LES MEPRISES ONT L AIR DE VOULOIR RECOJIMEN'CER
On ne reconduisit pas tout d'abord Arnauld du Thill au cachot qu'il occupait à la conciergerie de Rieux. Il fu mené dans le préau voisin du tribunal, où on le laissa seu pendant quelques instans.
Il se pourrait, lui dit-on, qu'après l'interrogatoire de son adversaire, les juges eussent besoin de l'entendre de nouveau. Abandonné à ses réflexions, le rusé coquin commença par se féliciter en lui-même de l'effet qu'il avait évidemment produit par son habile et impudent discours. Le brave Martin-Guerre, avec son bon droit, aurait certes de la peine à être aussi persuasif.
En tout cas, Arnauld avait gagné du temps! Mais en examinant plus rigidement les choses, il ne pouvait guère se dissimuler qu'il n'avait gagné que cela. La vérité qu'il avait si audacieusement démentie finirait par éclater de tous côtés. Monsieur de Montmorency lui-même, dont il avait osé invoquer le témoignage, se hasarderait-il à couvrir de son autorité les méfaits avérés de son espion? cela était ort douteux.
i LES DEUX DIANE.
Au bout du compte, Arnauld du Thill, d'abord si joyeux tomba peu à peu de son espérance dans l'inquiétude, et, tou bien considéré, se dit que sa position n'était pas des plus rassurantes.
Il courbait la tête sous ce découragement, lorsqu'on vint le prendre pour le ramènera sa prison.
Le tribunal n'avait donc plus jugé à propos de l'interro ger après les explications de Martin-Guerre 1 Nouveau sujet d'anxiété 1
Cela néanmoins n'empêcha pas Arnauld du Thill, qui remarquait tout, de remarquer que ce n'était pas son geôlier ordinaire qui était venu le prendre et qui l'accompagnait en ce moment.
Pourquoi ce changement? redoublait-on de précautions avec lui? voulait-on le faire parler? Arnauld du Thill so promit de se tenir sur ses gardes et resta muet pendant tout le chemin.
Mais voici bien un autre motif d'étonnement! la prison dans laquelle ce gardien nouveau conduisit Arnauld n'était pas cello qu'il occupait d'habitude!
Celle-ci avait une fenêtre grillée et une haute cheminée qui manquaient dans l'autre.
Cependant, tout y attestait la présence récente d'un prisonnier, des débris de pain encore frais, une cruche d'eau à moitié vidée, un lit de paille, un coffre entr'ouvert qui laissait voir des habits d'homme.
Arnauld du Thill, accoutumé à se contenir, no marqua aucune surprise; mais, dès qu'il se vit seul, il courut au coffre pour le touiller.
Il n'y trouva que des habits. Nul autre radie*. Mais ces habits étaient d'une couleur et avaient une forme qu' Arnauld du Thill croyait se rappeler. Il y avait surlout deux justaucorps de drap brun et des hauts-de-chausse de tricot jaune qui n'étaient pas certainement d'une nuance ni d'une coupe tort commune.
— Ohl oh 1 se dit Arnauld du Thill, ce serait singulier I... Comme la nuit commençait à tomber, le geôlier inconnu
entra.
— Holàr maître Martin-Guerre 1 dit-ii en frappant sur
LES DEUX DIAiNE. %
l'épaule d'Arnauld du Thill rêveur, de manière à lui prouver que, si le prisonnier ne connaissait pas son geôlier, le geôlier connais-ail fort bien son prisonnier.
— Qu est-ce qu'il y a donc? demanda Arnauld du Thill à ce-geôlier si familier.
— Il y a, mon cher, reprit l'homme, que votre affaire apparemment se bonifie de plus en plus. Savcz-vous qui a obtenu des juges et qui sollicite à présent de vous-même la faveur de vous entretenir quelques instans?
— Ma foi, non! dit Arnauld, comment voulez- vous que je sache ? qui cria peut-il être?...
— Votre femme, mon cher, Bertrande de Rolles en personne, qui commence à voir sans doute de quel côté est le bon droit. Mais si j'étais à votre place, moi, je refuserais de la recevoir.
— Et pourquoi cela? dit Arnauld du Thill.
— Pourquoi? repril le geôlier; mais paire qu'elle vous a si longtemps méconnu, donc! Il est bien temps vraiment qu'elle sa range du côté de la vérité, quand demain, au plus tard, une sentence du tribunal va la proclamer publiquement, officiellement 1 Aussi, vous êtes de mon avis, n'est-ce pas ? et je vais congédier bel et bien votre ingrate?
Le geôlier fit un pas vers la porte ; mais Arnauld du Thill le retint d'un geste.
—Non, non ! lui dit-il, ne la renvoyez pas Je veux lavoir, au contraire, je- veux. Enfin, puisqu'elle a obtenu le congé des juges, introduisez Bertrande de Rolles, mon cher ami.
— Hum! toujours le même! dit le geôlier, toujours débonnaire et clément ! Si vous laissez si vite reprendre à votre femme son ascendant d'autrefois, vous ne risquez rien!... Enfin, enfin, cela vous regarde.
Le geôlier se retira en faussant les épaules de pitié. Deux minutes ap.ès, il rentra avec Bertrande do Rolles. Le jour se faisait de plus en plus sombre.
— Je vous laisse seuls, dit le geôlier, mais je viendrai chercher Bertrande avant qu'il soit nuit tout à fait : c'est i ordre. Vous n'avez donc guère à vous qu'un quart d'heure, profitez-en pour vous chamailler ou pour vous réconcilier; à votre choix.
Et il sortit do nouveau.
Bertrande de Rollos s'avança alors toute honteux «t !a tête basse vers le prétendu Martin-Guerre, qui resta assis et silencieux, la laissant venir et parler.
— Oh ! Martin, lui dit-elle enfin d'une voix faible cl timide quand elle fut auprès de lui, Martin, voudrez-vous jamais me pardonner ?
Ses yeux se mouillèrent, et elle tremblait véritablement de tous ses membres.
— Vous pardonner quoi! reprit Arnauld du Thill qui ne voulait pas se compromettre.
— Mais ma grossière méprise, dit Bertrande. J'ai eu certainement bien tort de ne pas vous reconnaître. Pourtant, n'y avait-il pas de quoi s'y tromper, puisqu'il paraît que, dans le temps, vous vous y trompiez vous-même? Aussi, jo vous l'avoue, il faut, pour que je croie à mon erreur, que tout le pays, que monsieur le comte de Montgommery, et que la justice, qui s'y connaît! m'attestent que vous êtes bien mon vrai mari et que l'autre n'était qu'un trompeur et qu'un imposteur.
— Lequel, voyons? dit Arnauld, lequel est l'imposteur avéré ! celui qu'a ramené monsieur de Montgommery, ou celui qu'on a trouvé en possession du nom et des biens do Martin-Guerre ?
— Mais l'autre I répondit Bertrande, celui qui m'a trompée, celui que la semaine passée j appelais encore mon époux, stupide et aveugle que j'étais!
— Ah! la chose est donc bien établie maintenant ? demanda Arnauld avec émotion.
— Mon Dieu! oui, Martin, reprit Bertrande avec la mémo confusion. Ces messieurs du tribunal et votre maître, ce digne seigneur, m'ont affirmé tout à l'heure encore qu'il n'y avait plus de doute pour eux, et que vous étiez bien le véritable Martin-Guerre, mon bon et cher mari.
