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JOUR DE LA STE CATHERINE

Québec, 25 Novembre 1885.

La neige et l'hiver nous sont arrivés, trop brusquement encore ^\a\^*^ssN^«*

enfants du peuple et les oiseaux frileux.

Chaque saison, néanmoins, rapporte, tour à tour, ses joies avec ses misères.

Les réminicences dû soir, réveillent les mauvais tout comme les bons souvenirs du passé chez ceux, du moins, que la tempête n'a pas encore trop engourdis.

Heureusement, notre froid glacial et nos frimats brumeux ne chassent pas tous nos oiseaux.

Il y a des moineaux tout comme des corbeaux qui restent.

Nos fauvettes de la famille, nos douces et gentilles petites filles demeurent blotties dans nos chaumières qui protègent aussi leurg mères si inquiètes de leur sort.

Leurs petits frères, moins timides et bravant les vents du nord, jetent au dehors des cris de joie ; folâtrent et courent,, glissent et volent dans nos rues, dans nos champs, dont la première neige revient blanchir la peau ou la chevelure, tout comme les années ont déjà blanchr, sans

retour, les têtes de nos grand-pères ou déjà saupoudré lefc mèches de cheveux de nos tendres mères.

C'est le temps pour les vieillards pas trop refroidis d'essayer de réchauffer en eux et de rappeler quelques bons et utiles souvenirs du passé, ne fût-ce que pour instruire ou amuser leurs petits enfants, en ce jour de raffollement et de leurs joies si naïves, lorsqu'ils voient tomber la première bordée de neige et le vent du nord en soulever la première poudrerie qu'il leur jette dans la figure pour rafraîchir leur teint rembruni par les chaleurs de l'été.

Une glissade dans la longue côte du passe, leur plaît toujours.

Une petite histoire auprès du poêle et qu'ils sauront bien transmettre ù leurs descendants ne sait rarement les ennuyer en ce jour de fête annuelle et si pleine de gaieté.

C'est par cette tradition et ces contes si sincères dans la famille que se forme l'his-

toire la plus vraie du peuple et qui transmet à la postérité les noms et les actions louables de ses plus humbles enfants tout comme les bassesses des plus hautains.

Rien ne saurait étouffer à jamais cette voix commune quand elle a parlé dans les hameaux en jetant ses échos tout autour des châteaux et jusque sur les toits des palais.

À l'abri de l'aquilon, je viens raconter au foyer un bien humble et vrai, récit et aux plus jeunes, l'histoire d'un humble moineau que j'ai connu vieux dans mon enfance, tirant d'une patte et battant de Taîle en ces climats rigoureux.

Il fut toujours content de pouvoir vivre sur ses vieux jours des provisions qu'il avait su ramasser sur la voie publique, après avoir indiqué aux siens l'endroit où placer leur nid pour gagner plus facilement leur nourriture et celle de leurs petits.

Il est mort comme tant d'autres, trop méconnu de ses contemporains, trop oublié

de ses disciples, et jusqu'ici dédaigné de nos grands historiens.

Essayons de le faire revivre un instant dans votre mémoire, mes enfants, vous qui êtes si joyeux de voir voltiger si gaiment ces oiseaux de neige qui nous reviennent en ce jour, danser leur ronde annuelle de la Ste Catherine.

Notre spirituel chroniqueur sur les vieux habitants de notre rue St-Jean, feu le Dr LaRue, a passé trop fièrement devant l'humble demeure du héros de mon histoire et sans détourner la tête un seul instant.

M. " Lemoine aux oiseaux " comme le peuple de nos faubourgs l'appelle, dans l'originalité naturelle de son langage, ou notre savant historien et prolifique ornithologiste,, comme le désignent les gros sa-

vants de la ville, M. Lemoine n'en a rien dit, non plus.

Et pourtant a-t-il écrit sur tous les sujets, parlé et reparlé de tous wste ^y^kas»..

chassé et rechassé dans tous les vieux châteaux.

Mais pour nous, hélas, il a semblé trop oublier nos boutiques, nos chaumières, nos oiseaux si aimés.

Il a préféré hanter les vieux manoirs.

Il vient encore de nous annoncer une nouvelle avalanche de légendes nobiliaires.

Compilateur impayable, tenant la pioche ou la pelle à la main, et sa sabretache rempli de parchemins, il remue sans cesse la terre ou la neige, monte ou descend les escaliers, fouille dans les cuisines ou dans les greniers, # il ébranle et sonde les murailles des vieux châteaux dans son insatiable ambition d'étonner les plus gros savants ou d'étourdir, encore plus,les étourneaux de tous les pays.

