PRÉCÉDENTS HISTORIQUES
PROCLAMATION M l/UNDÉPENDANCE.
Il importe, avant de donner le texte de l'acte solennel par lequel les députés des colonies anglaises du nord de l'Amérique, réunis en congrès à Philadelphie, déclarèrent, le 4 juillet 1776, ces colonies Étals libres et indépendants, — il importe, dis-je, que nous rappelions quelques faits antérieurs à cette suprême résolution.
Faut-il le dire? Les considérants, sur lesquels s'appuie cette pièce que nous insérons ici comme document historique, ont besoin, si nous osions nous exprimer ainsi, de l'encadrement des faits qui l'ont précédée et provoquée, pour ne servir point de texte ni de prétexte à de fausses interprétations. Kn lisant isolément ce document, on pour-
21 s LES DEUX AMÉRIQUES.
rait supposer qu'il n'est pas autre chose que la sanction de je ne sais quel prétendu droit à l'insurrection.
Or, il n'en est rien.
L'important et l'essentiel est donc de savoir et de voir à quel moment les colons rebelles ont rédigé cette proclamation, et quelles suites de circonstances l'ont provoquée.
On peut se rappeler ce que nous avons dit dans le cours de cet ouvrage : Les colons de l'Amérique anglaise, au plus fort de leur opposition contre les mesures iniques de la métropole, protestaient encore de leur attachement inaltérable à la mère-patrie, et répudiaient toute pensée de séparation, bien qu'ils soutinssent avec une héroïque énergie ce qu'ils appelaient, à juste titre, leurs droits inattaquables.
Ces dispositions des colonies envers leur métropole étaient sincères, et ne cachaient aucune arrière-pensée, aucune hypocrisie.
Lord Cambden disait un jour à Francklin, bien avant que s'ouvrît la lutte (en 1759) :
— Malgré tout ce que vous prétendez de votre loyauté, vous autres Américains, malgré votre affection tant vantée pour l'Angleterre, je sais qu'un jour vous secouerez les
liens qui vous unissent à elle, et que vous lèverez le drapeau de l'indopendance.
Franklin lui avait répondu :
— Nulle idée pareille n'existe et n'entrera jamais dans la lêle des Américains, à moins que vous ne les maltraitiez bien scandaleusement.
On pourrait peut-être invoquer la date de l'époque à laquelle se rapporte celte réponse de Franklin à lord Cambden. Mais voici de nouvelles preuves de celte force d'attachement des colonies pour leiir mère-patrie. Les deux lettres suivantes, émanant de deux des hommes qui ont joué le rôle le plus considérable dans cette violente et subite rupture, \\'ashinglon et Jefferson, en feront foi. Elles ont été écrites peu de temps avant que l'un prît le commandement de l'armée, et que l'autre rédigeât l'acte de l'indépendance.
Washington écrivait le 9 octobre 1774 au capitaine Mackenzie :
« On vous enseigne à croire que le peuple du Massachus-
» setts est un peuple de rebelles, soulevé pour l'indépen-
)) dance, et que sais-je? Permettez-moi de vous dire, mon
» bon ami, que vous êtes trompé, grossièrement trompé.
» Je puis vous attester, comme un fait, que l'indépen-
y> dance n'est ni le vœu, ni l'intérêt de cette colonie, non
» plus que d'aucune autre sur le continent, séparément
» ou collectivement. Mais en même temps, vous pouvez
» compter qu'aucune d'elles ne se soumettra jamais à la
» perte de ces privilèges, de ces droits précieux, qui sont
» essentiels au bonheur de tout Etat libre, et sans lesquels
» la liberté, la propriété, la vie, sont dépourvues de toute » sécurité. »
De son côté, Jefferson adressait la lettre suivante à M. Randolph, le 59 novembre 1775 :
« Croyez-moi, mon cher Monsieur, il n'y a pas, dans » tout l'empire britannique, un homme qui chérisse plus » cordialement que je ne le fais l'union avec la Grande- » Bretagne. Mais, par le Dieu qui m'a créé, je cesserais » d'exister plutôt que d'accepter celte union sous les con- » ditions que propose le parlement. Et, en ceci, je crois » exprimer les sentiments de l'Amérique. Nous ne man- )) quons ni de motifs, ni de pouvoir pour déclarer et » soutenir notre séparation. C'est la volonté seule qui » manque. »
Malheureusement, le cas prévu par Franklin, par Washington, par Jefferson, se présenta.
L'Angleterre en était venue peu à peu, pas à pas, à cette extrémité d'outrages et de tyrannie à l'égard des colonies, qui ne leur laissait plus de liberté, plus de sécurité, et qui fit naître dans les cœurs cette volonté dont Jefferson constatait l'absence.
Avant que les colonies se décidassent à proclamer leur indépendance, et à rédiger le manifeste qu'on va lire, la guerre à main armée avait remplacé la discussion dans les assemblées.
Déjà depuis quinze mois, le sang coulait sur les champs de bataille, et la révolution était en pleine voie de progrès et de succès.
L'acte de l'indépendance fut proclamé le 4 juillet 1776, et c'est le 19 avril 1775 que le premier feu entre les colons et les troupes anglaises fut échangé à Lexington.
Encore est-il bon de faire observer que ce fut des Anglais que vint l'attaque. Voici comment les faits se sont passés au dire de tous les historiens américains :
Le général Gage, gouverneur royal du Massacliusselts, avait dirigé sur Concord huit cents grenadiers sous les ordres du lieutenant-colonel Smith et du major Pitcairn, pour disperser quelques rassemblements de milices qui se formaient sur ce point. En arrivant à Lexington, ils rencontrèrent soixante-dix hommes de milice occupés à parader sur la place de Lexington. Le major Pitcairn s'avança vers eux et leur cria : « Dispersez-vous, rebelles, mettez bas les armes et dispersez-vous!» Puis il se rapprocha d'eux, tira un coup de pistolet et commanda à sa troupe de faire feu !
Ce fut là le signal de la bataille générale.
L'acte de l'indépendance, loin d'être, par conséquoni, un
appel à l'insurrection, tendait au contraire à y mettre fin, en justifiant et en légalisant, pour ainsi dire, la résistance des colons contre la mère-patrie, qui réellement se montrait une marâtre.
La résistance armée était donc organisée partout, et avait précédé la déclaration du 4 juillet 1776.
Washington avait été désigné par le Congrès pour aller prendre le commandement des troupes, et ne faisait plus partie de cette assemblée, qui, au point où en étaient les choses, ou sentait faiblir son pouvoir, ou éprouvait le besoin d'enlever à la guerre qu'elle dirigeait, le caractère d'une guerre civile.
Quel que soit celui de ces deux sentiments qui ait animé le Congrès en ce moment-là, toujours est-il qu'il lui répugnait de continuer une lutte évidemment fratricide, tant que les colons devaient être considérés comme des citoyens anglais. Le Congrès trancha donc la question en proclamant l'indépendance des colonies. La guerre devenait alors une guerre de défensive; et sans fausser le caractère des institutions coloniales, c'était véritablement là un titre que les colons étaient autorisés à lui donner.
Peut-être aussi y avait-il au fond de cette résolution soudainement prise une tactique habile pour arrêter les défections qui se multipliaient déjà. Tant qu'existaient des liens entre les colonies et l'Angleterre, ces défections avaient une certaine raison que légitimaient les souvenirs de l'attachement à la mère-patrie. Mais du moment que ces liens étaient brisés, que toute solidarité disparaissait, que l'indépendance des colons enfin était proclamée et
acceptée, ces défections pouvaient être légitimement considérées comme une trahison envers le pays.
Voici les circonstances qui entourèrent la nomination de Washington au poste de commandant en chef par le Congrès.
L'armée révolutionnaire se trouvait à Cambridge sous les ordres du général Ward, non définitivement organisée, et sans que le Congrès eût pris encore aucune mesure pour la constituer sur un pied régulier. Le point important était donc de nommer d'abord un général en chef. Les événements étaient devenus assez graves et assez urgents pour qu'on se décidât à prendre un parti : on fixa un jour pour délibérer sur celle question soulevée par John Adams. Le jour venu, Adams fit d'abord adopter qu'il y aurait une armée légalement constituée ; puis il demanda qu'on nommât à cette armée un chef. Prenant la parole, il fit du général Ward un éloge pompeux et mérité, mettant en relief ses qualités militaires, puis il termina en disant : « Mais, nonobstant ses titres, ce n'est pas là l'homme que j'ai choisi. » Il traça alors le portrait d'un général en chef d'armée, tel surtout qu'il en fallait un dans les circonstances oij l'on se trouvait. .
(( Les qualités que j'exige d'un général en chef, dit-il » en terminant, sont d'une haute portée, je le sais; mais » qui oserait dire qu'on ne les rencontrera pas dans un de » nos concitoyens? Un membre de notre assemblée les » possède toutes, et celui-là c'est Georges Washington, de » la Virginie. »
Washington, dit un historien, se trouvait à la droite d'Adams, et avait les yeux fixés sur lui, attendant avec une vive impatience quel nom allait tomber des lèvres de l'orateur. Quand il entendit que c'était le sien, il s'y attendait si peu qu'il s'élança dans une pièce voisine, comme lancé par une commotion électrique, et tomba tout ému sur un siège.
Le lendemain, le Congrès, à l'unanimilé, nomma général en chef Washington, qui, on le sait, refusa toute espèce de traitement, et s'engagea seulement à fournir le compte exact des dépenses que lui coûterait sa noble mission.
Ce fut le 8 juin 1776 que Richard-Henry Lee se leva pour faire la motion de déclarer l'Amérique libre et indépendante. Cette proposition produisit au sein du Congrès autant d'étonnement que d'émotion. L'éminent orateur la soutint avec toute la malo n séduisante éloquence qui le
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distinguait. Même sous l'influence de celte parole bouillante et sympathique, le Congrès hésita encore, et ajourna jusqu'au 11 pour délibérer.
Le 11, on résolut de nouveau de renvoyer la discussion au 1" juillet, preuve que ceux mêmes qui la prenaient, sentaient la gravité d'une telle mesure. Néanmoins on nomma un comité chargé de préparer un projet conforme à la proposition (|e Richard-Henry Lee. Ce comité, élu au scrutin, se trouva composé comme suit : Thomas Jefferson, John Adams, Benjamin Franklin, Roger Sherman et Robert Livingston.
Ce comité confia à Jelferson la rédaction de l'acte, qui subit quelques corrections de J. Adams et de Franklin K Le texte que nous allons donner est donc l'œuvre de Jefferson, moins de très-légers changements apportés par le comité et par le Congrès pendant la discussion.
Si Jefferson a été l'auteur de cet acte, Adams en fut l'avocat éloquent devant l'assemblée. Enfin, le 4 juillet, la déclaration de l'indépendance, conforme au texte ci-dessous, fut adoptée à l'unanimité.
Ce texte, on le trouvera à la hauteur de la situation que les faits que nous avons dû rappeler avaient créée.
1 La minute du projet avec les surchai^es de Adams et de Franklin a été retrouvée dans les papiers de Jeflerson.
Lorsque, dans la marche des événements humains, il devient nécessaire pour un peuple de rompre les liens politiques qui l'attachaient à un autre peuple, et de prétendre parmi les pouvoirs de la terre à la position séparée et égale à laquelle les lois de la nature et du Dieu de la nature lui ont donné des droits, l'humble respect qu'il doit aux jugements des hommes, lui font un devoir de proclamer les motifs qui l'ont poussé à cette séparation.
Nous tenons pour bien évidentes ces vérités : que tous les hommes sont nés égaux ; qu'ils ont reçu du Créateur certains droits inaliénables; qu'au nombre de ces droits sont : la vie, la liberté et la recherche du bonheur; que, pour assurer ces droits, les gouvernants ont été établis parmi les hommes, tenant leurs pouvoirs du consentement des gouvernés; que toutes les fois qu'un gouvernement, quelle que soit sa forme, porte atteinte à ces fins, c'est le droit du peuple de le modifier ou de le détruire, et d'instituer un nouveau gouvernement basé sur de tels principes, et armé de tels pouvoirs qui paraîtront au peuple les plus susceptibles d'assurer son salut et son bonheur, La prudence enseigne suffisamment que les gouvernements depuis longtemps établis ne doivent pas être changés pour des causes légères et passagères; et, en conséquence, l'expérience a démontré de tottt temps que les hommes sont
disposés à souffrir tant que le mal est supportable, plutôt que de revendiquer leurs droits pour abolir des gouvernements auxquels ils sont accoutumés. Mais quand une longue suite d'abus ou d'usurpations, poursuivant invariablement le même but, laisse percer le dessein bien arrêté de soumettre le peuple à. un despotisme absolu, c'est le droit, c'est le devoir du peuple de renverser un tel gouvernement, et de s'assurer de nouveaux appuis pour sauvegarder sa sécurité à venir. Ainsi les colonies ont fait preuve d'une longue patience à supporter leurs maux, et se trouvent aujourd'hui dans la nécessité et 'l'obligation de changer le système primitif de leur gouvernement.
L'histoire du roi actuel de la Grande-Bretagne est une série d'injustices et d'usurpations répétées, toutes ayant pour but évident d'établir une tyrannie absolue sur ces États. Pour le prouver, soumettons les faits à l'appréciation impartiale du monde :
Il a refusé de sanctionner les lois les plus salutaires et les plus nécessaires au bien public ;
Il a interdit à ses gouverneurs de laisser appliquer les lois d'une importance réelle et immédiate, en tout cas d'en suspendre l'exécution jusqu'à ce qu'elles aient obtenu sa sanction ; et de ces lois ainsi suspendues, il a négligé complètement de se préoccuper ;
11 a refusé d'appliquer d'autres lois avantageuses à un grand nombre de districts, à moins que les citoyens ne renonçassent à leur droit de représentation dans la législature, — droit inestimable pour eux, redoutable seulement aux tyrans ;
Il a convoqué simultanément les corps législatifs dans des localités étrangères à leurs habitudes, peu convenables, et éloignées du centre de leurs affaires publiques, dans l'unique dessein de les amener par la lassitude à accepter ses mesures ;
11 a dissous plusieurs fois les chambres représentatives pour s'être opposées avec énergie à ses empiétements sur les droits du peuple ;
Il a refusé, pendant longtemps après ces dissolutions, de laisser procéder à de nouvelles élections ; ce qui fait que les pouvoirs législatifs, incapables d'être assemblés, ont rendu au peuple de plus grands droits pour les exercer, — l'État restant, pendant ce temps, exposé à tous les dangers d'une invasion du dehors, et de troubles intérieurs;
Il s'est efforcé d'arrêter le développement de la population de ces Étals, — en rendant, dans ce but, impossibles les lois de naturalisation en faveur des étrangers, refusant d'en octroyer d'autres pour encourager leur émigration ici, et élevant les conditions pour les nouvelles concessions de terres ;
Il aehtravé l'administration de la justice, en refusant sa sanction aux lois destinées à établir des pouvoirs judiciaires ;
Il a créé des juges relevaht de sa seule volonté, pbur la tenue de leurs charges, ainsi que pour le chiffre et le payement de leurs traitements;
Il a créé une foule de nouvelles charges, et envoyé ici des nuées de fonctionnaires pour écraser le peuple et sucer le meilleur de sa substance;
11 a établi au milieu de nous, en temps de paix, des armées permanentes, sans le consentement de nos législateurs;
Il a affecté de rendre le pouvoir militaire indépendant du pouvoir civil et supérieure lui ;
Il a combiné, avec le parlement, de nous soumettre à une juridiction étrangère à notre constitution et en dehors de nos lois, — donnant son consentement à ses actes de prétendue législation :
Pour loger de grands corps d'armée chez nous ;
Pour les protéger, par une ridicule procédure, contre les châtiments pour les meurtres qu'ils pourraient commettre sur les habitants de ces Etats ;
Pour interrompre nos relations commerciales avec tous les points du globe ;
Pour nous imposer des taxes sans notre consentement ;
Pour nous priver, dans beaucoup de cas, des avantages du jugement par jury ;
Pour nous transporter au-delà des mers, afin de nous faire juger pour de prétendus crimes;
Pour abolir le libre système des lois anglaises dans une province voisine, y établissant un gouvernement arbitraire, élargissant ses frontières, afin de la poser -comme un exemple et d'en faire un instrument pour introduire le même régime d'absolutisme dans nos colonies ;
Pour abroger nos chartes, abolir nos lois les plus précieuses, et altérer jusque dans leurs bases les formes de nos gouvernements ;
Pour suspendre nos législatures, et pour se déclarer, lui
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et ses complices, investis du droit de faire nos lois, en notre lieu et place, dans tous les cas possibles.