— Ah ! vraiment?... dit Arnauld du Thill en pâlissant.
— Là-dessus, reprit Bertrande, on m'a donné à entendre que je ferais bien de vous demander pardon et de me rétoncilicr avec vous avant l'arrêt, et j'ai sollicité et obtenu ja permission de vous voir,..
LES DEUX n'iNE. 5
Elle s'arrêta, mais, voyant quo son prétendu mari no lui répondait pas, elle reprit :
— Il est trop certain, mon bon Martin-Guerre, quejo suis extrêmement coupable envers vous. Mais, je vous prie de songer 1711e c'est bien involontairement, j'en promis à témoins la sainte Vierge et l'enfant Jésus I Ma premièrefaute est de n'avoir pas découvert et démasqué la fraude de cet Arnauld duThill. Mais pouvais-je supposer qu'il put y avoir au monde des ressemblances si complètes, et que le bon Dieu pût s'amuser à faire deux créatures si exactement pareilles. Pareilles de visage et de taille, mais non, il est vrai, de caractère et de cœur 1 et c'est cette différence qui eût dû m'ouvrir les yeux, j'en conviens. Mais quoi 1 rien ne m'avertissait de me tenir sur mes gardes. Arnauld du Thill m'entretenait du passé comme vous auriez pu le faire. II avait votre anneau, vos papiers. Nul ami, nul parent no le soupçonnait. J'y suis allée à la bonne foi. J'attribuais vos changemens d'humeur à l'expérience que vous aviez gagnée en courant le monde. Considérez, mon cher mari, que sous le nom de cet étranger, c'est toujours vous enfin que j'aimais, vous à qui je me soumettais avec joie. Considérez cela, et vous me pardonnerez cette première erreur qui m'a fait commettre, sans le vouloir et sans le savoir, grand Dieu ! le péché dont je passerai le reste de mes jours à demander grâce au ciel et à vous.
Berlrande de Rolles se tut de nouveau pour voir si Martin-Guerre lui parlerait et l'encouragerait un peu. Mais il garda obstinément le silence, et la pauvre Bertrande, le cœur navré, continua :
— S'il est impossible, Martin, que vous me gardiez rancune pour ce premier et involontaire grief, le second malheureusement mérite à coup sûr tous vos reproches et toute votre colère. Quand vous n'étiez pas là, j'ai pu prendre un autre pour vous? mais quand vous vous êtes présenté et qu'il m'a été loisible d'établir une comparaison, j'aurais dû vous reconnaître tout d'abord. Réfléchissez pourtant si, là encore, ma conduite n'aurait pas quelques excuses. D'abord, Arnauld du Thill était, comme vous disiez, en possession du titre et du nom qui vous appartien-
nent, et il me répugnait d'admettre la supposition qui mo faisait coupable. En second lieu, c'est 5 peine si l'on m'a laissé vous voir et vous parler. Lorsqu'on m'a confrontée! vous, vous n'aviez pas vos habits ordinaires, et vous étiez enveloppé d'un long manteau qui me dérobait votre tailio et votre allure. Depuis, j'ai presque été mise au secret comme Arnauld du Tbill et comme vous-même, et je ne vous ai guère revus tous deux qu'au tribunal, toujours séparément et toujours d'assez loin. Devant cette ell'rayanto ressemblance, quel moyen avais-je de constater la vérité? Je me suis décidée, presque au hasard, pour celui que j'appelais mon mari la veille. Je vous conjure de ne pas m'en vouloir. Les juges aujourd'hui me certifient que je me suis trompée et qu'ils en ont acquis les preuves. Dès lors, je reviens à vous toute repentante et toute confuse, me fiant seulement à votre bonté et à votre amour d'autrefois. Ai-jo eu tort de compter ainsi sur votre indulgence ?
Après cette question presque directe, Bertrande fit une nouvelle pause. Mais le faux Martin resta toujours muet.
Il est évident que Bertrande, en abandonnant ainsi Arnauld du Tbill, prenait pour l'attendrir un singulier moyen ; mais elle était de très bonne foi, et s'enfonça de plus en plus dans cette voie, qu'elle croyait lu vraie, pour arriver au cœur de celui qu'elle suppliait.
— Pour moi, reprit-elle d'un ton humble, vous me trouverez bien changée d'humeur. Je ne suis plus la femme dédaigneuse, capricieuse et colère, qui vous a fait tant souffrir. Les mauvais fraitemens dont cet indigne Arnauld a usé envers moi, et qui auraient dû me le dénoncer, ont eu du moins le bon résultat de me plier et de me mater, et vous devez voas attendre à me trouver à l'avenir aussi docile et complaisante que vous êtes vous-mAme doux et bon... car vous serez bon et doux pour moi comme par le passé, n'est-il pas vrai î Vous allez me le prouver tout à l'heure en me pardonnant, et, ainsi, je vous reconnaîtrai à votre cœur comme je vous reconnais déjà à vos traits.
— Donc, vous me reconnaissez, maintenant? dit enfin Arnauld du Thill. »
— Oh 1 oui, répondit Bertrande, et je me blâme seule-
ment d'avoir attendu pour cela les sentences et jugemens des ji
— Vous me reconnaissez ? reprit Arnauld en insistant, vous me reconnaissez, non pour cet intrigant qui, la semaine dernière encore, s'intitulait audacieusement voire mari, mais bien pour le vrai et légitime Martin-Guerre, que vous n'avez pas revu depuis des années? Regardez-moi. Vous me reconnaissez bien pour votre premier, pour votre seul époux?
— .M ,iis. sans doute, dit Berlrande.
— Et à quels signes me reconnaissez-vous, voyons? demanda Arnauld.
— Hélas ! dit naïvement Bertrande, à des signes tout extérieurs et indépeadans de votre personne, je vous l'avoue. Vous seriez à côté d'Arnauld du Thill, babillé comme lui, la similitude est si parfaite que je no vous distinguerais peut-èiro pas encore. Je vous reconnais pour mon véritable mari, parce qu'on m'a dit que l'on allait me conduire à mon véritable mari, parce que vous occupez cette prison et non celle d'Arnauld, parce que vous me recevez avec cette sévérité que je mérite, tandis qu'Arnauld chercherait encore à m'abuser et à me séduire...
— Mis 'rable Arnauld ! s'écria Arnauld d'une voix sévère. Et toi, femme trop facile et trop crédule !...
— Oui, accablez-moi, reprit Bertrande de Rolles. J'aime encore mieux vos reproches que votre silence Quand vous m'aurez dit tout ce que vous avez sur le cœur, je vous connais, vous êtes indulgent et tendre, vous vous adoucirez, vous me pardonnerez !
— Allons ! dit Arnauld d'une voix plus douce ; ne désespérez pas, Bertrande, nous verrons !
— Ab ! s'écria Bertrande, qu'est-ce que je disais! Oui, vous êtes bien mon vrai, mon cher Martin-Guerre 1
Elle se jeta à ses pieds, elle arrosa ses mains de larmes .sincères ; car elle croyait parler véritablement à son mari, et Arnauld du Thill, qui l'observait de son regard déliant, ne put concevoir le moindre soupçon. Les mar pies de joie et de repentir qu'elle lui donnait n'étaient point équivoques.
