizon et passe au dessus de nos têtes, à des hauteurs qu'on ne sait plus, indifférentes.

La lisière du bois, la ferme isolée, le mur de pierres sèches en avant du village.

Ces lopins de terre cousus bout à bout, ourlés de haies vives et de peupliers.

Et toute cette campagne, j'insiste, tellement calme, comme en prière sous le portique de l'infini.

La paix des champs, humble et grande.

Les pacifiques travaux des champs, qui plus que les autres semblent bénis, parce qu'ils sont les plus anciens, parce qu'on s'imagine que Dieu personnellement les a connus dans l'enfance du monde, et les a lui-même ordonnés.

A tel point que les variations de l'atmosphère, en ce qu'elles sont liées à ces travaux, apparaissent encore un peu au poète et aux vieux paysans comme des variations de l'humeur céleste, les gelées et les grêles comme un prolongement

atténué des colères bibliques, et les beaux étés et les pluies bienfaisantes comme des largesses du Tout-Puissant.

Cette patience, cette sérénité, ces traditions, ces recommencements, toutes ces antiques pensées, tous ces sentiments éternels qui montent des espaces cultivés comme une musique religieuse.

Cette harmonie, pour la couvrir, ces douces images, pour les éclipser, il suffirait cependant que, partie d'un point invisible, s'élevât dans le lointain la grande voix sourde du canon.

Comme un décor de toile soudain tremble et s'effondre dans l'obscurité d'un brusque changement de scène, le paysage que voici disparaitrait en un clin d'oeil.

Seulement dans cette féerie redoutable rien ne bougerait en apparence, ni la lisière du bois, ni la ferme isolée, ni la distance de l'une à l'autre : la carte du terrain serait toujours exacte, les mêmes cotes, les mêmes hachures correspondant aux même plis.

Les choses, au contraire, reraient voir un visage encore plus attentif, encore plus immobile,

mais, à ce signal du destin, quel profond bouleversement s'accomplirait en une seconde derrière leur masque étonné !

Quelle répercussion aurait-il par le monde, quel retentissement dans l'avenir, le premier coup de canon qui commencerait la guerre !

Le sort jeté, la partie engagée, la face de la vie brutalement retournée !

Qu'un jour — un jour qui n'est pas loin, peut-être — cette rude voix pathétique puisse faire refluer depuis la frontière les nappes d'azur paisible étalées sur la France, comprenez donc que c'est cela, c'est le sentiment de cette menace qui donne à l'entour des soldats une expression sévère, concentrée, fatale, au plus riant tableau.

Je vois, du tertre où je suis assis, l'horizon tendu comme une chaîne entre les faisceaux alignés : ne dirait-on pas qu'il s'appuie sur les trépieds des fusils, comme si, à l'approche d'un danger, le profil de ces plaines cherchait là sa défense ?

Le mur de pierres sèches en avant du village prend tout à coup un air renfrogné, défiant !

La nature entière se tient sur ses gardes : tout en elle, par avance, devient cible ou abri, car il n'est champ qui ne puisse être un champ de bataille demain.

Tenez, là-bas, cette prairie... Il se pourrait que demain, lancés au pas de charge dans un pré comme celui là...

Mais enfin, s'il le fallait, saurions-nous du moins pourquoi ?

Ailleurs j'ai dit mon coin de terre

Et mon adoration de Paris.

Tous les souvenirs qui me sont chers,

En remontant du fond de ma vie,

Recomposent par leur mélange

La grande figure de ma Patrie,

A la fois confuse et poignante.

J'ai rencontré, dans ma carrière D'homme imprudent et vagabond,

Au loin, dans une ville étrangère, Un pur latin caustique et bon Qui maintenant, hélas ! n'est plus, Un vrai ancien qui m'a reçu A son foyer et dans son cœur.

C'était bien le sel le meilleur, Un soleil piquant à Moscou, Notre midi, entendons-nous :

Le fin midi, classique et clair ; C'était, en Russie, un libraire, Un vieux libraire français.

J'ai cet intime orgueil : je sais Que ce vieux sage m'a aimé.

Quand je doute de moi, j'y repense.

Voilà donc une image de la France :

Cette jeunesse en cheveux gris, Cet humanisme et cet esprit.

Ami qui dors là-bas au cimetière étranger,

Toi qui longtemps as vu ton pays comme on voit

Par dessus un grand mur le faîte aigu d'un toit

Et un bel arbre en rieurs, le plus haut du verger,

Grâce à toi j'ai connu la douceur des minutes

Où Ton rit en famille, à table, entre exilés,

Et l'air de ta maison m'a cent fois rappelé

Q\x honneur français n'est pas un mot dont on discute.