Il a abdiqué son gouvernement direct sur nous, déclarant nous retirer sa protection, et lançant la guerre contre nous;
Il a pillé nos mers, ravagé nos côtes, brûlé nos villes, et attenté à la vie de nos concitoyens ;
En ce moment il expédie des armées nombreuses composées de mercenaires étrangers pour compléter son œuvre de mort, de désolation et de tyrannie, déjà commencée avec une cruauté et une perfidie qu'on rencontrerait à peine dans les âges les plus barbares, et tout à fait indignes du chef d'une nation civilisée.
Il a contraint nos concitoyens capturés en pleine mer, à porter les armes contre leur pays, à devenir les exécuteurs de leurs amis et de leurs frères, ou à périr eux-mêmes de leurs mains ;
Il a suscité la guerre civile parmi nous, et a essayé de lâcher sur les habitants de nos frontières les sauvages et impitoyables Indiens, dont on sait que le système de guerre est la destruction générale sans distinction d'âge, de sexe, de condition.
A chacun de ces actes d'oppression, nous avons pétitionné dans les termes les plus humbles pour en obtenir le redressement. A chacune de nos pétitions il a été répondu par une nouvelle injure. Un prince dont le caractère est ainsi marqué par tous les actes qui constituent un tyran, est incapable de gouverner un peuple libre.
Avons-nous, cependani^manqué d'aucune prévenance
à l'égard de nos frères de la Grande-Bretagne? Nous les avons avertis, à plusieurs reprises, des tentatives faites par leur législature, pour nous frapper de lois injustes. Nous leur avons rappelé les circonstances de notre émigration et notre établissement ici. Nuus en avons appelé à leur justice navale et à leur magnanimité, et les avons conjurés, par les liens de notre commune origine, de désavouer ces usurpations, qui devaient inévitablement interrompre nos liaisons et nos rapports. Eux aussi, ils ont été sourds à la voix de la justice et de la fraternité. Nous devons, cependant, obéir à la nécessité qui nous pousse à une séparation, et les regarder comme nous regardons le reste du genre humain, pour des ennemis pendant la guerre, pendant la paix pour des amis.
En conséquence, nous, les re présentants des Etats-Unis d'Amérique, assemblés en Congrès général, prenant à témoin le Juge suprême du monde, de la droiture de nos intentions, au nom et par la volonté des concitoyens de ces colonies, publions et déclarons solennellement que ces colonies unies, son!, et de droit doivent être des États libres et indépendants; qu'elles sont relevées de toute fidélité à la couronne d'Angleterre, que toutes relations politiques entre elles et l'Etat de la Grande-Bretagne sont et doivent être entièrement rompues, et que comme Etals libres et indépendants, elles ont tous pouvoirs pour déclarer la guerre, conclure la paix, contracter des alliances, faire commerce et tous autres actes ou choses que les Etats indépendants ont le droit de faire. Et dans le but de soutenir cette déclaration avec une ferme confiance dans la pro-
teclion de la divine Providence, nous y engageons mutuellement et tous , nos existences , nos fortunes et notre honneur sacré.
Après son adoption à runanimité, par le Congrès, l'acte qu'on vient de lire fut récité au peuple assemblé sur la place devant la salle des délibérations, puis transcrit sur parchemin.
Le 2 août suivant, les signatures des membres présents au moment du vote et de quelques autres qui ne s'y trouvaient pas, furent apposées, au nombre de cinquante-six 'au bas de ce parchemin.
La première qui y figure est celle de John Hancock, président; il écrivit son nom presque en lettres majuscules. Une remarque que fait un historien de cette époque, c'est que toutes ces signatures étaient d'une écriture ferme et pour ainsi dire énergique, et qu'une seule indiquait que la main avait tremblé. C'était la signature de Stephen Hopkins, malade alors.
Les signataires de l'indépendance ne se dissimulaient pas la gravité de l'acte qu'ils venaient d'accomplir. Aux
yeux de l'Angleterre c'était un crime de haute trahison. En cas d'insuccès, c'était donc la mort ou la prison tout au moins qu'ils encouraient. Ils le savaient, résignés à accepter le martyre qui les attendait.
La plume qui servit à signer l'acte a été conservée, et se trouve aujourd'hui à la société historique de Boston.
Cette date du 4 juillet est restée un glorieux anniversaire célébré, annuellement, aux Etats-Unis, avec tous les signes d'une religieuse reconnaissance. Et dans cette explosion de gratitude, le peuple américain ne manque jamais de comprendre les cinquante-six noms vénérés que voici :
Josiah Barlett, William Whipple, iMalhew Thornton (députés du New-Hampshire) ;
John Hancock, Samuel Adams, John Adams, Robert Treat-Paine, Elbridge Gerry (députés du Massachussetts) ;
Stephen Hopkins, William Ellery (députés du Rhode- Island) ;
HogerSherman, SamuelHunlinglon, William Williams, Olivier Wolcolt (députés du Conneclicut) ;
William Floyd, Philip Livingslon, Francis Lewis, Lewis Morris (députés du New-York);
Richard Stocklon, John Witherspoon, Francis Hopkinson, John Hart, Abraham Clark (députés de New-Jersey);
Robert Morris, Benjamin Rush, Benjamin Franklin, John Morlon, George Clymer, James Smilh, George Taylor, James Wilson, George Ross (députés de la Pensylvanie) ;
Cœsar Rodney, George Read, Thomas M'kean (députés (lu Delaware);
Samuel Chase, William Paca, Thomas Stone, Charles Carrol of Carrolton (députés du Maryland) ;
George Wythe, Richard-Henry Lee, Thomas Jefferson, Benjamin Harrisson, Thomas Nelson, Francis-Lightfoot Lee, Carter Braxton (députés de la Virginie) ;
William Hooper, Joseph Hewes, John Penn (députés de la Caroline du Nord);
Edward Rutledge, Thomas Heyward, Thomas Lynch, Arthur Middieton (députés de la Caroline du Sud) ;
Bulton Gwinnett, Lyman Hall, George Walton (députés de la Géorgie).
Deux hommes éminents parmi ceux dont nous venons de citer les noms ont occupé le poste de président de la république des Etats-Unis : John Adams et Thomas Jefferson. Tous deux avaient été vice-présidents; le premier avec Washington, le second avec John Adams. Jefferson a été en outre ministre d'Etat pendant une partie de l'administration de Washington. Un autre signataire de l'acte d'indépendance a été vice-président sous l'administration de James Madison : c'est Elbridge Gerry (député du Massachussetls), et enfin un seul encore a occupé les hautes fonctions de secrétaire de la trésorerie (ministre), sous l'administration de Washington et de John Adams : c'est Olivier Wolcott (député du ^onnecticut).
Entre l'acte d'indépendance et l'acte définitif qui ferma l'ère révolutionnaire des Etals-Unis, il s'écoula douze ans.
Douze ans de luttes et d'efforts héroïques de la part des hommes éminenls qui dirigeaient le mouvement. Le chapitre de cet ouvrage, intitulé Une page dliistoire, donne la mesure des tiraillements intérieurs et des difficultés qu'il fallut surmonter encore pour arriver à ce grand et suprême résultat.
Jusqu'au vote de la constitution, et malgré l'acte d'indépendance, les pouvoirs dirigeants continuèrent à se con- • sidérer comme des pouvoirs révolutionnaires, investis de droits que la nécessité seule leur avait donnés.
La paix et la liberté ne pouvaient s'établir définitivement
qu'à la condition que les treize colonies élevées au rang d'Etats indépendants resteraient unies pour se prêter un appui mutuel dans l'œuvre future.
Là, il faut bien le dire, fut la difficulté.
Chacun de ces Etats était jaloux des privilèges et immunités que la couronne d'Angleterre avait eu la folle pensée, chèrement payée, de lui ravir; et chacun redoutait que cette alliante entre tous ne constituât des charges réciproques telles que leur indépendance à tous devînt une chimère.
Ce ne fut donc qu'après deux tentatives avortées qu'on parvint à réunir dans une Convention les délégués de dix des onze Etats (le Rhode-Island s'y refusa), et qui votèrent, le 17 septembre 1787, la constitution qui régit encore aujourd'hui les Etats-Unis.
Washington présidait l'assemblée de cinquante-cinq membres qui conçut celte œuvre, conforme aux mœurs et aux idées du peuple qu'elle allait appeler à vivre sous son égide, et à la hauteur non-seulement du présent, mais de l'avenir.
En présence du calme, de la liberté, de la prospérité qui sont les fruits de cette-sage constitution, à l'abri de
laquelle les Etats-Unis ont pris un si grand essor, on ne peul se défendre de croire à la vérité de ces paroles que l'illustre Franklin prononça devant l'assemblée, en soutenant le projet de constitution vivement combattu au dedans et en dehors de la Convention :
(( Dès le commencement de notre lutte avec la Grande- » Bretagne, ((dit-il, «alors que nous comprenions bien tous » la gravité du danger, dans ce même local, nous faisions » des prières quotidiennes pour invoquer la protection » divine. Nos prières ont été entendues, et Dieu y a ré- » pondu en nous comblant. Tous ceux de nous qui ont » été engagés dans cette lutte, ont dû observer les fré- » quentes manifestalions de la Providence suprême en » notre faveur. A ce point que c'est à cette bonne Provi- » dence que nous devons la chance de pouvoir nous con- » sulter aujourd'hui sur les moyens d'établir notre futur » bonheur national. Avons-nous donc oublié cette puis- » sance amie, ou bien nous imaginons-nous par hasard » que nous n'ayons plus besoin de son assistance? Je » compte bien des années déjà sur ma tête, et plus je vis, » plus je constate la preuve de cette vérité irréfutable que » Dieu gouverne les affaires des hommes. »
Nous l'avons dit plus d'une fois déjà, et nous nous plaisons à répéter que la Providence, en efTet, est intervenue dans la révolution américaine et dans les événements qui l'ont suivie.
Une si grande tâche n'arrive pas au but sans un secours surhumain.
La constitution, une fois adoptée par la Convention, fut soumise à l'approbation des Etals.
Neuf d'entre eux seulement l'adoptèrent (la Caroline du Nord, bien que ses députés eussent voté en faveur, et le Rhode-Island la repoussèrent ^). Mais ce cas avait été prévu, et l'adhésion des neuf Etats était suffisante, aux termes mêmes de la constitution, pour que cet acte fût valide et fît loi définitive.
Voici le texte de cette constitution :
Nous, le peuple des États-Unis, afin de former une union plus parfaite, d'établir la justice, d'assurer la tranquillité intérieure, de pourvoir à la défense commune, d'accroître le bien-être général, et de rendre durables, pour nous comme pour notre postérité, les bienfaits de la liberté, nous faisons, nous décrétons et nous établissons cette constitution pour les États-Unis d'Amérique.
Article premier.
Section i''*'- — Un Congrès des États-Unis, composé
1 Ils l'adoptèrent cependant plus tard : la Caroline du Nord en 1789 et le Rhode-Island en 1790.
d'un sénat et d'une chambre de représentants, sera investi de tous les pouvoirs législatifs déterminés par les représentants.
Section ii. — La chambre des représentants sera composée de membres élus tous les deux ans par le peuple des divers Etals; et les électeurs de chaque État devront avoir les qualifications exigées des électeurs de la branche la plus nombreuse de la législature de l'État.
Personne ne pourra être représentant à moins d'avoir atteint l'âge de vingt-cinq ans, d'avoir été pendant sept ans citoyen des États-Unis, et d'être, au moment de son élection, habitant de l'Etat qui l'aura élu. " Les représentants et les taxes directes seront répartis entre les divers Etats qui pourront faire partie de l'Union, selon le nombre respectif de leurs habitants; nombre qui sera déterminé en ajoutant au nombre total des personnes libres, y compris ceux servant pour un terme limité, et non compris les Indiens non taxés, trois cinquièmes de toutes autres personnes. L'énumération pour l'époque actuelle sera faite trois ans après la première réunion du Congrès des États-Unis, et ensuite de dix ans en dix ans, d'après le mode qui sera réglé par une loi. Le nombre des représentants n'excédera pas celui d'un par trente mille habitants; mais chaque Etat aura au moins un représentant. Jusqu'à ce que l'énumération ait été faite, l'Etat àe New-Hampshire en enverra trois, Massackussetts huit, Rode-Island et \es Plantations de Protince un, Connectkut cinq, New-York six, New- Jersey quatre, la .Peusykanie huit, le Delaivare un, Maryland six, la Virginie
dix , la Caroline septentrionale cinq , la Caroline méridionale cinq , et la Géorgie trois.
Quand des places viendront à vaquer dans la représentation d'un Etal, l'autorité executive de l'Etat convoquera le corps électoral pour les remplir.
La chambre des représentants élira ses orateurs et autres officiers ; elle exercera seule le pouvoir de mise en accusation pour cause politique (impeachments).
Section m. — Le sénat des États-Unis sera composé de deux sénateurs de chaque Etat, élus par sa législature, et chaque sénateur aura un vote.
Immédiatement après leur réunion, en conséquence de leur première élection, ils seront divisés, aussi également que possible, en trois classes. Les sièges des sénateurs de la première classe seront vacants au bout de la seconde année; ceux de la seconde classe, au bout de la quatrième année, et ceux de la troisième, à l'expiration de la sixième année ; de manière à ce que, tous les deux ans, un tiers du sénat soit réélu. Si des places deviennent vacantes, par démission ou par toute autre cause, pendant l'intervalle entre les sessions de la législature de chaque Etat, le pouvoir exécutif de cet Etat fera une nomination provisoire, jusqu'à ce que la législature puisse remplir le siège vacant.
Personne ne pourra être sénateur, à moins d'avoir atteint l'âge de trente ans, d'avoir été pendant neuf ans citoyen des Etats-Unis, et d'être, au moment de son élection, habitant de l'Etat qui l'aura choisi.
Le vice-président des Etals-Unis sera président du sénat;
mais il n'aura point de vote, à moins que les voix ne soient partagées également.
Le sénat nommera ses autres officiers, ainsi qu'un président pro temporCy qui présidera dans l'absence du viceprésident, ou quand celui-ci exercera les fonctions de président des Etats-Unis.
Le sénat aura seul le pouvoir de juger les accusations intentées par la chambre des représentants (impeachments). Quand il agira dans cette fonction, ses membres prêteront serment ou affirmation. Si c'est le président des Etats-Unis qui est mis en jugement, le chef de la justice présidera. Aucun accusé ne peut être déclaré coupable qu'à la majorité des deux tiers des membres présents.
Les jugements rendus en cas de mise en accusation, n'auront d'autre effet que de priver l'accusé de la place qu'il occupe, de le déclarer incapable de posséder quelque office d'honneur, de confiance ou de profit que ce soit dans les Etats-Unis , mais la partie convaincue pourra être mise en jugement, jugée et punie, selon les lois, par les tribunaux ordinaires.
Section iv. — Le temps, le lieu et le mode de procéder aux élections des sénateurs et des représentants seront réglés dans chaque Etat par la législature. Mais le Congrès peut, par une loi, changer ces règlements ou en faire de nouveaux, excepté pourtant en ce qui concerne le lieu oii les sénateurs doivent être élus.
Le Congrès s'assemblera au moins une fois l'année, et cette réunion sera fixée pour le premier lundi de décembre, à moins qu'une loi ne la fixe à un autre jour.
Section v. — Chaque chambre sera juge des élections et des droits et titres de ses membres. Une majorité de chacune suffira pour traiter les affaires ; mais un nombre moindre que la majorité peut s'ajourner de jour à jour, et est autorisé à forcer les membres absents à se rendre aux séances, par telles pénalités que chaque chambre pourra établir.