— C'est bon ! grommelait Arnauld en lui-même, tu me payeras tout cela quelque jour, perfide !...
En attendant, il parut céder à un mouvement de tendresse irrésistible.
— Je suis sans courage et je sens que je faiblis, dit-il en ayant l'air d'essuyer une larme qui ne coulait pas.
Et, comme malgré lui, il effleura d'un baiser le front incliné de la repentante.
— Quel bonheur ! s'écria Bertrande, me voici presque rentrée en grâce 1
En ce moment, la porte se rouvrit, et le geôlier reparut.
— Réconciliés 1 dit-il d'un air bourru en apercevant le groupe sentimental des deux prétendus époux. J'en étais sûr d'avance. Poule mouillée quo vous êtes, allez, Martin !
— Quoi ! vous lui faites un crime do sa bonté? reprit Bertrande.
— Hé ! hé ! allons donc ! allons donc ! disait Arnauld en souriant de l'air le plus paterne possible.
— Enfin, je le répète, cela le regarde ! reprit l'inflexible geôlier. Ce qui me regarde, moi, c'est ma consigne. L'heure est passée, et vous ne pouvez demeurer ici une minute de plus, la belle éplorée.
— Quoi ! le quitter déjà I dit Bertrande.
— Bon ! vous aurez le temps de le voir demain et les jours suivans, reprit le geôlier.
— C'est vrai, demain libre ! dit Bertrande. Demain, ami, nous reprendrons notre douce vie d'autrefois.
— A demain donc les tendresses, fit le geôlier féroce, 'our le moment il faut déguerpir.
Bertrande baisa une dernière fois la main que lui tendait royalement Arnauld du Thill, lui envoya de la main un dernier adieu, et sortit devant le geôlier.
Comme celui-ci allait fermer la porte, Arnauld le rappela.
— No pourrais-je avoir do la lumière... une lampe? lui demanda-t-il.
— Si vraiment, aujourd'hui comme tous les soirs, dit lo geôlier, du moins jusqu'à l'heure du couvre-feu, jusqu'à neuf heures. Dame 1 on ne vous tient pas aussi sévère-
LES DEIX DIANE 0
mont qu'Amauld du Thill, vous! et puis, voir- mettre le comte de Montgommery esl si généreux ! On vous oblige .. j >ur robliger. Dans cinq minutes, je vous enverrai votro chandelle, ami Martin.
Un valet de la prison apporta on eflel de la lumière quelques instans après, il se retira on souhaitant le bonsoir au prisonnier, et en lui recommandant do nouveau d'éteindre au couvre-feu.
Arnauld du Thill, quand il se vit seul, dépouilla li mont les habits de toile qu'il portait, etrovèlit non moins lestement un des fameux justaucorps bruns et leshaut-deobausses ^ tricot jaune qu'il avait découverts dans le coffre de Martin-Guerre.
Puis il hnlla pièce à pièce son ancien costume à la lumière de sa chandelle, et en mêla les cendresaux cendres qui remplissaient déjà le foyer de la chemii
l fat fait en moins d'une heure, et il pul éteindre son flambeau et se coucher vertueusement, même avant lo couvre-fou soii .
— Attendons, maintenant, se dit-il alors. Il paraît que lémenl j'ai été vaincu devant les juges. Mais il serait ml que je pusse tirer de ma défaite mémo les moyens do ma victoire. Attendons.
J.T. l;i:QtlSITOIRE D'UN CRIMINEL CONTRE LUI-MEME.
On comprend que. cette nuit-là, Arnauld du Tbill ne dormit gnères. il resta seulement étendu sur la litière de paille, les yeux tout grands ouverts, fort occupé à évaluer ses chances, à ordonner son plan, et à combiner ses ressources. Lo projet qu'il avait conçu do se substituer une derau pauvre M.irtin-Guerre était hardi sans doute, 3 devait réussir par cette hardiesse môme.
Quand lo hasard le servait si merveilleusement, Arnauld se Liis^ornit-il trahir par sa propre audace ?
Non : il eut vile pris son par;i, quitte à se régler d'ailleurs sur les meidens à venir et les circonstances imprévues.
Lorsque le jour vint, il examina son costume, lo trouva irréprochable, ei s'appliqua a sepeendre les allures et les attitudes qu'il avait autrefois étudiées sur Martin-Guerre. L'imit ition était parfaite, si ce q'«s1 qu'il exagérait un peu l'air bonasse de son Sosie. Il faut convenir que ce misérable drôle eût fait un excellent comédien.
Sur les huit heures du malin, la porte de la prison tourna sur S'
Arnauld du Thill comprima un tressaillement et se donna une apparence indiflérente et tranquille
Le geôlier do la veille reparut, introduisant le comte do Montgommery.
— Diantre 1 voici la crise, se dit Arnauld du Thill. Jouons serré.
Il attendait avec anxiété le premier mot qui allait sortir de la bouche de Gabriel à sa vue.
— Bonjour, mon pauvre Martin-Guerre, dit tout d'abord Gabriel.
Arnauld du Thill respira. Le comte de Montgommery, en l'appelant Martin, l'avait bien regardé en lace. Le quiproquo recommençait. Arnauld était sauvé 1
— Bonjour, mon bon et cher maître, dit-il à Gabriel avec une effusion de reconnaissance qui n'était pas tout à tait feinte, en vérité.
Arnauld du Thill osa ajouter :
— Eh bien ! qu'y a-t-il de nouveau, monseigneur T
— La sentence sera, selon toute probabilité, prononcée ce matin, dit Gabriel.
— Enfin ! Dieu soit loué 1 s'écria Arnauld. J'ai hâte d'en finir, je l'avoue. Et il n'y a pas do doute et pas de crainte à concevoir, n'cst-il pas vrai, monseigneur? Lo bon droit triomphera.
— Mais je l'espère, dit Gabriel en regardant Arnauld plus
LES DEUX DIANE. il
fixement que jamais. Cet infâme Arnauld du Thill en est aux moyens désespérés.
— Vraiment? et que macliinc-t-il donc encore? demanda Arnauld.
— Le croirais-tu? cl i t Gabriel, le traître essaie de renouveler encore les quiproquos d'autrefois.
— Se peut-il ! s'écria Arnauld en levant les bras au ciel. Et comment cela, grand Dieu ?
— Mais il ose prétendre, dit Gabriel, qu'hier, à l'issuo de l'audience, les gardiens se sont trompés, qu'un l'a reconduit dans la prison d'Arnauld et qu'on t'a mené dans la sienne.
— Est-il possible! dit Arnauld avec un beau mouvement de surprise et d'indignation. Et sur quoi foride-t-il celte insolent'1 affirmation, le malheureux?
— Voici, dit Gabriel. Il n'a pas été, non plus que toi, ramené tout de suite hier dans son cachot. Lo tribunal, en entrant en délibération, aurait pu avoir besoin d'interro- ,vr l'un ou l'autre. Les gardes l'ont donc laissé dans ic vestibule d'en bas, comme ils t'avaient laissé dans le préau. Or, i! là est la cause de l'erreur, et qu'on avait coutume de laisser Arnauld dans le vestibule et Martin dans le préau. Les geôliers, en allant ebereber leurs prisonniers, ont donc, selon lui, confondu naturellement l'un avec l'autre. Quant aux gardes, ce sont les mêmes < ] ni vous ont conduits tous deux, et ces machines humaines ne connaissent que le prisonnier sans distinguer la personne. C'est sur ces mi-érables raisons qu'il appuie sa prétention nouvelle. Et il pleure, et il crie, et il me demande, il veut me voir.
