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Les deux cabarets d'auteuil

Auteuil est un singulier pays auquel il serait difficile d'appliquer un titre : ce n'est pas un chef-lieu, non plus une sous-préfec-

ture, encore moins un bourg, pas davantage un village ou un hameau. On pourrait l'appeler la maison de campagne de Paris . surtout maison de campagne à louer. Jamais ne se virent nulle part autant d'écriteaux de locations, accrochés aux portes. Le terrain y est peu productif; il semblerait même que mai, juin, juillet, qui partout ailleurs font sortir de terre tant de jolis fruits, ne fassent pousser à Auteuil que des écriteaux ; cependant l'endroit a donné naissance à une certaine architecture bâtarde , éclectique , qui est une olla-podrida des ordres les plus ennemis. On y voit des premiers étages moyen-âge se prélasser tranquillement sur les épaules de constructions renaissance ; quelques cottages anglais sont mélangés de chalets suisses; la lyre du Directoire et les sphinx de l'expédition d'Egypte ne s'étonnent nullement d'être enchâssés dans des murs de cailloux de couleur.

Le curieux qui voudrait se préparer à tout ce pittoresque^ une des maladies de l'architecture actuelle, n'a qu'à traverser les Champs-Elysées, prendre l'avenue à gauche

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de F Arc-de-l' Etoile. Il trouvera, au bout de cette avenue, un noir château gothique avec fossés, pont-levis, tourelles, maclii(îoulis , gargouilles, meurtrières, enfin un château construit par un jeune architecte romantique, trop épris des romans jadis si fameux d'un illustre bibliophile. Ce château-fort est un pensionnat de demoiselles. On frémit à l'éducation que doivent recevoir, en pareil lieu, de jeunes filles. En face de la forteresse-pensionnat, la route mène à Auteuil. Ce nom ne charrie-t-il pas avec lui les souvenirs de Molière, de Boileau, de La Fontaine? A ces grands noms, se joint l'idée de cabaret. J'ai cherché longuement dans le pays la trace du logis où devisaient les gloires du grand siècle-, mais à l'exception des rues qui ont été baptisées de leurs noms, il n'est rien resté d'intime qui témoigne du séjour des illustres écrivains. Aussi bien leur souvenir vaut ces fausses cannes, ces fausses perruques, ces fausses tabatières, qui se sont manufacturées tant et tant à Ferney et ailleurs.

Tout préoccupé de souvenirs, j'arrivai

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dans la rue La Fontaine en face dan cabaret formant l'angle de la rue ; les volets gris et tristes étaient fermés et porteurs d'une affiche jaune annonçant la vente par voies notariées. Au premier étage je lus renseigne: A mon Dési}\ écrit en caractères rouges. De l'autre côté de la rue, faisant face, un autre cabaret badigeonné à la chaux, est plus invitant: A mon Plaisir. Un grand orme vert protège de son ombre les tables fichées en terre. Les volets verts sont^ ouverts à larges battants-, au lieu de la triste affiche timbrée du voisin, une affiche de Boiine Bière de Mars, avec son dessin naïf et ses couleurs violentes, vous met tout en joie. L'enseigne est si bien trouvée : A mon Plaisir ' Taudis que l'autre A mon Désir, laisse quelque chose de vague dans l'esprit. Le lendemain, j'appris l'histoire des deux cabarets.

Il y eut à Auteuil un homme qui cumulait les fonctions de garde champêtre et de tambour de ville. Leshabitants rappelaient Traîne-Caisse, moitié à cause de son état, moitié à cause de ses habitudes de fainéantise. Merlot,

son vrai nom, enfant du pays, s'était enrôlé en qualité de tambour dans un régiment d'Afrique. Il y fit son temps, onne saittrop de quelle manière ^ cependant il courut, à son retour.

de mauvais bruits; les uns prétendaient qu'il s'était mal conduit devant les Arabes, les autres qu'ils avaient lu dans les journaux un vol d'effets militaires commis par un nommé Merlot, qui avait beaucoup de chances d'être leur compatriote. Etaient-ce calomnies? On ne sut jamais le vrai ni le faux; toujours est-il que Merlot revint à Auteuil dans un état voisin du déguenillement. Pour toute fortune, il rapportait ses deux bras vierges de blessures, mais non pas d'illustrations. Le bras droit était tatoué d une syrène, le gauche d'un chien et d'un enfant, avec ces mots : « L'amour instruisant la fidélité. » J'insiste sur ces dessins à la poudre, parce que Merlot les montrait avec orgueil et portait ses manches retroussées , croyant peut-être prouver par là qu'il avait vu le feu. Passant son temps à dormir au soleil, Merlot fut mal regardé des gens les plus disposés à lui rendre service, car on savait qu'il mangeait les quelques économies de sa mère.

Après six mois d'un tel lazzaronnage, le tambour eut sans doute une indigestion de

paresse, car il sollicita la place de gardechampêtre, vacante par suite de la mort da titulaire. Divers gens se présentaient à de meilleurs titres que les siens 5 mais le conseil municipal d'Auteuil eut égard à la naissance de Merlot dans le pays. Il obtint la place et se conduisit bravement pendant six mois-, il arrêtait des légions de délinquants et faisait des procès à rendre jaloux un procureur. Comme tambour de ville, Merlot ne jouit pas de l'estime des habitants; quoiqu'il ne s'agisse que d'accompagner le commissaire de .police dans les circonstances ordinaires, le maire ou l'adjoint dans les circonstances extraordinaires, il faut encore faire un roulement qui annonce clairement aux habitants de chaque quartier que la municipalité désire leur faire part oralement d'un nouvel arrêté.

Merlot exécutait des roulements à sa manière^ mais les habitants d'Auteuil qui avaient été habitués par le défunt tambour de ville à une musique douce et calme, furent mis sans dessus dessous par les batteries singulières de Merlot.

Les deux baguettes semblaient remplies décolère et frappaient sur la peau d'âne d'une façon irrégulière. La première fois tout Auteuil crut au feu et accourut émotionnée vers le lieu du bruit. Entre chaque arrêté, quelquefois il s'en lit trois, le tambour, pour bien en faire sentir la scission, doit battre quelques mesures, ce qui s'appelle partout (( battre un ban. » Merlot se conforma à cet usage ; mais si son appel avait été exécuté d'une manière inaccoutumée, le ban terrifia tout le pays. C'était comme un appel à la révolte ^ chaque coup de baguette était un cri de rage, un jurement, une imprécation. (( — Ah! se dirent les curieux, quel mauvais tambour nous avons là, il aura appris à battre chez les sauvages. » Merlot, malgré que ses concitoyens n'approuvassent pas sa méthode, aurait pu garder sa position, s'il n'eût commis dans ses fonctions do garde champêtre des actes que la municipalité trouva illégitimes; ainsi des transactions à l'amiable avec des délinquants, dont le fruit allait au cabaret. Merlot eut pendant un certain temps les goussets trop bien garnis, et

ce lui fut un tort de les faire sonner car, le cliquetis alla jusque vers les oreilles du maire. Il fut cassé et redevint traîne-caisse. Il est dans la destinée des hommes d'exécrer le métier qu'on leur enlève \ ancien garde champêtre, Merlot devint l'ennemi des gardes champêtres et leur tailla de la besogne. 11 se fit braconnier, se livrant à la chasse au collet, à la chasse au gluau qui est l'enfance du braconnage. Ce commerce illicite lui valut nombre de procès, d'abord en justice de paix, puis en police correctiontionnelle \ d'abord l'amende, puis la prison. Fâcheux métier qui eût pu le conduire aux assises, au bagne, car la haine et la rage couvaient dans son sein ; il détestait le maire, les adjoints, les agents de pohce,le garde champêtre même, se répandait partout en menaces contre eux et parlait même de leur tirer des coups de fusil ! Pour se distraire, Merlot fréquenta le cabaret à mon Plaisir ; les cabaretiers, du nom de Noguet, étaient d'honnêtes et dignes personnes ; le mari, vigneron, travaillait comme pas un. Quand la vigne ne l'occupait pas, il courait aux ton-

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neaux. Tout ce qui regarde le vin, Noguet le savait à fond : aussi son petit vin était-il fort couru des amateurs.

La cabaretière était une femme d'un âge guère éloigné de la trentaine, vive, alerte, intelligente, les joues roses comme son vin, les yeux pétillants comme sa bière. Il fallait la voir, dans son comptoir d'étain étincelant, verser d'une façon aimable le canon aux maçons fatigués, la chopine aux voyageurs, déboucher le litre aux habitués et servir le vin à cachet vert aux gourmets qui se réunissaient à la Flotte-Céleste. On appelait ainsi une grande chambre tendue d'un certain papier imagé qui représentait une grande quantité de vaisseaux partant en guerre : d'où vint le nom primitif de la Flotte.

Plus tarci, un des gros boulangers d'Auteuil, Céleste, homme réjoui, fort en langue, bon comme son pain blanc, et qui égayait par sos propos de table les buveurs, fut reconnu tellement supérieur, qu'on accola son nom, par hommage, à celui de la Flotte^ et que la principale pièce du cabaret

s'appela la Flotte-Céleste. Bien des royaumes et des princes trouveraient à leurs noms une origine plus baroque.

Merlot fit une pointe dans ce cabaret ; il y vint d'abord seul et se contenta de boire dans rentrée, près du comptoir de la Noguet, qui essaya de lier conversation ; Textambour était un homme en dessous, peu communicatif, n'ayant de dialogue qu'avec sa pipe.

Tous les soirs, la Flotte se réunissait à mon Plaisir ; c'étaient d'honnêtes ouvriers rangés, économes, qui n'auraient pas voulu boire une larme de vin pendant le jour \ s'ils venaient passer la soirée ensemble, ce n'était pas uniquement pour boire, mais pour rire en société et se délasser des fatigues de la journée. Aussi, jamais n'entendit-on de disputes, jamais ne se lança-t-on de bouteilles à la tête; le seul bruit venait de chansons en chœur, de grosses chansons sans fiel, sans amertume, sans politique, que toutes ces voix joyeuses entonnaient à l'unisson. Vers les dix heures, la Flotte se levait comme un seul homme, sans que les

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>'oguet eussent besoin de prévenir, ce qui est rare dans les autres cabarets, où il faut prendre les buveurs au collet et les mettre violemment dehors, pour satisfaire aux règlements de police sur la fermeture des établissements publics ; bien heureux quand il ne faut pas ramasser celui-là qui dort par terre en pressant contre son sein les jambes de la table. En voyant un tel cabaret, presque unique en France, les sociétés de tempérance eussent été désarmées ; le père Mathews, cet enragé apôtre de l'eau, eût souri. Les iNoguet avaient réalisé Tàge d"or du cabaret.

L'Age de Fer dormait dans un coin I Merlot demanda à la cabaretière s'il pouvait se réunir aux buveurs de la Flotte ; la Noguet trouva ce désir si naturel quelle en parla le soir même à C>éleste ; celui-ci répondit que l'affaire ne le regardait pas et qu'il en parlerait aux amis. Mais l'assemblée se prononça énergiquement contre la demande de l'ex-tambour, et décida que sa confluite passée, sa mauvaise réputation, empêchait de l'admettre. On pria l'aimable

cabaretière d'adoucir le refus et d'en déguiser l'amertume sous différents prétextes.

Merlotne fut pas dupe de ces motifs, et, malgré tout, ne parut pas témoigner d'autres ressentiments. Il continua de boire comme précédemment dans la première salle, seulement toutes les fois qu'un membre de la Flotte passait devant lui, son œil clignait et brillait d'éclairs de mauvais augure -, en même temps il roulait avec ses doigts sur la table des marches et des bans d'un saccadé étrange.

Quelques jours se passèrent sur cette aventure, lorsque Merlot fit la rencontre, à mon Plaisir^ de trois ouvriers qui venaient d'être chassés d'une usine à gaz des environs d'Auteuil. 11 y a dans l'allure, dans la physionomie des méchants de tels signes, qu'ils peuvent aller hardiment vers un inconnu en lui disant : « Toi, tu es mon frère. » Merlot, du premier jour, trinqua avec ces ouvriers \ à la quatrième bouteille, ce furent quatre hommes bien assortis. L' ex-tambour d'Afrique raconta à ses nouveaux amis comment il était mal vu (il ne dit pas pourquoi);

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il s'étendit longuement sur les habitués de la Flotte^ et présenta 1" affaire sous un faux jour, tout à son avantage. On discuta sur la liberté, prise au point de vue de la Flotte^ c est-à-dire que rien ne pouvait empêcher les quatre amis de s'introduire dans le cabinet réservé, puisque ce cabinet dépendait du cabaret et que le cabaret était un établissement public. Vers le soir, les opposants demandèrent qu on leur servit du vin dans la Flotte^ ce qui fut fait. Céleste et ses amis, en arrivant, furent surpris de voir leur table occupée par Merlot et les ouvriers qui jouaient aux cartes en assaisonnant le jeu de jurons \ mais la Flotte^ composée de gens calmes, incapables de se commettre avec de pareils vagabonds, se plaça au fond de la salle, à une autre table.