Chaque chambre fera son règlement, punira ses membres pour conduite inconvenante, et pourra, à la majorité des deux tiers, exclure un membre.
Chaque chambre tiendra un journal de ses délibérations, et le publiera d'époque en époque, à l'exception de ce qui lui paraîtra devoir rester secret ; et les votes négatifs ou approbatifs des membres de chaque chambre, sur une question quelconque, seront, sur la demande d'un cinquième des membres présents, consignés sur le journal.
Aucune des deux chambres ne pourra , pendant la session du Congrès, et sans le consentement de l'autre chambre, s'ajourner à plus de trois jours, ni transférer ses séances dans un autre lieu que celui où siègent les deux chambres.
Section vi. — Les sénateurs et les représentants recevront pour leurs services une indemnité qui sera fixée par une loi et payée par le trésor des Etats-Unis. Dans tous les cas, excepté ceux de trahison, de félonie et de trouble à la paix publique, ils ne pourront être arrêtés, soit pendant leur présence à la session, soit en s'y rendant ou en retournant dans leurs foyers. Dans aucun autre lieu ils ne pourront être inquiétés ni interrogés, en raison de discours
OU opinions prononcés dans leurs chambres respectives.
Aucun sénateur ou représentant ne pourra, pendant le temps pour lequel il a été élu, être nommé à une place dans l'ordre civil sous l'autorité des Etals-Unis, lorsque cette place aura été créée, ou que les émoluments en auront été augmentés pendant celte époque. Aucun individu occupant une place sous l'autorité des Etals-Unis ne pourra être membre d'une des deux chambres tant qu'il conservera cette place.
Section vu. — Tous les bills établissant des impôts doivent prendre naissance dans la chambre des représentants ; mais le sénat peut y concourir par des amendements, comme aux autres bills,.
Tout bill qui aura reçu l'approbation du sénat et de la chambre des représentants, sera, avant de devenir loi, présenté au président des Etats-Unis. S'il l'approuve, il y apposera sa signature ; sinon il le renverra, avec ses objections, à la chambre dans laquelle il aura été proposé; elle consignera les objections intégralement dans son journal, et discutera de nouveau le bill. Si, après cette seconde discussion, deux tiers de la chambre se prononcent en faveur du bill, il sera envoyé, avec les objections du président, à l'autre chambre, qui le discutera également; et si la même majorité l'approuve, il deviendra loi. Mais, en pareil cas, les votes des chambres doivent être donnés par oui et îioriy et les noms des personnes votant pour ou contre seront inscrits sur le journal de leurs chambres respectives. Si dans les dix jours (les dimanches non compris) le président ne renvoie point un bill qui lui aura été présenté,
ce Mil aura force de loi, comme s'il l'avait signé, à moins cependant que le Congrès, en s'ajournant, ne prévienne le renvoi : alors le MU ne fera point loi.
Tout ordre, toute résolution ou vote pour lesquels le concours des deux chambres est nécessaire (excepté pourtant pour la question d'ajournement), doit être présenté au président des Etats-Unis, et approuvé par lui avant de recevoir son exécution. S'il le rejette, il doit être de nouveau adopté par les deux tiers des deux chambres, suivant les règles prescrites pour les Mils.
Section viii. — Le Congrès aura le pouvoir :
D'établir et de faire percevoir les taxes, droits, impôts et excises ; de payer les dettes publiques, et de pourvoir à la défense commune et au bien général des Etals-Unis; mais les droits, impôts et excises devront être les mêmes dans tous les Etats-Unis ;
D'emprunter de l'argent pour le crédit des Etats-Unis ;
De régler le commerce avec les nations étrangères, entre les divers Etats, et avec les tribus indiennes ;
D'établir une règle générale pour les naturalisations, et des lois générales sur les banqueroutes dans les Etals- Unis ;
De battre la monnaie, d'en régler la valeur, ainsi que celle des monnaies étrangères, et de fixer la base des poids et mesures ;
D'assurer la punition de la contrefaçon de la monnaie courante et du papier public des Etats-Unis;
D'établir des bureaux de poste et des routes de poste;
D'encourager les progrès des sciences et des arls utiles,
en assurant, pour des périodes limitées, aux auteurs et inventeurs, le droit exclusif de leurs écrits et de leurs découvertes ;
De constituer des tribunaux subordonnés à la cour suprême ;
De définir et punir les pirateries et les félonies commises en haute-mer, et les offenses contre la loi des nations ;
De déclarer la guerre, d'accorder des lettres de marque et de représailles, et de faire des règlements concernant les captures sur terre et sur mer ;
De lever et d'entretenir des armées ; mais aucun argent pour cet objet ne pourra être voté pour plus de deux ans ;
De créer et d'entretenir une force maritime ;
D'établir des règles pour l'administration et l'organisation des forces de terre et de mer ;
De pourvoir à ce que la milice soit convoquée pour exécuter les lois de l'Union, pour réprimer les insurrections et repousser les invasions ;
De pourvoir à ce que la milice soit organisée, armée et disciplinée, et de disposer de celte partie de la milice, qui peut se trouver employée au service des Etats-Unis, en laisant aux Etats respectifs la nomination des officiers, et le soin d'établir dans la milice la discipline prescrite par le Congrès ;
D'exercer la législation exclusive dans tous les cas quelconques, sur tel district (ne dépassant pas dix milles carrés) qui pourra, par la cession des Etats particuliers et par
l'acceptation du Congrès, devenir le siège du gouvernement des Etats-Unis, et d'exercer une pareille autorité sur tous les lieux acquis par achat, d'après le consentement de la législature de l'Etat où ils seront situés, et qui serviront à l'établissement de forteresses, de magasins, d'arsenaux, de chantiers et autres établissements d'utilité publique.
Enfin, le Congrès aura le pouvoir de faire toutes les lois nécessaires ou convenables , pour mettre à exécution les pouvoirs qui lui ont été accordés, et tous les autres pouvoirs dont cette constitution a investi le gouvernement des Etats-Unis, ou une de ses branches.
Section ix. — La migration ou l'importation de telles personnes dont l'admission peut paraître convenable aux Etats actuellement existants, ne sera point prohibée par le Congrès avant l'année 1808 ; mais une taxe ou droit n'excédant point dix dollars par personne peut être imposée sur cette importation ;
Le privilège de VHabeas corpus ne sera suspendu qu'en cas de rébellion ou d'invasion, et lorsque la sûreté publique l'exigera ;
Aucun bill A'attainderj ni loi ex post facto, ne pourra être décrété ;
Aucune capilation ou autre taxe directe ne sera établie, si ce n'est en proportion du dénombrement prescrit dans une section précédente ;
Aucune taxe ou droit ne sera établi sur des articles exportés d'un Etat quelconque. Aucune préférence ne sera donnée par des règlements commerciaux ou fiscaux, aux ports d'un Etat sur ceux d'un autre; les vaisseaux desti-
nés pour un Etat ou sortant de ses ports, ne pourront être forcés d'entrer dans ceux d'un autre ou d'y payer des droits ;
Aucun argent ne sera tiré de la trésorerie qu'en conséquence des dispositions prises par une loi; et de temps en temps on publiera un tableau régulier des recettes et des dépenses publiques;
Aucun titre de noblesse ne sera accordé par les Etals- Unis; et aucune personne, tenant une place de profit ou de confiance sans leur autorité, ne pourra, sans le consentement du Congrès, accepter quelque présent, émolument, place ou titre quelconque, d'un roi, prince, ou Etat étranger.
Section x. — Aucun Etat ne pourra contracter ni traité, ni alliance, ni confédération, ni accorder des lettres de marque ou de représailles, ni battre monnaie, ni émettre des bills de crédit, ni déclarer qu'autre chose que la monnaie d'or et d'argent doive être acceptée en paiement de dettes; ni passer quelque bill à' attainder y ou loi ex post facto, aiïaiblissant les obligations des contrats, ni accorder aucun titre de noblesse.
Aucun Etat ne pourra, sans le consentement du Congrès, établir quelque impôt ou droit sur les importations ou exportations, à l'exception de ce qui lui sera absolument nécessaire pour l'exécution de ses lois d'inspection ; et le produit net de tous droits et impôts établis par quelque Etat sur les importations et exportations, sera à la disposition delà trésorerie des Etats-Unis; et toute loi pareille sera sujette à la révision et au contrôle du Congrès. Aucun
Etat ne pourra, sans le consentement du Congrès, établir aucun droit sur le tonnage, entretenir des troupes ou des vaisseaux de guerre en temps de paix, contracter quelque traité ou union avec un autre Etat, ou avec une puissance étrangère, ou s'engager dans une guerre, si ce n'est dans le cas d'invasion ou d'un danger assez imminent pour n'admettre aucun délai.
Article II.
Section i*"*. — Le président des Etats-Unis sera investi du pouvoir exécutif. Il occupera sa place pendant le terme de quatre ans; son élection et celle du vice-président nommé pour le même terme auront lieu ainsi qu'il suit :
Chaque Etat nommera, de la manière qui sera prescrite par sa législature, un nombre d'électeurs égal au nombre total dé sénateurs et de représentants que l'Etat envoie en congrès ; mais aucun sénateur ou représentant, ni aucune personne possédant une place de profit ou de confiance sous l'autorité des Etats-Unis, ne peut être nommé électeur.
Les électeurs s'assembleront dans leurs Etats respectifs, et ils voteront au scrutin pour deux individus, dont un au moins ne sera point un habitant du même Etat qu'eux. Ils feront une liste de toutes les personnes qui ont obtenu des suffrages, et du nombre de suffrages que chacune d'elles aura obtenu ; ils signeront et certifieront cette liste, et la transmettront scellée au siège du gouvernement des Etats- Unis, sous l'adresse du président du sénat, qui, en présence du sénat et de la chambre des représentants, ouvrira
tous les certificats et comptera les votes. Celui qui aura obtenu le plus grand nombre de votes sera président, si ce nombre forme la majorité des électeurs; si plusieurs ont obtenu cette majorité, et que deux ou un plus grand nombre réunissent la même quantité de suffrages, alors la chambre des représentants choisira l'un d'entre eux pour président par la voie du scrutin. Si nul n'a réuni cette majorité, la chambre prendra les cinq personnes qui en ont approché davantage, et choisira parmi elles le président, de la même manière. Mais en choisissant ainsi le président, les votes seront pris par Etat, la représentation de chaque Etat ayant un vote : un membre ou des membres des deux tiers des Etats devront être présents, et la majorité de tous ces Etats sera indispensable pour que le choix soit valide. Dans tous les cas, après le choix du président, celui qui réunira le plus de voix sera vice-président. Si deux ou plusieurs candidats ont obtenu un nombre égal de voix, le sénat choisira parmi ces candidats le vice-président par voie de scrutin.
Le Congrès peut déterminer l'époque de la réunion des électeurs et le jour auquel ils donneront leurs suffrages; lequel jour sera le même pour tous les Etats-Unis.
Aucun individu, autre qu'un citoyen né dans les Etats- Unis, ou étant citoyen lors de l'adoption de cette constitution, ne peut être éligible à la place de président ; aucune personne ne sera éligible à cette place, à moins d'avoir atteint l'âge de trente-cinq ans, et d'avoir résidé quatorze ans aux Etat-Unis.
En cas que le président soit privé de sa place ou en cas
de mort, de démission ou d'inhabileté à remplir les fonctions et les devoirs de cette place, elle sera confiée au viceprésident, et le Congrès peut par une loi pourvoir au cas du renvoi, de la mort, de la démission ou de l'inhabileté tant du président que du vice-président, et indiquer quel fonctionnaire public remplira en pareil cas la présidence, jusqu'à ce que la cause de l'inhabileté n'existe plus, ou qu'un nouveau président ait été élu.
Le président recevra pour ses services, à des époques tlxées, une indemnité qui ne pourra être augmentée ni diminuée pendant la période pour laquelle il aura été élu ; et pendant le même temps il ne pourra recevoir aucun autre émolument des Etats-Unis ou de l'un des Etats.
Avant son entrée en fonctions, il prêtera le serment ou affirmation qui suit :
(( Je jure ou j'affirme solennellement que je remplirai fidèlement la place de président des Etats-Unis, et que j'emploierai tous mes soins à conserver, proléger et défendre la constitution des Etats-Unis. »
Section ii. — Le président sera commandant en chef de l'armée et des flottes des Etals-Unis, et de la milice de divers Etats, quand elle sera appelée au service actif des Etats-Unis ; il peut requérir l'opinion écrite du principal fonctionnaire dans chacun des départements exécutifs, sur tout objet relatif aux devoirs de leurs offices respectifs; cl il aura le pouvoir d'accorder diminution de peine et pardon pour délits envers les Etats-Unis, excepté en cas de mise en accusation par la chambre des représentants.
Il aura le pouvoir de faire 4es traités de l'avis et du con-
senlemeiit du sénat, pourvu que les deux tiers des sénateurs présents y donnent leur approbation; il nommera, de l'avis et du consentement du sénat, et désignera les ambassadeurs, les autres ministres publics et les consuls, les juges des cours suprêmes et tous autres fonctionnaires des Etats-Unis aux nominations desquels il n'aura point été pourvu d'une autre manière dans cette constitution, et qui seront institués par une loi. Mais le Congrès peut, par une loi, attribuer les nominations de ces employés subalternes au président seul, aux cours de justice ou aux chefs des départements.
Le président aura le pouvoir de remplir toutes les places vacantes pendant l'intervalle des sessions du sénat, en accordant des commissions qui expireront à la (in de la session prochaine.
Section m. — De temps en temps, le président donnera au Congrès des informations sur l'état de l'Union, et il recommandera à sa considération les mesures qu'il jugera nécessaires et convenables; il peut, dans des occasions extraordinaires, convoquer les deux chambres, ou l'une d'elles, et en cas de dissentiments entre elles sur le temps de leur ajournement, il peut les ajourner à telle époque qui lui paraîtra convenable; il recevra les ambassadeurs et les autres ministres publics ; il veillera à ce que les lois soient fidèlement exécutées; et il commissionnera tous les fonctionnaires des Etats-Unis.
Section iv. — Les président, vice-président et tous les fonctionnaires civils pourront être renvoyés de leurs places si, à la suite d'une accusation, ils sont convaincus de tra-
hison, de dilapidation du trésor public, ou d'autres grands crimes eld'inconduile ( misdemeanours).
Article III.
Section i". — Le pouvoir judiciaire des Etats-Unis sera confié à une cour suprême et aux autres cours inférieures que le Congrès peut de temps à autre former et établir. Les juges, tant des cours suprêmes que des cours inférieures, conserveront leurs places tant que leur conduite sera bonne, et ils recevront pour leurs services, à des époques fixées, une indemnité qui ne pourra être diminuée tant qu'ils conserveront leur place.
Section ii. — Le pouvoir judiciaire s'étendra à toutes les causes en matière de lois et d'équité, qui s'élèveront sous l'empire de celte constitution, des lois des Etals-Unis, et des traités faits ou qui seront faits sous leur autorité; à toutes les causes concernant des ambassadeurs, d'autres ministres publics ou des consuls; à toutes les causes de l'amirauté ou de la juridiction maritime ; aux conlestations dans lesquelles les Etats-Unis seront en partie ; aux contestations entre deux ou plusieurs Etats, entre un Etal et des citoyens d'un autre Etat, entre des citoyens d'Etats différents, entre des citoyens du même Etat réclamant des terres en vertu de concessions émanées de différents Etats, et entre un Etat ou les citoyens de cet Etat, et des Etats, citoyens ou étrangers.
Dans, tous les cas concernant les ambassadeurs, d'autres ministres publics ou des consuls, et dans les causes dans lesquelles un Etat sera p^^rlie, la cour suprême exercera la
juridiction originelle. Dans tous les autres cas susmentionnés, la cour suprême aura la juridiction d'appel, tant sous le rapport de la loi que du fait, avec telles exceptions et tels règlements que le ('ongrès pourra faire.
