‹ Les Destinées [par] Alfred de VignyChapitre 6 sur 18 · Pâte de maïs · texte numérisé non relu

Pâte de maïs

Mais elle entre à grands pas, de cet air calme et grave Près duquel tout regard est un regard d'esclave.

Le parloir est ouvert , un pupitre au milieu ; Le Père y lit la Bible à tous les gens du lieu. Sa femme et ses enfants sont debout et Técoutent , Et des chasseurs de daims, que les Hurons redoutent, Défricheurs de forêt et tueurs de bison, Valets et laboureurs, composent la maison.

Le Maître esl jeune et blond , vêtu de noir, sévère D'aspect et d'un maintien qui veut qu'on le révère. L'Anglais-Américain, nomade et protestant.

Pontife en sa maison y porte, en l'habitant.

Un seul livre et partout où, pour l'heure, il réside.

De toute question sa papauté décide ;

Sa famille est croyante et, sans autel, il sert,

Prêtre et père à la fois , son Dieu dans un désert.

Celui qui règne ici d'une façon hautaine N'a point voulu parer sa maison puritaine; Mais l'œil trouve un miroir sur les aciers brunis, La main se réfléchit sur les meubles vernis ; Nul tableau sur les murs ne fait briller l'image D'un pays merveilleux, d'un grand homme ou d'un sage ; Mais, sous un cristal pur, orné d'un noir feston, Un billet en dix mots qu'écrivit Washington.

Quelques livres rangés, dont le premier, Shakspeare (Cardes deux bords anglais ses deux pieds ont l'empire) , Attendent dans un angle , à leur taille ajusté ,

Les lectures du soir et les heures du thé.

Tout est prêt et rangé dans sa juste mesure ,

Et la maîtresse, assise au coin d'une embrasure,

D'un sourire angélique et d'un doigt gracieux

Fait signe à ses enfants de baisser leurs beaux yeux.

— La sauvage Indienne au milieu d'eux s'avance : (i Salut, maître. Moi, femme, et seule en ta présence, Je te viens demander asile en ta maison.

Nourris mes deux enfants; tiens-moi dans ta prison,

Esclave de tes fils et de tes filles blanches, Car ma tribu n'est plus, et ses dernières branches Sont mortes. Les Hurons, cette nuit, ont scalpé Mes frères ; mon mari ne s'est point échappé. Nos hameaux sont brûlés comme aussi la prairie. J'ai sauvé mes deux fils à travers la tuerie ; Je n'ai plus de hamac, je n'ai plus de maïs, Je n'ai plus de parents , je n'ai plus de pays. » — Elle dit sans pleurer et sur le seuil se pose , Sans que sa ferme voix ajoute aucune chose.

Le Maître, d'un regard intelligent, humain, Interroge sa femme en lui serrant la main.

(( Ma sœur, dit-il ensuite, entre dans ma famille; Tes pères ne sont plus; que leur dernière fille

Soit SOUS mon toit solide accueillie, et chez moi

Tes enfants grandiront innocents comme toi.

Ils apprendront de nous, travailleurs, que la terre

Est sacrée et confère un droit héréditaire

A celui qui la sert de son bras endurci,

Caïn le laboureur a sa revanche ici ,

Et le chasseur Abel va, dans ses forêts vides.

Voir errer et mourir ses familles livides,

Comme des loups perdus qui se mordent entre eux,

Aveuglés par la rage, affamés, malheureux.

Sauvages animaux sans but, sans loi, sans âme.

Pour avoir dédaigné le Travail et la Femme.

« Hommes à la peau rouge! Enfants, qu'avez-vous fait? Dans l'air d'une maison votre cœur étouffait,

Vous haïssiez la paix , Tordre et les lois civiles

Et la sainte union des peuples dans les villes,

Et vous voilà cernés dans l'anneau grandissant.

C'est la loi qui, sur vous, s'avance en vous pressant.

La loi d'Europe est lourde, impassible et robuste;

Mais son cercle est divin, car au centre est le Juste.

Sur les deux bords des mers vois -tu de tout côté

S'établir lentement cette grave beauté?

Prudente fée, elle a, dans sa marche cyclique,

Sur chacun de ses pas mis une république.

Elle dit, en fondant chaque neuve cité :

« Vous m'appelez la Loi , je suis la Liberté. »

Sur le haut des grands monts, sur toutes les collines,

De la Louisiane aux deux sœurs Carolines ,

L'œil de l'Européen qui l'aime et la connaît

Sait voir planer de loin sa pique et son bonnet, Son bonnet phrygien , cette pourpre où s'attache , Pour abattre les bois , une puissante hache.

Moi, simple pionnier, au nom de la raison J'ai planté cette pique au seuil de ma maison , Et j'ai, tout au milieu des forêts inconnues. Avec ce fer de hache ouvert des avenues ; Mes fils, puis, après eux, leurs fils et leurs neveux Faucheront tout le reste avec leurs bras nerveux , Et la terre où je suis doit être aussi leur ten'e , Car de la sainte Loi tel est le caractère Qu'elle a de la Nature interprété les cris.

Tourne sur tes enfants tes grands yeux attendris , Ma sœur, et sur ton sein. — Cherche bien si la vie Y coule pour toi seule. — Es-tu donc assouvie

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