Merlot avait pensé à une demande en restitution de table, et il comptait sur les suites. La conduite calme de Céleste l'exaspéra plus qu'une violente dispute. — « Eh I dit-il à ses camarades, nous avons le soleil dans les yeux, allons donc au fond. » Près de la table du boulanger était une seconde table

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vacante, séparée de l'autre par un étroit passage. Merlot eut l'adresse de renverser avec sa blouse, en passant, un verre de vin appartenant à la société Céleste. Personne ne souffla mot sur le prétendu accident du tambour, à qui ce nouveau moyen fit encore défaut. Notez que les membres de la Flotte étaient tous gens solidement bâtis et le double des vagabonds 5 mais ils eurent la force de se contenir. La soirée se passa sans tumulte ^ en sortant la Flotte complota qu'à partir du lendemain elle ne mettrait plus les pieds ni dans la salle qu'ils avaient baptisée, ni dans le cabaret. Cela se con^prend -, les honnêtes ouvriers voyaient poindre une collision qui ne leur offrait nul charme. — « Femme, dit le vigneron, je veux bien recevoir toutes les pratiques, riches ou pauvres, mais je n'entends point que quatre je ne sais quoi portent tort à notre commerce; ainsi, va les prévenir que je serais très-heureux de les voir vider des pintes ailleurs. » La Noguet, qui était une personne sensée, lui répondit qu'il était difficile de mettre à la porte des buveurs pour des riens, seule-

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ment quon pouvait les prier de boire dans la première salle et de ne plus se mêler à la société Céleste.

Le traîne-caisse et les trois ouvriers jetèrent les hauts cris à cette nouvelle, surtout Merlot, qui traita Céleste u de mauvais geindre qui voulait sauter plus haut que ses jambes, et qu'on pourrait bien mettre dans le pétrin, » et autres grossières menaces. Enfin, ils promirent d'évacuer la Flotte^ et ils avaient leurs raisons. L'argent fond vite au cabaret ; on pense que les ouvriers avaient mangé leur banque^ c'est-à-dire ce qu'ils touchèrent en sortant de leur atelier. Ajoutez à cela que Merlot n'apportait comme fonds dans la société que son éloquence; cependant, j'allais oublier qu'il avait amené, peu de jours auparavant, un nouveau compagnon, un chien errant trouvé la nuit dans les rues d'AuteuiL Un vilain chien, aux poils ébourriftes, pleins de poussière, Tœil ensanglanté, les crocs blancs, pointus et solides. Il fut baptisé dès le premier jour : Saccard, mot de mauvaise augure qui le peignait assez bien.

Les gens les plus grossiers, les escrocs, les forçats et tout le gibier à guillotine, ont dans le langage un tour coloré , souvent naïf et féroce , qui tient peut-être de leur position à part dans la société.

Saccard devina la haine de son maître contre les membres de la Flotte^ et il montrait les dents, quand, le soir, passait la société devant la table des acolytes. Un jour vint où la bourse commune devint plus vide qu'un ballon crevé ; non-seulement plus de vin, mais plus de vivres. Le vigneron Noguet eut le tort de ne pas se conformer à la plaisante maxime de l'image si connue : Crédit est mort^ les mauvais payeurs Vont tué.

Le cabaretier commit la faute d'inscrire sur ses livres un compte de Doit et Avoir à la compagnie Merlot. Pour que le romancier soit cru, il doit être d'une sévère exactitude dans les détails. Noguet ne tenait pas ses livres en partie double, mais en partie simple, l'idéal du simple. Le Brouillard^ le Journal, le Grand-Livre^ se résumaient en une ardoise accrochée au-dessus du comptoir^ après les tailles des boulangers, iln'est

rien de moins savant que la tenue de ce livreardoise.

Chaque litre se représentait par une marque à la craie 5 on pense combien la cabaretière fut occupée à marquer. C'étaient tous les jours huit litres et plus, sans compter le pain, le petit-salé, le fromage. 11 nest pas de pires dévorants que quatre fainéants, surtout quatre fainéants qui ont un compte ouvert. L'ardoise se trouva couverte tout d'un côté, par l'imprudence des Noguet qui comprirent seulement en regardant toutes ces marques blanches quel vide l'ex-tambour et ses amis avaient fait aux tonneaux de la cave.

— 11 faut arrêter tout net, s'écria le vigneron qui se disait : adieu mon vin clairet dont les fainéants ne me paieront jamais la récolte. 11 y eut concile de nuit entre les époux qui tous deux s'entendirent à merveille sur les moyens à prendre, mais qui n'osaient l'exécuter -, car la cabaretière n'avait pas eu pendant deux mois quatre hommes attablés toute la journée devant son comptoir, sans surprendre quelques mots

de leur conversation. Quoiqu'elle ne s'occupât guère de les écouter, plus d'une fois elle frissonna en les entendant se faire de terribles confidences à voix basse, lesquelles se couronnaient d'épais jurons ; cependant elle comprit que son mari n'avait pas assez de diplomatie pour renvoyer les mauvais payeurs, et elle alla très-résolùment trouver Merlot qui était plus d'à-moitié ivre.

« — Mon Dieu, monsieur Merlot, lui ditelle, je suis désolée de vous demander de l'argent; mais vous savez... dans le petit commerce... )> Elle fut intimidée dès le début et ne put terminer aussi fermement qu'elle se l'était promis. Au moi argent, les doigts de Merlot avaient roulé sur la table une marche qui disait plus que beaucoup de symphonies imitatives. Le chien Saccard semblait avoir compris toute la portée de la demande, car il dressa les oreilles et poussa un grognement tout en fixant la cabaretière. Comme le traîne-caisse ne répondait pas à cette demande, il se fit un temps de silence. — Vous concevez, monsieur Merlot, continua la cabaretière, que je ne vous

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demande pas tout aujourd'hui... Seulement un petit à-compte nous rendrait bien service. Pour toute réponse, Merlot continuait à battre des marches; Saccard grognait sourdement : la cabaretière fut effrayée. — Faudrait pas vous gêner, dit-elle. Si vous n'avez pas d'argent pour le moment, nous attendrons...

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tt.

Ainsi, le mutisme de Merlot avait dérangé toutes les péroraisons de la Noguet, qui s'en retourna honteuse de sa malréussite. Les ouvriers arrivèrent peu après et apprirent dans quelle position se trouvait la société. — « Bath! buvons! se dirent-ils. » Beaucoup avant de se suicider, se jettent à corps perdu dans un océan de plaisirs \ les quatre débiteurs flairèrent la fm du compte et burent pour huit jours. Ils étaient à hurler tout leur saoul quand Noguet rentra des champs et trouva les drôles en compagnie de chacun quatre litres. — « Eh bien ! demandat-il à sa femme, dans l' arrière-boutique ? — Je lui ai parlé, il ne m'a pas répondu. — Et tu leur as servi autant de vin... du vin perdu. — Ils l'ont demandé, dit la Noguet. C'est pas des raisons, dit le vigneron \ qu'on boive, bien, mais qu'on paie, je ne connais que ça... Attends-moi, je vais leur parler, •rr Non, mon homme, ils sont pleins de

boisson et méchants, il t'arriverait malheur. — Je me charge de les mettre à la porte à moi tout seul, dit le vigneron exaspéré ; vois-tu, un honnête homme n'a jamais peur de quatre lâches. — Ecoute, dit la femme, attends que M. Céleste soit arrivé, ta lui demanderas ce qu'il faut faire, c'est un homme de bon conseil.

Noguet acquiesça aux désirs de sa femme, et raconta 1" événement au boulanger. — A votre place, dit Céleste, je n'en ferais ni une ni deux: il y a longtemps même que vous auriez dû... Le cabaretier en était là de ses consultations quand il entendit la voix de Merlot qui criait : Du vin ! du vin î avec un tel accent impératif, que Noguet fut révolté. Il courut d'un bond vers les demandeurs : on échangea de gros mots. Noguet prit au collet Merlot ; le chien sauta à la gorge de Noguet et se mit en devoir de l'étrangler net; la cabaretière accourut en poussant des cris, puis Céleste et toute la Flotte. Ce fut une mêlée terrible dont il se voit quelques exemples dans les tableaux de Breughd d'Enfer. Les bouteilles cassées, les

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tables renversées , les mains coupées, un mariage de sang et de vin sur le carreau, tel fut en un quart-d'heure l'aspect du cabaret. Les drôles eurent le dessous et furent mis à la porte qu'on ferma sur leurs talons. Le chien avait profité du désordre pour sauter par une fenêtre ef rejoindre son maître. La Noguet pleurait tout en pansant la blessure de son mari qui avait à la gorge des preuves de la solidité des crocs de Saccard. Tout à coup les vitres du cabaret, celles de la Flotte^ se brisèrent en tombant sur le plancher, les pierres, les cailloux passaient par ces ouvertures et atteignaient Céleste et ses amis. Un siège véritable qui se termina par une plainte en police correctionnelle.

La bande Merlot fut condamnée à huit jours de prison. Au sortir de là, le tambour parut corrigé et vécut chez sa vieille mère. Il ne devint pas plus communicatif, mais son déguénillement se remarqua moins. Les habitants d'Auteuil virent même un soir Merlot revenir de la promenade du bois avec sa mère. Il la soutenait, marchait lentement

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afin de ne pas la fatiguer. Quel changement! personne ne revenait de cette surprise: La prison d'ordinaire n'a pas un tel empire sur les méchants ; elle envenime leurs vices au lieu de les extirper. De plus, les ouvriers solidaires du tapage au cabaret n'avaient plus reparu ; sans doute ils avaient été porter leurs grègues ailleurs.

Un matin, le vigneron Noguet remarqua que des peintres en bâtiment étaient accrochés aux flancs de la maison qui faisait face à la siei ne. Cette maison était une masure construite en terre jaune; mais quand elle fut lavée et badigeonnée, elle parut bâtie en pierres de taille. Les menuisiers vinrent, qui apportèrent un comptoir.

— C'est un épicier, dit la cabaretière, qui toute la journée à son comptoir, avait le temps de s'ingénier en divers commentaires. Puis apparurent des tablrs et des bancs. — Ce n'est pas un épicier, dit-elle. Et elle attendit tranquillement que les peintres eussent terminé renseigne qui devait l'initier à ce mystérieux commerce. Les peintres partirent le soir et laissèrent in-

terminée l'inscription de cette manière : A MON D.

Jamais les savants ne furent autant tourmentés par une inscription fruste que le mari et la femme qui se dirent cette nuitlà : « que peut signifier A MON D? » Les tables et les bancs qui leur revenaient dans la cervelle , leur semblaient de fâcheux symptômes. Le peintre en lettres apparut le lendemain^ son bonnet de coton rayé, ses longs cheveux, sa blouse et sa boîte à couleurs furent salués avec une grande joie par la cabaretièrCj curieuse comme toutes les femmes. On eût dit que le peintre prenait à tâche d'émoustiller la curiosité de la Noguet, car il ne continua pas son inscription et se mit à peindre portes et fenêtres. Seulement , vers le soir , il lui resta une heure ^ il se remit à renseigne et dessina à la règle et à la craie deux majestueuses lettres : un É, un S ; puis il partit laissant la cabaretière tout aussi intriguée qu'avant l'inscription A MON DÉS.

Ce fut encore une bonne moitié de sommeil enlevée aux deux époux qui se per-

daient en commentaires fabuleux \ enfin le troisième jour vit rachèvement total de cette peinture : A MON DÉSIR . Du coup , les époux comprirent qu'il y avait violente envie d'imiter et leur commerce et leur enseigne. Ils ne l'auraient pas compris que les pièces de vin, les |9?)9é»À^ d'eau-de-vie, les bouteilles de liqueurs qui étaient voiturées à tout moment, leur eussent ouvert l'entendement.

Restait à connaître le mystérieux propriétaire de cet établissement dangereux qui venait s'établir audacieusement à la barbe d'un confrère, et qui avait la mine de vouloir induire en erreur les voyageurs, les buveurs étrangers ; car lequel choisir pour celui qui ne connaît pas la réputation d'honnêteté d'^ mon plaisir.

Sans doute il restait aux Noguet un noyau certain, la Flotte céleste ; mais les buveurs prudents ne sont pas les meilleures pratiques de cabaret; et de tout temps lescabaretiers ont eu un faible pour les ivrognes.

Le mystère de l'établissement rival fut vite éclairci ; quand la boutique se trouva prête, Merlot apparut dans un costume neuf,

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mais de mauvais goût. Il y avait toiijom's du débauché dans la redingote boutonnant jusqu'au cou et du traîne-caisse dans le pantalon à plis du nouveau marchand de vins. Il jeta un regard de mépris sur le cabaret d'^ 7non plaisir et se campa fièrement devant sa maison , les mains dans les poches, les lèvres sifflant une marche.