Le jugement de tous crimes, excepté en cas de mise en accusation par la chambre des représentants, sera fait par jury ; ce jugement aura lieu dans l'Etat où le crime aura été commis; mais si le crime n'a pointété commis dans un des Etats, le jugement sera rendu dans tel ou tel lieu que le Congrès aura désigné à cet effet par une loi.
Section iii. — La trahison contre les Etats-Unis consistera uniquement à prendre les armes contre eux, ou à se réunir à leurs ennemis, en leur donnant aide et secours. Aucune personne ne sera convaincue de trahison, si ce n'est sur le témoignage de deux témoins déposant sur le même acte patent, ou lorsqu'elle se sera reconnue coupable devant la cour.
Le Congrès aura le pouvoir de fixer la peine de la trahison; mais ce crime n'entraînera point la corruption du sang ni la confiscation, si ce n'est pendant la vie de la personne convaincue.
Article IV.
Section i". — Pleine confiance et crédit seront donnés en chaque Etat, aux actes publics et aux procédures judiciaires de tout autre Etat ; et le Congrès peut, par des lois générales, déterminer quelle sera la forme probante de ces actes et procédures, et les effets qui y seront attachés.
Section ii. — Les citoyens de chaque Etat auront droit
à tous les privilèges et immunités attachés au litre de citoyens dans les autres Etats.
Un individu accusé, dans un Etat, de trahison, félonie ou autre crime, qui se sauvera de la justice et qui sera trouvé dans un autre Etat, sera, sur la demande de l'autorité executive de l'Etat dont il s'est enfui, livré et conduit vers l'Etat ayant juridiction sur ce crime.
Aucune personne tenue au service ou au travail dans un Etat, sous les lois de cet Etal, et qui se sauverait dans un autre, ne pourra, en conséquence d'une loi ou d'un règlement de l'Etat où elle s'est réfugiée, être dispensée de ce service ou travail, mais sera livrée sur la réclamation de la partie à laquelle ce service et ce travail seront dus.
Section m. — Le Congrès pourra admettre de nouveaux Etats dans cette union ; mais aucun nouvel Etat ne sera érigé ou formédans la juridiction d'un autre Etat ; aucun Etat ne sera formé non plus de la réunion de deux ou de plusieurs Etats, ni de quelques parties d'Etat, sans le consentement de la législature des Etals intéressés et sans celui du Congrès.
Le Congrès aura le pouvoir de disposer du territoire et des autres propriétés appartenant aux Etats-Unis et d'adopter à ce sujet tous les règlements et mesures convenables ; et rien dans cette constitution ne sera interprété dans un sens préjudiciable aux droits que peuvent faire valoir les Etats-Unis, ou quelques Etals particuliers.
Section iv. — Les Etats-Unis garantissent à tous les Etats de l'Union une forme de gouvernement républicain, et protégeront chacun d'eux contre toute invasion, et aussi
contre toute violence intérieure, sur la demande de la législature, ou du pouvoir exécutif, si la législature ne peut être convoquée.
Article V.
Le Congrès, toutes les fois que les deux tiers des deux chambres le jugeront nécessaire, proposera des amendements à cette constitution; ou sur la demande de deux tiers des législatures des divers Etals, il convoquera une convention pour proposer des amendements, lesquels, dans les deux cas, seront valables à toutes lins, comme partie de celle conslitulion, quand ils auront été ralitîés par les législatures des trois quarts des divers Etats, ou par les trois quarts des conventions formées dans le sein de chacun d'eux, selon que l'un ou l'autre mode de ratification aura été prescrit par le Congrès, pourvu qu'aucun amendement fait avant l'année 1808 n'affecte d'une manière quelconque la première et la quatrième clause de la neuvième section du premier article, et qu'aucun Etal ne soit privé, sans son consentement, de son suffrage dans le sénat.
Article VI.
Toutes les dettes contractées et les engagements pris avant la présente constitution, seront aussi valides à l'égard des Etats-Unis sous la présente constitution que sous la confédération.
Celle conslitulion et les lois des Etats-Unis qui seront faites en conséquence, et tous les traités faits ou qui seront
faits sous l'autorilé desdits Etats-Unis, composeront la loi suprême du pays; les juges de chaque Etal seront tenus de s'y conformer, nonobstant toute disposition qui, dans les lois ou la constitution d'un Etat quelconque, serait en opposition avec cette loi suprême.
Les sénateurs et les représentants susmentionnés, et les membres des législatures des Etats et tous les ofticiers du pouvoir exécutif et judiciaire, tant des Etats-Unis que des divers Etats, seront tenus, par serment ou par affirmation, de soutenir cette constitution ; mais aucun serment religieux ne sera jamais requis comme condition pour remplir une fonction ou charge publique sous l'autorité des Etats-Unis.
Article VIL
La ratification donnéjepar les conventions de neuf Etats sera suffisante pour l'établissement de cette constitution entre les Etats qui l'auront ainsi ratifiée.
Fait en convention, par le consentement unanime des Etats présents, le 17^ jour de septembre, l'an du Seigneur 1787, et de l'indépendance des Etals-Unis, le 12^; en témoignage de quoi, nous avons apposé ci-dessous nos noms.
amendements.
Article P'.
Le Congrès ne pourra faire aucune loi relative à 'établissement d'une re^'^ion , ou pour en prohiber
une; il ne pourra point non plus restreindre la liberté de la parole ou de la presse, ni attaquer le droit qu'a le peuple de s'assembler paisiblement, et d'adresser des pétitions au gouvernement pour obtenir le redressement de ses griefs.
Article II.
Une milice bien réglée étant nécessaire à la sécurité d'un Etal libre, on ne pourra restreindre le droit qu'a le peuple de garder et de porter des armes.
Article III.
Aucun soldat ne sera, en temps de paix, logé dans une maison sans le consentement du propriétaire ; ni en temps de guerre, si ce n'est de la manière qui sera prescrite par une loi.
Article IV.
Le droit qu'ont les citoyens de jouir de la sûreté de leurs personnes, de leur domicile, de leurs papiers et effets, à l'abri de recherches et saisies déraisonnables, ne pourra être violé; aucun mandat ne sera émis, si ce n'est dans des présomptions fondées, corroborées par le serment ou l'affirmation; et ces mandats devront contenir la désignalion spéciale du lieu où les perquisitions devront être faites et des personnes ou objets à saisir.
Article V.
Aucune personne ne sera tenue de répondre à une accusation capitale ou infamante, à moins d'une mise en accii-
sation éraananl d'un grand jury, à l'exception des délits commis par des individus appartenant aux troupes de terre ou de mer, ou à la milice, quand elle est en service actif, en temps de guerre ou de danger public : la même personne ne pourra être soumise deux fois pour le même délit à une procédure qui compromettrait sa vie ou un de ses membres. Dans aucune cause criminelle, l'accusé ne pourra être forcé à rendre témoignage contre luimême, et il ne pourra être privé de la vie, de la liberté ou de sa propriété, que par suite d'une procédure légale. Aucune propriété privée ne pourra être appliquée à un usage public, sans juste compensation.
Article VI.
Dans toute procédure criminelle, l'accusé jouira du droit d'être jugé promptement et publiquement par un jury impartial de l'Etat ou du district dans lequel le crime aura été commis, district dont les limites auront été tracées par une loi préalable ; il sera informé de la nature et du motif de l'accusation ; il sera confronté avec les témoins à charge ; il aura la faculté de faire comparaître des témoins en sa faveur, et il aura l'assistance d'un conseil pour sa défense.
Article Vil.
Dans les causes qui devront être décidées selon la loi commune [iiisuits at cominon law), le jugement par jury sera conservé dès que la valeur de l'objet en litige excédera vingt dollars; et aucun fait jugé par un jury ne pourra
LA CONSITJUÏION. 319
être soumis à l'examen d'une autre cour dans les Etals- Unis, que conformément à la loi commune.
Article VUl.
On ne pourra exiger des cautionnements exagérés, ni imposer des amendes excessives, ni infliger des punitions cruelles et inaccoutumées.
Article IX.
L'énumération faite dans celte constitution de certains droits, ne pourra être interprétée de manière à exclure ou affaiblir d'autres droits conservés par le peuple.
Article X.
Les pouvoirs non délégués aux Etats-Unis par la constitution, ou ceux qu'elle ne défend pas aux Etats d'exercer, sont réservés aux Etats respectifs pu au peuple.
Article XI.
Le pouvoir judiciaire des Etats-Unis ne sera point organisé de manière à pouvoir s'étendre par interprétation à une procédure quelconque , commencée contre un des Etats par les citoyens d'un autre Etat, ou par les citoyens ou sujets d'un Etat étranger.
Article XII.
Les électeurs se rassembleront dans leurs Etats respectifs, et ils voteront au scrutin pour la nomination du président et du vice-président, dont un au moins ne sera point habitant
du même Etat qu'eux; dans leurs bulletins ils nommeront la personne pour laquelle ils votent comme président, et dans des bulletins distincts, celle qu'ils portent à la viceprésidence. Ils feront des listes distinctes de toutes les personnes portées à la présidence, et de toutes celles désignées pour la vice-présidence, et du nombre des votes pour chacune d'elle ; ces listes seront par eux signées et certifiées, et transmises, scellées, au siège du gouvernement des Etats-Unis, à l'adresse du président du sénat. Le président du sénat, en présence des deux chambres, ouvrira tous les procès-verbaux, et les votes seront comptés. La personne réunissant le plus de suffrages pour la présidence, sera président, si ce nombre forme la majorité de tous les électeurs réunis ; et si aucune personne n'avait cette majorité, alors, parmi les trois candidats ayant réuni le plus de voix pour la présidence, la chambre des représentants choisira immédiatement le président par la voie du scrutin. Mais dans ce choix du président, les votes seront comptés par Etat, la représentation de chaque Etat n'ayant qu'un vole; un membre ou des membres de deux tiers des Etats devront être présents pour cet objet, et la majorité de tous les Etats sera nécessaire pour le choix. Et si la chambre des représentants ne choisit point le président, quand ce choix lui sera dévolu, avant le quatrième jour du mois de mars suivant, le vice-président sera président, comme dans le cas de mort ou d'autre inhabileté constitutionnelle du président.
La personne réunissant le plus de suffrages pour la viceprésidence, sera vice-préstdent si ce nombre forme la ma-
jorilé du nombre total des électeurs réunis ; et si personne n'a obtenu cette majorité, alors le sénat choisira le viceprésident parmi les deux candidats ayant le plus de voix ; la présence des deux tiers des sénateurs et la majorité du nombre total sont nécessaires pour ce choix.
Aucune personne constitutionnellement inéligible à la place du président, ne sera éligible à celle de vice-président des Etats-Unis.
De même que nous avons donné les noms des signataires de la déclaration d'indépendance, nous enregistrons aussi ceux des membres de la convention qui signèrent la constitution :
John Langdon, Nicholas Gilman (du New-Hampshire).
Nathaniel Gorham, Rufus King (du Massachussets).
William-Samuel Johnson, Roger Sherman (du Conneclicut.
Alexander Hamilton (du New-York).
William Livingston, David Brearley, William Paterson, Jonathan Dayton (du New- Jersey).
Benjamin Franklin , Thomas Miflin , Robert Morris, George Clymer , Thomas Fitzsimons, Jared Ingersoll , James Wilson, Gouverneur Morris (de la Pensylvanie).
George Reed, Gunning Bedford, John Dickinson, Richard Ba>;sett, Jacob Broom (du Delaware).
James M'henry , Daniel of St-Thomas Jenifer, Daniel Carroll (du Maryland).
George Washington, John Blait, James Madison (de la Virginie).
William Blount, Richard Dobbs-Spaight, Hugh Williamson (de la Caroline du Nord).
John Rutlledge, Charles C. Pinckney, Charles Pinckney, Tierce Butller (de la Caroline du Sud).
William Few, Abraham Baldwin (de la Géorgie).
Washington , déjà élu à Vunanimité général en chef de l'armée de l'Indépendance, puis à Y unanimité président de la Convention chargée de la formation de la constitution, en conformité de l'article II (section r^j de celte constitution, fut élu, encore une fois à Vunanimité , président de la République.
Avec l'élection de ce chef d'une nation nouvelle qui venait prendre sa place au milieu des grandes puissances du monde , fut close, aux yeux des Américains euxmêmes, la révolution à laquelle ils devaient leur indépendance, et au moyen de laquelle ils avaient reconquis une liberté confisquée.
A leur honneur, il corvient d'ajouter que pour eux
l'ère des troubles, des discordes, des anlagonismes, fut fermée; et le tableau que nous avons eu le dessein de tracer en écrivant cet ouvrage est la preuve la plus éclatante de l'influence bienfaisante des institutions américaines sur les mœurs d'un pays préparé de longue main à la liberté, ou plutôt l'accord parfait entre les mœurs et les institutions.
A ce propos qu'il nous soit permis, pour revenir à l'idée fondamentale de ce livre, de faire observer que la révolution aux Etats-Unis ne dura que tant qu'il y eut un gouvernement révolutionnaire, c'est-à-dire treize années, de 1775 à 1787 ; et qu'elle doit être considérée avoir fini avec l'élection de Washington.
En bonne conscience, encore une fois, les républiques américaines du Sud peuvent-elles arguer de cette lutte, de treize années pour justifier l'état de décadence de quelques-unes d'entre elles, et l'état de stagnation des autres ?
Leur soulèvement contre leurs métropoles a été l'affaire d'un moment pour ainsi dire, et c'est précisément après qu'elles ont été mises en possession d'une forme de gouvernement régulière, que la révolution intérieure a commencé chez elles pour se renouveler à des intervalles si rapprochés, que c'est à peine si l'on peut compter des intermittences.
11 n'est pas douteux qui si le Brésil était entré dans la voie démocratique , et les Etats-Unis dans la voie monarchique, où quelques fous avaient eu la pensée de les pousser, que le Brésil et les Etats-Unis, en faussant ainsi
leurs mœurs primitives, eussent donné au monde le déplorable spectacle d'une décadence.
En restant fidèles à leurs traditions, et à l'essence de leurs mœurs, ils ont grandi dans le passé, grandissent encore dans le présent, et ont devant eux l'avenir!
Les titres des premiers présidents des États-Unis ont été incontestés; la reconnaissance autant peut-être que les sympathies politiques avaient empêché les partis de se montrer, et on pourrait presque dire que l'élan en leur faveur a été tout spontané. Ces présidents, comme quelques-uns de ceux qui leur ont succédé, étaient issus de la révolution de l'indépendance et y avaient pris une part active, soit dès le début, soit pour la clore. Leurs noms étaient populaires, leurs talents éprouvés, et on considérait presque comme un devoir de les porter à tour de rôle à la magistrature suprême.
Depuis lors, la rivalité entre les candidats au moment de l'élection n'a jamais occasionné ni troubles sérieux, ni guerre civile; et jamais le sort de l'Union n'a été mis
326 LES DEUX AMÉKIQUES.
en péril à ces heures solennelles où le peuple a consolidé l'édifice social au lieu de chercher à l'ébranler.
J'en ai dit assez, sur ce point, dans le chapitre consacré à l'étude des mœurs politiques aux Etals-Unis, pour n'avoir pas besoin d'y revenir. Mais il est difficile de se défendre d'une comparaison entre ces pacifiques élections et les sanglantes ruines que les actes analogues ont amoncelées sur le sol des républiques méridionales.
Ce n'est pas une énigme qu'il s'agit d'expliquer; mais un fait qu'il suffit de constater :
Aux Etats-Unis, la démocratie s'épand largement, mais elle ne sort pas de ses limites naturelles, ou à peine par quelques fissures promptement fermées.
Dans les républiques du Sud, c'est la démagogie qui descend dans les comices, qui lutte contre le pouvoir, qui veut faire la loi et qui prétend commander.
Or, de la démocratie à la démagogie, il y a un abîme incommensurable.
La démocratie est un progrès de l'humanité, une des formules de la civilisation. Il faut qu'elle arrive en son temps, voilà tout.
ta dén)agogie est la négation du progrès , la négation de la civilisation, la négatton de tout ordre dans les idées.
comme dans les faits. Elle ne formule rien, ne constitue rien.