Témoin encore ma servante, (Servante est plus noble que bonney Femme de chambre est tout à fait bas), Ma servante et ma confidente, Qu'un antique honneur environne, Quand, rituelle, à l'heure du repas, Elle fait le geste respectable De poser le pain sur la table.

Témoin l'honnêteté de Paris, Sans effort, sans dur parti-pris,

Aussi facile qu'un sourire.

— Marguerite, je vous admire, J'admire en vous tout un passé De vaillance aimable et polie, Cet instinct d'un cœur bien placé Qui, mieux qu'un principe, vous lie Au devoir et à la raison, Vous le bon sens de la maison, La vertu qui n'a rien d'austère Mais va son train au jour le jour, Vertu du peuple de la terre Le plus indulgent à l'amour.

L'amour, qu'il vienne aussi témoigner ! Notre honneur Apparaîtrait sans lui comme un rosier sans fleur. Venez donc vous aussi, n'en soyez pas fâchée,

Venez témoigner en faveur De nos façons d'aimer, ma volupté cachée. Venez. Ah ! ma main tremble au moment où j'écris, Car, invoquant ici nos baisers, tous les cris

Que j'ai recueillis sur ta bouche, C'est à nos chers secrets qu'il faut que ma main touche. Mais comment, quand déjà s'instruit notre procès, Quand mon cœur frémissant, armé pour sa défense, Veut peser tous les biens qui font l'orgueil français,

Comment ne pas jeter l'amour dans la balance ? Vaut-il mieux, si la grâce est dans notre héritage, En rougir, la lâcher à l'instant du danger ? Non, venez plutôt nue et à votre avantage, Et riez-lui au nez, au pudique étranger !

Venez, amour qu'on nous envie, Manière à nous très sensuelle

D'accoler la vie, Notre amour d'âme et de chair belle

Où tout se mêle

Et se confond,

Notre amour profond !

Notre amour, avec tout ce qui, Greffe sur lui, fleurit par lui :

Notre souci constant des lignes, Qui nous rend seuls dignes De l'antique Athènes, Notre goût inné de la forme,

Qui devant l'énorme Se sent pris de gêne.

Amour, notre amour, Qu'on dit léger, parfois si lourd, Comme un trésor qu'un solitaire,

La nuit, enterre

Dans son jardin.

Notre amour, sous un ton badin Cachant parfois des pleurs de rage, Venez nous donner du courage.

Notre amour qui toujours fut là

Au moment grave, Notre amour qui toujours mêla

L'heure du berger,

L'heure du danger, Venez, notre amour qui rend brave.

Venez, amour, tout voile ôté,

Svelte beauté,

Vénus française, Qui sur l'Olympe eût ri à Taise ; Venez tout nu, cher corps doré, Le nu divin est seul secret,

Seul pur aussi,

Venez ainsi Que, dans le marbre et dans la pierre, Nos sculpteurs vous ont figurée :

Rayonnante dans la lumière, Eternelle dans la durée !

Enfin voici plus qu'un témoin,

Voici mon juge :

C'est mon enfant, dernier refuge D'un espoir qui m'échappe et fait son nid plus loin,

Il a trois ans, il est si drôle Que nous rions, sa mère et moi ; C'est dans la farce un premier rôle :

Baisé, fessé, gâté, puni,

C'est notre émoi, Bonheur et souci infini.

l8o LE DESSOUS DU MASQUE

Trois ans, et déjà il abuse, il flaire Sous les mots grondeurs ma faiblesse immense, Et saisit l'instant où dans la colère Le pardon commence.

On dirait qu'il me nargue et lit sur mon visage

L'amour craintif que j'ai pour lui, Et quand, pour en finir, il promet d'être sage, 11 détourne aussitôt la tête avec ennui.

Telle est la loi commune, il faut donc m'y attendre: Un jour viendra, un jour sévère, Où mon enfant verra son père i De cet œil des grands fils qui souvent n'est pas tendre.

Nos enfants nous diront : " Qu'avez-vous fait? " Et nous, Faudra-t-il que, vieillards tremblant sur leurs genoux, Pareils à des caissiers embrouillés dans leurs comptes, Nous sentions à nos fronts la rougeur de la honte ?

D'un bond j'étais debout et, soudain, j'ai couru. Le poids du sac sur mon dos, le poids du fusil dans ma main : les faisceaux étaient rompus.

