‹ Les DétraquésChapitre 2 sur 5 · De tranquillitate animû · texte numérisé non relu

De tranquillitate animû

les folles à la Salpêtrière ; il ne me semblerait même point trop paradoxal d'avancer que, sur l'immense surface de notre planète, les fous quon enferme ne sont ni les plus malades, ni les moins intéressants .

De là, Monsieur , à vous offrir ce livre , il n'y avait pas loin . Les figures dont ces esquisses ont pour objet la mise en relief, pouvant, à des titres plus ou moins fondés, prétendre moralement aux honneurs d'une loge dans cette Babel étrange oh s'exercent votre pénétration et votre science, comment me soustraire au rêve et résister à la tentation de les placer sous votre bienveillant patronage?

Daignez, Monsieur , accepter cette dédicace qui , de ma part , est certainement le gage de la plus sincère admiration comme de la plus profonde sympathie .

Charles Barbara.

Paris, juin 1860.

Oh ! l’air divin' . . . N’est-il pas bien étrange que ces boyaux de mouton transportent l’âme hors du corps de l’homme?...

Shakespeare.

A travers les rues, un vieillard se glisse le long des maisons comme une ombre.

La courbe que décrit sa haute taille le fait ressembler à un fragment d’arceau debout au milieu des ruines. De grosses boucles grises roulent sur son cou ; les rides sillonnent son front d’arabesques profondes ; son visage pâle est plein de trous et d’angles, des brouillards comblent l’orbite de

ses yeux ; la saillie de son grand nez om-

brage des lèvres où règne perpétuellement le sourire de l’hébétude. La tête pendante, les membres alourdis, rêvant on ne sait à quoi, il ne marche pas, il se traîne. Sous des vêtements misérables, de couleurs disparates, à peine assez amples pour sa maigreur, il dissimule tant bien que mal les outils qui le font vivre : un violon et un archet. Ombre d’une ombre, une femme le suit à distance. L’infortune à ce degré est rarement solitaire. Gomme lui penchée, comme lui d’une mélancolie funèbre, comme lui pauvrement vêtue, elle le surveille d’un œil où brûlent la compassion et la tendresse. Vainement on voudrait se soustraire à l’ennui d’étonner. Quelle apparence y a-t-il en effet que ce pauvre homme, courbé sous le poids d’une misère sans nom, réduit à vaguer sans relâche de quartier en quartier, de carrefour en carrefour, ait été jadis, au conservatoire impérial de musique, l’un des brillants élèves de Rodolphe Kreutzer?

Quelques détails sur son origine et ses débuts dans la vie sont essentiels à l’intel-

ligence de l’épisode où sa raison est restée ensevelie sous les mécomptes. Antoine Ferret, son père, végétait en province. C’était un habile luthier dont l’engouement pour l’art musical, ou mieux, pour les artistes, tenait du fanatisme. Un fait en donne la mesure. Dans une maison où l’espace suffisait à peine à contenir ses instruments, ses outils, son enfant et sa femme, il s’imposait la gêne d’une pièce élégante qui vaquait rarement. La surprise serait grande au nom de tous les musiciens célèbres qui tour à tour l’occupèrent. Il ne s’agit que de caractériser un brave homme en qui l’enthousiasme et la vanité étouffaient toute préoccupation d’intérêt matériel. Aucune prévision, quelque menaçante qu’elle fût, ne l’eût guéri de son désintéressement. Avant de renoncer à l’honneur de recevoir des artistes dans sa maison, au plaisir de les voir à sa table, de causer avec eux, de les entendre, de procurer par-ci par-là une leçon à son fils, il se fût aveuglément ruiné vingt fois.

L’ostentation n’était que le moindre de ses

défauts. Passionné, violent, vindicatif, d’une humeur intraitable, incapable d’endurer la contradiction, hormis quand il avait affaire à des artistes, et, par-dessus tout, d’une intempérance de langue sans frein possible, il ne cessait, par ses manières brusques, son ton tranchant, sa causticité, d’accumuler les inimitiés sur sa tête. L’heure triomphante de sa journée sonnait le soir , alors que, se tenant au fond de sa boutique obscure, il avait pour auditoire, sans compter sa femme et son enfant, deux ou trois personnes qui l’écoutaient bouche béante. Non content de disserter à tort et à travers sur la musique, de conter sur les célébrités de sa connaissance des anecdotes qu’il arrangeait à sa façon et revêtait de couleurs fabuleuses, il passait ses clients en revue, criblait les uns de sarcasmes, s’exprimait sur le compte des autres de la manière la plus blessante, et cela sans aucune réserve, sans même paraître jamais se soucier du préjudice que pouvait lui causer son indiscrétion. On eût juré nue sa clientèle dépendait de lui et non pas

lui de sa clientèle. A aucun prix il n’eût consenti à réparer l’instrument d’un homme qui le contrecarrait dans ses opinions, tandis qu’il s’empressait de le faire pour un ménétrier flatteur dont il ne recevait jamais un centime. Enfin, chose incroyable ! il lui était arrivé, dans un moment de détresse, de rompre un marché avantageux sous le prétexte singulier que l’acheteur n’était pas au niveau de la marchandise.

Les choses dont il ne songeait pas à tirer vanité étaient justement celles où résidaient ses vrais mérites. Excepté de son fils qui en avait été le témoin, l’aventure suivante était absolument ignorée. Le bon homme, un après-midi, se promenait dans son magasin. Un jeune étranger y entra tout à coup. On devinait, à la poussière de ses vêtements, qu’il descendait de voiture. Ses yeux étaient hagards, ses traits bouleversés. Il tenait un étui de violon dans ses mains. Au fond de cet étui, dont le dos avait été fracassé, gisait un instrument qui n’était guère dans un meilleur état. Sous les cordes que

ne soutenait plus le chevalet, entre la queue et la touche, apparaissait l’une des extrémités de l’âme qui avait traversé la table de part en part et y avait occasionné une plaie d’une irrégularité déchirante. Ce spectacle attristait d’autant plus que la forme du violon était d’une suavité adorable et sa couleur d’un éclat éblouissant. A n’en pouvoir douter, c’était un instrument de prix. En même temps que le luthier examinait curieusement la blessure, l’étranger lui contait l’accident d’une voix pleine de larmes. Par mesure de sûreté, il avait fait mettre son instrument au sommet des bagages, de manière à ce que rien de lourd ne pesât sur l’étui. Un malheureux hasard voulut que la voiture eût été trop chargée. Au moment où elle s’engouffrait au galop sous la porte cintrée du bureau des messageries, la clef de voûte avait pesé brutalement sur le violon et l’avait littéralement écrasé. Le jeune homme ajouta qu’il était Espagnol, qu’il allait chercher fortune à Paris, qu’il n’avait d’autres ressources que celles qu’il attendait de son

instrument, et qu’il était perdu si, comme il le prévoyait, le malheur arrivé à son pauvre violon était irréparable,

Ferret avait eu le temps de mesurer l’étendue du dégât. Relevant la tête et fixant ses yeux glauques sur le jeune artiste, il lui dit de prendre courage, que le mal n’était pas sans remède, et qu’il ne demandait que quatre ou cinq jours pour le prouver.

L’Espagnol, dans son doute et son impatience, trouva aux jours qui suivirent la longueur des siècles. Bien avant l’heure convenue, il se précipita comme un fou, hors d’haleine, dans la maison du luthier. « Eh bien ? » demanda-t-il d’une voix éteinte. La réponse de Ferret fut d’ouvrir une boîte et de laisser voir un instrument intact. Le jeune homme s’en saisit. Quelques instants il fut muet de stupeur. » Vous vous amusez de moi ! s’écria-t-il soudainement. Ce violon n’est pas le mien ! — En êtes-vous sûr? demanda le luthier avec ironie. — Non, non, ce n’est pas mon violon ! » répéta l’étranger de plus en plus perplexe.

Antoine, effectivement, avait fait une sorte de miracle. Il ne s’était pas borné à rejoindre les lèvres de la plaie, il avait encore recueilli les nombreux éclats du bois, la plupart aussi ténus que des aiguilles, et les avait brin à brin collés minutieusement en place ; et ce travail de mosaïque, qui exigeait non moins de patience que d’art, avait si parfaitement réussi, qu’il n’était pas possible, même à un œil prévenu, de reconnaître l’endroit où la table avait été fracturée.

Lajoie de l’étranger fut sans bornes. « Où je croyais ne trouver tout au plus qu’un habile ouvrier, dit-il avec émotion, je rencontre un grand artiste. » Il tira cinq louis de sa bourse. « Croyez à la honte que j’éprouve, ajouta-t-il, de ne pouvoir vous offrir que cette misère. Sans parler de mon admiration, je vous donnerais mille francs de grand cœur, car vous me sauvez la vie. — Gardez votre argent, repartit tranquillement le luthier, vous en avez besoin pour le voyage. » L’Espagnol ouvrait de grands yeux et sem-

blait chercher le sens de ce refus. « Si vous tenez absolument à me faire plaisir, reprit Ferret, restez ici une huitaine de jours. Vous logerez chez moi et vous mangerez à ma table. Je ne vous demanderai que de donner quelques conseils à mon fils.... » Ce trait l’éclaire jusque dans ses plus intimes profondeurs.

Mais combien peu l’unique rejeton de cet homme singulier ressemblait à son père ! En l’assimilant à la branche malade d’un arbre vigoureux, l’image n’eût été malheureusement que trop fondée. Un cerveau troublé par la fièvre pouvait seul se faire illusion. L’enfant vient au monde avec le germe des Heurs et des fruits qu’il portera un jour ; à de rares exceptions près, il annonce dès le principe à quelle classe d’hommes il appartiendra plus tard. La volonté, l’énergie, la passion ne s’acquièrent pas : elles se cachent dans les jeunes poitrines comme le feu dans les entrailles d’une montagne, et se trahissent toujours par de la fumée et des éclairs. Le jeune Ferret, à le bien obser-

ver, n’était, pour ainsi dire, qu’un volcan éteint. Sa faiblesse, sa nonchalance, son inertie étaient telles, que, dès le collège* où il avait langui quelque trois ou quatre ans, ses camarades lui avaient unanimement infligé le triste et caractéristique sobriquet de Ferret-la-Guenille . Cette passiveté était déplorable ; on n’en pouvait tirer que le plus triste horoscope. Le père n’y vit précisément qu’un sujet de se féliciter. Esclave lui-même de ses instincts despotiques, il en usa avec son fils comme le sculpteur fait avec la maquette de cire prête à toutes les formes et à toutes les empreintes : il le pétrit, le modela à son image, lui inocula ses idées, ses préjugés, voire ses aspirations ambitieuses, sinon son tempérament et ses passions. L’enfant, avec sa nature molle et spongieuse, bercé au bruit de légendes absurdes, frappé incessamment du spectacle d’un désintéressement voisin du désordre, s’imprégna des idées les plus fausses sur la vie, des opinions les plus erronées sur les arts, d’un enthousiasme inconsidéré pour les artistes, toutes

choses qui prirent racine en lui et y prospérèrent, on peut dire, comme du chiendent dans une terre grasse. Il était même parvenu, sous l’empire de la menace et par peur d’être battu, à se parer d’une vivacité factice que son père prenait pour de l’activité.

A peine avait-il su balbutier les sept notes de la gamme qu’on s’était hâté de lui mettre un violon entre les mains. Si sa nature maigre et élancée, ses longs bras, ses doigts effilés, souples, agiles, le favorisaient dans le travail de cet instrument, il avait un cerveau faible et paresseux, une lenteur de conception qui le rendaient impropre à des études suivies et profondes. Il eut en outre le malheur irréparable d’être dix ans la dupe d’un vieux professeur de solfège qui, voué à l’ignorance et à la routine, ne lui enseigna absolument rien. Aussi quand déjà, à force d’agiter les doigts et l’archet, il exécutait tant bien que mal de difficiles concertos, restait-il toujours incapable de déchiffrer en mesure les passages des sonates les plus in-

signifiantes. Faute de savoir, le père ne s’alarmait pas. Loin de saisir ce qu’il y avait d’anormal dans ce développement, il y assistait les bras croisés, sans l’apparence d’une inquiétude. Le bon homme, qui vivait dans la fièvre, s’imaginait penser, parce qu’il rêvait sans cesse. Hormis la résolution de soustraire son fils à la condition de musicien d'orchestre, il n’avait sur le reste que des idées confuses : il mettait, par exemple, sur une même ligne, l’exécutant et le compositeur, confondait le virtuose avec l’interprète de génie, et se persuadait, au total, dans son ambition vague, mal définie, qu’il n’avait qu’à vouloir, qu’à se ruiner, pour que son fils devînt un Mozart.

Insensiblement, le jour arrivait où le débile jeune homme était dirigé sur Paris et interné au Conservatoire. Objet tout d’abord d’une bienveillance unanime, en même temps qu’il émerveillait les professeurs par une étonnante facilité, il les contristait par sa détestable éducation, et recevait de toutes les bouches le conseil de fréquenter les classes

élémentaires. Il s’y glissait en effet par obéissance, mais pour s’en échapper presque sur-le-champ, par honte de se voir confondu avec des enfants qui le raillaient de sa haute taille et de ses bévues. La dextérité de ses doigts y gagna ; ses progrès sur l’instrument n’en furent que plus rapides. Après six années environ d’un travail opiniâtre, admis à concourir, il remportait le second prix d’emblée. L’épreuve de l’année suivante fut pour lui un véritable triomphe. Et, cependant, le premier prix qu’on luid écernait en cette occasion, malgré son incapacité notoire comme musicien, lui causait à peine un quart d’heure d’ivresse. Il ne faut rien moins pour le comprendre, que ce passage d’une lettre de son père : « Je ne parle de ton prix que pour mémoire... Ce qui comblerait l’ambition de tout autre ne doit être pour mon fils qu’un prélude, qu’un début d’heureux présage. » En dépit du changement de milieu et de l’éloignement, il n’avait pas discontinué de vivre sous l’influence exclusive des rêveries paternelles. Mieux que cela, à me-

sure qu’il avait grandi, ses premières impressions, à l’instar des caractères qu’on incise sur l’écorce des arbres, s’étaient proportionnellement développées et fortifiées en son âme. L’âge ne l’avait modifié que sous le rapport du volume. C’était au fond toujours la même créature, ne possédant rien en propre, véritable machine à conserver les improvisations, les paradoxes, les divagations de quiconque lui imposait, et paraissant n’être que pour donner cent fois raison aux adversaires des idées innées. D’où l’on pouvait rigoureusement conclure que le rêve qui arrivait graduellement à le posséder, que la fièvre dont il était toujours plus malade, que cette conviction qui finissait par l’envahir qu’il y avait en lui l’étoffe d’une individualité puissante, n’étaient en définitive que le rêve, l’orgueil, la maladie, la conviction du vieux luthier. Comment, après cela, eût-il été ému d’un succès que son père prétendait qu’il n’envisageât que comme un simple succès de collège?

Que d’ailleurs il obéît à sa propre inspira-

tion ou à une impulsion étrangère, il n’importe. Ce qui frappera avant tout, c’est ce qu’une idée fixe, qu’elle soit innée ou d’emprunt, peut allumer, même chez un être débile, de fièvre, de ténacité, d’énergie, de violence . A ce titre, Ferret devient une figure exemplaire. L’idée seule de parvenir à quelque chose dont il n’avait encore dans l’esprit que l’ébauche informe, triomphait incessamment de sa faiblesse, de sa nonchalance, lui communiquait la force de s’assujettir du matin au soir, sans manquer un seul jour, à la besogne la plus terrible. Dans un art quelconque, la supériorité ne s’achète qu’au prix d’une persévérance héroïque. On est frappé de stupéfaction à l’étendue des travaux auxquels doit se livrer l’homme qui aspire simplement à jouer du violon un peu mieux que le commun des violonistes. Dès qu’il poursuit une justesse irréprochable, qu’il prétend à des sons qui aient le volume, la rondeur, la souplesse, la puissance d’une voix humaine, qu’il jalouse dans l’exécution ce degré d’art qui fait croire à un

don naturel et non plus au résultat d’un long et fatigant travail, la vie manque à son ambition. La perfection est une sirène qui ne compte plus ses dupes et ses victimes. On rame vers elle avec passion, avec fureur, on s’en approche, et, juste au moment où l’on se flatte de la saisir, elle plonge et reparaît à l’horizon lointain. Ses exigences notamment vis-à-vis de l’instrumentiste u’ont pas de mesure connue. La durée des exercices troublerait l’esprit le plus solide. C’est-àdire qu’on comprend malaisément comment un homme doué de quelque intelligence se résigne à tourner cette meule qu’on appelle le travail d’un instrument. A cette tâche pénible et rebutante, comparable encore au châtiment de Sisyphe, se vouait corps et âme le fils du luthier. Durant près de quinze années, muré dans l’isolement, privé de toutes joies, il devait ainsi, à la poursuite d’un but en réalité misérable, dépenser autant de patience, d’opiniâtreté, d’adresse, de courage, qu’il en faudrait pour assurer la position de dix personnes dans toute autre

carrière. Les doutes, les déboires, les douleurs, les dégoûts, loin de le faire broncher ni reculer, ne seraient longtemps que des aiguillons qui décupleraient son ardeur et hâteraient sa course.

La profusion et le manque d’ordre avaient graduellement jeté son père dans la gêne. Ce n’était qu’au prix de son existence que le vieillard désormais pouvait soutenir son fils. En s’imposant des privations de plus en plus dures, il ne parvenait même qu’à lui servir une pension tout à fait insuffisante. Outre que le pauvre diable logeait sous les toits et se nourrissait mal, il était toujours vêtu comme un pauvre. Que n’était-il du moins impatient de ce mal-être ! Il n’en souffrait point trop, il s’y habituait, il devait même finir par s’y complaire. Cette insouciance native, développée par l’éducation, prenait les proportions d’une maladie chronique, incurable. On reconnaissait déjà en lui un de ces hommes distraits, préoccupés, qui, incapables de prendre soin d’euxmêmes, ont besoin toute leur vie d’être

gouvernés comme des enfants. Ce n’était point assez. Il semblait que le père eût résolu de remédier au mal par l’excès. Entêté d’une incurie effroyable, l’œil fixé sur les mirages de l'avenir, il répondait à son fils, chez lequel il croyait remarquer des symptômes de lassitude : « Ma prédisposition à la défiance m’abuse sans doute en cette occasion. Je ne puis supposer que tu connaisses jamais le découragement. Rappelle sans cesse à ton souvenir ce que je t’ai répété tant de fois, qu’il ne faut pas trop tôt gagner sa vie et consentir à faire de l’art un métier. L’avenir est sans nuages pour celui qui travaille : acquérir du talent, c’est amasser des richesses sûres. Serais-tu déjà las de souffrir ! Tu ne serais donc pas mon fils ! De l’existence, je t’abandonne les roses, je garde les épines pour moi. Les misères qui m’accablent ne te sont connues qu’en partie. Ta mère est malade, les affaires ne vont pas, le chiffre de nos dettes monte chaque jour, notre maison craque de toutes parts et menace ruine. Après? J’en serais réduit à

Faumône que je ne reculerais pas d’une semelle. Mon corps sera la pâture des vers avant que je te permette de devenir un racleur d’orchestre. Grave ceci dans ta mémoire et enfonce le burin jusqu’à ce qu’il te traverse : j’ai à me venger de mille outrages ; tu te feras un nom, ou je mourrai dans la honte et le désespoir. » A un mot de son père, Ferret se fût précipité dans un gouffre. Des lettres de ce genre lui déchiraient donc gratuitement le cœur, puisque aussi bien la tâche, au-dessus de ses forces, qu’il avait acceptée, le possédait déjà aussi étroitement qu’une vocation.

Par le fait d’un de ces hasards qui font croire à la prédestination, une jeune femme était venue se loger dans une mansarde voisine de la sienne. Sans parents, sans liaisons d’aucune sorte, toujours seule, elle ne vivait qu’à la condition de travailler tout le jour et une partie de la nuit. A analyser froidement ses traits, elle n’avait point de beauté, et pourtant la candeur, la tendresse, la chasteté qui éclairaient son visage la ren-

daient aussi agréable à voir que si elle eût été belle. De moyenne taille, bien constituée, d’une santé solide, elle portait sur le front, dans les yeux, sur les lèvres, dans sa démarche, dans ses attitudes, la sérénité douce, affectueuse, de ces mères dont rien ne peut lasser ni la patience ni la sollici tude. En même temps que le besoin de se dévouer, de souffrir en autrui, l’entraînait impérieusement vers les êtres faibles, il émanait d’elle de vraies effluences d’une vertu attractive irrésistible. Il n’y eut entre elle et Ferret, moins âgé qu’elle de plusieurs années, ni conventions, ni serments. A peine même échangèrent-ils quelques paroles. Leur liaison, fondée sur une identité de nature tout mystère pour eux-mêmes, se forma aussi simplement que celles des gouttes d’eau sur une même pente. Dans leur candeur angélique, une intime fraternité suffisait à leur contentement. Tandis que Ferret, la tête perdue dans les nuages, s’acharnait au travail, sa compagne, chez laquelle l’intuition suppléait l’intelligence, qui d’ailleurs ne sa-

vait qu’aimer et agir, veillait sur lui comme sur un enfant, et l’enveloppait en quelque sorte d’ordre, d’une paix ineffable, d’une atmosphère embaumée où il respirait comme dans le paradis. Ce régime doux, bienfaisant, imprimait aux semaines, aux mois, le vol rapide des jours. Ferret ne se sentait pas de bonheur ; cette paisible vie de ménage était sa réelle vocation ; elle avait pour lui des charmes de plus en plus puissants et l’enlaçait peu à peu de liens invisibles qui se glissaient jusqu’au fond de son cœur et s’y enracinaient. Il tressaillit tout à coup et sembla sortir d’un rêve. Après quelques jours de méditations fébriles, des remords envahirent son âme et le privèrent de tout repos. Songeant à son père qui, littéralement, couchait sur des charbons ardents, à sa mère épuisée par le travail et les privations, il se reprocha à l’égal d’un crime la joie d’être aimé, et, dans son impuissance à triompher de ses scrupules, se résolut à rompre une association dont la douceur révoltait sa conscience. Il n’est pas pos-

sible de dire combien la lutte fut douloureuse. Il s’agissait de briser une à une toutes les cordes sensibles qui vibraient en lui et de retomber dans un isolement que de ravissants et impérissables souvenirs lui rendraient désormais horrible. Quoi qu'il en soit, il consomma le sacrifice. Sans mot dire, sans consulter sa compagne, qui devina tout et fit semblant de ne rien voir, il loua une autre mansarde, y emménagea à la dérobée, et le cœur gros de chagrins, des larmes plein les yeux, des sanglots dans la gorge, quitta brutalement une amie qui était véritablement la moelle de ses os, le sang de ses veines, la lumière de ses yeux, Famé de son âme.