— L'avez-vous vu, en effet, monseigneur? demanda vivement Arnauld.
— iMa foi I non. dit Gabriel. J'ai peur de ses ruses et de ses retours. Il serait capable de me séduire et de me tromper encore. Le drôle est si spirituel et si audacieux l
— Eh quoi I monseigneur lo défend h présent! reprit Arnauld du Thill feignant le mécontentement.
— Je ne le défends pas, Martin, dit Gabriel. Mais conre-
nons que c'est un esprit plein de ressources, et que s'il avait appliqué au bien la moitié de son habileté...
— C'est un infâme 1 s'écria Arnauld avec véhémence.
— Comme tu l'accables aujourd'hui! reprit Gabriel. Cependant, je pensais en venant, je l'avoue, qu'après tout, ii n'a causé la mort do personne, que, s'il est condamné dans quelques heures, il sera pendu sûrement avant huit jours, que la peine capitale est peut-être exorbitante pour ses crimes, et qu'enfin... nous pourrions, si tu voulais, demander sa grâce.
— Demander sa grâce! répéta Arnauld du Thill avec un peu d'indécision.
— Oui, cela vaut quelque réflexion, je sais bien, dit Gabriel. Mais voyons, réfléchis, Martin, qu'en dis-tu?
Arnauld du Thill, le menton dans la main et se grattant la joue, demeura quelques secondes pensif sans répondre, puis, enfin, prenant son parti :
— Non, non 1 pas de grâce 1 dit-il résolument. Pas de grâce ! cela vaut mieux.
— Oh 1 oh l reprit Gabriel, je ne te savais pas si implacable, Martin ; ce n'est guère ton habitude, et hier encore tu plaignais ton faussaire et n'aurais pas demandé mieux que de le sauver.
— Hier ! hier I grommela Arnauld, hier il ne nous avait pas joué ce dernier tour, plus odieux, à mon avis, que tous les autres.
— C'est vrai cela, dit Gabriel. Ainsi, décidément ton avis, est que le coupable meure?
— Mon Dieu ! reprit Arnauld du Thill d'un air béat, vous savez, monseigneur, à quel point ma nature répugne à la violence, à la vengeance et aux conseils de sang. Mon âme est navrée d'être obligé d'accepter une nécessité si cruelle, mais c'est une nécessité. Considérez, monseigneur, que, tant que cet homme si pareil à moi vivra, mon existence ne pourra être tranquille. Le dernier coup d'audace qu'il risque en ce moment nous prouve bien qu'il est incorrigible. En prison, il s'échappera; en exil, il reviendrai et, dès lors, me voilà inquiet, tourmenté, sans cesse prêt à le voir apparaître pour troubler encore et déranger ma vie.
mis, m« femme ne seront jamais certains d'avoir bien réellement affaire à moi. Ce sera une défiance perpétuelle. 11 faudra toujours s'attendre à de nouveaux conflits, à d'autres contestations. Enfin, je ne pourrai jamais véritablement me «lire en possession de moi-même. Je dois donc r mon caractère, monseigneur, avec douleur, avec s doute, je serai triste Le reste de mes jours Lr causé la mort d'un homme, mais il le faut! il lo : Cette imposture d'aujourd'hui lève mes derniers serus. Qu'Arnauld du Thill meure ! je m'y résigne.
— Soil donc, il mourra, dit Gabriel. G'esl-a-dire il mourra s'il est condamné. Car enfin l'arrêt n'est pas porté enco:
— Comment ? est-ce que la chose n'est pas certaine ? dc-
Arnauld.
— ' rtaine, non, répondit Gabriel. Ce diable d'Arnauld a tenu hier aux juges un discours bien subtil et bien persuasif.
— Double sot que j'étais! pensa Arnauld du Thill.
— Tan ii> que toi, .Martin, continua Gabriel, toi qui viens
iv. r avec une éloquence et un^ assurance admira': esslté de la mort d'Arnauld, tu n'as pas pu, tu t'en souviens, trouver hier devant le tribunal un seul
— .ment, un seul fait pour le triomphe de la vérité. Tu i - resté troublé et à peu près muet, malgré mes instant 9, On avait cependant consenti à l'instruire des moyens do
nse de ton adversaire. Mais tu n'as su que dire pour les rétorquer.
— C'est que, monseigneur, reprit Arnauld, je suis à mon
• nce, tandis qne tous ces juges assem-
m'inlimident. En outre, je voqs avouerai quejecomp- -'ir mon bon droit. Il me semblait «pu- la justice plaii1 pour moi mieux que moi-même. Mais ce n'est pas cela qu'il /au' avec ces gens de loi. Ils veulent des paroles, ie le vois bien. A!i ! m c'était h r. commencer 1 et s'ils vouil encore m'entendrel...
— Eh bien ! que ferais-tu, Martin?
— Eli! je prendrais un peu sur moi-même, et je parlerais donc ! Avec cela qu'il n'est pas difficile de réduir. à néant
toutes 1rs prouves ot allégations de cet Arnauld du Thill.
— Oh ! ce n'est pas si facile encore ! dit Gabriel.
— Pardonnez- moi, monseigneur, reprit Arnauld. Je voyais les défauts de ses ruses aussi nettement qu'il devait les voir lui-même, et, si j'avais été moins craintif, si les mots ne m'avaient manqué, j'aurais dit aux juges...
— Que leur aurais- lu «lit ? voyons, parle.
— Ce que je leur aurais dit? fit Amauld. Mais rien do plus simple, monseigneur ; écoulez 1
Là-de.ssus, Arnauld du Thill se mit à réfuter d'un bout à l'autre son discours de la veille. Il débrouilla les événomens et les méprises de la double existence de Marlin- Guevre et d'Arnauld avec d'autant plus de facilité qu'il les avait embrouillés de sa propre main. Le comte do Montgommery avait laissé obscurs dans l'esprit des juges quelques points qu'il n'avait pu encore bien s'expliquer à luimême. Arnauld du Thill les éclaira avec une lucidité merveilleuse. Il montra enfin à Gabriel les deux destinées de l'honnête homme et du coquin, aussi évidemment séparées et distinctes dans leur confusion que de l'huile mêlée à do l'eau.
— Mais tu as donc pris, de ton côté, tes renseignemens à Paris? demanda Gabriel.
— Sans nul doute, monseigneur, reprit Arnauld, et au besoin, je fournirai des preuves de ce que j'avance. Je ne me remue pas aisément ; mais quand on me pousse dans mes derniers rctranchemens, je sais faire de vigoureuses sorties.
— Cependant, dit Gabriel, Arnauld du Thill a invoqué le témoignage de monsieur de Montmorency, et tu ne réponds fias à cela.
— Si tait, j'y réponds, monseigneur. Il est bien vrai que cet Arnauld a été au service du connétable, mais c'était un honteux servico que le sien. Il devait être quelque chose comme son espion, et c'est justement ce qui explique comment et pourquoi il s'était attaché à vous pour vous observer et vous .suivre. Mais on emploie de telles gens, on no les avoue pas. Croyez-vous que monsieur de Montmorency veuille accepter la responsabilité des faits et gestes de son
émissaire? Non ! non ! Arnauld du Thill, mis au pied du mur. n'oserait s'adresser réellement au connétable, ou bien, s'il l'osait, en désespoir de cause, il en sérail pour la bonté, et monsieur de Montmorency le renierait. Donc, je me résume...