Tous les gouvernements sont accessibles à la démocratie, soit qu'ils lui donnent satisfaction par entraînement naturel , soit qu'ils plient peu à peu devant ses exigences patientes.
La démagogie détruit toutes les formes de gouvernement, ou les fait rétrograder. Un seul peut la comprimer et la refouler dans le néant, c'est le gouvernement monarchique absolu, qui balaie la place, et prépare ainsi les voies par où pourra pénétrer un jour la saine et vraie démocratie avec son cortège d'erreurs, il est vrai, mais que compensent tous les avantages qui' sont sa force et sa gloire.
Il suffit de tourner les yeux vers les deux Amériques, pour constater ce qu'a produit, d'un côté, la démocratie, ce que de l'autre la démagogie a coûté do larmes, de deuil et de sang.
Double enseignement pour les nations qui, ambitieuses de démocratie, vont par moments au-delà des limites, et ouvrent follement les barrières à la démagogie, sous prétexte d'une conquête sur les temps, d'un progrès dans la marche de l'humanité.
Le tableau suivant fera connaître la répartition des voix sur les présidents élus aux Etats-Uiiis, depuis Washing-
ton , jusqu'au général Pierce, président actuellement en fonctions.
V^ PRÉSIDENCE. 1789 à 1797.
Washington, élu en 1789, à l'unanimité (69 votants) K John Adams, vice-président, avait réuni 34 voix. Washington, réélu en 1793 par 132 voix sur 135 votants (3 voix perdues).
John Adams, réélu vice président par 77 voix.
2« PRÉSIDENCE. 1797 à 1801.
John Adams, élu par 71 voix sur 138 votants. Thomas Jefferson, vice-président, par 68 voix.
3« PRÉSIDENCE. 1801 à 1809.
Thomas Jefferson, élu en 1801 par 73 voix sur 138 votants.
Vice-président, Aaron Burr, par 73 voix également.
L'élection fut portée devant la chambre des représentants, et ce fut Jefferson qui l'emporta au 36'' scrutin. — De ce moment on modifia l'article de la constitution, en prescrivant qu'à l'avenir les électeurs indiqueraient à part le nom du président et celui du vice-président.
Thomas Jefferson, réélu en 1805 par 162 voix sur 176 votants.
1 Le Uhode-lsland, la Caroline du Nord et le New-York n'avaient pas encore , à cette époque, adopté la constitution, et par conséquent ne votèrent point.
Vice-président, Georges Clinton, 162 voix sur 176 votants.
4« PRÉSIDENCE. 1809 à 1817.
James Madison, élu en 1809 par 122 voix sur 176 volants.
Vice-président, Georges Clinton, 113 voix.
James Madison, réélu en 1813 par 128 voix sur 217 votants.
Vice-président, Elbridge Gerry, élu par 131 voix.
5' PRÉSIDENCE. 1817 à 1825.
James Monroe, élu en 1817 , par 183 voix sur 221 votants.
Vice-président, Daniel D. Tompkins, par 183 voix.
James Monroe, réélu en 1821, par 231 voix sur 232 votants.
Vice-président, Daniel D. Tompkins, réélu par 218 voix.
6« PRÉSIDENCE. 1824 à 1829.
John Quincy Adams ^ élu en 1824 par la chambre des représentants, a obtenu 13 voix sur 24 votants 2.
L'élection par la voie ordinaire n'avait donné le nombre de suffrages exigé à aucun des concurrents, qui étaient Quincy Adams, le général Jackson, William Crawford et
' Le fils de John Adams, précédemment président. 2 La chambre des représentants vote dans ce cas 1 voix par £Ut,
Henry Clay : Adams avait obtenu 84 voix, Jackson 99, Crawford 41, et Henry Clay 37.
Vice-président John C. Calhoun, élu (par la voie populaire), avait obtenu 182 suffrages.
7« PRÉSIDENCE. 1830 à 1837.
Le général André Jackson, élu en 1829 par 178 voix sur 261 votants.
Vice-président, John Calhoun, 171 voix.
Le général Jackson, réélu en 1833, par 219 voix sur 286 votants.
Vice-président, Martin Van Buren, élu par 189 voix.
8^ PRÉSIDENCE. 1837 à 1841.
Martin Van Buren, élu par 170 voix, sur 294 votants. Vice-président, Richard Johnson, élu par 144 voix.
9« PRÉSIDENCE. 1841 à 1845.
William H. Harrisson, élu par 234 voix sur 294 votants.
Vice-président, John Tyler, élu également par 234 voix *.
10^ PRÉSIDENCE. 1845 à 1849.
James Polk, élu président par 170 voix sur 275 votants.
' Harrisson mourut à peine au pouvoir ; John Tyler continua la présidence, aux termes ue la constitution.
Vice-président, Georges Dallas, élu par 170 voix également.
W PRÉSIDENCE. 1849 à 1853.
Général Zachary Taylor, élu président par 163 voix sur 290 votants.
Vice-président, Milliard Fillmore, élu par 168 voix K
12' PRÉSIDENCE, 1853 à
Le général Pierce.
Vice-président, M. Rufus ïting 2.
Sur les 12 présidents qui ont été élus, 4 appartenaient à l'État de la Virginie, Washington, Jefferson, Madison et Monroe; 2 à l'État du Massachussetts, John Adams et Quincy Adanis ; 2 au Tennessee, Jackson et James Polk; 1 à l'État de New-York, Martin Van Buren ; 1 à la Louisiane, Taylor; 1 au New-Jersey, le général Pierce; 1 à rohio, Harrisson. — John Tyler, que la mort d'Harrisson appela à la présidence, était de l'Etat de New- York , ainsi que M. Milliard Fillmore.
» Le général taylor mourut aussi en fonctions, et fut également remplacé par M. Milliard Filmore.
2 Décédé avant son entrée en fonctions.
L'accroissement de la population aux États-Unis est une des preuves les plus concluantes en faveur de la prospérité de ce pays, en ce que cet accroissement est surtout le produit de l'émigration qui est un thermomètre infaillible.
Du jour où l'ordre a été établi, immédiatement après l'établissement d'un gouvernement définitif, stable, protecteur des personnes, des fortunes, du travail, régulateur de toutes choses, — l'émigration a pris le chemin des États- Unis. Elle aurait pris également celui des autres républiques du Sud, si après leur émancipation elles avaient offert l'abri de lois respectées, fortes, et capables d'assurer l'avenir des émigranls.
Le chiffre de raocroissemenl de la population aux Etats- Unis, par période de dix années, à partir de 1790, est assez curieux à observer :
En 1790, cette population était de 3,929,827 habitants dont, 3,172,464 blancs, 59, 446 personnes de couleur libres, et 697,897 esclaves.
En 1800:— 4, 304,489 blancs, 108, 395 personnes de couleur libres, et 893,041 esclaves, total : 5,305,925 habitants.
En 1810:— 5,862,004 blancs, 186,446 personnes de couleur libres, 1,191,364 esclaves, total :— 7,239,814 habitants.
En 1820:— 7,872,711 blancs, 238,197 personnes de couleur, 1,543,688 esclaves, total : — 9,654,596 habitants.
En 1830:— 10,537,378 blancs, 319,599 personnes de couleur libres, 2,009,043 esclaves, total : 12,866,020 habitants.
En 1840: — 14,189,705 blancs, 386,295 personnes de couleur libres, 2,487,355 esclaves, total : — 17,063,355 habitants.
En 1850: — 19,668,736 blancs, 419,173 personnes de couleur libres, et 3,179,589 esclaves, total : — 23, 267,498 habitants.
A côté do ce recensement des États-Unis, il peut être
instructif de placer, par comparaison, le chiffre de la population des autres États de l'Amérique, aujourd'hui :
Le Mexique ne compte pas beaucoup au-delà de 7 millions d'habitants.
Les républiques du centre Amérique, environ 2 millions.
La Nouvelle-Grenade, près de 2 millions.
Le Venezuela, 1 million.
L'Equateur, 700,000.
Le Pérou, 2 millions.
La Bolivie, 1 million et demi.
Le Chili, près de 2 millions.
Buenos- Ayres, 1 million et demi.
Le Paraguay, 300,000 environ.
L'Uruguay, de 2 à 300,000.
Cette statistique, qui se rapproche autant que possible de l'exactitude, présente à peu de chose près les mêmes chiffres qu'il y a vingt ans. Celte stagnation lient aux causes que nous avons énumérées dans le cours de ce livre. Ce qui donne raison, en tout cas, à nos assertions, c'est qu'au fur et à mesure que quelqu'une des républiques de l'Amérique méridionale semblait se consolider, lie courant de l'émigration s'est dirigée de son côté.
Quant au Brésil, sa population s'élève à un peu plus de 7 millions, pour un territoire plus vaste encore que celui des États-Unis. Mais nous avons dit que la population s'était naturellement agglomérée sur certains points de cet empire oii l'action gouvernementale était plus directe et plus positive.
Plusieurs causes indépendantes de la stabilité de ses institutions politiques ont arrêté le développement du Brésil dans des proportions égales à celui des États-Unis. Au nombre de ces causes il faut placer le manque de communications directes entre la côte orientale et les immenses contrées qui s'étendent à l'Ouest jusqu'aux confins du Pérou, de la Bolivie, de l'Equateur, communications ([ue la navigation des fleuves seule peut établir.
C'est ce que le Brésil a compris, et de concert avec le Pérou, il vient d'entreprendre l'ouverture de l'Amazone.
L'Amazone est un de plus beaux fleuves du monde; avec le Mississipi et le Missouri, il lient la tête des grands cours d'eau. Prenant sa source dans le Pérou, près du lac Reyes, il coule en remontant du sud au nord, baignant ainsi une grande partie du Pérou, la partie orientale de la République de rtx|uateur, puis fait un coude pour traverser, presqu'en ligne horizontale, l'empire du Brésil dans sa partie la plus large, et va se jeter dans l'Océan Atlantique, par deux vastes embouchures, à peu près sous la ligne équinoxiale.
De sa source à son embouchure, l'Amazone a un parcours de près de 1,200 lieues. Le jour où la vapeur aura lancé ses puissantes forces motrices sur les eaux inexplorées, jusqu'à ce jour, de ce fleuve, le problème de la jonclion des deux Océans aura trouvé une double solution, au
centre et au sud de l'Amérique. Ces deux résultais, également précieux pour le monde maritime et commerçant auront, cependant, un caractère tout à fait différent. Par Panama et le centre Amérique, la jonction des deux grandes mers est presque immédiate, et s'opère par la canalisation et les voies de fer sur une langue de terre; le rayonnement de ce bienfait est pour ainsi dire limité, ce qui ne signifie point qu'il ne doive pas avoir des conséquences immenses, au point de vue commercial.
La navigation sur l'Amazone, non-seulement met en communication les côtes de l'Atlantique avec les pays baignés par les flots du Pacifique, mais elle ouvre un avenir incalculable à de vastes contrées intérieures, dépendant de l'empire du Brésil, et si enfoncées dans les terres que la civilisation y a à peine pénétré jusqu'à ce jour. Ce sont des champs nouveaux pour l'émigration, des richesses agricoles qui s'offrent aux bras des cultivateurs ; des débouchés considérables pour l'industrie du monde entier.
11 suffit de jeter les yeux sur le parcours de l'Amazone, de sa source à son embouchure, pour se rendre compte de l'avenir qu'ouvrira à la civilisation et à l'activité humaine la réalisation complète du projet arrêté entre le Brésil et le Pérou .
Le génie de l'homme se fût étudié à combiner un réseau de communications destinées à féconder un pays, qu'il n'eût pas réussi à trouver ce que la nature a fait. On ne peut se défendre de croire que les desseins de la Providence ont marqué à l'avance Je sort des États.
Sur son immense parcours, l'Amazone reçoit un nombre considérable de rivières importantes, comme autant de rameaux qui viennent se greffer sur ce tronc colossal, et relier au grand centre du mouvement, des pays éloignés, et en apparence déshérités de ces ressources fécondes que donne à d'autres leur position géographique.
Presque à son embouchure, sur sa rive droite, l'Amazone reçoit le Tocantins et l'Araguay qui se joignent à San-Jaoa das duas Barras, pour se réunir ensuite au Para; puis le Xingu, le Tapajos, le Madeira. Les quatre premiers coulent du sud au nord, traversant des portions à peine peuplées aujourd'hui du Brésil. Quant au Madeira, dont le parcours n'est pas moins de 500 lieues, il se grossit à la frontière de la Bolivie de sept ou huit affluents (dont deux, le Branco et le Mamore, baignent cette république jusqu'au cœur), et traverse des pays récemment encore habités par des peuplades indiennes et à peine explorés.
Sur sa rive gauche l'Amazone reçoit le Rio-Negro, qui, par l'intermédiaire du Casiquiare, rejoint au nord l'Orénoque. Deux autres cours d'eau importants, le Uaupès et le Caqueta, se jettent dans l'Amazone, venant de la Nouvelle-Grenade.
Ainsi l'Amazone, directement ou par ses affluents les plus importants, met en communication directe entre eux
et avec l'Océan Antiantique, par conséquent avec la côte orientale du Brésil, des provinces intérieures de cet empire, et Venezuela, le Pérou, l'Equateur, la Nouvelle- Grenade, la Bolivie. C'est la face entière de ces pays qui peut être changée du tout au tout par la navigation de l'Amazone et de ses affluents.
La prospérité actuelle des Etats américains situés sur le Pacifique-se réduit à l'exploitation des terres et des villes placées le long du littoral. L'intérieur des terres est encore inexploré, vierge, pour ainsi dire, de toute culture; l'émigration n'y a que peu pénétré ou, pour être plus vrai, n'y a pas pénétré.
La navigation des fleuves inaugurera toute une ère nouvelle pour ces contrées.
Nous ne répondrions pas que les affluents de l'Amazone, pas plus que le grand fleuve lui-môme, soient facilement navigables dans tout leur parcours; mais ce serait méconnaître les bienfaits de la Providence en faveur de «es riches pays, si l'on ne suppléait pas par des travaux d'art, tels que la canalisation de certaines portions des fleuves à ce que la nature a laissé d'imparfait ou d'incomplet dans son œuvre féconde.
Le projet conçu par le Brésil et le Pérou est un grand pas fait dans cette voie de progrès.
Les relations des diver:>«Etals de l'Amérique du Sud
entre eux, ont été pour ainsi dire nuls jusqu'à ce jour, commercialement parlant. L'absence de voies de communications régulières, les difficultés suscitées par des obstacles aussi grands que ceux qui séparaient, par exemple, le Brésil de toutes les républiques de l'Amérique méridionale, c'est-à-dire des milliers de" lieues de terres où la civilisation n'a point encore fait pénétrer ni la hache ni la pioche, sont autant de causes qui ont retardé le progrès et la prospérité de ces contrées. Cette situation d'isolement général n'a pas été étrangère non plus à l'esprit d'hostilité qui a toujours divisé si profondément tous ces États naissants.
Ouvrir entre eux des voies de communications artificielles, ou tirer parti de celles que la nature leur a données, c'est pour ces divers pays entrer dans une ère nouvelle et hâter l'œuvre de civilisation et de progrès sur laquelle presque tous sont en relard.
L'exemple donné par le Brésil el par le Pérou aura certainement une influence considérable sur le reste des Etals de l'Amérique du Sud. Les avantages immenses que ces deux puissances vont tirer de leur alliance commerciale et maritime ne manqueront pas d'entraîner les autres républiques à ouvrir leurs frontières à leurs voisins, et à profiter des grandes ressources dont la Providence a été si prodigue envers ces belles et riches contrées.
A quoi le Pérou, qui, avec le Chili, paraît être une des républiques les mieux assises désormais doit-il cet accroissement de prospérité el la possibilité d'entreprendre de
pareils travaux? A l'ordre rétabli dans son sein, à la fermeté de son administration.
S'il lui était possible, avec la forme de gouvernement qui le régit, de se maintenir dans cette voie, il est certain qu'il ne tarderait pas à ressentir les bons effets qu'assurent toujours une politique d'ordre et des institutions stables.