A chaque retour des saisons, il ne manque jamais de nous parler de novo du plumage ou du vol du même oiseau et de raconter ab ovo la vie qu'il mène en chantant tout près de ses créneaux ou de ses places d'eau.

Nos moineaux de place restent toujours plus ignorés ou négligés,

Dans notre noblesse volatile, tous le»

oiseaux 'les plus utileâ ne sont pas pourtant toujours des Condors ni des Aiglons, des Corbeaux ni des Goélands.

Notre peuple encore enfant aime de préférence les petits oiseaux de neige, ses colombes et ses pigeons domestiques, le& oiseaux de place qui rasent plus la terre et chantent sur les places publiques ; ceuxlà il ne les oublie jamais.

Je viens en causer aujourd'hui. A d'autres la tâche trop difficile d'illustrer les plus gros corbeaux.

Comme les cœurs tendres et compatissants je vois toujours avec plaisir les ébats plus naturels des oiseaux les plus petits, • mais plus choyés des enfants.

Quelle réjouissance, en ce jour, en les voyant voltiger si gaiment en file tout le long de nos rues, tantôt en glissant, tantôt en courant, revêtus de leurs plus chauds plu-

mages, puis aller s'abattre en peletoDS sur leurs nids journaliers, dans le voisinage de leur église ou de leurs casernes détruites, comme pour invoquer Notre-Dame .de bon secours ou prier en plein air le Dieu des armées.

Pauvres pigeons voyageurs, mais apprivoisés, demeurez donc nos hôtes enrégimentés, bien disciplinés et tous bien numérotés.

Ayez aussi vos joies et vos espérances.

Voici le temps de la moisson sinon de l'abondance.

Les enfants sauront bien demander à leurs pères quelques grains de froment pour vous nourrir suffisamment durant l'hiver.

Qui osera vous détruire ? la loi ? Non !

jamais ! Les enfants vous protégeront toujours. Ils sont vos meilleurs amis. Vivez en paix : leurs mères vous aimeront à leur tour. Aussi, les voyez-vous, ces moineaux de place, comme ils paraissent ras-

surés, comme ils demandent avec confiance à tous les passants leur nourriture de chaque jour.

Malgré leurs chants moqueurs, leur voracité, quelquefois trop gênante, sachons bien les protéger.

Racontons leurs services, leur histoire.

î)ans tous les pays, ils ont, dit-on, conservé les mêmes appétits, ■ les mêmes manières de voler, mais, en notre Canada, ils changent néanmoins de chant et de plumage, en ces temps d'hiver.

Plus gais que les pinsons ils réjouissent les étrangers et les étonnent par leurs chants entièrement inconnus dans les pays plus chauds, suivant le retour de la saison.

Leurs premiers cris de calèche ou de cariole fait battre de joie le cœur des marmots, accourir les vieux piétons, et toujours étonner les oreilles étrangères par leur langage si particulier dans nos parages.

Moineaux bienfaisants, pauvres cochers

de place, d'où venez vous donc ? Quel fût, dites-nous, le premier d'entre vous qui osât braver nos climats, endurer tant de misères pour venir à notre secours en temps d'orage, et la nuit comme le jour. Le feu, la vapeur et l'eau, les ballons ou l'électricité, rien n'a pu vous décourager encore, ni vous chasser loin de nous. Après nous avoir si bien mené au baptême, sur la terre, vous voulez donc nous conduire, à travers le cimetière, au ciel, à notre enterrement.

Encore une fois, nous vous aimons, mais dites nous avant, qui le premier est venu poser son nid sur la place publique pour nous servir avec autant d'empressement ?

Hélas ! répondez vous, comme tant d'autres bienfaiteurs du peuple, nous ne le connaissons pas. Les historiens se sont tus. Il est mort sans bruit. Son nom est inconnu de ses propres disciples, de ceux de notre temps, du moins. Enfants et compagnons de Jéhu, écoutez moi bien ! Votre premier patron, le fondateur de notre ordre, aujourd'hui si fortement établi en notre antique

cité, cochers de Québec, mes confrères, je vous l'assuré, notre premier apôtre fut le père Jean Baptiste Isoire dit Provençal !

Voilà un noble pour nous tous ! Sortons le de l'oubli et apprenons à nos descendants ce qu'il a fait dans Québec. Que le peuple l'ennoblisse, en son heure, puisque les historiens se taisent et qu'ils n'ont pas cru devoir nous le faire connaitre. Oui !

c'est un de nos nobles à nous et ne l'oublions pas. Pi donc ! de tous les titres et des plumets étrangers ! Fi donc ! de toutes les décorations d'une noblesse bâtarde que l'on achète le plus souvent qu'au prix du déshonneur, du mensonge ou de la trahison.