Sous des formules diverses, on a jusqu’à satiété comparé la vie à une coupe d’amertume mêlée d’un peu de miel. L’image, convenable à la vie du grand nombre, eût bien mal figuré l’existence de Ferret. On pouvait dire que ses lèvres ne trempaient dans la coupe que pour trouver un breuvage de plus en plus amer. Ainsi, encore

aux prises avec la noire tristesse que lui causait le sacrifice qu’il venait d'accomplir, il était frappé au cœur par une nouvelle terrible, accablante. Trop occupé de ses propres impressions pour se soucier de la sensibilité d’autrui, son père lui adressait sans ménagement ce cri de désespoir : « Mon fils, votre mère se meurt ! Elle demande, dans son délire, la suprême consolation de vous voir et de vous embrasser. Gela est affreux, mon fils ; maudissez avec moi l’implacable fortune, mais il ne vous est pas permis de répondre à ce vœu de mourante. Un voyage ne vous détournerait pas seulement de votre travail, il absorberait encore une partie des faibles ressources que je vous envoie pour vivre. Gardez-vous donc bien d’une faiblesse ! Votre mère subit la loi commune. Bornez-vous à lui marquer dans une lettre des sentiments qui atténueront les horreurs de son agonie. En attendant, mon cher fils, soyez de bronze devant la douleur, tenez ferme ; que rien ne vous arrête, travaillez ! Mes ennemis se

réjouissent ; leur nombre ne cesse de grossir. Je serais incapable de lutter plus longtemps si je n’étais soutenu par l’espérance que j’ai en vous. » Ce malheur était prévu. Ferret néanmoins faillit en perdre la raison. Il n’était soumis à son père en quelque sorte que matériellement; par contre, sa mère, dont il ne se rappelait jamais sans émotion les soins, l’inaltérable tendresse, le dévouement sublime, avait tout son amour. Cette mère, c’était lui-même. Sans elle, la vie n’avait plus aucun charme. Il pleura à en perdre les yeux ; la violence du chagrin serra, broya son cœur. « Ma mère, s’écriat-il dans un accès d’égarement, je ne vous reverrai plus ! je ne vous reverrai plus, et vous ne saurez jamais combien j’ai souffert de votre long martyre, combien je vous ai aimée, combien je vous aime ! Mais je ne travaillais que pour vous ; mon unique ambition était de vous donner au moins quelque jour de joie O ma mère ! avec mon

rêve, vous emportez mes forces et mon courage ! » La plaie était de celles qui ne gué-

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rissent jamais. Une tristesse énervante pénétra son âme et en accrut insensiblement la langueur et le désordre. L’influence paternelle sur lui, influence que rien n’était capable d’affaiblir, put seule entraver ce dépérissement. Au souvenir du vieillard, il revint bientôt à lui-même et redoubla d’opiniâtreté ; son énergie tourna à la rage. Il ne trouvait plus que les jours eussent assez d’heures ; il pâlissait encore une partie des nuits sur les quelques livres de composition qu’il avait entre les mains. Dans son acharnement fébrile, hagard pour ainsi dire, il rappelait l’homme qui, le soir, marche à travers un bois et se presse sous l’empire de visions effrayantes. S’il s’arrêtait parfois, c’était pour prier et pleurer. Saisi d’inexpri mables angoisses au sentiment de ses forces chancelantes et du temps qui fuyait, il s’écriait, dans un oubli complet de soi-même : « O mon Dieu ! que du moins je vive assez pour sa gloire et sa consolation ! »

Au milieu de ces jours assombris par le deuil, la détresse pressait le vieillard avec

une impitoyable ardeur. On connaît l’affinité des semblables : le désastre appelle le désastre comme, dans un autre ordre de faits, la flèche aimantée attire la foudre. Finalement, il n’était pas revenu de la stupeur où l’avait plongé la mort de sa femme, qu’il se voyait contraint, par le mauvais état de ses affaires, de recourir à la clémence de ses créanciers. La lettre où il annonçait cette dernière catastrophe à son fils était pleine d’imprécations contre ce qu’il appelait le destin. Sans parler de son malheureux penchant à ne voir partout que des ennemis, il était à ranger au nombre de ces hommes qui ne veulent pas que les causes produisent des effets. Il arrive que nous accumulons sciemment ou à notre insu une série de fautes d’où résultent des misères qui nous accablent, et que nous passons le reste de nos jours à maudire le ciel ou la fortune. En définitive, la plupart du temps, ne serait-on pas tenté de croire que la destinée et la fatalité ne sont que des mots créés à plaisir, soit pour caresser notre or-

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gueil, soit pour rendre notre vanité invulnérable ! Le père Ferret avait du moins ceci de touchant, que toutes les vicissitudes imaginables ne parvenaient pas à ébranler sa vertu. « Après tout, s’écriait-il, ma ruine n’entraîne pas mon déshonneur. Une conscience pure me reste au fond de l’abîme, et mes ennemis eux-mêmes, quoi qu’ils disent et fassent, ne peuvent empêcher qu’on ne me proclame unanimement un parfait honnête homme. Tu n’as donc pas à rougir.

Mon abaissement, loin de t’abattre, doit centupler ta vigueur. A ta place, j’en serais électrisé, j’en aurais du génie ! Que mon malheur te serve de marchepied, je ne demande rien de plus. Que m’importe la vie ! Un nom, aie un nom ! Qu’un jour, une heure, je voie la joie de mes ennemis se changer en supplice, et tous mes chagrins seront effacés, et je mourrai dans l’ivresse. Mais, grand Dieu ! hâte-toi, ne perds pas une seconde ! Le travail et les inquiétudes ont usé mon corps, les forces m’abandonnent, ma vieillesse ne tient plus

qu’à un fil, et ce fil, tu l’as dans ta main. » On conçoit mal aisément comment Ferret, si faible d’esprit, d’une nature si tendre, ne succombait pas sous l’effort de secousses qui eussent brisé l’âme de l’homme le plus robuste. A vrai dire, l’âpre vieillard, malgré la distance, toujours debout à ses côtés, le soutenait, l’encourageait, lui communiquait une sorte de fièvre, le galvanisait. Un rêve, le seul auquel il pût attacher quelque prix, vu les gens et les circonstances au milieu desquels il avait été élevé, activait encore le feu de paille que l’ambition paternelle alimentait dans sa poitrine. Il avait graduelle-

ment combiné et arrêté l’individualité qu’il voulait être. Son but devait inévitablement former une équation parfaite avec la somme d’intelligence, de sentiment, de connaissances qu’il possédait. Être virtuose, grossir la phalange de ces brillants solistes qui, à l’instar des comètes, jettent un éclat surprenant et s’évanouissent sans laisser de trace, voilà, en réalité, quelle était son ambition. A défaut de hautes facultés musicales,

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une imagination bizarre, déréglée, avait germé en lui et s’y était développée en raison de l’affaiblissement de son cerveau. Tandis que tout le long du jour il promenait lentement l’archet sur les cordes, battait des trilles ou s’exerçait aux plus présomptueuses difficultés, dans son esprit, par instant aussi troublé que l’œil qui, des heures entières, suivrait le mouvement d’une aiguille sur un cadran, bruissaient tout à coup d’extravagantes fantaisies qu’il tenait pour autant de créations merveilleuses. Non content de les entendre, il les exécutait en pensée sur un théâtre, au milieu d’une salle étincelante de lumières où une foule avide se pressait à faire craquer les murailles. En présence de cet auditoire dont les femmes étaient l’âme, il jouissait, par anticipation, du plus éclatant triomphe. A son aisance, on eût dit qu’il tînt son habileté de la nature elle-même. Sa justesse, sa vigueur, son agilité, ses conceptions étaient incomparables. Il voulait plus encore. La mise en scène et la pantomime étaient au nombre de

ses préoccupations. Son extérieur devait être l’une des parties essentielles de sa personnalité. Il était grand et maigre, avait des épaules larges, un visage à grands traits, fortement accentués; de longs cheveux blonds flottaient sur son cou ; le travail, les privations, les inquiétudes, la douleur, en creusant son visage pâle, y avaient imprimé un caractère étrange et mystérieux. Il se voyait tel qu’il souhaitait apparaître. Le public frissonnait au seul aspect de ce personnage singulier. On se demandait avec terreur d’où il sortait. Son exécution n’en était que plus extraordinaire et plus saisissante. On criait au sortilège, au miracle. De mémoire d’homme, pareil prodige n’avait pas encore été vu. Ce n’était plus un être ordinaire, composé de chair et d’os, mis en mouvement par des ressorts humains; c’était une sorte de phénomène curieux et émouvant, un monstre échappé du monde des visions pour frapper, éblouir, séduire, magnétiser, fanatiser les hommes. L’admiration grandissante qu’il provoquait devenait

du délire ; le vacarme des applaudissements emplissait ses oreilles ; il était vingt fois rappelé et salué avec transport ; il s’entendait proclamer le plus grand des artistes : il s’évanouissait sous une averse de fleurs. Pour comble d’enivrement, les journaux, dans des articles enthousiastes, étaient unanimes à exalter son génie et portaient sa gloire jusqu’au bout du monde. D’ailleurs, son existence mystérieuse prêtait à des fables absurdes qui achevaient d’en faire prématurément un personnage légendaire.

Son nom était sur toutes les lèvres, son image à tous les murs ; chacun de ses jours comptait un nouveau triomphe. A partir de ce moment, la fortune n’avait plus que des caresses pour lui. Une pluie d’or encombrait sa mansarde, et cette mansarde se transformait en un magnifique hôtel où se succédaient une série de scènes touchantes autant que romanesques. Il ne se contentait pas d’arracher son père au besoin et d’assurer son indépendance, il désintéressait intégralement tous les créanciers du vieillard. Le tri-

bunal prononçait sa réhabilitation et les juges, en cette occurrence, accordaient au fils des éloges qui rejaillissaient sur le père et en faisaient resplendir la probité. Perret en pleurait à chaudes larmes. Puis, à l’endroit où reposait sa mère, objet éternel de son amour et de ses regrets, s’élevait un somptueux tombeau. Puis les aumônes coulaient de ses mains comme Peau d’une source intarissable ; il secourait toutes les infortunes et faisait dire de lui qu’il n’était pas seulement un grand artiste, mais encore un homme d’un grand cœur. Qui n'a pas eu de ces rêves généreux au moins une fois en sa vie?

Enfin, à la suite d’actives recherches, il jouissait du bonheur profond, suprême, de retrouver la douce et aimable femme dont jadis il avait payé les soins et la tendresse par l’abandon, cette amie dévouée et discrète qu’il avait aimée, qu’il aimait, qu’il aimerait toujours; et son existence, désormais à l’abri des incertitudes du hasard, défendue en tous sens par l’honneur et la considération,

s’écoulait paisiblement au milieu d’une belle et joyeuse famille.

Aux heures de trêve, déjà il mesurait d’un esprit impatient les quelques années nécessaires encore à son développement intégral. Les jours commençaient à lui paraître étrangement longs. Il lui tardait de dépouiller son ombre et de prétendre enfin à cette fortune poursuivie à travers tant de ruines. Cependant, d’intervalle en intervalle, le vent apportait des bruits auxquels il prêtait l’oreille avec une inquiétude croissante. Peu à peu, il était agité de ces pressentiments vagues, pénibles, qui oppressent parfois, à la veille d’une catastrophe, et finalement, par sa prostration et ses attitudes mornes, il rappelait un homme qu’accablerait l’appréhension d’un nouveau déluge ou de la fin du monde. La cause en était simple. Un violoniste italien, dont la réputation, depuis quelque temps, ne cessait pas de s’étendre, menaçait de fondre sur Paris. A Florence., à Venise, à Rome, à Naples et en vingtautres villes, on lui avait décerné des ova-

tions enthousiastes, délirantes. Après avoir résisté longtemps aux offres les plus splendides, il s’était enfin décidé à quitter lltalie. Son incursion en Allemagne ressemblait à une marche de triomphe. On s’inquiétait de son itinéraire plus que de celui d’un souverain en voyage. Les villes l’accueillaient à l’égal d’un prophète. A Vienne notamment, il avait excité une ivresse folle : au nombre de ses plus ardents admirateurs s’étaient rangés les artistes eux-mêmes ; on avait frappé une médaille en son honneur, et les modes nouvelles avaient porté son nom. Il quittait Vienne pour Prague, Prague pour Dresde, Dresde pour Berlin, Berlin pour Varsovie. Partout il faisait fanatisme et fureur. A diverses reprises, le bruit avait couru qu’il s’acheminait vers Paris, et, par calcul, peut-être, il avait jusqu’alors trompé l’espoir des dilettanti parisiens. 11 devait, au préalable, traverser la Hollande et séjourner à Francfort. Les journaux ne se lassaient point de mentionner son nom; ils y ajoutaient chaque fois quelque épithète plus sonore et plus ron-

flante. Sa personnalité avait pris dans le public des proportions colossales, et la curiosité qu’il inspirait, tenue en éveil par les fanfares de la réclame, avait atteint une intensité rare. Les gazettes et les affiches venaient enfin d’annoncer, les unes son arrivée à Paris, les unes et les autres son premier concert à l’Opéra.

Ferret s’était vivement inquiété de toutes ces manœuvres diplomatiques et avait remarqué avec effroi que le virtuose conquérait, enflammait, fanatisait Paris avant même d’y mettre les pieds. Ce qu’on disait des œuvres, de l’exécution, de la figure, de la vie, des mœurs de l’étranger, achevait de le remplir d’épouvante, puisque aussi bien peu s’en fallait que dans ces détails il ne reconnût, sinon tout à fait sa vie, du moins la réalisation de son propre rêve. Sa tête fermentait comme celle d’un homme dans la fièvre ; ses facultés déjà si faibles perdaient tout ressort; il ne dormait, ne travaillait, ne vivait plus. Sans une dernière espérance, peut-être fût-il sur-le-champ devenu fou.

Estimant que l’Italien n'employait la diplomatie et la ruse que faute d’être à la hauteur de l’admiration qu’il inspirait, il se plaisait à croire que les appréciations étaient fausses ou tout au moins singulièrement entachées d’exagération. Dans son isolement, l’occasion lui avait manqué de constater que trop souvent il n’est pas de grand artiste’ voire de grand homme, sans beaucoup de charlatanisme.

Ses angoisses toutefois allaient avoir un terme. Le moment était venu pour lui d’être édifié sur la valeur d’un rival menaçant. Bien que malade, dévoré de fièvre, exténué, et de plus dans un dénùment profond, vers le milieu du jour, il se traînait par les rues et, à tout risque, osait se mêler à une queue déjà considérable. L’attrait invincible du spectacle et la crainte d’en être exclu, en lui inspirant un courage surhumain, consolidèrent momentanément sa débile organisation. Des propos alarmants circulaient de bouche en bouche et ajoutaient à son martyre. L’administration, pressée

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de demandes sans nombre, avait jugé à propos de convertir en stalles une moitié du parterre : on pouvait donc présumer qu’une grande partie de la cohue qui assiégeait les portes serait refusée au contrôle. Des coupons de loge, mis aux enchères, avaient atteint un chiffre qui dépassait la vraisemblance. Il n’était point d’exemple qu’un homme eût jamais excité dans les esprits une fièvre de curiosité d’une violence égale. Les heures, pour le pauvre Ferret, étaient autant d’années de tortures. Une sueur glacée inondait son front, comme il arrive quand le cœur va manquer. Heureusement la nuit vint et les bureaux furent ouverts. Il ne fut pas plutôt parvenu à se glisser dans l’enceinte, qu’il s’affaissa sur une banquette où il resta longtemps étourdi, accablé, anéanti.

La salle regorgeait de spectateurs et bourdonnait comme une ruche de cent millions d’abeilles. Un signal retentit. En même temps que le chef d’orchestre vint s’asseoir au pupitre, le rideau fut tiré, il s’établit un

silence profond et le tutti éclata. Ferret tressaillit etleva la tête. 11 fut atterré. L’homme qu’il aperçut en scène lui causa l’effet d’une apparition. Il était maigre et livide, et ses jambes grêles semblaient fléchir sous le poids d’une tête merveilleusement expressive. A son front large et carré, vous eussiez vu, avec un peu de complaisance, poindre des rudiments de cornes. Sous l’arcade parfaite des sourcils étincelaient des yeux noirs d’où se dégageait un charme vraiment fascinateur. Son énorme nez, arrondi du bout, trahissait des passions énergiques, et le rictus de ses lèvres minces non moins de malice que d’esprit. Un menton robuste terminait sa face triangulaire, défendue en quelque sorte par d’amples oreilles dont la saillie perçait au travers d’une chevelure brune qui tombait profusément sur ses épaules. Entre la lèvre et le menton fleurissait une touffe soyeuse, comparable aune ombre portée ou encore à une grosse mouche noire. Enfin, dans son habit, se jouaient à l’aise de longs bras auxquels étaient attachées des mains

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puissantes, armées de doigts effilés pareils à des pattes de sauterelles. 11 y avait dans son extérieur à la fois du génie, du mystère, de la ruse, de la force, de la souplesse et de la dextérité du clown. De ce mélange il résultait une figure extraordinaire qui participait de celles des évocations nocturnes, sataniques. Hoffmann lui-même, aux heures de ses plus anormales hallucinations, n’avait jamais rêvé, ni entrevu, ni décrit un type plus étrange, plus fantastique, plus émouvant.

Cet homme avait-il été créé pour le violon ou le violon pour cet homme ? Il semblait que l’instrument adhérât à son cou et que l’homme et le violon ne fissent qu’un. Les anciens avaient le centaure : il eût fallu une expression nouvelle pour rendre cette adhérence, cette fusion d’un homme avec un instrument. Des apparences à ce point hétéroclites avaient déjà la vertu d’émouvoir et d’imposer. Il faut ajouter que le prestige d’une gloire aussi retentissante que celle des plus illustres capitaines et d’une vie

toute noire d’horreurs romanesques, allumait autour de sa personne une sorte de phosphorescence surnaturelle. On s’attendait à des prodiges. L’immense majorité, tout d’abord séduite, était rapidement pénétrée d’influences qui la prédisposaient à renchérir sur ses propres impressions. Un succès sans bornes était certain, pour peu que l’exécution de l’artiste répondît à cette attente. Il était précisément à ranger au nombre des rares hommes qui tiennent plus que ne promet leur réputation. La foule devait le trouver plus grand encore qu’elle ne l’espérait. Dès les premières notes, elle était ravie, et elle n’avait pas écouté vingt mesures, qu’elle ne contenait plus qu’avec peine son enthousiasme.

Au travers du chaos de l’introduction, le virtuose glissait çà et là des lambeaux de phrases qui étincelaient avec la spontanéité et l’éclat des lueurs d’un incendie dans les ténèbres. Comme la tempête, il s’avançait escorté d’éclairs. De seconde en seconde, sa taille devenait plus haute, il rayonnait de

splendeurs plus vives, et cela jusqu’au moment où il s’élança, dans toute sa majesté, de la confusion d’un crescendo vigoureux, comme un dieu du milieu des nuages.

D’une voix grave, pure, puissante, incomparable, il entonna un chant d’une largeur suprême. Ce fut une véritable magie. Sous l’influence mystérieuse, irrésistible, des ondes sonores, tout fut transformé, agrandi, idéalisé : l’enceinte, l’auditoire, l’artiste, l’occasion. La foule, à son insu, égarée dans le clair-obscur des vastes circuits d’un temple, assistait, toute saisie, à la célébration de quelque mystère redoutable. On eût dit que le Moïse de Michel-Ange secouait sa léthargie séculaire, s’animait tout à coup sous son marbre pour ébranler les piliers et les voûtes des paroles d’un cantique sublime. Cette voix unique, luttant avec la masse écrasante de l’orchestre et la dominant, plongeait dans le ravissement et l’extase. On respirait en quelque sorte l’impression avec l’air. Des profondeurs de l’âme à l’épiderme, l’auditeur frémissait ; la sueur mouillait les

visages, les larmes montaient aux yeux ; toutes les poitrines suffoquaient de sanglots. Noyé dans la pénombre d’une loge, le créateur lui-même de ce chant inspiré pleurait comme un enfant. Jamais spectacle plus solennel, plus imposant, n’avait incliné les fronts ; jamais prière plus majestueuse n’avait retenti à des oreilles humaines; jamais foi plus vive, plus ardente n’avait fait battre, n’avait transporté les cœurs. Par l’ampleur et l’énergie pénétrante de son exécution, le virtuose, en atteignant à des hauteurs inconnues, inaccessibles, étouffait dans les esprits les moins enthousiastes toute velléité d’examen et de discusion, domptait les plus opiniâtres résistances, asservissait les volontés les plus rebelles. Il arrivait que cette foule, où l’on n’eût pas rencontré deux natures semblables, n’avait plus, pour croire, pleurer, s’enthousiasmer, qu’un corps, qu’une intelligence, qu’un cœur, qu’une âme. Heureuse de sa servitude, elle se livrait avec un abandon absolu à l’enchanteur qui à son gré la charmait, l’émouvait, l’électrisait, et

toujours la possédait plus étroitement. D’un élan spontané, la salle entière se dressa et témoigna de sa stupeur, de son émotion, de son admiration, par des applaudissements semblables aux tonnerres d’une bataille, par le rappel réitéré de l’artiste, par des acclamations d’une violence indicible. Pendant tout l’entr’acte, la même effervescence bouillonna du parterre à l’amphithéâtre, dans les loges, jusque dans les couloirs. Il ne fallut rien moins que la promesse de nouvelles sensations pour tempérer cette sorte de fièvre et mettre fin aux clameurs de l’enthousiasme.