J'avais entendu l'ordre sans l'avoir remarqué et, d'instinct, j'avais obéi.

Il me restait de ma rêverie un sentiment puissant et vague, un peu ivre, un peu chancelant, une conviction tout étourdie de sa propre nouveauté.

Dirai-je qu'ayant atteint ce sommet mon esprit repoussait tous les raisonnements, comme on repousse du pied une échelle inutile ?

l82 LE DESSOUS DU MASQUE

Je crois plutôt que mes raisons s'agrégeaient en une seule masse, un seul bloc d'émotion compacte, d'une pression irrésistible.

Plus d'images particulières, successives, dévidées : une certitude assez vaste pour englober tous mes souvenirs, pour contenir ma vie entière rassemblée, prête à s'élancer.

Mais l'extase, la foi pure se soutient si difficilement ! Telle est notre infirmité que je cherchais déjà en dehors de moi quelque symbole matériel où appuyer mon enthousiasme, où m'en décharger sans crainte, avec l'assurance de le retrouver toujours.

Immobile dans le rang, l'arme au pied, j'implorais de l'horizon le secours de quelque signe, un miracle, une apparition.

Or, cette chose attendue se montra en effet, et, naturellement, c'était la chose la plus ancienne, la plus familière, la plus commune.

Un roulement lointain de tambours arrivait jusqu'à nous : comme un génie de la terre mal dégagé du sommeil, comme une âme à demiplongée dans l'argile gluante, ce bruit sourd rampait lourdement.

Voix du sol qui se traîne entre les sillons, et qui semble, lorsqu'elle s'élève, ne dépasser jamais le niveau de la plus haute motte.

Murmures profonds des vies qui pullulent à la surface des champs, depuis la taupe et le mulot jusqu'aux myriades d'insectes sans ailes.

Chuchotements confus, imperceptibles craque-

ments du grain qui commence à germer, prières des racines du côté des ombres, prières des tiges vers la clarté.

Mais, à leur tour, dans l'éloignement, les clairons éclatèrent.

Prenant du premier coup possession du domaine des airs, leurs notes montaient comme des fusées, tâtaient l'espace, exploraient les brises et, parfois, dans une de ces mélancolies subites de la force qui durent à peine une seconde, se laissaient couler comme des larmes,pour remonter aussitôt plus précipitées, plus ardentes.

Un souffle supérieur animait, inspirait cette sonnerie ; le cœur de l'homme lui communiquait son rythme discontinu ; toutes les pulsations d'un sang noble se prolongeaient dans ces intervalles et dans ces reprises.

C'était l'appel des foyers, l'appel séculaire au dessus des vallées, de colline en colline.

Et cet appel pour la défense, l'esprit libre et sans peur l'agrémentait d'une chanson : le cri

instinctif de la vie menacée devenait grâce à lui une apostrophe joyeuse.

L'œil cependant distinguait sans peine le petit groupe turbulent, qu'un mouvement uniforme rapprochait de nous peu à peu par saccades pressées.

Que ce carré en marche paraissait minuscule dans l'immense plaine ondulée !

Au dessus flottait comme un ruban clair, et notre régiment, dans un silence tel qu'on eût dit que chaque bouche retenait son haleine, cloué sur place, fasciné, regardait de toutes ses prunelles venir à lui cette banderolle voyante.

Il semblait bien alors que le vieil emblème, ainsi réduit par la distance aux proportions d'une alouette, fût comme l'oiseau en effet, qui ramasse une énergie violente dans un corps exigu.

Quelle respiration passionnée soulevait ce lambeau d'étoffe ! comme, à le voir ainsi frémir, on le devinait, ce fétiche, d'un caractère généreux, d'une humeur susceptible !

Bientôt les trois couleurs se détachèrent

nettement sur le ciel orageux, avec cette légère inclinaison de la hampe qui évoque l'image du navire au versant de la vague et associe l'idée des batailles à l'idée des tempêtes.

Mais, sans souci des nuages sombres accumulés autour de lui, le petit mât penché poursuivait sa route.

Et le tonnerre des tambours et le fracas des cuivres devenaient assourdissants....

Brusquement, ils se turent.

Le drapeau n'étant plus qu'à quelques pas de nous, je perçus le bruit doux de la soie plissée par le vent.

Cela ressemblait à un chuchotement, à une parole tendre qui bouleverse l'âme.

Que vous dirai-je de plus ? la démonstration était faite. Je ne pouvais que me répéter : " Comme c'est simple ! comme c'est simple !

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