Et dans ce résumé logique et clair, Arnauld du Thill acheva de démolir pièce à pièce l'édifice d'imposture qu'il avait si habilement construit le jour précédent.
Avec celte aisance dans la conviction et cette fluidité dans l'expression, Arnauld du Thill eût (ait de nos.iours un avocat bien distingué. Il eut le malheur de venir au monde trois cents ans trop tôt. Plaignons son ombre !
— J'espère que tout cela est sans réplique, dit-il à Gabriel quand il eut terminé. Quel dommage que les juges ne puissent plus m'entendreou qu'ils ne m'aient pas entendu!
— Ils l'ont entendu, dit Gabriel.
— Comment?
— Regarde.
La porte du cachot s'ouvrit, et Arnauld, tout stupéfait et un peu effrayé, aperçut debout, immobiles eJ graves sur lo seuil, le président du tribunal et deux des juges.
— Qu'est-ce que cela signifie? dit Arnauld du Thill en ?e> tournant vers Gabriel.
— Cela signifie, reprit monsieur de Montgommery, que je me défiais de la timidité de mon pauvre Martin-Guerre, et que j'ai voulu qu'à son insu ses juges pussent écouter lo plaidoyer seau réplique qu'Us viennent d'entendre.
— A merveille, reprit Arnauld du Thill qui respira. Je vous remercie mille fois, monseigneur.
Et se tournant vers les juges.
— Puis-je croire, dit-il d'un ton qu'il essaya de rendre craintif, puis-je espérer que ma parole a vraiment établi le bon droit de ma cause pour les esprits éclairés qui sont en ce moment arbitres de ma destinée ?
— Oui, «lit le président du tribunal, les preuves qui viennent de nous être fournies nous ont convaincus.
— Ah I... fit Arnauld du Thill triomphant.
— Mais, reprit le président, d'autres preuves, non moins certaines et non moins concluantes, permettent d'affirmer
qu'il y a eu hier confusion dans la translation des deux prisonniers; que Martin-Guerre a été reconduit dans votre prison, Arnauld du Thill, et que vous occupez à cette heure la sienne. «
— Quoi !... comment? balbutia Arnauld foudroyé, monseigneur, que dites-vous de ceci? reprit-il en s'adressant à Gabriel.
— Je dis que je le savais, répondit Gabriel avec sévérité. Je vous répète, Arnauld, que j'ai voulu faire établir par vous même les preuves de l'innocence de Martin et de votre culpabilité. Vous m'avez contraint là, malheureux, à un rôle qui me répugnait. Mais votre insolence m'a fait comprendre hier que lorsqu'on acceptait une lutte avec vos pareils, il fallait employer leurs armes, et qu'on ne pouvait vaincre les trompeurs que par la tromperie. Au reste, vous ne m'avez laissé rien a faire, et vous vous êtes tellement hâfé de trahir votre propre cause, que votre lâcheté a été toute seule au devant du piège.
— Au devant du piège, répéta Arnauld. Il y a donc eu piège? Mais en tout cas, c'est votre Martin que vous abandonnez en moi, ne vous abusez pas, monseigneur 1
— N'insistez pas, Arnauld du Thill, reprit le président, L'erreur avait été combinée et ordonnée par le tribunal Vous êtes démasqué sans retour possible, vous dis-je.
— Mais, puisque vous convenez qu'il y a eu erreur, s'écria l'impudent Arnauld, qui vous assure, monsieur le président, qu'il n'y a pas eu erreur aussi dans l'exécution de vos ordres ?
— Le témoignage des gardes et des geôliers, dit le président.
— Ils se trompent, dit Arnauld du Thill, je suis bien Martin-Guerre, l'écuyer de monsieur de Montgommery ; je ne me laisserai pas condamner ainsi ! Confrontez-moi avec votre autre prisonnier, et quand nous serons à côté l'un de l'autre, osez choisir, osez distinguer Arnauld du Tbill de Martin-Guerre! le coupable de l'innocent ! Comme s'il n'y avait pas déjà assez de contusion dans cette cause, vous en avez ajouté do nouvelles. Votro conscience vous empêcbera de vous en tirer. Je vous crierai jusqu'au bout
et malgré tout : je suis Martin-Guerre! et je défie qui que ce soit de me démentir et quoi que ce soit de me contredire.
Les juges et Gabriel secouaient la tête et souriaient gravement et tristement en présence de cette obstination sans pudeur ni vergogne. c'
— Encore une fois, Arnauld du Tbill, reprit le président, n'y a plus de confusion possible entre Martin-Guerre et
vous.
— Et pourquoi? dit Arnauld ; à quoi le reconnaît-on? quel signe nous distingue?
— Vous allez le savoir, misérable ! dit Gabriel indigné. Il Gt un signe, et Martin-Guerre parut sur le seuil de la
prison.
Martin-Guerre sans manteau ! Martin-Guerre mutilé I Martin-Guerre avec une jambe de bois !
— Martin, mon brave écuyer, dit Gabriel à Arnauld, échappé au gibet que vous aviez fait dresser pour lui à Noyon, n'a pas échappé, sous Calais, aune vengeance trop légitime dirigée contre une de vos infamies ; il a été précipité à votre place dans un abîme, et amputé de cette jambe, qui, du moins, par la volonté mystérieuse de la Providence, juste encore lorsqu'elle paraît cruelle, sort maintenant à établir une différence entre le persécuteur et la victime. Les juges ici présens ne risquent plus de se tromper, et peuvent désormais reconnaître le criminel à son impudeur et le juste à sa blessure.
Arnauld du Thill, pâle, écrasé, anéanti sous la parole terrible et le regard foudroyant de Gabriel, n'essaya plus de se défendre et de nier : l'aspect de Martin-Guerre estropié réduisait d'avance à néant tous ses mensonges.
Il se laissa lourdement tomber à terre comme une masse inerte.
— Je suis perdu ! murmura-t-il ; perdu 1
justice!
Arnauld du Thill était perdu en effet. Lo tribunal entra sur-le-rhamp en délibération, et, au bout d'un quart d'heure, l'accusé fut appelé pour entendre l'arrêt suivant que nous transcrivons textuellement sur les registres du temps :
« Vu l'interrogatoire d'Arnauld du Thill, dit Sancette,
» soi disant Martin-Guerre, prisonnier à la conciergerie
» de Ricux.
» Vu les dépositions des divers témoins, de Martin-
» Guerre, dcBnrtrande deRolles, de Carbon-Barreau, etc..,
» et notamment celle de monsieur lo comte de Montgom-
» mery.
» Vu les aveux de l'accusé lui-même, lequel, après avoir
» vainement essayé de le nier, confessa à la fin son crime. » Desquels interrogatoires, dépositions et aveux il appert : » Que ledit Arnauld du Thill est bien et dûment convaincu d'imposture, fausseté, supposition de nom et de prénom, adultère, rapt, sacrilège, plagiat, larcins et au-
» très.