Le monstre reparut. On pouvait craindre qu’il ne restât au-dessous de lui-même. Il se surpassa. Des émotions d’un ordre tout différent ébranlaient déjà les âmes. S’il avait le pouvoir d’évoquer des images sombres, de causer l’effroi, de faire pleurer, il possédait à un degré d’intensité égale l’art d’écarter la mélancolie. A un coup de baguette, la foule, encore sous l’empire d’un sentiment de terreur religieuse, se trouva tout à coup

à Venise, en plein carnaval. La scène se peupla d’une multitude diaprée. Des quatre coins de l’horizon accoururent pierrots enfarinés, arlequins à visages noirs, docteurs à grandes lunettes, fanfarons à épées de bois, charlatans en habits rouges, masques de toutes les formes et de toutes les couleurs. On ne voyait que bosses, faux nez, mollets difformes, collerettes extravagantes, chapeaux pointus, panaches gigantesques. Les hommes graves fuyaient de toutes leurs jambes. Des propos cocasses, des calembours, des quolibets, des épigrammes mordantes jusqu’au sang, s’échappaient de cette cohue comme jaillit l’eau de la pomme d’un arrosoir. Le visage imprévu d’un commissaire de police excitait des huées formidables : tandis que l’un le saupoudrait de charbon et l’autre de farine, un troisième l’abreuvait d’une sauce amère. Rien n’était sacré pour cette tourbe de grotesques qui, frappés de vertige, tout à la fois caquetaient, dansaient, pirouettaient, chantaient, éclataient de rire. A chaque note, le spectacle s’enrichissait de

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quelque élément nouveau. Au centre d’un cercle joyeux, un mime grimaçait, un clown faisait la culbute, un funambule dansait sur la corde, un bâtoniste jonglait avec des poignards. C’était miracle sur miracle. La sérénade eut son tour. Que dire de la féerique exécution du musicien?Trilles, arpèges, gammes chromatiques, pizzicati, staccati, sons harmoniques, d’une perfection inexpressible, s’enchevêtraient profusément, ruisselaient de ses doigts comme de ceux d’une fée. Les sons, multipliés autant que les atomes d’un nuage de poussière, tout en continuant d’évoquer de jubilantes fantasmagories, figuraient parfois de longues et rapides fusées qui filaient dans l’air pour retomber en cascades, en grappes, ou encore en pluie étincelante à l’égal de la gerbe d’un feu d’artifice s’irradiant sur un ciel noir. Et ainsi, graduant ses effets avec un art merveilleux, redoublant incessamment de vivacité, de verve, de fougue, d’emportement, le magicien, sans remuer plus qu’un roc, l’œil pétillant, la lèvre plisséepar un sourire diabolique, entas-

sait prodige sur prodige et s’élevait à des hauteurs vertigineuses où un fou seul pouvait songer à le suivre.

A côté de l’ouragan qui se déchaîna dans la salle, les transports du début n’étaient qu’un orage lointain. Une véritable frénésie s’empara de la foule. On rappela l’artiste sublime à satiété, sans tenir compte de sa lassitude. Des trépignements frénétiques, des cris insensés, des élans impétueux, comparables aux explosions de la foudre, ne cessèrent d’ébranler les murs du théâtre. Une bande de fanatiques n’eût pas exalté son idole avec plus de véhémence et de fureur. Les femmes, éperdues, arrachaient littéralement les fleurs de leurs cheveux et de leurs ceintures pour les lui jeter. A coup sûr, de mémoire d’homme, aucun virtuose, aucun comédien, aucun général victorieux n’avait soulevé un pareil délire, n’avait eu la tête ceinte d’une plus éblouissante couronne. C’était, pour tout dire en un mot, le chef-d’œuvre du triomphe, un triomphe tel qu’il n’était pas possible d’en concevoir un plus grand.

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Et injustement ne voudrait-on voir ici que le résumé d’impressions purement personnelles ou les rêveries d’un visionnaire. Les journaux de l’époque, des biographies, témoigneraient au besoin que cette analyse, loin d’outrer les proportions pittoresques du personnage, reste, faute d’un mérite suffisant, bien en deçà du vrai. Il produisit peu après, avec son concerto militaire et ses variations intitulées le Streghe , une impression plus surprenante encore. On pouvait impunément l’exalter sans exposer autrui à une déception. Il n’ignorait d’ailleurs aucun des artifices capables de frapper l’imagination et d’agrandir l’idée qu’on se faisait de lui. Les gens du métier reconnurent que, pour surhausser son mérite d’exécutant, il ne dédaignait pas de recourir aux supercheries du charlatanisme. Sans parler de cela, l’étrangeté de son extérieur, sa vie murée, son mutisme systématique, donnèrent lieu à des histoires que longtemps il laissa volontiers courir et s’accréditer. A l’instar des brouillards qui grossissent les apparences, le mys-

tère dont il s’enveloppait lui donnait des proportions surhumaines, centuplait le désir de l’entendre et ajoutait d’autant à la puissance et à la magie de son exécution. Il fut plus tard victime de sa propre tactique. Quand, rassasié de gloire et de fortune, il souhaita descendre des nuages, redevenir un simple mortel, vivre de la vie de tout le monde, il échoua devant des préventions invincibles. Un moment même l’animosité prit un caractère è ce point odieux qu’il ne put moins faire que de protester énergiquement. A sa prière, cette note parut dans les journaux: « Il s’empresse de remercier le respectable public de l’accueil bienveillant qu’il en a reçu. Mais il croit en même temps que des bruits calomnieux répandus dans le vulgaire, nécessitent de sa part une déclaration authentique et formelle. Il proteste donc, autant dans l’intérêt de sa réputation et de son honneur que dans celui de la vérité : jamais en aucun temps et en aucun lieu, sous quelque gouvernement que ce soit, il n’a été contraint, pour un motif quelconque,

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à une existence différente de celle qui convient à un homme libre, à un citoyen honorable et fidèle observateur des lois. C’est ce qui résulte du témoignage de toutes les autorités sous la protection desquelles il a su vivre libre et avec honneur pour lui, pour sa famille et pour l’art qui lui procure l’avantage de paraître en ce moment devant un public aussi savant et aussi connaisseur que celui de Vienne. » Cet appel au sens commun demeura sans effet. Le vulgaire s’obstina à voir en lui un meurtrier fantastique qui avait jauni dans les cachots et devait son talent merveilleux à un pacte avec le diable. Les savants eux-mêmes parurent jaloux de participer à l’erreur et de l’accroître . On lut, en pleine Académie, un rapport physiologique sur sa structure, sur ses aptitudes fatales, absolument comme s’il se fût agi d’un fossile ou d’un bipède d’une espèce inconnue et récemment découverte.

L’homme, quoi qu’il fît, ne put parvenir à se faire rayer de la classe des phénomènes. Sa mort même donna lieu aux incidents les

so

plus étranges. Sur la foi des bruits qu’il avait cherché vainement à démentir, on lui refusa la sépulture, et ses héritiers en furent réduits à engager un long procès avec l’Église pour lui conquérir une tombe chrétienne. En attendant, un industriel audacieux ne craignit pas d’offrir trente mille francs du cadavre, pour l’exhiber aux yeux de l’Europe, à l’exemple d’un monstre embaumé....

La nature est cruelle ; elle ne chérit, parmi ses enfants, que ceux qui sont robustes ; les faibles, elle les abandonne et leur fournit même des armes qu’ils dirigent contre eux-mêmes.

Hoffmann.

Parfois, dans le sommeil, il semble qu’on ait la légèreté d’un oiseau, qu’on soit soulevé de terre malgré soi jusqu’aux étoiles, et qu’on retombe brusquement avec la pesanteur d'un aérolithe. On éprouve quelque chose d’analogue à descendre des régions de l’enthousiasme aux côtés d’un misérable dont tout conspire la démence. Un mot suffirait à son oraison funèbre : « Les esprits médiocres n’ont point de destinée, » si d’ailleurs l’on ne voyait pas quelquefois l’esprit médiocre passer pour grand et le grand esprit n’être rien à cause précisément de cette même

destinée. C’est un point important que celui de naître à son heure. Un homme se mure dix, quinze, vingt, quarante ans dans la solitude ; il y épuise son énergie et son intelligence à accumuler merveille sur merveille. Ce qu’il ambitionne, un peu de gloire, sa conscience l’avertit enfin qu’il y a droit. Il sort de l’ombre. Que n’y restait-il ? puisque aussi bien il ne s’en échappe que pour éprouver une mortelle déception, pour reconnaître que ses découvertes sont déjà vieilles, déjà partout appliquées, déjà depuis longtemps tombées dans le domaine public. Il n’a plus sa raison d’être ; dans tout ce qui frappe ses yeux, il lit un arrêt de mort ; l’impuissance et le désespoir le fouetteront jusqu’à sa dernière heure et le feront mourir dans les tortures.

Toute proportion gardée, n’était-ce pas exactement l’histoire de Ferret ? Il venait trop tard. Ses pressentiments ne l’avaient point trompé. En même temps qu’il se voyait devancé dans une route qu’il croyait nouvelle, il constatait avec épouvante qu’il

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visait à un but que l’artiste italien dépassait de cent coudées. Aucune image ne donnerait la mesure de son désappointement. Coup sur coup, sans respirer, il subissait une série de sensations diamétralement opposées à celles de la foule. Il était remué, sans doute, mais comme quelqu’un dont on déchire les membranes du cerveau, dont on broie le cœur. Son rêve s’envolait comme s’éteint le soleil à la venue de l’ombre. Il en était des espérances en échange desquelles il offrait sa vie, comme de ces mirages qui ne se découpent sur le bleu de l’horizon que pour séduire et désespérer les hâves pèlerins. De quelque côté qu’il tournât les yeux, il n’apercevait plus que la misère et la honte se promenant à travers des ruines. Son père mourait dans l’indigence ; sa mère était sans tombeau ; la bien-aimée de son âme, à jamais perdue pour lui, se flétrissait dans l’isolement. Les hourras, les trépignements, les élans du public, étaient autant de coups de massue qui enfonçaient sa poitrine et meurtrissaient sa tête. Il souffrait au point de ne plus sentir

la douleur. Son esprit se troublait, l’hébétement paralysait sa raison, son corps devenait une masse inerte. Le passage de la foudre n’eût pas fait en lui de plus effroyables ravages. Dans les ténèbres de sa pensée dominait exclusivement une suprême ambition, mais une ambition inextinguible, incommensurable, celle de ne plus voir la lumière, de ne plus sentir son cœur battre, de reposer à jamais dans l’immobilité du néant.

En véritable épave, il s’abandonna à la foule dont les flots, d’oscillations en oscillations, le poussèrent dehors. Sous le péristyle, à peine les faisceaux humains qui le tenaient debout furent-ils rompus, qu’il ploya sur lui-même et perdit connaissance. On s’empressa autour de lui. Il rouvrit les yeux. Quelques personnes l’aidèrent à se relever. Ses traits égarés, les paroles décousues qu’il balbutiait, firent supposer qu’il n’avait plus sa raison. La douceur qui ruisselait de ses yeux n’annonçait pas du moins un fou dangereux. Il était d’ailleurs pauvrement vêtu. Insensiblement,

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la solitude et l’ombre l’eveloppèrent. Alors, la tête penchée, les paupières demi-closes, il s’achemina d’un pas chancelant vers son quartier et gagna sa mansarde à tâtons.

Une fièvre intense faisait claquer ses dents les unes contre les autres et le jetait en proie au délire. Les remèdes les plus énergiques furent d’abord impuissants à maîtriser la violence du mal. Sous l’excitation de transports au cerveau, il bondissait sur son lit comme ferait un reptile dans une cage de feu. D’autres fois, à le voir se tordre, on eût dit que ses entrailles fussent dévorées par les flammes. Non content de mettre en pièces tous les objets à sa portée, il tenta à diverses reprises d’enjamber sa fenêtre. Il ne fallut rien moins qu’une surveillance de toutes les heures pour le préserver du suicide. En moins d’une semaine il vieillit affreusement ; ses traits amaigris se teignirent des nuances du cadavre, et l’espèce de consomption dont il était attaqué progressa au point que le médecin désespéra de ses jours. Un voisin officieux se chargea d’écrire au

père. Sa lettre, naïve, rédigée sans ambages, ne produisit qu’un nouveau malheur. En apprenant, contre toute prévision, que son fils se mourait, le vieux luthier, atteint à l’endroit où était concentré ce qui lui restait de vie, tomba à la renverse. On ne releva qu’un vieillard qui divaguait et dont les membres étaient frappés d’une paralysie incurable. Ferret n’avait plus rien à espérer de ce côté. Cependant sa maladie se prolongeait, et les pauvres gens qui l’avaient secouru, pénétrés enfin du sentiment de leur insuffisance, commençaient à trouver lourd le poids d’une charité dont ils pâtissaient sans soulager autrui.

Au moment où ils délibéraient de le faire transporter dans un hospice, une femme, une vieille fille que nul ne connaissait, vint tout à coup, de l’air mélancolique et discret d’un fantôme, s’installer auprès de son lit. Son calme, sa réserve, son visage plein de mansuétude, le caractère d’autorité qu’elle portait pour ainsi dire en sa personne, furent cause qu’on la laissa agir sans même oser

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lui adresser de questions. Les soins assidus de cette garde-malade providentielle, qui désormais ne devait plus se séparer de lui, l’arrachèrent insensiblement à la mort. Humainement parlant, n’eût-il pas mieux valu qu’il n’en revînt pas ? Le pauvre homme ne reprit des forces que pour affliger l’esprit et les yeux du plus lamentable des spectacles. Son cerveau était irréparablement blessé. Au fond de sa mémoire, bouleversée par la douleur, ne surnageait plus qu’un vague et amer sentiment d’impuissance, qui, de proche en proche, allait le plonger dans une mélancolie toujours plus profonde et éteindre les lueurs de raison que lui avait laissées la maladie. On le sait de reste : « La nature est cruelle ; elle ne chérit, parmi ses enfants, que ceux qui sont robustes ; les faibles, elle les abandonne et leur fournit même des armes qu’ils dirigent contre eux-mêmes. »

Un homme énergique, en pareille occurrence, eût bien vite regimbé contre les aiguillons empoisonnés du désenchantement.

Tout en accusant son étoile, ou il eût bra-

vement persévéré, au risque de n’ôtre qu’un pur reflet, ou donné l’exemple plus rare du héros qui avoue avoir fait fausse route et change hardiment de carrière. Le virtuose d’ailleurs n’occupe pas dans les arts un rang tel qu’on ne puisse sans déchoir en jalouser un autre. A de rares exceptions près, il arrive que son domaine n’est pas celui de la musique, et que sa place ne saurait être qu’au sommet de cette pyramide au bas de laquelle s’évertuent les joueurs de gobelets et les saltimbanques. Trop souvent, en un mot, son ambition semble consister, non pas à émouvoir, mais à faire dire : « Que ce monsieur est habile ! avec quelle grâce il fait la culbute ! » A l’instar de ces prétendus grands comédiens qui ne veulent autour d’eux que des doublures, et sacrifient le théâtre même à leur effroyable et désastreux égoïsme de soliste, il n’est presque jamais qu’une personalité dévorante et stérile. Corelli, Piorillo, Pugnani, Viotti, ont fondé des écoles et laissé des œuvres qui leur assurent un nom durable. Paganini, au con-

traire, parce qu’il n'a été qu'une admirable excentricité, n’est déjà plus qu’un souvenir. Ils vivent, et lui, qui semblait devoir les faire tous oublier, lui qui sonnait si bien , repose à jamais sous cette épitaphe : Feriit sonitu .

Mais, sans compter que Ferret n'avait qu’une énergie d'emprunt, fébrile, maladive, une somme de forces trop exiguë pour ne pas être rapidement épuisée ; qu’il s’imaginait, à chaque grain de sable, voir une montagne, partant, qu’il exagérait outre mesure l’importance d’une coïncidence malheureuse, il manquait encore des facultés nécessaires pour changer la direction d’un développement en résumé tout instinctif. Du jour où il tombait du haut de son unique rêve, il devait infailliblement s’estimer à jamais perdu.

On ne peut faire un pas dans la vie sans se heurter à quelqu’un de ces martyrs dont l’art semble avoir le privilège. Parce qu’ils manquent d’une volonté puissante, d’un haut jugement ou de philosophie, une grande dé-

ception, un violent chagrin suffit à les abattre et à leur barrer la route. Ils se complaisent dans leur désespoir ; ils ne cessent d’agrandir, d’envenimer leurs blessures, et cela jusqu’à l’heure où la maladie s'empare d’eux, où leur raison se trouble, où trop souvent enfin, quand ils ne recourent pas au suicide, ils roulent de degré en degré dans un abîme de misère et d’abjection.

A l’instar de ces ennemis mortels d’euxmêmes, Ferret maintenant avait une destinée. Impuissant à dominer des causes qui s’étaient produites fortuitement, il le serait bien plus à conjurer un enchaînement de conséquences rationnelles et fatales. Sous l’empire d'un accablement plus lourd qu’un monde, ses épaules fléchirent, son cerveau s’engourdit, ses souvenirs devinrent de plus en plus confus. En même temps qu’il oublia son père, il ne parut pas même remarquer l’ange gardien qui l’avait soigné durant sa maladie. Mélancolique et taciturne, il accepta machinalement la tutelle de celte femme et se laissa complètement gouverner

par elle. Mangeant du même pain, dormant dans des chambres contiguës, ils offrirent l’exemple, édifiant pour ceux-ci, damnable pour ceux-là, de ces associations où, à l’inertie perpétuelle de l’un, l’autre s’évertue à opposer une activité de tous les instants, une patience inaltérable, une abnégation sublime.

Bien qu’il fût mort à toute préoccupation d’art, qu’au seul contact de son instrument il éprouvât un frisson désagréable, Ferret, sur les instances de son amie, ne recula pas devant des difficultés d’un concours. Il ne semble pas que jadis le vieux luthier fût mal inspiré, lorsqu’il redoutait pour son fils la dure condition qui cependant devenait son unique ressource. A s’en fier aux musiciens eux-mêmes, l’orchestre, qui parfois comble l’âme de l’auditeur des plus exquises, des plus vives jouissances, n’est qu’une source intarissable d’ennuis pour ceux qui le composent. Tous les jours que Dieu fait, de six heures à minuit, pour un salaire insuffisant, il faut que des semaines, des mois, des an-

nées, des siècles entiers, ils exécutent et entendent les mêmes accords, les mêmes accompagnements, les mêmes modulations, les mêmes œuvres bonnes, médiocres ou absolument nulles. Une tâche plus triste, plus rude, plus répugnante, plus horrible, n’est certes pas concevable. Aussi entrent-ils à l’orchestre, même les mieux doués, pleins d’une ardeur qui ne tarde pas à s’éteindre pour faire place à un dégoût profond. De là cette remarque singulière que tout le monde aime la musique, hormis peut-être les gens dont c’est l’état d’en exécuter.

Ils sont précisément les victimes d’exercices qui n’exigent de leur part ni effort d’esprit ni dépense de sentiment, qui l’excluent même, et laissent dormir toutes leurs facultés. Leur mérite essentiel, en définitive, consiste à être des automates parfaits. Un orchestre exemplaire est une sorte de labyrinthe au centre duquel trône un despote inflexible, un dragon impitoyable, qui, lui-même possédé du démon de l’art, prétend, per fas et nef as, y asservir les autres. Dans le nombre

des artistes qui viennent se ranger sous lui, les plus estimables sont incontestablement ceux qui ont assez d’intelligence et de tact pour comprendre qu’ils ne doivent être que des esclaves, des rouages souples et dociles, qu’au despote, qu’au dragon seul il appartient d’avoir une volonté, une intelligence, une âme. L’assertion semblerait-elle paradoxale, exorbitante ?

Voici la partition d'une symphonie nouvelle, signée d’un nom inconnu. Attendezvous à ce que les interprètes, même les plus habiles, reculent devant les difficultés de l’exécution, déclarent l’œuvre baroque, inintelligible, inexécutable. Ils en travestiront quelques passages, hausseront les épaules et taxeront l’auteur d’ineptie, s’ils ne le proclament pas tout de suite un fou. C’est au mieux. La lumière ainsi pourrait rester éternellement sous le boisseau. Les compositeurs n’ont pas, comme le peintre, le sculpteur, le poète, la ressource de se mettre en communication avec le public sans le secours des intermédiaires.

Par miracle, survient un chef d’orchestre, un homme s’entend, digne de ce titre.