Ce qui amena la fondation de ce cabaret est à peine croyable ; pendant que Merlot faisait son temps à la prison, sa mère, qu'il ne voyait jamais, alla le consoler, lui porter quelque argent. Elle essaya un peu de morale ; mais le fils ingrat répondit par des plaisanteries soldatesques. La pauvre femme pleura.

— Ah! Pierre, lui dit-elle, si tu avais voulu tenir tranquille, apprendre un état, tu te serais marié, je t'aurais donné mes économies \ au contraire , tu ne m'aimes plus, tu ne m'as jamais aimée, sans quoi tu te serais mieux conduit... Tu me fais mourir de chagrin; la nuit je ne dors pas, je tremble toujours que tu n'aies commis un malheur, car, vois-tu, Pierre, quand on est

entré dans le mal, on ne s'arrête plus... Je prie cependant Dieu de te rendre meilleur ; mais tu ne fais pas attention à ce que je te dis...

La mère de Pierre avait reçu quelque éducation -, trompée dans sa jeunesse par un homme, elle s'était retirée à Auteuil, triste pour la vie, de l'abandon du seul homme qu'elle eût aimé, mais reportant son bonheur et ses joies futures sur la tète de son enfant. Elle vécut d'une rente de huit cents francs qu'elle eût refusée de Thomme qui r avait séduite, si elle n'eût pensé à l'avenir de son fils. Pierre tourna mal : à dix-sept ans, il s'engageait comme tambour. Aussi cette pauvre mère, brisée dans ses espérances, faisait-elle pitié à voir. Le chagrin la rongeait ; elle était pâle et d'une telle maigreur, qu'on aurait pensé la renverser par le souffle.

Le retour de Merlot la combla de joie; elle crut à un nouvel enfant prodigue; ce ne fut qu'un éclair de bonheur. Dès le lendemain, elle comprit quelles fâcheuses habitudes sou ûls avait prises au régiment ;

elle souffrit de son langage, de ses manières 5 cependant elle l'excusait encore croyant que la vie civile le polirait. Cette bonne mère, que la fumée d'un cigare rendait malade, eut le courage de laisser son fils s'installer dans la chambre commune, une pipe à la bouche-, elle ne toussait pas, faisant des efforts surhumains pour ne pas montrer comben elle souffrait.

Merlot était trop grossier pour s'apercevoir de ces infinies délicatesses; seulement aux premiers mots de reproches de sa mère, il ne revint plus. Elle lui faisait tenir de petites sommes que le mauvais fils buvait en un jour ; la prison seule servit à réunir Merlot et sa mère. Le traîne-caisse, quoique d'une intelligence au dessous de la moyenne, ne saisit dans toutes les paroles de sa mère que celles-ci : « Je t'aurais donné mes économies, » paroles d'or, qui, pour lui, se résumaient en jouissances; aussi essaya-t-il de l'hypocrisie.

Sorti de prison , Merlot retourna chez sa mère, y vécût trois mois, parla de ses nouveaux plans de vie etjouasibien de la langue, que la pauvre femme , enchantée lui donna

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deux mille francs amassés avec cette avarice (le mère, cette sublime sordité dont certaines gens se trouvent tout-à-coup douées pour leurs enfants.

Cependant >P^ Merlot conçut des craintes en apprenant que son fils avait dessein de monter un cabaret ; le mal vient souvent de l'occasion -, c'était le vin qui avait attiré de fâcheuses affaires à Merlot et l'occasion allait être continuellement sous sa main ; l'extambour combattit vivement les argumentations de sa mère, et s'appuya sur ce qu'il ne connaissait pas d'autres métiers, faciles à apprendre sans doute, mais dont l'apprentissage voulait plusieurs années.

Enfin la mère crut à tout, au repentir de son fils, à l'expérience que devaient lui avoir donnée ses fautes : elle espéra un mariage prochain , sitôt que le commerce irait son train. Avec ses deux mille francs, Merlot en obtint cinq autres de marchandises à crédit; il s'habilla aussi fastueusement qu'il en avait l'idée. Dès le soir de l'ouverture du cabaret, comme par hasard, reparurent les trois ouvriers complices du siège de la Flotte^ et

amenant de nombreux amis ramassés dans les fabriques du pays.

On pendit la crémaillère. Quel tumulte, quels chants et quels cris ! Le vin coulait à flots, autant sur la table que dans les verres, autant sous la table que dessus. L'un des buveurs porta un toast, non pas à la prospérité d^Aiïion Désir, mais à la destruction d'A mon Plaisir, ti avec de tels éclats de voix que les Noguet ainsi que les membres de la Flotte- Céleste ne durent pas en perdre une syllabe. A la fin du repas quelques-uns entonnèrent des chansons obscènes ^ cela ne contentait pas entièrement l'assemblée qui proposa par l'organe d'un de ses orateurs un chant de circonstance.

Sans rien dire, Merlot s'était retiré et avait décroché son tambour; au refrain toute l'assemblée se leva, hurlant deux vers remplis de rage et de haine ; Merlot battait la caisse pendant que les buveurs choquaient sur les tables leurs verres vides ou pleins. On ne se dit pas adieu ce soir-là, car tout le monde coucha par terre dans le vin.

Le lendemain il y eut fort déjeuner, Merlot

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tenant à faire les choses grandement. Puis la bande, qui avait bu. tout son saoul, partit-, et le cabaret nouvellement inauguré à grands cris, reprit une allure forcément calme. Le bruit de cette bruyante crémaillère s'était répandu dans Auteuil, et n'encouragea personne, hormis quelques tapageurs, à devenir habitué d'un établissement aussi tumultueux.

Moitié par instinct, moitié par quelques paroles, MmeMerlot sut ce qui s'était passé ; elle alla trouver son fils et lui dit que le pays avait vu d'un m.auvais œil l'ouverture d'un cabaret amener pareil scandale. L'ex-tambour se justifia en disant que c'était la coutume de partout, et que si, au début, on ne lâchait pas un peu la bride aux buveurs , ils iraient ailleurs porter leur argent. Il ne dit pas quelle espèce de gens il avait reçu et l'argent encaissé dans son comptoir. La digne mère se retira , l'esprit plein de fâcheux présages, mais se payant des raisons de Merlot.

Les ouvriers amis du traîne-caisse continuèrent à venir tous les soirs se désaltérer à peu de frais A mon Désir. Un événement

La belle en cbeveux.

vint changer encore une fois la vie de Merlot • il s'éprit de grande passion pour une jeune fille connue de tout Auteuil sous le nom de la Belle-en-Cheveux.

Cette créature avait des cheveux noirs

3i LES DEUX CABARETS D AUTEUIL.

qu'uu corbeau eût enviés, lesquels formaient une tour majestueuse ceinte de nattes et de contre-nattes plus compliquées qu'un plan de fortifications. On aurait dit un diadème d'ébène sur sa tête ^ Julie^ par une coquetterie bien naturelle, ne portait jamais de bonnets^ pas plus en été qu'en hiver ; elle se coilfait elle-même avec une science, une habileté naïve qui desespérait le coiffeur le plus en renom d'Auteuil.

Le surnom de Belle-en-Chevcux paraissait tout naturel, appliqué à cette personne. Chaque soir, vers les sept heures, Julie passait par la rue La Fontaine avec ses compagnes les blanchisseuses. Merlotla remarqua et en tomba subitement amoureux^ le croira-t-on? cet homme brutal fut un amoureux timide. 11 est vrai que Julie, qui n'avait peut-être pas chez elle un morceau de glace pour se mirer, portait sur sa figure un air de fierté et de majesté qui prouvait qu'elle n'ignorait pas sa beauté.

Merlot sinforma, prit des renseignements, etsutque la Bclle-en-Cheveuxn'étaitpas aussi cruelle qu'elle paraissait ; seulement elle avait

pour conduite de mépriser souverainement les gens pauvres. D'après plusieurs on dit^ l'ex-tambour apprit que la blanchisseuse qui allait porter le linge en ville avait eu des intrigues avec quelques gens riches qui passent trois mois de l'année à Auteuil.

11 y a dans tous les pays des vieilles dames fort charitables dont la profession est de servir de traits -d'union entre les gens des deux sexes. Auteuil, qui possède nombre û'ateliers de blanchisseuses, a dans son sein une tireuse de cartes. Cette tireuse de cartes, qui se contentait de faire le petit jeu à un sou, trouvait de nombreuses pratiques. Merlot la paya assez largement pour que le valet de trèfles le représentât, non pas une fois, mais dix fois, la plupart des femmes ne croyant aux cartes que lorsqu'un même fait se représente souvent.

Donc, la diseuse de bonne aventure alla plus souvent que de coutume proposer ses services à la Belle-en-Cheveux; et le valet de trèfle revint constamment avec cette explication : « Un homme brun qui vous aime. . . de l'argent... il fera des sacrifices. «Dès Ta-

bord, la blanchisseuse ne prit garde au valet ; mais des réapparitions aussi fréquentes lui mirent martel en tète. Elle n'avait pas été sans apercevoir Merlot assidu à son passage dans la rue, et elle se dit que le valet de trèfle et le marchand de vins pourraient bien nètre qu'une seule et même personne.

Aussi questionna-t-elle avec une grande insistance la tireuse de cartes, une fine mouche qui, ne voulant pas faire soupçonner sa complicité avec Merlot, lui donnait quelques renseignements très vagues sur \homme brun, sans dire clairement qui il était. Le levain de la curiosité fermentait dans Tesprit de la blanchisseuse quand, par suite d'un commun accord entre Merlot et la vieille, celle-ci dit à Julie :

— « Je vous causerai davantage vendredi; c'est le jour où les cartes parlent le plus. ))

Ce vendredi si bavard fut impatiemment attendu par JuHe, qui accueillit avec respect roracle suivant : « 1/homme brun est timide, 11 voudraitvous parler. ..iln'ose,parcequilne vous trouve jamais seule... s'il ne vous parle

pas en secret, il fera voyage; s'il vous parle, argent, cadeaux et amour. »

La blanchisseuse , plus niaise qu'un perroquet, comprit cependant l'avis; le soir même elle eut soin de rester plus tard que de coutume à son atelier, et elle revint seule par la rue La Fontaine. Par extraordinaire Merlot n'était pas sur le seuil de son cabaret ; Julie crut qu'elle s'était trompée sur le compte du valet de trèfle, et continua sa route, bien certaine que les cartes ne mentiraient pas. Effectivement, non loin d'Auteuil, elle entendit un pas d'homme qui résonnait sur le pavé de la route.

Elle ne se retourna pas : toutes les femmes voient par le dos, et Julie reconnaissait que VhoTïiîne brun s'avançait, elle marcha plus lentement ; au bout de la route Merlot l'aborda. En femme adroite, la blanchisseuse ne répondit rien à la déclaration du traînecaisse qui, rassemblant tous ses moyens de séduction, y allait tambour battant.

Merlot parla longuement, offrit des boucles d'oreille à cette femme, et demanda, plutôt qu'il n'obtint, la p*ermission de l'ac-

compagner chaque soir à la même heure.

Pendant un mois le même manège se continua, et les présents de toute nature allaient leur train. Merlot consulta la tireuse de cartes qui recevait aussi les confidences de la blanchisseuse , et qui tirait de bons profits à faire parler les cartes suivant les désirs de ses deux clients. Cette vieille avoua au tambour que la Belle-en- Cheveux s'attristait de sa maigre position de blanchisseuse et qu'elle cherchait à s'établir. Le mot fût un éclaircissement pour Merlot; il offrit le même jour son comptoir à Julie qui se fit prier longtemps et demanda promesse de mariage.

Merlot promit le mariage : en paroles cela est si vite conclu! Il n'y faut ni maire, ni prêtre, ni notaire, ni bans. Le lendemain la Belle-en-Cheveux trôna dans le comptoir d'^ mon Désir et n'eut pas de peine à éclipser la voisine Noguet. 11 y eut le soir un grand festin de fiançailles auquel assistèrent tous les drôles qui avaient inauguré le cabaret et qui amenèrent leurs amis, sans compter les amis des amis.