» La cour a condamné et condamme ledit Arnauld du
» Thill :
» Premièrement, à faire amende honorable au-devan
» de l'église du lieu d'Artigues, à genoux, en chemise,
» tête et pieds nus, ayant la hart au col, ei tenant en ses
» mains une torche de cire ardente.
. » Ensuite de ce, à demander pardon publiquement à
» Dieu, au roi et à la justice, et auxdits Mur lin-Guerre et
» Bertrande de Rolles, mariés.
» Et, ce fait, sera ledit Arnauld du Thill délivré ès-mains
» de l'exécuteur de la haute justice, qui lui fera faire les » tours par les rues et lieux accoutumés <ludit lieu d'Arti- » gués, et toujours la hart au col, l'amènera ap devant do » la maison dudit Martin Guerre.
» Pour en une potence qui, à cet effet, y sera dressée, » être pendu et étranglé, et, après, son corps brûlé.
» Et, en outre, la cour a mis et met hors de procès le- * dit Martin-Guerre et ladite Bertrande de Rolles, et ren- » voie ledit Arnauld du Thill au juge d'Artigues pour faire » meltre le présent arrêt à exécution selon sa forme et teneur.
» Prononcé judiciairement à Rieux, le douzième jour do » juillet 1558. »
Arnauld du Thill écouta cette sentence prévue d'un air morne et sombre. Cependant, il renouvela ses aveux, reconnut la justice do l'arrêt et témoigna quelque repentir.
— J'implore, dit-il, la clémence de Dieu et le pardon des hommes, et suis disposé à subir ma peine en chrétien.
Martin-Guerre, présent à l'audience, donnait cependant une nouvelle preuve de son identité en fondant en larmes aux paroles, peut-être hypocrites, de son ennemi.
Il triompha même de sa timidité accoutumée pour demander au président s'il n'y aurait pas moyen d'obtenir la grâce d'Arnauld du Thill, auquel, pour sa part, il remettait de grand cœur le passé.
Mais il fut répondu au bon Martin-Guerre que le roi seul avait droit de faire grâce, et que, pour un crime si exceptionnel et si éclatant, il refuserait à coup sûr cette grâce, quand même le tribunal prendrait sur lui de la solliciter.
— Oui, murmurait Gabriel dans sa pensée, oui, le roi refucerait de faire grâce? et pourtant il aurait bien besoin qu'à lui-même aussi grâce fût accordée ! mais il aurait raison d'être inflexible. Pas de grâce ! jamais de grâce 1 jus = tice 1
Martin-Guerre ne pensait probablement point comme son maître; car, dans son besoin de pardonner, il ouvrit tout de suite ses bras à Bertrande de Rolles, contrite et repentante.
Bertrande n'eut mémo pas à répéter les prières fit les promesses que, par une dernière mais utile méprise, elle avait adressées au faussaire Arnauld du Thill, croyant parler à so 1 mari. Martin Guerre ne lui laissa pas le temps de déplomr do nouveau ses erreurs et ses faiblesses. Il lui coupa d'abord la parole avec un gros baiser, et l'emmena, triomphant et joyeux, dans cette petite et bienheureuse maison d'Artigues que depuis si longtemps il n'avait pas revue.
Devant celte même maison, enfin retournée aux mains du possesseur légitime, Arnauld du Thill, huit jours après sa condamnation, subit, selon la sentence, la peine que ses crimes avaient si bien méritée.
De vingt lieues à la ronde on vint des campagnes environnantes pour assister à ce supplice, et les rues du, pauvre bourg d'Artigues furent plus populeuses ce jour-là que celles d<? la capitale.
Le coupable, il faut le dire, montra un certain courage à ses derniers momens, et couronna, du moins, par une fin exemplaire son existence indigne.
Quand lo bourreau eut crié trois fois au peuple, selon l'usage: Justice est faite ! tandis que la foule se retirait lentement, silencieuse et terrifiée, il y avait, dans la maison de la victime, un homme qui pleurait et une femme qui priait, Martin-Guerre et Bertrande de Bolles.
L'air natal, la vue des lieux où sa jeunesse s'était écoul'e. l'affection des parons et des amis anciens, et surtout les soins do Bertrande, curent en peu de jours dissipé du front de Martin-Guerre jusqu'à la trace du souci.
Un soir de ce même mois de juillet, il était assis à sa porte, sous la treille, après une journée heureuse et calme. Sa femme s'occupaR dans la maison à quelques soins de ménage. Mais Martin l'entendait aller et venir, il n'était donc pas seul ! et il regardait à sa droite le soleil qui, se couchant dans tout son éclat, promettait au lendemain une journée aussi belle que celle qui venait de s'écouler.
Martin-Guerre ne vit donc pas un cavalier qui venait à sa gaucho, et qui s'approcha do lui sans bruit.
Ce cavalier s'arrêta un instant à regarder avec un sourire grave la muette et tranquille contemplation de Mar-
tin. Puis, il avança vers lui la main, et, sans rien diro, le toucha à l'épaule.
Mari in-G uerre se retourna vivement, porta la main à son bonnet, se leva :
— Quoi ! c'est vous, monseigneur I dit-il tout ému. Pardonnez, je no vous avais pas vu venir.
— Ne t'excuse pas, mon brave Martin, reprit Gabriel (car c'était lui), je n'étais pas venu pour troubler ton calme, mais pour m'en assurer au contraire.
— Oh I bien, monseigneur n'a qu'à me regarder alors, dit Martin.
— Ainsi faisais-je, Martin, dit Gabriel. Comme cela, tu es heureux ?
— Oh ! plus heureux, monseigneur, que l'hirondelle dans l'air ou le poisson dans l'eau.
— C'est tout simple, reprit Gabriel, d'abord tu as retrouvé dans ta maison l'abondance et le repos.
— Oui, dit Martin-Guerre, c'est là sans doute une des causes de ma satisfaction. J'ai peut-être assez couru le monde, assez vu de batailles, assez veillé, assez jeûné, assez souffert de cent façons, pour avoir un peu le droit, n'estce pas, monseigneur, de me délasser avec plaisir pendant quelques jours. Quant à l'abondance, reprit-il en prenant un ton plus grave, j'ai trouvé en effet la maison riche et trop riche. Cet argent-là ne m'appartient pas, et je n'y veux pas toucher. C'est Arnauld du Thill qui l'a apporté, et j'entends le restituer à qui de droit. La première et la plus forte part vous en revient à vous, monseigneur ; car c'est l'argent détourné de votre rançon de Calais. La somme est mise de coté, toute prête à vous être rendue. Pour le surplus, qu'Arnauld l'ait pris ou reçu, peu m'importe! ces écus-là doivent salir les doigts. Maître Carbon-Barreau a pensé comme moi, l'honnête homme ! et, ayant de quoi vivre, il refuse l'héritage indigne de son neveu. Les trais de justice payés, c'est donc aux pauvres du pays que ce reste-là reviendra.
— Mais alors, tune dois pas posséder grand'chose, mon pauvre Martin? dit Gabriel.
— Je vous demande pardon, monseigneur, dit l'écuyer,
On n'a pas sorvi aussi longtemps un maître aussi généreux que vous sans qu'i en reste quelque chose. J'ai apporto de Paris dans mon sac une assez bonne somme. En outre, la famille deB'rlrande avait du bien et lui a laissé quelquo patrimoine. Bref, nous serons encore les richards du pays quand j'aurai acquitté nos dettes et fait nos restitutions.