L’homme de génie, en tant qu’homme, peut être médiocre, et cela se voit trop souvent ; le chef d’orchestre véritable doit être forcément un homme supérieur. Il sera instruit, grand musicien, doué d’une haute intelligence ; ce n’est point assez : il faut encore, chose rare ! qu’il ait une volonté puissante, une persévérance imperturbable, qu’il soit un caractère. Son flair quelquefois l’emporte en finesse sur celui du sauvage. Un coup d’œil lui suffit pour pressentir la valeur de l’œuvre. Il s’en empare, il n’a pas de repos qu’il ne l’ait lue, analysée, qu’il n’en ait fait en quelque sorte l’autopsie, la dissection. Sa joie est inénarrable au cas où la fortune a mis sous sa main une belle chose. La fièvre s’en mêle, puis bientôt la passion. Il l’étudie sans cesse, il ne peut plus s’en rassasier. Ce sont à chaque pas des découvertes imprévues, des merveilles nouvelles, quelque passage sublime dont le sens lui avait d’abord échappé, et son admiration grandit, et tant et tant

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de fois il revoit le chef-d’œuvre, le joue et le rejoue dans sa tête, qu’à la fin il le sait jusque dans les moindres détails, qu’incessamment il l’entend bruire en lui, qu’il le porte tout armé dans son cerveau. Il en est obsédé, il en rêve, il en souffre, et il ne sera délivré que le jour où il aura réussi à faire passer dans l’âme d’autrui toutes ses impressions, tout son enthousiasme, Mais qu’il est loin encore de ce jour glorieux !

Tenaces préjugés, préventions iniques, volontés rebelles, tout lui fera obstacle, et la patience d’un saint, l’énergie d’un apôtre héroïque, ne seront point de trop pour réduire les sourdes et opiniâtres résistances de gens qui s’obstineront à fermer les yeux, à se boucher les oreilles. Autant vaudrait qu’il eût à lutter contre une bande de fanatiques. Que deviendra-t-il en effet au milieu de cette cohue railleuse, indisciplinée, toujours prête à la révolte ? C’est-à-dire qu’il sera au-dessous de rien, qu’il donnera le navrant spectacle d’un général berné, sifflé, conduit par son armée ; à moins toutefois

que, dans sa conviction, il ne puise le courage et la force d’être un autocrate redoutable, décidé à vaincre même aux dépens de sa vie.

Devant lui, en amphithéâtre, se développe son orchestre ; à gauche et à droite sont les violons; plus loin, les altos; plus loin, les basses et les contre-basses, puis les instruments à vent, puis les cuivres, puis les cymbales. Après quelques conseils sommaires et l’indication du mouvement, le signal de l’attaque est donné. Tous ont obéi, mais avec négligence ; ce début manque de précision, il faut recommencer. On recommence, mais pour faire plus mal encore. Un général briserait son épée; le chef d’orchestre tient bon. Il sait qu’on a plus aisément raison de la résistance d’une foule de sceptiques que de la patience d’un esprit convaincu. Fort de sa conviction, il laisse dire et murmurer, et poursuit imperturbablement sa tâche. Il reprend l’.un, crie contre l’autre, en appelle à la conscience de ceux-ci, fait appel à l’amitié de ceux-là ; il flatte, prie, supplie, s’irrite, s’emporte, s’épuise, multiplie les ré-

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pétitions, use les mauvais vouloirs, et cela jusqu’à ce que l’orchestre, de guerre lasse, impatient d’en finir, se rende à merci.

D’ailleurs, çà et là, à travers l’œuvre, luisent quelques éclairs. Le doute pénètre au cœur des musiciens. Ils s’étonnent, et, en dépit d’eux-mêmes, sont captivés, deviennent attentifs. Du chaos qui se débrouille peu à peu, l’idée générale surgit, se colore, étincelle. Le moment est venu d’étudier les détails, de préciser les mouvements, de tenir compte des moindres nuances, de régler les accompagnements, d’indiquer le sens de la mélodie, de lui donner l’expression qui lui appartient, de graduer et d’éclaicir les crescendo. Et c’est ici qu’on peut comprendre le rôle forcément automatique du musicien d’orchestre. Prenez les violons pour exemple. Qu’ils soient vingt et que tous aient du sentiment. Une mélodie, un passage quelconque se présente, chacun d’eux rendra, exprimera, accentuera cette mélodie, ce passage, avec le sentiment qui lui sera propre. Où l’un croira devoir enfler le son, l’autre dimi-

nuera ; où celui-ci jugera une légère accélération nécessaire, celui-là ralentira, et ainsi du reste. Effroyable galimatias qui n'aura de terme que du moment où les vingt sentiments divers se fondront dans le sentiment d’un seul, celui du chef d’orchestre.

Finalement, à force d’astuce, de diplomatie, de patience, même de violence, celui-ci est parvenu à discipliner ses soldats, à en faire autant de ressorts aveuglément dociles. Il a sous les yeux un seul faisceau, un seul corps, un seul instrument, un orgue merveilleux dont il peut jouer à sa fantaisie. Cet. orchestre n’est plus un club de cent personnes, tyrannisé par cent opinions diverses, c’est une sorte de Briarée aux cent bras et aux cent bouches, plein d’âme, plein de feu, plein de vigueur. Ces cent voix ne sont plus qu’une seule voix au pouvoir d’un homme admirablement doué , d’un grand artiste, d’un interprète de génie. On croirait le voir à l’œuvre dans ce buste du chevalier Gluck, dont le masque incandescent éclairait naguère tout un coin du Musée français. A son

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pupitre, comme la Pvthonisse sur son trépied, il s’apprête à rendre des oracles. Son geste est impérieux ; son œil ruisselle de flammes ; son front est inspiré. Il domine tout de sa despotique volonté ; il anime tout de son souffle puissant, de sa passion, de sa véhémence. Il parle, chante, enfle la voix jusqu’aux proportions du tonnerre, la désenfle jusqu’au murmure, s’éloigne, se rapproche, se complaît en des histoires mélancoliques, entonne des hymnes pleins de gaieté, fait surgir sous les yeux des paysages splendides, se montre alternativement tendre, passionné, violent, terrible, éveille en l’àme mille souvenirs endormis, répand tour à tour la joie, la mélancolie, l’épouvante, l’ivresse. Et le public transporté éclate en applaudissements frénétiques, et les musiciens euxmêmes, entraînés par cet enthousiasme, ne tardent pas à le partager. Ne semble-t-il pas que ce soit spécialement pour cet homme qu’un poète a dit : « Tu égales l’esprit que tu comprends ? »

Ce ne fut pas toutefois sous les ordres

d’un chef si habile, si exigeant, si intraitable, que Ferret se trouva enrégimenté. On pouvait espérer qu’il parviendrait à s‘y maintenir. Il eût du moins échappé aux hasards d’une vie errante et misérable. Malheureusement aucune puissance humaine n’était capable de conjurer les conséquences de sa déplorable éducation. Pour avoir manqué ses études de solfège et s’être constamment refusé à faire de la musique d’ensemble, il était de beaucoup inférieur à cette tourbe d’exécutants médiocres dont la routine fait autant de sabreurs intrépides et imperturbables. S’il tirait de beaux sons, s’il jouait juste, avec une aisance parfaite, en revanche il était si mauvais musicien, qu’il n’était pas de semaine où, au milieu même d’un solo, il ne commît quelque bévue monstrueuse.

Il avait précisément affaire à des camarades essentiellement goguenards, sans pitié pour les écarts d’autrui et perpétuellement à la poursuite de distractions pour combler le vide de leurs âmes. L’ambition, d’ailleurs, autour de laquelle on s’empresse servile-

ment dès qu’elle réussit, quand elle échoue devient aux yeux des hommes une sorte de crime irrémissible. Gomment des gens que Ferret avait longtemps inquiétés avec ses rêves ambitieux lui eussent-ils fait grâce ? N’était-il pas, au surplus, d’une douceur, d’une faiblesse, d’un naturel distrait qui le prédestinaient au rôle de victime ? Ses voisins s’en amusèrent ; on le prit pour point de mire de railleries incessantes ; il fut chaque jour la dupe de quelque mystification nouvelle, et devint insensiblement le jouet, non seulement de tous ses camarades, mais encore de tout le personnel infime du théâtre. Et les persécutions se multipliaient en raison même du dédain qu’elles semblaient lui inspirer. La vérité était que, vivant en luimême, absorbé dans une insondable tristesse, il ne s’apercevait pas des comédies auxquelles donnait lieu sa crédulité. Il lui arrivait même parfois d’oublier où il se trouvait, de s’arrêter court au milieu d’un passage, de pencher la tête et de pleurer. Son abattement, les ruisseaux de larmes qui

coulaient ses yeux, loin d’exciter la compassion, accumulaient les griefs contre lui. Des mois entiers, il ne cessa d’être l’objet des plus vives récriminations. Enfin on le jugea incorrigible : il fut remercié.

L’échec était décisif. Il arrive que la prévention pousse en nous des racines si pro fondes qu’il devient impossible de l’en déraciner. Qu’un homme, par exemple, soit prévenu de manquer d’un mérite et prétende faire revenir autrui sur ce jugement : il ne lui suffira pas d’acquérir ce mérite, il faudra qu’il le possède à un degré capable de blesser la vue, et encore ! Mais, dans son affaissement, Ferret ne songea pas même à se relever aux yeux de ses camarades. Il se laissa stupidement écraser. Du théâtre Feydeau, il passa dans un orchestre secondaire pour y succomber bientôt sous le poids de son insuffisance et de sa détestable réputation. A dater de ce moment, d’une chute il marcha à une autre chute, et d’un affront à un autre affront. Son existence devint comparable au jour, qui,

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après l’heure de midi, ne cesse plus de décroître jusqu’à ce qu’il s’éteigne dans le crépuscule, puis dans la nuit. Incapable de se défendre, même quand on l’accusait injustement, il erra de théâtre en théâtre sans réussir à se fixer dans aucun. Tant de médisances à la fin le déshonorèrent, qu’il ne trouva plus à se placer, même dans un orchestre du dernier ordre.

Ce n’était pas sur lui, au reste, que pesait le fardeau d’une situation dont il ne semblait pas avoir conscience. C’était à sa compagne qu’aboutissaient, comme à un gouffre, les mécomptes, les embarras, les incertitudes, les douleurs de leur existence commune. Elle avait d’abord caressé l’espérance de le voir guérir, mais avait compris à la longue que l’état du pauvre homme tenait à des lésions incurables. Insensiblement, elle s’était fait un devoir de penser, de prévoir, d’agir pour lui et de jouer autour de sa caducité précoce le rôle d’un bon ange. Il lui obéissait du moins avec une docilité exemplaire. Elle lui disait : « Levez-vous,

» et il se levait : « Allez ici ou là, » et il y allait : « Asseyez-vous, mangez, » et il s’asseyait, et il mangeait. Ainsi, les exigences de a vie leur rendant désormais le séjour de Paris impossible, elle lui indiqua un bureau d’agence dramatique où il signa, les yeux fermés, un engagement pour diriger en province un orchestre de vaudeville. Dans le principe, on se souvint de lui d’intervalle en intervalle ; mais tant d’années passèrent qu’il fut complètement oublié.

Les détails recueillis sur cette phase de sa vie le montrent toujours aux prises avec les mêmes infortunes. Tantôt dans un endroit, tantôt dans un autre, vivant ici d’une place misérable, là de quelques leçons, il ne réussit à s’acclimater sous aucun ciel.

Chassé de ville en ville, impuissant à se créer une position stable, il erra ainsi longtemps à travers la France, et fut enfin ramené à Paris par des misères semblables à celles qui l’en avaient éloigné.

Dans son aversion croissante pour son instrument, il n’y avait touché que lorsqu’il

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y avait été contraint. Sa merveilleuse facilité avait fait place aux façons les plus gauches et les plus maladroites. 11 ne tirait plus que des sons d’une justesse douteuse, sans force et sans pureté ; ses membres avaient déjà la rigidité de ceux d’un vieillard ; ses doigts, autrefois si alertes et si dociles, semblaient maintenant tout engourdis et refusaient d’obéir. Du brillant élève, qui avait mis près de quinze ans à se perfectionner, un nomdre égal d’années de paresse, d’incurie, de nonchalance, avait fait graduellement une sorte de ménétrier.

Cependant le niveau de sa misère s’élevait à mesure que baissait celui de son talent. On eût craint de le reconnaître. Il était parvenu à cet état de décrépitude où l’homme n’inspire plus aucun intérêt. A peine son nom était-il prononcé, à peine l’apercevait- on, que les portes se fermaient pour ainsi dire d’elles-mêmes. La responsabilité de sa compagne devenait de plus en plus lourde. Elle s’était épuisée en efforts superflus pour l’arrêter sur la pente de l’abîme au fond duquel

il glissait. Aux prises avec les plus douloureuses perplexités, elle dut encore s’estimer heureuse de réussir à le faire admettre au nombre des musiciens de bal. C’était vainement descendre. Chose triste à dire, pour ce nouveau métier, où il devait achever de s’éteindre. il n’avait ni les moyens nécessaires, ni des forces suffisantes. Il se trouva mêlé à des hommes qui, non contents d’abuser sans aucune réserve de sa faiblesse, prétextèrent encore de ses plus légers oublis pour le proclamer aussitôt absolument incapable. De même qu’il avait couru de théâtre en théâtre, il alla de barrière en barrière, tomba de guinguette de guinguette, et en arriva, après plusieurs années de cet état dégradant, à se voir exclu de la classe même des artistes du plus bas étage.

Alors tous les spectres auxquels la misère donne un corps : la faim, le froid, la peur, vinrent assiéger leur porte et s’accroupir devant eux. Comparable à l’oiseau en cage à qui l’on oublie de donner sa graine, Ferret se tint immobile, ferma les yeux et

attendit. Sa compagne, au contraire, miracle d’affection et de dévouement, s’éleva par le courage jusqu’à l’héroïsme. Faisant vœu de lui épargner les tourments, les outrages, de le laisser à sa nonchalance, à ses rêves, elle se plut à croire qu’elle aurait de la santé, de la vie, des forces pour elle et pour lui. Le salaire insuffisant qu’elle retira d’un travail qui, l’obligeant à de longues veilles, l’exténuait, lui prouva bientôt la vanité de ses efforts et de ses espérances. Us vécurent néanmoins. Mais à quelles conditions ! Ce qu’on appelle la Providence est comme ce père avare qui manque du courage d’oublier son enfant, mais qui en revanche ne lui donne que juste ce qu’il faut pour ne pas mourir.

Un hasard providentiel jeta le pauvre Ferret sur la route d’un entrepreneur de spectacle forain qui, après l’avoir entendu exécuter quelques passages sur le violon, jugea à propos de se l’associer pour ajouter à l’attrait de ses soirées amusantes. Le misérable devint ainsi membre adoptif d’une fa-

mille de bohèmes qui n’avaient point de domicile fixe, qui voyageaient avec leur maison, campaient en plein air, aux portes des villes, sur les champs de foire, et sillonnaient incessamment le monde de l’est à l’ouest, de l’ouest au nord, du nord au midi. Soutenu par son amie, dont la présence à la longue lui était devenue nécessaire, Ferret se fit rapidement aux mœurs de cette vie nouvelle. Il se prêta avec une complaisance inépuisable à toutes les fantaisies industrielles de son patron, et cela au point de devenir rapidement entre les mains de ce dernier un sujet à magnifiques recettes. On peut juger du succès par l’audace qu’eut un moment le physicien de vendre sa loge en planches et en toile pour donner des représentations sur la scène de véritables théâtres.

Un jour, à Genève, les murailles furent subitement couvertes d’affiches monstres, encadrées de dessins bizarres, où, à la suite d’une série de promesses plus ou moins séduisantes, le nom de Ferret s’épanouissait en majuscules gigantesques.

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Ces affiches, dont la forme, la dimension, les couleurs, ne pouvaient manquer d’attirer les yeux, présentaient le fils du luthier comme un violoniste sans pareil, un phénomène extraordinaire qui, en jouant du violon à cinquante-sept positions, avait excité l’admiration et l’enthousiasme de toutes les cours d’Europe.

A la nuit tombante, les portes ne furent pas plutôt ouvertes, qu’au parterre, aux stalles, dans les loges, les galeries, l’amphithéâtre, se pressa un nombreux public qu’avait alléché la rédaction du programme. Un mauvais orchestre, la magie usée des boîtes à double fond, la roideur des automates, les équivoques et les maladresses d’un jocrisse, ne servirent qu’à décupler l’impatience qu'on avait d’entendre le virtuose. Il parut enfin. Quel spectacle ! A la confusion de toute la salle, on aperçut un pauvre vieillard, à l’air fatigué, à la démarche traînante, pauvrement vêtu, qui, après avoir humblement salué les spectateurs, se livra à toutes les extravagances

imaginables. Il tint d’abord l’instrument sous le menton, selon la méthode ordinaire ; il le plaça ensuite entre ses jambes comme une basse, puis sous son bras comme une guitare, puis sur la tête, puis derrière son dos, puis il se coucha, puis se fit lier dans un sac ; et dans toutes ces positions, qui atteignirent au nombre cinquante-sept, il exécuta un morceau de musique d’un charme contestable. Le public, frappé de stupeur, commença par murmurer ; il fut bientôt saisi de commisération. Outre qu’il se décida à ne point s’irriter du mécompte, il eut encore la générosité de balbutier quelques bravos ironiques, même d’applaudir.

Au milieu de ses perpétuelles pérégrinations, Ferret séjourna à diverses reprises dans son pays natal. Une fois même, au grand étonnement de son amie, il y fut saisi d’un trouble profond, indicible. Le mois de juin allait finir; c’était jour de fête; un temps admirable attirait les promeneurs sous les ombrages du boulevard où se tenait la foire. Les parfums de l’atmosphère, la vue

des arbres, le timbre des cloches en branle, le costume des paysannes qui arrivaient par bandes joyeuses, ces costumes, ces couleurs, ces bruits, cette perspective, ces parfums, toutes ces choses agirent puissamment sur l’âme de Ferret et y éveillèrent un vague sentiment du passé. Il quitta furtivement la loge où il travaillait, fendit la foule grossissante, gagna une des portes de la ville et longea mélancoliquement le fossé des murailles extérieures. Le but de sa promenade ne fut pas longtemps douteux. Un chemin bordé de haies d’épines l’attira à gauche et le conduisit droit à un vaste cimetière. Près d’une heure, il prit plaisir à se perdre dans le labyrinthe de sentiers que jalonnaient les cyprès et les tombes. Tournant ses regards de côté et d’autre avec une attention soutenue qui ne lui était pas habituelle, il se préoccupait de déchiffrer les épitaphes et semblait envahi par une émotion croissante. De détours en détours, ses pas le portèrent vers un coin retiré et oublié, où çà et là gisaient, dans les herbes qui croissaient en

liberté, des fragments de pierre dont le temps et la pluie avaient effacé les inscriptions.

Il s’arrêta tout à coup. Une sensation violente fit trembler tout son corps. Ses yeux venaient de rencontrer une croix noire penchée, sur les bords de laquelle se voyait encore la trace légère de ces mots : « Ici repose Antoinette-Françoise Ferret. » La solitude était profonde et le silence n’était troublé que par des bruits vagues, lointains, comparables au bourdonnement d’une ville souterraine. Bouleversé jusqu’au fond de l’ame, Ferret semblait sur le point de suffoquer; ses jambes ne pouvaient plus le soutenir. Il tomba à genoux, joignit les mains, inclina la tête et versa des torrents de larmes.

Sa compagne l’avait suivi à distance et avait bientôt tout deviné. Ce pèlerinage n’était pas le seul qu’il dût faire à la tombe de sa mère. La veille de son départ, il y retourna, et remarqua avec une douce joie, qui attira de nouvelles larmes dans ses yeux, que la croix noire avait été redressée et raf-

fermie, et que, sur la fosse fraîchement remuée et disposée en talus, une main généreuse avait planté deux magnifiques rosiers chargés de boutons et de fleurs près de s’épanouir.

Le moment n’était pas éloigné où, usé, flétri, incapable de soulever d’autre sentiment que celui de la compassion, il serait abandonné de l’industriel qui l’exploitait. Il revint à Paris pour n’en plus sortir, pour y voir sa poitrine décorée d’une médaille, pour y descendre au dernier rang des artistes nomades. Ce n’était plus qu’une ombre. On eût dit d’un corps sans âme. d’un automate que font mouvoir des ressorts invisibles. Les années, les voyages, les fatigues, la mélancolie, l’oubli de soi-même, avaient ruiné sa constitution, enlevé le regard de ses yeux, creusé ses joues et ses tempes, courbé ses reins. On a pu voir en passant sa vacillante silhouette. Vieillard décrépit, indifférent à tout, il ne vous entend pas quand vous lui parlez, et il semble ne plus même sentir ni le chaud ni le froid, ni la faim. Il va, il va,

clopin-clopant, a*u hasard, comme souffle le vent, sous l’œil de son amie, de cour en cour, de café en café, de cabaret en cabaret, jouant pour quelques aumônes des bribes de concertos et d’airs variés qui viennent pêlemêle et d’eux-mêmes sous ses doigts. Cependant, le croirait-on ? dans le milieu infime où il se trouve décidément classé, il a rencontré un jour, sans la chercher, cette gloire enivrante que tant d’années, au travers des plus rudes épreuves, il avait vainement poursuivie ailleurs.