Quant au Brésil qui n'a, autant que les prévisions humaines peuvent être infaillibles, rien à redouter de l'avenir, et à qui l'étendue de son territoire permet de compter de longues années de paix intérieure, — quant au Brésil, disons-nous, la communication ouverte par la navigation des fleuves, avec les contrées occidentales, lui garantit un rapide et prochain accroissement.
Plus le pays offrira de ressources aux chercheurs de fortune, plus le nombre nécessairement en augmentera. Ce ne sera pas tout pour le Brésil; il lui restera à prendre rang parmi les nations industrielles, pour rivaliser d'influence avec les Étals-Unis. Or, plus l'émigration se multipliera sur son sol, moins l'industrie nationale, surtout une industrie naissante, sera en mesure de satisfaire aux besoins de populations nouvelles qui apportent avec elles, dans leurs mœurs, dans leurs affections, jusque dans leurs costumes, les habitudes et quelquefois les roulines de la patrie ([u'on aime à retrouverdans les moindres choses.
C'est le cas dans lequel se sont trouvés et se trouvent encore les États-Unis' dont le vaste sol appelle chaque jour des immigrants. Cette affluence de populations de toute origine est véritablement l'obstacle le plus sérieux, non pas au développement de l'industrie nationale, qui a fait aux États-Unis des progrès notables ; mais à la consommation intérieure des produits qui s'éloignent pour faire place aux similaires étrangers qu'ils vont combattre, par la concurrence, sur les marchés d'exportation.
Le Brésil, qui n'a pas la mêmeaudace commerciale que les Américains du Nord, ne rejette encore au dehors que des produits agricoles ou exceptionnels, de ceux que l'exportation réclame naturellement ; ses fabriques ne suffisent encore qu'à peine à la consommation locale. Et ce qui prouve clairement qu'ils n'y suffisent pas entièrement, c'est que, à peu d'exceptions près, ils n'ont pas nui à l'introduction des articles manufacturés de provenance étrangère. Loin de là, les expéditions de marchandises européennes n'ont fait que suivre un mouvement ascendant, depuis un certain nombre d'années. Cette circonstance est due précisément à la cause que nous signalions plus haut, l'immigration.
Il n'est pas sans importance non plus de faire ressortir ce fait remarquable et bien constaté que, au Brésil, l'industrie telle qu'elle est en ce moment, doit sa situation presque tout entière au concours que lui ont prêté les ouvriers étrangers. Eh bien ! il ne peut échapper à quiconque suit avec quelque attention le mouvement des émigrations, que ce n'est qu'exceptionnellement ou transiloirement que l'é-
migrant choisira dans les pays oij il aborde une profession de dépendance et taxée au salaire.
L'émigrant, s'il prend domicile dans une ville, y arrive avec la pensée arrêtée de s'adonner au négoce, dont les chances le tentent naturellement : s'il a formé le projet de se livrer à l'industrie, c'est pour son propre compte, comme chef d'établissement; mais l'exiguité de ses capitaux le lui permet rarement. S'il se dirige dans l'intérieur des terres, c'est. encore pour devenir son maître. L'idée de la propriété l'y poursuit.
En quelque cas que ce soit, le salaire borné n'est jamais un attrait pour lui. Ce n'est donc, nous le répétons, qu'exceptionnellement ou transiloirement qu'il s'y résigne. C'est de là que vient l'élévation du taux des salaires dans ces pays.
Or, le Brésil, pressé d'une part par l'affluence croissante des immigrants, et de l'autre part n'ayant pas encore, comme les Etats-Unis, une génération locale suffisamment nombreuse, ne verra de longtemps peut-être l'industrie prendre sur son sol cet essor rapide, qui aurait pu ralentir et arrêter même le mouvement commercial des nations étrangères.
Pendant tout le temps que dura la guerre de la révolution aux États-Unis, le commerce de ce pays, non-seulement avec l'Angleterre, mais avec toutes les autres nations du globe, fut interrompt*. Les Américains furent donc
obligés de s'ingénier à se pourvoir par eux-mêmes de tous les objets manufacturés, pnr exemple, qu'ils recevaient presque exclusivement de l'Angleterre. La nécessité les rendit industrieux, et quand revint la paix, ils arrêtèrent l'importation d'un très-grand nombre d'articles que leur propre fabrication était en mesure déjà de leur fournir.
L'Angleterre était ce qu'elle est encore aujourd'hui, un pays trop pratique et trop commerçant pour ne point tirer parti de l'avenir qu'offraient les Étals-Unis dont elle avait été à même d'apprécier les ressources, et elle savait ce que de telles ressources pouvaient devenir entre les mains d'hommes pareils à ceux qui avaient mené à bonne fin une si difficile et si grande œuvre.
Aussitôt après la paix, dès 1784, les Anglais se hâtèrent de renouer avec leurs anciennes colonies des relations commerciales; et en deux années, ils expédièrent aux Etats-Unis pour plus de 30 millions de dollars (150 millions de francs) de marchandises, et reçurent en échange pour environ une dixaine de millions de dollars de produits (50 millions).
C'était peu en apparence, beaucoup en réalité, de la part d'un pays qui sortait d'une aussi rude épreuve que celle qu'il venait de traverser. Mais hommes de paix et de travail depuis longtemps; jaloux, dans la situation nouvelle oij ils se trouvaient, de s'élever rapidement à la hauteur de cette situation, les Américains se mirent à l'œuvre; et bientôt l'agriculture prit, sur toute la surface du sol, des développements considérables. Le principal pour eux était de pouvoir rendre le plus tôt possible en produits bruts ce
qu'ils recevraient en objets fabriqués. Il suffit de dire que, à celle époque, les trois quarts environ de la population des Étals-Unis s'étaient livrés à l'agriculture.
Aussi de 10 millions de dollars qui avaient été le premier chiffre des exportations après la période révolutionnaire, ce chiffre s'éleva, en 1797, à près de 57 millions de dollars (285 millions de francs). Quatre ans plus lard, ce chiffre atteignait 93 millions de dollars.
Sans vouloir suivre pas à pas le mouvement du commerce d'exportation des Etals- Unis, nous signalerons comme dernier point, de comparaison avec le chiffre de 1784, celui de 1851, qui s'élève à 137 millions de dollars (685 millions de francs) de produits nationaux, el 15 millions de dollars (75 millions de francs) de produits. Le total du mouvement commercial des États-Unis, en 1851, importations et exportations réunies, a été de 330 millions de dollars (1,650 millions de francs).
Accroissement de population, accroissement de commerce : — résultats de la paix politique des États-Unis.
Demandez aux révolutions des républiques du Sud ce qu'elles ont produit d'analogue!
J'ai dit en parlant de Washington avec quel noble désintéressement il avait quitté un pouvoir auquel le peuple l'avait élevé à l'unanimité des suffrages. J'ai ajouté aussi que Washington avait senti quand l'heure de la retraite était venue pour lui.
Si les forces physiques commençaient à lui faire défaut, si cette existence laborieuse avait besoin du repos et « des ombres de la retraite, » il ne faut pas se dissimuler que le bon sens politique, qui est le fond du caractère de Washington, que le tact et la droiture d'esprit qui le distinguaient à un haut degré lui avaient fait pressentir qu'il n'était plus à la hauteur de sa mission, que son influence en un mot sur cette population allait se perdant, et que le jour n'était pas loin oiî elle ferait naufrage sur les récifs de l'ingratitude, que ne manquent jamais de rencontrer
346 LES DFAIX AMÉRIQUES.
les plus grands hommes, au milieu des peuples auxquels ils ont rendu les plus grands services.
Faut-il dans ce cas toujours et invariablement accuser les peuples? Et dans ce blâme que les jugements des moralistes et des historiens font peser sur eux est-il impartial? N'en doit-il pas enfin revenir une égale part aussi aux hommes qui ne savent pas deviner, comme Washington, l'heure de la retraite?
Avant de descendre du pouvoir, Washington a adressé au peuple des États-Unis ses adieux, et il a résumé dans quelques pages où sont concentrées toutes ses doctrines et toutes ses vues politiques, des conseils qui ne pouvaient venir que d'un homme de bien et d'un citoyen professant un véritable culte pour son pays.
On en parle un peu sur la foi de l'histoire, de cette adresse mémorable, qui mérite d'être lue attentivement et d'être étudiée. On y rencontre comme un grand souffle de patriotisme qui élève l'âme, et qui apprend ce que c'est réellement que l'amour d'un citoyen pour son pays.
Si, au fond, elle cache un peu, sous une abnégation habilement dissimulée, le sens véritable de cette retraite, on ne peut se défendre d'y reconnaître une grande et noble leçon donnée aux ambitieux de ce monde.
La leçon est flagrante surtout, et c'est ce que nous tenons à faire ressortir pour les républiques de l'Amérique, où les compétiteurs du pouvoir, loin de montrer ce civisme et ce dévoûment dont Washington a donné un si bel exemple, n'ont pas craint d'appauvrir leur pays, et de le couvrir de ruines et de san», sans se rendre compte s'ils
POLITIQUE DE WASHINCiTON. 347
élaient bien fails pour ce pouvoir ambilionnù, et surtout si leur heure avait sonné.
Celte adresse de Washington, pour y revenir, a été Gonsidéréo comme un code politique pour les Étals-Unis. Mais on n'a pas lardé à l'enfreindre, et Monroe fut le premier qui en faussa sinon la lettre, au moins l'esprit.
Dans le volume que je me propose de consacrer spécialement aux hommes d'Etat de l'Amérique, je ferai ressortir, avec tous les développements que comporte la question, les divers changements que chacun individuellement a imprimés à cette politique placide dont Washington s'était déclaré l'apôtre.
Voici le texte de l'adresse de Washington.
Amis et Concitoyens,
Nous touchons au moment où vous êtes appelés à élire un citoyen pour présider au gouvernement des Etats-Unis. Dans ce moment où vos esprits se préoccupent de désigner celui qui sera investi de cette charge importante, il me paraît convenable, afin de faciliter l'expression de la voix publique, de vous faire part de la résolution que j'ai prise de me retirer du nombre de ceux parmi lesquels vous aurez à choisir.
Soyez assurés (je vous prie de me rendre cette justice) que je n'ai pas pris cette résolution sans égard et sans considération pour les rapports qui lient un citoyen vertueux
à sa patrie; et en me voyant retirer l'offre de services que vous auriez pu me croire disposé à faire encore, si j'avais gardé le silence, ne pensez pas que mon zèle pour vos intérêts futurs ait diminué, ni que je manque de reconnaissance pour vos bontés passées : dans ma ferme conviction, la démarche que je fais en ce moment est compatible avec ces deux sentiments.
En acceptant et en conservant ensuite la dignité à laquelle vos suffrages m'ont deux fois appelé, j'ai sacrifié mon inclination au sentiment du devoir et à la déférence que j'ai pour vos désirs. Je m'étais toujours flatté qu'il m'aurait été accordé plus tôt, tout en respectant des motifs auxquels je devais avoir égard , de retourner dans cette retraite que je n'avais abandonnée qu'à regret. Même avant ma dernière élection, j'étais tellement enclin à agir comme je le fais aujourd'hui, que j'avais préparé une adresse où je vous faisais cette déclaration. Mais après de mûres réflexions sur la situation critique de nos affaires vis-à-vis les nations étrangères, et conformément aux avis unanimes que me donnèrent des personnes qui ont des titres à ma confiance, j'abandonnai celle idée.
Je me réjouis aujourd'hui de ce que l'état de vos affaires intérieures et extérieures ne rend pas plus longtemps mes inclinations privées incompatibles avec le sentiment du devoir et celui des convenances. Je suis persuadé que, quelle que soit la partialité avec laquelle vous jugiez les services que j'ai rendus, vous ne désapprouverez pas ma présente détermination, dans les circonstances où se trouve le pays.
.le vous exposai dans le-temps les impressions sous les-
quelles j'entreprenais la pénible tache que vous m'imposiez. Je me bornerai à dire que j'ai apporté dans l'organisation et l'administration du gouvernement, avec un grand fonds de bonne volonté, toute l'activité et toute l'application dont j'étais capable.
J'ai commencé ma lâche avec un profond sentiment de l'infériorité de mes moyens ; l'expérience est venue ensuite fortifier à mes propres yeux, et plus encore aux yeux des autres, les motifs que j'avais de me défier de moi-même. Chaque soir, le poids plus lourd dos années m'avertit que l'ombre de la retraite m'est aussi nécessaire qu'elle me serait agréable. Convaincu que si des circonstances ont donné une valeur particulière à mes services, elles n'étaient que temporaires, j'ai aujourd'hui la consolation de sentir, quand mon goût et la prudence m'invitent à quitter la scène politique, que le patriotisme ne me le défend pas.
En tournant mes regards vers le moment où doit se terminer ma carrière publique, je dois donner cours à mes sentiments, et reconnaître le dette de gratitude que j'ai contractée envers ma patrie bien-aimée, pour les honneurs dont elle m'a comblé, et plus encore pour la ferme confiance avec laquelle elle m'a accordé son appui. C'est cette confiance qui m'a fourni l'heureuse occasion de lui témoigner mon attachement inviolable par des services persévérants et dévoués, quoique leur utilité ait été inférieure à mon zèle. Si de mes services sont résultés quelques bienfaits pour le pays, qu'il soit dit à votre louange, et comme un exemple instructif de nos annales, que, dans des circonstances oii les passions, agitées dans tous les sens, pou-
vaient facilement causer des égarements, au milieu d'apparences quelquefois douteuses et de vicissitudes souvent décourageantes, dans des situations, enfin, oii un manque de succès de notre part pouvait encourager l'esprit de critique, la constance de votre concours a été l'appui principal de mes efforts et la garantie du succès de mes plans. Profondément pénétré de cette idée, je l'emporterai avec moi au tombeau ; j'y puiserai un motif pour former sans cesse des vœux pour que le ciel vous continue les précieux témoignages de sa bonté; pour que votre union et votre affection fraternelles puissent durer à jamais; pour que la constitution libre, cet ouvrage de vos mains, puisse être maintenue comme chose sacrée ; pour que toutes les branches du gouvernement portent l'empreinte de la sagesse et de la vertu, et enfin pour que le bonheur du peuple des Etats-Unis puisse devenir complet sous les auspices de la liberté. C'est par la religieuse conservation et l'usage prudent de cette liberté que vous acquerrez la gloire de la faire honorer, choisir et adopter par les nations qui ne la possèdent point encore.
Je devrais peut-être m'arrêter ici ; mais la sollicitude que j'éprouve pour votre bonheur, et qui ne pourra s'éteindre qu'avec ma vie, jointe, comme de raison, à un sentiment naturel d'inquiétude, m'ordonne, en ce moment solennel, d'appeler toute votre attention sur quelques idées qui sont chez moi le résultat de profondes réflexions. Vous faire connaître ces idées me paraît de la plus haute importance pour la durée de votre prospérité comme nation. Je vous les soumettrai avec la plus grande liberté, car vous y verrez
les avis d'un ami qui vous quille, et dont aucun motif personnel n'inspire les conseils. Ce qui m'encourage, du reste, en ceci, c'est le souvenir de l'accueil bienveillant que vous fîtes à mes idées dans une semblable occasion, qui est maintenant loin de nous.
L'amour de la liberté s'identifie tellement avec chaque pulsation de vos cœurs, que toute recommandation de ma part est inutile pour vous fortifier dans cet attachement.
Vous chérissez également cette unité de gouvernement qui constitue votre nationalité, et c'est avec raison, car celte unilé est la pierre angulaire de l'édifice de votre indépendance, la garantie de la tranquillité au dedans, de la paix au dehors, la sauvegarde de votre prospérité et de cette liberté à laquelle vous attachez un si grand prix. Mais, comme il est aisé de le prévoir, bien des artifices seront employés pour affaiblir dans vos esprits la conviction de cette vérité. C'est là le point de mire contre lequel seront dressées les batteries de vos ennemis, tant au dedans qu'au dehors ; et, quoique agissant souvent d'une manière cachée et insidieuse, ils n'en déploieront pas moins de constance et d'activité dans leurs hostilités. Il est donc de la plus haute importance que vous cherchiez à comprendre bien exactement que votre bonheur paliculier et général dépend de votre union nationale ; que votre attachement à cette union doit être cordial, continuel et inébranlable; que vous devez vous accoutumer à en parler comme du palladium de votre sécurité et de votre prospérité politique ; veillant à sa conservation avec une jalouse anxiété ; dissipant tout ce qui pourrait faire naître même le soupçon que, dans telle
OU telle circonstance, vous puissiez l'abandonner, et vous élevant avec indignation contre toute apparence de tentative, soit pour séparer du tout une portion quelconque de notre pays, soit pour affaiblir les liens sacrés qui en unissent les diverses parties.