Les Rois les prodiguent à leurs valets et courtisans pour apaiser chez eux la rage de l'ambition, la faim du ventre et, quelques-fois la soif du* sang. Honte ! à tous ceux qui non contents de leur plumage ou de l'origine de leurs pères, illustrés par la voix commune du peuple, cherchent à se couvrir d'un trop vieux manteau, d'une noblesse étrangère ou d'emprunt.

Nous préférons la nôtre. Le baptême du peuple vaut bien celui des rois.

Il survit, celui-là, à tous les gouverne»!

ments, à toutes les dénominations et à touj tes les usurpations. .

Seul, le peuple a droit de frapper et de distribuer ses médailles ; seul, il ne donne ses blasons qu'à ceux qui les ont bien mérités.

Il a sa manière à lui de décerner ses distinctions nobiliaires, et certes, en Canada, il ne s'est pas montré chiche de ses diplômes populaires

Premiers voyageurs venus de France pour coloniser et civiliser l'Amérique du nord, nous ne pensons guère aux honneurs d'une source plus noble que la nôtre, fûtelle préhistorique ou descendue des dieux de l'olympe. C'est la marque du peuple, ce sacrement national, que nous préférons, en Canada, à l'anoblissement des grands et à celui des Rois.

En notre vieux pays d'Iroquôis, chez

nous, les nobles conquérants de la Forêt ne s'occupent guère des chevaliers ou des compagnons du Bain jdes Anglais.

Nous avons nos dauphins parmi nos baigneurs dans le grand bain commun, et le premier des raftaeurs dans les bassinp , profonds du grand Roi des fleuves, le na

ble St-Laurent.

f Les chevaliers de la Jarretière sont tout simplement, chez nous, que nos nobles

' trappeurs aux forts Jarrets ou les Haut- Barons, rouges ou bleus, de Tordre de la Raquette, avec leurs longs cordons jaunes, leurs tuques et les cjeinturons aux trois couleurs.

Nous en avons assez de chevaliers ou de piétons pour former nos légions d'honneur et donner nos décorations.

Nous avons nos missionaires du Christ, nos apôtres de la colonisation et nos compagnons du fusil de la hache et delà pioche. Ce sont là les nobles pionniers de notre civilisation et de la nation.

Le noble famille huronne, " Ta-Hou- Een-Ché " ! vaut mieux, en Canada, ou tout autant, que la noblesse si ancienne et si vantée des " Foo-Ché-SanghMohr-Is ", si bien connue dans la Chine, dit-on, et parmi quelques guerriers JVtexicains, mais de moindre valeur en notre contrée si démocratique.

Notre noblesse se recrute dans tous les rangs de la société et Ton n'achète pas ses blasons.

Le peuple dans sa juste reconnaissance ne manque jamais de lui imprimer un caractère ineffaçable, son écusson national.

Cela nous suffit. Voyons ! Ouvrons fin peu son grand livre d'or et lisons les noms de quelques uns de ceux qu'il a suc ennoblir dans notre histoire traditionnelle et si caractéristique.

Le peuple sait, au contraire, marquer au front ses vilains, ses bourreaux et ses pendards, comme il a dit, dans sa dernière colère.

Ce châtiment national, ce triste arrêt de mort contre eux, est plus ignominieux à nos yeux que la strangulation la plus cruelle sur la potence, tant de fois illustrée, lavée dans le sang innocent.

C'est son dernier baptême d'opprobe que jamais ses ennemis ne pourront faire oublier.

Tout comme le meurtre de Caïn, il noircira toute la génération de ceux qu'il a ainsi baptisés dans sa trop juste réprobation.

Nulle médaille étrangère, nulle bandoulière chamarrée, ne saurait cacher, du coté du cqeur, la cicatrice infligée par toute wne nation en pleurs et odieusement ' outragée, puis trahie par les siens.

Le peuple ne sait rien oublier.

Kécapitulons un peu ses distinctions héraldiques et nobiliaires.

Nous avons en premier lieu dans l'Eglise :

Lacroix, Laflèche, Latour, LeMaitre>

De la Chapelle, Desautels, Leclerc, Petitclerc, Servant, Bonnet, Barette, Bedeau, Le Suisse, Lemoine, L'Abbé, L'Evêque, Cardinal et St-Pierre.

Dans l'Etat :

Le-Vassah, Les Bourgeois, Lepage, Le Bailli, L'écuyer, Veneur, Chasseur, Le Cavalier, Le Chevalier, Chambellan, Le Maréchal,Lecomte, Baron, Leduc, Marquis, Prince, -Royal, Dauphin, Cyr, Roi, Sirois,

. Monarques et autres.

Nos sources nobiliaires ne sont-elles pas aussi pures que celles des pays étrangers ?