Un des nouveaux se faisait remarquer par sa tenue au milieu de ces gens débraillés : c'était un jeune homme, pâle et maigre, d'une trentaine d'années, qui portait un habit noir râpé boutonné jusqu'au cou, à ce cou une cravate blanche cherchant à dissimuler la noirceur de la chemise, de grands cheveux gras, rejetés en arrière pour conserver la majesté du front rasé aux angles. Il fut présenté sous le nom de Faust^ avec les titres d'ouvrier-poète-cordonnier. Au

iO LES DECX CABARETS DArTEtlL.

milieu du repas, il improvisa quelques vers, sur la chevelure d'aigle de la maîtresse du logis ^ puis son introducteur expliqua à la société quel honneur devait rejaillir sur elle de la présence d'un ex-président de goguette. On applaudit, et le poète-cordonnier fut prié de lire quelques poésies. Faust refusa d'abord en donnant pour excuse a qu'il n'était pas en voix, » et cependant il ne demandait pas mieux que de réciter quelques pièces de grands et illustres poètes, ses supérieurs, un poète-charpentier, duVar, etla dernière ode de l'illustre potier d'étain de Meaux-, mais l'assemblée réclama avec tant d'instance l'audition des vers de Faust, que celui-ci se leva et déclama la fameuse pièce des Alvéoles du cœur.

Merlot n'avait pas l'esprit bien cultivé; cependant il était au comble de l'enthousiasme de compter parmi ses hôtes un poète.

Il n'y a pire orgie que l'orgie du vin bleu; elle est âpre, cruelle et prodigue en coups de couteaux ; elle donne à tous les buveurs le vi?i mauvais \ aussi n'est-il pas rare de

Faust déclrimant les alvéoles du cœur.

voir aux barrières d'aimables compagnons qui reviennent les uns sans nez, les autres sans oreilles, qui étaient partis très-joyeux, leurs cartillages au grand complet. Le vin

42 LES DEUX CABARETS d'ACTEUIL.

bleu de Merlot commençait à produire son effet: l'un des convives avait pris la parole et contait son histoire à qui voulait Fenten^ dre ^ il prétendait souffrir souvent la soif du boulanger ^ qui est un mot pour exprimer la faim. L'ivresse avait rendu à ce malheureux tous ses souvenirs tristes, et il chantait pour oublier sa femme et ses enfants, mais sa chanson était plus douloureuse quun enterrement.

— Ahl mesamis! chantons... cane vient pas si souvent le temps de boire, chantons!... Qu'est-ce qui chante... là, je veux de quoi Rigoler, moi.

— Veux-tu. dit le poète-ouvrier ivre, écouter ma chanson sur les Jésuites?

— Bah I dit Thomme, tes Jésuites, ils sont finis... à bas les Jésuites, il n'y a plus de Jésuites.

— Tu crois ça, dit le poète-cordonnier, dont Tamour-propre était blessé d'entendre ses Jésuites traités de chimères...., et ta fille ?

A cette brusque question, l'homme inerrogé se leva blême; ses lèvres blanchi-

LES DEUX CABAUETS d'ACTEUIL. 43

rent, ses yeux s'illuminèrent de flammes et il se jeta avec une bouteille sur le poèteouvrir eu poussant un hurlement semblable au cri des sauvages.

— Ma fille, malheureux, tu as le cœur de me lu rappeler!...

Il cassa la bouteille sur le front du poète qui tomba ensanglanté. Tous accoururent à l'instant, renversèrent les tables pour séparer les deux combattants; en un clin-d'œil, l'homme à la bouteille fut entouré de dix personnes qui le prenaient à la cravate, qui déchiraient ses habits; cependant celui-ci tout en se débattant, criait comme si on l'eût assassiné et quoiqu'il fût tenu par vingt bras, il faisait des bonds qui avaient réussi à le dégager -

— Làchez-moi...., il me mord, hurla-t-il enfin d'une voix terrible!

On avait oublié le poète-ouvrier qui revenu à lui, sous la table, enfonçait ses dents dans les jambes du malheureux.

Ainsi se termina la grande soirée pour la réception de la Belle-en-Cheveiix; cet événement ne détruisit nullement la bonne ami-

tié des habitués de Merlot qui continuèrent à fréquenter le cabaret ; cependant les affaires de Merlot prenaient une déplorable tournure. Après les six premiers mois vinrent les comptes de fournisseurs qui arrêtaient le crédit, au cas où leurs factures ne seraient pas acquittées. Or, ce n'étaient pas les habitués du cabaret qui remphssaient le comptoir: jamais ils ne payaient un rouge liard.La Belle-en-Cheveux, de son côté, dépensait de folles sommes en toilettes ; elle voulait être bien habillée \ elle imita niaisement la beauté fainéante des dames de café parisiennes. Merlot, poussé à bout, courut chez sa mère qu'il ne voyait plus depuis la fondation du cabaret ; la pauvre femme était encore plus amaigrie qu'à l'ordinaire 5 elle avait entendu parler dans le village des orgies nocturnes qui se passaient A mon Désir \ elle savait quelle espèce de femme dirigeait la maison et la conduite de son fils ; ces raisons ne contribuaient pas à lui rendre sa santé. Madame Merlot se dit qu elle devait dévorer son chagrin, mais c'était le chagrin qui la dévorait. Toute la journée elle pensait à son

LES Î)KUX CABARETS D'AUTEUIL. ÀO

fils; elle pesaitses mauvaises actions passées pour arriver à la connaissance des mauvaises actions futures.

Merlot entra avec la mine humiliée d'un pécheur repentant; cette fois sa mère ne se laissa pas prendre à ses faux airs de contrition.

— Que veux- tu ? lui dit-elle avec un semblant de froideur.

— Ma mère, dit le tambour, pardonnezmoi.

Allez donc résister à un fils qui se jette à votre cou et qui pleure , car Merlot s'était donné beaucoup de mal en chemin pour trouver deux larmes. Il raconta comment les créanciers allaient faire saisir le mobilier, les boissons, le matériel du cabaret; qu'ainsi il se trouverait sur la paille avec son enfant.

— Comment, s'écria la mère, tu as un enfant?

— Oui, ma mère, ma femme est grosse.

— Et tu n'es pas marié !

— Si nous avions eu l'argent nécessaire pour les frais de l'église, le mariage serait déjà fait.

40 LKS DEUX CABARETS D'ACTEUIL.

— Alors pourquoi, au lieu de faire la débauche avec un tas de gens qui sortent on ne sait d'où, n'as-tu pas mis en réserve une petite somme pour te marier?

— Hélas ! ma mère, je ne connaissais pas encore cette femme que j'adore.

— Envoie-moi-la , dit madame Merlot, que je lui parle.

Le cabaretier revint chez lui, très-heureux de la tournure que prenaient ses affaires. Il donna ses instructions à la Belle-en-(^heveux, lui recommanda d'écouter attentivement les avis de sa mère, surtout de ne pas démentir la grossesse dont il avait parlé, et lui indiqua les moyens de faire un siège en règle à la bourse de la vieille bavarde. Cette fille, quoique niaise, était assez rusée pour jouer ce rôle ^ elle se plaignit vivement de l'inconduite deMerlot, delà facilité avec laquelle il ouvrait des crédits énormes -, elle fit tant et tant de doléances sur l'état criminel dans lequel elle vivait non mariée que madame Merlot plaignit vivement une fille aussi honnête d'être tombée entre les mains d'un homme tel que Merlot

LES DEUX CABARETS d'ALTEUIL. 47

— Attendez-moi, dit-elle, quelques minutes, je vais voir si je puis faire quelque chose pour vous.

48 LES DEUX CACARETS D'AITEUIL.

La mère crédule laissa sa future bellefille dans la première pièce et resta quelque temps sans reparaître. Julie, qui se doutait d'un mystère, appliqua son œil à la serrure et aperçut madame Merlot qui écartait avec précaution les draps et le matelas du lit, et qui fouillait dans la paillasse. Elle en tira un petit sac qui rendit un son d'or. Ces observations suffirent à la Belle-en-Cbeveux, qui se retira aussitôt à un autre bout de la chambre et s'assit tranquillement sur une chaise, de telle sorte que madame Merlot, en venant lui apporter cinq pièces d'or, ne se douta de rien.

— Ah I dit Merlot en faisant sauter for dans sa main, elle a donc coupé dans le mariage.

— Oui, répondit la Belle-en-Cheveux, et j"ai découvert le moyen; et elle raconta fhistoire de la paillasse.

Huit jours se passèrent à former des pro-

jets concernant le petit sac de madame Merlot ; au soir, le cabaretier eut une révélation :

— Tu es malade, dit-il à sa maîtresse?

— Pas du tout, répondit-elle.

— Tu es malade, couche-toi?

, La Belle-en-Cheveux ne comprenait pas; il fallut que Merlot lui expliquât son projet.

— Tu es couchée, tu envoies chercher ma mère pour te soigner pendant mon absence. Ma mère vient; pendant ce temps j'entre chez elle, n'importe comment, et je cours à la paillasse.

. Ce projet fut aussi vite exécuté que conçu; Merlot s'introduisit par escalade le même soir dans la petite maison de sa mère , brisa un carreau et trouva tout de suite le sac aux louis. Personne ne l'avait vu ; car la rue Boileau, où fut commis le vol, est la rue la plus déserte d'Auteuil. Seulement le lendemain de grand matin, madame Merlot vint au cabaret et monta dans la chambre où demeuraient son fils et Julie :

— Vous êtes deux malheureux, leur dit-

elle; vousm'aveztrompée, VOUS m'avez volée. Je ne porterai pas plainte , mais prenez-y garde, un crime en amène un autre ; d'autres seront moins bons que moi et vous dénonce ront... Vous finirez mal tous les deux, je vous le dis. Je t'ai beaucoup aimé, mon fils, et je t'aime encore... mais tu n'es plus mon fils, car tu m'as donné au cœur un coup dont je ne me relèverai pas... Je ne vivrai pas longtemps après ce vol, qui est un assassinat, et j'en suis heureuse; au moins ne verrais-je pas les crimes dont tu te rendras coupable.

Merlot était interdit; il voulait hasarder quelques mots de défense et nier son crime.

— A quoi bon, dit Mme Aferlot, je lis sur ta figure que c'est toi qui as escaladé mon mur : tiens, voilà une meilleure preuve, reconnais-tu cela?

Et elle jeta sur le lit un tire-bouchon de marchand de vins que Merlot avait laissé tomber dans la cour.

Adieu, mon fils, dit-elle; tant mieux pour toi si ma mort peut t' éclairer et te ramener à des sentiments plus honnêtes.

La brave femme sortit aussi résolument qu'elle était entrée ; mais, dans la rue, une défaillance la prit, et quelques habitants du pays la ramenèrent chez elle. On la coucha^

o2 LES DEUX CABARETS d'AUTEDIL.

le délire s'empara d'elle pendant huit joursi Elle mourut tranquillement, sans recevoir des nouvelles de Merlot qu'elle fit demander plusieurs fois, et qui répondit : firai demain. Mme Merlot n'ayant pas laissé de testament, le peu qu'elle possédait, c'est-àdire son mobilier, retourna aux mains de son fils, qui ne regretta qu'une chose, ce fut l'extinction de la rente que touchait sa mère de son vivant.

Nous avons laissé depuis bien longtemps le cabaret d'^l mon Plaisir sans donner de ses nouvelles, par une raison très simple. La vie calme et tranquille est sujette à peu d'événements, et il est plus facile d'intéresser avec Cartouche qu'avec le pasteur Oberlin. Mme Noguet, une fois sa curiosité satisfaite, ne s'inquiéta plus guère de la concurrence de ses voisins. Elle n'apporta qne davantage d'activité dans ses rapports avec la Flotte-Céleste, qui continua comme par le passé à venir vider bouteille A mon Plaisir. Les bons vivants d'Auteuil, pour récompenser les services de la cabaretière, préparèrent même une surprise pour sa fête.

Ainsi, un soir, Merlot entendit-il avec grande surprise, une musique inaccoutumée dans la rue La Fontaine. Trois violons et une clarinette marchaient en avant, jouant avec enthousiasme l'air: Où peut-on être mieux...; derrière venaient deux par deux les membres de la Flotte-Céleste, leurs femmes au bras et d'énormes bouquets au poing. Ce cortège défila avec une certaine solennité devant Merlot et entra dans le cabaret Noguet, où les reçut la femme du vigneron, toute émue de la surprise que lui avaient ménagée ses habitués.

11 y eut grand repas dans la soirée et grand bal toute la nuit.

^- S'amusent-ils, ces gens-là? dit Merlot à ses amis.

— Mais aussi, c'est tous gens qui possèdent, qui sont propriétaires, qui sont riches... Ah ! je voudrais les tenir dans un petit coin.

— 11 faut attendre, dit un autre.

— Est-ce que les cabaretiers en face, demanda un nouvel interlocuteur, sont riches ?

— Je crois bien, dit Merlot, des avares.

oi LES DKCX CABARETS d'aL'TEDIL.

VOUS le savez aussi bien que moi, qui nous ont refusé le crédit.

— Et tu les laisses tranquilles?

— Il n'y a rien à faire, dit Merlot. Cependant cest eux qui me ruinent, ils m'enlèvent toute la pratique d'Auteuil, ils m'empêchent de vendre, ils me ruinent, car mon cabaret n'ira plus longtemps.