Au préalable, qu’on daigne songer à l’ampleur et à la souplesse du mot musicien. Entre le compositeur et l’infirme qui promène ses lèvres sur des flûtes en roseau, le nombre d’hommes à qui l’on accorde libéralement ce titre n’est pas calculable. Le symphoniste de génie, le chanteur de concert, le choriste ingouvernable, le serpent de village, le ménétrier, l’aveugle ne sont-ils pas appelés uniformément des musiciens ? Il faut y ajouter, chose bien autrement curieuse, qu’il n’est pas un seul de ces artistes, à quelque catégorie

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qu’il appartienne, qui n’ait son public pour l’apprécier, le comprendre, l’admirer et le récompensjer. C’est un fait. Le public, comme la terre que nous foulons, se compose d’une série de couches superposées dont chacune a son degré d’intelligence, sa somme de connaissances, ses goûts, ses passions et ses arts y relatifs. Et il y aurait faiblesse à entreprendre de discuter sur ce point. Le plaisir qu'on éprouve, l’émotion qu’on ressent, sont en art la raison souveraine, et rien même n’est plus respectable qu’une appréciation basée sur un sentiment réellement éprouvé. Qu’un groupe se forme autour d’un joueur d’acordéonet se pâme d’aise, qu’on prenne plaisir à écouter un ridicule chanteur et de fades romances, qu’on porte aux nues d’insipides opéras-comiques, qu’on s’amuse à une banale contredanse et bâille à une œuvre forte et pleine d’idées, il faut convenir que tous ces enthousiasmes naïfs de l’ignorance sont encore mille fois préférables aux admirations factices, aux engouements conventionnels pour de belles choses qu’on ne comprend pas.

Un aveugle des ponts mariait sa fille et donnait une fête à l’occasion de ce mariage. C’était au cœur du quartier Saint-Marcel, dans une grande chambre décorée avec profusion de bancs, de chaises et de lampes suspendues. Pour le quart des invités, le plus pâle luminaire était au reste un luxe bien inutile. Tous les aveugles qui courent Paris semblaient s’être donné rendez-vous. Au centre de cette réunion, élite d’une classe qui, par parenthèse, a son langage, ses mœurs, ses préjugés, le point de vue eût été admirable pour étudier jusqu’à quel point les hommes, même les plus humbles, sont ennemis de l’égalité. On n’eût pas remarqué sans quelque surprise que ces braves gens avaient la consolation de voir au-dessous d’eux des artistes qu’ils pouvaient mépriser, que, par' exemple, ils appelaient dédaigneusement les joueurs d’orgues des musiciens à la pacotille. Quant aux mœurs, l’étonnement n’eût pas été moindre d’entendre l’amphitryon dire de l’un de ces confrères : « Du talent, sans doute ; mais ça n’a pas de conduite ; ça n’est

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pas marié ; on ne peut pas recevoir ça. » Quelque bas que Ferret fût tombé, il était encore, en mérite, de beaucoup supérieur aux membres de cette réunion. On peut même avancer que, pour le milieu, il était un artiste tout aussi étrange, tout aussi extraordinaire que Paganini pour le public de l’Opéra. A la nouvelle qu’il honorerait la soirée de sa présence, il s’éleva de toutes parts des murmures de satisfaction. « Ferret viendra ! Ferret viendra! » répéta-t-on en chœur. « Garçon, dit un grand vieillard à son jeune voisin, ouvre bien tes oreilles ; car tu entendras ce soir le plus fameux violoniste de tout Paris. » Son arrivée fit sensation. On se leva pour lui faire honneur. Tous, grands et petits, aveugles et clairvoyants, s'empressèrent autour de lui et se montrèrent jaloux de lui serrer la main. Le bonhomme, bien qu’il ne comprît pas clairement la portée de cet empressement, sembla néanmoins touché de l’ovation. Sa compagne le conduisit à une chaise, et s’assit à ses côtés. La séance com mença.

Gomme dans la plupart des salles de concert, au fond, avait été dressée une estrade en planches sur laquelle défilèrent tour à tour chanteurs , guitaristes , harpistes , joueurs de vielle et de mandoline. A un duo pour harpe et violon, succéda une romance avec accompagnement de violoncelle ; à la romance sentimentale une chansonnette comique ; à celle-ci un solo de fûte, et ainsi de suite, selon Tordre du programme rédigé à l’avance. Dans les entr’actes circulaient des plateaux chargés, les uns de pâtisseries, les autres de divers rafraîchissements. En fermant les yeux sur la pauvreté de la décoration, le peu d’éclat des toilettes et des lumières, on eût pu se croire à une soirée musicale d’un monde plus élevé. Entre les milieux censés les plus dissemblables, il n’y a souvent que des différences de formes. Au fond, la plupart du temps, ce sont des usages identiques, des façons analogues de se distraire, les mômes manières de voir et de sentir ; sans compter que ces bonnes gens puisaient dans la peur de se singulariser

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l’indulgence d’applaudir à tout, même à la médiocrité, même à la nullité, absolument comme cela se pratique ailleurs.

Avant le grand bal qui devait clore le concert et se prolonger jusqu’au matin, Ferret, à qui l’on avait attribué sur le programme le rôle d’un bouquet dans un feu d’artifice, se rendit très volontiers au désir qu’on avait de l’entendre. Sa présence sur la scène fut saluée par d’unanimes applaudissements. En dépit de la rouille des années, d’une longue insouciance, outre qu’il n’avait jamais entièrement perdu la netteté d’élocution qu’il tenait de l’école, il avait conservé un certain sentiment de tendresse qui ne pouvait manquer d’émouvoir profondément l’assemblée.

D’ailleurs, qui ne sait combien les préventions favorables peuvent prêter de charme et de magie à l’individu le plus insignifiant? Il n’eut pas achevé la ritournelle d’un premier morceau, qu’on l’applaudit chaleureusement et qu’on cria: « Encore! encore! » Le pauvre homme leva ses paupières et laissa voir des yeux humides ; un sourire

erra sur ses lèvres. Il continua par un grand air italien tout ruisselant de larmes. Sa manière de chanter mérite qu’on en parle, et cela d’autant mieux que la majorité des maîtres de chant actuels n’en professent point d’autre. Chaque note tremblait comme si les ondes sonores eussent été mises en vibration par un ressort de montre électrisé ; ses trilles rappelaient à s’y méprendre la plainte des chèvres; enfin il glissait le doigt sur les cordes et produisait des miaulements d’une douceur ineffable. Tout cela, invariablement nuancé par le passage perpétuel du plus vigoureux forte au piano le plus nébuleux, et compliqué d’une efflorescence véritable de fioritures, causa une immense impression.

On battit des mains à tout rompre, et l’on cria de nouveau : « Encore ! encore ! » Ces battements de mains et ces cris arrachèrent décidément l’artiste à sa torpeur. Par les exercices auxquels il se livra ensuite, il provoqua tout à coup une explosion de rires. Un des convives, dans son ravissement, se pen-

cha à l’oreille de son voisin et lui dit à mivoix : « Ne jurerait-on pas que notre hôte a aussi invité des oiseaux à sa fête ! » Ferret, effectivement, venait d’imiter avec une exactitude parfaite le ramage de divers oiseaux, et notamment le cri du coucou et celui de la caille. Il imita avec un égal bonheur les sons de la flûte, ceux de la vielle et ceux du trombone. A force de succès, il eut insensiblement la fièvre, et accidentellement de la verve, presque de la fougue. On put croire un instant à la résurrection de ses facultés. Du fond de sa mémoire surgirent spontanément des lambeaux d’une symphonie militaire qui devait figurer toutes les péripéties d’une bataille. Ce fut pour en bondir d’aise et d’enthousiasme que l’auditoire reconnut successivement les sons du clairon, le roulement des tambours, les coups de feu du tirailleur, le tonnerre intermittent du canon, le hennissement des chevaux, les charges de cavalerie, les cris des blessés et des mourants, puis le chant de victoire du vainqueur, puis la marche funèbre des vaincus.

Chemin faisant, il n’eut garde d’oublier les extravagances que lui avait enseignées le prestidigitateur. Pour ne citer qu’un exemple, il termina par un tour d’adresse qui lui valut un triomphe sans égal. Avec la rapidité de l'éclair, au lieu de produire la dernière note du trait final avec l’archet, tournant son violon et promenant son pouce mouillé sur le fond, comme sur le parchemin d’un tambour de basque, il fit entendre, sans perdre la mesure, la note voulue très nette et très juste. Il faut désespérer d'atteindre par l’expression à la violence des transports que souleva cette bouffonnerie. Pendant près de quinze minutes, la chambre retentit de cris discords, aigus, frénétiques, accompagnés d’un vacarme de claquements et de trépignements capables d’assourdir; c’est-à-dire qu’on eût pu se croire égaré au milieu d’une troupe de bacchantes en fureur.

Ce tapage formidable pénétra jusqu’au cœur de Ferretet y provoqua un ébranlement extraordinaire. Ses traits perdirent peu à peu l’expression de l’hébêtement pour prendre

celle de l’attention et de l’inquiétude. Il pencha l’oreille comme quelqu’un qui écoute. Au fond des orbites démesurément agrandies de ses yeux, les prunelles, comparables à de pâles et flottantes lumières, parurent regarder en dedans et y chercher des souvenirs. On eût dit qu’il remontait le cours du temps, qu’il se reportait aux jours de son enfance, qiril se remémorait son histoire, qu’il se ressouvenait de son père, de sa mère, de ses rêves, de ses mécomptes, de ses tortures, et qu’il avait conscience de sa folie et de sa dégradation. Son amie, à ces étranges symptômes, s’était levée tout à coup ; effrayée, haletante, elle l’observait avec une attention fébrile, craignant sans doute que l’âme du pauvre homme ne se dégageât de l’écaille épaisse sous laquelle les chagrins et les années l’avaient ensevelie. Son tressaillement, son air douloureusement surpris, sa pantomime de plus en plus émouvante, tout, en effet, permit de conjecturer qu’il retrouvait la mémoire. Les muscles de son visage se détendirent, des flots de larmes de sa poi-

trine montèrent à ses yeux ; il voulut parler et en fut empêché par les sanglots ; il pencha la tête, étendit les bras comme pour trouver un appui, et tomba de tout son long sur l’estrade. Sa compagne était déjà près de lui et l’enveloppait de tendresse et de soins comme une mère eût fait pour son enfant. La sollicitude etl’empressement des uns, la consternation des autres, l’émotion de tous, donnèrent la mesure des sympathies que le vieillard inspirait. Ce fut avec une indicible sensation de plaisir qu’on le vit rouvrir les yeux. Aux inquiétudes qu’il avait données succédèrent une joie bruyante, de nouvelles acclamations, de nouveaux trépignements, des hourras presque sauvages. S’il avait eu réellement quelques moments de lucidité, à cette heure du moins il était heureusement retombé dans sa léthargie. Il pleura bien encore, mais ce fut de contentement. L’admiration, l’enthousiasme, l'affection de ses confrères éveillèrent contre touteattente quelques échos en son âme et lui procurèrent le plus grand bonheur qu’il eût incontestablement jamais

éprouvé. Et de fait, eu égard à ce qu’il était aujourd’hui, la gloire relative qu’il recueillait valait bien celle que dans la plénitude de ses facultés, il avait rêvée jadis.

Pour conclure, en regard de cette scène, qu/on mette la vie du pauvre homme, qu’on mesure la durée de ses travaux, qu'on se rappelle que père, mère, amour, son repos, sa vie,, il avait tout sacrifié, qu’il eût sacrifié mille fois plus encore, et l’on aura, dans ce parallèle, à quelques nuances près, l’histoire sommaire de bien d’autres. Un esprit distrait pourrait seul contredire. Dans nos espérances et nos rêves., que trop souvent rien ne légitime, il y a presque toujours entre les moyens qu’on met en œuvre, le courage, l’énergie qu'on dépense et le résultat auquel on atteint, une disproportion tout aussi choquante. Que, par impossible, notre héros eût réalisé son rêve,, n'était-il pas à plaindre, en tout état de chose, d'acheter une gloire éphémère au prix de si longues fatigues, de tant de sacrifices et de douleurs? Et, pour comble de misère, il fallait, détail trop commun

encore, qu’il n’eût pas même les capacités de son ambition.

Cependant, si misérable qu’il ait été, il échappa du moins, grâce à la tendresse d’une amie incomparable, à l’abjection du vice. L’abnégation et le dévouement de cette créature angélique, sans laquelle il eût été infailliblement plus malheureux encore, ne se démentirent pas un seul jour. Comme la charité dont elle était l’image, elle s’ignorait elle-même, et s’étonnait autant d’être louée que d’être plainte. Qu’elle ne fît qu’une même personne avec cette jeune femme jadis sacrifiée par Ferret à de vagues inquiétudes, il serait difficile d’en douter, bien que, dans son invincible modestie, elle ait constamment éludé une assertion capable d’établir sûrement l’identité. Il semblait qu’il lui plût de reléguer ce détail dans l’ombre, et même de laisser croire à deux personnalités distinctes. Toutefois, l’une et l’autre auraient incontestablement porté le doux nom de cette sainte qui, dans ses élans d’amour et son enthousiasme pour la Passion, s'écriait : « Ou souf-

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frir, ou mourir ! » Le secret de son inaltérable affection est un problème moins obscur. « Il n’y a pas d’hommes si malheureux ou si odieux sur la terre, est-il écrit quelque part, à qui le sort n’ait ainsi attaché une compagne dans sonœuvre, dans son supplice, dans son crime ou dans sa vertu. » La remarque est vraie à tous les degrés : il suffit d’ouvrir les yeux ou de se souvenir pour en avoir la certitude. Où il y a des consolations à prodiguer, des courages à soutenir, des sacrifices à faire, quelque acte d’héroïsme à accomplir, n’est-on pas assuré de toujours rencontrer une femme .

LE

Non loin des jardins de Paris, sur les bords fleuris de la Seine, se développe une plaine vaste et ondulée, où çà et là s’épanouissent, comme de gros dahlias orangés au milieu des verveines, diverses maisons de plaisance. De l’un des coteaux voisins, le coup d’œil serait ravissant, sans un quadrilatère de murailles gigantesques qui dominent l’ensemble et offusquent la vue. Ces murailles nues, solides, rouilleuses, emprisonnent un terrain de trois hectares environ. Le promeneur en mesure l’enceinte et les parcourt de

l’œil sans y remarquer d’autre ouverture que celle d’une petite porte en chêne qui semble exiger, pour s’ouvrir, le secret de quelque sésame, puisque aussi bien on n’y voit trace de serrure, ni de bouton, ni de marteau, ni de clochette. Ce qui arrête et achève de surprendre, c’est que, de loin, en se postant sur une hauteur et en s’aidant d’une lunette, on voit s’élancer côte à côte, de l’intérieur, et la flèche dorée d’un paratonnerre, et le menu tuyau en fonte d’une cheminée d’usine d’où la fumée s’échappe sans cesse par petits jets intermittents.

Les curieux renonçaient à voir au travers de ces murs. Depuis leur érection, personne à la connaissance des gens du voisinage, n’y avait pénétré, personne n’en était sorti. Aussi fut-ce un événement que l’arrivée de trois hommes, par une après-dînée brumeuse, au pied de la petite porte. L’un d’eux, distingué par un ruban rouge, marchait devant ; les deux autres le suivaient d’un air de déférence. C’étaient évidemment des représentants de l’autorité.

Voici ce qui donnait lieu à cette visite domiciliaire.

Huit ou dix jours auparavant, un bourgeois des environs, gravissant les marches du Palais, se faisait indiquer le cabinet du procureur général et demandait à voir ce magistrat pour une affaire de la plus haute importance. Son habit noir, sa cravate blanche, et notamment son air respectable, lui valaient d'obtenir sur-le-champ l'audience qu’il sollicitait. Au préalable, il déclinait ses nom et prénoms, ses titres d’ex-négociant ei de propriétaire, puis continuait d’une voix grave en harmonie avec la singularité de ses révélations :

— Ma femme et moi, monsieur le magistrat, n’avons d’autre ambition que celle de vivre tranquillement chez nous; comme dit Horace: Félix qui p o tuit rerum 1 J’ai sacrifié la sa-

tisfaction d’avoir des enfants à l’embarras de les élever, à la crainte d’entendre leurs cris,

1. Dans son trouble, l’excellent homme commet une grande bévue : ce n’es pas Horace qui dit cela, c'est Virgile, liv. I, les Géorgiqnes.

à celle de réchauffer des ingrats. Nous n’avons point de revenus ; il nous a paru plus sage de partager notre avoir en autant de lots qu’il nous reste hypothétiquement de mois à vivre. De la sorte, nous jouissons d’une sécurité parfaite, sans avoir à craindre ni la baisse, ni les faillites, ni les banqueroutes. Pendant qu’elle vaque au ménage et surveille notre domestique, moi je fume, je me promène, j’arrose nos légumes, je m’occupe des lapins, je taille les arbres ou je fais la cueillette. Sans nous flatter, il serait difficile, je crois, de trouver à cent lieues aux alentours deux personnes plus vertueuses. Nous n’avons point de dettes, nous ne médisons jamais du prochain, nous payons exactement nos contributions, nous ne gênons la liberté de personne, il nous semble que l’univers est borné à la grille de notre maison.

Ici l’honorable bourgeois fit une pause. Il reprit haleine et ajouta :

— Cependant, monsieur le magistrat, que ne doit pas vous faire craindre ma présence? Vous l’avez sans doute déjà pressenti à mon

visage. Ai-je besoin de vous apprendre que notre repos est détruit, que nos espérances sont déçues, nos combinaisons renversées, que notre bonheur n’est plus qu’un songe évanoui ?

Le procureur général, stupéfait, regarda son vis-à-vis de l’air que prend le médecin avec un hypocondre réel ou supposé. Il lui demanda poliment d’aller au fait.

— A côté de notre maison, reprit le bourgeois, s’étend un vaste terrain clos de hauts murs. L’aspect en est sombre et mystérieux. Ces murailles, dans le principe, nous inspiraient la plus entière confiance. Le propriétaire, assez jaloux de son intérieur pour le cacher à tant de frais, ne pouvait être, à notre avis, qu'un homme tranquille, plein de sollicitude pour la paix de ses voisins. Tout l’hiver, en effet, l’événement a répondu à notre attente. Mais, Dieu du ciel, ce printemps, cet été, encore à cette heure?...

— Eh bien ? demanda le magistrat avec intérêt.

— Hélas ! monsieur, imaginez tous les

bruits de la terre et du ciel concentrés au plus haut degré de violence dans cet enclos. Comment vous donner l’idée des tintamarres qui s’en échappent! Vous croiriez parfois aux aboiements de vingt meutes assemblées, puis au tapage d’une locomotive remorquant un train, puis à d’inombrables fanfares, puis à des coups de fusil, même à des coups de canon, puis à un orchestre de dix mille musiciens, ou encore au vacarme d’une tempête avec accompagnement de la foudre. Bref, monsieur, du soir au matin et du matin au soir, c’est le plus souvent à ne pas s’entendre dans un rayon d’une lieue. Nous en perdons, ma femme et moi, l’appétit et le sommeil, nous sommes plongés dans le marasme et la terreur, nous prenons la vie en dégoût; peu s’en faut que nous mourrions de chagrin et de désespoir.

Dans l’opinion du magistrat, les griefs du plaignant étaient de beaucoup surfaits, s’ils n’étaient pas tout à fait imaginaires. Impuissant du moins à les croire sérieusement fondés, il leurra le maniaque prétendu

d’une vague promesse et se hâta de le congédier. De fait, aucun ordre ne fut donné, aucune mesure ne fut prise. Mais, quelques jours plus tard, le malheureux propriétaire, hors de lui, la mort sur le visage, accourut renouveler ses dépositions et ses doléances. Le parti pris du procureur général ne tint pas contre la menace d’être obsédé périodiquement ; sans désemparer, il délégua le baron de Sarcus, l’un de ses plus intelligents substituts, à l’effet de vérifier jusqu’à quel point les étranges assertions du pauvre homme étaient exactes.

La porte s’ouvrit d’elle-même. A peine le magistrat et les deux secrétaires qu’il avait emmenés avec lui furent-ils entrés, que la porte se referma comme elle s’était ouverte, par un mécanisme invisible. Tout ce qu’ils embrassèrent d’un coup d’œil était étrange, la maison, le jardin, jusqu’au terrain qu’ils avaient sous les pieds. Un domestique venait à eux. Leur surprise fut extrême : ce domestique, revêtu d’un ample pardessus de couleur noisette, droit et raide comme un po-

teau, ne marchait pas, il glissait sur des rails ; ses yeux, du plus bel émail, manquaient d’expression ; il ne semblait pas que du sang coulât dans ses veines, et ses lèvres dessinaient une ligne sèche et inflexible. Il s’arrêta. Un bruit de rouage se üt entendre. Outre qu’il leva le bras à la hauteur de l’épaule comme le garde-ligne d’une voie ferrée, il ouvrit la bouche et articula d’une voix rauque ce seul monosyllabe :

« Là ! Là ! »

Aux prises avec un étonnement croissant, M. de Sarcus se dirigea vers la porte que lui indiquait le domestique. Il remarqua en passant le socle curieux sur lequel reposait 1a. maison : à travers des glaces épaisses et transparentes comme le cristal, ses yeux plongèrent dans un labyrinthe inextricable de roues, de cylindres, de pivots, d’échappements, d’ancres, de dents, de crochets, de crémaillères et de vingt autres pièces d’une dimension énorme, enchevêtrées les unes dans les autres et toutes en mouvement ; c’était à en avoir le vertige. Les visiteurs pé-

nétrèrent ensuite dans un vestibule au fond duquel prenaient naissance les marches d’un escalier. Une multitude de boutons en cuivre mouehetaient les murailles. Cet avertissement, traduit dans tous les idiomes connus, invitait à la prudence :

« Sous peine de la vie, ne touchez à rien. »

Ils montèrent....