Citons : Les Auclairs, Belleau, Desrivières, DesRuisseaux, Dulac, DeL'étang, De la Marre, Des Fontaines, Dupuis, Desnoulins, Des Fossés, Des-Côteaux, Du Rocher, De-la-Roche, Dumont, De-lamont'agne, Deschamps, DesMarais, Desprès, Duclos, De la Vallée, Dussault, .....

puis enfin, Lamère et nos Poissons.

Où trouver des eaux plus pures et des sources plus limpides que celles là ?

Maintenant, quelles souches plus vivaces que les nôtres ?

Les Pépins, les Racines, Laplante, La- Branche, Les Bourgeons, Des-grands-bois, Boisvert, Delaforêt, Delorme, Desnoyers, Despins, Dufresne, Cormiers, Poiriers, Deschènes, Dessaulles, sans compter les Bellesfeuilles, Desnoyers, Deslauriers.

Des Rosiers Duverger, Desjardins, et Lavigne, Latreille et Labière pour nos Prêt-à-boire, Boivins, Vingt-tonnaux, Soulards et leurs plus gais, collatéraux : ;

Les Sans-Soucis, Sans-chagrin, Bellehumeur, Brin-d' Amour, La douceur, Lavertu, Monplaisir, Va-de-bon-coeur, La musique, La bonté, La joie, L'amoureux, Lemieux, Lepire et jusqu'à La Débauche.

Voyons un peu nos familles illustrées dans les classes industrielles :

Les Bouchers, LeBœuf, Deveau, Chauveau, Dagneau, Laronde, Gigot, Cochon.

Les Casgrains, les Meuniers, les Boulangers, Pain, Painchaud, Dufour, Lafleur v

Lamie, Michon et Tarte. Les Massons c Lapierre, Laroche, Cloutiers, Lapointe, Rivet, Lalime, Desmarteaux, DesForges, Masse et Massue. Les Charretiers, Beauchemin, Routiers, Voyer, Larue, Lavoie, Charons, Charettes, Cheval, Poulin, Rôussin, Beaudet, Ross, Maréchal, Beauharnais, Clochette, Grelot, Vincelette, Descelles.

Martinette, Hudon et Versailles !

Les marchands, Merciers, Pelletiers, Serruriers, Charpentiers, Saulniers, Marins, Pilotes,. Poudriers, Barbiers, Brosseurs et Teinturiers.

Notre peuple n'a jamais non plus oublié d'illustrer le pays de la naissance.

Nous avons aussi nos nombreuses et nobles familles des :

Normands, Picards, Bretons, Touran* geaus. Germains, Flamands, Portugais, Romains, Lionais, Provençal, Malouin, Dumaine, Danjou, Damiens, DeBlois, Angers, Larochelle, St. Julien, Saintonge, Perche, LA «vergue, Languedoc, Clermont. Mont-

ferrand, De l'Isle, D'auray, Cherrier, L'Epinay, Langevin, Paris et La France, L'Anglais et Le François, etc., etc.

Ma foi, que voulons-nous de plus ? — Pour les gâtés de la nature, nous avons :

LeBeau, Joly, Bois-Joli, Joli-Bois, Bongrand, Beaugrand, Montgrand, Montpetit, Petit, Petitgros, Legras, Legros, Lejeune, Bonhomme,Ladouceur,LaForce,Lavigueur, Letendre, Doucet, Cousin, Leneveu, Legendre,Fluet, Lecours, Rondeau et Rinfret ; Rouleau, Boiteau, Croteau, Buteau, L< Droit, Crochu, LeBossu, Brochu, Têtu, BouK Taché, Paré, Huppé, Brûlé, Barré, Bouré.

Lagacé, Tassé, Faucher, Légaré, Chassé.

Sauvé, Tremblay, Picoté, Gagnon et Gagné, et, tous, sont fiers de leur origine et, tous portent avec orgueil leurs distinctions nationale 8 et de famille.

Cela lçur, suffit.

Maintenant pour orner nos poitrines les plus vaniteuses, nos rubans d'honneur^

notre drapeau national, n'avons nous pas nos couleurs?

LeBlanc, LeNoir, LeBrun, Duvert, Legris, LeRoux, et pour bouquets à nos boutonnières : Laverdure, Lafleur, Desgenest, Dupoirier, Loranger, Laviolette, La^ulippe Lapensée, Rosa, Larose, Vertefeuille et Lépine.

Qu'avons nous tant besoin d'envier les titres et les décorations des nations étrangères ; c'est ainsi qu'en Canada, le peuple a cru devoir distinguer les siens et perpétuer sa noblesse héréditaire fondue en un seul ordre héraldique.

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