— Il faut alors qu'ils te donnent la moitié de ce quils ont, dit un des buveurs; s'ils ne veulent pas te donner et ils ne voudront pas, il y a un moyen c'est de prendre.

— Tu crois, dit Merlot.

— Sans doute ; seulement il faut savoir prendre adroitement, puisque la société actuelle est si mal organisée qu'elle traite ce droit de vol, et quelle condamne le vol : en im mot. au lieu d'aller hardiment chez ton voisin, la tète haute, en plein jour, lui dire : <( Frère, donne-moi la meitié de ce que tu as, » il ne s agit que d'y aller la nuit, de ne rien dire, et d'entrer en possession de cette moitié due parles lois naturelles, sans aucune explication. Cependant s'ils se réveillaient, et qu'ils n'eussent pas l'air contents,

Les deux cabarets d'autedil. 55

on leur explique l'affaire avec un bon couteau.

— C'est une idée, ça, dit Merlot.

— Ah! il faut réfléchir, dit l'orateur ; nous sommes quatre ici, quatre bons enfants; pendant huit jours il faudra voir à prendre des informations. Voilà Faucheux et Diard qui ne sont pas connus dans le pays, ils iront boire A mon Plaisir, et tâcheront de savoir la route que prend l'argent du comptoir.

Ce plan était d'une telle simplicité, qu'il fut immédiatement approuvé par les quatre amis qui burent à la santé de l'entreprise. Deux jours après, Faucheux et Diard, déguisés en compagnons , obtinrent la permission de dormir sur un banc dans le cabaret des Noguet. La cabaretière emporta, suivant son habitude, la recette du jour avec elle, ce qui fit penser aux deux associés que l'argent devait dormir dans une pièce du premier étage. Il ne s'agissait plus que de trouver un moyen de dévaUser les Noguet sans bruit et sans avoir besoin de recourir au meurtre. Un complot se tint chez Merlot,

86 LES DEUX CABARETS d'AUTEDIL.

et il fut décidé qu'à la prochaine nuit noire on s'introduirait dans le jardin d'^ mon Plaisir et qu'on mesurerait la hauteur des fenêtres pour tenter une escalade. Ce moyen fut accepté , mais délaissé à cause du bruit que feraient les carreaux en se cassant, bruits qui réveilleraient immanquablement les Noguet. On s'arrêta au projet de défoncer les volets du rez-de-chaussée ^ l'affaire paraissait immanquable et devoir être couronnée d'un plein succès. Un simple incident dérangea tout; Noguet, en se levant de grand matin, remarqua par hasard de nombreuses traces de pieds dans le jardin, derrière sa maison -, il ne comprit pas d'abord toute la portée de ces indices ; cependant, par instinct, il suivit ces traces de pieds d'autant plus visibles qu'il avait plu la nuit, et qu'aucun, voyageur n'avait pu encore en détruire Tempreinte. Les traces s'arrêtaient au cabaret d'^ mon Désir. Le vigneron frissonna et alla vitement réveiller Céleste, l'homme aux bons conseils.

— Il y a tout à craindre de nos voisins, dit celui-ci, et je crois qu'il faut n'avoir l'air

LES DEUX CABARETS d'ACTECIL. 57

de rien. Seulement, tous les soirs, la Flotte s'en ira comme à l'ordinaire, mais reviendra faire bonne garde chez vous, en passant par la ruelle des Loups.

La Flotte-Céleste veilla inutilement deux nuits et traitait déjà de chimères les craintes du vigneron, lorsque le lendemain, vers une heure du matin , on entendit un bruit particulier qui ressemblait à celui que fait un menuisier en trouant une planche. Les protecteurs des Noguet se tinrent sur leurs gardes et ne dirent plus un mot... Le bruit continuait ; bientôt on put distinguer la musique de la scie , puis le bris d'un carreau, puis l'ouverture de la fenêtre. Quatre hommes entrèrent par cette ouverture et se dirigèrent vers l'escalier. Ils allaient'entrer dans la chambre ii coucher des cabaretiers, lorsque Céleste alluma brusquement une chandelle et sauta résolument sur le premier entrant. C'était Merlot ; un second fut arrêté; les deux donneurs de renseignements, Diard et Faucheux, parvinrent à se sauver^ mais ce ne fut pas pour longtemps. A peine en prison, Merlot, dans l'espérance d'avoir sa

LES DELX CABARETS D AUTBL'IL.

grâce, donna de tels renseignements sur les liabitués de son cabaret, que tous furent arrêtés.

Ainsi finit l'existence du cabaret A mon Désir ; les Noguet tiennent toujours A mon Plaisir. J'y ai bu un jour de grosse ciialeur.

UN

QVINQIJET

Il n'y a pas longtemps, peut-être deux ans Soissons, qui est une ville calme et tranquille, de mœurs honnêtes et douces, une ville réservée, enfin une ville qui sait se te-

nir sans trop faire parler d'elle, Soissons était tout sans dessus dessous. Elle courait par toutes les rues, elle se remuait comme en mal d'enfant, elle avait la sueur au front de sesihabitants.

Un antiquaire de mauvaise foi lui auraitil contesté l'authenticité de son nom de Siiessonium^ ainsi qu'il est arrivé à une de ses voisines, Laon en Laonnois, une pauvre ville qui crie de toutes ses forces du haut de la montagne : Je suis Bibrax. Ce à quoi Reims, répond : C'est moi qui suis Bibrax, j'en ai des preuves certaines. Un petit village d'auprès, Bruyères, dit à son tour de sa voix flùtée : Vous me la baillez belle avec vos prétentions, Bruyères seul est Bibrax. Dans un autre coin, Braisne met les poings sur les hanches et veut aussi être Bibrax, la fameuse Bibrax de Jules-César, la Bibrax des Commentaires. Bien d'autres encore, villes, bourgs, villages et hameaux deviennent très-pàles et prennent le mors aux dents si on ne leur accorde pas l'honneur d'être V unique Bibrax. Je prends là un des coins les plus inconnus de l'archéologie pro-

QUINQUEl. 63

vinciale, mais les savants parisiens se chamaillent pareillement pour d'aussi graves motifs.

Cependant , il n'était arrivé à Soissons semblable malheur; elle avait le droit de s'appeler, dans les dictionnaires de géographie, Sîiessoniwn, comme devant. Alors un amateur avait mis en doute rauthenticité de son fameux tableau de Rubens , de ce chef-d'œuvre, de cette Adoration des Bergers, qu'on ne met en lumière que les jours de fêtes carillonnées, qu'un rideau préserve des intempéries des saisons.

Personne n'avait médit du superbe Rubens de la cathédrale de Soissons, excepté moi. Ce Rubens n'est malheureusement qu'un Schopin, et un triste Schopin. Oui, il y aurait là de quoi remuer une population tout entière, et je sais qu'il me sera impossible désormais de m'aventurer au milieu des Soissonnais après une telle accusation ; mais tôt ou tard la mystification que subissent mes presque compatriotes depuis tant d'années aurait été découverte ; autant vaut aujourd'hui que demain chercher à les désil-

m QCINQUET.

lusionner. Désormais une sage expérience en matière de peinture leur donnera cette précieuse défiance nécessaire à tous les possesseurs de Rubens.

Ce n'était pas cela encore. Et quoi donc pouvait avoir remué tant de jambes, allumé tant d'yeux, donné le branle à tant de bras? Lisez V Argus! V Argus est (inévitablement vous l'avez deviné) le journal politique, littéraire et agricole du pays. En tète, en gros caractère, à l'article premier-Soissons, se peuvent lire ces lignes : « Demain, notre cité sera éclairée au gaz, à six heures du soir. Il faut remercier le conseil municipal en masse de chercher à embellir la ville et de faire jouir nos habitants des avantages de la civilisation. Nous sommes dans un siècle de lumières. » Le lendemain Laon, en ville jalouse, répétait dans son journal quelques lignes, et les faisait suivre des plus tristes réflexions, accusant ses conseillers municipaux d'avoir seulement construit des trottoirs et de refuser le gaz à une population, fille de Bibrax. Trois jours après, Château-Thierry, en ville humiliée, réimprimait

dans sa feuille d'annonces l'article de Soissons avec les réflexions de Laon ; et les révélations navrantes du dernier journaliste disaient assez aux habitants de Château- Thierry que la municipalité n'était pas assez riche pour doter le pays de trottoirs ni de gaz.

Ces trois rivalités bien établies, il nous faut suivre les Soissonnais, tout heureux d'avoir voté la mort des réverbères, et qui attendent avec autant d'émoi qu'une éclipse de soleil l'apparition du gaz. Dans la province, on s'inquiète d'une mouche : on va jusqu'à admirer sérieusement les illuminations de la fête du roi. Ces illuminations consistent en deux ifs de bois blanc, chargés de lampions qui brûlent gravement devant la porte de la préfecture. Le commissaire de police jouit d'un demi-cercle de lampions au-dessus de sa porte ronde 5 le maire a six lampions sur sa fenêtre : c'est tout. Cependant quelques zélés citoyens coupent une chandelle en huit, et rangent solennellement en bataille ces huit preuves de leur attachement au gouvernement. Les deux ifs du

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préfet, le demi-cercle du commissaire, les six lampions du maire et les bouts de chandelles occupent énormément la ville. Tout le monde va les voir-, ces illuminations dérangent les habitudes-, les familles se couchent beaucoup plus tard qu'à l'ordinaire. Le lendemain, quelques curieux se disent très- fatigués d'avoir ainsi couru. On discute sur les illuminations. — Avez-vous vu celles de la préfecture? — Elles n étaient pas aussi brillantes que de coutume. — On voit bien, dit un jaloux, que M... a été nommé capitaine de la garde nationale, il a illuminé. — C'est un homme pétri de vanités, répond un autre.

Puisque quelques lampions amènent d'aussi longues controverses, que devait être l'importation du gaz à Soissons? Le mot de l'Évangile : Et lux facta est ! reïid bien les impressions des provinciaux quand l'allumeur municipal vint mettre, non sans trembler, le feu à ces machines jusque-là étrangères pour lui. La première détonation renversa net par terre l'allumeur accoutumé à l'inflammation tranquille et peu tapageuse

QUIWQUET. 67

des réverbères du pays. Paul de Kock se sçrt d'un système de plaisanteries qu'il a complaisamment employé dans son œuvre; je ne sais s'il l'a inventé, mais il en a le monopole. Au fonds, je crois que Pigault- Lebrun l'avait déjà mis en pratique avec succès. Voici ce procédé usé aujourd'hui : Dans un dîner bourgois, la salière est renversée par hasard sur la nappe, ce qui remplit de terreur une vieille dame qui se cramponne à la même nappe. Les plats sont bouleversés 5 la table tombe-, la société est toute émue-, les enfants se laissent choir de leurs chaises sur la patte d'un chien qui aboie; le père se jette sous la table à la recherche de son enfant, et renverse une chaise qui entraîne avec elle un guéridon, la commode, tous les meubles. Quelques convives hors d'eux roulent par les escaliers, et rencontrent la servante qui apportait de nouveaux plats. Dans ce pêle-mêle étourdissant, il s'en faut de peu que la maison ne tombe à son tour. Paul de Kock ne l'a pas encore osé.

Sans nous servir des clichés plaisants de

cet homme que la littérature moderne regarde trop de son haut, je suis forcé d'avouer que la chute de l'allumeur fut imitée par bon nombre de Soissonnais que l'explosion avait terrifiés. Si Y Argus avait paru le lendemain, la cause du gaz était perdue. Sans plus attendre, les trembleurs courent à toutes jambes dans leurs familles^ d'autres allèrent propager la nouvelle de l'explosion dans les cafés. C'est là que se tiennent les nouvellistes du pays; c'est là que se discutent les affaires de la France, sans compter les affaires publiques et privées de la ville. Un substitut du procureur du roi qui s'aventurerait dans ces cafés en sortirait T esprit rempli de procès en diffamation. Or, justement, l'Estaminet Militaire avait longuement médit du gaz avant son apparition. Deux ou trois fois par an, les faits-Paris du Constitutionnel racontent qu'un portier et sa famille ont été tout à coup lancés au plafond et mis en pièces par une décharge d'oxigène. Et puis les fuites, la mauvaise odeur, les tuyaux qui éclatent et qui vous envoient tout aussi bien qu'un obusier des mitrailles de

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plomb, cela donne à penser aux provinciaux qui se composent ilo deux classes : les avances, les retardataires.

Les avancés sont des Attila qui brûleraient tout pour faire place au nouveau ; ils vont une fois par an à Paris, parlent fièrement de manger du roostbeef, un mets qui fait dresser les cheveux sur la tête du retardataire qui en est toujours au bouilli; jamais il ne digérerait un dîner auquel manquerait le bouilli avec sa ceinture de persil. Le Café Militaire était plus spécialement composé de retardataires. — Ah! si vous saviez, dirent en entrant ceux qui avaient assisté à la prétendue explosion. — Quoi? dirent les retardataires en flairant une mine de paroles. — Le gaz a sauté! — Nous l'avions bien dit! s'écrièrent-ils comme des oracles.