Tous les motifs de sympathie et d'intérêt doivent vous porter à persévérer dans cette conduite.
Citoyens, par la naissance ou par votre choix, d'une patrie commune, vous lui devez toutes vos affections. Ce nom d'Américain y qui est pour vous un nom national, doit toujours exalter le juste orgueil de votre patriotisme, beaucoup plus que toute autre dénomination dérivée des distinctions locales. Vous avez tous, à de légères différences près, la même religion, les mêmes mœurs, les mêmes habitudes, les mêmes principes politiques. Vous avez, dans une cause commune, combattu et triomphé ensemble. L'indépendance et la liberté dont vous jouissez sont l'œuvre de conseils et d'efforts communs, de souffrances, de dangers et de succès que vous avez tous partagés.
Mais à ces considérations déjà si puissantes, qui s'adressent à vos sentiments, il vient s'en ajouter d'autres plus puissantes encore, et qui s'adressent à vos intérêts. Chaque portion de notre pays y trouve des motifs très-puissants de veiller soigneusement à la conservation de l'union nationale.
Le Nordy grâce à un large système de rapports avec le Sudy système protégé par les lois d'un gouvernement commun, trouve dans les productions de cette dernière contrée de grandes ressources pousses entreprises maritimes et
commerciales, de précieux matériaux pour l'industrie de ses manufactures.
Le Sud voit ses rapports avec le Nord tourner au profil de son agriculture et de l'extension de son commerce. Attirant dans ses eaux quelques-uns des matelots du Nord, le Sud donne de la vigueur à sa navigation particulière ; et tout en contribuant, de différentes manières, à entretenir et à accroître le commerce général de l'Union, il prépare les voies à l'établissement d'une marine nationale que ses seules ressources ne suffiraient pas à créer.
VEst, dans des rapports analogues avec VOuestf trouve déjà et verra s'augmenter tous les jours davantage, à l'aide des communications croissantes établies à l'intérieur par terre et par eau, un transit facile pour les produits du dehors et pour ceux de nos manufactures à l'intérieur. V Ouest tire de VEst les ressources nécessaires à son développement, à sa prospérité ; et, ce qui est peut-être d'une plus grande importance, c'est qu'il ne saurait trouver d'autre garantie pour la jouissance des débouchés indispensables à l'écoulement de ses propres produits que dans le développement de force maritime que doit recevoir le rivage atlantique de l'Union, sous l'influence de la communauté indissoluble des intérêts nationaux.
Toute autre cause à laquelle VOuest pourrait devoir cet avantage, qu'elle fût puisée dans sa propre force ou dans une alliance contre nature, et qu'on pourrait qualifier d'apostasie, avec une puissance étrangère, serait essentiellement précaire.
Or, chaque partie de notre pays trouvant ainsi sonavan-
tage immédiat et particulier dans l'Union, toutes les parties prises ensemble ne peuvent manquer de trouver, dans la combinaison de leurs moyens, une plus grande force, de plus grandes ressources et proportionnellement une garantie plus efficace contre les dangers extérieurs , et l'assurance de voir la paix moins fréquemment troublée par les nations étrangères. Ce qui est d'une valeur inappréciable encore, c'est que l'Union les préservera de ces brouilleries et de ces guerres intestines, qui affligent si souvent des pays voisins, quand ils ne sont pas liés par un même gouvernement; guerres que leur propre rivalité suffirait pour allumer, mais que les alliances, les liaisons et les intrigues do l'étranger viendraient stimuler et envenimer. L'Union fera encore éviter ces établissements militaires excessifs, qui, sous toutes les formes de gouvernement, sont d'un fâcheux augure pour la liberté, et qui doivent être regardés comme particulièrement opposés à la liberté républicaine. C'est dans ce sens que votre union doit être considérée comme le principal appui de votre liberté, et que votre amour pour l'une doit vous rendre chère la conservation de l'autre.
Ces considérations sont à elles seules un argument péremptoire pour tout esprit droit et réfléchi ; elles démontrent que le maintien de l'Union doit être le premier objet de vos désirs patriotiques,
Douteriez-vous qu'un gouvernement commun puisse s'appliquer à un aussi vaste territoire? Laissez l'expérience résoudre le problème. Il serait criminel, dans une circonstance aussi grave, de s^ décider sur de simples hypo-
l'OLlTlQUE DE WASHINGTO. 355
thèses. Nous sommes autorisés à espérer que l'organisation convenable d'un gouvernement commun, ayant des agences auxiliaires pour les subdivisions resfèeclives, sera l'heureux dénouement de cette expérience. Dans tous les cas, la chose vaut la peine qu'on en fasse loyalement l'essai. Quand il existe des motifs d'union si puissants et si évidents pour toutes les parties de la nation, et tant que l'expérience n'aura pas démontré l'impossibilité du succès, on sera fondé à mettre en doute le patriotisme de ceux qui, de quelque manière que ce soit, chercheront à propager le découragement.
En cherchant les causes qui peuvent troubler notre union, un sujet se présente qui mérite de fixer l'attention, c'est la crainte que quelques prétentions dangereuses ne s'élèvent par suite des distinctions géographiques qui nous servent à caractériser les diverses parties de notre territoire. Ces désignations peuvent contribuer à faire naître l'opinion qu'il y a entre vous une différence réelle de vues et d'intérêts locaux. Un des expédients dont se servent les partis pour acquérir de l'influence dans des Etats particuliers, est de représenter sous un faux jour les opinions et les prétentions des autres Etats. Vous ne sauriez trop vous prémunir contre les jalousies et les animosités qui naissent de ces faux rapports ; ils tendent à diviser entre eux ceux qui doivent être unis par une fraternelle affection. Les habitants de VOiiest ont reçu dernièrement une utile leçon à ce sujet, lors de la négociation de notre traité avec l'Espagne Entrepris et conclu par le pouvoir exécutif, ratifié à l'unanimité par le sénat, ce traité a été reçu avec des
témoignages de satisfaction universelle dans tous les Etats- Unis. C'est là une preuve décisive de la fausseté de l'opinion répandue parmi les habitants de l'Ouest^ et d'après laquelle le gouvernement général et les Etats qui sont sur l'Atlantique auraient eu une politique peu favorable aux intérêts du Mississipi; ils ont vu se conclure deux traités, l'un avec la Grande-Bretagne, l'autre avec l'Espagne, qui leur garantissent tout ce qu'ils peuvent désirer dans nos rapports avec l'étranger, pour assurer leur prospérité. Est-ce que la sagesse ne leur commande pas de se reposer maintenant, pour la conservation de ces avantages, sur l'Union qui les leur a procurés ? S'il existait parmi nous de mauvais conseillers qui voulussent les engager à se séparer de leurs frères pour s'allier à des étrangers, ne doivent-ils pas se montrer sourds à leur voix et résistera leurs menées?
Il est indispensable à la vitalité et au maintien de votre Union qu'un gouvernement commun soit reconnu par tous les Etats. On ne saurait y suppléer par des alliances, quelque intimes qu'elles fussent. Des alliances doivent nécessairement éprouver des refroidissements et des ruptures; il en a été ainsi dans tous les temps. Convaincus de celte vérité, vous avez fait, depuis votre premier essai, un grand progrès, en adoptant une constitution gouvernementale mieux calculée que la première pour rendre votre union intime et diriger d'une manière avantageuse vos affaires communes. Ce gouvernement né de votre choix libre et spontané, adopté après un mûr examen et de longues délibérations, juste dans ses principes et dans la distribution de ses bienfaits, unissant bi calme à l'énergie, ot
renfermant en lui-même les moyens de se modilier suivant le besoin des circonstances ; ce gouvernement, dis-je, a de justes droits à votre confiance et à votre appui. Respect à son autorité, soumission à ses décrets, acquiescement aux mesures qu'il propose, sont des devoirs commandés par les maximes fondamentales de la vraie liberté. La base de notre système politique repose sur le droit que possède le peuple de faire et de modifier la constitution de son gouvernement. Mais toute constitution , jusqu'à ce que le peuple l'ait changée, par un acte explicite et authentique de sa volonté, doit être obligatoirement reconnue par tous. L'idée même du pouvoir et du droit qu'a un peuple de se donner un gouvernement implique, pour chaque individu, le devoir d'obéir au gouvernement établi.
Toute opposition à l'exécution des lois, toutes combinaisons et associations formées sous un prétexte quelconque, dans le but réel de diriger, contrôler, contrecarrer ou intimider les délibérations régulières et l'action des autorités constituées, doivent être regardées comme faites pour détruire le principe fondamental delà constitution, et conséquemment comme étant d'une tendance fatale. Ces associations servent à organiser les factions, à leur donner une force artificielle extraordinaire, à substituer à la volonté de la nation celle d'un parti, qui souvent ne représente qu'une minorité adroite et entreprenante; et suivant les triomphes alternatifs de l'un ou de l'autre de ces partis, elles servent à faire de l'administration publique l'instrument de projets mal concertés et incohérents, tan-
dis qu'il ne doit se manifester que par de bonnes et sages mesures, méditées en commun et réglées sur les intérêts de tous.
Quoique des associations telles que je les décris plus haut puissent avoir parfois un but utile, il n'en est pas moins vrai qu'avec le temps, elles peuvent devenir de dangereux instruments entre les mains d'hommes ambitieux et sans principes; elles peuvent leur servir à renverser l'autorité du peuple et à s'emparer des rênes du gouvernement, pour arriver ensuite à briser ces mêmes instruments qui les auraient élevés à une injuste domination.
Dans l'intérêt de la conservation du gouvernement, et pour jouir d'une manière permanente de votre heureuse condition, il est nécessaire, non-seulement que vous déconcertiez toute opposition irrégulière contre l'autorité établie, mais encore que vous résistiez avec soin à l'esprit d'hostilité contre son principe, de quelque spécieux prétexte qu'il se couvre.
Les attaques peuvent se présenter sous forme de modifications à faire dans la constitution, modifications qui ruineraient l'énergie du système et mineraient ainsi ce qu'on ne saurait renverser directement. Rappelez-vous, à propos de tous les changements qui peuvent vous être proposés, que le temps et l'usage sont aussi nécessaires pour fixer le vrai caractère des gouvernements que pour fixer celui des autres institutions humaines; que l'expérience est la voie la plus sûre pour mettre à l'épreuve les véritables tendances de la constitution d'un pays. Rappelez-vous que des changements trop faciles, sur la foi de
pures hypothèses et de simples opinions, vous exposent à des crises perpétuelles, par suite de la variété infinie des hypothèses et des opinions. Mais surtout ne perdez pas de vue que dans un pays aussi étendu que le nôtre, des intérêts communs ne peuvent être confiés utilement qu'à un gouvernement qui possède toute la vigueur compatible avec l'ordre et la liberté; la liberté elle-même trouvera son plus sûr garant dans un gouvernement dont les pouvoirs seront convenablement distribués et harmonisés, La liberté ne saurait être qu'un mot vide de sens, là où le gouvernement est trop faible pour réprimer les entreprises des factions, pour tenir chaque membre de la société dans les limites prescrites par la loi, pour garantir à chacun ses droit personnels et le maintenir dans la jouissance tranquille et sûre de ses propriétés.
Je vous ai déjà signalé le danger des partis qui se formeraient dans l'État en se fondant particulièrement sur les distinctions géographiques; je vais me placer maintenant à un point de vue plus élevé, et vous mettre en garde de la manière la plus solennelle contre les funestes effets qu'entraîne l'esprit de parti en général.
L'esprit de parti est malheureusement inséparable de notre nature ; il s'unit aux passions les plus fortes du cœur humain ; il existe sous différentes formes dans tous les gouvernements, plus ou moins contenu, contrôlé ou réprimé; mais ce sont surtout les gouvernements populaires qui le voient apparaître dans toute sa malignité, et qui trouvent en lui leur ennemi le plus acharné. La domination alternative des factions les unes sur les autres, l'es-
prit de vengeance inhérent aux dissensions de parti, ont été, dans différents âges et dans différents pays, la cause des plus noirs attentats, et constituent un despotisme affreux. Mais l'esprit de parti, par lui-même, conduit inévitablement à un despotisme systématique et permanent. Les désordres et les malheurs qui en résultent portent graduellement les esprits à chercher la sécurité et le repos dans le pouvoir absolu d'un seul ; et tôt et tard, le chef de quelque faction, plus habile ou plus heureux que ses rivaux, met ces dispositions à profit pour s'élever sur les ruines de la liberté publique.
Quoique nous n'en soyons pas encore à une pareille extrémité, qu'il ne faut cependant pas regarder comme tout à fait impossible, nous devons trouver dans l'idée des maux continuels qu'engendre l'esprit de parti un motif pour nous appliquer en peuple sage à décourager et réprimer cet esprit. Car il divise toujours les conseils publics et affaiblit l'administration ; il agite la communauté par des jalousies sans fondements et de fausses alarmes; il allume l'animosité d'une province contre l'autre; il fomente l'émeute et les soulèvements. Il ouvre la porte à l'influence de l'étranger et à la corruption, qui trouvent un accès facile jusque dans le gouvernement lui-même, guidées qu'elles sont parles passions de parti. C'est ainsi que la politique et la volonté d'une nation sont soumises à la politique et à la volonté d'une autre nation.
On prétend que les partis, dans les pays libres, sont un contrôle utile pour l'administration du gouvernement, et qu'ils servent à vivifier l'esprit de liberté. Ceci peut être vrai
dans certaines limites; dans des gouvernements monarchiques, le patriotisme peut regarder l'esprit de parti avec indulgence, sinon avec faveur. Mais dans les gouvernements populaires, dans les gouvernements électifs, c'est un esprit qu'on ne saurait encourager.
Il est certain, par suite des tendances naturelles des gouvernements populaires, qu'il y aura toujours assez d'esprit de parti pour tous les desseins légitimes. Mais comme il est plutôt à craindre qu'il n'y en ait excès, c'est à l'opinion publique à le calmer et à l'adoucir. C'est un feu qui ne saurait s'éteindre. Il ne s'agit donc pas de travailler à l'entretenir, mais au contraire de veiller sans cesse, dans la crainte que sa llammc ne consume au lieu d'échauffer.
11 importe également que ceux qui, dans un pays libre, président à la direction des affaires, sachent respecter les prérogatives de leurs subordonnés, et s'abstiennent d'empiéter sur leurs attributions respectives. Tout esprit d'empiétement qui tendrait à concentrer les pouvoirs en un seul, aurait pour résultat définitif d'établir le despotisme, sous quelque gouvernement que ce soit.
Pour se convaincre de la vérité de ce que j'avance, il suffit de se rappeler que l'amour du pouvoir et le penchant à en abuser dominent dans le cœur de l'homme. Des expériences, tant anciennes que modernes, ont démontré la nécessité d'établir un système de contrepoids dans l'exercice du pouvoir politique en le partageant entre différents dépositaires dont chacun défend la chose publique contre
les usurpalions des aulres. Quelques-unes de ces expériences ont été faites dans noire propre pays, et sous nos veux. 11 ne faut pas seulement établir des pouvoirs, il faut les maintenir dans leur vigueur. Le peuple croit-il que ses intérêts souffrent de telle ou de telle mesure du pouvoir établi? qu'il demande réparation par les voies légales et régulières. Mais gardons-nous de toute usurpation; ce moyen qui peut produire quelquefois un soulagement momentané a toujours mené en définitif les gouvernements libres à leur perte. Les mauvais précédents font un mal qui, à la longue, dépasse de beaucoup le bien passager qu'on en avait recueilli.