L’escalier aboutissait à une antichambre assez mal éclairée sur laquelle s’ouvraient plusieurs portes ; celle de ces portes qui faisait face à l’escalier était à deux battants. Un domestique en perruque poudrée, en habit à la française, en culotte courte, en bas de soie, en souliers à boucles, s’y tenait en sentinelle ; son immobilité était celle d’un tronc d’arbre. Il s’anima tout à coup. Les deux battants de la porte, en virant sur leurs gonds, démasquèrent la vue d’une vaste pièce inondée du plus beau jour. En même temps, par un geste raide et anguleux, le domestique invitait le substitut et ses secrétaires à entrer. Ils s’avancèrent assez timide-

ment jusque sur le seuil et plongèrent des regards inquiets dans l’intérieur.

« Entrez, messieurs, » dit une voix.

Au premier abord, celui qui parlait, personnage tout en rouge, plongé dans un fauteuil, leur produisit l’effet d’un automate. Il n’en avait que les apparences.

« Entrez, messieurs, entrez ! » répéta-t-il en faisant un signe de la main.

Ceux-ci s’inclinèrent avec respect. La salle où ils se trouvaient, salle haute, large et profonde, admirablement éclairée par le haut, ne renfermait rien, hormis l’homme rouge et son siège. En revanche, on ne voyait pas une place grande comme la main, sur le parquet, le long des murs, même au plafond, qui ne parût recéler quelque secret ou quelque mystère ; le parquet surtout, qui craquait sous les pieds, n’était qu’un assemblage de trappes et de marqueteries ; mille rayures entrecroisées le faisaient ressembler à une pièce d’eau sur la glace de laquelle on aurait patiné tout un jour. Outre cela, un bruit singulier, quelque peu semblable à celui des

rouages de l’horloge d’une cathédrale, remplissait l’oreille d’un perpétuel bourdonnement ; malgré ce bruit on s’entendait, mais comme on s’entend auprès de la roue en activité d’un moulin de rivière.

— Asseyez-vous, messieurs, ajouta l’inconnu en pressant l’un des clous dorés dont les bras de son fauteuil étaient garnis.

Aussitôt, trois fauteuils commodes s’échappèrent lentement de la muraille

Si M. de Sarcus ne soufflait mot, ses yeux parlaient pour lui : ils éclataient de questions. L’hôte semblait avoir autant de peine à se remuer qu’un lézard engourdi parle froid. Son extérieur respirait l’étrangeté. Déjà de haute taille, il était coiffé d’un chapeau à cornes gigantesque qui le faisait paraître plus grand encore ; ce chapeau, enfoui sous un flot de plumes noires, couronnait une figure noble et intelligente, mais dogmatique, impassible. Des cheveux blancs garnissaient les tempes ; le front était large et ondulé ; entre deux yeux d’aigle, qui brillaient dans l'ombre d’épais sourcils gris, prenait racine

un nez énorme, mince, arqué, comparable à à celui du Polichinelle italien ; un dédain amer plissait les lèvres ; le menton fort et carré annonçait une volonté puissante ; sur la lisière des favoris, non moins blancs que les cheveux et taillés à la hauteur de la bouche, s’épanouissaient des oreilles roses excessivement petites.

L’habit rouge dont le personnage était vêtu attachait tout d’abord les yeux ; on ne voyait que plus tard ses culottes noires dont les boucles se perdaient dans les tiges d’une paire de bottes à glands d’or.

— Je vous attendais, monsieur le baron, dit-il avec flegme.

A son accent , on devinait un étranger.

M. de Sarcus ne s’y trompa point.

— Vous méconnaîtriez, milord? s’écriat-il.

— N’êtes-vous pas M. de Sarcus, repartit l’homme rouge toujours avec calme, savant distingué et magistrat éminent ? Ces messieurs ne sont-ils pas vos secrétaires ? Le plus jeune n’est-il pas votre neveu, Philippe

de Sarcus , jeune avocat de la plus belle espérance ?

— Alors, fit observer le substitut intrigué, je n’aurai pas besoin d’apprendre à votre seigneurie l’objet de ma mission ?

— Et je me ferai, monsieur, un véritable plaisir d’aider à l’enquête qui vous est confiée.

On ne pouvait prouver plus de courtoisie.

— Mais vous avez fait une longue course, messieurs, ajouta l’Anglais : au préalable, souffrez que je vous offre quelque rafraîchissement.

Avant même que la pensée vînt aux visiteurs de refuser, il toucha du pied une pédale ajustée dans le parquet. Une porte s’ouvrit ; par cette porte, un troisième domestique pénétra dans la pièce en roulant et s’arrêta à deux pas de son maître.

— John, dit celui-ci, servez du madère pour ces messieurs et pour moi.

Le domestique fit un geste d’intelligence, pirouetta sur les talons, et s’en alla par où il était entré.

On le vit reparaître à un très court intervalle ; sa main droite supportait un plateau où étaient rangés quatre verres pleins et des biscuits qu’il présenta d’abord au substitut, ensuite aux secrétaires, puis à son maître. Ceux-ci burent, non toutefois avant de s’être mutuellement inclinés avec politesse.

Après quoi, John, retournant sur ses pas, et décrivant le même circuit, recueillit les verres vides et disparut. La porte se referma.

Un long silence eut lieu.

— Vous me voyez, milord, dit tout à coup le baron, confondu d’étonnement ; j’ai peine à en croire mes sens, il me semble que je rêve.

— Peuh ! fit dédaigneusement le lord ; à ces enfantillages, Yaucanson eût été mon maître. Attendez, monsieur.... »

En même temps qu’il avait fait jouer la pédale du parquet, de ses doigts il avait pressé le bras de son fauteuil ; un carillon y avait répondu. Le temps s’écoulait. On entenditde nouveau le carillon : c’était à peu près celui d’un réveille-matin.

— Il n’y a qu’un instant, monsieur, dit l’Anglais au substitut, vous paraissiez inquiet de savoir comment, sans quitter mon fauteuil, sans recevoir ni papier ni personne, il m’arrive de savoir les nouvelles . J’avais prévu cette inquiétude. Le carillon que vous venez d’entendre me fournira l’occasion de vous répondre.

D’une pression à peine ostensible, il fit jaillir du sol, à sa droite, un petit guéridon au centre duquel était un cadran, et continua :

— En ce moment même, monsieur, il se passe du nouveau en Chine.

L’aiguille se mit à marcher et le carillon recommença.

— L’empereur du Céleste Empire, dit l’Anglais l'œil fixé sur le cadran, décrète des primes aux industriels qui viendront s’établir chez lui. Il envoie, sur une flotte de jonques à vapeur, une commission de mandarins visiter les établissements de l’Europe.

Ici, en s’arrêtant, l’aiguille mit fin au carillon.

— C’est fabuleux ! s’écria le baron enthousiasmé.

Un carillon d’un timbre différent annonça que l’aiguille allait de nouveau parler.

— Philadelphie, dit le major. Le Saturne, une locomotive monstre construite d’après mon système. Accident affreux. Train de plaisir. Convoi de cinquante mille personnes. Dix mille tuées. On frémit à la pensée de ce qui serait arrivé, etc....

Les vibrations d’un troisième timbre vinrent à propos faire trêve à la consternation du substitut et de ses secrétaires.

— Ah ! ah ! fit l’Anglais, cette fois légèrement ému, voici la Nouvelle-Hollande en pleine révolution. D’un bout à l’autre du pays, les populations viennent de se soulever. Des marchands se réunissent à Melbourne pour y proclamer l’indépendance des États australiens. La séparation d’avec la mère patrie est décrétée. Il est question de se constituer en royaume. Un convict est choisi pour roi.

A l’immobilité de l’aiguille, l’Anglais, au

bout de quelques minutes, déclara qu’il n’y avait présentement sous le ciel rien de plus neuf ni de plus intéressant.

Cependant, un quatrième timbre carillonna tout à coup.

— Cette fois, messieurs, dit FAnglais, l’avertissement vous concerne : le procureur général s’inquiète du danger que vous pouvez courir et songe à vous envoyer du secours.

— Faites savoir, milord, si c’est possible, dit le substitut vivement, que nous sommes en sûreté et, mieux que cela, en compagnie du plus aimable des hommes.

Dès que le lord eut satisfait à cette prière, il dit :

— Actuellement, monsieur, vous devez juger combien il m’est facile de m’entendre avec les fournisseurs. A ne vous rien cacher, les objets dont je puis avoir besoin sont peu nombreux ; ma chimie et mon industrie suppléent à peu près à tout. Pour ne citer qu’un exemple, le vin que vous avez bu et les biscuits que vous avez mangés sont de ma composition.

— Est-ce possible? dit M. de Sarcus....

Ma foi ! milord, je vous en fais mon compliment, ce vin et ces biscuits sont délicieux.

— Ce n’est rien, moins que rien, dit l’Anglais avec modestie. Quel négociant ne m’en remontrerait sur ce chapitre? Je vous confierai sommairement que les quatre murs de cette propriété embrassent tout un petit univers dont je puis me dire le créateur. Ma science, ma sagacité, mon imagination, m’ont rendu le rival, presque l’égal de la nature ; peu s’en faut que je ne me passe tout à fait d’elle. Hormis l’art de créer des êtres vivants, et c’est au moins chose bien inutile et bien vaine, je ne sache pas qu’on puisse me demander l’exécution d’une chose impossible. Vous apprécierez vous-même.

— Je vous crois, milord, repartit aussitôt M. de Sarcus, je vous crois. Un seul détail me confond : comment se peut-il qu’un homme de votre valeur soit inconnu?

— Ne connaîtriez-vous point le major Whittington? dit l’homme rouge du ton le plus simple et le plus modeste.

A ce nom, les traits du substitut trahirent une profonde émotion ; il sembla un moment comme frappé de la foudre. L’enthousiasme l’arracha rapidement à cet état de stupeur.

— Ai-je bien entendu? s’écria-t-il en se levant (et son exemple fut suivi par ses deux secrétaires). J’aurais sous les yeux le savant, l’illustre, l’immortel major Whittington, l’incomparable astronome, le mécanicien fabuleux, l’inventeur, le créateur de la nouvelle panification, de la macrobiotique infaillible, du fameux télescope grâce auquel les planètes n’ont plus de mystère pour nous, et de mille autres merveilles, celui enfin que le siècle a proclamé d’une voix unanime un Pic de la Mirandole à la quarantième puissance 1 . . .

D’une inclination de tête, le major disait oui à tout.

— Ah ! milord, fit M. de Sarcus au paroxysme de son élan, ce jour comble mon ambition, puisque je lui dois l’honneur de connaître le plus merveilleux génie qui ait

jamais illustré et illustrera jamais l’humanité !

Le major Whittington fut impassible devant ces éloges, aucun des muscles de son visage ne remua, son flegme de glace était inaltérable. A son admirateur, qui finalement s’étonnait de voir un si grand personnage se cloîtrer dans une obscure retraite et se dérober à la gloire, aux couronnes, aux honneurs, au trône, au culte que l’universalité de ses contemporains brûlait de lui décerner, il répondit:

— Un récit très succinct de mes infortunes vous expliquera la légitimité de ma misanthropie ; quelques mots suffiront. . . .

En ce temps-là, grâce à la vapeur, au gaz, aux machines, aux innombrables inventions humaines, le niveau de la douleur avait considérablement baissé sur la terre. Ce qui jadis n’eût été qu’une simple piqûre de bistouri, devenait, vu cet abaissement du niveau, une large et cruelle blessure ; la plus légère contrariété produisait sur l’homme des effets tout aussi désastreux que l’eût pu faire ce

LF, MAJOR WHITTINGTON

qu’on appelait autrefois des malheurs et des catastrophes. Sous l’empire de cet état de choses, le major Whittington avait horriblement souffert ; sa vie n’offrait qu’un enchaînement non interrompu de désastres.

Il sortait à peine de l’adolescence que ses parents le laissaient maître d’une for tune considérable et le privaient ainsi delà gloire d’être le fils de ses œuvres. Peu après, un vieil oncle célibataire, qu’il n’avait jamais vu, mourait d’une indigestion de joies et lui léguait, avec une fortune prodigieuse, des titres qui le constituaient l'un des premiers personnages du royaume. Avec moins d’énergie, il fût mort de désespoir ou se fût suicidé ; sa haute vertu triompha d’un lâche découragement. Narguant les préjugés, dédaignant les devoirs de son état, il se confia dans la solitude et se plongea dans l’étude des sciences, ce qui avait toujours été sa passion : chimie, physique, mécanique, astronomie, médecine, physiologie, philosophie, métaphysique, il dévora tout et se montra supérieur à tout. Ses veil-

les, ses labeurs, ses combinaisons, ses industries, ses imaginations, enrichirent les arts et les sciences d’une série de découvertes et de chefs-d’œuvre tous plus étonnants les uns que les autres. Pourquoi ? Pour se voir méconnu, honni, calomnié, pillé, persécuté par ceux mêmes qu’il enrichissait. On en jugera par un exemple. Il inventa le fameux télescope qui porte son nom ; c’est une merveille connue : avec ce télescope, qui ne coûte qu’un million, on peut se promener dans la lune comme dans l’un des jardins du voisinage. Quel service ! Eh bien, l’on prétendit qu’il avait acheté à prix d’or cette découverte d’un industriel pauvre et oublié. Ce n’était rien encore. Depuis près de deux siècles, un prix était offert au savant qui parviendrait à réformer la table des marées. Pour lui, ce ne fut qu’un jeu d’enfant : ses calculs étaient infaillibles. Les éléments se conjurèrent contre lui. Parce que le fait brutal osa le démentir, parce que la mer eut l’impertinence de contredire d’une vingtaine de

minutes ses impérissables réformes, le prix lui fut refusé. Cette iniquité révoltante porta ses malheurs au comble. Résolu d’en finir avec une existence à jamais flétrie et empoisonnée, il réalisa sa fabuleuse fortune en banknotes et acheta un grade dans l’armée de l’Inde.

— J’étais décidé, reprit ici le major, à me laisser mourir du climat ou de la guerre ; la mort me refusa : il n’y eut point de guerre, et le climat fut plein de respect pour moi. A mon sens, on ne pouvait être plus misérable. Je me trompais. Mes excessives richesses étaient un aimant irrésistible qui, à la longue, avait groupé autour de moi toutes les miss aventureuses et sans dot de la Grande-Bretagne ; j’étais le point de mire des yeux les plus beaux et les plus dangereux du monde.

Une créature blonde et rose, d’apparence vraiment angélique, réussit à me faire tourner la tête ; je tombai éperdument amoureux. Notre mariage fut célébré avec une pompe extraordinaire. Nous eûmes des

palais, des jardins sur les bords du Godavery, des milliers de serviteurs, des éléphants ; nous menâmes une existence de prince. Je me croyais compris, et les plaies de mon cœur commençaient à se cicatriser, quand, à l’heure où j’y songeais le moins, je surpris celle que j’avais faite l’égale d’une reine.... absorbée dans l’élucubration de stances aux étoiles. J’avais épousé un bluestoking ! La foudre m’eût causé une surprise moindre ; je fusse tombé d’un dixième étage, la tête en bas, que j’eusse reçu une moins rude secousse. Sous l'empire de la fureur qui me possédait, les flammes dévorèrent les stances, et les caïmans du Godavery la créature perfide. Après quoi, j’essayai de mourir. Le coup dévia ; je me fis une blessure qui n’eut d’autre conséquence que celle de changer la direction de mes idées. Outré d’avoir été jusqu’à ce jour le plus infortuné des mortels, il me prit fantaisie d’en être le plus heureux et de diriger à l’avenir tous mes efforts vers ce but. Ma certitude, puisée aux sources d’in-

cessantes spéculations, était que la clef du bonheur parfait réside en l’art de se passer d’autrui. Je quittai l’Inde, j’abjurai mon ingrat pays et je vins incognito m’établir en cette plaine. L’expérience m’a donné raison, j’ai réussi au delà de mes éspérances ; s’il m’arrive de souffrir encore, c’est de monotonie, et je suis parfois réduit à me causer quelque mal pour être moins heureux.

M. de Sarcus, tout navré, avoua qu’il faudrait remonter le cours d’un siècle au moins pour trouver des infortunes aussi poignantes que celles qui venaient de frapper ses oreilles ; il félicita ensuite le major sur la sérénité à laquelle il était enfin parvenu.

— Bien que, ajouta-t-il, je ne me rende compte que très imparfaitement de la manière dont milord, dans une séquestration si absolue, peut employer son temps.

— Sachez, monsieur, répliqua lord Whittington, que six semaines suffiraient tout au plus à l’examen des distractions que je puis me procurer sans sortir de chez moi. Il vous plaira, j’espère, de voir les

principales. Procédons avec méthode. Un homme de votre mérite doit aimer les voyages, et cela avec d’autant plus de passion que ses devoirs ne souffrent guère qu’il satisfasse son penchant. Vers quel pays s’envolerait M. de Sarcus, si, par impossible, il lui poussait tout à coup des ailes ?...

Cependant, la nuit se faisait peu à peu dans la pièce ; il y régna bientôt des ténèbres profondes.

— Vers Pékin, Saint-Pétersbourg, Philadelphie, ou encore vers le Japon ? continua le major. Daignez me le dire.

L’amour des voyages avait en effet toujours possédé M. de Sarcus. Il confessa, à tout hasard, le désir qui l’avait longtemps poursuivi de voir l’Inde. Aussitôt une sorte de craquement se fit entendre, et l’immense boiserie du fond de la pièce disparut graduellement pour laisser voir, sous les rayons d’un soleil éclatant, des perspectives d’une splendeur incomparable. Les pagodes, les édifices, les jardins, les campagnes et les mille autres détails de ces

perspectives avaient les dimensions, le relief, l’éclat et l’animation de la nature même ; c’était quelque chose de magique, d’enivrant, de sublime. M. de Sarcus put dédommager sa passion en souffrance. Devant ses yeux éblouis défilèrent tour à tour Calcutta, Bénarès, Delhy, Jaggernauth, et les plus intéressants points de vue du Bengale et du royaume de Mysore. Son enthousias' me n’avait plus de bornes, il était presque fou de joie. Par le fait d’un prodige incompréhensible, le monde entier roulait en quelque sorte dans sa main. Il exprima le désir d’aller en Chine, au Cap, au cœur des deux Amériques, à la Terre-de-Feu, et il y fut de même sur-le-champ transporté.

Les mots manquèrent à l’expression de son ravissement, de son extase ; d’ailleurs un coup de piston en supprima tout à coup la cause. Sous peine d’épuiser le jour à ces seules merveilles, il fallait s’arrêter. La boiserie déplacée fut remise en place, et la lumière du soleil filtra de nouveau à travers les fenêtres de la pièce.

Pour la première fois, le major quitta son fauteuil. A cause de ses jambes démesurément longues, il était encore plus grand debout qu’on ne le jugeait à le voir assis ; son extérieur avait réellement quelque chose d’imposant.

— Maintenant, messieurs, dit-il de son flegme le plus automatique, si vous l’avez pour agréable, nous descendrons au jardin....

Il avait déjà pris sur ses hôtes un tel empire, que ceux-ci, pénétrés d’une admiration presque religieuse, se levèrent sans souffler mot et le suivirent. Au bas de l’escalier, le major leur dit:

— Ces messieurs ne seraient-ils pas charmés de faire un tour de promenade à travers mon parc ? J’ai une locomotive à ma discrétion. En attendant le dîner, nous causerons tout aussi bien dans un wagon, en plein air, que là haut....

Avant même que le baron de Sarcus et ses secrétaires fussent revenus de la stupeur que leur causaient ces offres, une locomotive.

docile aux ordres d’un mécanicien, s’échappa de l’une des faces latérales de l’hôtel ; elle remorquait une élégante voiture découverte où le major invita ses hôtes à prendre place. Aussitôt, la machine, à train mobile, vira à droite sans qu’il fût besoin de plaque tournante, vomit la fumée, souffla la vapeur, siffla et partit. Sa vitesse fut réglée sur celle d’un train d’agrément. Les promeneurs pouvaient jouir à leur aise de la vue des sites au travers desquels ils passaient. C’était un spectacle varié et des plus curieux : au luxe, à l’éclat et à la variété des fleurs, des plantes, des arbres qui çà et là croissaient et fleurissaient en pleine terre, il était aisé de se faire illusion et de se croire sous le climat le plus riche en plantes et en arbustes précieux ; des odeurs exquises embaumaient l’atmosphère ; des bois d’orangers, de citronniers, de grenadiers, tout chargés de fruits, y répandaient l’ombre à profusion. Au sortir de ces bois, les yeux étaient frappés par des plantations de cannes à sucre, par des champs de riz, par une pépinière de caféiers, de co-

tonniers, d’arbrisseaux à thé. Plus loin, on traversait une forêt de bananiers, de palmiers, de cocotiers et d’arbres à pain. Sans parler des bassins où se jouaient, sous le feu croisé des jets d’eau, toutes sortes d’oiseaux aquatiques ; des buissons fleuris où chantaient à tour de rôle des fauvettes, des pinsons, des rossignols ; des prés où se reposait un troupeau de gazelles ; des taillis où des bêtes fauves se tenaient coites.

A travers toutes ces richesses, le convoi décrivait des courbes d’une hardiesse incroyable, tournait à droite, tournait à gauche, faisait cent tours et détours, et cela sans jamais traverser les mêmes paysages, si bien qu’au bout d’une heure, avec une vitesse moyenne, les hôtes du major ne croyaient point avoir mesuré l’enceinte du parc.

Cependant lord Whittington, accoudé sur les coussins, l’œil plein de brouillard, l’air rêveur, parlait de ceci, de cela, et d’autre chose encore.