Et les commentaires les plus étranges, les plus saugrenus de se donner carrière. — On invente trop de choses aujourd'hui, ça ne peut pas durer. — Ils ne savent que faire maintenant pour s'abnner les membres. — De notre temps on veillait plus soigneusement à sa conservation. L'un des retarda-

taires alla plus loin, et dépassa en accusations contre le gouvernement tout ce qu'a de plus hardi l'imagination dun terroriste. « Il y a trop de monde en France, dit-il, il faut bien s'en débarrasser nïmporte comment. ^'ous avons l'Algérie, et ça ne suffit pas. Les ministres savent bien à quoi s'en tenir sur les chemins de fer, les bateaux à vapeur et l'éclairage au gaz, qui font sauter au moins de quatre à cinq mille bouches par an. ))

Cet orateur en cheveux blancs paraissait être écouté avec une grande croyance. Pendant que les retardataires donnaient carrière à leur fantaisie, le gaz inondait de lueurs la grande rue. L'allumeur, honteux de ses craintes, s'était relevé et avait continué plus dignement sa mission. Le Café Militaire, battu, se servit le lendemain du plat dénigrement. — Ce n'est que ça, le gaz, disait-il^ il n'y fait pas si clair! — Ah! dit en secouant la tète d'un air de regret un petit vieillard perdu dans le collet de sa redingote, du temps de Quinquetl...

Cette réticence qui contenait un hom-

mage, une larme, une biographie, ne fut pas entendue des habitués du café. Seul, je compris le petit vieillard, et mon œil qui rencontra le sien sembla lui dire ; Patience, je vengerai un jour Tinconnu de l'oubU de ses compatriotes.

Quiaquet! Ces huit lettres m'ont fait fouiller plus de trois cents volumes, avant d'avoir saisi la piste d'un renseignement sur cet inventeur ignoré. J'ai lu des quantités de volumes spéciaux trouvant des lampes à air inflammable, à coupole, à niveau intermittant, à niveau alternatif, à triple courant d'air, à pompe foulante, à couronne, à niveau constant, indépendantes de l'atmosphère. Faut-il parler des lampes d'un nom bizarre, les lampes astrales, titannes, ignifères, éolipyles, lycnomena? et les lampes en ique : lampes docimastique, pneumatique, hydrostatique, mécanique, sidérales d'applique, verziennes phariques, sans oublier la lampe éconofaique ! Quant au quinquet, l'inventeur et l'invention étaient d'une telle modestie, qu'ils ont été étouffés pa l'appareil orgueilleux et les mines hautaines

de leurs sœurs, les lampes. Cependant, à force de recherches, je lus dans un Dictionnaire technologique ces lignes empreintes de la plus grande malveillance : « Quinquet est le nom que le vulgaire a donné mal à propos aux lampes à double courant d'air, inventées par Ami- Argaut ; mais le nom de Quinquet ne mérite pas d'obscurcir celui d'Argant qui doit rester immortel. »

Qui doit rester immortel, n'est-ce pas une dérision? D'où sort-il cet Argant ., d'où vient-il, qu a-t-il fait? On croirait vraiment qu'il s'agit d'Argant le célèbre enchanteur, dont les romans de chevalerie sont tous remplis ; mais l'autre, il n'est pas de taille à lutter une seconde avec Quinquet. Du temps de Lebrun on méconnaissait Lesueur; TEm-^ pire tressa des couronnes à Girodet, tandis que Prudhon se mourait de pauvreté-, Argant, le lampiste, peut donner la main à Lebrun et a (iirodet : ce furent trois réputatations usurpées ; mais le temps, ce grand redresseur de torts, change souvent les statues en piédestaux, les piédestaux en statues. Que Quinquet quitte son humble position de

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caryatide et qu'il monte à son tour dans la niche que mes faibles outils lui ont trouée. En 1793,Quinquet était un simple ouvrier ferblantier chez M. Lardois, à l'enseigne du Chasseur matinal. Il est d'usage, à Soissons, d'indiquer aux étrangers cette enseigne, dont sont aussi fiers les habitants que les Anversois du puits de Quintin-Metsys. — Le Chasseur matinal est une girouette trèsouvragée qui, par malheur, est empreinte du mauvais goût de l'époque. Un chasseur, portant perruque en tète et fusil sous le bras, lève son œil ensommeillé sur le soleil qui pointe. C'est un chasseur vertueux ! Il est entouré d'une meute de chiens que jadis on trouvait parlants. Le merveilleux de cette œuvre de ferblanterie consiste dans le travail du soleil : chaque rayon est découpé à jour comme une truelle à poisson ; de plus, le bras du chasseur est mobile, attaché à l'épaule par un petit clou presque invisible. Quand le vent souffle avec violence, il fait dresser le bras du chasseur vertueux vers le soleil, ce qui met au comble l'enthousiasme des Soissonnaië, quoique cette girouette si

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artistique eût été exposée à une époque peu favorable aux oeuvres d'imagination, vers la fin de la Révolution.

Indépendamment du travail sculptural, le pinceau avait ajouté ses charmes à la girouette. Etait-ce une œuvre de coloriste? Je ne le crois pas, car il n'est pas resté trace de cette fresque sur fer-blanc. Seulement un des pans de l'habit conserve un fragment de peinture bleue, dont le ton m'a paru violent et cru. Tout versé qu'on soit en archaïsme de la peinture, il serait imprudent de donner une opinion positive sur la peinture du Chasseur matinal.

J'ai décrit avec le plus grand soin cette girouette, parce qu'elle rend hommage à la modestie de Quinquet.Il en laissa tout l'honneur à M. Lardois, qui était un homme nul et incapable : seul, Quinquet avait passé des nuits à la confection de ce chef-d'œuvre. Cette enseigne donna la vogue au magasin de ferblanterie, qui dès lors fut chargé de commandes difficiles. M. Lardois inventa des moules à gâteaux de Savoie d'un modèle tout à fait particulier ; -Quinquet suffi-

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sait à tout et continuait de garder ranonyrne.

Quinquet, d'une nature timide, aimait le travail pour le travail, l'art pour Fart. Que lui importait la popularité de son nom ? La renommée lui était bien indifférente ! et cependant il comprenait bien la Renommée, témoin celle quMl fit pour un confiseur de la rue des Rats, et qui subsiste encore assise sur un nuage, avec une forte science de raccourci. Quinquet serait peut-être resté toute sa vie ignoré dans îe fond de l'atelier de M. Lardois, si Pamour n'eut tout d'un coup changé de face sa manière de vivre.

Voyez-vous là-bas, près de la porte de Croï, un jeune homme en culottes courtes qui donne le bras à une jeune fille? La nuit vient; les ^renomWeb jabottent au bord des fossés, et leurs chants se marient avec les bruits calmes de la nature. Le jeune homme a le bras en ceinture autour de la taille de son amie -, ils ne parlent pas de peur d'interrompre le mélodieux concert de leurs cœurs. De temps en temps les deux amants s'arrêtent ; lejeune homme en culottes cour-

7b QUIXQOET.

tes pose ses lèvres sur les lèvres de sa compagne. C'est un remerciement de ce que vient de lui chanter le cœur de la jeune fille.

Depuis un mois Quinquet faisait le soir la même promenade sentimentale avec une petite couturière charmante, à qui on ne saurait appliquer ce vilain mot de consote dont la province gratifie toutes les grisettes.

Quinquet l'avait rencontrée dans un bal public et tout de suite il l'avait aimée. Leurs relations furent innocentes comme leurs cœurs ; un soir Quinquet fit sa déclaration de mariage avec toutes sortes d'embarras, crainte qu'il avait d'être refusé. La grisette dit bien vite un gros oui rempli de bonheur et de félicité à venir. Le lendemain, qui fut étonné ? M. Lardois, qui perdait à ce mariage un bon ouvrier, un artiste, fauteur ignoré des sculptures du Chasseur tnatinal. Car Quinquet avait dans une vieille bourse, huit cents livres d'économies, somme énorme pour le temps ; et il annonçait à son patron qu'il le remerciait des bons rapports qui avaient toujours existé entre eux'.

M. Lardois fit la grimace, non sans rai-

son 5 le célèbre ferblantier de Soissons se voyait à la veille de perdre sa célébrité ; car Quinquet en s' établissant essaierait naturellement de porter son art à la plus grande perfection ; le mystère se dévoilerait, tout Soissons saurait désormais que l'ouvrier inconnu jusqu'alors était l'auteur des merveilles de la boutique Lardoi s. Le ferblantier fit une de ces grimaces qui disparaît en un clin d'œil pour faire place à un masque d'amabilité. Il essaya de semer quelques inquiétudes dans l'esprit du naïf ouvrier sur la difficulté de se faire une position dans une petite ville. On sait ce qu'on perd, on ne sait pas ce qu'on gagne. La jeunesse, le mariage, les enfants ; bref, toutes les raisons bourgeoises qui ont cours sur la place de Soissons et autres villes.

Quinquet écouta tranquillement son ancien maître et répondit qu'il avait du courage, qu'il travaillerait nuit et jour. Alors, M. Lardois, battu, mit en jeu une nouvelle batterie de motifs , des raisons d'un ordre plus neuf, perfides comme le serpent. — Tu veux donc me faire concurrence , Quin-

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quet? — Oh! dit le naïf amoureux. — Me ruiner? continua M. Lardois. — Quinquet en eut les larmes aux yeux , et le ferblantier s'aperçut que son coup de réserve avait porté. — Tu sais bien, Quinquet, que la ferblanterie ne se vend pas comme du pain ; quand une fois on a monté son ménage, c'est pour la vie. 11 n'y a donc que le raccommodage, rétamage qui va un peu^ eh bien î deux ferblantiers à Soissons, ça serait de trop, mon garçon ^ il n'y aurait pas de quoi vivre. Moi, c est dans ton intérêt que je te parle ^ tu ne te doutes pas des frais d'un nouveau ménage. 11 faudra que tu établisses ta marchandise à des prix plus coulants ; la ferblanterie est déjà un mauvais métier... Les Auvergnats qui passent par la ville, qui fondent des cuillers, qui rétament, nous enlèvent le plus clair de notre affaire. Ahl tu aurais dû réfléchir un peu !

Quinquet, qui était un esprit irrésolu, faible, et dont la tète était aussi mobile que les girouettes qu'il confectionnait, prit toutes ces raisons pour de l'argent comptant. H avait fait les plus beaux rêves la nuit, sans

QUINQLET. 79

penser à y ajouter le conditionnel des gens d'affaires. Aussi les paroles de M. Lardois lui firent-elles apercevoir un abîme terrible.

— Je ne pensais pas à m'établir tout de suite, dit-il. — Vois donc, mon garçon, situ n'avais pas manqué de confiance; malheureusement, tu as le caractère un peu en dessous. J'avais déjà pensé à une affaire pour toi , et une bonne, où il y a de l'argent à gagner. — Bah! dit Quinquet en se précipitant dans cette nouvelle voie. — Mais, dit M. Lardois, il n'est plus temps aujourd'hui.

Quinquet devint soucieux 5 le ferblantier l'observa, et craignant d'avoir été trop loin, il ajouta un « cependant » plein d'avenir.

— M. Cor a été dans l'intention de se retirer des affaires, et il aurait volontiers cédé à un jeune homme honnête qui offrirait quelques garanties. — Je croyais, dit Quinquet, que son commerce n'allait pas du tout.

— Qui est-ce qui t'a mis ces idées-là dans la tête, mon garçon? Détrompe-toi, Cor se retire avec une petite fortune qu'il a gagnée loyalement dans sa boutique. Je connais Cor depuis trente ans ; il n'avait rien en s'éta-

blissant: il est arrivé à Soissons en sabots. 11 na pas fait d'iiéritage; avec quoi donc deviendrait-il rentier? Seulement, Cor savait prendre son monde ; il était actif , hon^ nête avec ses pratiques, il leur vend le prix qu'il veut. Rien qu'avec ses instruments de musique, Cor pourrait vivre ; il ne se passe pas de semaine qu'il .ne vende une flûte, un galoubet, des quantités de cordes à violon; et je ne parle pas de la quincaillerie , des mèches, des petites lampes. Ah! c'est une bonne partie ! Je donnerais bien ma boutique et tout ce qu'il y a dedans pour la moitié des marchandises de Cor. — Diable ! dit Quinqnet qui se vit à la tête de la boutique de Cor, c'est que je ne connais pas c commerce là. — En huit jours, tu en sau rais plus long qu'il n'en faut. — Et combie M. Cor veut-il vendre? — I>ne donnera pî sa maison pour un morceau de pain; mèm ji^ ne sais pas s'il vendrait aujourd'hui. — j S(t vais aller le trouver, dit Quinqnet. — Die» que tu es hurluberlu ! Les affaires ne se tn 1 how tent pas comme ca. Il te vendra le doub j ^a s'il voit que tu as envie. Laisse-moi le tàt j iy//.