— Parmi ces restitutions, dit Gabriel, j'espère, Martin, que tu ne refuseras pas venant de moi ce que tu refuserais venant d'Arnauld. Je te prie, mon fidèle serviteur, de garder, à litre de souvenir et de récompense, cette somme que tu dis m'appartenir.
— Comment, monseigneur ! fît Martin-Guerre en se récriant, à moi un présent de cette importance !
— Allons! dit Gabriel, crois-tu que je prétende payer ton dévouement? ne serais-je pas toujours ton débiteur? N'aie donc point de fierté avec moi, Martin, et ne parlons plus de ceci. Il est convenu que lu acceptes ce peu que je t'offre, moins pour toi que pour moi, en vérité ; car, tu me l'as dit, tu n'as pas besoin de cet argent pour vivre ric'ue el considéré dans ton pays, et ce n'est pas cela qui ajoutera grand'chose à ton bonheur. Ton bonheur, tu ne t'en rends peut-être pas bien fidèlement compte, mais il doit être surtout, n'est-ce pas? dans ton retour aux lieux qui t'ont vu enfant et jeune homme.
— C'est vrai, cela, monseigneur, dit Martin-Guerre. Je me sens à l'aise depuis que je suis ici, uniquement parce que j'y suis, .le regarde avec une joie attendrie des maisons, des arbres, des chemins qu'un étranger ne doit pas seulement remarquer. Décidément, on ne respire bien, je crois, que l'air qu'on a respiré le premier jour de sa vie !
— Et tes amis, Martin? demanda Gabriel. Je viens, te dis-je, pour m'assurer par moi-même de tous tes sujets de bonheur. As-tu retrouvé tes amis?
— Hélas ! monseigneur, quelques-uns étaient morts, dit Martin. Mais j'ai encore retrouvé bon nombre des compagnons de, mon jeune temps, et tous m'aiment comme par le passfc. Eux aussi reconnaissent avec satisfaction ma sincérité, ma bonne amilié et mon dévouement. Darne ! ils fcont tout honteux d'avoir pu confondre avec moi Arnauld
duThill, qui leur avait donné, à co qu'il paraît, dos échantillons d'un caractère tout différent du mien. Il y on a même doux ou trois qui s'étaient brouillés avec le faux Martin-Guerre à cause de ses mauvais procédés. Il faut voir comme ceux-là sont fiors ot contons ! En résumé, ils m'accablont à qui mieux mieux de marques d'estime et d'affection, pour réparer probablement le temps perdu, et, puisque nous en sommes, monseigneur, sur mes sujets de joie, c'en est là une bien douce, je vous assure.
— Je te crois, mon bon Martin, je te crois dit Gabriel. Ah ! ça, mais, entre ces affections qui t'entourent, tu ne me parles pas do colle de ta femmo?
— Ahl do ma tomme?... reprit Martin-Guerre en se grattant l'oreille d'un air embarrassé.
— Sans doute, de ta femme, dit Gabriel inquiet. Eh ! quoi ! Est-co que Bertrande te tourmente encore comme autrefois? Son humeur ne s'est-elle pas amendée? Est-elle donc toujours ingrate envers ta bonté etenvors le sort qui lui a donné un si tendre et si loyal mari? Comment ! Martin, va-t-ello de nouveau te contraindre par sos façons acariâtres et querelleuses à quitter une seconde fuis ton pays et tes chères habitudes?
— Eh ! tout au contraire, monseigneur , dit Martin- Guerre, elle m'attache trop à ces habitudes et à ce paysl Elle me soigne, elle me cajole, elle me baise. Plus de caprices ni de rébellions 1 Ah ! bien oui ! elle est d'une douceur et d'une égalité d'humeur dont je ne reviens pas. Je n'ai pas plutôt ouvert la bouche qu'elle court. Elle n'attend pas mes désirs, elle les prévient. C'est admirable ! et, comme naturellement je ne suis pas non plus impérieux et despotique, mais plutôt facile et débonnaire, nous avons une vie toute de miel, et formons le ménage le mieux uni qui soit au monde.
— A la bonne heure, done! dit Gabriel ; tu m'avais presi que effrayé d'abord.
— C'est que, monseigneur, reprit Martin-Guerre, j'éprouve un peu de gêne et do confusion, s'il faut le dire, quana on met ee sujet sur le tapis. Le sentiment que je trouve dans mon cœur, si je m'interroge là-dessus, est as-
sez singulier et me fait un peu honte. Mai?, avec vous, nVst-il pas vrai? monseigneur, je puis m'exprimer en toute sincérité et naïveté?
— Assurément, dit Gabriel.
Martin-Guerre regarda craintivement autour de lui pour voir si personne ne l'écoutait, et surtout si sa temme ne pouvait l'entendre. Puis, baissant la voix :
— Eh bien I monseigneur, dit-il, non-seulement je pardonne à ce pauvre Arnauld du Thill ; mais à cette heure, je le bénis. Quel service il m'a rendu ! d'une tigresse il a fait une brebis, d'un démon un ange. Je recueille les bienheureux résultats do ses manières brutales sans avoir à me les reprocher. A tous les maris contrariés et tourmentés, et le nombre en est grand, dit-on, je souhaite uniquemont... un Sosie, un Sosie aussi... persuasif que le mien. Enfin, monseigneur, Arnauld du Thill m'a occasionné bien des désagrémens et des chagrins, c'est vrai ; mais ces peines ne seront-elles pas, et au delà, compensées, s'il a su, par son énergique système, assurer mon bonheur domestique et la tranquillité de mes derniers jours?
— C'est certain, dit en souriant le jeune comte de Montgommery.
— J'ai donc raison, conclut gaiement Martin, de bénir Arnauld, quoique en secret, puisque je jouis à toute heure des fruits fortunés de sa collaboration. J'ai, vous lo savez, monseigneur, quelque philosophie dans le caractère; et je prends partout le bon côté des choses. Or, il faut convenir qu'Arnauld m'a servi en tout point plus encore qu'il ne m'a nui. Il a été par intérim le mari de ma femme ; mais il me l'a rendue plus douce qu'un jour de mai. Il m'a volé momentanément mes biens et mes amis ; mais, grâce à lui, ces biens'me reviennent augmentés et les amitiés consolidées. Enfin, il m'a fait passer par de fort rudes épreuves, notamment à Noyon et à Calais ; mais ma vie actuelle ne m'en semble que plus agréable. Je n'ai donc qu'à me louez de ce bon Arnauld, et ie m'en loue.
— C'est d'un cœur reconnaissant, dit Gabriel.
— Oh ! mais, dit Martin-Guerre reprenant son sérieux, celui qu'avant tout et par dessus tout doit remercier et vé-
Dérer ma reconnaissance, ce n'est pas rot Arnauld du Thill,
bienfaiteur fort involontaire, c'est vous, monseigneur, vous à qui ie dois réellement tous ces biens, patrie, lortune, amis et femme !
— Encore uno fois, a^se-z là-dessus, Martin 1 dit Gabriel. Tout ce que te demande, c'est que ces biens tu les aies. Et tu les as, n'est-ce pas? répète-le-moi encort, tu es heureux ?
— Je vous le répète, monseigneur, heureux comme ic ne l'ai jamais été.
— C'est tout ce que je voulais savoir, dit Gabriel. Et, maintenant, je puis partir.