— Nos ancêtres, disait-il, avaient peur de tout ; leurs yeux étaient fermés aux idées

les plus simples. Ainsi, la guerre et la peste les effrayaient sans doute, et pourtant ils eussent été plus effrayés encore de l’anéantissement radical de ces fléaux. Ils semblaient persuadés que cet anéantissement déciderait d’un accroissement de population déplorable, funeste, et finirait par faire le monde trop petit. Quelle aberration ! Comment leur échappait-il que, la place venant à manquer en longueur et en largeur, nous prendrions tout naturellement en hauteur et bâtirions dans le ciel?

— Témoin, milord, s’empressa d’ajouter M. de Sarcus, le plan soumis en ce moment au conseil général de la Seine, et que le conseil général ne saurait manquer d’adopter avec enthousiasme....

— De superposer à Paris, interrompit tranquillement le major, au moyen de charpentes à jour et de planchers en glace, une ville non moins grande et non moins belle que cette capitale.

— Vous connaîtriez ce plan ?

— Il est de moi : une de mes vieilles idées.

On raserait les villes et villages des alentours et livrerait à la culture tous ces terrains qui seraient successivement défrichés, labourés, ensemencés, moissonnés avec des machines d’une vitesse de vingt lieues à l’heure.

— Ah ! avec Votre Seigneurie, fît le baron, il faudrait des degrés au sublime.

— Il en est de même, continua le major, de la direction des aérostats. Jamais peutêtre l’esprit de l’homme ne s’est-il montré plus ingénieux que dans l’examen de ce problème ; aussi ne puis-je assez m’étonner qu’une chose si simple ait échappé plus d’un siècle à la sagacité des chercheurs. De quoi s’agissait-il, en effet? De ruser avec le vent du moment où l’on ne pouvait le soumettre. L’air, dans ses variations et ses caprices même, devait être soumis à des lois invariables. Mes observations m’ont appris ces lois ; j’ai dressé une carte ; elle enseigne, avec des détails infinis, pour toutes les latitudes, pour toutes les couches atmosphériques, la direction et le degré de force du vent jour par jour, heure par heure et seconde

par seconde ; les tempêtes, les coups de vent, les trombes y sont prévus. Somme toute, avec l’aérostat de mon ami Ottway et ma carte des courants d’air, on peut se rendre en ballon, par n’importe quel temps, d’un point à un autre sans courir aucun risque. »

La locomotive allait toujours son train.

— J’y songe, milord, dit vivement M. de Sarcus, ces maisons de santé aériennes, dont le docteur Pritchard fait si grand bruit, ne seraient-elles pas aussi de vous ?

— C’est en vérité peu de chose, repartit le major ; un enfant eût imaginé cela. Vous savez que Pritchard guérit toutes les maladies à l’aide de bains atmosphériques. Un tout petit obstacle gênait l’emploi général de son système ; l’embarras de se procurer surle-champ, en quantité suffisante, la qualité d’air que réclame l’état du malade. Pritchard a été de mes amis ; je lui ai communiqué un plan ; il est en train de le réaliser. De jolis cottages, noyés dans les fleurs et les arbustes, seront enlevés, par d’immenses aérostats et maintenus par des câbles qui permettront

de les fixer dans telle ou telle région de l’atmosphère. Le docteur, muni d’un eudiomètre, fera l’ascension avec ses malades, les installera, les confiera aux soins d’un interne, et descendra chez lui au moyen d’un parachute.

M. de Sarcus, émerveillé, semblait douter que le major pût fournir de nouveaux éléments à son admiration.

— Eh, monsieur, fit le major en étendant la main, jetez les yeux autour de vous. Tout ce qui frappe vos sens, ces fleurs superbes, ces arbres rares, ces fruits d’or, ces oiseaux qui chantent, ces quadrupèdes qui paissent, toutes ces choses sont dues à mon art. Il n’est pas un grain de poussière entre ces quatre murs qui ne soit de ma création. Je voudrais avoir le temps, vous assisteriez à toutes les péripéties d’une chasse à courre : sous ces remises, reposent une meute de chiens qui aboient, des piqueurs qui sonnent des fanfares, des écuyers, un magnifique cheval le plus doux du monde à conduire. Ou bien j’animerais les poissons qui dorment

au fond de ces bassins et vous ferais pêcher des anguilles, des brochets, des truites ou des saumons. Vous pourriez encore, dans l’élégante gondole suspendue là-bas entre les rameaux de ce cèdre, ressentir toutes les émotions d’un voyage à travers les mers les plus orageuses. Mais le jour baisse...

— En vérité, milord, dit le baron confondu, à peine oserais-je raconter ce que je vois ; on ne trouverait personne pour ajouter foi aux choses qui se passent ici ; le récit en serait taxé de fable absurde, extravagante, issue d’un cerveau en délire.

Le wagon s’arrêta.

— Descendons, messieurs, dit le major. Je me flatte de vous avoir donné quelque appétit...

Ils rentrèrent dans l’hôtel et montèrent de nouveau au premier.

Une table splendidement servie les y attendait. Du plafond pendaient vingt lustres énormes en or tordu et ciselé, aux branches desquels se balançaient des festons et des grappes de pierres précieuses ; sous les flots

de la lumière que répandait le seul de ces lustres qui fût encore allumé, sur la nappe la plus fine et la plus blanche, où étaient rangés quatre couverts, des vins, des liqueurs, des viandes, des terrines, etc., étincelaient des fleurs, du vermeil, des cristaux. Rien n’était ni plus magnifique, ni plus réjouissant à voir. Chacun des hôtes s’assit à la place qui lui était assignée. La table abondait en mets friands et délicats. Tout fut jugé exquis, succulent ; chaque coup de dent, chaque lampée étaient accompagnés d’un murmure ou d’un mot de satisfaction. Le magistrat et ses secrétaires commençaient à subir l’influence des spiritueux, une sorte d’exaltation les envahissait ; ils buvaient, mangeaient, jasaient et semblaient désormais hors d’état de s’étonner même de la résurrection des morts.

Lord Whittington les encourageait :

— Mangez, messieurs, disait-il, buvez !

Vous n’avez pas à craindre chez moi d’être empoisonnés. Tous ces aliments, ces vins, ces viandes froides, ces marinades, ces con-

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serves, ces épices, ces liqueurs, sortent de mon laboratoire.

On gagna ainsi le dessert. Les vins capiteux coulèrent à flots ; on porta des santés à la chimie, à la mécanique, au major, à la nature. Une gaieté un peu bruyante succéda graduellement à la sérénité du début. Le froid Whittington lui-même y prit part, sa angue se délia, il fit preuve d’une loquacité surprenante ; son éloquence, surexcitée par de nombreuses rasades, atteignit à des hauteurs vertigineuses. Le moment était propice. Sa répugnance aux spéculations métaphysiques n’avait point de mesure ; il ne s’y était

adonné que par ambition de résoudre déci-

dément des problèmes qu’il plaisait aux métaphysiciens de résoudre à nouveau tous les cinquante ans ; un volume sous presse, qui paraîtrait plus tard, imposerait pour jamais silence aux inventeurs de tourbillons. Il n’en daigna pas moins, par provision, dire son mot sur la création, sur l’origine, les destinées, les fins de l’espèce humaine, et cela en termes si nets et si limpides que les

gens les moins versés en ces matières eussent compris. De l’avis du baron, il eût fallu être voué à une cécité intellectuelle incurable pour se refuser à croire et contredire.

Toutefois, ce dernier, au paroxysme de son enlhousiasme, estimait que milord n’en serait pas moins heureux pour voir de temps à autre des personnes d’élite, et notamment des visages de femmes.

— Oh ! fit le major, je ne manque point de société. Vous verrez milady, miss Whittington, miss Jeanne, mistress Ingram

Une horloge sonna.

— Sept heures trente-cinq minutes et quatre secondes, ajouta le major. En attendant, messieurs, à moins que la musique ne vous irrite, j’aurai l’honneur de vous faire entendre une sérénade à grand orchestre.

— Quoi ! Sa Seigneurie aurait aussi un orchestre à ses ordres ?

— Mieux que cela, monsieur : un orchestre créateur, qui improvise ce qu’il exécute, et dont les combinaisons toujours nouvelles dégoûtent étrangement des meilleures sym-

phonies du passé. La source de mes jouissances est intarissable. Fatigué d’harmonie, j’ai recours à la peinture ou à la plastique : Apelles et Phidias ne désavoueraient pas la série de tableaux éblouissants et de groupes admirables que j’obtiens par les mécanismes de mon invention. Le temps manque à mon désir de vous exposer mes ressources ; je me bornerai à mettre tout à l’heure sous vos yeux les modèles réduits de mes plus ingénieuses découvertes. »

Sa Seigneurie n’avait pas fini de parler que l’orchestre préludait déjà. Il était encore permis de s’entendre: une dizaine d’instruments tout au plus exécutaient en sourdine une introduction de la plus majestueuse lenteur. Le renflement progressif des sons couvrit bientôt la voix du major ; tous les instruments connus et inconnus vibrèrent successivement et aidèrent ensemble au scherzo, qui subitement bondit et amusa l’oreille de pirouettes et de bouffonneries. Peu s’en fallait que le volume du tapage n’excédât le sens auditif. Et pourtant ce n’était

rien. Un hymne inspiré du national God save the king éclata tout à coup avec violence ; le nombre des instruments, graduellement triplé, quintuplé, décuplé, se trouva porté plus qu’au centuple à mesure qu’on approcha davantage du terme des développements ; dans la dernière partie du Anale, notamment, le vacarme atteignit aux dernières limites du possible. Qu’on imagine le moment le plus chaud d’une bataille, alors que tambours, clairons, fusils, canons, obus, mortiers, cris des mourants, hourras des soldats, résonnent en chœur; et encore! Peut-être, pour compléter la comparaison; ne ferait-on point mal d’y joindre le roulement de la foudre dans les montagnes. Ah ! l’ombre de ce compositeur monstre, qui rêvait des orchestres monstres, des concerts monstres, et réalisait des effets monstres, lesquels effets, par exemple, ne ürent jamais trembler que les fenêtres ; l’ombre, disons-nous, de ce grand homme, de ce précurseur, dut être contente !

Cependant M. de Sarcus s’était assoupi ;

il sommeilla environ un quart d’heure. Sous l’empire de la digestion et des masses harmoniques de l’orchestre, le sommeil l’avait gagné ; le silence le réveilla. Il entr’ouvrit les paupières pour les baisser aussitôt ; l’intensité de la lumière qui inonda ses yeux les offusqua. De clignotements en clignotements, il se fit à l’éclat de l’incendie dont la salle resplendissait.

Un spectacle imprévu, curieux, éblouissant, frappa ses regards ; il s’imagina quelques instants être aux prises avec les féeries d’un rêve, ou encore avec les hallucinations de la fièvre ; les vingt lustres étaient en feu, d’énormes glaces, magnifiquement encadrées, tapissaient trois des côtés de la salle; entre ces glaces saillaient du mur des bras en or dont les doigts serraient des candélabres à nombreux chandeliers également en feu. Une gigantesque bataille fraîchement peinte, semée d’une multitude de scènes sanglantes, avec des horizons lointains où manœuvraient des corps d’armée, couvraient le quatrième pan de muraille, lequel mesurait

bien soixante pieds de long sur quarante de haut. De riches fauteuils, rangés comme à la comédie, comblaient, à droite, une moitié de la fournaise, vide tout à l’heure. Le centre était occupé par une immense table dont la couverture disparaissait sous toutes sortes de petits nécessaires incrustés d’or et d’écaille, de véritables bijoux destinés à des usages que la forme n’indiquait point. A gauche, d’intervalle en intervalle, se dressaient un buffet chargé de vaisselle d’or, un piano droit en bois de rose, un élégant guéridon où étincelait un service à thé, et diverses tables à jeu.

Trois femmes superbement vêtues et un jeune cavalier costumé en officier de marine jouaient silencieusement aux cartes à l’une des tables ; une quatrième femme, occupée à une broderie, complétait ce groupe. Plus loin était assis le major vis-à-vis d’un vieillard chauve avec lequel il faisait une partie d’échecs. A deux autres tables, M. de Sarcus vit très distinctement ses deux secrétaires jouant tranquillement, l’un au trictrac,

l’autre aux dominos, chacun avec un inconnu. Il faut ajouter que M. de Sarcus, de l’adversaire de son neveu, de celui de son autre secrétaire et de celui du major, ne voyait que le dos.

Assez confus de son oubli, le baron se leva à la hâte et se pencha vers le groupe de femmes. En examinant avec attention ce groupe, il se crut de nouveau le jouet d’un rêve et porta la main à ses yeux. La plus âgée était d’un blond ardent; elle avait le teint couperosé; ses yeux bleus de porcelaine regardaient sans voir ; le sourire semblait stéréotypé sur ses lèvres violettes ; des diamants et des rubis brillaient parmi l’or de sa chevelure ; un magnifique collier de perles embrassait son long cou ; des flots de dentelles garnissaient le corsage et les trois volants de sa robe. Elle jouait au whist avec deux jeunes personnes, l’une blonde et rose, l’autre brune et pâle, et un jeune officier. Ces cinq personnes, y compris l’autre femme dont les doigts s’occupaient de broderie, avaient la tête droite, le visage inani-

mé, les regards fixes, le corps roide ; l’usage de la parole leur semblait inconnu ; elles ne remuaient que l’avant-bras et les mains, encore ne les remuaient-elles que par saccades. Tout cela était étrange et produisait l’effet d’un cauchemar.

Les péripéties du jeu absorbaient complètement le major et les deux secrétaires du baron. M. de Sarcus eut tout tout le temps d’examiner leurs adversaires. Entre ceux-ci et le groupe assis à la table de whist, l’identité de nature n’était pas douteuse : ils étaient également muets et également impassibles ; leurs regards et leurs traits avaient la même rigidité ; l’avant-bras et les mains étaient les seules parties de leur personne qui remuassent,

« Mat ! » cria tout à coup, au milieu d’un bruit de rouages, une voix rauque.

C’était celle de l’adversaire du major.

Celui-ci confessa qu’il était battu ; il leva les yeux, et seulement alors il aperçut son hôte.

— Pardon, monsieur, dit-il avec politesse.

Aux prises avec les émotions du jeu, je vous oubliais. Laissez-moi vous présenter ma famille.

Il conduisit le juge stupéfait à la table de whist. A peine toucha-t-il au groupe, que les trois femmes et le jeune officier interrompirent la partie et se levèrent d’un bond, comme s’ils eussent été soulevés par des ressorts. La femme qui brodait dans le voisinage arrêta son aiguille et se dressa avec la même vivacité.

— Je vous présente milady, fît lord Whittington en désignant la femme aux cheveux d’or.

M. de Sarcus s’inclina. On entendit un bruit singulier ; milady branla la tête, ouvrit la bouche et balbutia :

— Milord beau, milord bon, moi aime milord.

Là-dessus, milady branla de nouveau la tête, s’inclina et se glissa vers la table à thé.

— Miss Whittington, continua le major, qui caressa de la main les joues de la jeune fille blonde et rose.

A son tour celle-ci hocha la tête, entr’ouvrit la bouche et articula très nettement :

— Papa, papa.

Puis alla rejoindre sa mère.

Avec moins de cérémonie, le major présenta successivement Henri Smith, jeune marin fiancé à miss Whittington ; miss Anna, la jeune fille brune et pâle, gouvernante de cette dernière ; mistress Ingram, dame de compagnie, la femme qui brodait. A l’instar de milady et de miss Whittington, ces trois personnes saluèrent, puis se dirigèrent, à l’exception de Smith qui se rassit, du côté de la table où déjà milady versait fort adroitement, dans de petites tasses chinoises, le contenu d’une théière fumante.

Le major entraîna ensuite son hôte stupéfait vers les autres tables de jeu. Il négligea de présenter les inconnus, il se borna à les nommer.

— Ce gentleman chauve, dit-il, est le vénérable sir Norton, le plus habile joueur d’échecs qui ait jamais existé ; il vient encore de me battre, c’est à quoi je dois toujours

me résigner. M. votre neveu joue présentement au trictrac avec sir Georges Ghalmers, contre-amiral et père de milady. Quant à votre secrétaire, il fait sa partie de dominos avec sir Barclay, esquire, ancien consul et l’un de mes plus vieux amis. Ne les dérangeons pas, ils auront bientôt fait.

M. de Sarcus examinait les joueurs avec une curiosité fébrile.

— Perdu ! perdu ! répétèrent presque coup sur coup les deux secrétaires du baron.

Ils se levèrent ; leur visage exprimait le dépit, mais non pas l’étonnement. M. de Sarcus allait les interroger ; au même instant, miss Whittington, miss Anna, mistress Ingram, offrirent à l’envi, avec une bonne grâce exemplaire, du thé et des sandwiches à ces messieurs.

— Mistress Ingram, ajouta le major en s’adressant à ses hôtes, ne brode pas seulement dans la perfection, elle joue encore admirablement du piano. J’espère bien qu’elle ne refusera pas de nous faire entendre quelque chose.

Le major prit lui-même la main de mistress Ingram et la conduisit au piano où elle s’assit. Mistress Ingram ne préluda point, elle improvisa sur-le-champ un thème original qu’elle fit suivre de cinq ou six variations : la première était en triolets, la seconde en arpèges, la troisième en trémolo, la dernière en cascades et en fusées. Ses doigts frappaient sur les touches sèchement, l’ivoire résonnait comme sous de petits marteaux ; on ne pouvait pas dire que son jeu fût très expressif, mais il était du moins d’une régularité parfaite.

Miss Anna fut priée ensuite de chanter. Elle ouvrit une bouche énorme qui la défigurait et fit entendre des vocalises. Sa voix de contralto, sonore, éclatante, métallique, embrassaitquatre octaves pleines ; cette voix unique allait des notes les plus basses aux notes les plus aiguës avec une merveilleuse facilité. Elle exécuta les trilles les plus vifs, les fusées les plus rapides, les sauts périlleux les plus surprenants, sans peur et sans fatigue. On ne pouvait entendre rien de plus parfait. Le petit

auditoire était ravi ; milady, spécialement, approuvait de la tête, des mains, de la langue ; elle répétait à chaque phrase :

Brava ! brava ! brava !

Miss Anna roula enfin à sa place. L’orchestre se fit de nouveau entendre. En apercevant Henri Smith saisir la taille de miss Whittington et se mettre à son pas, M. de Sarcus comprit que les deux jeunes gens allaient valser. En effet, à la suite de quelques mesures lentes et d’un point d’orgue, l’orchestre éclata en accents joyeux, et les deux fiancés, éloignés l’un de l’autre de la longueur des bras, tournèrent en mesure à peu près comme les valseurs en bois des joujoux du Tyrol. Ils ne restaient point en place, ils décrivaient un circuit autour des tables et accéléraient le mouvement au gré du rythme incessamment plus rapide de l’orchestre. Cette rapidité croissait d’instant en instant, les formes des deux fiancés devenaient de moins en moins distinctes ; il arriva enfin qu’on ne vit plus qu’une forme de couleur

indécise, et que leur tournoiement ressembla à un véritable tourbillon. Un signe du major les arrêta court. Ils retournèrent chacun à sa place sans paraître nullement émus ni essoufflés.

M. de Sarcus n’avait pas encore l’assurance d’être bien éveillé ; son doute à cet égard lui causait une sorte de supplice, Fondé à se croire le jouet d’une hallucination, il s’étonnait cependant de sa perception si nette et si persistante du même milieu, des mêmes personnes et des mêmes choses, Pouvait-on admettre qu’un rêve durât si longtemps, s’enchaînât avec tant de logique, et cela sans aucune espèce de solution de continuité ? Il ressentait une sorte d’oppression douloureuse qu’il attribuait à ces ré flexions, quand le major lui dit :

— Actuellement, monsieur de Sarcus, pendant que milady reprendra et achèvera sa partie de whist, et en attendant le balletpantomime que je compte faire représenter devant vous, nous ferons, si vous le voulez bien, le tour de cette table et passerons en-

semble la revue de mes meilleures découvertes.

Ils longèrent la grande table encombrée de boîtes plaquées et vernies. Ges boîtes différaient les unes des autres par la forme et la dimension ; quelques-unes n-’avaient pas plus de volume qu’une tabatière, d’autres avaient le calibre d’un nécessaire de voyage. La mémoire de M. de Sarcus, excellente d’ailleurs, n’eût pas suffi au nombre de modèles réduits que le major mit sous ses yeux. Chaque boîte était l’étui d’une machine microscopique. On comptait dans cette collection la machine à couper les habits, la machine à broder, la machine à fabriquer de la bière, du thé, du café, la machine à faire la barbe, celle à produire des légumes et des fruits, à envelopper du chocolat, à pondre des œufs, à friser les cheveux, à laver le linge, à forger, etc., etc. Le major n’oubliait pas de mettre en relief les inappréciables bienfaits de toutes ces découvertes : avec l’assemblage complet des machines aratoires, un seul paysan suffirait à une ferme

de dix hectares et plus ; avec telle autre, il ne serait besoin que d’un ouvrier pour l’exploitation de la fabrique la plus considérable. Les deux tiers au moins des hommes n’avaient plus qu’à se croiser les bras. Des ouvrages qui jadis réclamaient la main d’un ouvrier habile, il n’en était pas un aujourd’hui qu’on ne pût obtenir à l’aide d’un mécanisme. La plupart de ces merveilles n’eurent qu’un coup d’œil rapide du baron de Sarcus; il ne s’intéressa guère qu’aux machines qui tendaient à supprimer l’intelligence : la machine à dessiner et à peindre, par exemple, la machine à sculpter, la machine à composer la musique, à versifier, la machine à faire les opérations mathématiques les plus complexes, et surtout l’ébauche de la machine à épuiser les probabilités en toutes choses, le frappèrent d’admiration.