Quelques jours après, l'adroit Lardois an- Donça à son ancien ouvrier que Corne cér derait son établissement qu'au prix de trois mille livres. On aurait dit à Quinquet un million quMl n'aurait pas été plus effrayé, il ne pouvait se figurer qu'avec huit cents francs on pouvait acheter une boutique de trois mille livres. Cependant l'affaire se fit 5 bientôt eut heu le mariage de Quinquet avec la jolie couturière qui fut installée triomphalement au comptoir. Cor assista au mariage avec la mine réjouie d'un homme qui vient de toucher huit cents francs, somme qui était le plus clair de ses gains depuis trente ans. Quinquet fît en outre deux billets à un an, endossés par M. Lardois.

es premiers six mois passèrent assez -bien. Madame Quinquet était fière de son mari qui lui avait donné le droit de porter chapeau, un des rêves éternels de la grisette de province ; mais le commerce n'allait pas suivant les désirs de Lardois. Cette boutique de Cor était le plus singulier amalgame d'objets passés démode, la lutherie s'y frottait à la quincaillerie, et la mercerie

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donnait la main à la.lampisterie alors dans Tenfance.

En lutherie , Quinquet vendit dans ces six mois une flûte dite traversière;'ceX objet ne permit pas au naïf commerçant d'amasser la somme nécessaire au paiement du premier billet. 11 alla trouver son ancien patron. — «Bonjour, Quinquet, dit celui-ci-, vous n'avez pas bonne mine ; est-ce que vous seriez malade? » Depuis que le garçon ferblantier avait acheté un fonds, Lardois ne le tutoyait plus et semblait lui porter des marques de déférence. — Ça ne va pas, le commerce. — Il n'y a rien de plus dur que les commencements, dit Lardois; j'ai été comme vous, moi, et je ne me désespérais pas. Voyez- vous, Quinquet, il ne faut pas sauter plus haut que ses jambes; pour arriver où j'en suis, j'ai bu de l'eau pendant dix ans et je dînais avec un morceau de fromage. Vous, vous êtes un garçon économe, rangé; mais on a remarqué dans vSoissons que votre femme portait chapeau, on a crié, il y a toujours des mauvaises langues. Je sais bien qu'il faut obéir d'abord aux caprices de sa femme.

Nous l'aimons encore, pas vrai Quinquet, nous sommes toujours dans la lune de miel; qu'est-ce que je vous disais de ne pas vous marier si vite... Ah! les jeunes gens veulent tous en faire à leur tête, et puis ils se repentent plus tard, quand il n'est plus temps. — Ce n'est pas ça, dit Quinquet, ma femme n'est pas coquette, elle a acheté un chapeau, il n'y a pas là de quoi nous ruiner. — Vous ne saurez jamais le calcul, Quinquet- avec vingt francs, on nourrit dix jours sa famille. Vingt francs d'un côté , vingt francs d'un autre, prenez dix sous même... Il n'y a pas de petites économies dans ce monde, et vous vous trouverez à la fin de l'année avoir une grosse somme en caisse. — Je n'ai malheureusement pas d'économie à faire, dit Quinquet, je ne vends rien. —Vous plaisantez, mon ami ; Cor vendait bien, lui. Ah! si vous me disiez, il s'est établi à ma porte un commerce pareil au mien, je comprendrais-, mais votre vente est forcée. — Ma femme est enceinte, dit Quinquet. — Voilà donc le grand mot lâché. Bigre, dit le ferblantier d'un ton plaisant, vous ne perdez

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pas de temps. Du reste, c'est tout naturel en ménage. Eh bien I Quinquet, nous irons au baptême. — Oui, le baptême, dit tristement Quinquet. — Je parie, continua gaiment Lardois , que madame Quinquet voudrait une fille et vous un garçon: moi, je suis de votre avis. Une fille coûte à établir, au lieu qu'un garçon, ça pousse tout seul ; ils vont à l'école, et ce qui vaut mieux, ils apprennent l'état de leur père, ils rendent des services. Vous avez un commerce tout prêt à lui donner. — Ahl le commerce ! s'écria Quinquet, qui rêvait sans s'inquiéter des paroles de Lardois ; il parut faire un grand effort sur luimême pour dire ce qui faisait l'objet de sa visite. — J'ai, dit-il, un billet à payer demain. — Ah ! oui , un petit billet de cinq cents livres; vous êtes en mesure? — Hélas I dit Quinquet, je n'ai pas le premier sou de ce billet.

Les propriétaires, les huissiers, les hommes d'affaires se ressemblent tous à un moment donné : quand ils ne reçoivent pas l'argent dû, ils deviennent froids, glacials, pâles, plutôt verts que pâles. C'est une es-

pèce d'habit de diplomatie qu'ils endossent sur leur figure et qui altère les honnêtes débiteurs. Quinquet eut eu commotion de cœur causée par la mine de Lardois. Sans s'en rendre compte, il entrevit vaguement le piège dans lequel il était tombé.

— Aie I aie I aie ! dit le ferblantier avec cet air de compassion plus terrible qu'un coup de sabre, comment allez-vous faire? A ce mot de comment allez-vous faire, Quinquet, l'homme le plus doux de la création, déchira, dans sa pensée, son ancien patron avec les ongles. Il devint criminel en dedans ; il se fit assassin moralement. Nous avons tous commis ces crimes innocents ; et Quinquet était bien excusable, lui qui allait demander conseil à Lardois, et qui s'entendait répondre : Comment allez-vous faire? Cependant il se contint et répondit simplement : a Je n'en sais rien. » Les gens qui ne dépensent aucune intelligence dans leur métier en ont tout à coup un trésor quand il s'agit d'intérêt, de choses d'argent, même les plus niais. Mais Quinquet se trouvait terrifié rien que par le mot argent.

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— Mais vous compromettez ma signature, dit Lardois-, j'ai endossé ces billets, voilà ce que c'est que d'être trop bon... 11 faudrait être cruel dans le commerce, le bon cœur vous perd. Et dire que j'en étais sur!

— Ah ! Seigneur! s'écria Quinquet la tête perdue. ~ Moi-même, je n'ai pas d'argent à la maison, dit le ferblantier jouant les lamentations. C'est la première fois que cela m'arrivera... Ohl dans mon pays!... Ne pas faire honneur à ma signature, je n'oserai plus me montrer devant le public. — Que faire? disait Quinquet. — Ecoutez bien, répondit Lardois, un seigneur des environs fait restaurer son château en vieux ; c'est une fantaisie. Il m'a apporté des modèles de ferblanterie qui doivent être exactement semblables ^ je n'ai dit ni oui, ni non, c'est de l'ouvrage à passer un an dessus tant il y a de travail. D'ailleurs, aucun ouvrier ne saurait faire cette besogne^ puisque vous dites, Quinquet, que votre boutique ne vous occupe pas, voulez-vous vous en charger? — Mais sans doute, dit Quinquet, je ne de-

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mande pas mieux que de m' acquitter envers vous. — Faut-il que je m'intéresse à vous, dit Lardois comme se reprochant sa prétendue bonne action ; je m'en vais courir la ville tâcher d'emprunter cinq cents livres, et ça ne sera pas facile.

Quinquet passa dix mois à sculpter la moitié de la commande , ces travaux lui étaient payés huit cents livres par Lardois, qui s'était réservé la part du lion. Ainsi, en six mois, le ménage toucha quatre cents francs. Mme Quinquet était accouchée d'un enfant mort -, les intérêts du premier billet impayé couraient. Le second billet arrivait avec cette désolante rapidité qui fait, pour les gens sans argent, une minute d'un mois, un mois d'une année. Cependant, malgré les couches de sa femme et une maladie qui se traduisit en une note terrible d'apothicaire, Quinquet travaillait avec courage. Il mangeait du pain de troisième , sans s'inquiéter des jaseries et des commentaires du boulanger sur une aussi piteuse consommation. La pauvreté honteuse dans les petites villes est la pire des pauvretés. Un

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commerçant qui mange du pain de troisième est bien mal venu.

Lardois n'ignorait rien de ce qui se passait dans le ménage ; de temps en temps il se frottait les mains, car sa vengeance se réalisait. Le ferblantier avait été blessé au cœur par le départ de son ouvrier ; sa plaie était aussi vive un an après que le jour où Quinquet lui annonça son mariage. Il n'y a rien de plus orgueilleux que le petit commerçant enrichi ; il ne comprendra jamais qu'un de ses ouvriers s'établisse. Il le regarde comme un esclave, comme un serf ^ il n'admet pas même son rachat.

Après avoir livré une partie des commandes, Quinquet s'arrêta. Il travaillait cependant toutes les nuits. 11 voyait à peine sa femme qui restait seule et triste dans la boutique, attendant vainement un acheteur.

Lardois accourut la figure insolente.

— A quoi diable pense votre mari, madame Quinquet; je suis là à attendre son ouvrage. — Mais, monsieur, il travaille. — Pourquoi ne me livre-t-il pas? — C'est ce que je lui dis; mais il fait un ouvrage plus

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pressé. '— Plus pressé, s'écria avec étonnement le ferblantier, plus pressé...-, mais si je lui avais dit à votre mari que j'étais pressé quand j'ai eu la bêtise de rembourser ses billets. Ce n'est pas des raisons : que diable! Il me doit de T argent-, je me ruine, moi, avec lui; je tâche de le tirer d'affaire, je me mets en quatre pour l'obliger... Ce n'est donc pas un homme d'honneur. Où est-il monsieur Quinquet, que je lui parle? A son atelier; j'y vais, dit-il en prenant la route de l'arrière-boutique. — Pardon, monsieur Lardois; mais mon mari... ne veut pas que personne entre dans son atelier. — 11 y a quelque chose là-dessous, pensa le ferblantier. Alors, prévenez-le. — 11 m'a recommandé de ne pas le déranger. — Tout cela est bel et bon, dit Lardois -, mais je ne suis pas tout le monde.

Et il se disposait à entrer, lorsque madame Quinquet l'arrêta en lui disant : — Je vais le prévenir, monsieur Lardois. Quelques minutes après, Quinquet apparut en costume de travail, les mains grasses et vertes comme les ouvriers qui confectionnent

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des matières cuivrées, la figure aussi verte que les mains. Le pauvre Quinquet se rappela seulement, en voyant M. Lardois, quil y avait des aiïaires graves entre lui et cet homme. 11 écouta tranquillement les récriminations de son créancier, qui ajourna les travaux à huitaine. Quinquet promit tout ce que demandait Lardois : il n'avait pas entendu un mot de la conversation.

Pendant ces huit jours, .Quinquet se renferma dans son atelier aussi mystérieusement que par le passé, sortant seulement pour prendre ses courts et modestes repas. Sa femme s'inquiétait de le voir en proie à un mutisme si obstiné, lui qui jadis faisait part du moindre de ses chagrins, de la moindre de ses jouissances. Le neuvième jour, Lardois apparut sur le seuil de la boutique ; les chiffres sont moins exacts que les créanciers. Madame Quinquet pâlit : elle ignorait si son mari était en mesure ^ mais elle soupçonnait de grandes catastrophes. — Eh bien! madame, dit-il, c'était hier et il n est pas venu. — Quinquet travaille, monsieur, nuit et jour. — Je vais le trouver à son atelier.

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— Oh I monsieur Lardois, dit la j eune femme, vous savez que ce n'est pas possible. — Bien, madame, fit fièrement le ferblantier; je me retire, mais pour prévenir mon huissier.

Ce mot d'huissier fait sourire les Parisiens-, mais en province, Fhuissier est sinistre comme la guillotine. La bourgeoise qui reçoit un papier timbré se trouve mal. En descendant à un degré inférieur, au village, on abhorre l'huissier. Dans quelques campagnes, un huissier n'ose exécuter une saisie de crainte d'être assassiné, C'est donc seulement au sein des hommes les plus civilisés que l'huissier est considéré comme un officier ministériel, digne d'être électeur, éligible et capitaine de la garde nationale.

La menace de l'huissier produisit sur madame Quinqiiet un tel effet que le ferblantier profita de son trouble pour s'élancer dans l'arrière-boutique.

Derrière l'appartement se trouvait une petite cour pavée qui menait à un appentis adossé à un mur mitoyen. Cet appentis servait d'atelier à Quinquet. Lardois s'arrêta dans la cour à regarder son ancien ouvrier,

92 QUINQCET.

qui, placé à un établi devant une fenêtre, paraissait réfléchir profondément. Il tenait à la main un vase de cuivre terminé par deux branches à angle droit, instrument inconnu à Lardois. Le ferblantier entra brusquement dans l'appentis -, Quinquet revint à la vie réelle en voyant son créancier, et il se troubla. — Qu'est-ce donc que cette machine, dit Lardois, que vous tenez à la main? — Oh ! rien, répondit Quinquet en cherchant à cacher l'instrument auquel il travaillait.