La religion et la morale sont les auxiliaires indispensables de tous les efforts pour arriver à la prospérité publique. C'est en vain que l'iiomme ferait appel au patriotisme, s'il travaillait à renverser ces deux colonnes principales de la félicité humaine, ces bases les plus fermes des devoirs de riiommc et du citoyen. Le politique doit, aussi bien que l'homme religieux, les respecter et les chérir. Il ne suffirait pas d'un volume pour tracer leurs rapports avec la félicité publique et privée. Je demanderai simplement : Où sont les garanties de la propriété, delà réputation, de la vie, si le sentiment de l'obligation religieuse est ôlé aux serments, ces grands moyens d'investigation dans les tribunaux? Craignons d'admettre qu'il puisse y avoir de la moralité sans religion. Quelque influence qu'une éducation soignée puisse exercer sur dos esprits d'une disposition particulière, la raison et l'expérience ne nous permellem pas d'espérer que la moralité
(le luiil un peuple se maiiilieniie jamais sans le priiiei{)0 religieux.
Il est vrai, dans la rigueur des termes, que la vertu ou la moralité est le mobile nécessaire d'un gouvernement populaire. La règle s'étend avec plus ou moins de force à toutes les espèces de gouvernements libres. Quel est donc l'ami sincère de notre gouvernement qui pourrait voir avec indiiïérence les tentatives faites pour en ébranler les fondements? Encouragez donc comme un objet de première importance les institutions propres à répandre les connaissances. Il est essentiel que l'opinion publique soit d'autant' plus éclairée que l'organisation du gouvernement donne^ plus de force à son action.
Maintenez le crédit public comme une source très-importante de force et de sécurité. Un moyen de le conserver, c'est d'en user aussi économiquement que possible, éviianf les occasions de dépense en cultivant la paix, sans oublier cependant que les déboursés faits à propos pour se préparer au danger préviennent souvent les dépenses beaucoup plus grandes qu'il faudrait faire pour le re[>ousser.
Il vous faut éviter d'accroître la dette, non-seulement ei» fuyant les occasions de dépenses, mais encore en vous atlacliant soigneusement en temps de paix à liquider les dettes que des guerres inévitables ont pu occasionner; mais n'imposez pos à la postérité un fardeau que vous devez vous-mêmes supporter. La mise en prati(iue de ces maximes appartient, il est vrai, à vos représentants ; il estcependant nécessaire que l'opinion publique y ail aussi sapart de coopération. Pour leur faciliter racc(>m[>l'issemenf
36 i LES DEUX AMÉRIQUES.
de leurs devoirs, i! est nécessaire que vous vous pénélriez bien que, pour payer des dettes, il faut avoir des revenus; que, pour avoir des revenus il faut lever des impôts, qui sont toujours plus ou moins désagréables et contrariants. L'embarras inévitable dans lequel se trouve le gouvernement pour cboisir les objets qu'on peut imposer avec le plus de convenance (cboix loujours très-difficile) doit être un motif suffisant pour vous faire juger sa conduite avec indulgence, et pour vous décider à acquiescer aux mesures «|ue les exigences publiques peuvent lui prescrire dans le but de subvenir aux besoins de l'État.
Observez envers toutes les nations la bonne foi et la justice; cultivez avec -toutes la paix et la bonne harmonie. La religion et la moralité vous le commandent; est-il d'ailleurs possible qu'une bonne politique ne vous le prescrive pas?
11 sera digne d'une nation libre, éclairée, et qu'on pourra bientôt appeler grande, de donner à l'humanité le magnanime et trop rare exemple d'un peuple loujours guidé par un sentiment élevé de bienveillance et de justice. Qui peut douter que le temps et les événements ne réparent bientôt avec avantage les sacrifices temporaires que vous aurez pu faire pour ne pas vous départir de ce principe? La Providence pourrait-elle ne pas faire dépendre le bonheur des nations de la pratique de la vertu ? Reconnaissons du moins que tous les sentiments qui ennoblissent la nature humaine recommandent d'en faire l'expérience. Hélas I nos vices la rendraient-ils impossible !
Pour l'exécution de ce ^lan, rien n'est plus essentiel
TOLlTUiUE DE WASHINGTON. 365
(jue rcxclusioii de ces anlipalhres invétérées contre certains jHiupIes, et de ces attachements passionnés pour certains autres; il faut substituer à ces sentiments ceux de la bienveillance pour tous les peuples indistinctement. .
La nation qui entretient avec complaisance à l'égard d'un pays une haine ou un amour habituel, en devient enquelque sorte esclave. Elle est l'esclave de son animosité ou de son affection, et l'une ou l'autre suffisent pour lut faire perdre le sentiment de ses devoirs ou de ses intérêts.. Quand il existe chez une nation une antipathie contre une^ autre, elles sont toutes deux prêtes à s'insulter ou à s'injurier, à se faire ombrage des plus légers incidents, et à se montrer fières et intraitables à chaque occasion frivole ou accidentelle de dispute qui s'élève entre elles. Do là descollisions fréquentes, obstinées, envenimées, et des contestations sanglantes. La nation ^ poussée par la mauvaise volonté et par le ressentiment, entraîne quelquefois le gouvernement à la guerre, contrairement aux calculs d'une sage politique. Le gouvernement se laisse quelquefois aller à cette propension nationale et adopte, en obéissant à la passion, ce que la raison repousserait. D'autres fois,, cetesprit funeste fait servir l'animosilé de la nation à d*esprojets d'hostilité inspirés par l'orgueil, l'ambition, et autres motifs funestes et pernicieux. Souvent la paix des notions, et quelquefois leur liberté, en sont les victimes.
L'attachement passionné d'une nation pour une autre engendre aussi une infinité de maux. La sympathie exclusive pour un pays facilite l'illusion d'uiT intérêt commun imaginaire (dans des cas où aucu-n iHlérèl n'existe eir réa-
lilé); elle fait partager à l'une les inimitiés de l'autre, et l'entraîne ainsi dans des différends et des guerres sans aucun motif raisonnable. Cette sympathie porte à des concessions en faveur de celte nation privilégiée, tandis qu'on les refuse à d'autres, ce qui occasionne un double tort au peuple qui les fait, car il cède ce qu'il aurait peut-être dû conserver; il excite la mauvaise volonté, la jalousie, et encourage les représailles des parties auxquelles ces mêmes privilèges ont été refusés. Cette sympathie donne à des citoyens ambitieux, corrompus ou trompés (qui se dévouent à la nation favorite), la facilité de trahir ou de sacrifier les intérêts de leur pays, sans encourir aucun blâme, et de se donner quelquefois même un vernis de popularité en couvrant des apparences d'une déférence recommandable pour l'opinion publique ou d'un zèle louable pour le bien commun, les basses ou folles complaisances de leur ambition, de leur corruption ou de leur entêtement.
De tels attachements sont particulièrement alarmants aux yeux du patriote vraiment éclairé et indépendant, en ce qu'ils ouvrent la porte à l'influence étrangère. Combien d'occasions n'offrent-ils pas de se mêler aux factions domestiques, d'employer des moyens de séduction, d'égarer l'opinion publique, d'influencer ou d'intimider les' conseils du pays! un pareil attachement d-e la part d'une ualion petite ou faible envers une grande, finit par la rendre satellite de celle-ci.
La jalousie d'un peuple libre doit être conslamnienl éveillée contre les ruses insidieuses de l'influence élran-
POLITIQUE l)t WASHINGTON. 367'
gère (je conjure mes compatriotes de me croire sur ce poinl) : l'histoire et l'expérience prouvent que l'influence étrangère est un des ennemis les plus redoutables d'un gouvernement républicain. Mais cette jalousie, pour être utile, doit être impartiale, ou bien elle devient l'instrument de cette même influence qu'elle veut éviter. Une partialité extrême pour une nation étrangère et une animosilé excessive contre une autre, font que ceux qui sont sous l'empire de ces sentiments ne voient le danger que d'un côté, et servent à masquer et même à seconder les moyens d'influence qu'on emploie du côté opposé.
De vrais patriotes, en résistant aux intrigues de la nation favorite, peuvent paraître suspects et odieux, tandis que ses instruments et ses dupes usurpent les applaudissements et la confiance du peuple, dont ils trahissent les intérêts.
Notre première règle de conduite vis-à-vis des nations étrangères doit être, tout en étendant nos relations commerciales, d'avoir avec elles le moins de relations po/t^wes l)ossible. Quant aux engagements déjà formés, qu'ils soient remplis avec une parfaite bonne foi. Mais arrêtonsnous là. L'Europe a un certain nombre d'intérêts de premier ordre, qui ne sont pas tels pour nous, ou qui n'ont qu'un rapport très-éloigné avec nos afl'aires. De là il résulte que l'Europe doit se voir engagée dans des contestalions fréquentes dont les causes nous sont essentiellement élrangères. Il s'ensuit aussi qu'il serait trop peu siige de notre part de nous mêler, par des engagements artificiels , cMix vicissiludes ordinaires de s.i pojiiiqiip, oii d'onircr
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dans les coiiibiiiaisons et dans les collisions ordinaires de ses amitiés ou de ses inimitiés.
Notre position éloignée nous prescrit et nous permet de tenir une autre ligne de conduite. Si nous continuons •à former un seul peuple, sous un gouvernement fort, le moment n'est pas éloigné où nous pourrons délier l'étranger de nous causer aucun préjudice matériel. Alors nous aurons une attitude qui fera respecter de tous la neutralité que nous aurons résolu de garder. Des nations belligérantes, dans l'impossibilité de faire sur nous aucune conquête, ne se hasarderont pas légèrement à nous provoquer, et nous pourrons choisir la paix ou la guerre, suivant que nos intérêts, guidés par la justice, nous l'inspireront.
Pourquoi renoncerions-nous aux avantages d'une situation si particulière? Pourquoi quitter notre terrain pour aller sur celui de l'étranger? Pourquoi, en entremêlant notre destinée avec celle de tout autre peuple, engagerions-nous notre paix et notre repos dans des complications provoquées par l'ambition, les rivalités^ les intérêts, l'humeur ou les caprices de l'Europe ?
Notre meilleure politique est de rester libres de toule alliance permanente avec les autres pays, autant qu'il nous est permis de le faire; vous comprenez bien que je suis incapable de vous conseiller l'infidélité aux engagements qui existent actuellement. Je tiens comme non moins applicable aux affaires publiques qu'aux alïaires privées celte maxime , que l'honnêteté est la meilleure des polili(iues. C'est pourquoi, je le icpcle, que nus eitga-
gemenls soienl remplis dans toute leur étendue. Mais, dans mon opinion, il n'est pas nécessaire, il serait imprudent de les multiplier.
Tout en ayant soin de nous tenir dans une attitude défensive convenable à l'aide d'établissements militaires, nous pouvons nous reposer avec sûreté sur des alliances t'3mporaires pour toutes éventualités.
L'harmonie , les bons rapports avec toutes les nations, sont recommandés par la politique , par l'humanité et l'intérêt. Notre politique commerciale elle-même nous prescrit cette impartialité. Ne recherchons jamais et n'approuvons jamais des faveurs et des préférences exclusives; consultons le cours naturel des choses; multiplions et diversifions par des moyens honorables les branches de notre commerce; mais ne forçons rien. Afin de donner à notre commerce un cours stable, de fixer les droits de nos négociants et de mettre le gouvernement en état do les soutenir, établissons avec les puissances qui y sont disposées des règles conventionnelles, dos rapports réciproques, aussi avantageux que le permettront les circonstances et l'opinion commune, mais cependant temporaires et susceptibles d'être changés, abandonnés ou modifiés d'un moment à l'autre. Ne perdons jamais de vue que c'est une folie de la part d'une nation d'attendre d'une autre nation des faveurs désintéressées, et qu'elle doit payer par une portion de son indépendance tout ce qu'elle peut accepter à ce titre. Il se peut qu'une telle conduite mette une nation dans la nécessité de faire de grands sacrifices en échange de services de pure forme.
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et encore (|u'oii lui reproche sou iiigralilude pour n'avoir pas donné davantage. Il ne saurait y avoir d'erreur plus grave que de compter sur des faveurs réelles de nation à nation. C'est une illusion que l'expérience doit dissiper et qu'un juste orgueil doit écarter.
En vous offrant, mes cliers concitoyens, ces conseils d'un vieil ami dévoué, je n'ose me flatter qu'ils produiront l'impression forte et durable que je souhaiterais, qu'ils réprimeront le cours ordinaire des passions, ni qu'ils empêcheront notre peuple de suivre la carrière jusqu'ici marquée à la destinée des autres nations. Mais, si je puis me flatter qu'ils feront quelque bien, même partiel et passager, qu'ils contribueront quelquefois à modérer les fureurs de l'esprit de parti, et à mettre mon pays en garde contre les menées de l'intrigue étrangère et les impostures du faux patriotisme, celte seule espérance me dédommagera amplement de ma sollicitude pour votre bonheur, unique source de mes paroles.
Les actes publics et tout ce qui peut témoigner de ma conduite d'un manière authentique prouveront jusqu'à {|uel point les principes que je viens de rappeler m'ont guidô dans ma carrière officielle. Ma conscience me dit du moins que j'ai toujours cru les suivre, si je ne les ai pas suivis réellement.
i^our ce (jui regarde la guerre qui est encore allumée en Europe, je m'en suis tenu à la lettre de ma proclamation du 22 avril 1793. Sanctionnée par votre approbation et celle de vos représentants d:^is les deux chambres, celfe
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pioclnmalion a loiijours Mé la règle de ma conduile, sans qu'aucune lenlalive ait pu m'en détourner.
Après un mûr examen, après m'ètre entouré des conseils que j'ai pu obtenir, je me suis convaincu que notre pays, eu égard aux circonstances de la guerre, avait le droit de garder la neutralité, et que c'était son devoir comme son intérêt de le faire. Une fois cette position prise, je me suis déterminé, autant qu'il dépendait de moi, à nous y maintenir avec modération , persévérance et fermelé.
Il n'est pas nécessaire de détailler ici les considérations qui nous donnaient le droit de tenir celte conduite. Je me bornerai à observer que, de la manière dont je comprends la question, ce droit, loin d'être nié parles puissances belligérantes, a été virluellemenl admis par toutes.
Le devoir de garder la neutralité peut découler, sans qu'il soit besoin d'autre raison, de l'obligation imposée par la justice et l'humanité, à toutes les nations libres de leurs actes, de maintenir inviolables leurs relations de paix et d'amitié les unes envers les autres.
Je livre à vos réflexions et à votre expérience le soin de découvrir les raisons d'intérêt qui peuvent nous engagera garder la neutralité. Je vous dirai seulement qu'un de nos plus puissants motifs a été de gagner du temps pour notre pays, afin qu'il pût asseoir et mûrir ses institutions encore jeunes, et arriver au degré de force nécessaire pour commander à ses propres destinées.
Bien qu'en repassant les actes de mon administration Je n'aie connaissance d'aucune faule commise avec inlenlion,
j'ai un sentiment trop profond de mes imperfections pour ne pas penser que j'ai dû en commettre plusieurs. Quelles qu'elles soient, je supplie avec ferveur le Tout-Puissant d'écarter ou de dissiper les maux qu'elles pourraient causer. J'emporterai aussi avec moi l'espoir que mon pays ne cessera jamais de les considérer avec indulgence, et qu'après quarante-cinq années de ma vie dévouées à son service avec zèle et droiture, les torts d'un mérite insuffisant tomberont dans l'oubli, comme je tomberai bientôt moi-même dans la demeure du repos.
Confiant dans cette bonté de mon pays, et pénétré pour lui d'un ardent amour, bien naturel de la part d'un homme qui voit dans cette contrée sa terre natale et celle de ses ancêtres pendant plusieurs générations, je me complais d'avance dans cette retraite où je me promets de partager sans trouble, avec mes concitoyens, le doux bienfait de bonnes lois sous un gouvernement libre, objet toujours favori de mes désirs, et heureuse récompense, je l'espère, de nos soucis, de nos travaux et de nos dangers mutuels.