QUI NOURRIT DES PAPILLONS
Je reçus cette note :
« Vers le milieu de la rue des Gravilliers, en face d’un fondeur en cuivre, et dans la maison d’un marchand de pinceaux, on voit, à la porte, une petite montre en forme de cadre, où sont fixés quelques papillons. Elle est étiquetée du nom de Pichonnier, et à la suite : fabricant de coupe- julienne, invite les amateurs à monter chez lui, au deuxième, au fond de la cour, pour voir plus de trois mille papillons vivants , qu'il nourrit depuis plusieurs années. »
En vue de plaire à la personne qui se flattait sans doute d’aiguillonner vivement ma curiosité, j’allai à cette adresse. Mais la rue des Gravilliers n’est pleine que de fondeurs en cuivre et de marchands de pinceaux. L’indication qu’on me donnait était donc imparfaite. J’allai de montre en montre, de fondeur en fondeur, et je ne trouvai trace de papillon ni de Pichonnier.
Quelques jours plus tard, l’auteur de la note m’affirma verbalement avoir vu le cadre précité, être monté au deuxième, chez ledit Pichonnier, et avoir vu de ses yeux évoluer des centaines de beaux papillons dans des cages en gaze.
Un homme qui élevait des papillons était au moins chose nouvelle. Des connaissances bien profondes en histoire naturelle ne sont pas nécessaires pour savoir que cet insecte aime l’air, la chaleur, le soleil et les fleurs. 11 ne fait qu’apparaître et disparaître. On n’en voit point, que nous sachions, en hiver. Même en été, qu’un rideau de nuages intercepte le soleil, et il se cache. Et il vivrait dans
l’homme qui nourrit des papillons 245
une chambre de la rue humide des Gravilliers, à l’ombre d’une cage, à l’égal d’un li-
not ou d’un chardonneret ! Se pouvait-il,
d’ailleurs, que la passion des animaux vivants descendît chez l’homme jusqu’aux insectes les plus frêles ?
Dans cette préoccupation, je rencontrai, en visitant les parterres du Jardin des Plantes, un homme qui frappa mon attention.
C’était un grand vieillard, vêtu d’une grande redingote bleue. Son chapeau en soie, roux de vieillesse, était moucheté de papillons qui y étaient fixés à l’aide d’épingles noires. Les petites bêtes étaient à l’agonie. Serrant comme un livre, sous son bras, une boite oblongue, garnie, sur une face, d’une grille en fil de fer très ténu, il cheminait le long des plates-bandes, sans remarquer les curieux. Je le voyais de temps à autre plonger le pouce et l’index dans le calice des fleurs, et en retirer un objet qu’il emprisonnait dans sa boîte, par une petite porte qui y était pratiquée. Il fut bientôt évident pour moi, que, dans cette boîte, grouillait
une multitude d’insectes vivants, auxquels mon homme faisait la chasse. Je le suivis quelque temps, ému de l’idée d’avoir Pichonnier sous les yeux. J’allais l’accoster. Les papillons qui battaient des ailes à son chapeau me donnèrent des doutes. Un inconnu, qui m’observait observant, acheva de me faire comprendre que je me trompais.
— C’est un entomologiste, me dit-il, qui collectionne des insectes pour les vendre....
Ce mécompte, je ne sais comment, loin d’éteindre mon désir de voir Pichonnier, l’accrut au contraire.
— Je fouillai d’un bout à l’autre la rue des Gravilliers. Mes recherches cette fois réussirent. Pichonnier avait changé de domicile. A son ancienne demeure, le concierge me remit cette tête de facture :