Lardois s'aperçut de son trouble et recommença ses demandes d'argent ; comme on s'en doute, le débiteur était aussi insolvable que précédemment. Cette fois les menaces du ferblantier ne parurent pas inquiéter Quinquet, qui répondit tranquillement : — « Patience, monsieur Lardois, je ne- serai pas long à vous payer. » Rien n'irrite plus un créancier quun accueil froid ^ le créancier est souvent heureux de sa position, et il se regarde comme supérieur au débiteur ; quelques-uns même sont désolés d'être payés, car leur domination d'un moment tombe à l'instant^ le créancier aime à être prié, sup-

plié, il jouit de sa royauté d'argent. Une famille qui pleure, qui se jette à ses pieds, les enfants qui le saisissent par son habit, tout ce spectacle de gens humiliés et pauvres le rend plus joyeux qu'un rayon de soleil en hiver. C'est de \ intérêt gratis que son argent lui rapporte... Quand le créancier s'est bien repu de ces larmes, de ces désespoirs et de ces drames intimes si poignants, il fait saisir.

Aussi Lardois, qui s'attendait à des supplications de ce genre, fut-il dérouté par la mine calme de son débiteur. Il se retira donc avec un air menaçant^ Quinquet, sans s'en douter, lui avait chevillé la vengeance au cœur. Le lendemain, l'huissier se présenta en parlant à la personne de Quinquet, il lui remit une assignation à comparoir devant le tribunal de commerce. Quinquet fut condamné avec accompagnement de contrainte par corps. Ces condamnations avaient été prononcées par défaut, car Quinquet ne sortait pas de son ateUer. Cependant il fut distrait dans ses travaux par sa femme, qui vint un matin, tout en larmes, lui annoncer

94 QCINQUET.

que l'huissier était dans la boutique occupé à inventorier les meubles et les marchandises.

Ah! la poignante chose que le recollement! Les artistes qui me lifont me com^ prendront. Afiieu les esquisses si chères, adieu les croquis d'amis, adieu les poteries, adieu les curiosités ! tous objets de souvenir qui font plus de mal à se séparer que la perte d'une maîtresse. Et avec quel dédain et quel mépris les huissiers traitent ces objets qu'ils qualifient, dans leur profonde ignorance artistique, de choses diverses. Mais Quinquet, lui, se souciait peu de la saisie de ses marchandises sans nom, âgées, invendables, il embrassa sa femme sur le front et lui dit : Patience, mon amie, patience !

Le soir,. madame Quinquet était assise sur une chaise saisie, travaillait près d'une table saisie, les yeux pleins de larmes, car chaque meuble semblait porter sur ses flancs en caractères de feu le terrible mot: Saisi/.., Quinquet entra, la figure étrange, égarée, ruisselante de bonheur. Il tenait à la main l'instrument bizarre qui avait si fort occupé

Lardois; cet instrument répandait une vive clarté par deux becs. Il dit à sa femme : « Tiens, vois! » Et ille dit d'un tel ton que la femme le comprit.

Le quinquet était inventé !

Ici est interrompue la chaîne de renseigne* ments. J'ignore quelle fut désormais la vie de Quinquet et de sa femme ^ tout ce qu'il m'a été donné d'entrevoir, c'est que Lardois devint le propriétaire de l'invention et l'exploita pour sa plus grande fortune.

J'ai un fauteuil qui ne vaut pas quatre sous -, quand on s'assied dedans, il grince comme une poulie mal graissée-, les vers l'ont mangé jusqu'à la moelle des os : ce-

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pendant je ne le changerai pas contre un empire.

S'il est plein de poussière, il est aussi plein de souvenirs.

Je l'ai acheté, il y aura tantôt douze ans, à la vente de mademoiselle Bauvois , marchande de tabac.

Mademoiselle Bauvois était une vieille fille,, jaune comme du tabac en carotte et plus ridée que les raisins d'hiver. Elle n'était jamais sortie de sa boutique , aussi jaune qu'elle ; la boutique était ridée par les obscénités des mouches.

A côté de mademoiselle Bauvois se tenait son frère, M. Bauvois, préposé à la vente du tabac à fumer ; mais il n'avait guère d'occupation.

Le gros de la besogne était pour mademoiselle Bauvois, qui pesait dans une balance de fer-blanc le tabac à priser.

Alors la mode était de priser^ aujourd'hui la mode est de fumer. Mademoiselle Bauvois a bien fait de mourir; elle n'eût rien compris à cette détrônation de la tabatière par la pipe.

Au-dessus de M. Bauvois se tenait accroché un important personnage à nez rouge, à grande perruque blanche. Toute son attention se portait sur les fléaux de la balance; il semblait prendre grand plaisir à voir peser le tabac. Il admirait cette longue succession de cornets en papier qui s'emboîtaient avec tant d'art les uns dans les autres. Son costume noir, qu'il gardait constamment et qui commandait le respect, indiquait qu'il avait dû remplir quelque importante fonction dans l'ancienne magistrature.

Sans doute ce magistrat irréprochable contribua puissamment au révisement des coutumes du Vermandois. Je ne Tai jamais vu rire, jamais il n'a soufflé mot; sa perruque était toujours soigneusement peignée ; sonnez aussi rouge un jour que l'autre.

Un matin, on a sonné le bourdon de la cathédrale : c'était la mort de mademoiselle Bauvois qui faisait trembler' la vieille tour de l'éghse.

Il n'y a plus de bureau de tabac dans la ruelle du Bloc ; d'autres ont fait des devantures ayec les soixante mille modèles de pipe

connus : pipes en terre et pipes en bois, pipes en porcelaine et pipes de Kummer, pipe.-i en racine et pipes en verre, pipes de l'Alsace et pipes de Marseille.

Toutes ces pipes se marient avec des faveurs de ruban rose, s'entrelacent, font la grimace aux tabatières.

Toutes les fois que je vais à Laon, je pense à Mlle Bauvois, à ses cornets, à sa boutique sombre, au juge au nez rouge, et je trouve les barreaux de fer de T ancienne boutique bien plus gais que la montre des modernes débitants de talDac.

Après la mort de Mlle Bauvois, on procéda à la vente. J'achetai pour rien le fauteuil où s'était assise si longtemps cette respectable demoiselle.

Sur e^ fauteuil, en curieuse tapisserie, se promènent des dames chinoises, un peu allongées, la mine dédaigneuse, les grandesmanches Tune dans l'autre, et, derrière elles, un petit. Chinois qu'on n'a pas jeté dans le fleuve J aune, afin de lui faire porter la longue ombre lie.

Mll( ,' Bauvois ne bro>sait jamais son fain

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teuil; la poussière avait fini par prendre un pied, puis deux, puis trois, puis dix. Plus moyen de la déloger. Je donnai le fauteuil à nettoyer.

Le tapissier jugea à propos d'y fourrer des élastiques. Des élastiques dans un fauteuil de 1773, contemporain de Diderot et de Boucher. Cet homme était imbu de préjugés modernes^ autant vaudrait un fond rose à un portrait de Rembrandt!

Quand je partis de Laon, je ne voulus pas laisser le fauteuil à ma mère ; elle ne le comprenait pas. Elle n'avait jamais eu un sourire pour les belles dames chinoises qui se promènent depuis si longtemps avec leur parasol.

On fit une boîte au fauteuil, qui grimpa tranquillement sur l'impériale de la voiture Laffitte et Gaillard.

Combien le fauteuil a été étonné de se trouver à Paris ! En a-t-il subi des déménagements et des emménagements !

il a vu la littérature de près, et il la méprise bien, sachant qu'elle ne donne guère à rire. Jl a vu quelquefois des enfants ai-

mables, mais il a vu aussi de cruels propriétaires.

Un jour, triste souvenir! un huissier s'est assis dedans. Le pauvre fauteuil fut saisi d'une terreur sans pareille, et il s'en est allé par la fenêtre, au risque de se casser une jambe

Le fauteuil aimait mieux sortir par la fenêtre que parla porte, avoir une jambe cassée et suivre son maître, que d'avoir la jambe saine et suivre Ihuissier.

Il sauta avec tant de dextérité qu'il ne se cassa rien, et il arriva le soir sans encombre à la rue des (lanettes. Mais il eut une grande douleur, il se trouva en compagnie d'un tas de vauriens de meubles, vagabonds sans aveu.

Un lit en bois peint, une commode en noyer, un secrétaire en acajou, une pendule en cuivre doré d'un style sans style, des vases de porcelaine peinte avec des bouquets eu fleurs artificielles sous verre.

Cela s'appelle un garni. Le fauteuil ne pouvait se lier avec ces étranges compagnons de tous les bois, de tous les pays, de

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toutes les époques, qui se prostituent à raison de 20 francs par mois au premier venu.

Le fauteuil s'ennuya dans cette vilaine rue des Canettes; il ne le disait pas, mais au fond il regrettait l'air de la montagne de Laon, le beau temps où il recevait dans ses bras mademoiselle Bauvois.

Moi, voyant son amère tristesse,je l'emmenai de la rue des Canettes, et je lui donnai, cette fois, de braves camarades avec lesquels il se lia intimement dès le premier jour.

Ce fut d'abord une petite horloge en bois qui coûte six francs , rue de la Barillerie ; elle était jolie, fraîche et pas trop tapageuse.

Elle ne sonnait pas l'heure; elle faisait seulement entendre un doux tic-tac, qui n'a rien de la brutalité de celui du moulin à vent.

Les dames chinoises continuaient à se promener, suivies de leur petit Chinois, et elles regardaient constamment les heures marcher à la suite des aiguilles.

Il y avait sur la cheminée un gros paysan de pot à eau en faïence blanche avec un bouquet sur la poitrine, composé de pissenlits verts et de pivoines rouges.

Ce pot à Teau se tenait coDstamment dans un saladier où de joyeux coqs bleus à queues rouges picotaient de longues herbes vertes.

Le fauteuil, le coucou, le pot à l'eau vivaient en paix modestement , se contentant de peu.

Un petit chat qui avait Pair honnête, s'en vint crier famine par la croisée. Je lui ouvris -, il mangea comme un goulu le restant du pot-au-feu de la veille.

Après il se mit à regarder avec ses grands yeux tout l'appartement, puis les meubles. Il s'inquiétait démesurément de Thorloge.

Et il commença à donner des petits coups de patte aux poids du coucou. Les chats voudraient communiquer leur mouvement perpétuel à toutes les choses de la création.

Quand il eut reconnu que les poids étaient trop pesants pour sa petite personnalité, il s'attaqua aux ficelles ; et les ficelles se laissèrent aller à un doux balancement , sans se douter combien elles compromettaient le cerveau du coucou.

Finalement, les deux ficelles prirent tant

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d'ébats avec le petit chat, que mon horloge de six francs mena une conduite déréglée. Le coucou devint fainéant, oublia de marquer les heures; au lieu de continuer son chemin à pas comptés, il se reposait en route, puis courait en avant pour se rattraper; il finit par se reposer tout à fait.

Le lendemain, je trouvai le gros pot à l'eau par terre, la bouche fendue, et son joli bouquet de pissenlits verts séparés des pivoines rouges.

Le chat avait aussi l'habitude de grimper sur le fauteuil ; quelquefois il y faisait un somme , quelquefois sa toilette. D'autres jours il entreprenait un grand voyage en partant des bras pour arriver au dos; il s'y tenait triomphalement comme sur un pic, et puis se laissait couler doucement jusqu'au bas.

Je le surpris plus d'une fois en contemplation devant les grandes dames chinoises, se demandant quel, pays pouvait produire d'aussi jolies créatures.

Son premier regard était pour elles en s' éveillant ; il les voyait en clignant de l'œil, et petit à petit son regard se faisait grand.

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Mais le chat ne paraissait pas heureux que le petit Chinois eût échappé au fleuve Jaune ; il lui jouait mille tours et ne manqua pas un jour de lui enfoncer ses griffes dans la figure.

Quand il eut terminé ses méditations sur les Chinoises, le chat fut ingrat envers ces pauvres dames, comme les enfants qui cassent leurs petits chiens de bois afin de voir Taboiement. L'insensé et immoral cinimal déchira la robe des Chinoises, voulant se rendre compte du dessous.

11 trouva du crin et de Tétoupel

A l'imitation d'un romancier, inventeur de châtiments particuliers , j'ai livré le chat à des mains cruelles. Ainsi fut-il puni de ses crimes. Je ne m'étendrai pas crûment sur la punition, cette question ne pouvant se traiter sans danger que dans un ouvrage de chirurgie.

Champfleury.

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