— Comment 1 partir 1 s'écria Martin. Vous pensez déjà à partir, monseigneur ?
— Oui, Martin. Rien ne m'attache ici, moi.
— Pardon, c'est juste, et quand donc partez-vous?
— Mais dès ce soir, dit Gabriel.
— Et vous ne m'avez pas averti 1 s'écria Martin-Guerre. Moi qui oubliais I moi qui m'endormais 1 fainéant ! Mais attendez, attendez, monseigneur, ce ne sera pas long, allez!
— Quoi done 1 dit Gabriel.
— Eh 1 mes apprêts de départ, donc !
Il se leva, agile et empressé, et courut à la porte do sa maison.
— Bertrande 1 Bertrande 1 appela-t-il.
— Pourquoi appelles-tu ta femme, Martin ? demanda Gabriel.
— Pour qu'elle me fasse tout de suite mon paquet et ses adieux, monseigneur.
— Mais c'est inutile, mon bon Martin, tu ne pars pas avec moi.
— Quoi ! vous ne m'emmenez pas, monseigneur ? dit Martin-Guerre.
— Non, je pars seul, dit-Gabriel.
— Pour ne plus revenir?
— Pour ne pas revenir de longtemps, du moins.
— Alors, qu'avez-vous donc, monseigneur, à me reprocher, demanda tristement Martin-Guerre.
— Mais, rien, Martin, lu es le plus fidèle et le plus dévoué des serviteurs.
— Pourtant, repnt Martin, il est naturel que le serviteur
le maître, que l'écuycr suive le cavalier, et vous ne m'emmenez pas !
— .l'ai trois bonnes raisons pour cela, Martin.
— Oserai-je, monseigneur, vous deman 1er lesquelles?
— D'abord, reprit Gabriel, il y aurait cruauté, Martin, à t'arraclier à ce bonheur que tu goûtes si tardivement, et à ce repos que tu as si bien gagné.
— Oh 1 quant à cela, monseigneur, mon devoir est do vous accompagner et de vous servir jusqu'à ma dernière heure, et j'abandonnerais, je crois, le paradis pour vous.
— Oui, mais c'est à moi à ne pas abuser de ce zèle dont l'e te remercie, dit Gabriel. En second lieu, le douloureux accident dont tu as été victime à Calais ne te permet plus, mon pauvre Martin, de me rendre des services aussi actifs que parle passé.
— Il es* vrai, monseigneur, que ie ne puis plus, hélas ' combattre à vos cotés ni monter à cheval avec vous. Mais à Paris, à Montgommery, ou même au camp, il est des offices de confiance, dont vous pourriez, je l'espère, encore charger le pauvre invalide, et dont il s'acquitterait de son mieux.
— Je le sais, Martin • aussi peut-être aurais-je l'égoïsme d'accepter, sans une troisième raison.
— Puis-je la connaître, monseigneur?
— Oui, reprit Gabriel avec une gravité mélancolique, mais à condition, d'abord que tu ne l'approfondiras pas, et puis que tu t'en contenteras, et que tu n'insisteras plus pour me suivre.
— C'est donc bien sérieux et bien impérieux, monseigneur?
— C'est triste et sans réplique, Martin, dit Gabriel d'une voix profonde. Jusqu'ici, ma vie a été toute d'honneur, et, si j'avais voulu laisser prononcer plus souvent mon nom, eût été toute de gloire. Je crois en effet avoir rendu à la France et au roi d'immenses services, et, pour ne
parler que de Saint-Quentin et de Calais, j'ai peut-être largement et noblement payé ma dette à la patrie.
— Qui le sait mieux que moi, monseigneur? dit Martin- Guerre.
— Oui, mais, Martin, autant cette première part de mon existence aura été loyale et généreuse, et appellera le grand jour et la lumière, autant celle qui me reste à remplir sera sombre, effrayante, et cherchera le secret et les ténèbres. J'aurai sans doute la même énergie à déployer, mais pour une cause que je n'avouerai pas, vers un but que je cacherai. J'avais jusqu'ici, en champ ouvert, devant Dieu et «levant les hommes, à gagner joyeusement une récompense. J'ai maintenant, dans la nuit et dans l'angoisse à venger un crime. Je me battais ; je dois punir. De soldat de la France, je deviens le bourreau de Dieu.
— Jésus! s'écria Martin-Guerre enjoignant les mains.
— Donc, reprit Gabriel, il faut que je sois seul pour cette œuvre sinislre où moi-même je prie le ciel d'employer mon bras et non ma volonté, où je voudrais être seulement un. instrument aveugle et non une tête pensante. Et puisque je demande, puisque j'espère que mon terrible devoir ne prendra que la moitié de mon être, comment veuxtu, Martin, que je songe à t'y associer?
— C'est ju>te, et je comprends cela, monseigneur, dit le fidèle écuyer en baissant la tête. Je vous remercie d'avoir daigné me donner cette explication, bien qu'elle m'afflige, et je me résigne comme je vous l'avais promis.
— Et moi, je te remercie à mon tour de cette soumission, dit Gabriel; le dévouement ici est de ne point trop alourdir le pesant fardeau de responsabilité qui déjà m'accable.
— Mais quoi, monseigneur, reprit Martin-Guerre, no puis-je absolument rien pour vous servir en cette occasion?
— Tu peux prier Dieu, Martin, pour que, selon mon souhait, il m'épargne cette initiative qui me coûte tant à aborder. Tu as un cœur pieux et une vie honnête et pure, ami, et ta prière peut m'aider ici plus que ton bras.
— Je prierai, monseigneur, je prierai ; avec quelle ardeur 1 je n'ai pas besoin de vous le dire.
— Maintpnant, adieu, Martin, reprit Gabriel ; il faut que je te quitte pour retourner à Paris, pour être prêt et présent au jour qu'il plaira à Dieu d'assigner. Toute ma vie j'ai défendu lo droit en combattant pour l'équité : que le Seigneur s'en souvienne au jour suprême dont je parlo! «ju'il fasse rendre justice à son serviteur comme j'ai fait rendre justice au mien!
Et les yeux au ciel, le noble jeuno homme répétait :
— Justice! justice 1 ( Depuis six mois, quand Gabriel avait les yeux ouverts,
c'était d'ordinaire pour les tenir ainsi fixés au ciel auquel il demandait justice. Quand il les refermait, c'était toujours pour revoir la sombre prison du Châtelet dans sa pensée plus sombre , qui criait alors en lui : Vengeance !
Dix minutes après, il s'arrachait à grand'peine aux adieux et aux larmes de Martin-Guerre et de Bertrande de Rollcs que celui-ci avait appelée.
— Allons, adieu, adieu 1 mon bon Martin, mon fidèle ami ! fit-il en dégageant presque de force ses mains de celles de son écuyer, qui les lui baisait en sanglotant. Il faut que je parte, adieu! nous nous reverrons.
— Adieu, monseigneur, et que Dieu vous garde ! oh 1 qu'il vous garde !
C'est tout ce que put dire le pauvre Martin-Guerre tout suffoqué.
Et il regarda à travers ses pleurs son maître et son bienfaiteur remonter à cheval et s'enfoncer dans les ténèbres qui commençaient à s'épaissir et qui lui dérobèrent bientôt le sombre cavalier, comme elles lui avaient dérobé depuis longtemps sa vie.