— Vraiment, milord, s’écria-t-il, on peut dire que le génie de l’homme ne saurait aller plus loin, et qu’après vous il faut fermer l’ère des inventeurs et des inventions !

Il n’en tournait pas moins la tête à tout

bout de champ : certains bruits l’inquiétaient; les deux battants de la porte du salon ne cessaient de s’ouvrir pour livrer passage tantôt à un militaire chamarré de cordons, tantôt à un gentleman en habit noir, tantôt à une femme habillée de velours, couverte de fleurs et de bijoux. Ces personnages, sous les déguisements les plus divers, ne pouvaient cacher leur air de famille. Annoncés successivement par l’espèce d’aboiement du domestique debout à l’entrée, ils se faufilaient en souriant jusqu’à milady, s'inclinaient devant elle et allaient avec ordre prendre possession des sièges qui faisaient face à la muraille peinte. Le baron oublia un moment de prendre garde à ces détails. Il s’aperçut tout à coup que les sept ou huit longues rangées de fauteuils étaient comblées par une nombreuse et brillante compagnie. Des chuchotements comparables au bruit de vingt mille montres dans une même chambre emplissaient ses oreilles.

Sa stupeur n’avait point de bornes. A voir tous ces gens çaides et immobiles, assis en

rang d’oignons, pliés à angles droits, il se crut un moment égaré au milieu d’une assemblée de dieux égyptiens.

Insensiblement, la musique couvrit le bruit des conversations. Le major avait déjà obligeamment prévenu ses hôtes que le ballet était commandé, et qu’ils voulussent bien choisir des places.

« Un ballet ! pensa M. de Sarcus confondu. Où? comment ? »

Il s’attacha encore une fois à l’idée qu’il rêvait, que toutes les choses qui défilaient devant lui participaient du sommeil ou des fantasmagories de la fièvre. Encore une fois, il n’eut pas le loisir de vérifier cette hypothèse. Sous les motifs nébuleux de l’orchestre, il plongeait rapidement, à son insu même, dans le royaume des féeries.

L’immense peinture qui couvrait le côté de la salle vers lequel étaient tournés les spectateurs frissonna inopinément comme la surface d’un bassin sous le vent du soir. Ce qui, au premier abord, avait la solidité d’une muraille n’était qu’une toile peinte. Les deux

tiers environ de cette toile, enlevés graduellement par un mécanisme, démasquèrent un théâtre large et profond, et aux sons d’une musique sans doute appropriée à la pantomime des personnages, la représentation commença.

Un guide n’eût pas été superflu ; le plus intrépide déchiffreur d’hiéroglyphes eût reculé devant la tâche de pénétrer l’action ; jamais scénario plus obscur n’avait servi de prétexte à danser. Il devait évidemment s’agir d’un prince et d’une princesse dont l’union, inscrite au livre des destinées, souffre dix ou douze tableaux de retardements. Les puissances du monde fantastique, intéressées, les unes à la mortification, les autres à la gloire d’un amour invincible, luttaient à l’envi de ruses, de prodiges et d’actes de courage.

Au reste, on ne pouvait rien imaginer de plus beau que la mise en scène ; c’était à faire pâlir le soleil même. Les décors changeaient à chaque scène, et les changements à vue s’opéraient avec la rapidité de l’éclair,

à peine avait-on le temps de les voir ; il semblait qu’on fût à la portière d’un wagon en marche à travers de belles campagnes.

Cependant, au château assiégé par des géants et défendu par des nains, succédait une légion de fées se battant à l’arme blanche avec des génies ; un branle de sorcières hideuses autour d’une chaudière faisait place à des quadrilles de papillons au milieu d’un jardin où les fleurs s’animaient et se mêlaient aux danses ; il y avait encore des cavernes pleines de reptiles et de monstres, des forêts périlleuses peuplées de fantômes, de chauvessouris, de mille chimères.

Tous ces personnages allaient, se croisaient, dansaient d’une façon à faire pâmer d’aise. Tournant la tête à droite et à gauche, roulant les yeux, ils remuaient les bras comme des fantoccini, tandis que, glissant tantôt sur une jambe, tantôt sur une autre, ils semblaient tenir aux planchers comme le fer à l’aimant. Un étang chargé de patineurs à demi gelés n’eût pas causé une sensation plus singulière. Des costumes distinguaient

les sujets ; la première danseuse, par exemple, était couverte de pierreries. Il fallait la ranger au nombre des plus grands artistes. Elle exécuta divers pas et pirouetta sur l’extrémité du pied avec une rapidité foudroyante qui excita par intervalles les transports du public.

Le rideau enfin tomba sur l’inévitable triomphe des deux amoureux dans une atmosphère resplendissante de feux de Bengale.

M. de Sarcus n’avait absolument rien compris ; toutefois, incessamment sollicité par une musique tour à tour dramatique et joyeuse, par les changements à vue, par la beauté et la richesse des costumes, par les coups de théâtre, par l’étrangeté des mimes et des danseurs, il s’était oublié jusqu’à rire, jusqu’à crier bravo, jusqu’à battre des mains. Tout entier à la magie de la représentation , ses singuliers voisins, avec leurs cris et leurs applaudissements en quelque sorte mécaniques, l’avaient à peine préoccupé. Leur souvenir lui revint à la chute du rideau : ibles

vit, pendant la péroraison de l’orchestre, se lever les uns après les autres, se tourner à gauche, glisser jusqu’à milady, la saluer et disparaître par la porte, comme ils étaient venus. En ce moment l’orchestre frappa les derniers accords du tutti. Il ne restait plus dans la pièce que les acteurs du premier acte de la soirée. Le contre-amiral Ghalmers se leva à son tour, serra la main de son gendre et sortit. Henri Smith, John Barclay, esquire, le vénérable sir Norton, ne tardèrent pas à suivre son exemple. Debout et entourée de sa fille, de miss Anna, de mistress Ingram, milady recevait le bonsoir de son époux. Le baron de Sarcus courut à elle, saisit une main qu’elle lui abandonna volontiers, et lui dit :

— Ah ! milady, femme idéale, merveille de grâce, modèle de fidélité et de discrétion, permettez-moi de vous baiser la main.

Milady, en réponse, baragouina quelques syllabes étrangères dans lesquelles le baron n’eut point de mal à démêler ce vers de Sophocle :

Tuvai! yuvatp, xo'g[jl ov r) aiy?) fépei.

Les lustres furent éteints peu à peu. Tout rentra dans le premier bruit de rouages qui avait frappé au début les hôtes du major. A diverses reprises, M. de Sarcus, à bout de louanges et d’admiration, avait manifesté l’intention de se retirer. Des sons étranges frappèrent tout à coup ses oreilles ; une voix de perruche, qui semblait venir du rez-dechaussée, se mit à siffler :

Vive Henri quatre,

Vive ce roi vaillant....

Un petit ricanement s’échappa du major.

— Que signifie !... s’écria M. de Sarcus stupéfait.

— Descendons, messieurs, répliqua tranquillement le major. Vous paraissiez craindre pour mes richesses ; mes murs vous semblaient faciles à franchir, mes portes faciles à forcer. Descendons. Un heureux hasard se charge précisément de répondre pour

moi.

Ils descendirent. Au pied de l’escalier, le major, au lieu de les conduire sur-le-champ au jardin, les pria de le suivre à gauche et de pénétrer avec lui dans une pièce dont la porte était entr’ouverte. Les ténèbres y étaient profondes. A peine y furent-ils entrés, que des soupirs éveillèrent leur attention.

Vingt becs de gaz éclairèrent subitement une scène qui les étonna d’abord et qui bientôt excita leur gaieté.

A gauche de l’entrée, dans l’angle d’une salle pleine de meubles précieux, devant un immense coffre-fort ouvert à deux battants, se tenait immobile un homme pauvrement vêtu qui geignait. Us ne lui voyaient que les reins et ne pouvaient concevoir comment le misérable, sans s’alarmer du bruit ni des lumières, ne songeait pas même à retirer ses mains plongées dans le coffre. Le major les pria d’approcher. Ils comprirent alors pourquoi l’inconnu se tenait ainsi en repos. Ses poignets bleuissaient sous la pression de bracelets en fer, et ses mains, allongées par la torture, planaient piteusement au-

dessus de nombreuses piles d’or et d’argent rangées en bataille sur le rayon.

— Ah ! ah ! mon gaillard, fit gaiement M. de Sarcus, mal vous en a pris de vous attaquer aux guinées de Son Excellence.

Ces paroles furent accueillies par une hilarité générale. Le voleur se taisait. Il était jeune, de longs cheveux bruns tombaient épars sur ses épaules ; son visage, amaigri par les privations, ne manquait ni de noblesse ni de charme ; il avait un front qui éclatait d’intelligence, un nez aquilin dont les ailes annonçaient une sensibilité extrême ; sa bouche et son menton disparaissaient sous les ondes d’une barbe soyeuse ; une tristesse navrante ruisselait de ses grands yeux bleus. Bientôt débarrassé des menottes qui le martyrisaient, il courba honteusement la tête devant ceux qui l’examinaient.

— Comment se fait-il, lui dit tout à coup le baron d’un ton sévère, qu’un jeune homme tel que l’annoncent vos traits distingués n’ait pas reculé devant une tentative de vol ?

— Hélas! répondit le pauvre diable d’un

air de candeur irrésistible, je ne songeais point à voler : je cherchais un gîte.

— C’est surprenant ! s’écria M. de Sarcus. Vous n’avez donc pas de profession ?

— Pardon, balbutia le misérable à voix basse et en rougissant : je suis poète....

A cet aveu, le major et ses hôtes s’entreregardèrent avec stupeur.

— Un poète ! fit enfin M. de Sarcus, un poète ! le malheureux ! Il en existe donc encore ! Oh ! milord, pour la curiosité du fait, donnons-lui quittance et laissons-le partir.

— Grâce, monsieur, pitié ! repartit aussitôt le poète tout en larmes. Je vous en supplie à mains jointes, ne me chassez pas ! Où irais-je ? Je suis sans asile et sans pain ; mettez-moi en prison !

Le premier mouvement de lord Whittington, à cette prière, fut de prendre une pile d’or sur les rayons du coffre et de la mettre dans les mains du jeune homme. Stimulé par cet exemple, M. de Sarcus lui-même se piqua d’honneur, il plongea sn main dans

son gousset et en tira quelques pièces d’argent qu’il ajouta au don du major. Le poète changeait de couleur ; il devenait tour à tour pâle, vert, rouge ; il ouvrait de grands yeux hagards ; ses mains restaient ouvertes ; il croyait évidemment rêver ou être le jouet d’une mystification cruelle.

— Prenez, prenez, dit le major avec bonté, et corrigez-vous ; embrassez une carrière quelconque.

M. de Sarcus hocha la tête en signe de doute.

Le poète parut jaloux de lui donner raison : persuadé qu’il ne dormait point, qu’il avait de l’or, qu’il était libre, il fut saisi d’une ivresse voisine du délire.

— Merci, messieurs, merci! s’écria-t-il soudain avec enthousiasme. Vous êtes de nobles cœurs ! La postérité le saura. Grâce à vous, je vais pouvoir enfin me livrer à la composition de mes odes à la lune !

— Que vous disais-je ? fit M. de Sarcus en regardant le major d’un air significatif. Incorrigible ! incorrigible !

Le poète n’entendit pas. Au comble de la joie, il avait déjà disparu dans les ombres de la nuit.

— Cet incident, messieurs, reprit le major, me fait songer que les chemins ne sont pas sûrs. Permettez-moi de vous offrir à chacun un paletot de mon invention.

Il décrocha du mur des casaques en peau d’ours, sur la fourrure desquelles étaient symétriquement appliqués des canons de pistolet et des lames de poignard, et invita ses hôtes à les endosser.

— Remarquez ces trois olives rangées à l’endroit du cœur, ajouta le major : la première arme l’engin, la seconde le fait éclater, la troisième le met au repos.

M. de Sarcus, et à son exemple, les deux jeunes secrétaires, firent mouvoir la première olive : les lames et les canons se dressèrent d’un air de menace. On eût dit le dos d’un porc-épic sur la défensive.

— En cas de mauvaise rencontre, continua le major, il vous suffira de presser la deuxième olive : vingt balles et vingt coups

de poignard vous débarrasseront sur-lechamp de vos ennemis. J’ai appelé ce vêtement le manteau infernal. Veuillez le conserver en mémoire de moi.

Le baron se confondit en remerciements. Il se mit tout entier à la discrétion de Son Excellence, et lui exprima combien il serait fier et heureux de lui être agréable d’une manière ou d’une autre.

— Il est à présumer, dit le major en reconduisant ses hôtes, que mon voisin aura lieu plus d’une fois encore de se plaindre et qu’il ne manquera pas de le faire. Veuillez, si c’est possible, lui inspirer un peu de patience ; mon voisinage ne le gênera plus bien longtemps, et je tiens en réserve d’honorables fonctions pour l’indemniser de ses insomnies....

M. de Sarcus insista pour que Son Excellence ne prît aucun souci de ce petit bourgeois.

— Adieu, messieurs, dit là-dessus lord Whittington, adieu ! Que la science et le progrès vous tiennent en joie ! Avant peu vous aurez de mes nouvelles....

Le malheureux bourgeois, en effet, ne tarda pas à revenir au Palais de justice faire entendre ses plaintes ; il lui arriva insensiblement d’en prendre l’habitude. Sa femme et lui dépérissaient à vue d’œil. Éconduit d’abord avec bienveillance, il le fut ensuite assez froidement et bientôt avec rudesse ; le procureur général se décida enfin à le faire consigner à la porte de son cabinet. L’infortuné eut recours aux pétitions, on les jeta au panier ; la dernière pourtant était menaçante :

« Nous en sommes venus, y était-il dit, à souhaiter une mort prompte pour être délivrés le plus tôt possible d’une existence désormais empoisonnée et intolérable . Prenezy garde, monsieur le magistrat ! A moins que vous ne mettiez rapidement un terme à la conspiration dont nous sommes victimes, vous aurez à vous reprocher la fin prématurée de deux êtres excellents, modèles de toutes les vertus, qui encore actuellement ne peuvent se croire indignes d’un bonheur acheté par vingt années de commerce, d’or-

dre, d’économie, de privations et de bon ménage.... »

Ges sinistres prévisions ne trouvèrent que des cœurs insensibles. Le bon bourgeois ne prit plus conseil que de son désespoir. Ab irato , il fixa sur-le-champ à la grille de son jardin l’écriteau suivant :

Maison 'pleine d' agrément à vendre tout de suite pour cause de décès.

Un acquéreur se présenta. Le contrat de vente fut promptement rédigé ; il n’y manquait plus que les signatures. Une nuit terrible changea inopinément les dispositions de l’honnête propriétaire.

Il pouvait être une heure après minuit. Aux lueurs scintillantes des étoiles, la nature reposait. De sourds grondements troublèrent, d’intervalles en intervalles, le silence de la plaine ; on crut à l’approche d’un orage ou aux menaces d’un tremblement de terre.

Insensiblement, les roulements crurent d’intensité et devinrent formidables ; rien d’approchant n’avait encore été entendu ; il ne pleuvait ni ne ventait ; le vacarme, sans rap.

peler la foudre, était plus horrible : c’était un mélange singulier de mille bruits incommodes, une réunion, sur un seul point, de tous les métiers bruyants du monde entier. A ce jeu, Vulcain et ses cyclopes, travaillant de concert sous les voûtes sonores de l’Etna, se fussent avoués vaincus. Pendant deux heures environ, il sembla que des millions de marteaux, des millions de limes, des millions de scies, confondus avec autant de soufflets et de sifflets d’usine, battaient, limaient, taraudaient, sciaient le fer, la tôle, le bois, la pierre, en même temps. Cette symphonie géante, monstrueuse, épouvantable, fut suivie d’une explosion qui fit vaciller les maisons à deux lieues à la ronde et porta l’effroi au cœur des plus intrépides ; bien des gens crurent toucher à leur dernière heure. Néanmoins, ce fut tout. Un silence de mort suivit....

Vers le matin, le pauvre bourgeois, à demi mort de peur, se hasarda à mettre un œil à la fenêtre. Ce qu’il aperçut lui fit croire qu’il n’était pas bien éveillé. Il se frotta les yeux.

Aucune méprise n’était possible. Quelques secondes l’étonnement le cloua sur place et le paralysa. Peu après il courut à sa femme, et, muet à force d’émotion, la tira par sa jupe jusqu’à la fenêtre. Sa femme ne fut pas moins profondément bouleversée.

Au lieu des hautes et sombres murailles, qui, la veille encore, masquaient leur vue, une belle grille dorée embrassait actuellement un vaste square au centre duquel s’élevait une sorte de monument.

L’homme et la femme, bientôt au pied de cette grille, ne tardaient pas à joindre leurs conjectures à celles de la foule qui s’amassait incessamment devant cette transformation miraculeuse.

A la tête des autorités prévenues, survint plus tard M. de Sarcus, au souvenir duquel résonnaient encore ces paroles prophétiques du major : « Avant peu vous aurez de mes nouvelles. » Il fendit les groupes, pénétra dans le jardin, et marcha droit au monument.

C’était un grandiose et bizarre mausolée. Dix pages ne suffiraient pas aux détails de

sa composition. Il était d’une forme impossible à décrire. Sur sa base en granit reposait un groupe gigantesque fort habilement conçu, où l’on distinguait, entre mille autres choses, une locomotive, un aérostat, un navire, des câbles électriques, des hélices, des télescopes. L’ensemble était dominé par une petite pyramide etun paratonnerre. Sur deux des quatre faces du piédestal, une plaque en marbre attendait des inscriptions.

Du côté est s’ouvrait, dans la base, l’entrée d’un caveau. M. de Sarcus se fit apporter des torches et descendit bravement. Vingt marches à peu près le conduisirent à une vaste salle soutenue par des piliers et des arcs-boutants. Le long des murailles étaient rangés avec ordre des monceaux de manuscrits et plusieurs armoires, tandis qu’au centre s’élevait une tombe en marbre. Le baron s’en approcha ; une épaisse glace sans tain la recouvrait. A travers le cristal, M. de Sarcus aperçut le major couché sur le dos ; il était vêtu de son habit rouge et coiffé de son chapeau à plumes de coq ; à part sa tête,

qu’on voyait entière, le reste du corps plongeait à demi dans de moelleux coussins. Il semblait qu’une légère couche de cire fût répandue sur ses traits. L’une de ses mains serrait un papier roulé. M. de Sarcus ordonna à ses gens de soulever le couvercle de la tombe. Le rouleau de papier était à son adresse ; il contenait l’expression des désirs de lord Whittington.

On ne pouvait pas dire que ce fût un testament.

« Je ne suis pas mort. La vie est simplement suspendue en moi par une anesthésie de mon invention. »

Ainsi débutait le major. Il continuait :

« On en trouvera la recette parmi mes papiers. Je désire voir par mes yeux ce que sera le monde dans soixante ans. A ne rien dissimuler, au sein même de mon inaltérable bonheur, germait sourdement et prospérait certain malaise, quelque chose de comparable à l’ennui ou au spleen. Le suicide m’en aurait délivré, si j.e n’eusse eu la ressource de m’endormir. D’ici à soixante ans, peut-être

aura-t-on trouvé un remède à ce ténia devant le développement duquel toutes mes découvertes ont jusqu’à ce jour échoué. That is the question. Mon voisin, sa vie durant, voudra bien se charger de garder mon corps à raison de vingt livres sterling par mois : c’est une sinécure dont je lui lègue le privilège à l’intention de lui faire oublier mon turbulent voisinage. Sa tâche consistera à m’épousseter de temps à autre et à renouveler, une fois chaque année, la couche de cire sur mon visage. Il choisira lui-même son successeur parmi les honnêtes gens de sa connaissance. Au bout de soixante ans, la personne qui se trouvera de la sorte constituée mon gardien, observera scrupuleusement les instructions consignées dans mes papiers pour me rappeler à la vie. »

Suivaient nombre d’autres dispositions. Le major ajoutait :

« Tous les manuscrits du caveau seront confiés aux soins des membres de l’Académie des sciences, qui voudront bien nommer une commission pour les mettre en ordre,

les annoter, les publier, et aider de toute leur influence à la vulgarisation de mes découvertes. Ces messieurs, en outre, daigneront, à ma prière, fonder un prix annuel de huit cents livres sterling au bénéfice de celui qui découvrira le moyen d’être encore parfaitement heureux quand bien même la douleur en viendrait à être radicalement abolie. En présence du bonheur incurable dont les arts industriels, la mécanique, le drainage, menacent de doter l’humanité, cette fondation me paraît essentiellement philanthropique.... Je lègue à l’Académie des sciences, comme une marque de ma profonde admiration et de ma haute estime, une rente perpétuelle de huit mille livres sterling, à répartir annuellement entre les quarante fauteuils de la section. La moitié des soixante millions renfermés en bank-notes dans mes armoires suffira amplement, je l’espère, aces divers legs. » L’honorable mission de veiller à l’accomplissement rigoureux de ces désirs exprès, était conférée au bon vouloir et à l’intelligence du baron de Sarcus.

Ces nouvelles produisirent une sensation prolongée dans le monde savant. Diverses feuilles, et notamment le Practical Mecanic’s Journal, parurent plusieurs mois encadrées de noir. Une commission fut sur-le-champ nommée à l’effet de coordonner, d’examiner, d’approfondir les papiers du major. Aux innombrables merveilles dont ils contenaient le germe, les membres de l’Académie, section des sciences, furent saisis d’un enthousiasme extraordinaire. Us se levèrent comme un seul homme, et se rendirent processionnellement, en grand costume, à la demeure de lord Whittington.

Par leurs soins, on grava en lettres d’or sur Tune des faces du piédestal :

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